‹ Ignacio ZuloagaChapitre 8 sur 14 · COUSINE ESPERANZA COUSIN ESPERANZA · texte numérisé non relu

COUSINE ESPERANZA COUSIN ESPERANZA

occupe spécialement notre attention avec son austère compagne, en un caraco noir sur sa robe à bordure brun rouge. Il est appuyé sur un bâton, son chapeau à la main, sa tête un peu inclinée comme pour éviter le haut du cadre. Et sa digne et rigide épouse nous apparaît encore une iois dans un groupe de trois femmes: les Vieilles aux Rochers, qui nous intéresse de façon particulière, Cette toile, en effet, marque une modification essentielle dans la technique de Zuloaga, ou plus exactement dans son esthétique, Il ne conçoit plus le spectacle des êtres et des choses sous le même aspect. Précédemment, ainsi qu'on peut le constater d'une façon plus sensible dans certaines toiles, telles que tableau d'un vendangeur, portant une cruche et un panier, qui fait de l'œil à une jolie fille riant derrière son éventail, il cherche le relief, la ronde-bosse, dans un réalisme qui fait penser au Vélazques des Forgerons, de Los Borrachos, dans une plénitude qui a quelque chose de jordanesque. En cette nouvelle manière, il est moins préoccupé de la saillie des volumes, Bien qu'il ait toujours souci du modelé, il ne l'exprime plus autant par l'ombre, Les Vieilles aux Rochers, par exemple, sont presque modelées sans ombre, Mais l'arabesque de la composition est soigneusement cherchée; le dessin est très précis, très net, volontaire, Les cernures des montagnes, de l'horizon, des nuages, les moindres roches du premier plan, les stries du terrain de schistes brisés et mouvementés, tout cela est écrit avec fermeté

et décision, Quant aux personnages, leurs traits et leurs costumes

sont exécutés avec la minutie d'un primitif, jusque dans l'étude soignée et expressive, elle aussi, des plis des vêtements, Et ce travail n'est pas petit, pas mesquin, maïs, au contraire, d'une impression grande et large, car, malgré tout, il n'a été retenu que l'essentiel, ce qui accentue et accuse la forme.

C'est serré, pénétrant, aigu par le dessin. C'est aigu aussi par les harmonies très singulières. Ce sont des accords de verts; car tout est vert, semble-t-il: vert mousse et vert pistache des robes, verts plus sombres ou plus gris du paysages, suivant les plans. Les maisons lointaines de la ville sont elles-mêmes dans une atmosphère verte. Îl ny a de bleu que dans le ciel, soutenu par les bas de la vieille qui est debout et quelques vagues bleutés dans les fonds; il n'y a d'autre ton qu'une sorte de brun orangé dans la bordure et le passe-poil des robes, rappelé discrètement, dans le paysage, sur quelques fabriques; que le ton de chair des deux figures visibles de vieilles, ou le brun violacé du sol ardoisé,

Cette manière nouvelle n'a pas été, d'abord, sans surprendre, Mais s'il répugne aux exagérations qui dénaturent le vrai caractère, et aux déformations qui affectent les faux airs du style, Zuloaga n'a jamais eu peur d'aller jusqu'au bout de l'expression de sa vision ou de sa pensée. Or, ce mode récent d'interprétation lui permettait peut-être d'aller plus loin dans la traduction de tout ce pittoresque prodigieux de l'Espagne. Aussi en use-t-il pour ex-

primer avec un accent plus résolument synthétique et même sym-

bolique, ce goût mystique du sang qui travaille les foules espagnoles et se résume dans la passion effrénée du cirque et dans cette hystérie religieuse, par laquelle on explique toutes les férocités passées de l'Eglise et le réalisme effroyable de l'art religieux.

Zuloaga est trop espagnol pour ne pas partager jusqu'à un certain point le sentiment de ses compatriotes à l'égard des courses de taureaux; il est trop peintre aussi pour résister au moins à fixer ce type humain, un peu inquiétant, si intéressant physiquement, toutefois du torero, mince, élancé, aux muscles nerveux et élastiques, grand favori des multitudes qui l'idolâtrent comme les foules romaines idolâtraient leurs gladiateurs. Zuloaga a donc peint quelques physionomies de toreros cambrés, la main sur la hanche, la bouche dédaigneuse, l'œil hautain enfoncé sous l'orbite dans leur visage pâle et osseux. Et comme, aïnsi que tous les bons peintres, il adore peindre la nature morte, il pouvait s'en donner à cœur joie, ici pour les vêtements des femmes, avec tous les satins, les paillettes, les galons et les passementeries de leurs costumes. Mais il est aussi trop conscient, il voit de trop haut et de trop loin pour ne pas éprouver par instant l'épouvante de sauvagerie de la populace et il laisse percer ce sentiment en une sorte de vision synthétique et sinistre: le Picador, à cheval sur sa rosse efflanquée, couverte de sang, qui se cabre, comme dans un dernier effort d'agonie, sur un ciel de soir orageux.

Quant à la religion, cette religion qui règne par l'effroi, par la

terreur, qui crée par ces excitants malsains, le besoin d'émotions fortes, la religion qui a dressé dans les églises, comme à Burgos, les crucifiés lamentables, étalant leurs plaies ainsi que les mendiants à la porte des cathédrales, le corps lacéré, déchiré, saignant et palpitant de douleur dans un décor de papier doré, de plâtre peint et d'architecture contournée, cette religion réaliste et mystique qui touche à l'amour par l'exaltation et la cruauté, Zuloaga ne l'a-t-il pas, à son tour, fidèlement interprétée?

Est-ce bien espagnol, cette figure de jeune fille provocante, en corsage de satin et de gaze, une fleur dans le chignon, les cheveux en crochets sur les pommettes, deux mouches piquées, l'une sur la joue gauche, l'autre au-dessus des lèvres purpurines, les yeux tellement tournés de côté dans son regard félin, qu'ils semblent divisés en deux zônes, brune et blanche, et luisent comme des yeux de chatte amoureuse; elle guette sa proie, à côté du torse sanglant d'un Christ en croix, la tête penchée, le visage sillonné de rigoles de sang, le sein percé d'une large plaie qui ruisselle, Les Flagellants, en cette dernière manière de Zuloaga, cernée, rigoureuse, où les verts dominent dans les harmonies savantes et raïffinées, sont encore bien plus expressifs de ce caractère religieux.

La réalité, ici, prend je ne sais quel aspect fantastique, car la réalité de la vie se mêle au réalisme de l'art d'une manière trou-

blante et voulue, Un Christ aux bras étendus et rigides, le corps

Cliché Vizzavona

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