THE LADY WITH THE FAN EL TRIANERO THE TOREADOR
aussi intéressés, aussi émerveillés devant ces réalités dont il a été le seul en son pays, dans ces temps contemporains, à comprendre le spectacle extraordinaire, C'est peut-être aussi, parce que ces vieux maîtres si grands dont il allait reprendre la tradition, n'étaient plus même compris dans leur propre pays et n'étaient plus guère suivis que par des Français. Zuloaga faisait tache dans la production moderne espagnole,
Que représentait, en effet, cette école au moment où il ap- : paraissait, un an après ce salon de 1899 qui le faisait subitement connaître, à cette exposition universelle de 1900, de laquelle, seul, il était exclu par le jury clairvoyant qui pressentait en ce nouveau venu un grand perturbateur de leurs vieilles et complaisantes routines. Cette école, qu'était-ce donc? Une poignée d'imitateurs lointains des jongleries prestigieuses de Fortuny, une petite troupe de professionnels furieusement habiles en leurs virtuosités papillotantes, indifférentes et exaspérantes, d'où émergeaient quelques très rares figures qui avaient relevé les niaiseries du genre par le pathétique de l'histoire, Tout au plus pouvait-on excepter Daniel Vierge, le maître illustrateur, fixé tout à fait à Paris. |
Une réaction s'imposait donc en ce pays qui se réveillait avec des forces plus unies. Elle se produisit sous deux formes: l'une, qui s'appuyait sur la nature, l'autre, SU les maîtres.
La première fut conduite, quelques années avant l'apparition
de Zuloaga, par Joachim Sorolla y Bastida, vers 1895, date du
premier succès de cet artiste, grâce à l'achat, par l'Etat français, pour le Luxembourg, de son tableau des Barques de halage. C'était une réaction dans le sens naturaliste français, dans le courant d'études de plein-air produit à la suite de Bastien Lepage, courant qui s'étendit, par l'enseignement de nos académies, sur toute l'Europe. Sorolla se rattache donc à ce mouvement international d'étude objective de la nature et de ses phénomènes lumineux et atmosphériques, qui a créé en d'autres pays les personnalités de Zorn, de Krôyer et de Tito. Il y a, dans sa vision qui essaie de lutter avec la diversité, l'éclat et la puissance de la nature, un côté ,instantané",
La réaction créée par Zuloaga est d'un caractère tout opposé et cela définit son esthétique. Il n'a pas cherché longtemps à lutter avec la nature pied à pied sur le terrain de l'imitation et de l'illusion. Il s'est vite rendu compte de tout ce que cette tentative a de vain et de décevant. On ne peut s'essayer avec la nature que sur le terrain de l'art, c'est-à-dire de l'interprétation. Comment espérer, avec les pauvres moyens qui sont à la disposition du peintre, de refaire exactement la nature? On peut tout au plus, justement par ce qui est le mystère de l'art, renouveler la sensation qu'elle nous a produite en résumant les points qui ont fait naître cette sensation, Les naturalistes ont rendu, sans doute, les plus grands services aux artistes en les obligeant à regarder plus attentivement le monde
extérieur, à en discerner plus exactement les lois, mais leurs pro-
ductions offrent toujours comme un aspect fragmentaire, je ne sais quel caractère particulier d'étude.
J'ignore si Zuloaga faisait alors toutes ces réflexions, mais, d'instinct, il a été à l'autre pôle, Avant toute chose il est peintre. Lui qui a traduit d'un pinceau si caressant toutes les grâces et les voluptés de la vie, il ne connaît vraiment de la vie, à côté du simple bonheur de la famille, que la joie éternelle de peindre. Il ne dédaigne pas la nature et il aime passionnément la vie, mais il ferait volontiers sienne la devise de Jules Dupré: ,la nature, c'est le prétexte, l'art est le but“. Le monde qu'il crée est loin d'être un monde imaginaire, Il est au contraire profondément réel, mais sa réalité se montre dans une sorte d'atmosphère supérieure qui est celle de l'art Ne lui parlez pas de plein-air, il vous répondrait par le mot qu'il a pris à Degas que l'air n'est bon qu'à respirer”. Il affecte même dans sa palette une certaine horreur du bleu On ne voit jamais de bleu sur lui, ni autour de lui, et quand il est obligé pour la vraisemblance d'en mettre dans les ciels de ses tableaux, s'il ne peut tourner la difficulté, il semble étaler rageusement la couleur avec une intensité féroce, Il cherche avant tout la vérité artistique qui. n'est pas la même que l'exactitude de la science ou le vrai positif de la vie contingente. Il est tout ce qu'il y a de plus éloigné de la copie littérale, Enfin il y a pour lui le monde de la réalité et le monde de la peinture et le
premier n'a été créé, selon toute évidence, que pour servir de
prétexte au second. Voilà ce que le premier livre de la Bible a oublié de nous expliquer.
L'œuvre de Zuloaga repose, ainsi, tout entière sur la tradition, mais sur la grande et vraie tradition des maîtres, et son réalisme est d'ordre interprétatif et synthétique. Mais ce qui le distingue encore de son brillant émule, c'est que son art est essentiellement national. Il est le descendant légitime et direct des érands ancêtres espagnols, C'est lui qui a vraiment relié le présent au passé,
Après la première période des tâtonnements, c'est donc bien peut-être par la France qu'il fut ramené vers l'Espagne et vers ses maîtres, Alors que la langue des aïeux n'était plus ni parlée, ni entendue dans le pays, c'est en France qu'on en avait retrouvé la forte et savoureuse éloquence. Nombre d'artistes de notre école commencent à se diriger sur l'Espagne et à s'appuyer sur les Espagnols, à partir de 1848, depuis les premiers tirailleurs isolés tels que Dehodencq, qui, bien avant tous, sentit et traduisit l'étrangeté exotique de ce pays avec un large style expressif et une palette riche et sonore, Mais on peut remonter aux romantiques et jusqu'au plus grand romantique lui-même, à Delacroix, pour se rendre compte à quel point les intelligences sont ouvertes au sentiment de cette beauté violente, provocante et capiteuse de l'Espagne et à l'originalité si puissante de ses maîtres. Il n'est
qu'à se rappeler le cri qu'il pousse en 1833, lorsque, au retour de
LES SORCIÈRES DE SAN MILLAN (SEGOVIE) DIE HEXEN VON SAN MILLAN (SEGOVIA) THE SORCERESSES OF SAN MILLAN (SEGOVIA)
Cliché Vizzavona
FEMMES DE SEPULVEDA WOMEN OF SEPULVEDA FRAUEN VON SEPULVEDA
SEPULVEDA : Cliché Vizzavona
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son voyage au Maroc, il tenta une pointe en Espagne, Delacroix est la première imagination moderne qui, depuis Goya, ait ressenti cette forte secousse, Mais c'est par tous nos réalistes de la grande époque, nos réalistes de 1860, nos réalistes de la suite de Courbet, les Fautin, les Legras, les Ribot, les Carolus Duran, je dirais même les Whistler — puisque l'illustre Américain était alors tout à fait des nôtres — les Manet surtout, que la tradition espagnole fut reprise et revivifiée,
Zuloaga, à ses débuts, ne connut point ces maîtres, ou du moins il ne connut guère que Manet grâce au milieu auquel il fut mêlé. Trouva-t-il là, néanmoins, quelque stimulant? Toujours est-il que c'est en France qu'il fut compris dès l'abord et justement parce
qu'il s'affirmait hautement comme un Espagnol de pure race,
L'œuvre, de Zuloaga en effet, à de rares exceptions près, est toute espagnole; espagnole par la manière, espagnole par les sujets, espagnole par la mentalité spéciale de l'artiste. Les sujets qu'il doit à Paris ne comprennent guère que des portraits. À la vérité, c'est un genre dans lequel il excelle, Il a toutes les qualités propres du portraitiste et son œuvre au fond, ne forme guère qu'une série de portraits Ce ne sont pas assurément des portraits descriptifs, des portraits qui détaillent le personnage comme un compte-rendu analytique ou un procès-verbal d'huissier, mais des représentations
qui deviennent typiques, parce qu'on y voit comme une condensation
du personnage, un résumé de sa physionomie si concentré et si expressif que, en même temps qu'il définit l'homme, il qualifie ses habitudes professionnelles et son milieu. Il voit avec une sorte de grandissement, mais sans exagérations, ni déformations. Ce portrait de vous, c'est bien vous, mais avec quelque chose de suprêmement ,vous", Ce n'est pas le ,vous“ concret, mobile, inconstant, changeant, contingent que nous connaissons, le ,vous* qui est assis en face de nous et dont nous dénombrons les rides et additionnons les grains de beauté, mais le seul ,vous“ dont on se souvient, un ,vous" un peu arbitraire quoique supérieur, un ,, vous" qui serait votre double, le ,vous“ enfin qui est destiné à l'éternité, dépouillé de tout ce qui n'intéresse pas votre individualité très précise. Aussi, ses portraits vous hantent et on ne les oublie plus.
Son pinceau, indifféremment, peut toucher à tous les modèles et dans tous les mondes. Ici, voici un personnage assis, sur un fond de tenture; il est en smoking et en escarpins vernis, un violoncelle entre les genoux, l'archet au repos dans les deux mains, un chien vivement retourné vers lui; à côté est un chevalet avec une partition ouverte, La lumière éclaire avec un éclat brusque, à gauche, cette silhouette élégante de virtuose ou d'amateur mondain. Là, projetant l'ombre de sa silhouette falote sur la muraille, c'est un musicien d'un tout autre genre, un ,musicante”, des tavernes montmartroises, fantoche ridicule
et pitoyable en son accoutrement trop large dans lequel il semble
Cliché Vizzavona Cliché Vizzavona
COUSINE CANDIDA PEPILLO LE MATADOR COUSINE CANDIDA .. DER MATADOR PEPILLO COUSIN CANDIDA PEPILLO THE MATADORE
GREGORIO EL BOTERO (VENDEUR D'OUTRES) GREGORIO EL BOTERO (THE LEATHER-BAG SELLER) DER SCHLAUCHHANDLER GREGORIO EL BOTERO
perdu, produit triste et grotesque de la bohême inférieure, fier malgré tout de son instrument qu'il tient sous le bras par une vanité supérieure à toutes les vicissitudes de pauvre petit ,M'as-tu vu“,
Et maintenant, par contre, quel charmant portrait! et comme on sent bien que c'est un portrait, une figure bien déterminée, que vous ne connaissez pas, mais que vous allez connaître, et que vous n'oublierez plus et que vous reconnaîtrez entre mille, C'est une jeune femme encore dans la fraîcheur de l’âge et l'épanouissement de la beauté, Elle est debout sur un fond de paysage de rêve, décor imaginaire de masses d'arbres, d'eaux et de ciel. Elle est vêtue d'une toilette de soirée très élégante, corsage décolleté laissant voir de belles épaules arrondies et le haut d'une gorge pleine et satinée. Le boléro est décoré de riches passementeries et le bas de la jupe d'une triple frange de petits glands; sur ses bras, un manteau de velours garni de fourrures est drapé; dégageant le buste et faisant valoir la tête, ce joli visage aimable, heureux, dont le regard aux yeux brillants, plissés aux coins par le rire câlin et un peu moqueur accompagne l'expression charmante de la bouche, jeune, fraîche, aux dents humides, franchement ouverte. Comme c'est jeune, comme c'est vivant, comme c'est féminin, comme c'est bien dans son port, dans son allure, dans sa silhouette, dans sa grâce et dans son moindre signe, un être bien précis, et bien caractéristique de notre temps!
Citons encore un de ses portraits de Paris qui, celui-ci, nous
ramène à l'Espagne: C'est celui de Mme. Lucienne Bréval. Zuloaga a été reconnaissant à cette belle artiste d'avoir voulu voir plus loin et plus haut que son public et aussi que les auteurs de Carmen. Il a façonné Bréval elle-même en vraie fille des flamencos de Séville, ou véritable Carmen du ,barrio“ de Triana, Puis, de cette physionomie caractéristique si bien épousée par la grande artiste, il a créé une figure typique de la Gitane, amoureuse, jalouse, vindicative, plus tragique certes, dans sa conception réaliste, que l'héroïne romantique de Bizet et même de Mérimée.
Nous voici donc à l'Espagne. C'est la source naturelle de toutes les inspirations de Zuloaga. On pourrait dire qu'il s'est plu à exalter l'Espagne comme (Cottet ou Lucien Simon ont exalté la Bretagne, ou Dinet le peuple arabe. Mais chez lui ce n'est point par choix, par préméditation, par intérêt d'art seulement. Il n'a pas eu à s'acclimater, Il a peint l'Espagne par un instinct naturel, impérieux, il a fait ce qu'on pourrait appeler œuvre filiale, Il est espagnol jusque dans la moëlle, exclusivement, | orgueilleusement superlativement, L'Espagne et la peinture, voilà ses deux grandes passions, le thème favori de ses entretiens accoutumés,
L'Espagne, telle qu'il la conçoit, ce n'est pas il est vrai, l'Espagne romantique, vue par les yeux intelligents de quelques Français spirituels, amusés ou mesurés par nature; l'Espagne des Nodier, des Musset ou des Théophile Gautier, L'Espagne de Zuloaga, c'est
l'Espagne aux traits violemment accentués, aux oppositions brusques
et tranchées, aux rapprochements imprévus: c'est l'Espagne avec ses mélanges de races et de civilisations, aboutissant à cet amalgame inégalement fusionné de la vieille Espagne catholique et guerrière, barbare et mystique, avec le passé musulman élégant et raffiné qui avait transiormé en paradis cette terre ingrate et brûlée, Cette diversité d'origine, cette disparité de caractère est sensible entre les cités du nord et du centre, austères, vétustes, mornes, cuites et rissolées par un soleil de feu, sur leur roc dénudé, entre leurs remparts moroses et les villes méridionales blanches, claires, riantes, avec leurs alamedas et leurs paseos plantés de palmiers et de citronniers. Les unes évoquant le triste souvenir des luttes armées et des sauvageries de l'Inquisition, les autres, comme on l'a dit, rappelant et annonçant l'orient, éveillant des idées de boleros, de joleos, de ferias et de carnavals. C'est dans la partie supérieure de la péninsule cependant que l'Espagne est plus originale, plus locale, plus elle-même et c'est là aussi, dans ce petit cercle qui rayonne autour de la capitale, d'Avila à Salamanque et de Saragosse à Ségovie, et principalement dans cette dernière ville où il a fixé sa résidence habituelle, qu'opère Zuloaga. Il y trouve, à travers les rues étroites et tortueuses qui montent vers la Cathédrale et l'Alcazar, à l'ombre des antiques églises en de vieux palais fortifiés et jusque dans le faubourg populaire de San Lorenzo, la plupart de ses modèles de prédilection, au premier rang desquels il faut placer
ses charmantes cousines qui se prêtent si complaisamment aux
2h OU FRS à
fantaisies de son binceau. Il est reconnaissant du premier succès qu'il leur doit. Nous les avons admirées en 1899, nous les revoyons toujours jeunes et aussi jolies au Salon de 1905 et voici encore la cousine Candida qui s’avance, svelte, élégante, la pointe de son petit pied chaussé d'escarpins vernis en avant, dans une jupe à falbalas dont il semble qu'on entend le bruissement soyeux, une sorte de petit mantelet de velours et de dentelle) à peine posé sur les épaules, dégage tout à fait la gorge, et la mantille environne la tête d'une auréole de coquetterie piquante, avec ses fleurs habilement posées dans la chevelure brillante, cadre charmant pour ce charmant visage rieur aux yeux délicieusement troubles sous les longs cils; ces yeux qu'on voit seuls dans le visage avec la bouche spirituelle, gaie, sensuelle, aux dents éclatantes. (C'est bien une exquise image de l'Espagnole de race,
La femme, du reste, comme il convient en ce pays dans les mœurs duquel elle tient une si grande place, la femme occupe le premier rang dans l'œuvre de Zuloaga. Jeune ou vieille, dans sa grâce irritante ou dans sa sauvage hideur, il se plaît à revenir constamment sur ce sujet dont l'intérêt ne s'épuise jamais. Il affectionne ces beautés aux yeux de braise ardente, qui semblent à eux seuls absorber toute la physionomie, ces visages pâles de maquillage où éclatent avec feu la lèvre pourpre sur l'émail des dents et les yeux luisants, nacrés, noyés, ombrés sous les longs cils veloutés. Il aime
la jolie laideur de ces filles coquettes, provocantes, le nœud de