SURVIVANTS
D'un rude paysan mort hier à la peine, Mort sur sa vigne, au coup de quatre -vingt dix a Le convoi, lent et noir, vers l'église lointaine Serpente au grand soleil, par les guérets luisants.
Quatre gars en sueur sont ployés sous la bière; Pêle-mêle, à pas lourds, suivent les vignerons. A la file, on entend s'égrener le rosaire Des femmes, haletant sous leurs longs capuchons.
15+ IDYLLCS ET CHANSONS.
Pas un arbre dans l'interminable poussière D'où s'ccende un lambeau d'ombre sur les piétons. Deux vieillards essoufflés, qui traînent en arrière, Trébuchent; leurs doigts chauds glissent sur leurs bâtons.
Ils tirent sans pitié, tirent leurs jambes mortes: Va-t-on dans l'affreux trou, jeter, sans leurs adieux. Le dernier compagnon de leurs jeunesses fortes, 'Mâle et triste débris du grand siècle, comme euxî^
Car ils furent tous trois de vaillants camarades, Aux bataillons du Rhin, sous Kléber ! Tous les trois. Ivres de Républicjue et fous de canonnades, De bonne heure ont mené gaîment la chasse aux rois.
Du Zuyderzée au Tibre, à fières enjambées. Vaux et monts, ils ont tout franchi plus d'une fois, Et quand Moscou flambait, dans les pcnitres tombées, L'arme au bras, les derniers, ils ont passé, tous trois !
SURVIVANTS. ISS
Le noir cortège va, va par la longue plaine,
Se perd sous le taillis à l'église adossé...
Les vieux n'en peuvent plus, ils tombent hors d'haleine,
Demi-morts, au revers brûlant du blanc fossé !
Côte à côte étendus, chacun, Pœil sur la trace, Croit entendre son glas qui sonnera demain; Il songe que, cloué sans force à sa paillasse, L'autre ne suivra plus son corps à mi-chemin,
Tandis qu'au loin, là-bas, dans les fermes vosgiennes.
Les Prussiens attablés ricanent, triomphants.
Et boivent au trépas des races trop anciennes
Où les hommes lassés n'engendrent plus d'enfants !