A LOUIS RATISBONNE
Quand on revient au gîte après un long voyage, Poudreux, l'âme changée autant que le visage, Après les pleurs, les cris, les baisers éclatants Que la bouche altérée attendit si longtemps, Autour du vieux foyer tout bourré de bruyère, Où crépite en riant la flamme familière, Escabeaux et fauteuils, en rond, vont assiéger Le déserteur chéri qu'on veut interroger. Les marmots, dans les bras enchaînés àgrand'peine, Rêvant de pantins d'or et de bijoux de reine,
Se plaignent à mi-voix que l'on n'entr'ouvre pas
Les ballots trop discrets qui vont geler en bas.
Les vieillards sérieux et les femmes muettes,
Lui reprenant les mains dans leurs mains inquiètes,
S'assurent que c'est lui, bien lui, le revenant;
Et vont chercher d'avance en cet œil rayonnant
Les mirages pensifs des savanes désertes,
La blancheur des glaciers, l'ombre des palmes vertes.
Les reflets inconnus du merveilleux soleil
Qui mûrit mieux l'amour et le citron vermeil,
Et le regard troublant des belles étrangères.
Et l'épouvantement des vagues mensongères
Où la proue essoufflée enfonce en écumant.
Comme un cheval lance dans le sable fumant.
Lui, pourtant, dans le cercle, en silence, regarde.
Tel, après l'ouragan, le vigneron hasarde
Vite un pied dans son clos et tâte avec terreur
Sous les pampres blessés chaque bourgeon en fleur.
Il compte lentement ces têtes qu'ont fanées
Les tempêtes de l'âme et les lourdes années.
Et sur les fronts rangés recueille tour à tour