FRAGMENT
... O mes vers I préférez les plus affreux déserts. Je veux, au fond des bois, égarer ma pensée ; C'est là que mon amante est partout retracée. Souvent je crois l'entendre, et ce n'est qu'un ruisseau Qui baigne, en murmurant, les bords de son rivage: Souvent je crois la voir, et ce n'est qu'un rameau
Dont les vents agitent l'ombrage.
Assis sur un rocher, et plus morne que lui,
J'invoque dans mon infortune, Les astres de la nuit, et le ciel et la lune... Ils sont sourds, et mon cœur ne trouve point d'appui, Doux entretiens de ma maîtresse I
Hélas I qu'êtes-vous devenus ?
Une mère... un tyran l'arrache à ma tendresse ! O Nymphes de ces bois I vos attraits sont perdus : Et vous, qu'embellissait sa vue enchanteresse. Tombez, arbres, tombez I vous ne la verrez plus I
Enfin, je vous revois, délicieux vallons I Lieux où mes premiers ans coulaient dans l'innocence
Campagne où régnait l'abondance 1
Je reviens fouler tes gazons.
Mes regards vont chercher, du haut de la colline. Le ruisseau qui fuyait d'une roche voisine,
Intarissable dans son cours, La ferme cultivée où je passais mes jours. L'église vénérable, et le bois d'aubépine
Qui servait d'asyle aux amours...
Comme tout est changé ! ce ruisseau solitaire Roule couvert de mousse au milieu des roseaux : On n'entend sur ses bords que les tristes vanneaux Et ce haut peuplier, dont la feuille légère
Frémit autour de ses rameaux.
Sur le rivage de cette onde, Je prétendais fixer ma course vagabonde :
Je voulais, heureux casanier, Vivre avec mes voisins dans une paix profonde,
Les attirer souvent auprès de mon foyer,
Végéter dans l'insouciance.
Et vieillir sous le maronier, Dont la cîme touflFue ombragea mon enfance.
Combien de fois sous son berceau, Qui maintenant protège une triste bruyère. ^'ai vu les yeux naïfs des filles du hameau. Les danses qu'on formait sous les yeux d'une mère,
Les prix donnés par un vieillard.
Et leur gaîté sans feinte, et leurs plaisirs sans art I Combien de fois, le soir, dans la saison fleurie. J'entendis résonner les frêles chalumeaux. Le cornet des bouviers rappelant leurs taureaux.
Le bruit d'une rustique orgie.
Le chant du villageois libre de ses travaux.
Et le bêlement des agneaux
Qui regagnaient la bergerie !
Dans cette friche inculte où rampe le chardon, Le pasteur vertueux avoit son presbytère : C'était un bon vieillard adoré du canton. Occupé des devoirs de son saint ministère, Riche avec un peu de bien, n'ayant d'ambition
Que celle d'aider la misère.
A tous les malheureux il ouvrait sa maison ;
Sa bourse leur était commune.
De jeunes orphelins, des soldats mutilés. Et d'humbles passagers jouets de l'infortune. Près de son feu, l'hiver, se trouvaient rassemblés.
Tous ces rebuts de l'indigence A sa table frugale étaient sûrs d'être admis. Et recevaient l'accueil qu'après sa longue absence,
On fait au meilleur des amis.
Ici du Magister la demeure bruyante
A fait place aux buissons qui bordent le chemin
De leur muraille verdoyante.
Dès qu'il paraissoit le matin, Les enfants, à sa voix paisible ou menaçante.
Etaient instruits de leur destin.
Quand parfois un bon mot s'échappait de sa bouche. Son front épanoui brillait d'un ris flatteur ;
Mais il inspirait la terreur Si-tôt qu'il reprenait son air dur et farouche.
Ses grands talens le rendaient vain ; Car il se connaissait un mérite suprême : Il savait lire, écrire, et chanter au lutrin, Prédire la marée, arpenter un terrain ; Il chiffrait aisément, et le bruit couroit même
Qu'il savait un peu de latin.
Sa gloire a disparu, triste effet de la guerre I Le toît qu'il habitait n'entend plus ses accens.
Plus loin, sur ces débris, un feston de lierre Attirait les regards des avides passants. Là, le joyeux convive, en buvant à la ronde. Débitait son histoire et réglait le canton.
Là, tout en gouvernant le monde, Le grave politique oubliait sa raison.
J'aime à me rappeler encore
L'humble appareil de ce réduit.
Le mur blanc, le plafond sonore.
Le meuble savamment construit.
Servant le jour d'armoire, et d'alcove la nuit ;
Le jeu de l'air, et les images, Les foyers égayés, dans la belle saison.
D'une tenture de feuillages. Et le chambranle orné de tasses du Japon, Qui, du temps ennemi, laissoient voir les ravages, Et l'horloge de bois suspendue au sallon. Agréable séjour, ta rustique opulence
Qui donnait à chaque buveur
Un soupçon de son importance.
N'a pu retarder ton malheur.
Le bûcheron, sous la tonnelle,
Ne va plus dire sa chanson.
L'épouse du fermier, raconter sa nouvelle ; L'artisan pour l'entendre, immobile auprès d'elle. N'a plus le coude à table et les mains au menton, Et l'hôte à les servir, prodigue de son zèle, Ne fait plus circuler l'écumante boisson.
Maintenant exilés dans les champs du tropique. Ils vont s'ensevelir au fond de ces déserts. Où les flots irrités ,de la mer Atlantique, De leurs mugissemens épouvante les airs.
Quel contraste à leur vue offrira ce rivage I
Des traits de feu, tombent d'un soleil sans nuage ;
Des bois qu'aucun oiseau n'anime par ses sons ;
Un marécage impur et fertile en poisons ;
Des animaux cruels, l'homme encore plus sauvage !
Combien de fois, dans ces prisons,
Ils regretteront leur village,
Et la fraîcheur de son bocage, Et son ruisseau limpide et ses riches vallons I
Qu'ils ont maudit le jour, où loin de leur patrie.
Ils fuyaient sous un nouveau ciel I Que de pleurs, en quittant leur cabane chérie ! Comme ils tournaient les yeux vers ce toît paternel,
En proie à la flamme ennemie 1 L'adieu qu'ils lui disaient devait être éternel. Près de s'en séparer, leur troupe fugitive Y retournait, pleuroit, baisoit encor la rive. Hélas ! s'écriaient-ils dans leurs sanglots amers, Sur des bords inconnus nous trouverons peut-être Un asyle semblable au lieu qui nous vit naître : Mais comment traverser ces effroyables mers ? Un vieillard le premier, s'approcha du rivage. Il pleurait, mais pour eux ; car le monde nouveau.
Dont l'espoir flattait son courage.
Etait au-delà du tombeau.
Sa fille jeune objet embelli par ses larmes De ses débiles ans, unique et cher appui, Morne et les yeux baissés, marchait auprès de lui,
Abandonnant les bras d'un amant plein de charmes. Une mère éplorée exhalait sa douleur, Frappait de ses deux mains ses mamelles tremblantes, Pour ses tendres enfants priait un Dieu vengeur. Les couvraient de baisers et de larmes brûlantes, Et sentait son amour accru par le malheur.
Ils partaient : avec eux s'éloignait l'industrie, La piété, l'amour, la franche loyauté.
Le zèle bienfaisant de l'hospitalité :
Et toi, divine poésie I Source d'inquiétude et de félicité 1
Toi que l'ignorance décrie.
Toi qui m'enorgueillis dans mon obscurité ! Tu portois loin de nous le flambeau du génie. Ah ! soit que du midi tu charmes les climats, Soit qu'au monde polaire, assiégé de frimats, Tu fasse de tes airs entendre l'harmonie; Puisse-tu consoler la triste humanité, Aux aveugles mortels montrer la vérité.
Et leur faire oublier les peines de la vie I