PONSARD
Après les souliers immensément longs vinrent les souliers très larges, et puis, le progrès aidant, les souliers hauts. À la cour et dans le grand monde, on porta des souliers à très hauts talons. Ceux qui avaient des souliers plats et presque sans talons étaient réputés paysans ou gens de rien; de là la locution de pieds-plats, qui fut plus tard appliqué aux: hommes déconsidérés et avilis.
Charbonnier est maître chez lui. — Ce proverbe est une variante de l'ancien dicton rimé:
Par droit et par raison
Chacun est le maître dans sa maison.
dont un charbonnier aurait fait, à ce qu'on raconte, une assez brutale application, un jour que le roi François Ier, s'étant égaré à la chasse, se réfugia dans sa cabane pour lui demander l'hospitalité.
Le maître de la maison était sorti, mais sa femme fit asseoir l'étranger et le pria de se chauffer en attendant son mari et le souper. Une heure après, le charbonnier rentra, fatigué et affamé. Au moment de prendre place pour le repas, il s'empara de la seule chaise de la maison et s'y installa sans façon en disant à son hôte : a Chacun est maître chez soi. » Le roi prit gaiement la citation, et se contenta d'une sellette aussi dure que peu commode. Notre charbonnier fit manger de la venaison à François Ier en lui recommandant de n'en rien dire au grand nez (c'est ainsi que dans le peuple on désignait le roi), et le pauvre homme ne fut pas médiocrement confus en apprenant, le lendemain matin, que son proverbe et sa recommandation sVtaient adressés au roi lui-même. Mais, dans l'occasion, François Ier était bon prince, et il ne sut pas mauvais gré à son hôte de ses rudes allures. On dit même que, pour le remercier de son hospitalité, il accorda aux charbonniers certaines immunités.
On se demande si ce n' est pas de cette époque et de cette aventure que datent les privilèges dont jouissait la corporation des charbonniers. Autrefois, en effet, les charbonniers partageaient avec les dames de la halle l'avantage d'être admis à la cour, pour y présenter leurs félicitations et leurs harangues, lors des mariages et des naissances des
princes de la famille royale. Ils avaient aussi le privilège d'occuper, avec mesdames les poissardes, aux représentations gratuites des deux théâtres, les deux grandes loges de l'avant-scène, dites du roi et de la reine.
lie temple de Jaiius. — Ce temple fameux, qui fut fondé à Eome par Numa, était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix. Janus, le plus ancien roi d'Italie, était le dieu de la paix. C'est par allusion à ce temple qu'on dit: ouvrir le temple de Janus, pour faire la guerre; et fermer le temple de Janus, pour conclure la paix.
lia Théfoaïde. — Une des trois grandes divisions de l'Egypte ancienne, et qui avait Thèbes pour capitale, est fameuse par les déserts qui, à l'est et à l'ouest, environnaient sa partie habitée. C'est dans ces solitudes qu'aux premiers siècles du christianisme se réfugièrent un grand nombre de chrétiens, pour fuir la persécution ou pour se dérober aux séductions du monde, et se livrer à toutes les austérités de la vie ascétique. Pendant quelque temps, le désert fut en quelque sorte peuplé de moines et d'anachorètes ; mais la dépopulation de l'Egypte amena l'extinction de presque tous les monastères. De cellules vides indiquent seules aujourd'hui le séjour de ces religieux dans les grottes sépulcrales de la Thébaïde. Dans le langage ordinaire, Thêbaïde se dit d'un désert, d'une solitude profonde, où l'on vit retiré du monde ; ce mot désigne aussi une retraite favorite, que Ton s'est choisie soi-même, pour jouir, loin du tumulte, des douceurs de l'amitié.
Tibur, aujourd'hui Tivoli, était près de Eome, sur une colline. Sa situation était enchanteresse, son aspect délicieux, ses sites pittoresques. Les plus riches Romains y possédaient des habitations de plaisance. Cette ville est surtout célèbre par le séjour d'Horace, auquel Mécène avait donné une petite maison de campagne attenante à sa propre villa. Tibur, immortalisé par les vers de ce poète, désigne une demeure riante et champêtre. Auteuil était le Tibur de Boileau; Passy, celui de Béranger.
lie tonneau de Diogène. — Dans son mépris des richesses et des plus simples commodités de la vie, Diogène avait fini par se donner pour logis habituel un tonneau. Satire vivante des hommes et de la société, il s'en allait roulant à travers les places et les rues d'Athènes cette étrange cellule d'où il accablait de ses railleries les hommes corrompus et hypocrites, les magistrats infidèles, les généraux gorgés de rapines, enfin tous les mensonges et toutes les lâchetés.
Pays fie Cocagne. — Ce mot, qui sert à désigner le pays imaginaire où l'on vivrait sans travail ôt sans souci dans l'abondance et la joie, se dit aussi des lieux qui réunissent tous les agrémens de la vie. Ce bienheureux pays de Cocagne est ou plutôt était l'Italie. Autrefois, au xvie et au xvne siècle, il y avait à Naples une montagne figurant un Vésuve, d'où jaillissaient à profusion des macaroni, de la viande et des saucisses que les gens du peuple se disputaient. Cette réjouissance s'appelait une Cocagne, en italien Cuccagna, en vieux français Cocqtmigne, qui signifie contestation, dispute.
Un fesse-Mathieu. — Avant sa conversion, Saint- Mfithieu était publicain de profession; il faisait, en cette qualité, les profits scandaleux qui avaient rendu odieux chez les juifs les gens de cette espèce- et de même qu'on appelle encore publicains les gens d'affaires et les traitants qui s'enrichissent aux dépens d'autrui, de même on a dit d'un usurier, il fait Saïnf -Mathieu. Avec le temps et par corruption, cette expression est devenue fesse-Mathieu. C'est sous cette forme qu'elle nous est restée et qu'on l'emploie tous les jours pour qualifier les gens qui trafiquent de leur argent. Elle se dit aussi, par extension, des ladres, des avares.
Morgue. — On désigne ainsi à Paris la salle où l'on expose les cadavres retirés de la Seine ou trouvés ailleurs, et où le public est admis à venir les reconnaître. Morgue est un vieux mot français qui se disait autrefois pour vi-
sage. Cette raison est satisfaisante aussi pour l'étymologie de ce mot pris dans le sens de suffisance mêlée d'orgueil. La morgue se peint surtout par une figure méprisante, hautaine et dédaigneuse.
Querelle d'Allemand. — Cette expression vient vraisemblablement de l'ancienne organisation politique et civile de ce pays. L'Allemagne, qui se compose aujourd'hui de plusieurs États différents, en comptait plus de trois cents dans le temps des empereurs. Chacun de ces petits États, en vue de s'agrandir ou d'ajouter à son importance, était toujours en lutte avec ses voisins. Il est assez naturel que ces querelles ou guerres perpétuelles soient devenues proverbiales.
Si l'on devait chercher l'origine de ce proverbe dans les habitudes du peuple allemand, il faudrait la demander plus particulièrement aux universités. Les étudiants allemands se sont fait, par leurs usages et leurs mœurs à part, une réputation européenne. Ils sont querelleurs et batailleurs de génération en génération.
Alphonse Karr dit qu'on ne sait vraiment pas sur quoi est fondé ce dicton. On ne voit pas en quoi cette aptitude à chercher querelle sur des motifs futiles peut être attribuée aux Allemands de préférence aux autres peuples. Il s'agit simplement d'une corruption de mot, comme il s'en fait facilement dans les dictons devenus populaires, qui, à force de passer de bouche en bouche, ne manquent jamais de subir des altérations. Dans l'origine, à propos des querelles sans motifs réels, venant de susceptibilité, on n'a pas dû dire une querelle d'Allemand; mais bien une querelle d'amant.
•fêter de la poudre aux yeux. — Autrefois, avant l'invention de la poudre, par exemple, le mot poudre se disait communément pour poussière, et il s'emploie toujours ainsi dans le langage poétique:
Le corps né de la poudre à la poudre est rendu.