‹ Ignorances et curiosités littéraires et historiquesChapitre 4 sur 8 · L. Racine · texte numérisé non relu

L. Racine

C'est dans ce sens qu'il faut entendre ici le mot poudre.

Le proverbe jeter de la poudre aux yeux est de la même famille que l'expression faire de la poussière, qui signifie faire de l'éclat, de l'embarras :

Chers parvenus, dans la carrière Vos coursiers son trop emportés; En faisant voler la poussière, Vous rappelez d'où vous sortez.

Sy copliante. — Le figuier était en honneur chez les anciens; les Grecs et les Romains lui avaient voué une sorte de culte. On punissait de mort ceux qui auraient transporté des figuiers hors de l'Attique, ou qui auraient touché aux figues des arbres consacrés aux divinités. On avait aussi promis des récompenses à ceux qui dénonceraient les coupables. Il y eut des scélérats qui, pour recevoir la somme promise, dérobèrent eux-mêmes les fruits, et accusèrent de ce sacrilège les hommes qu'ils voulaient perdre. Ces imposteurs furent appelés Sycophantes (dénonciateurs de figues).

C'est ainsi que la figue inoffensive s'est trouvée entrer dans un mot que l'on a appliqué plus tard, et d'une manière générale, aux calomniateurs, aux fourbes et aux hypocrites.

Croquer le marmot. Faire le pied de grue.

- Après avoir établi que Marmot est le masculin de Marmite, et après avoir rappelé qu'on dresse la marmotte à se tenir sur ses pattes de derrière (ce qui a fait appeler, par comparaison, un petit enfant un marmot), M. Génin nous apprend que l'expression croquer le marmot a pris naissance dans l'atelier des peintres, d'où elle s'est répandue dans le monde. L'artiste qu'on fait languir sur un escalier, dans un vestibule, dans une antichambre, pour tromper la longueur du temps, s'amuse à barbouiller, à croquer une petite figure de marmot contre la muraille. Voilà le sens propre: le sens métaphorique s'ensuit naturellement.

Faire le pied de grue ajoute à l'idée de croquer le marmot celle d'attendre sur ses jambes, dans une position désagréable. C'est une allusion à l'habitude qu'ont les grues de se tenir longtemps sur une seule patte.

Danser sur un volcan. — Être exposé à un grand danger. Ce mot est dû à M. Salvandy. Il le cite dans le récit de cette fête du Palais-Koyal donnée par le duc d'Orléans, en juin 1830, au roi et à la reine de Naples. S'adressant au duc: « C'est une fête toute napolitaine, Monseigneur; nous dansons sur un volcan. » Cette métaphore était une prophétie qui ne tarda pas à s'accomplir : un mois après le volcan (la révolution) faisait irruption et engloutissait la plus antique dynastie d'Europe.

liongehamps. — Il y avait autrefois à deux lieues de Paris, auprès de Boulogne, dans un petit village nommé Longchamps, une ancienne abbaye fondée par Isabelle, sœur de Saint-Louis, et restée célèbre par les concerts spirituels qu'on y exécutait pendant la semaine sainte. Il était de mode d'aller entendre, le mercredi, le jeudi et le vendredi saints, l'office des ténèbres à Longchamps, et tout ce qu'il y avait de monde élégant à Paris s'y rendait en grand équipage,

C'est ainsi que s'est établi l'usage de cette promenade où, pendant bien des années, le monde élégant de Paris est venu donner le ton et dicter les lois de chaque mode nouvelle. Longchamps aujourd'hui n'est plus qu'un souvenir: le temps Fa usé d'abord, les fiacres et les dames de toutes les fractions du monde l'ont achevé.

Faire Charlemagne. — C'est se retirer du jeu, après avoir gagné, sans offrir de revanche à ses adversaires. — Cette honteuse action exprimée par un grand nom peut s'expliquer ainsi: Charlemagne garda jusqu'à la tin toutes les conquêtes, et quitta le jeu de la vie sans avoir rien rendu du fruit de ses victoires. Le joueur qui se retire les mains pleines fait comme Charlemagne, il fait Charlemagne. — L'un des quatre rois- du jeu de cartes porte le nom de Charlemagne.

Couleur Isabelle* — Couleur jaune clair. Ce mot Remploie particulièrement en parlant du poil du cheval : un cheval Isabelle, ou, seulement, un isabelle.

Cette couleur a, dit-on, pour origine une chemise de l'archiduchesse Isabelle d'Autriche, fille du roi d'Espagne, Philippe II, et date du siège d'Ostende. L'archiduchesse ayant accompagné Albert, son époux, dans ses guerres contre les Hollandais, fut témoin de ce siège fameux. Voyant les efforts infructueux des assiégeants, elle fit le vœu de ne changer de chemise que lorsque Ostende serait prise. Les assiégés résistèrent trois mois encore et laissèrent ainsi à la chemise royale le temps de devenir couleur Isabelle/ Ce genre de jaune fut bientôt à la mode, et Ton porta avec enthousiasme la couleur de la chemise jaunie dans ces héroïques circonstances.

Rond comme VO de ftiotto. — Le pape Jules II voulait faire peindre la façade de l'église de Saint-Pierre à Eome. Il ne savait à quel peintre s'adresser. Il envoya un connaisseur dans toutes les grandes villes pour recueillir des dessins des plus grands peintres. Griotto se contenta de tremper un pinceau dans une couleur rouge et de tracer à main levée un cercle qui fut joint à tous les dessins rapportés au pape. Jules II, apprenant que ce cercle parfaitement rond avait été tracé à main levée, s'empressa de confier les peintures de la façade de St-Pierre à Griotto. De là le proverbe: Tondo corne V 0 di Giotto.

Suivez mon panache blanc, vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur! —

Henri IV, ce roi vaillant et gascon, avant de livrer la bataille d'Ivry contre le duc de Mayenne, s'élança tête nue en avant de ses troupes, et adressa à Dieu une fervente prière ; puis, prenant son casque ombragé de plumes blanches, et donnant le signal du combat : « Mes compagnons, s'écria-t-il, vous êtes français, je suis votre roi, voilà l'ennemi si les cornettes (étendards) vous manquent, ralliezvous à mon panache blanc; vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur et de la victoire ! » Les Ligueurs taillés en pièces s'enfuirent de toutes parts.

Tarquin abattant les tête» de» pavot». — Tarquin le Superbe, sentant que sa tyrannie le rendait odieux à ses sujets, chercha à consolider son pouvoir en s'alliant avec les peuples voisins et à flatter la vanité des Eomains par des conquêtes. Il tournasses armes contre Gabies et s'en empara par perfidie, après l'avoir vainement assiégée pendant sept années. Sextus, son fils, feignant de s'être brouillé avec lui, alla demander dans cette ville un asile contre la colère de Tarquin, et chercha à gagner la confiance des habitants. Il y réussit au point que bientôt ils lui confièrent un des postes les plus importants, et qu'il devint un des principaux de la ville. Sûr alors de sa puissance, il envoya secrètement demander à son père de quelle manière il devait se conduire. Tarquin conduisit l'envoyé dans son jardin, s'y promena quelque temps avec lui, abattant, au moyen d'une baguette qu'il tenait à la main, les têtes des pavots les plus hautes, puis il le renvoya sans prononcer une parole. Sextus comprit la réponse muette, mais significative de son père; il fit périr les principaux citoyens, s'empara du pouvoir et ouvrit ensuite les portes de la ville à Tarquin.

I/âiie de Huridaii. — Jean Buridan, célèbre dialecticien du xive siècle, fit sur Aristote des commentaires qui ne lui auraient valu qu'une mince réputation, s'il n'avait eu l'heureuse idée d'attacher son nom à celui d'un âne qui s'est chargé de le conduire à la postérité. Si les animaux, pensait-il, n'avaient pas, aussi bien que nous, leur libre arbitre, la nature se trouverait en défaut, car elle ne leur donnerait pas même la faculté de pourvoir à leur subsistance.

A l'appui de cette argumentation, il prenait un âne également pressé par la soif et par la faim, le plaçait entre un picotin d'avoine et un seau d'eau, également distants, faisant sur lui la même impression et il demandait : « Que « fera cet âne? Ou il demeurera immobile comme un corps " sollicité, en mécanique, par deux forces contraires et par- " faitement égales, et alors il mourra; ou il se dirigera " d'un côté plutôt que d'un autre, et alors il aura son ii- ■u bre arbitre. »

Ce dilemme avait des allures trop convaincantes pour ne pas faire événement: on fut frappé du sort qu'une logique impitoyable peut réserver à d'innocents quadrupèdes, et les générations se transmirent d'âge en âge cet exemple saisissant. De nos jours, quand un homme hésite entre deux positions qui ont à ses yeux un attrait pareil, on le compare aussitôt à l'âne de Buridan.

Voltaire décrit ainsi le dilemme de Buridan:

Connaissez-vous cette histoire frivole D'un certain âne illustre dans l'école ? Dans l'écurie on vint lui présenter Pour son dîner deux mesures égales, De même force, à pareils intervalles ; Des deux côtés l'âne se vit tenter Également, et, dressant ses oreilles, Juste au milieu des deux formes pareilles, De l'équilibre accomplissant les lois, Mourut de faim, de peur de faire un choix.

Aimer! — La passion la plus élevée, la plus pure, la plus dévouée; l'ivresse la plus sale, la plus désordonnée, la plus abjecte, tout cela s'appelle du même nom — amour; pas de nuance qui la distingue. En parlant de la femme qui la première vous a fait battre le cœur, concevoir de hautes pensées, qui vous a rendu peintre, musicien, poëte, vous dites: — je l'aime! — Et que l'on vous consulte sur un mets, sur un potage, sur la moindre friandise — je l'aime — dites-vous aussi. La même expression pour parler de l'âme et du corps ! C'est là un grave reproche qu'on peut adresser à la langue française. Les Anglais, ce peuple économe et positif par excellence, ont cependant fait la dépense de deux verbes pour exprimer les deux ordres d'idées si différents (to like, to love).

* Hien de Jean de Nivelle. — De tous ceux, homou bêtes, qui s'en vont ou se sauvent quand on les appelle, on dit communément: c'est le chien de Jean de Nivelle, il s'enfuit quand on rappelle.

Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle, petite ville des Pays-Bas, était d'un caractère très violent ; dans une querelle qu'il eut avec son père, il lui donna un soufflet. Cité par ce fait devant le parlement, il ne comparut point; en

vain il fut sommé, selon l'usage, à son de trompe: « tant plus on l'appelait, dit un conteur, tant plus il se hastait de courir et de fuir du costé de la Flandre, w C'est alors, dit-on, que le peuple l'appela chien de Jean de Nivelle, qui s'enfuit quand on l'appelle.

Le chien de rnaistre Jean de Nivelle S'enfuit toujours quand on l'appelle.

Nos pères avaient un grand faible pour la rime. Nivelle rimait avec appelle, il n'en fallait pas davantage pour que la phrase fût consacrée. C'est la rime qui a sauvé de l'oubli un très-grand nombre de proverbes.

llourir de la mort de Roland. • — C'est mourir de soif. Le prétendu neveu de Charlemagne, Roland, s'étant extrêmement échauffé à la bataille de Roncevaux, dans la Navarre, aurait été forcé de se retirer de la mêlée pour chercher de l'eau, et, n'en ayant pas trouvé, serait mort de soif. »

Revenir à ses moutons. — C'est revenir à la question, à l'objet qui nous intéresse. Ce proverbe, si juste et si utile à rappeler parfois aux orateurs, aux professeurs, à tous ceux qui parlent, est pris de la farce de Pathelin.

Le drapier Guillaume a été volé par l'avocat Pathelin, de six aunes de drap et par Agnelet son berger.de six-vingts moutons. Au moment où il l'accuse devant le juge, il croit reconnaître Pathelin, son voleur de drap, dans l'avocat d'Agnelet. Préoccupé alors de son drap en même temps que de ses moutons, il fait une confusion plaisante dans ses réponses:

Le Juge: — Sus, revenons à nos moutons,

Qu'en fut-il ?

Le Drapier: — Il en prit six aunes,

De neuf francs.

Le juge se creuse la tête pour comprendre, et il répète toujours à Guillaume de laisser là ce drap et de revenir à ses moutons.

Chanter nouille. — Chanter pouille à quelqu'un signifie, d'après l'Académie, lui dire des injures, des choses offensantes. D'où vient cette expression?

Fouille signifiait une écurie à mettre des chevaux. Nous avons encore pouliche, poulain. Alors chanter pouille signifie chanter écurie, c'est-à-dire gourmander brutalement, grossièrement, en style d'écurie ou de palefrenier.

M archer à la queue leu-leu. — Signifie marcher à la file, l'un derrière l'autre. Leu est un vieux mot français qui se disait pour loup. Les loups marchent à la suite les uns des autres.

Le loup figure dans un grand nombre d'expressions proverbiales. Nous citerons parmi les plus usitées.

Entre chien et loup. Cette locution sert à désigner le moment du crépuscule, le moment où l'on n'aperçoit pas assez bien les objets pour pouvoir distinguer un chien d'un loup. Le loup ressemble beaucoup au chien.

Brebis comptées, le loup les mange. Les présomptions excessives ne nous mettent pas à l'abri du danger.

Les loups ne se mangent pas entryeux. Les méchants s'entendent, ils ne s'attaquent pas entr'eux. Pourtant on sait que les loups se dévorent entre eux plus volontiers que les autres animaux. (Buffon).

Chercher midi à quatorze heures. — Chercher les choses où elles ne sont pas, aller au-delà, se créer des difficultés, se donner plus de peine qu'il ne faut. On avait l'usage en Italie de compter par vingt quatre heures, d'un soleil à un autre.

Que niahle allait-il faire dans cette galère ? — En parlant d'un homme qui s'est mis dans un mauvais cas pour une fausse démarche ou qui s'est mal trouvé d'avoir été là où il n'avait rien à faire. Cette exclamation rappelle une des plus charmantes scènes des Fourberies de Scapin de Molière.

I^a cour du roi Pétaud. — Le mot P&taud nous vient des anciennes corporations de gueux dont le chef ou roi était désigné par dérision sous le nom de Peto, qui signifie, je demande. Ce gueux, le plus gueux de tous peut-

être, devait, en qualité de roi, commander dans sa cour, présider dans le conseil, et le peu de pouvoir qu'il avait sur ses sujets, a fait comparer à la cour du roi Pétaud les maisons et les assemblées où tout le monde commande.

De pétaud on a fait pétaudière, pour signifier une assemblée confuse, en désordre, où chacun fait le maître.

Cercle de Popilius* — Tracer le cercle de Popilius veut dire mettre quelqu'un en demeure de répondre d'une manière positive, de prendre un parti, de se prononcer catégoriquement.

C'est une allusion au fameux cercle du consul Caius Popilius. L'histoire est une chaîne dont presque tous le anneaux sont des cercles de Popilius.

Bucépltale. — Le cheval d'Alexandre, dont le nom nous sert à désigner les chevaux de parade, et aussi, par ironie, ceux qu'on appelle vulgairement des rosses, occupe une des premières places dans l'histoire des chevaux célèbres. Ce nom se donne par analogie même à la modeste monture de Sancho. Delille a dit:

Il sert de Bucéphale à la beauté peureuse.

Faire ripaille. — Amédée VIII se retira au prieuré de Kipaille après avoir fait ériger la Savoie en Duché. Là, lui et ses seigneurs vivaient plus en honnêtes épicuriens qu'en véritables ermites ; les mets les plus exquis couvraient leur table. C'est ainsi que ces repas, trop peu frugals, au- raient donné naissance à Fespression faire ripaille, vivre à la façon des ermites de Ripaille, faire bonne chère, mener joyeuse vie.

Roi d'Y veto t. — Pour qu'il ait été question du roi et même du royaume d'Yvetot dès Louis XI; pour que François Ier ait appelé reine la dame du lieu; pour que Henri IV ait dit le mot connu: « Ventre Saint-Gris! si je perds le royaume de France, je veux être au moins roi d'Yvetot; » enfin pour que Béranger ait fait sa jolie chanson, il faut absolument qu'il y ait eu un roi d'Yvetot. Cependant si Ton

retrouve un peu partout des traces, nulle part on ne découvre d'origine: on paraît ni savoir ni quand ni comment s'est formée cette petite royauté.

Le charmant badinage du grand chansonnier, qui parut en 1813, cachait une leçon sous des fleurs. La France était revenue de Moscou, on sait comment, et elle commençait à se fatiguer d'une gloire qui lui coûtait tant de larmes et de sang. C'est alors que Béranger exhuma le souvenir de ce bon petit roi d'Yvetot

Qui n'agrandit point ses États, Fut un voisin commode Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code.

L'allusion était transparente; on vit dans les couplets du poëte une sorte de Mazarinade, et toute la France chanta le Roi d1 Yvetot, qui passa dès lors dans la littérature comme le type de l'insouciance, de la franche gaîté.

Se battre sans ci nartier. Point de quartier. ATe point donner de quartier. — Ces expressions ont pour origine la convention faite entre les Hollandais et les Espagnols de payer la rançon d'un officier ou d'un soldat d'un quartier de sa solde. Quand on voulait retenir un pri- * sonnier ou le mettre à mort, on refusait la rançon qui devait payer sa délivrance, on le traitait sans quartier. C'est ainsi que la locution ne point faire de quartier a voulu dire : ne faire aucune concession, agir avec la plus extrême rigueur.

Comme en revenant de Pontoise* — On dit

des gens à la mine piteuse: ils ont Vair de revenir de Pantoise. On sesertdela même locution pour exprimer qu'on a l'air niais, qu'on n'est au courant de rien. Faire une chose comme en revenant de Pontoise signifie: faire mal, sans énergie ou sans goût.

On fait ainsi allusion à la prise de Pontoise par les Anglais, le 29 juillet 1419. Les pauvres habitants de Pontoise furent mis alors dans le plus piteux état, et il ne serait pas impossible qu'ils eussent donné lieu, dans cette circonstance, aux expressions qui nous occupent.

Bonne renommée vaut mieux que eeinture dorée. — C'est-à-dire: il vaut mieux avoir l'estime publique que d'être riche. On trouve dans les proverbes de Salomon cette maxime aussi vieille que la morale: la bonne réputation vaut mieux que la richesse.

La ceinture, ce ruban qui semble destiné à fermer la robe des femmes, a dû être autrefois le signe (Je la pudeur, la gardienne de la chasteté. Nous en trouvons une preuve dans cette ceinture de vierge que portaient les jeunes filles en Grèce et à Rome. En devenant un objet de toilette, un élément essentiel du costume féminin, la ceinture perdit insensiblement sa signification morale; les femmes n'eurent plus de marque distinctive. C'est alors sans doute, que s'introduisit la mode des ceintures d'orfèvrerie. En adoptant ce bouclier plus expressif de leur vertu, les femmes de bien voulaient rétablir, par un signe visible, la distance qui existait entre elles et une certaine classe de la société. Mais la mode devint bientôt générale, tout le monde porta . des ceintures dorées, et il ne fallut rien moins qu'un arrêt du Parlement (juin 1420) pour les interdire aux femmes de mauvaises mœurs (*). La défense ne fut pas observée. On finit par en prendre son parti en se disant sagement qu'une bonne réputation vaut mieux que le signe apparent et souvent menteur de la vertu. De là le proverbe : bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

Ceux qui pensent que ceinture dorée veut dire richesse donnent pour origine au proverbe cette large ceinture qui autrefois servait de bourse et qui, par suite, était le symbole des biens.

Les premiers rois de France donnaient à leurs sujets de haute qualité un baudrier, c'est-à-dire une ceinture d'or qui était une des marques de chevalerie, d'où:

Bonne et commune renommée Vaut mieux que ceinture dorée.

Un fruits secs* — Cette expression sert à qualifier les élèves qui échouent dans leurs études, dans leurs examens.

(*) Louis VII et Louis IX les avaient déjà interdites aux femmes qui n'avaient point bonne renommée.

Lors d'une des premières promotions de l'École polytechnique, il y avait à cette école un élève venu d'une des provinces du Midi de la France, où son père faisait en grand le commerce des fruits secs. Ce jeune homme, dont la vocation n'était pas du côté des mathématiques , travaillait peu ou ne travaillait pas du tout : quand ses camarades essayaient de le stimuler par la crainte de manquer ses examens et de perdre sa carrière, il répondait d'un ton insouciant et avec un accent gascon: « eh! qu'est ce que cela me fait ? Eh bien, je serai dans les fruits secs comme mon père ! » Ce mot , obstinément répété , fit fortune ; le jeune homme fut effectivement dans les fruits secs, et depuis on a dit par allusion et par euphémisme : un tel sera dans les fruits secs; — il a été fruits secs; — c'est un fruits secs de l'École polytechnique (et non fruit sec au singulier).

Cette expression, qui s'est d'abord appliquée exclusivement aux élèves de l'École polytechnique et de l'École normale de Paris qui avaient manqué leurs examens de sortie, s'est bientôt étendue aux élèves de toutes les écoles.

i ordon bleu. — Aujourd'hui un cordon bleu est un bon cuisinier ou une bonne cuisinière. Le cordon auquel était attaché la croix de l'Ordre du Saint-Esprit, institué par Henri III en 1578, était bleu. Le cordon bleu étant une distinction toute particulière réservée à un petit nombre parmi ceux qui occupaient un rang très élevé dans la société, on prit l'habitude de donner par comparaison le nom de cordon bleu aux personnes d'un mérite supérieur: le cordon bleu d'une communauté; c'est notre cordon bleu.

Cette comparaison fit si bien son chemin qu'elle alla sans encombre jusqu'à la cuisine; les célébrités dans l'art de Yatel et de Carême étaient aussi des cordons bleus. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette dernière comparaison est la seule que soit restée dans la langue. Il n'y a plus d'autre cordon bleu qu'une bonne cuisinière. Il y a trois siècles, le grand-maître des cordons bleus était Sa Majesté le roi de France, Henri III; aujourd'hui, c'est mademoiselle Marguerite. On peut abolir, selon les temps ou le bon plaisir des hommes, les hochets de la vanité, on n'abolit pas

la cuisine. C'est un trait à ajouter à l'histoire de nos grandes puérilités et de l'instabilité des choses de ce inonde.

lia foi du charbonnier. — C'est la foi simple et naïve qui croit sans discuter. Le charbonnier dont il s'agit ici est celui qui passe sa vie au milieu des bois. Continuellement en présence du spectacle de la nature où tout parle de la grandeur et de la bonté de Dieu, cet homme croit simplement, avec son cœur, et il apprend ainsi à ne pas douter.

l?ier comme Artaban. — Artaban V, roi des Parthes, à l'issue d'un combat acharné contre les Romains, obtint un traité de paix qui lui laissa tous les honneurs de la guerre. Il fut si fier de ce succès , qu'il prit le double diadème et le titre de Grand-Eoi.

On dit aussi , dans le même sens , fier comme un Écossais, par allusion aux archers de la garde écossaise formée par Louis XL Cette garde était la plus ancienne des quatre compagnies qui composaient la garde du corps des rois de France, et, tous ceux qui en faisaient partie, désignés sous le nom d'Écossais, étaient fiers de l'ancienneté de leur origine.

Passer sous les fourches caudines. — Cette expression a pris place dans la langue pour caractériser toute concession onéreuse ou humiliante attachée aux vaincus. Le général , obligé de faire une capitulation peu honorable, et le souverain qui accepte un traité honteux passent sous les Fourches Caudines.

Elle doit son origine à un épisode des guerres sanglantes entre les Eomains et les Samnites. Les Eomains furent attirés dans un chemin étroit, passant entre des rocs à pic des Apennins, près de l'ancienne Caudium (aujourd'hui Valle Caudina ou Stretto di Arpaia) ; ils furent obligés de se rendre à discrétion et de passer sous le joug, sorte de gibet qu'on appelait Fourche, C'est en souvenir de lieu où les Eomains éprouvèrent cet affront qu'on a dit que les Samnites les avaient fait passer sous les Fourches Caudines.

Être la coqueluche du quartier» — Être engoué de quelqu'un ou très prévenu en sa faveur, c'est, en style familier, en être entêté, coiffé, embéguiné (le béguin est une petite coiffe de toile). L'expression être la coqueluche de la cour, de la ville, du quartier, qui signifie être en vogue , très à la mode , doit s'entendre dans le même sens. « Il est la coqueluche de toutes les femmes , toutes les femmes sont coiffées de lui a (Académie).

Le coqueluchon ou la coqueluche était une sorte de capuchon que tout le monde a porté à une certaine époque, et qui paraît avoir donné son nom à la maladie que nous désignons encore ainsi, car ceux qui en étaient attaqués portaient une coqueluche ou capuchon de moine pour se tenir chaudement.

À l'époque où la maladie fut générale, l'usage de la coqueluche se répandit beaucoup et le capuchon devint une sorte de mode, surtout pour les femmes.

Manger de la vache enragée* — Eprouver de grandes privations , une grande misère , se procurer péniblement les ressources les plus indispensables à la vie. Les jeunes gens qui se laissent nourrir par leur famille et qui, peu soucieux du lendemain , s'abandonnent à la mollesse, auraient souvent besoin de manger de la vache enragée.

Il est défendu de manger de la chair des animaux atteints d'épizootie ou mordus par un chien enragé. Les pauvres des grandes villes, privés de tout, ne tiennent pas toujours compte de cette défense, et pour manger de la viande, ils mangeraient même de la vache enragée.

Ce proverbe se dit aussi, par extension, des épreuves de tout genre qui, dans le cours de la vie, doivent fortifier l'esprit ou grandir le courage.

Manger de la vache enragée ! Chose inexprimable, chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil , les soirs sans chandelle , Pâtre sans feu, les semaines sans travail , l'avenir sans espérance , l'habit percé au coude, le vieux chapeau, la porte qu'on trouve fermée le soir parcequ'on ne paie pas son loger, l'insolence

du portier et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts, l'amertume, l'accablement. Que de jeunes étudians nous avons vus à Paris dévorer tout cela ! Ce sont souvent/ les seules choses qu'ils aient à dévorer , admirable et terrible épreuve dont les faibles sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. « Creuset où la destinée , dit Victor Hugo , jette un homme , toutes les fois qu'elle veut avoir un gredin ou un demi- Dieu. »

Poisson d'avril. — L'origine de l'attrape du piège innocent connu sous ce nom est assez souvent attribuée à l'histoire suivante. François, duc de Lorraine, que Louis XIII retenait prisonnier au château de Nancy, parvint à se sauver le 1er avril en traversant la rivière à la nage ; ce qui fit dire aux Lorrains que c'était un poisson qu'on leur avait donné à garder.

Il faut beaucoup de bonne volonté pour admettre cette origine. Ce duc de Lorraine, prisonnier de Louis XIII, n'est guère connu dans l'histoire : le roi d' Yvetot, sous ce rapport, lui rendrait des points.

On a aussi prétendu que les plaisanteries du 1er avril étaient une allusion aux démarches ironiques que l'on fit faire à Jésus-Christ, au commencement d'avril, en le renvoyant d'Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d'Hérode à Pilate.

Ainsi le poisson d'avril serait une parodie de la passion de Jésus-Christ. Si cette origine est la vraie, nous ne comprenons pas comment les sottes plaisanteries du 1er avril ont pu s'établir parmi les chrétiens.

Rire sardonique. — Eire convulsif, mortel, et au . figuré, rire moqueur, rire forcé, rire de Satan. Il y a en Sardaigne une espèce de renoncule appelée Sardonie, qui contracte de telle sorte les muscles de ceux qui en ont mangé, que les lèvres se retirent et que les malades semblent rire en mourant.

lies battus payent l'amende. — Il y a eu un

temps où la raison était bien réellement la raison du plus fort ; c'est alors que les battus payaient l'amende et que les morts avaient tort. Nos voulons parler de l'époque où se pratiquait le combat judiciaire, cette épreuve ordonnée par la justice pour mettre fin à un procès dans le cas douteux. Là où le serment était insuffisant, c'est le combat qui décidait : l'événement de la lutte était considéré comme un décret de la Providence, et l'innocence ou le bon droit devait être inévitablement du côté du vainqueur. Ce jugement de Dieu, comme on l'appelait improprement, décidait de votre sort : si vous étiez battu, c'est que Dieu l'avait voulu; vous étiez coupable, et partant vous deviez payer l'amende ou subir la peine. C'est vraisemblablement de ce singulier genre de procédure que vient cette expression proverbiale.

Faire des ehàteaiix en Espagne. — Transportezvous dans le pays des rêves, laissez aller à son gré votre imagination vagabonde, fondez sur de vagues espoirs les projets les plus insensés, demandez à l'avenir de réaliser vos chimères, et, comme la laitière, Perette, de La Fontaine, vous ferez des châteaux en Espagne. Eêver une fortune, une position brillante, un rang élevé, de la gloire même, c'est plus ou moins rêver des châteaux, et jusque là on s'explique la comparaison. Mais pourquoi en Espagne? C'est qu'il n'y a pas de châteaux dans ce pays, et que vouloir les honneurs ou la fortune qu'on n'a pas, c'est vouloir des châteaux en Espagne. Dans le temps où les Maures faisaient de fréquentes excursions en Espagne, il était défendu de bâtir dans la campagne des châteaux dont les ennemis auraient pu s'emparer et où ils se seraient fortifiés.

On dit encore bâtir des châteaux en l'air, expression qui s'explique d'elle-même : vouloir faire une chose impossible, c'est bâtir des châteaux en l'air.

On rit souvent des fous qui rêvent tout éveillés ; mais ceux mêmes qui se moquent, rêvent aussi, à leur insu, et les plus sages ont dû parfois aux divagations de leur esprit des instants de bonheur. Tous, à certains jours delà Vie,

nous avons eu nos joies imaginaires, car on en fait partout des châteaux en Espagne :

On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne; On en fait en dormant, on en fait éveillé. Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé, Peut se croire, un moment, seigneur de son village. Le vieillard, oubliant les glaces de son âge, • Se figure aux genoux d'une jeune beauté, Et sourit; son neveu sourit de son côté, En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite. Telle femme se croit sultane favorite, Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat ; Le prélat.... Il n'est pas jusqu'au simple soldat, Qui ne se soit un jour cru maréehal de France; Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance.

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