COLLIN D'HARLEVILLE
lie mot impossible n'est pas français. —
Dans les guerres de la République, un général français venait de charger un officier d'une opération périlleuse. Celui-ci lui répondit que c'était impossible. « Impossible, Monsieur? Reprit le général; sachez que ce mot n'est pas français. »
Celui qui le dit pour la première fois u le mot impossible n'est pas français ! » crut n'adresser à la Nation française qu'une flatterie exagérée. « Le peuple le plus spirituel et le plus poli de la terre » prouve souvent que cette vieille hâblerie peut devenir une vérité.
C'était un mot que Napoléon ne voulait jamais admettre dans son langage et surtout dans ses actions. Bonaparte répondit un jour à Fouché qui lui disait que telle chose était impossible. « Impossible ! » s'écria Napoléon, « apprenez que quand on a vu Louis XVI périr sur l'échafaud, Marie-Antoinette abreuvée d'outrages, raccommodant elle-même sa robe et ses souliers, puis livrant sa tête au bourreau après une longue agonie, il n'y a rien d'impossible, Monsieur. »
Si la bonne foi était bannie du reste de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur et dans la bouehe des rois. — Jean II, dit le Bon, est fait prisonnier par les Anglais dans les champs de Poitiers. Sa captivité se prolonge plus de trois ans, il obtient
sa liberté en payant une forte rançon et en livrant des otages, parmi lesquels on compte deux de ses fils. Un d'eux s'étant échappé des mains des Anglais, Jean se crut obligé par l'honneur à se constituer de nouveau prisonnier entre les mains de ses ennemis. Ses conseillers veulent le dissuader de ce dessein. C'est alors qu'il prononce ces belles paroles. C'était, dit Plutarque, la maxime d'Agésilas, roi de Sparte.
Si le roi le savait î — Cette exclamation remonte aux temps féodaux, où le peuple, taillable et corvéable à merci, avait à souffrir de la part des seigneurs les exactions, les injustices, l'oppression, les mauvais traitements. Ce cri eut un écho, le roi s'appela la Révolution.
Sinon, non. — La fierté Castillane, qui est passé en proverbe, était particulièrement l'apanage des Aragonais. Avant que l'Aragon appartînt à la couronne d'Espagne, l'héritier ne prenait le titre de roi qu'après avoir prêté serment de respecter les fueros, ou privilèges du royaume; sinon, non.
Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! — Bonaparte voulut s'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre et Mahomet avaient vaincu et fondé des empires, §.y faire retentir son nom et le renvoyer en France répété par les échos de l'Asie. Les Français débarquèrent le 1er juillet 1798, à quatre lieues d'Alexandrie, qui fut emportée d'assaut le lendemain.
Après quelques escarmouches contre les Mameluks et avoir traversé le désert sous un ciel de feu, avec des fatigues et des privations de toutes sortes, on arriva près des ruines de l'antique Memphis, et l'armée fut saisie d'admiration à la vue des pyramides gigantesque. Alors Bonaparte, galopant devant les rangs de son armée, prononça ces mots célèbres. Le lendemain on entrait en triomphe dans la capitale de l'Egypte.
Sonate, que me veux-tu? — La sonate, aujourd'hui presqu'abandonnée, avait été mise à la mode par les
compositeurs du xvme siècle. Jusqu'au premier empire , elle trôna despotiquement dans les salons et dans les concerts. Mais il ne faut pas abuser des meilleures choses. On commençait à en être fatigué, quand un mot de Fontenelle, écho spirituel de la lassitude générale, vint lui porter le dernier coup. « Sonate, que me veux-tu? « s'écria-t-il un jour, impatienté. On pourrait dire aujourd'hui : U Piano, que me veux-tu? » En 1851, il y avait à l'exposition universelle de Londres un piano en bois de chêne de 100 francs, qui apparaissait aux insulaires comme la merveille des merveilles ; quant à moi, je me demande ce que nous allons devenir le jour où le piano à 100 francs va faire irruption sur le continent. Entendez-vous d'ici les artistes de la loger de l'antichambre et du salon ? Quel vacarme de romances ! quel déluge de notes à tous les étages ! Le règne de l'arpège est décidément arrivé. Pianopolis s'étendra jusqu'au désert.
Souvent femme varie. — Virgile, dans son immortel poëme, fait arriver Énée chez Didon, reine de Carthage. Elle songe à le retenir, mais Mercure rappelle au héros troyen la volonté de Jupiter : « pars , lui dit-il , et souviens-toi que la femme varie. » François Ier se souvient,, au château de Chambord, du vers de Virgile; prenant un diamant il trace ce distique sur une vitre :
Souvent femme varie ; Bien fol est qui s'y fie.
Louis XIV, à la prière de Mlle de la Vallière, fit briser le vitre malséante. Il devait bien le sacrifice de cette devise de l'inconstance à la femme qui lui avait voué une affection si profonde, si inaltérable.
Souviens-toi. — Quand Charles Ier fut sur l'échafaudr se dépouillant de son manteau, il remit son Saint-Georges (*) à l'évêque Juxon, son ami, qui l'accompagnait, en lui disant : « Remember, souviens-toi ! » Quelques secondes après, sa tête tombait sous la hache. Juxon dit que le roi, la veille de sa mort , lui avait recommandé d'engager son fils , si
(*) Cordon de l'ordre de Saint-Georges.
jamais il montait sur le trône , à pardonner à ses meurtriers ; et que c'était cette promesse qu'il rappelait en lui remettant son Saint-Georges, destiné à son fils.
Tirer le diable par la queue. — On connaît cette phrase originale que Victor Hugo, dans sa Lucrèce Borgia, a mise dans la bouche de Gubetta :
a II faut que la queue du diable lui soit soudée, cheu vilîée et vissée à l'échiné d'une façon bien triomphante a pour qu'elle résiste à l'innombrable multitude de gens a qui la tirent perpétuellement. »
Tirer le diable par la queue, c'est se procurer péniblement le nécessaire pour vivre, c'est être réduit aux expédients. On considère ici le diable comme une image représentant toutes les choses auxquelles on n'a recours qu'à la dernière extrémité, et qu'on s'estime encore heureux de trouver, d'obtenir même par la prière, quand on n'a plusd'autre moyen d'échapper à une situation misérable. Le& jeunes gens qui ont escompté leur avenir à de ruineuse» conditions, ont plus d'une fois ramené ainsi par le pan de l'habit cette monstruosité sociale qu'on appelle un usurier, et ils savent par expérience ce que veut dire : Tirer le diable par la queue.
Roelie tarpéienne. — Leslocutions : trouver la roche tarpéienne ; être précipité de la roche tarpéienne ont été fréquemment employées pour exprimer la perte de la popularité. « II est peu de distance du Capitole à la roche tarpéienne » (Mirabeau). C'était sous Romulus (l'an 746 avant J.-C). On était en guerre avec les Sabins, et Tarpéius était gouverneur du Capitole. Tarpéia, sa fille, promit à Tutius, général des Sabins, de lui livrer la citadelle, à condition que ses soldats lui donneraient ce qu'ils portaient à leur bras gauche; elle entendait désigner par là leurs bracelets d'or. Lorsque Tutius fut maître du Capitole, il jeta sur Tarpéia ses bracelets et son bouclier qu'il portait aussi au bras gauche ; ses soldats l'imitèrent et Tarpéia fut écrasée sous le prix de sa trahison. »
Les Romains, qui savaient perpétuer les souvenirs, don-
nèrent à la colline où Tarpéia fut ensevelie le nom de mont Tarpéien ou roche Tarpéienne, et il fut décidé qu'on précipiterait du haut de cette colline ceux qui se seraient rendus coupables de trahison ou de faux témoignage.
Coup de JTariiac. — Donner à quelqu'un le coup de Jarnac, c'est, dit l'Académie, lui faire un mauvais tour auquel il ne s'attendait pas , et qui le met en très mauvais état, qui le ruine, qui détruit sa fortune. Cela se dit toujours en mauvaise part.
Cette expression rappelle le duel fameux qui eut lieu à Saint-Germain, avec tout l'appareil des combats juridiques, entre Gui de Chabot, seigneur de Jarnac, et François Vivonne, seigneur de la Chateigneraie, favori du roi Henri II. Jarnac avait appris un coup extraordinaire, qu'il ne manquait jamais, et il fit à la Chateigneraie le jour du combat {10 juillet 1547) une blessure au jarret, à la suite de laquelle ce dernier mourut.
Ce sont les circonstances de ce duel qui ont fait appeler coup de Jarnac un coup violent, imprévu et de traître.
Qrisette* — Jeune fille ou jeune femme de médiocre état, ouvrière en mode, en couture. Jadis on nommait grisette une mince étoffe de bure à l'usage des filles du peuple.
Dis-moi Vhabit que tu portes et je te dirai qui tu es! Sur notre terre classique de la fantaisie et de la forme, la robe c'est la femme. Or, demander à la robe l'origine du nom de la femme , c'est un véritable trait de lumière, c'est puiser les choses à leur vraie source, c'est faire preuve d'esprit plus encore que de savoir.
M. Jules Janin a poétisé la grisette dans une charmante monographie des Français peints par eux-mêmes.
Sent et Japliet couvrant leur père d'un atianteau. — Noé , étant sorti de l'arche , cultiva la terre et planta la vigne. Suivant une vieille tradition hébraïque, comme il venait de planter le premier cep, le diable lui apparut et lui conseilla d'arroser le jeune arbuste avec •du sang de quatre animaux: le tigre, le dindon, le paon,
le perroquet. Voilà pourquoi l'usage immodéré du vin rend l'homme furieux, stupide, orgueilleux, bavard. Noé ne connaissant pas la force du vin , en but jusqu'à s'énivrer et s'étendit sous sa tente ! Cham, l'aj^ant aperçu, en fit un objet de risée ; mais Sem et Japhet couvrirent leur père d'un manteau. À son réveil, Noé maudit Cham et bénit ses deux frères.
Hi c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera. — Calonne, contrôleur général des finances sous Louis XVI, laissa les finances dans un état encore plus déplorable qu'il ne les avait trouvées. Ses opérations étaient fort aventureuses. Dans cette Cour régnait le luxe et la prodigalité ; le faible Louis XVI, avait seul le sentiment de ses devoirs. Marie-Antoinette donnait l'exemple du luxe, et n'imposait aucun frein à son goût pour la dépense. Un jour, s'adressant au contrôleur général: u Ce que j'ai à vous demander, Monsieur de Calonne, est peut-être bien difficile. — Madame, répondit le spirituel ministre, si c'est possible, c'est fait ; si c'est impossible, cela se fera. »
Saîîl cliercltait des ânesses et il trouvait une couronne. — Sous le pontificat de Samuel, le peuple se lassant du gouvernement des juges, vint dire au prophète: « Donnez-nous un roi ». Un jour les ânesses de son père s'étant égarées, Saiil fatigué de les chercher s'en alla consulter le voyant, Samuel reconnut aussitôt celui que Dieu destinait à la royauté et l'ayant tiré à l'écart, il lui répandit sur la tête un petite fiole d'huile en disant : « Le Seigneur, par cette onction, te sacre prince sur son héritage. « — L'énorme disproportion entre la chose cherchée et l'objet trouvé se prêtait trop à l'antithèse pour ne pas tomber dans le domaine littéraire, et y devenir l'objet d'allusions plaisantes et inconvenantes.
lie saut de lieucade. — Sapho est la plus illustre des femmes poètes de l'antiquité. Les anciens la représentaient dévorée de passions, ils s'enflammèrent d'un enthou-
siasme sans bornes pour le lyrisme désordonné de ses chants,, pour la grâce exquise, l'harmonie ravissante, le style de feu de ses odes. Une tradition raconte qu'éprise de l'insensible Phaon, elle se précipita, de désespoir, du haut de Leucade dans la mer. L'île de Leucade était fameuse par un promontoire, formé de rochers escarpés qui dominaient la mer. C'était là que les amants malheureux venaient chercher un remède à leurs maux, en se précipitant du haut du promontoire dans les flots. C'est ce qu'on appelait faire le saut de Leucade. Ceux qui échappaient à la mort après ce saut périlleux étaient guéris de leur amour.
Prendre l'occasion aux cheveux, — Ne pas
laisser échapper le moment favorable de faire une chose, le saisir juste quand il se présente.
Cette locution vient de ce que les anciens représentaient l'occasion sous la figure d'une femme qui n'avait point de cheveux derrière la tête; ils voulaient exprimer par là qu'une fois qu'on l'avait laissée passer, il n'était plus possible de la saisir.
Être a quia* — Sont à quia les personnes réduites à ne pouvoir plus répondre. Si toutes les demandes attendent une réponse, tous les pourquoi appellent un parce que. Le parce que est donc la tête, le premier mot de la plupart des discours qui répondent à une question. Quand le discours ne vient pas, qu'on est à bout de raisons, qu'on ne peut rien ajouter à ce premier mot, le seul en pareil cas qui ne fasse jamais défaut, c'est alors qu'on est réduit au parce que, c'est-à-dire à quia.
Être à quia se dit, par extension, des personnes à l'extrémité, qu'on n'espère plus sauver; on l'applique quelquefois aussi à ceux que le mauvais état de leurs affaires a privés de toute ressource.
JLe$ beaux jour» d'Araujnez touchent à leur fin. — Citation assez fréquemment employée dans la conversation pour exprimer que des plaisirs ou des réjouissances vont bientôt cesser. Elle est empruntée au
Don Carlos de Schiller; c'est le premier mot que dit Domingo, au début du drame, à, l'infortuné Don Carlos.
Avoir maille à paHir avec quelqu'un. — A-
voir une maille à partager (le mot partir signifiait autrefois partager), et, au figuré, avoir des différents, des discussions sur des choses de la plus mince valeur.
La maille était une petite monnaie qui ne valait que la moitié d'un denier.
Le mot maille est resté aussi, avec le sens d'une chose de très peu de valeur dans la locution avoir ni sou ni maille, qui veut dire n'avoir aucun bien, aucune ressource pécuniaire.
Gazettes. — Une monnaie qui a disparu et qui nous a laissé son nom, c'est la Gazzetta. Les feuilles périodiques qui parurent à Venise au commencement du dix-septième siècle coûtaient une Gazzeita ; c'est à cette circonstance qu'elles ont dû leur nom, et c'est de là qu'est venu l'usage, dans la suite, d'appeler Gazettes les feuilles quotidiennes qui publient les nouvelles.
lie nombre sept. — Le nombre sept tient une place assez importante dans nos souvenirs.
Outre les sept merveilles du monde (*) qui sont les sept ouvrages d'art cités comme les plus célèbres dans l'antiquité, nous avons: les sept jours de la création; les sept têtes de l'hydre, ce monstre fabuleux; les sept vaches grasses et les sept vaches maigres; la guerre des sept chefs; les sept sages de la Grèce : les sept collines de Rome ; les sept bouches du Nil; la guerre de sept ans; les sept douleurs de la Vierge, etc.
Ce fameux chiffre sept est encore un de ceux qui jouent le plus grand rôle dans les choses actuelles de la vie. La semaine a sept jours ; la musique sept notes ; le prisme sept couleurs. Il y a sept péchés capitaux ; sept sacrements ;
(*) Les pyramides d'Égypte, les jardins suspendus et les murs de Babylone, le tombeau de Mausole, la statue de Jupiter Olympien, le colosse de .Rhodes, le temple de Diane, le phare d'Alexandrie.
quand nous éprouvons une joie très vive, nous sommes au septième ciel. — Il n'est pas jusqu'à nos souvenirs (*) d'enfance qui ne parlent du nombre sept : Barbe Bleue avait pendu sept femmes et les bottes de l'Ogre étaient des bottes de sept lieues.
On est tellement habitué, enfin, à retrouver un peu partout ce nombre sept, qu'on le met même où il n'est pas. On affirme quelquefois que le Styz faisait sept fois le tour des enfers. On a dit aussi les sept plaies d'Égypte, et pourtant il y en avait dix.
lie nombre eeiit. — Argus, nous raconte Ovide, avait cent yeux; le géant Briarée 50 têtes et cent bras; Midas cent oreilles, c'est-à-dire deux qui en valaient cent ; la Renommée a cent bouches; la Chimère (Méduse) cent têtes ; la nature cent mamelles.
lies dix plaies d'Egypte. — Moïse, guerrier, homme d'État, historien, poëte, moraliste et législateur des Hébreux, se présenta devant le Pharaon, qui refusa de reconnaître les ordres de Dieu. Alors Moïse et son frère Aaron frappèrent successivement l'Egypte de dix fléaux: 1° eaux changées en sang; 2° grenouilles couvrant toute l'Egypte ; 3° petits insectes dévorants; 4° grosses mouches insupportables; 5° peste; 6° ulcères sur les hommes et les animaux; 7° orages mêlés de grêle et de tonnerre ; 8° nuées de sauterelles; 9° ténèbres épaisses; 10° mort de tous les premiers-nés. Quand on parle des plaies d'Egypte dans le langage figuré, c'est presque toujours à la huitième, aux sauterelles, qu'on fait allusion. Un de ces jeunes dissipateurs, qui sont à eux-mêmes leurs propres sauterelles, en ce qu'ils mangent leur bien en herbe, disait que si Moïse avait frappé l'Égypte d'une onzième plaie, il l'aurait certainement couverte d'usuriers.
Faire Grève. — La place de l'Hôtel-de-Ville à Paris s'appelait autrefois place de Grèvê ; elle devait ce nom
(*) Les charmants contas des fées de Charles Perrault.
au voisinage du quai de la Grève. C'est sur cette place que se sont réunis pendant longtemps les ouvriers sans travail ; c'est là que les entrepreneurs venaient les embaucher; c'est là qu'ils ont exercé dans le temps où le travail était rare, cette exploitation pour laquelle on a inventé le mot marchandage.
Quand les ouvriers, mécontents de leur salaire, refusent de travailler à des conditions qui ne leur semblent pas assez favorables, ils se mettent en grève, ce qui veut dire littéralement qu'ils retournent sur la place de Grève en attendant qu'on vienne leur faire des propositions meilleures. — Cette expression s'est étendue et elle se dit spécia- • lement aujourd'hui de la coalition que font les ouvriers pour se refuser à travailler tant qu'on ne leur aura pas donné l'augmentation de salaire ou la diminution d'heures de travail qu'ils réclament.
Cul-de-sac. ■ — Les mots réputés malséants perdent entièrement ce caractère lorsqu'ils entrent en composition dans d'autres mots que l'usage a consacrés tout d'une pièce et que personne ne songe à disséquer. Les mots cul-de-sac, culde-lampe, cul-de-jatte, et plusieurs de ce genre, disent bien ce qu'il veulent dire, et à ce titre il sont bons. On les prononce partout, en toute occasion, sans exciter ni étonnement, ni murmure, et ils ne peuvent être considérés comme inconvenants que par une fausse et maladroite pruderie.
Voltaire s'est livré, au sujet de ce mot, à des mouvemens d'indignation. Il voulait qu'on lui substituât le mot d'impasse. Et comme il répétait souvent les choses qu'il avait sur le cœur, il n'a pas laissé échapper une seule occasion de flétrir ce paure mot. Ceux qui ont partagé son avis sur la grossièreté du mot cul-de-sac, n'en auraient peutêtre jamais été choqués si Voltaire n'avait pas fait tant de bruit pour si peu.
Aller au Diable au vert. — Faire une expédition dangereuse. Aller loin. Auvert est un corruption de Vauvert; on disait autrefois: Aller au diable Vauvert. Le 7 a été mangé dans la rapidité du discours, et il a fini par dispa-
raître si bien qu'on a été amené à couper en deux, pour lui donner une sorte de sens, le reste du mot: au vert.
Le château de Vauvert ou Val-Vert, situé près de Paris, du côté de la barrière d'Enfer, avait été habité par Philippe-Auguste après son excommunication ; il passait depuis cette époque pour être hanté par des revenants et des démons. Saint-Louis, pour désensorceler ce château, le donna aux Chartreux.
Gai comme un pinson. — Le spirituel auteur de l'Esprit des bêtes, M. Alphonse Toussenel , dit dans son ornithologie passionnelle: gai comme pinson; est encore un de ces adages menteurs qui contribuent si déplorablement à enraciner les préjugés et les erreurs dans l'esprit des populations. Un oiseau gai c'est le tarin, c'est le sizerin, le linot, le serin; un oiseau qui toujours Irétille, sautille et babille. Or le pinson n'a jamais affecté ces allures joviales, La captivité le démoralise, le rend aveugle, le tue. Ce ne sont pas là des façons d'oiseau gai.
Faire la mouche du eoclte. — Faire l'empressé, le nécessaire; se mêler de tout sans se rendre vraiment utile, et s'attribuer le succès des choses auxquelles on n'a nullement contribué.
La raison de cette locution devenue proverbiale est dans la fable de La Fontaine intitulée le Coche et la mouche, dont voici la morale:
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S'introduisent dans les affaires ;
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout, importuns devraient être chassés.
Pousser fies cris tle l?Ierlusine. — Veut dire pousser des cris perçants. Merlusine est une corruption de Mélusine, nom d'une fée qui appartient aux chroniques fabuleuses du moyen-âge.
Arriver comme marée en Carême. — Arriver à propos. Une expression qui est aussi d'un usage très fréquent, est: cela vient comme Mars en Carême, cela ne man-
que jamais d'arriver à une certaine époque. Il n'est pas rare d'entendre employer ces deux expressions l'une pour l'autre. Cependant, la marée peut manquer ; mars, au contraire, est inévitable, et toujours il arrive à l'époque du carême.
Avoir de la corde de pendu, c'est avoir du bonheur. Le peuple a longtemps attribué à la corde de pendu la propriété de porter bonheur. Il ne paraît même pas qu'il soit complètement revenu de ce préjugé. Car, récemment encore, à l'Opéra, à Paris, on trouva dans le troisième dessous le cadavre d'un machiniste qui s'était pendu. Lorsque la corde fut coupée, toutes les dames de l'endroit, sirènes et sylphides, se groupèrent curieusement autour du cadavre. Bientôt on chercha la corde pour faire constater le suicide, mais ce fut inutilement: dans l'espace de quelques minutes, la corde avait disparu. Ainsi on croit encore aujourd'hui que ce qui a été fatal à l'un, doit être favorable à d'autres. Singulier raisonnement ! Rien n'est sauvage comme certains préjugés.
Variétés de nez. — Nez à la Roxelane, nez retroussé. Tel était le nez de Koxelane, sultane favorite de Soliman II, dit le Magnifique. Ce nez est devenu assez célèbre pour donner son nom à la famille des nez retroussés.
Nez aquilin, nez droit et effilé. Cependant le mot aquilin éveille l'idée d'aigle ; un nez aquilin est un nez courbé en bec d'aigle. C'est plus particulièrement le corbeau qui sert à stygmatiser les nez crochus; on dit, dans une intention critique, nez en bec-à-corbin.
Nez camus ou camard, nez plat et écrasé. Les Nègres aiment à se rendre camus.
Le nez droit et bien proportionné, c'est chez les femmes, le nez grec, et, chez les hommes, le nez romain. Ce sont les nez artistiques. Il y a aussi le nez en pied de marmite, un nez ni petit, ni grand, large un peu à la base et qui n'a point de forme arrêtée.
Amoureux des onze-mille vierges. — C'est aimer toutes les femmes ; c'est croire, dans le feu de la pre-
mière jeunesse, que toutes les femmes sont également dignes de notre amour.
Ce chiffre énorme de onze-mille, adopté ainsi pour terme de comparaison, est sans doute le résultat d'un mal entendu. Une inscription portant : S. Ursula et xi M. V., avait été traduite: Sainte Ursule et onze-mille Vierges, tandis qu'on pouvait tout aussi bien l'interpréter par les mots : Sainte Ursule et onze martyres vierges. Elles auraient fondé un monastère sur les bords du Khin, détruit par les Huns, vers l'an 384.
Représenter les armes de Bourges. — Cette expression ne figure dans la langue qu'à titre de quolibet. Les armes de Bourges étant un âne dans un fauteuil , on dit à ceux qu'on voit assis nonchalamment dans un bon siège, q\\' ils représentent les armes de Bourges. Cette plaisanterie n'est pas de meilleur goût.
C'est pourtant à la suppression d'une seule lettre dans un mot qu'est due l'origine de ce dicton. César s'étant rendu maître de Bourges , y établit un gouverneur nommé Asinius Pollic. Comme la ville allait être emportée dans un assaut que les Gaulois lui donnèrent, Asinius , étant malade, se fit porter sur le rempart pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit. On peignit un tableau représentant Asinius assis dans sa chaise curule. Ce fut l'armoirie de la ville. Par la suite Vi s'étant effacé , on n'y lit plus qn'asinus; le sauveur de Bourges devint donc un âne.
Satire Ménippée. — Pamphlet politique contre la Ligue, qui parut en 1594. Cette satire, qui tournait les ligueurs en ridicule et dévoilait leurs manœuvres , servit beaucoup la cause de Henri IV. C'est une ingénieuse plaisanterie, la meilleure qu'on ait faite dans la langue avant les lettres provinciales de Pascal.
Un esclave éloquent, Ménippe, élève de Ménédeine, philosophe cynique, ayant fait, en vers et en prose, des railleries mordantes contre les hommes de son époque, on donna son nom à cette espèce de satire. C'est Ménippe que Lu-
cien appelle le plus hargneux et le plus acharné de tous les dogues que sa secte ait enfantés.
Avoir des yeux de I^yiix. — Se dit des personnes qui ont une bonne vue ou qui, au figuré, ont un coup d'œil pénétrant.
Le lynx de la fable avait des yeux assez perçants pour voir à travers les murailles, et c'est à celui-là que notre mot fait allusion. L'espèce de chat que nous appelons lynx a aussi l'œil vif, brillant, et voit sa proie de très-loin.
Lyncée , l'un des argonautes qui accompagnèrent Jason à la conquête de la Toison d'or, avait , dit-on , la vue si perçante qu'il voyait ce qui se passait dans les cieux et dans les enfers.
Faire four. — Exprime la non réussite , surtout en style de théâtre. Le drame sifflé, le débutant mal accueilli, la chanteuse enrouée, le tragédien amusant et comique, tout cela, sur la scène, se caractérise par le mot faire four. Il n'y a pas à revenir sur une pièce qhi a fait un four complet.
Faire four se disait autrefois des comédiens qui renvoyaient les spectateurs avant la représentation, parce qu'il n'était pas venu assez de monde pour couvrir les frais. Ce mot four a été peut-être emprunté aux usages de la comédie italienne. Le mot fuori! (dehors) est employé en Italie: quand le public veut rappeler tout le monde, c'està-dire faire sortir les acteurs des coulisses, il crie : fuori ! fuori ! Dehors est donc l'idée qui semble avoir donné naissance à l'expression usitée autrefois dans un sens restreint : faire four , c'était mettre dehors. De fuori on arrive à fouor et à four.
Payer en monnaie de singe ou en eau bénite de cour. — Avoir recours , pour se dispenser de payer, aux belles paroles, aux belles promesses, aux remercîmens , aux caresses ou à toute autre grimace. — Sous Saint-Louis, tout jongleur, porteur d'un singe, payait le péage du Petit-Pont à l'entrée de Paris, en faisant jouer et gambader son singe devant le péager.
liit de Procuste. — Mettre sur le lit de Procustet c'est réduire mal à propos les choses pour leur donner les proportions des objets auxquels on veut les adopter.
Le Procuste qui a donné lieu à cette expression remonte aux temps héroïques. C'était un brigand de l'Attique, qui, non content de dépouiller les voyageurs, leur faisait subir de cruelles tortures. Après les avoir étendus sur un lit, il leur faisait couper les jambes, s'ils étaient plus grands que ce lit, et leur faisait tirer les membres par des cordes, s'ils étaient plus petits.
Le lit de Procuste ne se dit, au figuré, que des choses réduites, étriquées.
Rôtir le balai. — Se dit d'une femme qui a mené une vie licencieuse et désordonnée. C'est une allusion au balai enflammé que tenaient les sorcières en se rendant à ces assemblées du sabbat qui , selon la tradition populaire , avaient lieu à minuit sous la présidence du diable.
Cette locution s'applique plus particulièrement aux hommes qui ont passé plusieurs années dans un emploi de peu de considération.
Se lever dès le potron-minet. — Potron est un vieux mot français qui se disait du petit d'une jument et qui s'est appliqué, par extension, aux petits de tous les quadrupèdes. Minet signifiant chat; se lever dès le potron minet veut dire: se lever dès l'aube, de grand matin, en même temps que les chats.
Faute d'un point. Martin perdit son âne.
— Se dit communément, en parlant de ceux qui échouent après avoir été sur le point de réussir.
Un bon et {ligne abbé, nomme Martin, prieur de l'abbaye d'Asello, se distinguait par l'hospitalité et les aumônes que les pauvres et les pèlerins étaient sûrs de trouver dans son couvent. Afin que personne ne l'ignorât, un beau jour, qui fut bien malheureux pour lui , il composa ce vers latin, qu'il fit graver au-dessus de la porte :
Porta patens esto. Nulli claudaris honesto. Porte , sois toujours ouverte. Ne te ferme devant aucun honnête homme.
Malheureusement l'artiste, qui n'était pas fort sur la ponctuation , changea la place du point et le mit après le mot suivant.
Porta patens esto nulli. Claudaris honesto. Porte , ne t'ouvre pour personne. Ferme toi devant l'honnête homme.
Avant que le digne abbé eût pu s'apercevoir de la bévue de son ouvrier, vint à passer l'évêque de son diocèse. Outré de l'inhospitalité que semblait afficher effrontément le charitable prieur , l'évêque, passa outre sans s'arrêter , lui ôta son abbaye et le relégua dans un couvent où il put méditer à loisir sur l'importance d'un point mis hors de sa place. C'est alors qu'un bel esprit fit ce vers si connu : « Pro solo puncto caruit Martinus Asello n qu'un loustic français a rendu par : « Faute d'un point, Martin perdit son âne. »
Les Italiens disent : Per un punto Martin perde la cappa.
Calendes grecques. — Renvoyer quelqu'un aux calendes grecques , c'est l'envoyer à une époque qui ne viendra jamais, et, par conséquent, cela signifie refuser de faire ce qu'on désire ou ce qu'on exige de nous. — Cette expression vient de ce que les calendes, qui indiquaient le premier jour de chaque mois, n'existaient que chez les Romains.
Avaler des couleuvres. — Être dans l'anxiété , dans l'inquiétude, éprouver quelque chagrin, quelque mortification sensible. C'est une expression usuelle, populaire. On dit aussi manger des poires d'angoisse, à cause de cet instrument de fer, à ressort et en forme de poire, que les voleurs introduisaient dans la bouche de leurs victimes pour les empêcher de crier, et qu'on nommait poires d'angoisse.
Parler français comme une vache espagnole. — Les provinces basques avoisinent la Navarre et
la France. Le nom du peuple qui habite ce pays vient du mot basque vaso, qui signifie montagne, et qui, pris adjectivement, s'est augmenté de la finale co, pour devenir vasoco, et, par contraction, vasco, montagnard. Les Français qui savaient peu l'espagnol, et qui, d'ailleurs, n'y regardaient pas de si près, on dit vocco et puis vacce.
Quand on a dit dans le principe: parler comme un vacce espagnol on a voulu faire allusion aux habitants des provinces basques de l'Espagne, dont l'idiome porte encore tous les caractères d'une langue primitive, et qui étaient trèsinhabiles à s'exprimer en français ; mais vacce dans le temps où le latin laissait partout des traces, se disait pour vache; les paysans ont même conservé ce mot, dans beaucoup de provinces de la France. — De là est venue la confusion: loin des Pyrénées, ce mot vacce pris pour basque n'était pas entendu de tout le monde, et comme, au contraire, il était très usité dans le sens de vache, on a été amené insensiblement à consacrer ce non-sens devenu proverbe: parler français comme une vache espagnole.
Les Piémontais disent : parler le français de Biella.
Pardonnez-leur, mon père, ils ne savent ce qu'ils font. — Cette parole tombée du haut de la croix, au milieu des angoisses de la mort et des souifrances les plus cruelles, résume admirablement l'esprit évangélique et la morale sublime de celui dont la vie, les actions et la doctrine avaient été toute mansuétude et toute miséricorde.
Paris vaut bien une messe, a dit Henri IV. Une réputation de bonhomie s'est incarnée dans le Béarnais, la tradition en fait le type du monarque franc, humain et populaire. On doit encore honorer en lui le champion, quelquefois tiède et infidèle, mais à la fin le martyr de la liberté de conscience. Il avait un trône à conquérir ; mais la religion lui était un obstacle invincible dans un pays aussi profondément catholique. Il assiégeait Paris ; il se déclara convaincu et abjura le protestantisme, en 1593, en disant: « Paris vaut bien une messe. »
Pasquin, Pasquinade. — Vers la fin du xve siècle, il y avait à Rome un savetier, d'autres disent un tailleur, nommé Pasquin, qui était caustique, satirique, enclin au sarcasme. Des fouilles exécutées après sa mort, sur l'emplacement de son échope, ayant fait découvrir la statue mutilée d'un gladiateur, on dressa ce débris à la place où s'était élevée l'échope, et on le décora du nom de Pasquino; puis on imagina de se servir du personnage discret de la statue pour faire la critique des abus et des ridicules du jour. On y placardait clandestinement des épigrammes et des vers satiriques contre le gouvernement pontifical et les cardinaux. Depuis on a appelé pasquinade toute raillerie mordante contre les puissances politiques, et, par extension, toute ironie bouffonne et triviale. Cependant, comme il était à craindre que Pasquin ne s'ennuyât à dialoguer seul, on déterra, près du Capitole, une autre statue à laquelle on donna le nom' de Marforio. Chaque matin, c'étaient entre les deux compères des dialogues où Marforio interrogeait et Pasquin répondait. Cet usage de faire parler les statues, n'était d'ailleurs pas nouveau à Rome. Il suffit de rappeler les excitations adressées à Brutus, le meurtrier de César, et déposées sur le piédestal de la statue du fondateur de la république, ainsi que les inscriptions satiriques placardées sur les images de Néron.
Paysan ennuyé d'entendre appeler Aristide le juste. — Aristide était un modèle de probité, austère, de désintéressement et d'équité. Représentant le vieil esprit aristocratique, il était constamment à Athènes en lutte contre Thémistocle, moins probe et moins scrupuleux que lui, mais plus populaire et d'un génie plus actif et plus hardi. Fatigué de cette lutte, le peuple finit par l'éloigner au moyen d'un décret d'ostracisme ou exil de 10 ans. Le jour où cette sentence fut rendue, Aristide, invité à écrire son propre nom sur la coquille enduite de cire d'un paysan qui s'était adressé à lui sans le connaître, demanda à cet homme si Aristide l'avait personnellement offensé: « Non, répond le paysan, mais je suis las de l'entendre toujours nommer le juste. >i — Il fallait au moins six mille suffrages exprimés
pour que la sentence fût prononcée. Ce n'était pas là une punition infligée à un coupable, mais une mesure de prudence ; aussi cette crainte de ses concitoyens le grandissait singulièrement, et l'ostracisme était comme la consécration des hautes renommées.
Pends-toi; brave Crillon, nous avons vain eu à Arques, et tu n'y étais pas. — Crillon, le plus brave capitaine de son temps, s'illustra sous cinq règnes par des actes d'une valeur éclatante. Il a mérité l'honneur d'être comparé à Bayard. Le mot qui est resté historique, parce qu'il peint énergiquement sa bravoure et l'amitié de Henri IV, est le billet fameux que ce prince lui écrivit après la victoire d'Arqués.
Crillon était le plus ferme appui des catholiques. Assistant un jour au sermon de la passion, lorsque le prédicateur fut parvenu à la description du supplice de la flagellation, Crillon saisi d'un enthousiasme subit, porte la main à l'épée en écriant : « où étais-tu-Crillon ? » Il mourut en héros chrétien.
Périssent les colonies plutôt qu'un principe. — Ce mot célèbre a été généralement attribué à Barnave ; on l'a donné aussi à Eobespierre à qui il appartient en effet avec plus de raison. Ou plutôt il a été composé de deux beaux mouvements oratoires de Dupont de Nemours et de Eobespierre, à l'Assemblée constituante, lors de ses décrets sur les colonies. Il est devenu une maxime de haute moralité, à savoir que nous ne devons jamais hésiter à sacrifier notre intérêt à, la justice.
lie salut du peuple est la suprême loi. —
Salus populi suprema lex esto, écrivait Carnot. À cette époque le peuple absolu fut substitué au roi absolu et au pape absolu ; la république apparut comme une religion d'État, et le sacrifice de l'individu à la société, comme un fait normal.
L'anneau de Gygès. — Gygès était un jeune berger qui devint ministre de Candaule, roi de Lydie. Un jour.
ayant vu la terre s'entr'ouvrir, il descendit dans cette ouverture et aperçut un cheval de bronze creux qui avait des . portes à ses flancs. Les ayant ouvertes, il vit un cadavre humain qui avait au doigt un anneau d'or. Cet anneau, dès qu'on en avait tourné le chaton en dedans de la main, avait le pouvoir de rendre invisibles ceux qui le portaient.
Les circonstances ne sont pas rares où l'on désirerait avoir au doigt l'anneau de Gygès. De là l'application fréquente qu'on en fait en littérature et dans la conversation. Candaule avait une femme d'une merveilleuse beauté. Encore plus vain qu'épris de ses charmes, il parla de son bonheur à Gygès, son favori. Candaule fut assassiné par Gygès, Les indiscrétions de la vanité n'ont pas toujours des conséquences aussi tragiques, et ce n'est guère que par un contraste plaisant que l'on assimile certains maris à Candaule.
I/œiif de Christophe Colombo. — Le 15 mars 1493, Christophe Colombo, qui venait de découvrir l'Amérique, rentrait au port de Palos, d'où il était parti sept mois et demi auparavant. Il fut reçu avec enthousiasme. Il pouvait se croire à l'abri des retours soudains de la fortune. Cependant jamais homme ne les ressentit d'une manière plus terrible et plus cruelle. On chercha à affaiblir le mérite de la plus admirable découverte dont s'honore l'esprit humain. u Le nouveau monde était venu en quelque sorte à lui ; tout son génie n'avait été qu'une longue et vulgaire patience; pour décourvir l'Amérique, il n'avait fallu qu'y penser, n Ces propos circulaient, un jour, à la table d'un grand d'Espagne où avait été invité Colombo. Le grand homme resta silencieux durant toute la discussion; seulement, il se fit apporter un œuf, et le présentant aux nobles convives: u Qui de vous, Messieurs, leur dit-il. se sent capable de faire tenir cet œuf debout sur une de ses extrémités ? » L'œuf circule, passe de main en main et revient à Colombo sans que le problème ait été résolu. Alors, celui-ci prend l'œuf, le frappe légèrement sur son assiette, et l'œuf reste en équilibre. Chacun s'écria: « ce n'était pas difficile... » Sans doute, répliqua Colombo, avec un sourire ironique, mais il fallait y penser.
On fait allusion à cet œuf à propos d'une chose qu'on n'a pu faire et que l'on trouve facile après coup. L'acte de Christophe Colombo est celui d'un homme qui ferme la bouche à ses détracteurs au moyen d'une expérience ingénieuse.
lie dilemme d'Omar* — Omar, parent de Mahomet et 2e calife des Musulmans, fut un des apôtres les plus fervents de l'islamisme, et l'un des plus terribles conquérants qui aient désolé la terre. À propos des restes de cette fameuse bibliothèque des Ptolémées, déjà deux fois incendiée, on connaît ce dilemme barbare : « Ou ces livres sont conformes à l'Alcoran, et alors ils sont inutiles; ou ils renferment des doctrines contraires, et ils sont dangereux; dans l'un et l'autre cas, il faut les détruire. » Les historiens rapportent que ces manuscrits précieux suffirent à chauffer pendant six mois les bains publics d'Alexandrie.
Nos savants ont cité ce raisonnement comme le comble de l'absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la place d'Omar, et l'évangile à la place de l'alcoran, la bibliothèque aurait encore été brûlée, et ce serait peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre pontife.
li'oreille de Deiiys. — Ce roi de Sicile est le type de la tyrannie. Il avait le génie rusé et les goûts d'artiste d'un duc italien du moyen-âge; le tyran même, en lui, avait les fantaisies d'un poëte. Il était spirituel jusque dans ses impiétés. Son génie inventif et artistique se retrouve dans sa prison d'État sculptée en oreille. Les voûtes des souterrains avaient été disposées de telle sorte que les sons les plus faibles s'y répercutaient, et allaient aboutir à un endroit secret construit en forme d'oreille et placé au centre. C'est là que se rendait le tyran, qu'il pouvait entendre les plaintes, connaître les pensées des prisonniers, pour pouvoir frapper avec certitude ses véritables ennemis. C'est à cette sorte de tympan que les historiens ont donné le nom oreille de Denys.
Oit il n'y a rien, le roi perd ses droits. —
Ce mot est d'un agent de police qui en fit un emploi si
spirituel, si juste, si sanglant, qu'il a mérité de passer en proverbe. Mlle Clairon, actrice de la Comédie-française, si connue par son talent et le désordre de ses mœurs, refusait de jouer. Un exempt se présenta chez elle pour la conduire à la prison du Fort-l'Évêque : alors elle lui dit avec une emphase toute théâtrale, qu'elle allait le suivre, que Sa Majesté pouvait tout sur ses biens et sur sa liberté, mais rien sur son honneur. « On le sait, Mademoiselle, répondit l'exempt; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. »
Oii la vertu va-t-elle se nicher. — Molière alliait au génie les plus belles qualités du cœur, et chez lui, l'âme était au niveau de l'esprit. Un jour un mendiant lui demanda l'aumône au moment où il montait en voiture. Molière lui jette une pièce de monnaie. Quelques instants après, il aperçoit le pauvre qui le suivait en courant; il fait arrêter: « Monsieur, lui dit cet homme, vous n'aviez probablement pas dessein de me donner un louis d'or ; je viens vous le rendre. — Tiens, mon ami, lui dit Molière, en voilà un autre; » et il s'écria: « où la vertu va-t-elle se nicher? n
Ouvrez, c'est la fortuite de la France. —
La bataille de Grécy (1346) est un des plus grands désastres qu'ait essuyés la France. La nuit pluvieuse et obscure favorisa la retraite de Philippe VI de Valois. Il arriva au château de Broyé; les portes en étaient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et dit: « qui est-là? qui appelle à cette heure? » Le roi répondit: « ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est la fortune de la France ! » Parole plus belle que celle de César dans la tempête, confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de Saint-Louis. La réponse était pleine de grandeur; mais malheureusement on avait mal lu le manuscrit qui porte tout simplement : « c'est l'infortuné roi de France. » *
Attendez-moi sous l'orme. — Répond à cette idée: Le rendez-vous que vous me donnez m'est désagréable,
et je ne m'y rendrai pas. Or le type des rendez-vous désagréables est une assignation qui vous appelle à comparaître par devant les juges, et c'est à celui-là que, dans l'origine, on a fait allusion en disant: Attendez-moi sous Vorme. « Aux villages, disent les auteurs de Trévoux, on plante un orme devant l'église, dans le carrefour: d'où sont venues ces phrases proverbiales : danser sous l'orme ; juger de dessous l'orme : on appelait ainsi les juges pédanés qui rendaient leurs sentences sous l'orme ; attendez-moi sous l'orme, qui se dit pour donner un rendez-vous où l'on n'a pas dessein de se trouver. »
L'origine de ce proverbe vient de ce que, autrefois, les juges tenaient leur juridiction à la porte des maisons des seigneurs, et d'ordinaire sous un arbre planté devant le manoir seigneurial. On les appelait les plaids de la porte, comme témoigne Loiseau : et parce que d'ordinaire il y avait un orme, on a dit des premières assignations données en justice: Attendez-moi sous l'orme.
lie quart d'Heure de Rabelais. — On appelle ainsi le moment quelquefois embarrassant et toujours désagréable où il faut payer son écot, délier les cordons de la bourse, et, par extension, tout moment fâcheux et pénible. Une tradition fait remonter à Rabelais, curé de Meudon, l'origine de ce proverbe. Le facétieux et burlesque écrivain ne s'est jamais fait remarquer par l'esprit d'ordre et l'opulence ; il manquait souvent d'argent, et il a dû se trouver plus d'une fois dans l'embarras; plus d'une fois, il a dû passer un mauvais quart d'heure. Cet état de gêne (*) est devenu proverbial et a donné naissance à une des locutions les plus pittoresques de la langue.
Ceux qui Tout mourir te saluent. — À Rome, les combats des gladiateurs étaient un des spectacles que le peuple et les grands recherchaient avec le plus d'avidité. Avant les combats, les gladiateurs défilaient deux à deux
(*) Il l'a constaté dans son testament: « je n'ai rien, je dois beaucoup; je donne le reste aux pauvres. »
devant la loge impériale, et s'inclinaient en prononçant ces paroles empreintes d'une sombre résignation : « César, ceux qui vont mourir te saluent ! » La divine morale de l'Évangile même ne put mettre un terme à ces boucheries horribles, qui ne cessèrent qu'avec la chute de l'empire romain.
Ci-git Piron, qui ne fut rien, pas même académicien. — Piron, l'immortel auteur de la Métromanie, avait un grand talent pour la saillie et l'épigramme, et ne laissait passer aucune occasion de lancer des brocards contre l'Académie française: ils sont là quarante, disait-il, qui ont de l'esprit comme quatre. En 1753 il obtint les suffrages de l'Assemblée, mais Louis XV refusa son agrément à cette élection. Ce fut peu de temps après que Piron envoya à l'Académie son testament avec cette épigramme:
Ci-git Piron, qui ne fut rien, Pas même académicien.
Ce n'est pas au roi de France à venger les injures du duc d'Orléans. — Louis XII succéda à, Charles VIII; son premier soin fut de porter la sécurité dans l'esprit de ceux qui craignaient son ressentiment. Excité par des courtisans à se venger des outrages qu'il avait reçus sous le gouvernement d'Anne de France, dame de Beaujeu, sœur et tutrice de Charles VIII, et de la Trémouille, qui l'avait fait prisonnier à Saint-Aubin, le père du peuple fit cette belle réponse qui est rappelée dans les circonstances où un grand caractère immole à ses instincts généreux le désir si naturel de la vengeance. Cette réponse rappelle la parole d'Adrien, qui, ayant eu à se plaindre d'un officier des légions de Syrie, avant qu'elles l'eussent proclamé, lui dit: « tu es sauvé, me voici empereur, n
lia femme de César ne doit pas même être soupçonnée. — Claudius, jeune patricien de la suite de Catilina, honorait de ses empressements Pompéia, mariée à Jules-César. Une nuit, que les dames romaines, à l'abri des regards impies, célébraient les mystères de la déesse
Bonne, il s'introduisit sous des habillements de femme jusque dans les appartements de Pompéia. Mais, surpris par une esclave, il fut mis en jugement comme profanateur des saints mystères! Le riche Claudius trouva des témoins pour attester qu'il était hors de Rome à l'heure de ces profanations, et, faute de preuves, il fut absous. César s'était contenté de répudier sa femme. Appelé en témoignage, il répondit qu'il n'avait aucune connaissance des faits qu'on imputait à l'accusé. Cette déclaration parut étrange, et l'accusateur lui demandant: pourquoi ce divorce? « il ne faut pas, répondit-il, que la femme de César soit soupçonnée, n
«t'aimerai mieux être le premier dans un village que le second à Rome. — Tous les actes, toutes les paroles de César révèlent son caractère et la nature de son ambition. Allant prendre le gouvernement de l'EspagnB ultérieure, il traversait un pauvre village, perdu au fond des Alpes ; ses amis lui demandèrent si l'ambition du pouvoir et le désir des dignités occasionnait aussi des débats dans cette bourgade: ce ne riez pas, répondit le futur dictateur, j'aimerais, etc. ». Ce qui prouve combien chacun de nous est enclin à juger des hommes et des charges d'après son propre caractère.
Tu portes César et sa fortune. Une reine ne se noie pas. — La flotte de César qui lui amenait des vivres avait été dispersée par celle de Pompée. Dans cette situation critique, il veut aller au devant d'Antoine, qui devait lui amener des secours, il se jette lui seul dans un bateau de pêcheur. Une tempête s'élève; le pilote veut rentrer au port; c'est alors que le héros lui •dit ce mot fameux. Quelques jours après il écrasait son rival dans les champs de Pharsale. — Ce mot nous rappelle celui d'Henriette d'Angleterre, cette fille courageuse d'Henry IV, à laquelle s'était attachée la fatalité qui poursuivait les Stuarts. Le vaisseau qui la portait étant près de périr, elle dit aux matelots effrayés: « Que craignezvous? une reine ne se noie pas. »
Soldat, frappe au visage, avait crié, ayant la bataille de Pharsale, César à ses vétérans des Gaules, en voyant les brillants cavaliers de l'armée pompéienne. Ces jeunes patriciens, effrayés, prirent la fuite, et César resta maître du champ de bataille. Ce mot s'emploie à l'égard d'un adversaire dont on veut toucher la fibre sensible, que l'on veut frapper au défaut de la cuirasse.
Bas bleu. — Se dit presque toujours en mauvaise part et assez mal à propos, des femmes auteurs ou de celles qui ont des goûts littéraires ou qui s'occupent un peu des choses de l'esprit.
u Voyèz-là donc dans la rue, dit gaiement Jules Janin, trottinant les coudes serrés contre la taille la tête haute, le regard baissé, un bout de manuscrit sortant de son cabas ; voyez dans cette vieille chaussure le bas qui s'enroule ou plutôt qui se déroule, est-ce un bas bleu? c'est un bas sale! Tope là! Vous avez l'origine du mot. C'est la grande habitude des femmes de lettres de ne jamais s'occuper de ces minces détails de la vie de chaque jour. »
Molière les appelait les femmes savantes, nous les avons nommées bas bleus. Bas bleu a même droit de cité dans les sphères plus hautes, si nous en croyons ces mots: « la comtesse de Lieven, bas bleu politique de la plus haute distinction. »
Mais traiter de bas bleus M.mc de Staël, M.me George Sand, Mme Emile de Girardin ! ce serait profondément ridicule et de la dernière inconvenance. Ce mot n'est réservé qu'aux femmes auteurs d'un médiocre talent.
L'un des plus malins distiques dont on ait salué le ridicule des bas bleus du dernier siècle est celui-ci:
Églé belle et poëte a deux petits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
C'est Lebrun qui l'avait décoché à l'adresse pseudonyme de M.me Fanny de Beauharnais.
C'est en Angleterre que le bas bleu paraît avoir pris puissance et avoir fait fortune. Le blue-stocking existait avant le bas bleu. On sait que Lady Montague tenait cercle de beaux esprit, et que toutes les célébrités littéraires
qui passaient à Londres lui étaient présentées. Un illustre étranger refusa, dit-on, de se faire introduire aussitôt après son arrivée, en s'excusant sur ce qu'il était encore en habit de voyage, et Lady Montague aurait dit à ce sujet qu'il n'était pas besoin de tant de cérémonies, qu'on pouvait se présenter chez elle même en bas bleu.
Telle est la vieille explication qu'on a répétée jusqu'ici. Mais M. Philarète Charles dit que ce stupide mot, cet absurde sobriquet vient de la mauvaise humeur d'Alexandre Pope contre Lady Montague. Elle repoussait les hommages du poëte. Congédié, il s'aperçut de deux choses : que les mains de la cruelle n'étaient pas toujours soignées et qu'elle portait des bas bleus. Il fit à son adresse ce distique:
Mon adorée a l'art de charmer les humains; Mais elle n'a pas celui de se laver les mains !
Puis il ne l'appela désormais que la dame aux bas bleus. Le monde adopta le sobriquet qui passa aux femmes auteurs. *
L'homme doit se mettre au-dessus des préjugés et la femme s'y soumettre, a dit Mme Necker.
M. Louis Eeybaud fait ainsi parler Jérôme Paturot : « J'avais souvent entendu parler de ces femmes qui plongent leurs peines de cœur dans des flots d'encre, et versent sur le papier les trésors de pureté et de grâce que renferme leur imagination. Je n'ignorais aucune des railleries, qui s'attachent à cette vocation, et les qualités dont on l'a poursuivie. Faut-il avouer ma faiblesse ? Je suis un de ceux qui ne refusent aucun droit aux femmes. Je comprends qu'elles écrivent, si tel est leur plaisir, et encore mieux que le public les siffle et les honnisse si elles écrivent des sottises ou des inconvenances. En toute chose l'antidote est près du poison. »
lie Calvaire. — Le Calvaire ou Golgotha (tête chauve), monticule où s'est accompli le drame de la passion de J.-C, indique les peines et les souffrances du chrétien résigné. Calvaire vient d'un mot qui signifie crâne. C'était le lieu des exécutions, où restaient épars les os des suppliciés. Un
chevalier de Modène, à Versailles, adressa cette stance à M. l'abbé de Boismont, au moment où il fait avancer sa chaise à porteur pour aller prêcher à la chapelle royale:
. Double spectacle bien contraire, Jésus porte sur le Calvaire La croix où son sang va couler ; Les successeurs des Chrysostoines Sont postés par ces mêmes hommes Pour qui Jésus va s'immoler.
M. l'abbé renvoya ses porteurs et alla à pied.
Cantique de Saint-Siméoii. — Le saint vieillard Siméon, auquel il avait été révélé qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Sauveur , ayant pris au temple le Divin Enfant entre ses bras, s'écria: « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez partir en paix votre serviteur. » Depuis, ces paroles se prononcent dans ces moments d'enthousiasme qui suivent un événement ardemment attendu, alors que le cœur déborde de joie.
Biclie tle Sertorius. Pigeon de Mahomet, liion d'Abd-el-i?Iouiiieii. — Sertorius, célèbre général romain, acquit une grande influence sur les Lusitaniens. Sachant combien le merveilleux exerce d'empire sur des esprits grossiers et ignorants, il feignit d'être en rapport avec les Dieux par l'intermédiaire d'une biche blanche qu'il disait avoir reçue de Diane, et qu'il avait rendue familière au point de s'en faire suivre au milieu des combats. On respectait ses volontés comme des ordres émanés de la divinité.
Sertorius n'est pas le seul qui ait eu recours à cet artifice pour impressionner les esprits. Numa Pompilius avait la déesse Egérie. Mahomet, son pigeon qu'il avait dressé à venir becqueter du grain dans son oreille : c'était l'esprit saint aux yeux des esprits crédules. Abd-el-Houmen avait apprivoisé un lion en secret: tous lui juraient fidélité, puisque les lions du désert s'apaisaient devant lui.
If rouet noir des Spartiates. — Un grand nombre de peuples ont un mets favori: on connaît le cresson
des anciens Perses, le couscoussou des Arabes, les nids d'hirondelles des Chinois, le caviar des Eusses, le plumpudding des Anglais, l'olla-podrida des Espagnols, la choucroute des Allemands, la bouillabaisse des Marseillais, etc. Le brouet noir inventé par Lycurgue était le* mets national des Spartiates. C'était un mélange de graisse de porc, de sang, de sel, de vinaigre et de morceaux de viande.
Brûler n'est pas répondre. — En 1794, le jeune et fougueux Camille Desmoulins poursuivait de ses censures et de ses sarcasmes le régime de la Terreur (dirigé par Eobespierre au sein du Comité du Salut Public), dans son journal le Vieux Cordelier. Dans une séance des Jacobins où l'impétueux pamphlétaire avait été sommé de comparaître, Eobespierre proposa de brûler les numéros de son journal. « Brûler n'est pas répondre, » s'écria Desmoulins. Quelques jours après l'intrépide jeune homme expiait par l'échafaud sa réplique imprudente.
lie eltant du cygne. — Si aux dons qui font de notre cygne le roi des oiseaux aquatiques, — grâce, beauté, force et courage, — le cygne des anciens ajoutait le charme d'une voix harmonieuse et mélancolique, on comprend qu'il ait été l'oiseau d'Apollon. C'est pour son chant surtout que le cygne était en honneur dans l'antiquité. Nous avons accepté comme expression et comme symbole ce cygne tel qu'il nous a été transmis, tout en sachant fort bien que le cygne ne chante pas. Nos poètes ont parlé des oiseaux de Méandre comme s'ils les avaient entendus ; ils ont fait de Pindare le cygne de Dircé, de Virgile le cygne de Mantoue, de Pénelon le cygne de Cambrai. Cette dernière comparaison est celle qui est le plus d'accord avec nos idées modernes : ce n'est pas le chant de Fénelon qu'on a caractérisé par cette périphrase,, c'est son âme, blanche et pure autant que la robe de cygne. Comme le cygne, Fénelon avait tous les titres qui fondent un empire de paix, la grandeur, la majesté, la douceur. Et puis, le cygne n'a qu'un ennemi, et Fénelon n'avait qu'un adversaire: il était naturel qu'à l'aigle de Meaux on opposât le cygne de Cambrai.
Ce que l'on a conservé surtout dans la langue poëtique, c'est le chant de cygne, ce chant le plus mélodieux, le plus tendre de tous, qu'exhalait le cygne en mourant.
Son âme toute entière en ses écrits respire ; Ses actions jamais n'ont démenti sa lyre ; Il se conserva pur au milieu des méchants. Tel Poiseau de Méandre, ornement du rivage, Au noir limon des eaux dérobe son plumage, Et, saluant la mort de sons mélodieux, D'une voix plus touchante exhale ses adieux.
Mille voye.
Pline, et tous les savants après lui, ont crié à Terreur, au mensonge; ils ont dit sur tous les tons que le cygne n'était pas un oiseau chanteur, que sa voix était rauque et sourde , mais on ne les a pas écoutés. Chanter ses derniers adieux, saluer la mort de ses accents les plus sublimes; cette pensée, personnifiée dans l'oiseau qui a toutes les grâces nobles et douces, est une belle fiction que la science ne pouvait arracher à la poésie. * Buffon, qui sait aussi que le cygne ne chante pas, fait en poëte et en grand écrivain la part des erreurs qui charment. Il dit : « Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours en parlant du dernier essor et des derniers élans d'un beau génie prêt à s'éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: c'est le chant du cygne! »
Plaider pour sa maison (pro domo sua), c'est le titre d'une des harangues de Cicéron. Le patricien Clodius avait fait mettre le feu à la maison du grand orateur et s'était approprié le terrain. Cicéron plaida pour sa maison devant le tribunal des pontifes, et défendit sa propre cause avec autant de succès qu'il avait si souvent défendu celle des autres. Depuis, les mots plaider pour sa maison, se disent de quelqu'un qui plaide dans sa propre cause, qui défend ses intérêts le plus chers.
Quand on a suec le jus de l'orange, on jette l'écorce. — La Métrie, qui se trouvait à la Cour de Frédéric, en qualité de lecteur et de médecin, en même
temps que Voltaire, dit un jour à celui-ci : « Le roi, notre maître, ne tiendra pas toujours table ouverte; ne vous y fiez pas ; car hier, comme on s'étonnait devant lui de votre faveur, il nous a dit négligemment: Oh! quand on a sucé le jus de l'orange, on jette l'écorce ! »
Pœtus, cela ne fait pas de mal. — Cecina Fœtus, personnage consulaire, se trouya engagé dans la révolte malheureuse de Scribonianus contre l'empereur Claude. Arria, femme de Pœtus, n'ayant aucun espoir de sauver son mari, et voyant qu'il n'avait pas le courage de se donner la mort, prit un poignard, se l'enfonça dans le sein, et, le retirant, elle le lui présenta en disant froidement: « Pœtus, cela ne fait pas de mal. » Pœtus se frappa aussitôt* à l'èxemple de sa femme.
lia pomme de Newton. — Newton est un des génies les plus extraordinaires dont s'honore l'esprit humain. Dès l'enfance, il se fit remarquer par un goût très vif pour* les inventions mécaniques. Il résolvait les propositions d'Euclide à la seule lecture de l'énoncé. Ses travaux ont opéré une révolution dans les sciences physiques et dans la philosophie naturelle, Mais ce qui a surtout immortalisé son nom, c'est la magnifique découverte de l'attraction universelle. Depuis longtemps il étudiait la théorie de Kepler sur les lois qui président au mouvement des planètes, lorsqu'un jour, livré à ses pensées, assis sous un pommier, une pomme tomba à ses pieds. Cet accident des plus vulgaires le jeta dans de profondes réflexions sur la nature de cette singulière puissance qui sollicite les corps vers le centre de la terre, et les y précipite avec une vitesse accélérée. Voilà, ce grand homme sur la voie de l'admirable découverte que ses calculs devaient bientôt déterminer vigoureusement. Les débris du pommier de Newton tombé de vétusté sont conservés dans les musées. Newton repose à Westminster, dans la sépulture des rois.
Porter la paix ou la guerre dans les plis
de son manteau. — Chez les peuples anciens, les am-
bassadeurs ne faisaient que porter dans les Cours étrangères les négociations dont ils étaient chargés ; mais on ne les établissait pas en permanence et dans le but avoué d'une surveillance réciproque. — Les deux rivales Eome et Carthage étaient en paix. Mais Annibal s'empara de Sagonte, alliée des Romains, malgré la protestation du Sénat. Une ambassade se rendit à Carthage pour demander une solennelle réparation; les Carthaginois, prenant l'offensive, accusèrent les Romains d'avoir violé les traités. La discussion se prolongeait. Alors Fabius, chef de l'ambassade, relevant un pan de sa toge: « je porte ici la paix ou la guerre, dit-il fièrement. Choisissez ! — Choisissez vous-même, s'écria-t-on de toutes parts. — Eh bien, la guerre! » reprit Fabius; et il laissa retomber sa toge, comme s'il eût secoué sur Carthage la mort et la destruction.
lia poule au pot. — Si l'on en croit la tradition, Henri IV,
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire,
avait surtout à cœur le bien-être des classes laborieuses. On connaît ce vœu si cher à son cœur, dont le poignard de Ravaillac empêcha l'accomplissement, et qu'il exprimait dans ces mots tant de fois répétés : « je veux que chaque laboureur de mon royaume puisse mettre la poule au pot le dimanche, n La poule au pot a été maintefois le sujet d'épigrammes lancées contre ses successeurs.
Prends et lis. — Ces mots décidèrent de la conversion de Saint-Augustin. Agité par les remords, lié par l'habitude, il veut et ne veut pas se convertir. Un jour, il croit entendre une voix qui lui disait: « Prends et lis. » Il ouvre les épîtres de Saint-Paul au hasard et tombe sur un passage qui embrasa son cœur d'une flamme toute céleste.
C'est un quatre-vingt-treize. — Que d'excès n'ont pas été commis à cette époque célèbre qu'on appelle la Terreur! Qui n'a pas frémi au récit des massacres de
septembre, des noyades de Nantes, des mitrailles de Lyon ? Ces mots sont donc une image énergique pour caractériser un bouleversement profond, un renversement général.
Que la lumière soit; et la lumière fut. —
Ces paroles sublimes par lesquelles Moïse exprime l'acte d'une volonté toute puissante qui est à l'instant obéie, sont devenues la divise de toute grande découverte. On représente généralement l'inventeur de l'imprimerie, Guttemberg, tenant un rouleau de papier à demi développé, sur lequel on lit ces mots: fiât lux.
Que l'on me donne trois lignes de l'écriture de quelqu'un, et je le ferai pendre. —
Ce mot est de Laubardemont, conseiller d'État sous Louis XIII, juge inique, magistrat sans foi et sans honneur. Il fut l'agent dont Richelieu se servit pour perdre Urbain Grandier, Cinq Mars et De Thou.
Ces paroles, attribuées aussi à Richelieu, justifient pleinement la terreur qu'inspire la justice, même au plus innocent. Le président d'Ormesson a dit: « si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre Dame, et que j'entendisse crier derrière moi: « au voleur! » je me sauverais à toutes jambes. »
Que serait-ce donc, si vous aviez entendu le monstre lui-même? — Eschine, orateur athénien, fut l'adversaire le plus constant et le plus redoutable de Démosthènes. Dans une harangue d'une forte argumentation et d'une grande véhémence de langage, Eschine accumula contre Démosthènes les imputations les plus graves et les plus odieuses. Dans sa défense, jamais Démosthènes ne déploya une éloquence aussi foudroyante. Eschine se vit forcé de s'expatrier à Rhodes où il ouvrit une école d'éloquence. Il commença sa première leçon par la lecture des deux harangues qui avaient causé son bannissement. Celle d'Eschine transporta les auditeurs; il lut ensuite la réplique de Démosthènes : c'est alors qu'éclatèrent des applaudissements comme la parole n'en avait jamais soulevé: « Que
serait-ce donc, s'écria Eschine, si vous aviez entendu le monstre lui-même? »
Qu'est ce que eela prouve? — Les. mathématiques ne sont pas sœurs de la poésie. Un mathématicien, interrogé sur l'effet que lui produisait l'audition d'un opéra, répondit: « le même que celui d'un sac rempli de clous que l'on agiterai violemment. » Le mathématicien, habitué à tout mesurer avec la règle et le compas, à tirer des déductions par des raisonnements évidents, reste presque toujours insensible aux beautés de l'harmonie et du sentiment. — Un géomètre assistait à une représentation de Phèdre; tandis que tous les autres spectateurs versaient des larmes, émus par cette magnifique poésie, il restait froid, impassible, et se contentait de dire aux endroits les plus pathétiques: « qu'est ce que cela prouve? *> L'astronome Villemort disait d'un morceau de poésie qui lui faisait plaisir: « cela est beau comme une équation, w
Qui m'aime me suive. — Philippe VI de Valois voulait guerroyer contre les Flandres. La plupart des barons lui conseillaient d'attendre jusqu'à l'année suivante, ^ à cause de la saison avancée. Le roi impatienté s'écria : « qui m'aime me su&e. n ^
Qui t'a fait comte ? Qui t'a fait roi ? — La
faiblesse des derniers Carlovingiens avait permis à la féodalité de pousser de profondes racines parmi les Francs, et de se rendre à peu près indépendante. Un comte de Périgueux, Adalbert, avait entrepris des conquêtes vers le Nord et usurpé les titres de comte de Poitiers et de Tours. Le roi de France lui envoie un messager avec ces paro- • les: « Qui t'a fait comte? — Qui t'a fait roi ? » répondit Adalbert.
Quoi de nouveau? — Que n'a t-on pas dit de la frivoleté, de la légèreté, de la curiosité des Athéniens ! On les voyait s'aborder sur les places publiques, et se dire : quoi de nouveau? alors que Philippe minait sourdement Fin-
dépendance hellénique. C'est en vain que Démosthènes cherchait à les réveiller aux éclats de sa mâle éloquence.
Qu'on me ramène aux carrières. — « L'amour des fleurs, disait Bernardin de Saint-Pierre, est un amour innocent. » En effet, on ne peut aimer les fleurs sans être doux, humain ; or, les fleurs sont sœurs de la poésie, et il semble que l'amour des vers devrait avoir la même influence sur le caractère. Si telle est la règle, elle est confirmée par d'éclatantes, de royales exceptions. Néron cultivait les arts; Charles IX faisait des vers; le grand Frédéric était poëte. Mais tous ces princes, célèbres autrement que par leurs goûts bucoliques, avaient eu un prédécesseur dans Denys le Tyran. Il éprouva plusieurs échecs successifs aux jeux Olympiques. Roi et poëte, Denys ne devait pas aimer la critique. Parmi les poètes qu'il hébergeait à sa Cour, Philoxène tenait le premier rang. Un jour Denys lut à souper un mauvais poëme de sa façon, et il demanda l'avis de Philoxène. Celui-ci répondit que les vers ne valaient rien ; et il fut envoyé aux carrières (ou Latomies, lieux souterrains). Quelque temps après il reçut, avec sa liberté, une nouvelle invitation à souper. A la fin du repas, nouvelle lecture de vers qui n'étaient pas meilleurs: « Qu'on me ramène aiÉ: carrières, » dit Philoxène. Le** yran fut désarmé par cette saillie.
Tirez le rideau, la farce est jouée. — Ce nom
si populaire de Eabelais, et qui semble résumer tout l'esprit et tout le scepticisme diji xvi siècle, désigne un homme, un écrivain qui se fait remarquer par un mélange de verve, d'incrédulité et de cynisme. C'était le plus philosophe des bouffons et le plus bouffon des philosophes. Ses biographes abondent en anecdotes romanesques : de là ce type de curé, joyeux et tolérant de Meudon, ami de la bouteille et de la danse. Le genre de son génie a été peint par La Bruyère : « Où Eabelais est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, et il peut être un mets des plus délicats. » Mais ce qui domine dans sa vie et dans
ses écrits, c'est un scepticisme railleur qui s'attaque à toutes les croyances, à toutes les institutions, et qui éclate surtout dans les derniers moments de sa vie. Il rendit l'âme dans un grand éclat de rire accompagné de ces incroyables paroles: « tirez le rideau, la farce est jouée. » On eonnaît aussi le mot d'Auguste aux courtisans qui entouraient son lit de mort: « n'ai-je pas bien joué mon rôle? — oui, répondirent-ils: — eh bien, donc, mes amis, applaudissez! w Plaudite, expression qu'employaient les comédiens romains pour solliciter des applaudissements au moment de quitter la scène.
Racliel ne voulant pas être consolée, —
Dans ses lamentations éloquentes , le prophète Jérémie pleure sur les malheurs du peuple juif, dont les plus jeunes et les plus vaillants ont été emmenés en captivité à Babylone. « Une voix a été entendue sur les hauteurs: voix de lamentation, de deuil et de larmes : c'est la voix de Rachel pleurant ses enfants, et ne voulant pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » Ici, Eachel c'est le peuple juif tout entier, c'est Jérusalem pleurant sur ses propres ruines et sur ses enfants captifs.
Rendez à César ee qui est à César, et à
Dieu ce cfui est à Dieu. — Un des plus constants efforts des Pharisiens était d'attirer Jésus sur le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un groupe de Pharisiens et de ces politiques qu'on nommait « hérodiens » (probablement des Boéthusim), s'approcha de lui, et, sous apparence de zèle pieux: « Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit. Dis-nous donc ce que tu penses; est-il permis de payer le tribut à César ? » Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte
pour le livrer à Pilate. Celle de Jésus fut admirable, il se fit montrer l'effigie de la monnaie: « Kendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu » mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme ! mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a fondé la séparation du spirituel et du temporal, et a posé la vraie base du vrai libéralisme et de la vraie civilisation.
lia résurrection de Lazare est considérée par les Écritures comme le plus éclatant des miracles de J.-C. Il offre à l'esprit une image frappante à laquelle il est fréquemment fait allusion en histoire, en littérature et surtout en poésie. L'héroique et malheureuse Pologne, qui attend encore du fond de son sépulcre la voix qui doit l'appeler un jour à une inévitable et glorieuse résurrection, a été souvent comparée à, Lazare.
lie» membres révoltés «outre l'estomac* —
Sous Eomulus, deux ordres avaient été établis à Rome : les patriciens et les plébéiens. Les premiers avaient le monopole des dignités, la plus forte part dans les terres conquises. La plèbe, ruinée par l'usure, était devenue la proie et la victime des patriciens; car à Eome, comme à Athènes avant Solon, la loi livrait au créancier la liberté et la vie du débiteur. Une révolte était inévitable. Les plébéiens se retirèrent sur le mont Aventin. Un patricien, d'origine plébéienne, Meneniu s Agrippa, aimé du peuple, proposa d'envoyer des députés, vers ces malheureux, pour les ramener par la persuasion. C'est alors que, chargé de porter la parole, il raconta au peuple l'apologue des Membres révolté contre Y Estomac. Laissons parler La Fontaine:
De travailler pour lui les membres se lassant,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme 0
Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster (*).
u II faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour qui? pour lui seul : nous n'en profitons pas:
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre, n
(*) L'estomac.
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre, Les bras d'agir, les jambes de marcher, Tous dirent à Gaster qu'il allât chercher. Ce leur fut une erreur dont ils «e repentirent: Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent.
Pur ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux » A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
Cet apologue ramena le peuple à des sentiments moins hôstiles ; les dettes furent abolies , et des tribuns du peuple furent chosis dans son sein pour veiller à ses intérêts.
lia robe rouge de Richelieu* — Le cardinal de Richelieu est un des plus grands génies politiques des temps modernes. Il s'est toujours proposé pour but la grandeur et l'unité de la France, et ce but il l'a atteint. Il dompta les résistances de la noblesse, força les protestants à se soumettre aux lois, abaissa l'orgueil de la Maison d'Autriche, releva l'honneur des armes. Eien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait d'assurer le succès de ses vues politiques : « Quand une fois j'ai pris une résolution, disait-il lui-même, je vais droit à mon but ; je renverse tout, je fauche tout, et ensuite je couvre tout de ma robe rouge. »
Romulus enlevé dans un orage. — Romulus fut la victime de l'aristocratie qu'il avait constituée dans Rome naissante. Le Sénat, qu'il ne consultait plus, ourdit une conspiration contre lui. Un jour qu'il passait une revue de ses troupes, un orage dispersa le peuple; mais, quand il revint, il chercha inutilement Romulus : les sénateurs l'avaient assassiné et avaient emporté sous leurs toges ses membres déchirés. Comme ils craignaient la vengeance du peuple, on assura qu'il était monté au ciel au milieu des éclairs où il fut adoré sous le nom de Quirinus. On compare souvent à cette disparition mystérieuse les pouvoirs, les trônes, les rois qu'emporte le vent des révolutions.
lie petit ruisseau de la rue du Bac* — Que
n'a-t-on pas dit sur l'amour de la patrie? La patrie, c'est le lieu qui fut le témoin des pures joies de notre enfance, des premiers sentiments de notre âme, des premières émotions de notre cœur. Au milieu des splendeurs de sa résidence de Coppet, madame de Staël regrettait son petit ruisseau de la rue du Bac. Napoléon avant dédaigné d'en faire son Égérie, elle lui fit une opposition vive et persistante. Elle passa vingt années de sa vie en exil. Paris était le séjour de la terre le plus cher à ses yeux : aussi, quelqu'un ayant voulu lui faire valoir le plaisir qu'elle devait goûter à considérer, à entendre le murmure des ruisseaux de Coppet: « Ah! s'écria-t-elle, il n'y a pas pour moi de ruisseau qui vaille celui de la rue du Bac. » Ce ruisseau exprime poétiquement et énergiquement le regret que laisse dans le cœur la patrie absente.
Une Saint-Barthélémy. — Ce drame de Catherine de Médicis, « la plus grande comédienne du xyi siècle, » qui avait résolu d'exterminer le parti protestant, le plus triste et le plus sanglant de l'histoire de France, a fourni à la langue un terme expressif pour désigner une exécution collective générale, mais où heureusement le sang répandu n'est pas toujours du sang humain. C'est ainsi que l'on dit, dans un sens plaisant, que l'ouverture de la chasse est le signal d'une Saint-Barthélemy de lièvres et de lapins.
Saint-Inouïs sous le elténe de Vineennes* —
Louis IX ne fut pas seulement remarquable par sa piété; ce fut encore un des meilleurs rois, un de ceux qui montrèrent le plus constamment dans leurs actes le désir de ne rien négliger pour assurer le bonheur du royaume. Il croyait de son devoir de rendre quotidiennement la justice en personne à ceux qui la demandaient. « Maintes fois, raconte Joinville, après qu'il avait ouï messe en été, il allait s'ébattre au bois de Vincennes, et s'asseyait au pied d'un chêne et nous faisait tous seoir auprès de lui. Ceux qui avaient à faire à lui venaient lui parler, sans qu'aucun huissier .ni autre leur donnât empêchement. »
Sai » t - Paul sur la route de Damas. — Saint- Paul, qui devait être un jour la lumière la plus resplendissante et le plus illustre propagateur du christianisme, fut d'abord, sous le nom de Saul, l'ennemi le plus acharné du christianisme naissant. Jeune encore, il gardait les habits des bourreaux qui lapidaient le diacre Saint-Étienne. Poussé par un fanatisme aveugle, il se rendit un jour en Syrie pour rechercher les nouveaux chrétiens et les conduire à Jérusalem. Comme il était sur la route de Damas, un éclat vif de lumière l'éblouit et il entendit une voix qui lui dit : « Je suis Jésus que tu persécutes, entre dans la ville, où l'on te dira ce qu'il faut que tu fasses. » Arrivé à Damas, il resta trois jours absorbé dans des réflexions profondes ; or, il y avait dans la ville un vieillard, Ananie, qui professait la loi nouvelle. Une voix du ciel lui ordonna de fortifier Saul de la parole divine. Ananie l'exhorta, lui prêcha l'Evangile et le baptisa. Saul prit le nom de Paul. Il devint un grand apôtre, une des plus imposantes figures du christianisme; il portait en lui l'enthousiasme d'un martyr, la fougue orageuse d'un tribun, le génie d'un législateur, le cœur d'un soldat, l'âme d'un héros, l'austère simplicité d'un philosophe, la dévorante activité d'un conquérant. — Dans le style élevé, la route de Damas, témoin de la conversion subite qui s'opéra dans l'âme du plus ardent persécuteur des chrétiens, est une image frappante quç l'on emploi^ pour caractériser une illumination soudaine qui transforme entièrement nos idées, nos sentiments, nos opinions. C'est une des métaphores les plus poétiques de la langue.
Saint-Thomas l'Incrédule. — Saint-Thomas est resté le type de ceux qui ne croient une chose qu'à bon escient , qu'après avoir vu , examiné , touché du doigt la vérité qu'on leur affirme. Il ne voulut croire à la résurrection de J.-C. qu'après avoir vu dans ses mains la marque des clous, mis les doigts dans ses plaies et la main dans son côté. L'application que l'on fait de ce passage de l'Évangile est le plus souvent plaisante.
lie bon Samaritain* — Les Samaritains étaient une classe méprisée à Jérusalem. Un docteur de la loi, qui voulait passer pour juste, dit à Jésus: « Qui est mon prochain? » Jésus répondit: « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ; il tomba entre les mains des voleurs, qui le dépouillèrent et le laissèrent à demi-mort. Un prêtre, qui suivait le même chemin, vit cet homme et passa outre ; un lévite fit de même. Mais un Samaritain fut ému de compassion, versa de l'huile et du vin sur ses plaies et les banda ; puis il le conduisit dans une hôtellerie et en prit soin. Lequel des trois vous semble le prochain ? » — « C'est, répondit le docteur, celui qui a usé de miséricorde envers lui. » — Jésus lui dit: *t Allez et faites de même. » — Jamais le dogme de la fraternité n'a été , enseigné aussi éloquemment que dans cette simple et touchante parabole. La morale évangélique éclate ici dans toute sa divine nouveauté. Les écrivains font souvent allusion au bon Samaritain.
Samson et la mâchoire d'âne* — Samson, un des hommes les plus célèbres de l'Écriture, connu surtout par sa force prodigieuse, fut consacré au Seigneur dès sa naissance et on lui laissa croître la chevelure. Il avait à se plaindre des Philistins, chez lesquels il avait pris une épouse. Il rassembla trois cent renards, il les lia deux à deux par la queue, y attacha des torches allumées, et les lâcha à travers les moissons des Philistins, qui furent consumées par les flammes. A la tribu de Juda où Samson s'était réfugié, il fut pris, lié avec des cordes et livré aux Philistins. Mais il rompit les cordes, et saisissant une mâchoire d'âne, il en assomma mille Philistins. Cette mâchoire est restée célèbre; c'est un texte fécond de plaisanteries et de réparties piquantes.
Samson emportant les portes de Gaza. —
Ayant été fait prisonnier à Gaza par les Philistins, il prit les deux portes avec leurs poteaux et leurs ferrures , les mit sur ses épaules et les porta sur le haut de la montagne d'Hébron.
Samson et Dalila. — Samson se passionna pour une femme nommée Dalila, dans la vallée de Sorec, chez les Philistins. Ceux-ci résolurent de tirer parti de cette circonstance. Ils promirent à Dalila onze cents pièces d'argent si elle parvenait à découvrir le secret de la force de cet homme extraordinaire. Elle l'importuna tellement qu'il finit par lui révéler que si on lui rasait la tête, toute sa force qui était dans ses cheveux, l'abandonnerait. Une fois Samson endormi, on lui rasa les cheveux et les Philistins purent s'emparer de sa personne. On lui creva les yeux et on lui fit tourner la meule d'un moulin. — Dalila, qui cause la perte de Samson, est l'image de l'influence funeste qu'exerce trop souvent l'amour sur les hommes les plus énergiques et les plus forts. Les Dalila ont toujours joué un grand rôle en ce monde, et les allusions y sont fréquentes. C'est ainsi que les Grecs ont fait filer au pieds d'Omphale le Samson mythologique (Hercule). Ulysse sut échapper anx charmes trompeurs des sirènes; aussi l'appelle-t-on le prudent Ulysse. Le Tasse a approprié l'histoire de Dalila au ton de l'épopée, en plaçant l'invincible Kenaud dans les jardins enchantés d'Armide. Les cheveux de Samson ont aussi passé dans la langue, et il y est fait souvent allusion.
Samson ébranlant les colonnes du temple»
— Sa chevelure commençait à repousser et ses forces croissaient ep proportion. Un jour que les Philistins célébraient dans le temple une grande fête en réjouissance de la prise de Samson, ils firent amener leur prisonnier, comme pour insulter à son malheur. Mais lui, secouant les deux colonnes qui soutenaient le toit de l'édifice, il l'ébranla et les Philistins furent écrasés. Ainsi mourut Samson.
lies vérités de JI. de lia Palisse. — C'est un proverbe déjà vieux, que tout finit en France par des chansons : proverbe admirablement vrai, et qui peint d'un mot le caractère français.
La célèbre chanson de Marlborough est un témoignage authentique de ce que nous avançons. La chanson de M.
de La Palisse est dans le genre de Kt complainte du célèbre guerrier anglais, et voici à quelle occasion elle fut composée. Le maréchal La Palisse, qui commandait à Pavie avec François I, fut tué dans cette célèbre bataille où tout fut perdu fors V honneur ; et bientôt après on fit circuler le quatrain que voici:
Monsieur La Palisse est mort, Il est mort devant Pavie ; Un quart d'heure avant sa mort Il était encore en vie.
Ce couplet servit de thème à la verve cocasse des soldats, et chacun voulut ajouter un couplet à la chanson, qui bientôt devint tout un poëme passablement grotesque et niais. Pour dire qu'une chose est évidente d'elle même on dit: « c'est une vérité de M. de La Palisse. »
Tomber de Cltarybde en Se v lia. — On appelait autrefois Gharybde et Scylla deux écueils placés, l'un sur la côte nord-est de la Sicile, l'autre sur la côte méridionale de l'Italie, dans le détroit de Messine. Le danger qu'offrait le passage entre les deux écueils donna lieu au proverbe connu : tomber de Charybde en Scylla, tomber dans un danger en voulant en fuir un autre, et qui termine la jolie fable de La Fontaine, la vieille et les deux servantes.
Perdre la tramontane. — On appelle tramontane dans la Méditerranée ce qu'on appelle vent du nord dans l'Océan. Ce vent est ainsi nommé, parce qu'il souffle du côté qui est au*delà des monts par rapport à Rome et à Florence. On appelle aussi du même nom l'étoile du nord qui sert à guider les vaisseaux en mer et qu'on ne peut perdre de vue sans s'exposer à s'égarer. De là l'expression figurée: perdre la tramontane, pour dire: perdre la tête, ne savoir où Von est.
Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses Saints. — Il vaut mieux s'adresser au maître qu'à ses subordonnés. Voltaire raconte, à l'appui de ce proverbe
très connu, une anecdote piquante qui en confirme fort plaisamment la justesse.
Il y avait un roi d'Espagne qui avait promis de distribuer des aumônes considérables à tous les habitants des environs de Burgos, qui avaient été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais, mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu'à condition qu'ils partageraient avec eux.
Le bonhomme Cardero se présenta le premier au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit :
— Grand roi, je supplie Votre Majesté de faire donner à chacun de nous cents coups d'étrivières.
— Voilà une plaisante demande, dit le roi ; pourquoi me faites-vous cette prière !
— C'est, dit Cardero, que vos gens veulent absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez.
Le roi rit beaucoup et fit un présent considérable à Cardero. De là vint, dit-on, le proverbe : il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses Saints.
Du temps que Berthe filait. — Quand on veut parler du bon vieux temp, on dit ordinairement : du temps que Berthe filait. On trouve dans une ancienne charte que Berthe, mère de Charlemagne, filait pour orner les églises. Alors le fuseau et la quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les plus humbles ménagères s'occupaient à filer.
Dans le palais comme dans la chaumière, Pour revêtir le pauvre et l'orphelin, Berthe filait et le chanvre et le lin: On la nomma Berlhe la filandière.
En Provence, on dit: du temps que Marthe filait, ce qui place le bon vieux temps à l'origine du christianisme; car il s'agit ici de sainte Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons, avec son frère Lazare, sa sœur Madeleine et quelques disciples du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où elle prêcha la foi.
Ce proverbe est aussi rapporté au temps où vivait Berthe, veuve de Rodolphe II, duc de Bourgogne.
Malheur aux vaincus ! — Après avoir saccagé et brûlé Rome, les Gaulois mirent le siège devant la forteresse. Brennus, le chef des Gaulois, consent à lever le siège moyennant mille pesants d'or. On apporte la somme. Pendant qu'on pèse, une contestation s'élève, et les Romains reprochent aux vainqueurs de faire usage de faux poids. C'est alors que Brennus, jetant sa lourde épée dans la balance, prononça ce mot célèbre: « Malheur aux vaincus, vœ victis » qui signifie assujettir le droit à la force brutale.
Honneur au courage malheureux. — Napoléon I, après une de ces luttes gigantesques qui ont fait de l'Empire un poëme plus grand que l'Iliade, se découvrit respectueusement devant un convoi de blessés autrichiens, en prononçant ces belles et chevaleresques paroles.
Malheureuse France! Malheureux roi! —
Le gouvernement de Charles X donnait chaque jour des preuves de plus en plus évidentes de ses tendances réactionnaires. La nomination du ministère Polignac fut un véritable défi jeté à l'opinion publique. « Ainsi, dit M. Vaulabelle, le voilà encore une fois brisé ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque ! Voilà encore une fois la Cour avec ses vieilles rancunes, l'émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté, qui viennent se jeter entre la France et son roi. Malheureuse France ! Malheureux roi. »
lies manchettes de lluffon* — Buffon est le plus grand naturaliste et l'un des plus grands écrivains qu'ait eus la France. Il a dit: « Le style, c'est l'homme même. » Cet aphorisme s'applique merveilleusement à cet homme célèbre. En effet, son caractère, ses habitudes, son physique même, ressemblent à son style. Ses manières étaient brillantes, ses goûts fastueux, sa mise magnifique,
son port noble, sa démarche lière. Rien n'égale la beauté de ses images, l'ampleur de ses périodes, l'harmonie et la pompe de ses expressions. Ces brillantes qualités paraissent quelquefois se rapprocher de l'enflure et de l'exagération. Il ne travaillait que dans une mise magnifique, en jabot et en manchettes brodées. Ces manchettes sont restées proverbiales pour caractériser l'affectation du style, des manières ou de la personne.
Atticisme. lia marchande d'Herbe d'Athènes et Tnéopltraste. — On appelle atticisme, dit La Bruyère, l'à-propos dans les pensées, la convenance dans les expressions, joints à une certaine fleur d'esprit, à un certain talent de plaire, qui semblent surtout l'apanage des habitants d'Athènes. Tout athénien en apportait avec lui le germe en naissant, le suçait avec le lait, le respirait dans l'air, dans le parfum des fleurs. On comprend combien l'assimilation d'une chose si insaisissable était difficile pour un étranger. Théophraste en fit l'épreuve dans une circonstance qui est restée historique. Né dans l'île de Lesbos, il vint fort jeune à Athènes et fit des progrès si rapides qu'il succéda à Aristote. Son élocution était si choisie, si douce et si persuasive, qu'elle le fit surnommer Théophraste, c'est-à-dire qui parle comme un Dieu. Un jour, il achetait quelques provisions à une marchande d'herbes; celle-ci reconnut à son accent qu'il était étranger. Lui, qui s'exprimait divinement, fut étonné de voir qu'ayant vieilli dans Athènes, possédant si parfaitement le langage attique, il n'était pas parvenu à se donner ce que le simple peuple avait naturellement et sans aucun effort. — L'atticisme des Athéniens prenait chez les Romains le nom d'urbanité.
llarins a Ulintiirnes. — Marius est l'un des hommes qui ont le plus marqué dans l'histoire romaine. Sorti des rangs du peuple, il fut en rivalité continuelle avec le patricien Sylla; en sorte que la lutte entre ces deux hommes célèbres ne fut autre chose, à Rome, que l'antagonisme entre la démocratie et l'aristocratie. Déjcà vieux et infirme
mais toujours dévoré d'ambition, il eut cette série d'infortunes qui sont restées si célèbres dans l'histoire. Poursuivi par les émissaires de son ennemi, il se jeta au milieu des marais de Minturnes, où il resta quelque temps enseveli jusqu'au cou dans la fange et les roseaux.
Marius et l'esclave Cimbre. — Celui qui naguère avait été proclamé le sauveur de Eome fut pris par les sbires de Sylla et amené à Minturnes, nu, souillé de boue, la corde au cou comme le dernier des criminels. Une femme l'accueillit dans son taudis. Les magistrats résolurent de le faire périr. Un soldat cimbre entra l'épée à la main, mais il entendit une voix terrible lui dire : « Oserais-tu bien tuer Oaïus Marius ! » Le barbare prit la fuite. On renonça à le faire périr, il put s'embarquer pour l'Afrique. — Le cri du cimbre a passé de siècle en siècle, il exprime le respect -et presque l'épouvante qu'inspire à ses ennemis eux-mêmes une grande fortune tombée. On n'insulte pas à l'antique prouesse du lion.
Marius sur les ruines de Cartilage* — Marius débarqua en Afrique aux lieux où s'élevait jadis la puissante ville de Carthage. On lui signifia l'ordre de quitter cette province; et comme le messager demandait une réponse: « Va dire à ton maître, répondit l'illustre banni, que tu as vu Marius, errant et fugitif, assis sur -les ruines de Cartilage ! » La présence de ce grand proscrit sur les ruines encore fumantes de l'ancienne et puissante rivale de Eome est un des plus frappants exemples des vicissitudes humaines ; et la manière simple et énergique dont ce rapprochement est exprimé en fait une des plus sublimes leçons que l'histoire ait eu à enregistrer. Tout le monde connaît le vers dans lequel Delille a mis en présence ces deux infortunes :
Et ces deux grands débris se consolaient entr'eux.
Mettre la lumière sous le boisseau. — Ces
paroles se trouvent dans la parabole du semeur de J. C. Elles signifient qu'il ne faut point cacher la 'science ni la
vérité, et vouloir les réserver pour soi seul ; qu'il faut, au contraire, contribuer de toutes ses forces à répandre les lumières de l'intelligence.
Ni j'avais la mai» pleine de vérités 5 Je nie garderais bien de l'ouvrir. — Mot de Fontenelle. Il professait des principes peu conformes à ceux de l'Évangile. C'était parler en véritable disciple des anciens qui avaient placé la Vérité au fond d'un puits.
lia montagne de Mahomet. — Mahomet se désignait lui-même comme le réformateur et le restaurateur de la religion pure révélée par Dieu à Abraham, mais défigurée, disait-il, par les Juifs et les Chrétiens. Il reconnaissait tous les personnages bibliques, depuis Adam jusqu'à J. C, comme des prophètes, comme des envoyés ; mais il exigeait que ses adhérents le considérassent comme le dernier des prophètes, et qu'ils vissent dans sa mission le sceau de ses prophéties. Ayant assemblé un jour un grand concours de peuple, il se plaça en face d'une montagne. Il veut la faire avancer vers lui, il l'appelle, mais çlle reste immobile. « Eh bien, montagne, s'écriait-il alors, puisque tu ne veux pas venir à Mahomet, Mahomet ira à toi. n
Être né eoififé. — Être né coiffé veut dire être né heureux. On trouve encore des annonces de coiffes à vendre dans les journaux anglais. La vertu de la coiffe est surtout de préserver celui qui la porte d'être noyé ou de faire naufrage. Le proverbe français: Être né coiffé n'a d'autre origine qu'une superstition, qui remonte jusqu'à l'antiquité païenne: « Celius Lampridius, en la vie d'Antonin surnommé Diadumène, remarque que cet empereur, qui naquit avec une bande ou peau sur le front, en forme de diadème, d'où il prit son nom, jouit d'une perpétuelle félicité durant tout le cours de son règne et de sa vie: il ajoute que les sages-femmes vendaient bien cher cette coiffe aux avocats qui croyaient que, la portant sur eux, ils acquéraient une force de persuader, à laquelle les juges et les auditeurs ne pouvaient résister. Les sorciers s'en servaient à
diverses sortes de maléfices. n (Voirie Traité des superstitions— Paris, 1679. Tome i, p. 316).
C'est «m frère c!e la Samaritaine* — La Samaritaine était une machine hydraulique, placée à la seconde arche du Pont-Neuf à Paris, destinée à fournir de l'eau aux palais du Louvre et des Tuileries. Sur la façade de cette pompe, on voyait un groupe de figures en bronze représentant le Christ assis au bord d'une fontaine et demandant à boire à la Samaritaine. C'est de là qu'est venu le nom.
Dans le temps où le Pont-Neuf était le rendez- vous des saltimbanques, des charlatans, et de tout un monde d'artisans nomades qui s'y agitaient constamment, on disait proverbialement en parlant d'un filou: C'est un frère de la Samaritaine.
Sje loustic du régiment. — Quoique le mot loustic n'ait pas encore eu l'honneur de figurer au dictionnaire de l'Académie française, nul n'ignore en France ce qu'est le loustic du régiment. Ce mot nous vient de l'infanterie suisse. Il y avait dans les régimens suisses au service, de la France, avant la révolution de 1792, un bouffon par compagnie. Ses fonctions consistaient à distraire les soldats, à les égayer, à les préserver de la nostalgie; son nom était tiré de l'allemand lustig. Le loustic était presque toujours enfant de Paris: quelques-uns venaient de la Gascogne.
lies romains du théâtre. — On appelle, par ironie, romains les claqueurs des théâtres. Cette institution, plus ancienne qu'honorable, remonte jusqu'à Néron, qui paya, le premier, des individus chargés de l'applaudir quand il se montrait sur le théâtre.
lies vendeurs chassés du temple. — « La
pâque des juifs étant prochaine, Jésus fit son entrée à Jérusalem ; et il trouva dans le temple des marchands qui vendaient des bœufs, des brebis et des colombes, et les changeurs y étaient assis ; et ayant fait un fouet avec des cor-
des, il les chassa tous hors du temple... » Cette expression, chasser les vendeurs du temple, s'emploie pour stigmatiser les profanateurs, dans quelque ordre que ce soit, ceux qui font marché de choses respectables, de ce qui devrait être l'apanage exclusif de l'art, des lettres, des sciences, et, en général, de l'intelligence et du talent.
Vert tu n'es qu'un nom. — Après la deuxième bataille de Philippes, Brutus, vaincu et désespérant du salut de la république, gagna avec quelques amis une hauteur voilée par un rideau d'arbres, où il s'arrêta pour accomplir ce qu'il appelait sa délivrance, Plutarque, faisant le récit de cette mort héroïque, dit: « À force de prières, ayant obtenu de Strabon ce que lui avait refusé Yolumnius (l'aider à mourir), il lui remit son épée, dont il fixa des deux mains la poignée contre terre. Brutus s'élança sur la pointe avec une telle roideur qu'il se perça d'outre en outre et mourut sur le coup, n On rapporte qu'à ce moment suprême, il laissa échapper cette parole d'amère déception : « Vertu, tu n'es qu'un nom ! » Ce nom a paru peu digne d'un si grand courage et d'un philosophe stoïcien. Selon M. Bonvalot : alors levant les yeux au ciel, 3 ru tus prononça les deux vers de la Médée d'Euripide :
O Jupiter, ne perds *pa3 de vue l'auteur de pareils maux !
Vertu, vain nom, vaine ombre, esclave du hasard, hélas j'ai cru en toi!
Ainsi, cette maxime que l'on a tant reprochée à Brutus, ne serait qu'une citation d'Euripide.
— Le cri désespéré de Brutus a souvent inspiré la poésie.
J^es Vestales. ï^e feu §acré. — La déesse Vesta passait, aux yeux des Grecs et des Romains, pour avoir enseigné aux hommes l'usage du feu, et ils lui avaient élevé des autels. Dans toutes les religions, le feu était regardé comme l'élément le plus immatériel. Lorsque Numa constitua la forme religieuse chez les Romains, il préposa à l'entretien du feu sacré, allumé dans le temple de Vesta, de jeunes filles appelées Vestales. Si ce feu venait à s'éteindre, on y voyait un présage de calamité publique, et
la vestale coupable de cette négligence était battue de verges. Celle qui était convaincue d'avoir violé son vœu de chasteté était lapidée ou enterrée vivante. Mais la rigueur de ce vœu et la sévérité de la loi étaient compensées par les plus grandes distinctions. Elles étaient au nombre de six, et quand l'une d'elles mourait, le grand pontife choisissait dans les familles libres vingt jeunes filles des plus belles, qu'on faisait tirer au sort. — Le feu sacré a passé dans le langage figuré et offre à la poésie une de ses plus belles images.
lies deux vieillards et ^iisaime. — Pendant la captivité, Susanne demeurait à Babylone avec son mari Joachim, qui était un des plus riches de sa nation. Deux vieillards impudiques lui déclarèrent leur passion au moment où elle prenait un bain au fond de son jardin. La chaste et vertueuse Susanne les repoussa avec indignation. Ils parvinrent à la faire condamner comme adultère. Le prophète Daniel prouva son innocence. — On a souvent comparé Susanne à Lucrèce. Toutes deux sont placées sous le coup de la même menace; l'une accepte une condamnation et une mort ignominieuse, préférant son innocence à sa réputation ; l'autre cède à la menace, mais se tue aussitôt pour ne pas survivre à son déshonneur. L'avantage reste à la femme juive; elle n'obéit qu'au sentiment du devoir, tandis que la femme , de Colatin cède à une considération mondaine; sa mort, si héroïque qu'elle soit, n'efface pas le caractère de sa faiblesse.
lie vieux de la montagne. — Les historiens des croisades ont donné ce nom au chef d'une secte d'assassins qui s'étaient établis dans les montagnes de l'Anti-Liban. L'histoire de cette horrible dynastie, dont le chef le plus célèbre est Hassan-ben-Sabbah, n'est guère connue que par les meurtres dont ejle est remplie. Les princes et les califes de l'Orient tremblaient au seul nom du Vieux de la Montagne. Sur un mot de lui, les fanatiques qui l'entouraient bravaient les plus terribles dangers pour aller frapper les victimes qu'il avait désignées. Les sultans de la
Perse étaient menacés jusqu'au fond de leurs palais. Cette politique, basée sur l'assassinat, et ce dévouement aveugle des sectaires le maintinrent plus d'un siècle et demi parmi les diverses branches de cette abominable confrérie. Le chef de ces sectaires surexcitait leur fanatisme religieux par la boisson enivrante le haschisch, dont le chanvre et la jusquiame formaient la base, et dont l'usage les jetait dans une sorte de délire extatique.
Ii» vigne de \ ;«!»<» tic. — Naboth avait une vigne près du jardin du roi Achab. Le roi voulait l'acheter, mais Naboth, comme le meunier Sans-souci, ne voulait pas vendre l'héritage de ses pères. La reine ayant fait accuser Naboth de blasphème contre Dieu et contre son roi, il fut lapidé et Achab s'empara de sa vigne. Mais Achab fut tué dans un combat, et sa méchante femme fut précipitée d'une des fenêtres de son palais. — Depuis cet événement, la vigne de Naboth devint chez les Juifs une sorte de proverbe, pour désigner l'action injuste du riche dépouillant le pauvre d'une manière violente; crime qui reçoit tut ou tard son châtiment.
Visages pales qui déplaisaient à César. —
Cassius, ami de Brutus, et l'instrument le plus actif de la conjuration contre César, montra dès sa plus tendre jeunesse le caractère le plus indomptable et l'amour le plus vif pour la liberté. En grandissant, il acquit une sauvage énergie. Quelques jours avant la scène sanglante du sénat, on cherchait à prémunir le dictateur contre les desseins secrets de Dolabella: - Ce ne sont pas, dit-il, ces hommes au teint fleuri, amis de la bonne chère, que je redoute, mais les visages pâles et maigres. Il désignait ainsi Brutus et Cassius.
Voilà bien du bruit pour une omelette. —
Desbarreaux, poète et fameux épicurien, passa ses jours dans les délices d'une vie voluptueuse; il est surtout connu par son incrédulité. Ses poésies sont agréables, mais licencieuses. Cet esprit fort avait ses faiblesses : incrédule en
bonne santé, il devenait dévot jusqu'à la superstition à la plus légère maladie. Un jour de carême, qu'il traversait avec un de ses amis un petit village du midi de la France, ils entrèrent dans un cabaret où ils ne trouvèrent que des œufs. Au moment où ils commençaient à les manger, il survint un orage accompagné de coups de tonnerre terribles. Desbarreaux prit le plat, et le jetant par la fenêtre : « Voilà, dit-il, bien du brait pour une omelette au lard, h Une exclamation si pittoresque devait passer en proverbe.
Voix de celui qui crie dans le «lésert. —
Saint Jean-Baptiste se retira fort jeune au désert, puis il vint sur les bords du Jourdain, prêchant la pénitence, annonçant la venue du Messie et disant: « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert, celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de dénouer les cordons de^s ses souliers... » Aujourd'hui ces mots: crier dans le déserf, ont un sens détourné du sens primitif. Ils signifient : prêcher, conseiller, parler en vain.
lie vol favorisé à Sparte, BL<e renartl du jeune Spartiate* — Lycurgue, en donnant des lois à Sparte, voulut en faire une nation forte et belliqueuse; tous ses efforts tendaient à former des soldats plutôt que des hommes; de là l'oubli absolu de certaines lois morales. On accoutumait les enfants à la souplesse, à l'habileté, à la ruse; on leur permettait le vol dans les jardins et dans les repas publics, mais le maladroit qui se laissait surprendre était battu. L'un d'eux avait dérobé un jeune renard qu'il tenait caché sous sa robe. Il était soupçonné et on l'interrogeait; pendant qu'il répondait aux questions avec calme et sangfroid, le renard déchirait sa poitrine et lui rongeait les entrailles. — La situation du jeune Spartiate rencontre de fréquentes analogies dans l'ordre moral ; on y fait allusion quand on veut peindre une douleur vive, un chagrin profond caché sous des apparences calmes.
Un Waterloo. Sedan. — C'est la ruine complète et fatale d'une chose qui fut grande et qui parut long-
temps devoir être durable. — Napoléon, après avoir fond-' un empire plus vaste et plus puissant1 que celui de Charlemagne, après avoir vu l'Europe tout entière trembler devant lui et se soumettre à toutes ses volontés, a été écrasé à Waterloo. Bien qu'il n'ait que 115,000 combattants à opposer à des forces doubles des siennes,, l'habileté de ses dispositions semble d'abord faire pencher la victoire de son côté; mais le général prussien Blucher, que Grouchy ne sait pas ou ne veut pas arrêter, vient avec ses troupes fraîches changer la face du combat, et l'armée française est anéantie. Cette fois, la fortune du César moderne, de cet astre si brillant, était brisée sans retour! Tout finit, tout passe!
Sédan est le Waterloo de Napoléon III. Le luxe , les emprunts, les vastes travaux , les campagnes lointaines et surtout la désastreuse expédition du Mexique épuisaient le trésor. L'opposition grandissait chaque jour. L'empereur céda aux conseils de son entourage et de l'impératrice Eugénie qui voulait sa guerre à elle. Enhardi par le plébiscite , qui semblait consolider son trône , il déclara la guerre à la Puisse. Rien n'était prêt. La malheureuse armée française écrasée a Wissembourg, à Forbach et à Reischaifen malgré le maréchal Mac-Mahon, fut refoulée sur Metz après les sanglantes batailles de Rezonville et de Gravelotte livrées par le maréchal Bazaine. Napoléon III voulut réjoindre Bazaine. Enveloppé à Sédan par les Prussiens il capitula le 1er septembre 1870 avec plus de cent mille hommes !
J) it plus fort en plus fort, comme eliez Y ieolet. — Ce fut en 1764 que le directeur d'un petit théâtre de marionnettes, nommé Nicolet, obtint l'autorisation de construire à Paris une salle de spectacle, qui s'est transformée depuis en théâtre de la gaieté. Nicolet eut à vaincre des obstacles de tout genre pour exploiter son privilège; enfin il triompha et il obtint pendant plus de quarante ans un succès, dont Louis XV avait donné le signal. Les entr'actes étaient toujours occupés par des équilibristes, par des joueurs de tambour, de basque et des saltimbanques,
qui faisaient des exercices adroitement gradués d'adresse et d'audace. G1 était de plus fort en plus fort, et c'est cet éloge souvent répété qui a sauvé de l'oubli le nom de Nicoiet.
Moutarde. — Quelle est l'étymologie de ce mot? En le décomposant, on en trouve immédiatement le sens. Moutarde, en vieux français, revient au latin multum ardens, qui brûle beaucoup. On ne peut mieux caractériser la moutarde. Puisque la langue possédait le mot de sénevé, qui se lie directement à l'antiquité par le mot latin sinapis, qui s'en rapproche tant, celui-ci s'y est introduit par double emploi, et a fini par prendre le pas sur le nom légitime.
On a aussi voulu que l'étymologie de moutarde provint de la devise des ducs de Bourgogne, moult me tarde. La ville de Dijon célèbre par la préparation du sénevé, ayant pris cette devise, on aurait appliqué à la préparation culinaire dont nos ancêtres, dans leur simplicité gastronomique, faisaient un si pompeux état, le titre héraldique de la ville qui en faisait et en fait encore le commerce par excellence.
La haute estime que nos ancêtres , au berceau de la science culinaire, portaient à la moutarde, s'est marquée dans l'honneur qu'ils lui ont fait de fonder sur elle plusieurs proverbes. C'est une sorte de consécration littéraire à laquelle l'Académie elle-même n'a pu se dispenser de rendre hommage.
On dit sacrer la moutarde, pour adoucir un reproche un peu mordant; c'est de la moutarde après dîner, pour une chose désirée qui arrive quand on n'en a plus besoin; la moutarde lui monte au nez, pour indiquer quelqu'un que la colère va suffoquer ; il s'* amuse a la moutarde, pour il s'occupe de bagatelles ; il se croit le premier moutardier du pape, pour il se croit un homme très important. Ce dernier et célèbre proverbe se rapporte à Clément VII. Ce pontife, qui était de la famille des Médicis, avait développé à sa cour le goût de la moutarde, à ce point que le désir de préparer la moutarde la plus digne de la table du souverain pontife avait excité parmi les serviteurs une émulation terrible.
Perius Valirius, qui nous donne ces détails hystoriques, va même jusqu'à élever la moutarde pontificale au-dessus de l'ambroisie. De quel magnifique orgueil ne devait pas se sentir animé le cuisinier à qui était dévolu le privilège de préparer et sans doute de servir aux jours de cérémonie cette ambroisie nouvelle ?
A Monsieur, Monsieur. — Pour se rendre compte de l'usage d'écrire deux fois Monsieur, ou Madame, ou Mademoiselle sur l'adresse d'une lettre, il faut d'abord se reporter au sens de ce mot, que la banalité de l'habitude a presque oblitéré. Sieur est la contraction de seigneur; mon sieur est donc une expression de déférence.
La manière la plus primitive et la plus naturelle de former un superlatif, c'est de répéter le positif. Les enfans n'y manquent pas; ils vous diront: un grand, grand, grand homme! — il était petit, petit! c'est l'origine du bonbon et du bobo.
Combien de gens font un superlatif à oui et à non en les répétant avec précipitation jusqu'à cinq et six fois?
Quand Voltaire dit du pauvre diable:
Il compilait, compilait, compilait!
Quand Béranger fait dire à son ventru :
J'ai parlé, parlé, parlé !
J'ai hurlé, hurlé, hurlé!
Ce sont des superlatifs de verbes formés par répétition. A Monsieur un tel, c'est une simple déférence; A Monsieur, Monsieur un tel, c'est une déférence double.
Cette formule date au moins du xve siècle.
C'est un sacre, un vrai sacre ; il s'est conduit comme un sacre* — Se dit en parlant d'un homme de méchante vie et de mauvaises manières. Quelques personnes trompées par la forme du mot , croient pouvoir dire: il jure comme un sacre. Un sacre ne jure pas plus qu'une oie, ou qu'un tiercelet. Le sacre est un oiseau de proie le plus rapace de tous. Ainsi le sacre ne
peut servir de terme de comparaison ni pour un bourru, ni pour un homme qui jure, ni pour une personne mal élevée. Le sacre est l'emblème de la rapacité.
ijogen* le diable dans la iiotirse.
Un homme n'ayar.t plus ni crédit, ni ressource, Et logeant le Diable en sa bourse, C'est-à-dire n'y logeait rien.
(La Fontaine, Le trésor et les deux hommes).
Cette façon de parler paraît venir de l'italien. — L'usage en Italie était de peindre au fond des plats, soupières, saladiers, une figure hideuse , une figure de diable, qui était cachée tant qu'il restait quelque chose au plat, et lorsque le plat était vide, faisait la grimace à ceux qui y jetaient les yeux. De là cette locution populaire: le dia* ble est dans le plat. Un personnage d'une comédie de Firenzuola (I due lucidi), pour exprimer : à notre arrivée on avait fini de dîner, il ne restait plus rien ! dit : abbiamo trovato il diavolo nel eatino ! « nous avons trouvé le diable dans le plat: » par imitation le Français a dit: le diable est dans sa bourse, — il loge le diable dans sa bourse.
Il a donné dans la boxe. — Le peuple , pour exprimer la crédulité d'une dupe, se sert de cette métaphore. Qu'est ce que la boxe ? C'est la feinte, le mensonge, la tromperie. — La boxe est aussi une sorte de pugilat usité en Angleterre. Les grands seigneurs eux-mêmes ne dédaignent pas de se mesurer à coups de poings avec l'artisan. Il y en a même qui nourissent, élèvent des hommes destinés à cette sorte de combats:
Le boxeur furieux, tout bouillant de colère,
S'élance sur son adversaire, Meurtrit, à poings fermés, et sa tête et ses bras,
Fait voler ses dents en éclats.
Son art est un fléau, son triomphe est un crime.
Deltlle.
montons au Canitole rendre grâce aux Dieux. — Scipion, ayant mis' fin à la seconde guerre punique , reçut le glorieux surnom d'Africain , et rentra à
Rome en triomphe. Nommé successivement censeur, consul et prince du sénat, il ne tarda pas à mécontenter les Romains par ses hauteurs aristocratiques, par ses prétentions à se placer au-dessus des lois et à dominer les patriciens eux-mêmes. De tous les ennemis qu'il s'attira, Caton, l'homme des vieilles mœurs romaines , fut le plus âpre et le plus inflexible. Après la guerre d'Antiochus , où les Scipions avaient joué un rôle plus que suspect, ils furent accusés de s'être laissé corrompre , et d'avoir réglé les conditions de la paix de leur autorité privée. Le vainqueur de Zama, au lieu de se justifier, monta à la tribune ; puis ayant fait une orgueilleuse apologie de sa vie et de sas exploits, il ajouta: « Romains, c'est à pareil jour que j'ai vaincu en Afriqu3 Annibal et Carthage. Allons au Capitole pour rendre grâce aux Dieux et leur demander de vous donner toujours des chefs qui me ressemblent. » Et tous, électrisés par ces paroles , le suivirent au Capitole. Ce n'était là qu'un mouvement oratoire , mais nullement une réponse , u un trait d'insolence et de morgue aristocratique, » dit M. Toussenel.
lia garde meurt et ne se rend pas î — Ce
mot est en quelque sorte la phrase testamentaire de la vieille garde. À la funeste journée de AVaterloo, Cambrone commandait une des divisions de la vieille garde. Cette division fut anéantie tout entière. On raconte que, entouré de toutes parts par des masses ennemies et sommé de se rendre, il répondit par ces mots héroïques.
M. Thiers , dans son 20e volume de Y Histoire du Cousulat et de l'Empire , dit que ce mot qui traversera les siècles fut proféré, selon les uns, par le général Cambrone, selon les autres , par le colonel Michel. D'après Victor Hugo (*), la réponse de Cambrone serait beaucoup plus soldatesque et d'une énergie bien autrement terrible, si l'on se reporte à la circonstance ; elle ne consisterait que dans un seul mot , le plus trivial de toute la langue , et qu'il n'appartient qu'au génie d'os3r écrire en toutes lettres.
(*) Les miséralles.
Laissons parler le grand poëte: « Un général anglais leur cria: braves Français, rendez-vous ! Cambrone repondit:...! le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être qu'un français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du sublime dans l'histoire. Au mot de Cambrone , la voix anglaise répondit : feu ! — la garde était morte, »
Mulet eliargé d'or, de Philippe. — Philippe,
roi de Macédoine et père d'Alexandre le Grand, est un des plus habiles politiques qui aient régné. L'un des premiers actes de son règne avait été de s'emparer de Crénides, près de laquelle il avait trouvé des mines d'or qui lui rapportaient chaque année plus de 1000 talents (6,000,000 de francs); c'est avec cet argent qu'il corrompit la Grèce. Il avait coutume de dire qu'il ne connaissait pas de forteresses imprenables, quand « un mulet chargé d'or pouvait y monter. » Le mulet de Philippe, un mot pittoresque et original, revient souvent sous la plume des écrivains quand ils veulent exprimer avec énergie la puissance irrésistible de l'or.
IX e pouvant s'élever just|u'à moi, il^m'ont fait descendre jusqu'à eux. — La bataille d'Austerlitz venait de terminer une merveilleuse campagne de deux mois. Napoléon voulut honorer dignement la grande armée en érigeant , avec le bronze de deux cents canons enlevés aux Autrichiens et aux Eusses , une colonne qui serait dédiée à la gloire des soldats français. Telle est l'origine de la colonne de la place Vendôme à Paris. En 1814, on essaya de la renverser : on attacha un cable au cou de la statue et des chevaux tirèrent à toute force ; mais elle résista ; on fut obligé de la scier. La France ne s'associait pas à cette basse vengeance de ceux que le génie du grand homme avait fait trembler pendant quinze ans ; car le lendemain , on trouva collée sur le piédestal cette protestation éloquente : u Ne pouvant s'élever jusqu'à moi, ils m'ont fait descendre jusqu'à eux. » — Sous la Commune cette colonne a été renversée; elle a été de nouveau relevée.
iVe touchez pas à la hache. — Charles I, roi d'Angleterre, se réfugia au milieu des Écossais qui eurent la lâcheté de le vendre à Cromwell pour la somme de 800,000 livres sterlings (20 millions de francs). Traduit devant le Parlement il fut condamné à mort. Pendant tout le cours du procès , il montra une grande fermeté , et il parut devant ses juges non point avec la timidité d'un accusé, mais avec la dignité d'un roi. Avant l'exécution, pendant qu'il adressait un discours au petit nombre de personnes qui l'environnaient, il aperçutquelqu'un qui s'approchait de la hache ; s'interrompant vivement, il s'éeria : u Ne touchez pas à la hache ! » Cette terrible hache est conservée au musée de Londres depuis le 30 janvier 1649, et chaque fois qu'un visiteur, s'en approche , le gardien répète ces mots : « Ne touchez pas à la hache ! » particularité qui n'a pas peu contribué à rendre cette phrase proverbiale.
IVe touchez pas à la reine. — Les rois d'Espagne avaient fondé une règle d'étiquette exagérée jusqu'à la stupidité. Cette loi réglait heure par heure les actions du roi et de la reine, « de telle sorte, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir tout ce que les souverains de la péninsule ont fait ou feront depuis Philippe II jusqu'au jour du jugement. ?• Tout individu qui avait touché le pied de la reine, pour quelque raison que ce fût, était condamné à mort et exécuté sur-le-champ. Il était presque aussi dangereux de toucher au roi en dehors des lois sévères de l'étiquette. La femme du roi Charles II faillit mourir , au milieu de ses dames et de ses courtisans, traînée par son cheval, le pied accroché à Fétrier , si ce n'eût été le dévouement de deux officiers français. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient d'arracher à la mort pour faire pardonner leur crime. Et le roi Philippe III rôtit toutmfson aise, dans sa chambre royale sur un fauteuil et devant sa cheminée, entouré de ses domestiques, parce que le grand boute-feu de la couronne (qui avait seul le droit de toucher au feu), et que le grand chambellan (qui avait le droit de toucher au fauteuil du roi)
étaient absents au moment où Ton venait d'allumer le feu et où Ton avait entassé une grande quantité de bois. — Ces faits seraient incroyables s'ils n'étaient historiques.
C'est tin chantage. C'est un vrai chantage.
— Chantage est un des mots les plus usités de nos jours. Il n'y a personne qui ne comprenne cette façon de parler et ne l'emploie couramment. Elle est connue des salons comme des tribunaux, qui ont si fréquemment occasion de faire justice du chantage. Les mœurs de notre temps ont rendu nécessaire, ont consacré cette expression.
On dit figurément d'un homme à qui l'c*$ veut faire faire quelque chose par force, qu'on le fera bien chanter, qu'on l'obligera à payer.
Cette locution est née manifestement de la coutume où étaient nos pères de chanter à table au dessert. Chacun devait payer son tribut d'une chanson. Si quelqu'un des convives .voulait s'y soustraire, les instances de l'assemblée ou de l'amphitryon ne lui laissaient point de relâche; aucune excuse n'était admise, et bon gré, mal gré, le récalcitrant arrivait à s'exécuter: on le faisait bien chanter.
Aussi voyons-nous ce verbe consacré pour exprimer un consentement forcé.
Brimer le conscrit. — Le mot brimer était employé à l'école militaire de Saint-Çyr, en France, dans le sens de vexer, mais avec une nuance d'acception plus vive. Brimer le conscrit, c'est le plaisanter, le tourmenter, l'humilier par toutes sortes de caprices, d'exigences, d'insolences auxquelles il doit se soumettre, car elles constituent le droit et le privilège de V ancien. Ce n'est pas seulement à l'école militaire de Saint-Cyr , près de Paris, que cet usage ridicule existait; diverses écoles et académies militaires imitent scrupuleusement Saint-Cyr.
Porter les culottes. — Cette métaphore, pour exprimer qu'une femme domine son mari, nous vient du xme siècle. Hugues Piancèle, trouvère du temps de Saint-Louis, nous a laissé le fabliau de sire Hain et dame Anieuse, qui
parait être le point de départ de cette façon de parler. On peut le lire dans les Récréations philologiques de Génin.
Peut être ce mot n'a été fondé sur aucun fait historique. Rien n'est plus naturel que d'attribuer la costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle de mari. Cette expression a pu s'introduire aussi à une époque où les caleçons et les hauts de chaussées faisaient partie de l'habillement des dames nobles et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilège de leur infliger la correction avec des verges lors qu'ils ne se montraient pas assez soumis.
C'est un maraud fieffé, un fieffé voleur, une coquette fieffée. — C'est un maraud fieffé, — un fieffé voleur, — une coquette fieffée : ce mot est un legs des mœurs féodales. Le Suzerain récompensait une valeur transcendante par le don d'un fief; c'était la consécration officielle et authentique de la qualité la plus estimée alors. Le peuple, par une analogie railleuse, s'est avisé d'appliquer la même consécration aux pires qualités.
Observez que le peuple emprunte bien des locutions à la classe supérieure, mais que la réciproque n'a guère lieu.
lies noces de Gamaelte. — Gamache est un personnage du roman de Bon Quichotte, célèbre par la magnificence de ses noces ; de là vient le mot : Noces de Gamache, pour dire des fêtes, des repas où l'on a tout richement et abondamment. — La ganache est la mâchoire inférieure du cheval, et l'on applique familièrement ce terme à un homme qu'on regarde comme sans esprit : C'est une ganache.
C'est un pont neuf. — C'est un pont neuf, c'est-àdire un vieux air qu'on chantait au dernier siècle sur le Pont-neuf, à Paris, lorsqu'il était le rendez-vous des chanteurs de chansons nouvelles, des musiciens ambulants, des saltimbanques, des charlatans et de tout un monde d'artisans nomades.
— Qu'est ce qu'il y a de nouveau dans la musique de cet opéra, dans la musique des couplets de ce vaudeville ?
— Rien de nouveau, ma foi, ce sont des ponts neufs, «c'est-à-dire de vieux airs connus depuis longtemps.
lia tortue d'Eschyle. — Eschyle est le père de la tragédie grecque. Un oracle lui avait prédit qu'il mourrait de la chute d'une maison. Afin d'éluder cette sinistre prédiction, il abandonna la ville pour s'en aller vivre en pleine campagne. Un jour, un aigle qui planait au haut des airs, tenant dans ses serres une tortue, la laissa tomber, pour en briser la carapace sur la tête du vieux poëte. L'oracle était accompli.
Tri boulet. lies bouffons. lies fous* — L'usage de ces malheureux bouffons destinés à égayer par leurs plaisanteries un maître maussade ou ennuyé, paraît remonter à la plus haute antiquité.
A Athènes et à Rome, les personnages opulents admettaient à leur table des parasites et des bouffons chargés de les faire rire. J^luvénal les a flétris dans ses satires. Ce n'est que le Bas-Empire et le moyen-âge qui nous présentent des bouffons en titre, des farceurs officiels recevant des appointements. Charles V, dit le sage, a été le premier roi de France qui ait eu un fou à son service, et cet usage s'est continué jusqu'à Louis XIV. Le bouffon seul pouvait s'exprimer librement sur le compte du roi, et surtout de ses courtisans. Nul n'avait le droit de s'offenser de ses railleries. Il avait un vêtement particulier, aux couleurs éclatantes, des grelots et une marotte. Souvent ce masque laissait échapper les vérités les plus fines et les plus piquantes. Le plus connu de ces bouffons, celui dont le nom désigne une cervelle détraquée, est Tribotdet, fou de François 1er.
lies trompettes de «férielio. lia lyre d'Am-
1» Ii ion. — Jéricho fut la première ville que rencontrèrent les Hébreux à leur entrée dans la terre promise. Elle
était fermée de hautes murailles. Josué fit faire à son armée le tour de la ville pendant sept jours. L'arche d'alliance était portée en grande pompe et précédée de sept prêtres qui sonnaient de la trompette. Le septième jour, on fit sept fois le tour de la ville, et le peuple ayantjeté un grand cri, à l'instant les murailles tombèrent. La ville fut réduite en cendres et les habitants passés au fil de l'épée. — On fait souvent allusion à ces trompettes, que Ton oppose à la lyre d'Amphion, qui élevait les murs de Thèbes.
Tu as vaincu, Cialiléen ! — L'empereur romain, Julien, est surnommé l'Apostat parcequ'il avait abjuré la religion chrétienne et tenté de relever le paganisme. Dans une guerre qu'il entreprit contre Sapor, roi de Perse. Julien fut blessé mortellement, et après avoir passé ses derniers moments à s'entretenir sur l'immortalité de l'âme, il expira à l'âge de trente-deux ans. On dit que lorsqu'il fut frappé par le javelot, il recueillit dans sa main du sang de sa blessure, et le lança contre le ciel en proférant ce blasphème.
Tu dors, Brutus! — La bataille de Pharsale rendit César maître de la république. Il y avait à Rome trop d'âmes fières et indépendantes pour que son pouvoir pût se consolider sans de redoutables conspirations. Au nombre de ceux qui se faisaient remarquer par l'exaltation de leurs principes et la sombre énergie de leur caractère, Brutus tenait le premier rang. Des excitations secrètes venaient encore enflammer son patriotisme; chaque jour il trouvait sur son tribunal de préteur un billet anonyme : u Tu dors, Brutus. » Il se réveilla.
Tu es cet homme. — David aimait Bethsabée, femme d'un de ses officiers, Urie. Afin de pouvoir l'épouser, il envoya secrètement à Joab, général de ses armées, qui assiégeait alors la capitale des Ammonites, Tordre d'exposer Urie à l'endroit le plus périlleux. Celui-ci y fut tué, et David épousa Bethsabée. Mais bientôt Dieu envoya le pro-
phète Nathan, qui lui parla ainsi: u II y avait dans une ville deux hommes, l'un riche, l'autre pauvre ; le riche possédait un grand nombre de brebis et de bœufs ; le pauvre n'avait pour tout- bien qu'une petite brebis qu'il élevait avec ses enfants. Il la chérissait comme sa fille. Un étranger étant venu loger chez le riche, celui-ci ne voulut point toucher à ses brebis et à ses boeufs pour lui donner à souper, mais il prit la brebis du pauvre et la servit à son hôte. — Cet homme mérite la mort, s'écria David; il rendra quatre brebis pour une. — Tu es cet homme, tu es Me vir, reprit Nathan. Tu as méconnu la parole de Dieu, qui t'a fait roi; le Seigneur te punira. »
lia tunique de «I csus-Citrist* — « Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements et en firent quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi la tunique qui était sans couture, et d'un seul tissu, a — Ce partage de la tunique de J.-C, au moment de sa mort, reçoit deux sortes d'application : tantôt on y fait allusion pour désigner le partage des dépouilles d'un innocent; tantôt on rappelle cette circonstance que la tunique du Christ était d'un seul tissu, pour faire entendre qu'une chose ne peut souffrir aucun partage.
Tu n'iras pas plus loin. — Cette parole, qui exprime d'une manière si énergique la puissance du Créateur, se trouve dans le livre de Job. Job est raillé par sa femme, renié par ses amis, accablé de tous les maux à la fois. Quelques mots de doute sur la justice de Dieu s'échappent des lèvres du patriarche si cruellement éprouvé. Tout-à-coup, du milieu du tourbillon, la voix du Très-Haut éclate sur celui qui prétend mesurer sa puissance, et discuter sa justice: « Où étais-tu quand j'enfermai dans ses barrières la mer sortie frémissante du sein maternel, et que je lui dis : tu viendras jusqu'ici, et tu n'iras pas plus loin? » On fait souvent allusion à cette foudroyante apostrophe.
lie turbot de Domitien. — Domitien était cruel et pervers. Il fit périr les citoyens le plus riches et les
plus recommandables. Son plus grand plaisir était de se repaître des gémissements et des cris des malheureux qu'il avait condamnés. Seul, dans sa chambre, son passetemps consistait à tuer des mouches avec un poinçon aigu. Il réunit un jour les plus grands personnages de l'enfpire à un festin, dans une salle tendue de noir, éclairée par des lampes funéraires. On y avait disposé des cercueils, sur chacun desquels les convives purent lire leur nom; Après s'être amusé de leur frayeur, il les fit conduire à leur domicile. Il poussa le mépris qu'il avait pour le sénat jusqu'à le faire délibérer sur la manière d'accommoder un turbot. Dans son poëme la Gastronomie, Berchoux raconte plaisamment ce fait:
Le sénat mit aux voix cette affaire importante, Et le turbot fut mis à la sauce piquante.
Tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire. — La défaite de Cannes (216 ans av. J.-C.) est le plus grand désastre que Rome ait jamais essuyé. 60000 Romains y périrent. Le vainqueur envoya à Carthage un boisseau d'anneaux d'or arrachés aux doigts de plus de 6000 chevaliers restés sur le champ de bataille ainsi que 80 sénateurs. A cette terrible nouvelle, l'épouvante régna dans Rome, qui croyait à chaque instant voir Annibal à ses portes. a Laisse-moi prendre les devants avec ma cavalerie, disait à Annibal, lé soir de la bataille, Moharbal, un de ses officiers, et dans cinq jours' tu souperas au Capitole. » Et sur le refus du héros carthaginois, il ajouta les paroles restées célèbres: Tu sais vaincre, Annibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire. » Ce mot a été répété à satiété. Cependant, Annibal a pensé et agi sagement. Montesquieu dit: « Il y a des choses que tout le monde répète, parcequ'elles ont été dites une fois. Une preuve qu'Annibal n'aurait pas réussi, c'est que les belliqueux romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours. — Quoiqu'il en soit, ce mot s'adresse à celui qui ne sait pas tirer parti d'un avantage, et s'endort sur un premier succès.
A trente-six carats ou karats. — Cette expression, et quelques autres employées pour exprimer une qualité poussée très haut, est un barbarisme et un non-sens. Le cCwat qui était primitivement un petit poids (4 grains ou eifviron 22 centigrammes destiné à peser les diamants et les pierres précieuses), a été employé pour exprimer la pureté de l'or. On supposait que chaque pièce d'or formait un composé de vingt-quatre parties appelées carats. Si la pièce d'or était toute d'or pur, on disait qu'elle était au titre de vingt-quatre carats. Si elle était composée de vingttrois parties d'or pur et d'une d'alliage, le titre était de vingt-trois carats ; ainsi de suite. — Par une assimilation naturelle, on dit de quelqu'un qu'il est bête, qu'il est pédant à vingt-deux, à vingt-trois, à vingt-quatre carats, comme La Fontaine a écrit « quoique ignorante à vingt et trois carats. » Mais dès qu'on dépasse vingt-quatre carats, l'expression n'a plus aucune espèce de sens, et il est absurde de l'employer.
Il fait Se jolicœur, et non le joli cœur en deux mots. Jolicœur est un nom de comédie qu'on applique souvent à de jeunes soldats, à de jeunes débauchés contents d'eux, et se glorifiant de succès réels ou imaginaires. On fait le jolicœur, comme on fait le jocrisse (bête, sot, idiot).
«le m'en soucie comme de Jean de Wert» Un temps de Jean de Wert. — Ce Jean de Wert, de simple soldat de fortune était devenu un guerrier célèbre au xvne siècle, et il était arrivé au commandement de l'armée bavaroise : il se signala dans l'armée impériale pendant les guerres contre la France. Il n'y avait pas de chef de bandes que l'on redoutât plus en France ; son nom faisait peur aux petits enfants, qu'on menaçait de Jean de Wert, comme on les menace du loup ou de Croqiiemitaine. Le 2 mars 1638, il fut battu et fait prisonnier à la bataille de Ehinfeld et enfermé au château de Vincennes avec ses compagnons.
Tout le monde l'alla voir: les chansons allèrent leur train, chacune ramenant à la fin des couplets le nom du chef
qu'on avait tant redouté, mais dont on se moquait à présent qu'on ne le craignait plus. De là le dicton: Je m'en moque comme de -Jean de Wert.
River les clous à quelqu'un, expression proverbiale signifiant qu'on a remis à sa place quelqu'un qui ne s'y tenait pas, qui s'élevait trop. Dites river le clou, je lui ai rivé son clou. Le pluriel ne s'emploie qu'au propre, pour l'action d'abattre les pointes de clous sur l'autre coté de l'objet qu'ils perçent, et les aplatir pour les fixer.
Sourd comme un pot. — Un pot est sourd, parce qu'il ne résonne pas, ou résonne mal; un homme est sourd, parce qu'il n'entend pas. On voit qu'il n'y a aucune analogie entre ces deux sens. Ainsi quand on dit de quelqu'un : il est sourd comme un pot, cette comparaison, qui, d'ailleurs, est tout-à-fait dans le génie de la langue française, n'est pas fondée sur la signification, mais sur le simple son des mots. Dans beaucoup de ces comparaisons usuelles, sourd comme un pot, mauvais comme la gale, il est si vrai que le son du mot est presque tout, que, si Ton vient à le changer en conservant le même sens, l'expression ne signifie plus rien. Combien ne serait-il pas ridicule, en effet, de dire qu'un homme est dur d'oreille, ou insensible aux sons comme un pot?
Que île choses dans un menuet ! — Mot emphatique du danseur Marcel. Marcel mort en 1759, mettait à son art une importance ridicule. Il disait: « On saute dans les autres pays, on ne danse qu'à Paris. » Les révérences de présentation à la cour lui étaient payées 300 fr.
C'est le partage de Jlont gommer y. — Tout d'un côté, rien de l'autre. Les Montgomméry, famille noble de Normandie, étaient les tyrans de leurs vassaux.
Aller sur le pré. — lie pré aux clercs. — Au
xvie siècle, le rendez-vous des duellistes de Paris était le Pré-aux-clercs; de là l'expression: aller sur le pré. Le pré-
aux-clercs aboutissait à la Seine et occupait l'emplacement des rués de Seine, Saints-Pères, etc. Le nom de clercs s'appliquait aux ecclésiastiques et à tous les étudiants de l'université de Paris.
Cet homme sent la vache à Colas. — C'est le refrain d'une chanson satirique sur le clergé de France, sous Henri IV, et brûlée par le bourreau. Quand on voulait désigner quelqu'un soupçonné d'hérésie, on disait: il sent la vache à Colas.
Aneli'io son pittore! — Et moi aussi je suis peintre! Cette exclamation est un cri naïf de l'âme tout-à-coup illuminée par l'irruption du charme senti, du ravissement éprouvé, du beau perçu. Le célèbre peintre italien, le Correge, jeune encore et inconnu, la proféra à la vue d'une peinture de Raphaël et dans le premier élan d'une noble ambition. — On dit également en modifiant le dernier mot, selon la circonstance: ancli'io son jpoeta! Et moi aussi, je suis poëte!
Ad majorent Dei gloriam. — Pour la plus grande gloire de Dieu. C'est la devise de la Compagnie de Jésus, dont les initiales A. M. D. Gr. servent d'épigraphe à la plupart des livres émanés de cette Compagnie. Au temps où florissaient aux environs de Paris les maisons d'éducation de cette Compagnie, la célèbre devise jouait un rôle important dans la discipline. Le révérend père fouetleur avait fait graver les quatre initiales sur le manche du terrible martinet. La gent écolière était fouettée ad majorent Dei gloriam.
A latere. — Du côté, d'auprès. Se dit de certains cardinaux envoyés par le pape avec des pouvoirs extraordinaires auprès des souverains étrangers, ou à un concile.
A priori. A posteriori. — De ce qui précède, tout d'abord, sans voiries conséquences. Eaisonner a priori, €'est baser son raisonnement sur des hypothèses, sur des
systèmes créés par l'imagination, et non sur des faits positifs et déjà démontrés. Raisonner a posteriori, c'est argumenter d'après les conséquences nécessaires d'une pro- » position.
Eeee ltoitio. — Voilà l'homme ! Paroles que prononça Pilate, lorsqu'il montra aux Juifs J. C. ayant à la main un roseau pour sceptre et une couronne d'épines sur la tête. Ces mots se disent au figuré et familièrement d'un homme pâle et maigre : il a l'air d'un ecce Jwmo ; ou à l'arrivée d'une personne impatiemment attendue: ecce honw.
Kx-catlieilra. — Du haut de la chaire. Ces mots s'emploient par ironie, à propos de l'homme qui parle d'un ton dogmatique et tranchant, avec morgue et pédantisme. Les demi-savants parlent toujours ex-cathedra.
Il dolce far niente. — Ne rien faire. Charme résultant d'une inaction absolue de corps et d'esprit. C'est surtout dans les climats chauds qu'on peut en sentir toute la douceur. Le lazzarone de Naples est le plus parfait modèle du far niente. Les Orientaux ont le kief, qui ne diffère que par le nom du far niente des Italiens et des Espagnols.
Ficlus Aehates. — Le fidèle Achate. Achate était le plus fidèle et le plus assidu des compagnons d'Énée. Aussi, dit-on, le plus souvent en plaisantant, un fidèle Achate, pour désigner un ami très intime.
Furia franeese. — La furie française. Gilbert Cousin a donné pour origine à cette expression italienne la remarque faite par César que les « Gaulois ont toujours été à la guerre plus que des hommes, surtout dans le premier choc. » C'est donc cette intrépidité qui fait qu'on se précipite dans le danger en se jouant de la vie. On pourrait aussi bien dire la furia italiana.
God wave tlie queen ! — Dieu sauve la reine! Chant national de l'Angleterre. Les Anglais pouvant avoir
une femme pour souveraine, le dernier mot est tantôt queen, reine ; tantôt king, roi. L'air du God save tlie queen est de Henri Carey, lils naturel de Georges Saville, marquis d'Halifax.
In partibus iitfidelitim. — Dans les pays occupés par les infidèles. Le titre d'évêque in partibus infidelium est purement honorifique et ne donne droit à aucune juridiction. On emploie ces mots, par extension et ironiquement, pour désigner un dignitaire sans fonction. Jacques II, à la cour de Louis XIV, était roi in partibus.
Petits-maîtres. — Cette expression, qui avait d'abord servi à désigner les jeunes gens de la noblesse qui s'étaient jetés dans la Fronde dont let Grand Condé était le chef et qui voulaient faire les maîtres, en haine de Mazarin, ne se prenait plus, à la fin du xvne siècle, que dans le sens qu'elle a gardé depuis. On entendait par petit-maître ce que nous appelons aujourd'hui un fashionable, un dandy, un lion, un jeune fat, un crevé, un gommeux.
A propos de bottes. — Et tout cela à propos de bottes, c'est-à-dire sans aucun motif. On n'est pas d'accord sur l'origine de cette locution proverbiale. Il se pourrait qu'elle vînt de l'anecdote qui nous montre François Ier se décidant tout-à-coup à substituer la langue française (*) à la langue latine dans les tribunaux, parce qu'un seigneur que la cour avait débouté (debotaverat) avait cru être débotté par elle. Cette importante mesure aurait, en effet, été prise à propos de bottes.
Turlupiu, turlupiner 9 turlupinade. — L'expression de turlupinade sert à caractériser ces sottes plaisanteries, ces jeux de mots et ces quolibets insipides qui ont rendu ridicules tant de gens peut-être spirituels, et
(*) En effet, par une ordonnance de 1539, François 1er décida qu'à l'avenir l'on emploierait la langue française dans la rédaction des actes et dans les débats judiciaires.
qui défrayent depuis longtemps les conversations à la mode. Cè nom de turlupin, qui finit par être le surnom d'un fameux farceur du xvné siècle, Henri Legrand, acteur qui s'était fait une renommée dans les rôles plaisants et facétieux, a été immortalisé par Boileau. Il avait d'abord servi à désigner des gens d'une toute autre espèce : c'étaient des hérétiques du xive siècle, dont la religion consistait à mener par les campagnes et par les villes la vie des cyniques anciens, en pleine impudence et nudité. On les appelait turlupins, parcequ'ils n'habitaient que des lieux dignes d'être le refuge des loups. Ils osèrent venir à Paris en 1372 et tâcher de s'y établir. Leur secte avait la prétention de s'appeler la fraternité des pauvres, et c'est à cause d'eux qu'avait été fait ce proverbe, bien justifié par leur nudité : c'est un enfant de turlupin, malheureux de nature.
C'est un Roger Bontemps. — C'est-à-dire un bon vivant. Roger Bontemps est un vieux type de joyeuseté qui existait bien avant l'époque où l'on a cru le retrouver personnifié dans la personne du facétieux l'abbé Roger de Collerge, mort en 1540. Il figurait dans les farces et moralités ave'c. un costume particulier, comme on en a la preuve par la Moralité de V homme pécheur, où il est dit que Franc-Arbitre paraît habillé en Roger Bontemps. Cet habit, sans doute, était rouge, la couleur joyeuse par excellence, et c'est de là qu'était venu, probablement, aussi bien que de la figure rubiconde du personnage, le surnom de Bouge, bientôt devenu Rouger ou Roger, qu'on avait donné à Bontemps. Roger de Collerge était secrétaire de l'évêque d'Auxerre ; il fut président d'une société facétieuse dont le chef prenait le titre à? abbé des fous. Il était toujQurs gaî et de l'humeur la plus joviale. Aujourd'hui, Roger Bontemps désigne un homme sans souci, qui prend le temps comme il vient.
Carabins. — C'était jadis une milice très décriée, où ceux qui servaient étaient moins soldats que bandits. Au xvne siècle, on appelait par moquerie les chirurgiens ca-
rabins de Saint- Corne. Il ne reste plus que la première moitié de cette locution railleuse. C'est, avec le nom de la carabine, arme dont ils se servaient, tout ce qui survit des anciens carabins. A Paris, on appelle par dérision carabins les étudiants en médecine. Veut-on désigner un mauvais médecin ou chirurgien, vite on le traite de carabin.
lie tour du bâton. — Ce sont les profits non avoués, les fonds secrets qu'on retire d'un emploi, d'une charge, soit par savoir faire, soit par friponnerie. Cette locution était déjà en usage au xvie siècle.
lia lettre tue, mais l'esprit vivifie. — Cette phrase de Saint Paul est un axiome théologique qui est d'une fréquente application. Il signifie qu'il ne faut pas, dans l'interprétation d'une loi, d'un précepte, s'attacher servilement au sens littéral, mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l'intention véritable cachée sous les expressions.
lies langues d'Ésope. — Ésope, esclave du philosophe Xantus, reçut un jour de son maître, qui avait invité plusieurs de ses amis à diner, l'ordre d'acheter au marché ce qu'il y aurait de meilleur et rien autre chose. Ésope n'acheta que des langues, qu'il fit accommoder à toutes le sauces, parceque, dit-il, la langage est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la raison, «etc. Un autre jour Xantus, qui prétendait l'attraper, lui dit d'acheter ce qu'il y a de pire. Son esclave ne fit encore servir que des langues, parceque la langue est la mère des débats, la nourrice de tous les procès, la source des divisions et des guerres, l'organe de l'erreur et de la calomnie, etc. Depuis, les langues d'Ésope servent à désigner ce qui, pouvant être envisagé sous deux aspects opposés, donne prise également à louange ou à la critique.
lia parole a été donnée à l'homme pour
déguiser sa pensée. — L'expression de cette triste
vérité, que la bouche est rarement d'accord avec le cœur, est aussi vieille que la langue; on a donc tort d'en faire exclusivement honneur à M. de Talleyrand. Campistron a rendu la même idée :
Le cœur sent rarement ce que la bouche exprime.
Qui a dit le premier notre phrase proverbiale? C'est d'abord Voltaire, plus tard Harel; mais il l'attribuait au prince de Talleyrand qui n'était pas homme à répudier un mot si conforme à la nature de son génie, lui qui avait déjà donné ce conseil à un secrétaire d'ambassade: « Défiez-vous du premier mouvement, c'est le bon. »
L'argent n*a pas d'odeur. — Le§ vespasiennes. — Lorsque Vespasien succéda à Vitellius, les finances de l'empire étaient dans un tel état de désordre, que tous les moyens parurent bons au nouvel empereur pour remplir le trésor public, délapidé par Néron et ses successeurs. Il avait contracté dès son jeune âge les habitudes d'urie vie simple et frugale. Parmi les impôts dus à son administration, il y en avait un sur les urines, et c'est même du nom de ce prince qu'on a appelé vespasiennes les urinoirs publics établis dans les grandes villes. Titus lui ayant rapporté que les Romains s'égayaient au sujet de l'argent qui provenait d'une telle source, ce prince lui donna à sentir une pièce de monnaie en disant : « l'argent n'a pas d'odeur. »
La Tour d' Auvergne , 1er grenadier de France. — Né en 1743, il appartenait à la célèbre maison de Bouillon. C'est sous la République que ce soldat, taillé sur le patron des héros antiques, devait illustrer son nom. Après une action d'éclat, dans la guerre de l'indépendance américaine, il refusa une pension qu'on voulait lui décerner. Il commanda à l'armée des Pyrénées une avant-garde de 8000 grenadiers qui s'immortalisa sous le nom de colonne infernale. Après la paix de Baie, il rentra dans la vie civile. Au milieu de ses travaux archéologiques, il apprend que la réquisition va enlever le fils uni-
que d'un de ses vieux amis; il le remplace sous les drapeaux et court à l'armée du Bhin, commandée par Massena. Le premier consul lui décerne un sabre d'honneur avec le titre de premier grenadier de France. En 1800, il tomba percé d'une balle au cœur, au combat de Neubourg. Ce fut un jour de deuil pour toute l'armée. Les soldats consacrèrent leur solde d'un jour à payer l'urne d'or dans laquelle fut enfermé son cœur. Cette urne était portée en tête de sa compagnie, et, à chaque appel de son nom, qui était resté sur les contrôles, un grenadier répondait : « Mort au champ d'honneur. »
Laver soit linge sale en famille* — Cette locution, employée pour la première fois par Voltaire, et adressée sous forme de conseil aux encyclopédistes, a reçu une nouvelle consécration en passaut par la bouche de Napoléon Ier. Le Corps législatif, dont la voix avait été si longtemps comprimée, venait de donner au gouvernement de l'empereur les premiers signes d'opposition. Napoléon convoqua les députés le 1er janvier 1814, et là, dans un discours familier, mais expressif, fier, original, il leur dit qu'il les avait appelés pour faire le bien, et qu'ils avaient fait le mal, puis les apostrophant avec véhémence: « C'est en famille, et non en public, qu'on lave son linge sale. »
lie corps d'un ennemi mort sent toujours bon. — Ce mot atroce, qu'ont répété' depuis d'autres tyrans, fut prononcé par Vitellius après la bataille de Bédriac, qui le rendit maître de l'empire. Il visitait les champs de Bédriac avec ses principaux officiers ; ceux-ci ne pouvaient supporter l'odeur infecte qu'exhalaient les cadavres, restés sans sépulture ; c'est alors que le monstre se révéla tout entier par cette phrase restée tristement, célèbre.
Jje maître l'a dit. — Pythagore a été le plus grand philosophe de l'antiquité. On comprend l'empire qu'il dut acquérir sur l'esprit de ses élèves, de ses disciples; aussi, parmi eux, ces mots: « Le maître l'a dit » é-
quivalaient à une formule magique qui coupait court à toutes les disputes. Au moyen âge, alors que la doctrine d'Aristote régnait sans rivale, la formule sacramentelle des scolastiques était aussi ces mêmes mots. Cette même phrase, qui sert à exprimer le respect pour une autorité, était en quelque sorte la devise de La Fontaine, dont on connaît la vénération pour les anciens.
liéonidas aux Tltermopyles. — Lés Thermopyles sont un célèbre défilé de la Thessalie. C'était dans l'antiquité un des points les plus stratégiques, parcequ'il formait la principale entrée de Thessalie en Grèce. Xercès, roi, des Perses, envahissait la Grèce à la tête de plus de deux millions d'hommes. Pendant que les Hellènes achevaient les préparatifs d'une lutte désespérée, Léonidas, à la tête de trois-cents Spartiates, fut envoyé aux Thermopyles pour retarder la marche de l'ennemi et y mourir. Xercès écrivit à Léonidas : « Rends les armes. a Le fier Spartiate écrivit au-dessous: « Viens les prendre. » Avant de marcher à la tente de Xercès, Léonidas fait prendre un repas frugal à ses soldats, en ajoutant: « Ce soir nous souperons chez Pluton. » On sait que les Grecs expirèrent tous sur le corps de leur général. — Cet héroïque épisode des guerres médiques a fourni à la langue trois locutions usitées fréquemment: 1° Léonidas aux Thermopyles; 2° rends les armes, — viens les prendre; 3° nous souperons ce soir chez Pluton.
lie premier président ne veut pas qu'on le joue. — La représentation du Tartuffe, cette admirable et inimitable comédie où Molière offre la peinture la plus achevée du faux dévot, essuya les plus grandes traverses. Molière mit en scène un hypocrite qui, dans la plus profonde misère, vient à bout, par un extérieur de piété, de séduire un homme honnête, bon et crédule, au point que celui-ci loge et nourrit chez lui le prétendu dévot, lui offre sa fille en mariage et lui fait, par un acte légal, donation entière de sa fortune. Quelle est la récompense? Le dévot commence par vouloir corrompre la femme
de son bienfaiteur; mais n'en pouvant venir à bout, il se sert de l'acte de donation pour le chasser juridiquement de chez lui et pour faire conduire en prison celui qui Ta comblé de ses bienfaits. C'est de ce fonds, qui ne peut inspirer que du dégoût et presque de l'horreur, que Molière a su tirer cette raillerie salutaire, ce rire vengeur qui poursuit les faux dévots et tous les hypocrites en général. Le Tartufe fut joué en 1664 au Raincy. Dès lors, les curieux, les faux dévots crièrent contre Molière. Malgré les cabales effrontées de ses ennemis, Molière obtint du roi la permission de jouer sa pièce à Paris; la 1er représentation eut lieu en 1667. Le lendemain on allait la rejouer; les acteurs étaient sur le point de commencer, lorsqu'il arriva un ordre du premier président Lamoignon, portant défense de jouer la pièce. C'est à cette occasion que Molière dit à l'Assemblée : « Nous allions vous donner le Tartufe, mais M. le premier président ne veut pas qu'on le joue. » Cette phrase est susceptible de deux interprétations. Lamoignon a été surnommé le vertueux. Quoiqu'il en soit, cette phrase est restée avec une interprétation toujours satirique.
lie roi est mort, vive le roi ! — Le vieux cri de la monarchie signifiait que la royauté ne meurt jamais en France. À peine le roi avait-il rendu le dernier soupir, qu'un héraut apparaissait au balcon du palais et criait trois fois devant le peuple assemblé: « Le roi est mort, vive le roi ! » Mais c'était surtout à la cérémonie funèbre , et lorsque le monarque défunt allait prendre sa place dans les caveaux de Saint-Denis , que ces mots , prononcés au milieu des pompes de la religion, retentissaient d'une manière vraiment solennelle. On les entendit pour la dernière fois en France à la mort de Louis XVIII.
lie canard. — l«e pu If*. — On sait que le mot canard est employé pour exprimer une fausse ndvelle. Les journaux nous donnent quelquefois des canards d'une taille raisonnable.
Le sens donné à ce mot tire son origine d'une anecdote
d'histoire naturelle, selon laquelle les canards auraient été habitués à se dévorer alternativement. Voici ce qu'on raconte. Dans un petit village de Prusse , un couple de cigognes avait fait son nid sur une maison, dont le propriétaire se permit la mauvaise plaisanterie que voici. La femelle avait fait deux œufs et le propriétaire choisit un moment opportun pour en prendre un et le remplacer par un œuf de canard ; les deux œufs furent couvés et les petits naquirent ensemble. Mais quand le mâle vit un petit canard au lieu d'une petite cigogne, il eut avec sa moitié, dans leur langage nasillard, une explication fort longue et fort animée sur la fidélité conjugale. Peu après le mâle disparaît et retourne bientôt accompagné de huit à dix cigognes, qui toutes croassant à qui mieux mieux, assaillirent avec leurs longs becs la pauvre femelle qui expira bientôt. Après cette exécution tragique les cigognes étrangères s'éloignèrent. Le mâle seul resta dans le nid et prit soin de la petite cigogne et du fils adoptif.
Nous avons trouvé ce fait dans un grave journal , la Ostpreussische Zeitung.
Voici une autre origine du canard donnée par un journaliste belge, Norbert Cornelissen, le même qui, pendant cinquante' ans , eut, comme Diderot, de l'esprit pour tout le monde, et défraya la ville de Gand de discours , d'improvisations, de notices, de programmes, etc. Un jour il publia qu'on venait de faire une expérience intéressante bien propre à constater l'étonnante voracité des canards. On avait, écrit-il, réuni vingt de ces volatiles ; l'un d'eux avait été haché même avec ses plumes et servi aux dix-neuf autres, qui en avaient avalé gloutonnement les débris ; l'un de ces derniers à son tour 'avait servi immédiatement de pâture aux dix-huit suivants, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui se trouvait par le fait avoir dévoré ses dixneuf confrères, dans un temps déterminé très court.
Cejbte petite histoire fut répétée de proche en proche par tous les journaux et fit le tour de l'Europe. Elle était à peu près oubliée depuis une vingtaine d'années, lorsqu'elle nous parvint d'Amérique, avec tous les développemens qu'elle n'avait point dans son origine, et avec une espèce de pro-
<cès-verbal de l'autopsie du- dernier survivant, auquel -oit prétendait avoir trouvé des lésions graves dans l'œsophage. On finit par rire de l'histoire du canard, mais le mot resta.
Cette étymologie nous semblerait curieuse et acceptable, dit M. Pournier, si nous ne savions, que dès le xvie siècle on disait, dans le sens de mentir: rendre ou donner un canard à moitié, et pour menteur: un donneur de, canards.
C'est aux faits divers et à la chronique locale des journaux que se produisent les canards. L'homme qui crie dans les rues l'arrêt du criminel qu'on va exécuter, ou la relation de ses derniers moments, ou le bulletin d'une victoire, ou le compte-rendu d'un crime extraordinaire, d'un évéjiement piquant, vend pour un sou le feuillet imprimé qu'il annonce et qui se nomme un canard en termes d'imprimerie. La diffusion des journaux et leur bon marché ont presque tué l'industrie de la classe patentée des crieurs. La relation du fait anormal, monstrueux, impossible et vrai, possible et faux, qui servait d'élément aux canards, s'est donc appelé dans les feuilles publiques ou gazettes un canard. avec d'autant plus de raison qu'il ne se fait pas sans plumes, et qu'il se met à toutes sauces.
Le canard prend souvent sa volée du fond des départements. Il y a ce qu'on nomme le canard périodique , une niaiserie qui se répète à quelques annés de distance : par exemple, un Kubens, un Raphaël, un Michel Ange retrouvé dans une chaumière. Le journal le Constitutionnel, sous la Restauration, avait fait du canard une arme politique. Il avait: 1° son fameux carton aux curés, qui contenait des refus de sépultures et des récits de tracasseries faites aux curés libéraux; 2° les hydres de l'anarchie, animaux politiques et périodiques qui faisaient les délices de ses abonnés : nous voulons parler de son araignée mélomane et de son serpent maritime. Les incrédules ont blessé à mort le vénérable journal en lui tuant les animaux favoris qui remplissaient ses colonnes de leurs prouesses.
Le canard pur-sang s'est élevé quelquefois à des hauteurs prodigieuses en absorbant l'attention de l'Europe entière. Gaspard Hauser n'a jamais existé, pas plus que Clara Wendel et le brigand Schubry. Paris, la France et l'Eu-
rope ont cru à ces canards. Napoléon Ier a pensionné un homme qui, pendant cinq ans, a publié dans le Moniteur de faux bulletins de la guerre des Affghans contre les Anglais. Quand la supercherie fut découverte , elle était si bien conçue dans les intérêts de Napoléon, qu'il pardonna cette audacieuse tromperie.
Depuis quelques années on substitue le mot jpuff au mot canard.
lie roi règne et ite gouverne pas. — C'est le
vague de la signification de cette phrase qui a donné lieu, depuis 1830, à d'interminables discussions entre deux partis politiques, dont l'un admet pour maxime : « le roi règne et ne gouverne pas, » et l'autre, la maxime opposée: « le roi règne et gouverne, n
Tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal. — Robespierre nous avait donné la légalité , mais l'égalité qui abaisse. Napoléon nous donna l'égalité qui élève. Robespierre avait fait appeler les princes citoyens ; Napoléon fit appeler les citoyens princes. Robespierre avait fait descendre Louis XVI au niveau de la guillotine ; Napoléon fit monter Murât , Bernadotte, Joseph, Louis et Jérôme au rang des rois , au niveau du trône. Napoléon était donc le progrès, et il lança son programme dans le monde le jour où il dit ces paroles plus historiques que celles des pyramides : « tout soldat porte dans la giberne le bâton de maréchal, n
lies livres jaune, rouge, d'or, etc. — Le
livre jaune est un titre qui peut intriguer à bon droit beaucoup de. lecteurs, et plusieurs ont pu se demander ce que c'était que cette publication revêtue d'un caractère semi-mystérieux, et pourquoi on l'appelait jaune plutôt que vert, par exemple, couleur espérance.
Nous répondrons à cela: — Le Livre jaune est un recueil annuellement publié par le gouvernement français, contenant les différentes pièces officielles échangées surtout entre le cabinet des affaires étrangères et les autres États
de l'Europe, lequel recueil est déposé sur le bureau du Corps législatif et du Sénat, à l'ouverture de chaque session, afin d'éclairer la religion des Chambres et les discussions qui pourraient être provoquées par les députés sur les actes du gouvernement.
Cette institution n'est pas neuve ; toutes les nations ont eu un livre quelconque dans lequel elles ont enregistré leurs grands événements et les pièces diplomatiques qui s'y rapportaient. — En parcourant rapidement l'histoire à vol d'oiseau, nous trouvons:
Les Livres rituels, des Juifs; les Livres exercitels, ou des armées; le Livre volant, ce gigantesque in-folio qui apparut à Zacharie ; le Livre fatal, renfermant les prophéties des Étrusques; les Livres fuîguraux ou toscans, qui enseignent les oracles des sibylles sur les destinées de l'Empire romain : le Livre noir ou de sorcellerie ; les Livres sacrés; les Livres canoniques ;le Livre Wor, registre officiel de plusieurs villes d'Italie sur lequel on inscrivait en lettres d'or les noms des familles patriciennes et dont le plus célèbre fut celui de Venise créé à la suite de la révolution aristocratique de 1297, et qui devint dans cette république la source unique du patriciat.
Ce livre fameux qui assurait aux familles nobles le droit exclusif d'élection et d'éligibilité à toutes le magistratures, fut détruit, ainsi que celui de Gênes, dans les guerres d'Italie en 1797. Il s'est dit en France, sous Louis XVIII, du registre sur lequel étaient inscrits les noms des pairs.
Le Livre rouge était le mémento des dépenses secrètes de Louis XV et Louis XVI; il contenait, en outre, des notes diplomatiques fort curieuses. Les Etats généraux en réclamèrent la communication et Necker, après de longues hésitations, dut leur en donner quelques feuillets qui furent publiés.
L'ouvrage complet se composait de trois volumes reliés en maroquin rouge (d'où la dénomination). Trouvés après la journée du 17 août dans une chambre secrète du château de Versailles, ils furent remis à l'assemblée constituante, puis à la Convention qui en décréta l'impression et s'en servit avec avantage dans le procès de Louis XVI.
Depuis, les Chambres françaises ont toujours tenu à être renseignées sur les rapports extérieurs du pays, et cette bonne coutume s'est perpétuée jusqu'à nous.
Le Livre jaune est un recueil de documents diplomatiques, c'est-à-dire le détail exact de la politique extérieure de la France pendant l'année qui vient de s'écouler; le, Livre bleu joue le même rôle.
lia lanceuse. — On sait qu'à Paris les tailleurs et les couturières en renom ont des lanceurs et des lanceuses, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui ont pour mission de lancer les modes nouvelles. Les lanceurs appartiennent souvent au meilleur monde, — c'est un secret fort bien gardé, du reste, entre eux et leur fournisseur, — chacun y trouve son profit; les lanceurs ont un luxe qui ne leur coûte rien, et d'un autre côté, les modes s'imposant d'autant plus vite qu'elles ont pour patronage des gens bien posés dans le monde, les fournisseurs y trouvent leur profit.
Remarquez ce brillant équipage plus tapageur que les autres, les postillons sont enrubanés et fleuris, l'attelage est parfait et la calèche est du meilleur faiseur parisien ; parfois même elle porte la marque aristocratique d'un fabricant de Vienne; c'est presque toujours un huit-ressorts avec siège suspendu, c'est-à-dire le nec plus ultra de l'élégance en carrosserie. Au fond de cet équipage de reine se prélasse une jeune femme aux allures un peu excentriques peut-être, mais d'une mise irréprochable. Tout est parfait, depuis la coiffure jusqu'à la chaussure; elle prend des poses si gracieuses, qu'aucune partie de sa toilette, quelque secrète qu'elle soit, n'échappe à l'observateur, à l'observatrice surtout, car entre chaque course sa voiture est entourée par les femmes appartenant à tous les mondes; elles examinent sans gêne chacune des pièces de sa toilette. Quant à elle, elle supporte sans trouble cet examen presque insolent.
Ne vous étonnez pas de cette condescendance extrême : cette femme est une lanceuse, elle est l'enseigne ambulante de tous les fournisseurs en renom, elle est le mannequin
des grandes maisons de confection et les dames qui viennent la contempler s'arrêtent devant elle comme devant la vitrine de l'un des éblouissants magasins du boulevard. Le lendemain elles vont chez les commanditaires de cette poupée Choisir la nouveauté remarquée : c'est ainsi que la mode se crée.
Il y aurait un livre à faire sur la lanceuse. Si elle s'appelle souvent Eva ou Léonie, elle porte parfois un nom honorable et connu, et ce métier explique souvent bien des luxes dont on ne voit pas l'origine et dont glosent les gens. On serait bien étonné si l'on donnait les noms de certaines lanceuses du grand monde.
Ce qui se passe au bois pour les toilettes de ville, se retrouve le soir dans les salons et dans les théâtres poulies costumes de soirée. C'est aux premières représentations surtout que l'on rencontre la lanceuse dans tout son éclat.
lorsque Auguste buvait, la Pologne était ivre. — Ce vers du philosophe sans souci de Andrieux est passé en proverbe pour exprimer que le bon exemple est le premier devoir des hommes qui occupent une haute position.
Plus votre rang vous éiève eu ce monde,
Plus il faut que chez vous le vrai mérite abonde.
C'est lui que l'on estime, et vous devez savoir
Que l'exemple surtout est votre premier devoir.
L'exemple d'un grand prince impose et se fait suivre;
Lorsque Auguste buvait, la Pologne était ivre.
Harpagon est le principal personnage de la comédie de V Avare de Molière. Voici sous quels traits il se trouve peint dans le 2e acte de la pièce: c'est La Flèche, l'un de ses laquais, qui parle : « Le seigneur Harpagon est, de tous les humains, l'humain le moins humain ; le mortel, de tous les mortels, le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains; de la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles, et de l'amitié tant qu'il vous plaida ; mais de l'argent, point d'affaires (impossible, point du tout). Il n'est rien de plus sec et de plus aride que
ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour lequel il a tant d'aversion qu'il ne dit jamais; « je vous donne, » mais : « je vous prête le bonjour. »
Le langage s'est emparé depuis Molière du nom ^Harpagon (formé du grec harpagô, j'enlève, je rafle), pour désigner un homme extrêmement avare et avide.
Mylord Piiucli. — En Angleterre, le seigneur Polichinelle qui porte le titre et le nom de mylord Punch, jouit d'une très grande réputation. Il ne saurait exister sans lui de bonne fête populaire. Cela tient à ce que cet illustre personnage ne craint pas à l'occasion de se lancer, comme son confrère le puîcinella napolitain, sur la mer orageuse de l'allusion politique ; et puis, d'ailleurs, il était à la bataille de Waterloo, il a embroché à lui seul une demi-douzaine de régiments français ; après le noble duc de Wellington, c'est lui qui a le plus fait pour la gloire de la vieille Angleterre; en voilà, certes, tout autant qu'il en faut pour légitimer la popularité de mylord Punch. Cependant, il faut bien le dire, en dehors de ses gasconnades et de la critique locale, mylord n'est pas très-amusant. On s'aperçoit tout de suite qu'il est au régime du gin et du porter. Il est taciturne, morose, parle peu, parle mal, et donne plus de coups de bâton qu'il ne débite de bouffonneries. En France, la victime de Polichinelle est le commissaire; à Londres, c'est le policeman. Mylord Punch venge le peuple anglais de tous les coups de bâton que reçoit celui-ci, au nom de la reine, dans les rassemblemens. Mylord Punch tape dur, et il est toujours victorieux comme de raison: il faut même qu'il ait dans les coulisses de son théâtre une nombreuse collection de policemen, car les représentants de l'autorité britannique ne doivent pas durer longtemps sous la canne de ce terrible batailleur.
lies bévues des correcteurs d'imprimerie.
— Un correcteur trouvant dans une épître dédicatoire de Fontenelle au cardinal de Fleury, ministre et ancien précepteur de Louis XV, cette phrase adulatrice qu'il ne corn-
prit pas; « Monseigneur, vous avez travaillé vingt ans à vous rendre inutile »? prit le dernier mot pour un lapsus calami de Fauteur, et y substitua utile. Risum teneatis.
Au moins si de temps en temps les correcteurs faisaient des bévues dans le genre de celle qui fit de ce vers assez ordinaire de Malherbe:
Et Kosette a vécu ce que vivent les roses
un des plus beaux vers de la langue française, en changeant les deux tt de Eosette en deux II devant lesquelles on ajouta un e que Ton crut aussi omis par l'auteur, ce qui fit:
Et Kose, elle a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matin !
l'auteur comprit aussitôt la valeur de cette heureuse bévue; il ajouta une virgule après Eose, et la langue française eut la plus touchante strophe qu'en ait jamais faite sur un pareil sujet.
Avoir la tête près du bonnet. — L'opinion la plus répandue rattache ce proverbe à l'habitude de porter des bonnets. Ceux qui ont continuellement la tête couverte ont la tête chaude, dit-on, car la chaleur fait monter le sang à la tête et dispose à l'emportement. Mais cela n'explique que bien vaguement les mots près du bonnet qui semblent pourtant avoir une signification.
L'abbé Tuet nous raconte que l'usage des bonnets est fort ancien dans l'Église, et il cite, pour en faire foi, les bonnets de laine du xe siècle et la calotte du cardinal de Richelieu. Ces détails ont sans doute leur intérêt, mais on ne voit pas bien ce qu'ils viennent faire à propos d'une locution qui veut dire être prompt à s'emporter, se laisser aller aux mouvements de la colère. — Il eût mieux valu nous rappeler qu'il y avait jadis un bonnet qui était la coiffure distinctive des fous; celui-ci, beaucoup plus que l'autre, nous met sur la voie, car il nous fait entendre que l'homme en colère est bien près d'êtte fou. Celui qui s'emporte a perdu momentanément l'usage de sa raison, et la colère est un degré dans la folie. Sénèque et
Horace nous l'ont dit l'un et l'autre : « La colère est une courte démence. »
On peut aussi considérer cette expression proverbiale comme une image: une tête bouillante, un caractère irascible, violent, qui ne sait pas se contenir, fait aisément irruption au dehors, et plus qu'un autre alors il est près du bonnet. Les Italiens disent dans ce sens : avoir la cervelle au-dessus du bonnet.
Contradictions dans la prononciation et dans l'orthographe française. — Elles sont nom* breuses. Un jour que Charles Nodier lisait à l'Académie des remarques sur la langue française, il disait que le t entre 'deux i a d'ordinaire et sauf quelques exceptions, le son de Vs.
— Vous vous trompez, Nodier, la règle est sans exceptions, lui cria E. Dupaty.
— Mon cher confrère, réplique le malicieux grammairien, avec une humilité sarcastique, prenez pitié de mon ignorance et faites moi V amitié de me répéter seulement la moitié de ce que vous venez de me dire. — L'Académie rit et Dupaty resta convaincu qu'il y avait des exceptions.
Difficultés illogiques de la langue française. — Les étrangers se buteront sans cesse aux difficultés de notre orthographe et de notre prononciation. Personne ne pousse l'illogicité aussi loin que les Français: c'est presque de la démence. Qu'on en juge!
Nous portions nos portions.
Les portions, les portions nous?
Les poules du couvent couvent.
Mes fils ont cassé mes fils.
Il est de l'est.
Je vis ces vis.
Cet homme est fier, peut-on s'y fier?
Nous éditions de belles éditions.
Nous relations des relations intéressantes.
Nous acceptions ces diverses acceptions de mots.
Nous impections les impections elles-mêmes.
Nous exceptions ces exceptions.
Je suis content qu'ils content cette histoire. Il convient qu'ils convient leurs amis.
Ils ont un caractère violent, ils violent leurs promesses., Ces dames se parent de fleurs pour leur parent. Ils expédient leurs lettres, c'est un bon expédient. Nos intentions sont que nous intentions ce procès. Ils négligent leurs devoirs, je suis moins négligent. Ils résident à Paris chez le résident d'une cour étrangère.
Ces cuisiniers excellent à faire ce mets excellent.
Les poissons affluent à un affluent de la rivière, etc. etc.
11 y a de quoi perdre la tête!
Pacha à trois <f nettes. — Nous appelons plaisamment ainsi l'homme à qui rien ne manque pour jouir de la vie et qui se complaît, comme un pacha, dans une douce mollesse. — La queue de cheval en Turquie est l'insigne caractéristique des pachas: ils la font porter devant eux, flottant au bout d'un étendard composé d'une lance surmontée d'un croissant. Le nombre des queues augmente avec la dignité : il y a, par conséquent, des pachas à une qûeue? à deux et à trois queues. Le pacha à trois queues est le plus haut placé dans la hiérarchie militaire. Le grand vizir seul a cinq queues.
Les queues de cheval doivent la place d'honneur qu'elles occupent en Turquie au souvenir d'une victoire. — Les troupes étaient en déroute, leur drapeau était perdu, et le général désespérait de les rallier, lorsqu'il eut l'idée de couper la queue d'un cheval et de la placer au bout d'une lance. Les soldats se réunirent autour de ce nouveau drapeau, se battirent avec acharnement et remportèrent la victoire.
Petit bonhomme vit encore. — Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes, auxquelles on imposait des noms d'anges ou de saints, afin de transporter ensuite au nouveau né, comme un gage de
longue vie, le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s'éteindre. — L'expression métaphorique « petit bonhomme vit encore » est la formule d'un jeu qu'on croit dérivé de l'usage antique observé à la fête des Lampadromies, par les jeunes athéniens qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, emblème de la propagation de la vie.
Baragouin. — Deux bretons qui voyageaient se trouvèrent dans une ville où l'on ne parlait que français ; pressés de la faim, ils avaient beau crier bara (pain) et gouin (vin), personne ne les entendait. De là le mot français baragouin, pour signifier un langage inintelligible.
lies Lombards. — Ce n'est pas à cause de leur longue barbe que les Longs-bards, Longobardi, ont été appelés, puis que ces peuples étaient rasés dans les premiers temps; mais ce fut à cause des longues pertuisianes dont ils se servaient et qu'ils appellaient barten ou barden. De là notre mot barde, bardé, cheval bardé, pour dire armé de toutes pièces. Ce mot a passé jusqu'à nos cuisines:
que le rôtisseur nous barâe une bonne et grasse poularde.
Noblesse oblige. — On fait une consommation immodérée de ce vieux proverbe. On l'applique à tout et à tous, aux derniers nés des anciens noms, aux artistes dont les débuts furent heureux, aux financiers bien posés, aux épiciers qiii succèdent à leur père, aux marchands de pommade et de crayons, aux dentistes, aux pédicures, à toutes les célébrités da la naissance, du talent, de la réclame ou de la rue. Entrez, Messieurs et Mesdames, vous ne serez pas trompés: noblesse oblige! achetez ce livre, il est bon; regardez ce tableau, contemplez cette statue, écoutez cette partition ; les auteurs ont fait leur preuve : noblesse oblige î
li» cigale et la fourmi. — Chamfort a dit : « cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est très citée que parcequ'elle est la première, n
Parmi les nombreuses imitations de la cigale et la fourmi, on distingue Y Écho pour son extrême concision:
J'ai tout mangé, dit Claude, accours, ô Providence ! Providence se tut, mais l'Écho reprit : « danse. » — Voici une petite fable inspirée par les mœurs financières de notre époque. Elle est le mot à mot de la cigale et la fourmi 4e La Fontaine.
lia Coulisse et la Banque*
La coulisse ayant monté Tout l'été.
Se trouva fort dépourvue Quand la baisse fut venue.
Adieu, primes, actions, Bonnes obligations!
Elle alla crier famine Chez la banque, sa voisine, La priant de lui prêter Quelque argent pour tripoter Jusqu'à la hausse nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle, Avec votre capital Un intérêt sans égal. »
La banque n'est pas prêteuse, C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au cours haut ? »
Dit-elle à cette emprunteuse.
« Toujours sans un sou vaillant, J'achetais, ne vous déplaise. »
Vous achetiez! J'en suis fort aise; Eh bien! Vendez maintenant.
Fekrier.
Voici une autre fable inspirée par la Situation respective de la France et de V Angleterre.
L'Angleterre, ayant chanté tout l'été, se trouva fort dépourvue quand la guerre fut venue.
Pas le plus petit troupier à pouvoir mettre sur pied.
Elle alla crier famine
chez la France sa voisine,
la priant de lui prêter
ses soldats pour les porter
au détroit de Dardanelle;
— Je vous paierai, lui dit-elle,
votre service amical
en papier oriental.
La France n'est pas belliqueuse,
elle a l'esprit trop prudent.
M'avez-vous aidé à Sédan,
dit-elle à cette emprunteuse.
Je dormais, ne vous déplaise.
Àh? vous dormiez, j'en suis fort aise;
eh bien ! ronflez maintenant !
Bonnet vert. — Banqueroute. — Le bonnet vert était la marque des personnes qui, lorsqu'elles étaient hors d'état de payer leurs dettes (1), avaient fait cession, c'està-dire avaient, pour recouvrer leur liberté, abandonné leurs biens à leurs créanciers. Cette peine est abolie depuis longtemps, mais le mot est resté, et il s'applique quelquefois, comme terme infamant, à ceux qui se sont enrichis par la banqueroute.
Il n'est pas sans à-propos de rappeler ici l'origine du mot banqueroute. Il vient de l'italien bancorotto, bancarotta, par allusion à l'usage suivi autrefois en Italie, u Chaque négociant, dit Voltaire, avait son banc dans la place du change-! et, quand il avait mal fait ses affaires, qu'il se déclarait fallito (en faillite), son banc était cassé, banco rotto, banca rotta. » Voltaire ajoute que, dans certaines villes, ce négociant pouvait garder son bien, pourvu qu'il s'assît le derrière nu sur une pierre en présence de tous les marchands : mais il ne paraît pas que cette humiliante cérémonie ait dispensé toujours de la cession des biens. Sainte-Foix prétend qu'à Padoue, par exern-
(1) Autrefois ceux qui avaient fait cession de leurs biens étaient obligés de porter un bonnet vert, pour être connus de tout le monde, afin qu'on ne pût être trompé dans le commerce que l'on avait avec eux.
pie, où l'on voit encore dans la maison de ville la pierre du blâme, ceux qui cédaient leurs biens étaient tenus de frapper trois fois le derrière nu sur cette pierre en disant à haute voix: je cède mes biens.
lia chemise de Marie Antoinette. — Tout le monde connaît l'anecdote racontée par Madame Campan au sujet de la reine Marie Antoinette. Un jour qu'elle était à sa toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit ; mais au moment où elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine, lorsqu'une troisième dame, encore plus élevée, parut à son tour, et fut suivie d'une quatrième qui n'était autre que la sœur du roi. La chemise fut ainsi passée de mains en mains, avant d'arriver à S. M. qui, demi nue et toute honteuse, grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.
Appareils tle dessous destinés à soulever les vêtements de dessus des femmes. — Guard'infante, Vertugadin, Forme, Panier, Tournure, Page, Polisson, Belle-grâce, Indispensable, Objectif, Bassoir, Crinoline, Croupière, Croupion, Gerchio, etc.
Le terme de guardinfante est probablement le plus ancien mot pour exprimer la chose. Il doit être espagnol. Il date du xvie siècle, c'est-à-dire de la grande influence de l'Espagne en Europe. La littérature et les modes de l'Espagne s'imposèrent, à cette époque, à la France même.
Il y avait à Turin une rue des Guardinfanti (rue Barbaroux); elle tenait ce nom probablement parce qu'elle était habitée de préférence par les faiseurs ou les marchands de Guardinfanti.
Vertugadin est une expression française contemporaine de la précédente. Son étymologie, fort claire, est connue de tout le monde: gardien de la vertu. Il est question de vertugadin jusqu'au milieu du xvne siècle. Alors le vertugadin passait de mode, comme la crinoline aujourd'hui.
Forme est un terme honnête et décent pour désigner la même chose.
Panier a duré jusqu'à la fin des modes Pompadour; le panier remplit presque les deux siècles de la perruque, de la poudre et de l'amidon. Le mot de panier est consacré dans la grande littérature. Il désigne spécialement l'appareil que les femmes employaient pour enfler leurs hanches. Les hommes mêmes faisaient usage du panier.
Les mots de tournure et d'indispensable furent employés plus tard pour désigner l'appareil en question, dans les couvents, dans les pensionnats de demoiselles, comme expressions qui n'ont rien de choquant.
Objectif et Bassoir sont des expressions du demi-monde; usitées parmi les jeunes gens dans les cercles, ou quand les femmes ne sont pas présentes. On ne les prononce entre hommes qu'en souriant.
Nous avons vu naître et mourir la crinoline. La crinoline a été florissante surtout sous le règne de l'impératrice Eugénie, une espagnole ! L'Espagne serait-elle le pays de la boursouflure quand même?
La croupière et le croupion ne sont qu'un reste, un fragment de la crinoline: ces expressions sont actuellement en usage et tout le monde sait ce qu'elle désignent.
Le cercle est le mot usuel et prosaïque, employé par les gens du peuple.
Les termes de Guardinfante et de Croupion (ce dernier est bien digne du matérialisme, du prosaïsme contemporain), jusqu'à plus ample informé, ouvrent et ferment la série.
Noms bibliques. — Abraham veut dire père ou force des nations ; — Sara, princesse, maîtresse ; — Noè, repos, loisir; — Isaac, le rire, ou l'enfant des ris; — Benjamin, fils de ma droite; — Rebecca, patiente, complaisante; — Rachel, brebis; — Debora, abeille; — Jouas, la colombe; Zacharie , mémoire de Dieu; — Malachie, ange <Ju Seigneur; — Isaïe, salut de Dieu: — Jérêmie, élevé et glorifié par Dieu ; — Ézéchiel, force de Dieu; — Daniel, jugement de Dieu; — Séraphins, consumé par le feu; — Michel, qui est semblable à Dieu; — Uriel, Dieu est ma
lumière ; — Eliéger, Dieu est mon appui ; — Salomon, pacifique ; — Melchisêdech, roi juste ; — Agar, étrangère ;
— Lia, laborieuse ; — Thamar, palme; — Ruth, empressée;
— Noémi, ma belle : — Adam veut dire tiré de la terre, et Êve, la vie, ou la source de la vie. Le Brigant, l'un des celtomanes qui prétendent que le bas breton était la langue primitive, la langue d'Adam, dit sérieusement que le premier homme, ayant failli s'étrangler avec le fruit défendu, s'était écrié : A tam ! (mot bas breton signifiant quel morceau!) et que la première femme lui avait dit: Ev! (bois!)
Bonjour, Philippine! — On est au dessert, on vienV de faire passer les mendiants. Vous cassez une amande et vous trouvez qu'elle est double. Vous gardez pour vous l'une des parties de cette amande que la nature a ainsi divisée, et vous offrez l'autre à votre voisine ; car votre bonne étoile, qui ne fait rien à demi, vous a placé à côté d'une aimable personne. Le lendemain ou le surlendemain, le premier jour enfin que vous rencontrez cette dame, elle ne manque pas de vous dire avant toutes choses : Bonjour Philippine ! — Vous êtes pris ; c'est vous qui avez perdu c'est vous qui devez un gage. Vous vous empressez donc de payer votre dette en offrant, non plus une amande, mais un souvenir qui est peut-être pour vous le commencement d'une espérance.
Ce jeu n'est pas inconnu en France, mais il se pratique surtout en Allemagne. Aussi est-ce à l'Allemagne qu'il faut demander compte de sa signification. — Il y a en allemand un mot qui se prononce presque absolument de la même manière que notre Philippine c'est Vielliebchen, qui veut dire beaucoup aimé, et qui fait allusion à l'union des amandes dans la même coquille, à ces deux parties d'un même tout qui avaient toujours vécu dans une union trop parfaite pour ne pas se conserver dans l'éloignement un tendre souvenir. Ainsi, quand un Allemand dit à un autre: Guten Morgen, Vielliebchen, bonjour, bien-aimé, il est le premier à \iui rappeler leur étroite affection ; et si ce bonjour est dit sur le ton du reproche, il signifie : vous
êtes un ingrat, qui ne pensez déjà plus à moi et que je surprends en flagrant délit d'indifférence ou d'oubli. Nous l'avons dit, le mot Vielliebchen est devenu Philippchen à cause de la prononciation. La méprise a commencé en Allemagne même, où l'on dit le plus souvent: Guten Motyen, Philippchen, — bonjour, petit Philippe; nous avons suivi cet exemple, sans autrement nous préoccuper du sens, et nous avons dit: Bonjour, Philippine! qui rime exactement avec l'expression des Allemands.
Aime*- vous la muscade? On en a mis partout. — Vers de Boileau, dans la satire intitulée le Repas ridicule, que Ton rappelle pour exprimer la banalité d'une chose que l'on rencontre à chaque pas et la satiété qu'elle fait éprouver. Presque toujours on substitue au mot muscade celui qui fait l'objet de l'application : Aimezvous la motUarde? Aimez-vous les anchois? Aimez-vous la tomate ? etc.
lu demeurant, le meilleur fils du monde.
— Vers des plus comiques, par lequel Clément Marot, dans l'épître qu'il adresse à François Ier, pour en obtenir de l'argent , termine rénumération des qualités de son valet :
J'avois un jour un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas a la ronde ; Au demeurant, le meilleur fils du monde.
Ce vers si plaisant est passé en proverbe, et se répète encore tout les jours dans le même sens.
Bertrand et Raton , nom des deux personnages . des deux héros de la charmante fable de La Fontaine : le Singe et le Chat, dont Mme de Sévigné disait: Cela peint.
Ces deux noms sont passés en proverbe avec la signification métaphorique de dupeur et de dupé ; Bertrand, c'est Eobert-Macaire, qui lamse l'ami Raton dans les aventures les plus hasardeuses, pour en tirer seul tout le profit:
Eaton casse l'amande, au risque de se briser les dents, et Bertrand mange tranquillement le noyau.
Chapeau de Gesslei*. — G-essler, bailli d'Albert Ier, empereur d'Allemagne, avait fait arborer le chapeau ducal sur la place publique d'Altorf, et prétendait obliger tous les Suisses à le saluer en passant. Guillaume Tell ayant refusé de se soumettre à cette humiliation , le gouverneur le fit arrêter, et, le sachant très-habile archer, le condamna à traverser d'une flèche une pomme placée sur la tête de son jeune fils, épreuve terrible dont Guillaume Tell sortit victorieux.
Les écrivains rappellent le chapeau de Gessler au sujet de mesures humiliantes auxquelles on refuse de se soumettre.
Bu côté de la barbe est la toute-puissance*
— Vers de Molière, dans V École des Femmes, acte III, scène II. Par mesure de précaution, Ariiolphe, qui se croit sur le point d'épouser Agnès, lui trace à l'avance les devoirs de la femme mariée:
Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage ; A d'austères devoirs le rang de femme engage.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Ce vers , si comique dans la bouche d'Ajrnolphe , est l'objet de fréquentes applications.
JLa semaine des trois jeudis. — Pour résoudre ce problème de cosmographie, il suffit de se rappeler que la terre étant ronde, le soleil ne peut éclairer un instant toutes ses parties, et que cet astre dont la marche apparente est d'orient en occident , parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus tôt à un pays plus oriental de 30 degrés , et ainsi de suite.
Cela posé , ami lecteur , partons de Paris , en idée , et
faisons le tour du globe d'un pas égal, vous par l'orient, moi par l'occident. Lorsque nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne compterai que dix heures; il sera midi dans l'endroit où vous vous trouverez, une heure plus tôt qu'à Paris; et, dans celui où je me trouverai, une heure plus tard qu'à Paris. À 180 degrés, ou 12 fois 15 degrés, vous aurez midi, 12 heures avant cette ville , et je l'aurai 12 heures après. Les 360 ou 24 fois 15 degrés achevés, il y aura donc un jour de gagné de votre côté, et un jour de perdu du mien. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il sera vendredi par rapport à vous, et mercredi par rapport à moi. Nos amis qui viendront nous voir pourront dire: c'est aujourd'hui jeudi; vous répondrez: c'était hier; je répliquerai: ce sera demain. Et voilà justement la semaine des trois jeudis, passée en proverbe comme synonyme de calendes grecques, pour désigner une époque chimérique à laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets des belles promesses.
im raiii de sable de Pascal, allusion à un passage des Pensées : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son urètre. Rome même allait trembler sous lui; mais ce petit gravier qui n'était rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, et le roi rétabli. » On sait en effet que Cromwell mourut de la gravelle.
Le grain de sable de Pascal est devenu une locution originale et pittoresque pour exprimer cette vérité commune, que les petites causes peuvent engendrer de grands effets.
Il fallait u il calculateur 9 ce fut un danseur qui l'obtint, allusion à un des passages les plus satiriques du fameux monologue de Figaro dans le Mariage, acte V, scène III. Figaro se retrace les vicissitudes de sa vie, les obstacles de toute nature contre lesquels se sont brisées toutes ses entreprises : « Le désespoir m'allait
saisir ; on pense â moi pour une place, mais, par malheur, j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui V obtint, »
Dans l'application, on fait usage de cette mordante antithèse chaque fois que Ton veut rappeler le peu de justice, et surtout le peu de discernement qui préside parfois à la distribution des emplois.
«l'appelle un chat un eltat , et Itolef un fripon. — Vers de Boileau, satire Ire. Cette satire était le début du poète, qui n'avait alors que vingt-quatre ans. Sa colère fait tout d'abord explosion, mais elle révèle l'habile écrivain dont le vers dira toujours quelque chose, et l'homme de bien, ennemi déclaré du vice. Les vers heureux y abondent déjà, ces vers qui frappent et qu'on n'oublie plus parce qu'ils expriment nettement une pensée juste. On pouvait bien augurer du jeune homme sincère et courageux qui disait à son début :
J'appelle un chat un chat, et Bolet un fripon.
Ce Rolet était un procureur au parlement, bien connu par son habileté et ses friponneries.
Dans l'application, le vers de Boileau exprime l'absence de tout euphémisme, de toute réticence dans les expressions.
♦le crains les Grecs, même quand ils font des présents ; en latin, Timeo Danaos et dona ferentes (Enéide, livre II, v. 49), paroles que le grand-prêtre Laocoon adresse aux Troyens pour les dissuader de faire entrer dans leurs murs le cheval de bois que les Grecs avaient perfidement laissé sur le rivage, et dans les flancs duquel l'élite des guerriers grecs était 'Cachée.
S'emploie pour faire entendre qu'il faut se défier des propositions, avantageuses en apparence, qui viennent de quelqu'un dont nous devons suspecter les intentions.
Mais ou sont les neiges d'antan ? — Refrain du poète Villon dans sa charmante ballade des Dames du
temps jadis. Le poète , qui , au moment où il écrivit, ne se sentait pas la conscience bien nette, était préoccupé de l'idée de la mort. Il se plait donc à faire défiler devant nous le cortège des beautés illustres, des reines puissantes, des héroïnes, et il se demande : Où sont-elles? — Mais oie sont les neiges d'autan ?
Ce vers, qui exprime si gracieusement un mélancolique retour vers le passé, est, de la part des écrivains, l'objet de fréquentes allusions.
Monsieur Prudlioiiime , type de la nullité magistrale et satisfaite de soi. La création en est due à Henri Monnier; la collaboration du public Ta enrichi de plus d'un trait. L'existence officielle de Monsieur Prudhomme date de vingt-cinq ans. Auparavant il était, sans nul doute, mais seulement à l'état de chaos, attendant son créateur: le limon dont Henri Monnier forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui lui tomba un jour sous la main, chez un feuilletoniste célèbre logé dans une maison entre cour et jardin. L'employé* arriva et dit gravement : a Vous habitez un Eden, monsieur, un véritable Éden. »
— Ce mot fut le fiât lux d'Henri Monnier.
Monsieur Prudhomme se rencontre un peu partout, mais particulièrement dans la petite bourgeoisie. Son signalement gît tout entier dans la solennité banale de son langage. Exemples: — L'horizon politique se rembrunit; — Un pareil fait n'a pas besoin de commentaire ; — On ne remplace pas une mère; — La plus franche cordialité ria> cessé de régner pendant le banquet; — Le plus beau fleuron de sa couronne; — Otez l'homme de la société, vous l'isolez; — Le char de l'État va sombrer sur un volcan;
— V ambition perd l'homme; si Napoléon Ier avait voulu rester simple officier d'artillerie , il se serait marié , aurait eu beaucoup d'enfants, et vivrait peut-être encore tranquille; — C'est mon opinion, et je la partage ; — Ce sabre est le plus beau jour de ma vie ; etc.
En littérature, et surtout dans la conversation, on donne la qualification de Monsieur Prudhomme à tout individu qui se présente avec ce caractère, et l'espèce n'en est pas rare.
Pour l'usage du Dauphin ; en latin, Ad usum Delphini, nom donné aux éditions des auteurs latins exécutées par ordre de Louis XIV pour l'usage du Dauphin, son fils. Les poètes latins subirent de nombreuses mutilations et les passages qui n'étaient pas d'une chasteté rigoureuse furent expurgés de leurs œuvres.
Dans le style familier, on désigne par ces mots tout livre épuré, et, dans un sens plus général, toute phrase, tout discours arrangé pour les besoins de la cause, accommodé aux vues d'un parti.
Prendre le Pirée pour un homme, allusion tirée de la fable de La Fontaine : Le singe et le dauphin. Un dauphin, croyant sauver un naufragé, prend un singe sur son dos. Le dauphin lui demande:
« Êtes- vous d'Athènes la grande?
— Oui, dit l'autre; on m'y connaît fort; S'il vous y survient quelque affaire, Employez-moi ; car mes parents
Y tiennent tous les premiers rangs; Un mien cousin est juge-maire. »
Le dauphin dit : « Bien grand merci ! Et le Pirée a part aussi A l'honneur de votre presénce?
Vous le voyez souvent je pense?
— Tous les jours ! il est mon ami, C'est une vieille connaissance. »
Notre magot prit, pour ce coup,
Le nom d'un port pour un nom d'homme.
De telles gens il est beaucoup Qui prendraient Vaugirard pour Rome, Et qui, caquetant au plus dru, Parlent de tout, et n'ont rien vu.
Dans l'application, ces mots prendre le Pirée pour un homme, expriment d'une manière plaisante la confusion grossière de choses qui n'ont entre elles aucun rapport.
Sésame, ouvre-toi, formule magique tirée d'un des contes les plus populaires des Mille et une Nuits, et qui est passée en proverbe.
Ali-Baba, pauvre artisan d'une ville de Perse, était un jour occupé à ramasser du bois dans une forêt, lorsque quarante voleurs s'arrêtèrent à quelques pas de l'arbre qui
le dérobait à leurs regards. Le chef, s'étant avancé vers la porte d'une caverne située en cet endroit même, prononça ces paroles : Sésame, ouvre-toi, et aussitôt la porte s'ouvrit, livrant passage aux quarante voleurs. Dès qu'ils furent sortis, Ali-baba, qui avait entendu la formule cabalistique, s'avança à son tour et répéta: Sésame, ouvre-toi. La porte s'ouvrit de nouveau, et Ali-Baba, pénétrant dans l'intérieur, se trouva en présence d'un immense amas de richesses, accumulées depuis de longues années en ce lieu par les voleurs. Il en prit ce qu'il put emporter et se retira, se promettant de faire de fréquentes visites à la caverne.
Ali-Baba et la caverne des quarante voleurs sont demeurés célèbres, et l'on y fait souvent allusion; mais ce sont principalement les mots cabalistique: Sésame, ouvretoi, qui sont devenus l'objet de fréquentes applications en littérature. On désigne par là le moyen prompt, rapide, devant lequel cèdent, comme par magie, toutes les difficultés, la clef qui ouvre toutes les situations et fait pénétrer tous les mystères.
Statue du commandeur, allusion à un épisode merveilleux et terrible de la vie légendaire de don Juan. Don Juan, mécréant de bonne race, a séduit une jeune fille noble dont il a tué le père. Ce dernier est enterré dans l'église d'un couvent, où les moines lui ont élevé une statue. Désespérant d'atteindre par les voies judiciaires le séducteur assassin, puissant et riche, les religieux l'attirent dans l'église à une heure avancée de la nuit. Don Juan arrive et pousse la forfanterie du scepticisme et de l'impiété jusqu'à inviter la statue du commandeur à souper. Alors, du haut des degrés de marbre blanc, à la pâle clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend de son piédestal pour répondre à la railleuse invitation du libertin, que le bruit du marbre sur le marbre a déjà épouvanté, et tend la main à Don Juan. Au même instant, celui-ci se sent comme brûlé par un feu invisible; les éclairs sillonnent l'église, le tonnerre tombe avec fracas, la terre s'entr'ouvre et abîme le profanateur sacrilège.
On fait de fréquentes allusions à la statue du commandeur pour exprimer l'horreur, l'effroi que fait éprouver l'aspect inattendu d'un objet ou d'une personne qu'on redoutait de rencontrer, pour rendre avec énergie un désenchantement subit qui frappe droit au cœur et auquel on ne s'attendait pas.
Tuer le mandarin, allusion à un passage de J.-J. Rousseau. L'auteur à'Émile suppose qu'un personnage fictif est l'héritier d'un mandarin fort riche qu'il ne connaît même pas, qu'il n'a jamais vu, et qu'un seul mouvement du doigt suffirait à l'héritier pour causer la mort du donateur. Jean-Jacques conclut naturellement que la stricte honnêteté ne permettrait pas d'exécuter le mouvement.
Ces mots, tuer le mandarin, signifient s'enrichir par des moyens illicites, ou simplement devenir riche tout d'un coup. Ainsi, que quelqu'un passe subitement et sans cause apparente de la misère à l'opulence, on dira plaisamment: 11 a tué le mandarin.
Tu l'as voulu, Georges 11 an cl in ! exclamation plaisante de repentir que pousse Georges Dandin, dans la pièce de ce nom, de Molière, au moment où lui apparaît dans toute son évidence la sottise qu'il a commise en s'alliant à une femme de condition supérieure à la sienne.
Dans l'application, ces mots expriment un plaisant mea culpa, ou bien encore un blâme adressé à une faute trop maladroite pour exciter la sympathie ou la pitié.
lie siècle d'or. — On a appelé « Siècle d'or » c'est-à-dire le temps de bonheur et d'innocence, l'époque précisément où l'or était inconnu. Avec l'or sont nés l'avarice, le vol, la haine, et, qui pis est, la prééminence de la sottise, la bassesse, la lâcheté. La philosophie voit l'or et l'argent sous d'autres aspects que les chimistes. Elle se rappelle ce qui pour eux s'est commis, ce qui se commet à chaque instant, ce qui se commettra de crimes en «tous genres, de trahisons, de parricides, d'assassinats, de parjures, d'infamies. C'est pour conquérir ces deux métaux
que souvent Ton a forgé le fer en flèches, en javelots, en sabres, en baïonnettes ; qu'on Ta creusé en tubes sous le nom de pistolets, de fusils, de canons, et que Ton gratte le cuivre oxydé pour saupoudrer le potage des ascendants trop lents à effectuer leurs bonnes intentions à l'égard de leurs héritiers. Les hommes sont traités comme Apollon traita autrefois Midas. Tout ce qu'il touchait se changeait en or. Il faillit mourir de faim.
Ije roi, c'est moi î — Voltaire voulait publier la Henriade. On fit tout au monde pour que le privilège d'imprimer lui fût refusé. Pour déjouer les cabales. Voltaire dédia son poëme au roi, mais le roii ne voulut point de la dédicace. Dès ce jour la guerre fut déclarée. « Le roi, c'est moi! » s'écria Voltaire, et il entra tout botté et tout éperonné, cravache à la main, dans le parlement de l'opinion publique.
Vous voulez donc m' étouffer sous des roses* — Le couronnement de Voltaire eut lieu en 1778 au palais des Tuileries, dans la salle du Théâtre Français. On ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous les bancs, toutes les loges, tous les corridors, toutes les issues de cette enceinte; en aucun temps la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports. À la fin, étant monté dans son carrosse, il lui fallut donner sa main à baiser à tout le monde; on s'accrochait aux portières, on montait sur les roues. Le peuple criait : « Vive Voltaire ! il a été cinquante ans persécuté ! vive Voltaire ! » Arrivé à la porte de l'hôtel, il se retourna, tendit les bras en pleurant et s'écria d'une voix brisée : « Vous voulez donc m'étouffer sous des roses. »
lies lauriers de Miltiade m'empêchent de dormir* — Dans sa jeunesse, Thémistocle, cet athénien fameux, qui devait exercer une influence si décisive sur les destinées de sa patrie et fonder la grandeur d'Athènes en lui ouvrant la mer, montra de bonne heure une ambi-
tion ardente et un amour excessif de la célébrité. Il combattit courageusement à Marathon, où sa jeunesse ne lui permit d'ailleurs que de jouer un rôle secondaire. Miltiade, qui commandait les Athéniens, eut toute la gloire de cette journée. Depuis ce moment, Thémistocle, agité, pensif, accablé de tristesse, fuyait les plaisirs de son âge. À ses amis, qui l'interrogeaient sur les causes de cette sombre mélancolie, il répondait: a que les trophées de Miltiade l'empêchaient de dormir. »
X'IStat, c'est moi* — Le lendemain de la mort du cardinal Mazarin, le tout jeune Louis XIV fit appeler les ministres que le cardinal lui avait laissés et leur déclara qu'il serait lui-même à l'avenir son premier ministre. Ce fait peint le caractère de Louis XIV, et rend très probable l'authenticité de ce mot fameux.
Comme le président lui représentait que la résistance opposée à ses édits puisait sa source dans les intérêts de l'État: « l'État, c'est moi! » aurait répondu le jeune monarque. À cette parole de maître, la révolution devait répondre: « l'État, c'est tout le monde, » et ce nouveau souverain ne dédaigna pas les armes forgées par la monarchie. Sans ces armes, la terrible Convention n'eut pas jeté le défi à toutes les forces coalisées de l'Europe et n'eut point sauvé le territoire.
I^e Iiéviatlian. — Est un monstre de l'Écriture, sur la nature duquel les auteurs sacrés ne sont pas d'accord. Ce mot sert à désigner quelque chose de colossal, de monstrueux. C'est le nom que les Anglais ont donné au navire le plus gigantesque qui ait été construit jusqu'à ce jour.
JLevier cTAreliiiiiède. — C'est le génie de ce grand homme qui détermina les propriétés du levier. On comprend qu'ayant poussé jusqu'à l'infini l'étude théorique de la puissance du levier, il ait osé s'écrier : « Qu'on me donne un point d'appui, et je soulèverai la terre. » Il y a là une évidente hyperbole de langage, mais elle satisfait la raison, car elle repose sur un principe mathématique.
I/exactitude est la politesse des rois* — Mot
attribué à Louis XVIII. C'est depuis lors qu'on a appelé l'exactitude une vertu royale. Boileau, qui connaissait le prix de l'exactitude, disait: u Ne vous faites jamais attendre; celui qui attend songe à vos défauts. »
I/homme absurde est relui qui ne change jamais. — Les satires de Barthélémy obtinrent un immense retentissement. Jamais tant de verve, d'ironie, de poétique indignation n'avait poursuivi en France les gouvernants et les ministres, n'avait frappé de traits plus acérés tous ceux qui doivent des comptes à l'opinion publique. Ce succès tenait autant à la disposition des esprits qu'au mérite de l'œuvre elle-même ; un poëte était bien sûr de trouver de l'écho en France, lorsqu'il faisait passer par les verges de la satire les hommes qui l'avaient trahie et ceux qui la tenaient alors sous l'oppression. Pendant longtemps, Barthélémy resta fidèle au rôle de Juvénal qu'il s'était attribué; puis tout-à-coup, sans transition, sans brusquement, il passa avec armes et bagages dans le camp de ceux qu'il avait toujours combattus. Adorant ce qu'elle avait brûlé, sa muse quitta le ton de la satire pour entonner une palinodie dithyrambique. L'étonnement fut grand ; mais quelle était la cause secrète d'un revirement si soudain? C'est Barthélémy qui répond lui-même :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Voilà une triste maxime. Oh! quelle morale commode! (s'écrie P. Larousse, à qui nous devons le résumé de la plupart de tous ces mots historiques). On ne doit pourtant pas préconiser une roideur de principes que rien ne pouvait faire fléchir. L'âge, des appréciations plus complètes, les circonstances, la position peuvent opérer des modifications dans nos opinions. Le vers de Barthélémy exprime, sans nul doute, cette pensée.
L'ordre règne à Varsovie. — La révolution de 1830 ébranla toute l'Europe; mais le contre-coup s'en fit
ressentir principalement dans la malheureuse Pologne, dont ^elle ranimait les espérances.
Le 29 novembre 1830, une insurrection éclata à Varsovie, s'affranchissant pour quelques mois du joug de fer de la Eussie ; mais le 8 septembre de Tannée suivante , après une résistance désespérée et un siège sanglant, Varsovie était forcée de capituler. Cette héroïque Pologne qui avait tant de fois marché sous les drapeaux français et mêlé son sang à celui des Français sur les champs de bataille, avait ses regards tournés vers la France. Mais le gouvernement de juillet était opposé à l'intervention. M. Sébastian!, ministre des affaires étrangères, huit jours après la capitulation, rendant compte à la Chambre de cet événement, eut le malheur de ce servir d'une expression qui était une cruelle ironie : « L'ordre règne à Varsovie. »
IiOiiis XIV entrant botté et éperoiiné an Parlement. — Le Parlement, en France, se signala toujours par une grande indépendance d'opinions. Louis XIV, à peine âgé de 17 ans, devait la briser pour toujours. Il se trouvait à Vincennes avec toute la cour et partait pour la chasse. Mazarin lui apprend que le Parlement refuse d'enregistrer quelques édits. Aussitôt le jeune monarque fait monter à cheval plusieurs compagnies de ses gardes, et se rend au Parlement en habit de chasse: justau-corps rouge-, chapeau gris, grosses bottes, un fouet à la main. Là ses regards, ses traits, son geste, prennent le caractère imposant d'un maître qui veut être obéi et d'une voix ferme qui révèle une volonté énergique. « Messieurs, je vous défends de discuter à l'avenir mes édits. » Le roi sortit, aucun de la compagnie n'osa proférer une seule parole.
Louve de Romulus. — Une louve nourrit de son lait les deux jumeaux Romulus et Rémus. Des légendes de cette nature se retrouvent à l'origine de la plupart des peuples : Sémiramis a été élevée par des colombes ; Cyrus par une chienne. La littérature y fait souvent allusion.
liiicullus soupe chez I^ueuUus* — Lucullus, célèbre général romain, vainqueur de Mithridater est encore plus connu par son luxe que par ses victoires. Revenu à Rome et rentré dans la vie privée, il surpassa en magnificence les plus opulents satrapes de l'Asie. Un jour qu'il était seul, on lui servit un repas modeste ; il en fit de vifs reproches à son intendant: « Je ne croyais pas, dit celui-ci, que n'ayant invité personne, vous voulussiez un repas somptueux. — Ne savais-tu pas, répondit l'orgueilleux romain, que Lucullus soupait ce soir chez Lucullus! n
Politique Machiavélique. — Ce grand publiciste, Machiavel, a laissé dans l'histoire politique un nom tristement célèbre. C'est surtout dans son fameux livre du Prince que sont exposées les doctrines de cette politique qu'on a nommée machiavélique, et qui est la négation de toute morale. Le mensonge, la fraude, la trahison, le parjure, la cruauté, les actions les plus perverses, sont indiquées comme des moyens légitimes de succès.
Beaucoup ont pensé que Machiavel avait eu pour but de composer, à l'usage des rois, le manuel de la tyrannie ; d'autres ont cru, au contraire, que le Prince était une satire sanglante contre les tyrans, à peine voilée par l'apparente adhésion de l'auteur à leur abominable politique. Suivant la critique moderne, Machiavel était un ardent patriote, qui gémit dans tous ses ouvrages sur la décadence de l'Italie, et qui voulait la replacer au rang des nations, fût-ce même en constituant un puissant despotisme, assez fort pour écraser ou dominer toutes les tyrannies locales, et chasser les armées étrangères. Qu'un prince se lève, Laurent de Médicis ou tout autre, et il se montre disposé à l'appuyer; il lui permettra même d'employer tous les moyens que la morale reprouve, pourvu qu'il se dévoue corps et âme à l'œuvre capitale: Faire V unité italienne et chasser V étranger. Telles sont les principales opinions que la critique historique a émises jusqu'ici pour expliquer le noble secret qui a poussé Machiavel à écrire le Prince.
madeleine. — Femme célèbre de l'Évangile, était d'une grande beauté et d'une conduite peu exemplaire. Ayant entendu parler Jésus,' le repentir entra dans son cœur. La belle pécheresse se précipita à ses pieds, les arrosant de ses larmes, les inondant de parfums.
Simon le pharisien s'en montra scandalisé, mais Jésus montrant toute la miséricorde qui débordait de son cœur dit: m II lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé, p On désigne aujourd'hui ironiquement sous le nom de Madeleines les femmes connues par la facilité de leurs mœurs, qu'elles soient ou non repenties.
Maison de Socrate. — Socrate faisait bâtir une maison. Comme on lui représentait qu'elle était trop petite : u Plût aux Dieux, répondit le philosophe, qu'elle fût pleine de vrais amis, v Ce trait de la vie de Socrate rappelle une réponse remarquable du chancelier Nicolas Bacon, père du fameux François Bacon. La reine Elisabeth, étant allée le visiter à Bedgrave, lui dit que sa maison était trop petite pour lui : « Non , madame, répondit le chancelier; c'est Votre Majesté qui m'a fait trop grand pour ma maison. »
lies marrons du feu. lies dieux lares. lies ehenets. lies robinets. — Les dieux lares étaient les dieux domestiques, les dieux dn foyer, protecteurs de chaque famille. Aussi les représentait-on quelquefois sous la figure de deux chiens; c'est de là que nous viennent nos chenets, autrefois chiennets (petits chiens), qui dans l'origine (et même encore aujourd'hui) avaient deux petits chiens pour ornement.
On fait souvent allusion à un proverbe cité dans les Essais de Mathurine, et dont La Fontaine a fait une fable: « Il fait comme le singe, qui tire les marrons du feu avec la patte du lévrier, n C'est peut-être aussi de ce proverbe que vint l'usage de représenter autrefois des levrettes sur les garde-feu et sur les chenets. La première étymologie, celle de chiennet, est plus simple qu'elle n'en a l'air; elle rappelle celle des robinets de fontaine qui
vient de ce qu'ils étaient faits autrefois en têtes de mouton (robins).
C'est un lapin. — Parmi les nombreuses sociétés populaires chantantes de Paris, celle des Lapins a fourni un mot à la langue du peuple. Elle acquit une grande renommée, mais la discorde ne tarda pas à se mettre parmi les fondateurs. Plusieurs é#igrèrent à Belleville où ils prirent le nom de lapins du Nord. Il y eut donc les lapins du Nord et les lapins du Midi. Bientôt tout le monde voulut être lapin. Plusieurs sociétés se parèrent de ce titre. Malgré cette diffusion du nom générique, les Lapins continuèrent à être en renom et ces mots: « c'est un lapin ! » sont encore une éloge et un témoignage d'estime tout particulier accordé à un homme, dans le langage familier.
I/épée de Damoclès. — De tous les faits historiques qui ont laissé une trace dans la langue, celui-ci est le plus connu et le plus vulgaire. C'est le danger craint ou prévu qui peut frapper un homme au milieu d'une apparente prospérité.
Est-on menacé d'une calamité continuelle, vite on vous cite Tépée de Damoclès. Damoclès, flatteur de Denys-le-Tyran, vantait souvent le bonheur de ce prince. Celui-ci, pour Fen faire juger, l'invita à un festin, et l'ayant fait habiller et servir en prince, fit suspendre au-dessus de sa tète, pendant le repas, une épée nue attachée au plancher par un crin de cheval. Damoclès comprit alors ce que c'était que le bonheur d'un tyran.
Sortir de l'antre de Tropltonius. — C'est une
allusion à l'état des personnes qui sortaient de l'antre de ce nom si célèbre dans l'antiquité. On ne voyait plus , disait-on , de signe de sérénité sur leur visage, pour le reste de leur vie.
En Grèce, cette phrase : « il revient de l'antre de Trophonius , » était un proverbe , elle voulait dire : u il est grave et soucieux. a — Trophonius et Agamède étaient
frères et passaient pour habiles architectes. Apollon accorda à Trophonius le don de prédire l'avenir ; la grotte où il était mort devint le siège d'un oracle célèbre dans la Grèce. On n'était admis dans cette grotte qu'après des épreuves dures et propres à imprimer l'effroi. Aussi ceux qui en sortaient ne riaient jamais du reste de leur vie.
lie temple de «faims est fermé* — La paix est faite. Janus , le plus ancien roi de l'Italie , eut un règne si paisible qu'on le regarda depuis comme le dieu de la paix. Eomulus lui éleva à Rome un temple dont les portes étaient ouvertes en temps de guerre et fermées en temps de paix.
C'est mi jocrisse. — C'est-à-dire un niais, un sot, un jobard. — Jocrisse et ses attributions datent de loin, c'est le type de la niaiserie. Dès le commencement du xvne siècle, Jocrisse était populaire comme type du valet niais, du garçon de ferme stupide.
Timon. — Surnommé le misanthrope, ou l'ennemi des hommes, était l'ennemi de la société et du genre humain, et ne s'en cachait pas. Il alla un jour dans l'assemblée du peuple pour donner cet avis: « J'ai un figuier où plusieurs se sont déjà pendus; je veux le couper pour bâtir à sa place ; si donc quelqu'un de vous veut s'y pendre, qu'il se hâte. » On lui fit une épitaphe dont voici le sens :
Passant, laisse ma cendre en paix,
Ne cherche point mon nom, apprends que je te hais :
Il suffit que tu sois un homme.
Tiens, tu vois ce tombeau qui me couvre aujourd'hui 3 Je ne veux rien de toi ; ce que je veux de lui, C'est qu'il te brise et qu'il t'assomme.
Crier haro. — Blâmer, dénoncer publiquement. Guillaume I, fils naturel de Eobert-le-Diable, duc de Normandie, fut appelé au trône d'Angleterre. Il gouverna sagement et éleva ce pays au rang des premières nations de l'Europe. Il mourut à Eouen, et voulut être enterré dans
l'abbaye qu'il avait fondée à Caen. Au moment de ses funérailles, on raconte qu'un bourgeois de la ville fit arrêter le cortège en criant : Haro ! On lui prêta main forte ; il demandait qu'on lui payât le prix du terrain où l'on voulait mettre Guillaume, parceque cette propriété était la sienne. On fit droit à sa demande. — Telle était alors la puissance de ce fameux cri de haro , qui fut si longtemps , en Normandie, un appel en justice. Cette expression était un contracté de Ah ! Raoul! Ah! Rollon! Ah! Roi! Ces trois mots désignent Eollon, premier duc de Normandie, qui fut si célèbre par sa justice et la sagesse de ses lois, que son nom devint la sauvegarde de l'opprimé.
JL<e courage ne se mesure point à la taille*
— Pépin le Bref, fils de Charles Martel et père de Charlemagne, fut habile à gouverner. Sa prudence est passée en proverbe. Un jour il s'élance dans une arène l'épée à la main, la plonge dans la gorge d'un lion, et la levant ensuite sur le cou d'un taureau, il lui abat la tête. Ensuite, promenant ses regards sur ceux qui avaient paru jusqu'alors le mépriser à cause de sa petite taille : u apprenez , leur dit-il, que le courage ne se mesure pas à la taille, et que David , qui n'était pas plus grand que moi , terrassa le géant Goliath ! n Ce trait est une preuve de sa force physique et de la barbarie des temps, puisqu'un roi devait, avant tout, être un athlète. C'était un chef de guerre plutôt qu'un chef politique que les Français voyaient dans leur monarque.
Souviens-toi du poteau et des verges. —
Childéric II se conduisit imprudemment sur le trône. Un seigneur, Bodillon, s'étant permis quelques remontrances, le roi le fit battre de verges. Cet outrage lui coûta la vie. Le roi, surpris dans la forêt de Livry, est poignardé par Bodillon qui s'écrie : « Souviens-toi du poteau et des verges. »
lies nètes sauvages ont des tanières et les maîtres du monde n'ont pas de toit* — La
loi agraire étant tombée en oubli, Tibérius Gracchus, tribun du peuple, entreprit de la renouveler. « Quoi ! s'écriat-il, les bêtes sauvages ont des tanières, et ceux qu'on appelle les maîtres du monde n'ont pas de toit pour leur demeure, pas un pouce de terre pour leur sépulture ! » Son éloquence entraîne l'assemblée et la loi est renouvelée.
On ne saurait perdre son royaume plus gaî nient. — Charles VII était peu , touché de l'état malheureux où se trouvait la France, et des circonstances qui la menaçaient d'une domination étrangère. Il recherchait les plaisirs. Un chevalier, La Hire, étant venu à la cour pour lui rendre compte d'une affaire importante, le trouva occupé des apprêts d'une fête. Charles lui demanda , son avis sur ces dispositions : « Je pense, répond La Hire, qu'on ne saurait perdre son royaume plus gaîment. »
«le crois que vous êtes fou! — Les charmes d'Henriette d'Entraigues firent une telle impression sur Henri IV, qu'il lui écrivit une promesse de mariage signée de sa main ; il la montra à Sully ; ce courageux ami prit le papier et le mit en pièces. « Ventre saint Gris ! je crois que vous êtes fou ! a dit le monarque. « H est vrai, sire, je suis fou, et je voudrais être si fou que je fusse le seul en France. » Sully craignit une disgrâce, mais quelques jours après il fut créé grand maître de l'artillerie. « J'aimerais mieux, disait Henri, perdre dix maîtresses qu'un serviteur comme Sully. »
Il en a abattu trois d'un seul coup. —
Charles XII, roi de Suède, se trouva, dès l'âge de quinze ans, maître d'un puissant royaume. Trois puissances se liguèrent contre lui, comptant tirer avantage de sa jeunesse: le Danemark, la Pologne, la Russie. Charles les attaqua toutes les trois l'une après l'autre avec le plus grand succès. Il gagnar la bataille de Riga. C'est à cette occasion qu'il fit frapper une médaille avec cette inscription: « Très uno contudit ictu (il en a abattu trois d'un seul coup.) »
Vous ne périrez pas, Pierre est avec tous.
— La vraie force d'âme se révèle en présence du danger, et quelquefois inspire un mot sublime qui suffit pour le vaincre. Pierre le Grand, traversant le lac Ladoga, rendit le courage aux matelots par ces paroles.
Je foule aux pieds le faste fie Platon* —
Un jour, le sophiste Diogène entra chez Platon, se mit à deux pieds sur un beau tapis, en disant: « Je foule aux pieds le faste de Platon. » — u Oui, répondit celui-ci, mais par une autre sorte de faste, n
I/honime de Platon. — Platon ayant ainsi défini l'homme « un animal à deux pieds sans plumes, Diogène jeta au milieu de l'Académie un coq plumé, en s'écriant: « voilà l'homme de Platon. » Aussi ce philosophe disait-il de Diogène : u c'est un Socrate fou. » Platon en définissant ainsi l'homme aurait dû ajouter « et inconséquent. >•
Bizarrerie sur le nombre quatre. — Ce nombre a beaucoup de rapports avec les usages. Il y a les quatre points cardinaux — les quatre vertus — les quatre temps — les quatre quarts de la lune — les quatre saisons — les quatre figures de la contredanse — les quatre règles de l'arithmétique — les quatre conjugaisons. — L'olympiade était de quatre ans. — Au Wisth il faut être quatre. — Les parties les plus intimes se font en quatre personnes, et les choses les plus importantes se combinent entre quatre yeux. — Les cartes ont quatre signes divers, et sont divisées en quatre parties égales. — L'heure se divise en quatre quarts. — Une grande partie d'animaux ont quatre jambes. — Dernièrement on a créé en France une pièce de monnaie de quatre sous, qui est vieille en Piémont, et anciennement le napoléon d'or en valait quatre d'argent; et avant tout cela il y eut les quattrini qui proverbialement indiquent en général toutes les monnaies.
— Nous avons quatre évangélistes (1) et les quatre évan-
(1) St-Mathieu, St-Marc. St-kuc, St-Jean.
giles. — Il y a quatre grande prophètes: Jérémie, Ezéchiel, Isaïe, David. — Les quatre grands poëtes italiens sont: Dante, Tasse, Arioste, Pétrarque. — À la Havane pour fusiller un homme on tire quatre coups. — Un prisonnier est mis entre quatre murailles, et cela se dit également d'un moine, d'une religieuse, bien qu'ils en aient plus de quatre. — Les morts sont portés par quatre personnes. — Les moutons, les bœufs, etc., se mettent par quartiers, ou en quatre parties. — On dit : je m'explique en quatre paroles, j'ai fait un quatrain. — On dit manger comme quatre, faire le diable à quatre, se mettre en quatre pour servir quelqu'un. — Les quatre élémens et les quatre parties du monde ont seuls depuis peu laissé le nombre quatre en arrière. — La noblesse se juge par quartiers, et dans plusieurs endroits le blé se vend par quartères. — Une maison et une ville se divisent par quartiers. — On dit aussi : je vais faire quatre pas, je vous rejoins en quatre sauts. — S'il y a eu des triumvirs, il y a eu aussi des quatrumvirs. — Lazare, le seul homme vraiment ressuscité, selon l'écriture sainte, resta mort pendant quatre jours. — Les princes ont souvent quatre chevaux à leur voiture. — Les chanteurs et les danseurs apprécient beaucoup le nombre quatre, parcequ'on les paie par quarts.
Mais malheureusement le nombre quatre a aussi son mauvais côté: la fièvre quarte, par exemple. Si l'on voulait recueillir toutes les bonnes et mauvaises qualités de ce nombre, il y aurait de quoi écrire non seulement les quatre pages d'un journal, mais bien un volume in-4°.
fSaiseï* ^amourette. — A la suite de la fuite de Louis XVI à Varennes, qui divisa la France en deux camps, la guerre civile paraissait imminente. L'évêque constitutionnel de Lyon, Lamourette, fit entendre des paroles de paix et d'union à l'Assemblée législative en 1792, et tenta d'opérer un rapprochement entre le côté droit et le côté gauche. Toutes les divisions semblèrent appaisées, les députés s'embrassèrent. Mais trois jours après les partis étaient plus ennemis que jamais, et l'Assemblée prononçait la formule : « Citoyens, la patrie est en danger ! »
Les accolades fraternelles provoquées par le discours de Lamourette sont restées célèbres sous le nom de baiser Lamourette, et ces mots ont passé dans la langue pour désigner une réconciliation éphémère et peu sincère.
Lamourette périt sous la hache révolutionnaire dix huit mois après.
Ce baiser est une nuance du dicton suivant.
Ah ! le bon billet cju'a lia Châtre ! — La décence ne nous permet pas de donner ici l'anecdote qui a donné naissance à cette expression de la fameuse courtisanne, Ninon de Lenclos, à IL de La Châtre, tant répétée, et dont on a trop abusé dans ces derniers temps.
Ayez dans les mains un billet sans valeur, un engagement peu sérieux, et Ton dira pour caractériser votre situation: « Ah! le bon billet qu'a La Châtre! *
Ce mot plaisant fit fortune, et plus tard Voltaire s'en servit avec succès dans sa comédie La Prude.
Prendre la lune avec les dents. — Essaiet-on de faire quelque chose de bien difficile, c'est vouloir prendre la lune avec les dents. Mme de Sévigné a employé cette expression. Le proverbe « Dieu garde la lune des loups, » vient de ce que les loups hurlent à la lune sitôt qu'elle paraît, et semblent vouloir la prendre aux dents.
Je n'ai qu'à frapper du pied la terre pour en faire sortir des légions. — Ce mot présomptueux et qui marque en soi-même une confiance démésurée, a été prononcé par Pompée , au moment où on lui conseillait de prendre des mesures contre César, qui se préparait à passer le Rubicon. En effet, si jamais il a été permis à un homme d'avoir cette aveugle confiance dans sa fortune, c'est à celui qui a été surnommé le Grand, l'heureux Pompée. Un bonheur constant avait toujours favorisé toutes ses opérations. Mais il devait rencontrer dans César un rival redoutable, et l'enchaînement de ses prospérités allait enfin se briser. À peine le vainqueur des Gaules a-
vait-il franchi le Rubicon que Pompée, désespérant de la défense de Rome, s'enfuyait à Brindes.
J'en appelle à Philippe à jeun. — On a recueilli sur le roi de Macédoine des paroles et des actions qui peignent son caractère, son esprit, ses vertus et ses vices. Un esclave était chargé de lui dire chaque matin, à son réveil: Philippe, souviens-toi que tu es mortel! Un jour une femme vint lui demander justice au sortir d'un long festin, et fut condamnée: « J'en appelle à Philippe à jeun » dit-elle. — Le roi, examinant de nouveau l'affaire, reconnut l'injustice de son jugement et la répara aussitôt. On dit quelquefois: « J'en appelle à Philippe mieux informé. »
JFe ite me sens point Messe. — Cette belle parole est digne de celui qui, le premier, devait faire monter la religion chrétienne sur le trône des Césars. À cette époque Constantin flottait entre le catholicisme et les sectateurs d'Arius. Ces derniers, furieux de ce que l'empereur n'embrassait pas leurs opinions, brisèrent ses statues. Ses courtisans lui conseillaient la vengeance. Alors l'empereur se tâtant la tête et les joues dit: « Pour moi, je ne me sens aucune blessure. »
Je porte tout avec moi. — Priène, patrie du philosophe Bias, un des sept sages de la Grèce, ayant été assiégée par les généraux de Cyrus, tous les habitants s'enfuirent, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. On s'étonnait de l'insouciance du philosophe, qui ne faisait aucun préparatif de départ. « Je porte tout avec moi, » répondit-il : donnant ainsi à entendre qu'il n'était point attaché aux biens périssables, et qu'il regardait comme ses biens les .plus précieux sa sagesse et le trésor de sa pensée.
«le prends mon bien partout o 11 je le trouve.
— Les comédies de Molière sont et resteront le plus grand monument de la littérature française, l'éternel honneur du siècle et du pays qui les ont vues naître. Personne n'est
descendu plus avant que lui dans le cœur humain. Il n'y a pas de vice, de travers, de ridicule auxquels il n'ait au moins touché, sur lesquels il n'ait laissé l'empreinte de sa main puissante. On comprend qu'une pareille supériorité ait éveillé l'envie. On a tenté d'amoindrir sa gloire en recherchant les sources où il avait puisé, en faisant voir qu'il s'était approprié tantôt une idée, tantôt un caractère, tantôt une scène. Soit, mais toutes ces richesses étaient enfouies, méconnues, méprisées, sans valeur. Keprocheraiton à un alchimiste d'avoir ramassé dans la rue un morceau de plomb pour le changer en or? Molière, comme Virgile, a su tirer des perles du fumier de ses devanciers. C'était un observateur protond, sans cesse aux aguets, toujours à la piste de la vérité dans ses ardentes recherches. Il furetait les livres italiens et espagnols, romans, recueils de bons mots, etc.; puis quand il avait trouvé un trait heureux, une idée neuve, une situation comique, un caractère ridicule, il s'emparait de ces richesses, les façonnait, les pétrissait, les frappait à l'empreinte indélébile de son originalité et de son génie, et répondait à ses envieux et à ses détracteurs par cette phrase restée proverbiale: « Je prends mon bien partout où je le troûve. »
Jérémiades, lamentations de Jérémie. —
Jérémie, l'un des quatre grands prophètes, vivait à Jérusalem à l'époque où cette malheureuse cité, jadis la maîtresse des nations, constamment menacée par les rois d'Assyrie, avait perdu toute son ancienne gloire. Le prophète, au milieu d'une population indifférente et corrompue, ne cessait de lui rapprocher ses crimes, et de lui prédire des malheurs prochains et inévitables. Son éloquence est forte, énergique; ses images sont vives, sensibles et frappantes. Ses accents s'élèvent au sublime. Assis sur les ruines de Jérusalem, il exhale ces lamentations qui sont les pages les plus admirables de l'Écriture, et que l'Église psalmodie sur un mode si triste aux jours de la semaine sainte. — Les accents éloquents de Jérémie n'ont pu échapper à ces interprétations où l'ironie se mêle au plaisant, et le mot Jérémiades sert à désigner les plaintes froides et même
ridicules que Ton fait entendre à propos de choses qui n'ont qu'une importance secondaire.
Une traduction en vers des Lamentations de Jérémie, par Lefranc de Pompignan, fut pour Voltaire l'occasion de ses plus mordantes épigrammes:
Savez-vous pourquoi Jérémie A tant pleuré pendant sa vie?
C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour Lefranc le traduirait.
Je suis citoyen romain. — À Athènes, le citoyen était celui dont le père et la mère l'avaient été euxmêmes. Nul homme né dans la servitude ne pouvait devenir citoyen. À Sparte, l'étranger n'en acquérait le titre dans aucun cas. À Rome les patriciens composaient seuls la cité primitive. Sur la fin de l'empire, le titre de citoyen était encore d'un prix inestimable; c'était une sorte de palladium de la liberté et de la dignité individuelles, et les attaques dirigées contre un citoyen romain étaient ressenties par le peuple tout entier, extrêmement jaloux des prérogatives attachées à ce titre. — Mais les meilleurs choses ont leurs abus. Après l'événement de 89 on abusa étrangement du titre de citoyen ; ce qui fit dire à l'un des poètes les plus spirituels de ce temps :
Je hais la servitude,
Mais je sais compatir à la vieille habitude : De la déraciner s'il n'est point de moyens, Appelons-nous messieurs et soyons citoyens.
«le voudrais ne pas savoir écrire. — Néron élevé par Sénèque et Burrhus, deux des plus sages romains de ce siècle, fut loin d'annoncer dans sa jeunesse les penchants sanguinaires qui en ont fait le type de la cruauté. Il parut vouloir consoler les romains du règne de Tibère. Il voulait prendre Auguste pour modèle. Un jour qu'on lui présentait à signer la sentence qui condamnait à mort un criminel: « Je voudrais, dit-il, ne pas savoir écrire. »
•le voudrais que le peuple romain n'eût qu'une tète, pour l'abattre d'un seul coup*
— Paroles de Caligula dont les folies sanguinaires lui
ont mérité d'être compté parmi les monstres qui déshonorèrent la pourpre impériale.
JFob sur son fumier. — Il y avait au pays de Hus, en Idumée, un homme simple et droit, craignant Dieu, et fuyant le mal; il s'appelait Job. Il était très riche. Satan obtint du Seigneur la permission de soumettre Job aux plus rudes épreuves et de lui faire tout souffrir. D'abord il perd ses nombreux troupeaux, sa maison est détruite; et Job bénit Dieu. Le malheureux se voit couvert de plaies hideuses, sur un fumier; sa femme, ses amis lui adressent des reproches sanglants. Job prend Dieu à témoin de son innocence. L'Éternel, satisfait de sa résignation, le guérit et lui rend au double les biens qu'il a perdus. — Le fumier de Job, sa résignation, les railleries de sa femme, les invectives de ses amis ont passé dans la langue et donnent lieu à de fréquentes allusions.
Jonas dan» le ventre tle la baleine. — C'était l'un des douze petits prophètes. Un vent furieux mit en danger le vaisseau phénicien sur lequel il se trouvait. Les matelots tirèrent au sort pour savoir celui qui appelait sur leurs têtes la colère du ciel. Le sort tomba sur Jonas. Il fut donc jeté à la mer. Un monstre marin, dit l'Écriture, suivait le vaisseau et engloutit le prophète. Au bout de trois jours le poisson vomit Jonas sur le rivage. Alors il remplit la mission dont Dieu l'avait chargé. — Jonas, enfermé pendant trois jours dans le ventre d'une baleine, est considéré comme la figure de J.-C. enfermé dans le tombeau, et qui en sort glorieusement le troisième jour.
Josué arrêtant le soleil. — Pour achever une victoire des Israélites contre les troupes du roi de Jérusalem et de quatre rois amorrhéens, les princes alliés furent taillés en pièce. Cette parole de l'Écriture, en contradiction avec l'astronomie, a servi de texte à d'âpres disputes entre les savans et les théologiens. Mais aujourd'hui le mouvement diurne de la terre ne froisse plus les
esprits les plus orthodoxes, et au lieu de susciter des controverses passionnées comme au temps de Galilée, il ne donne plus matière qu'à de spirituelles reparties.
«Jugement de Salomon. — Il est resté célèbre. Deux femmes se présentèrent devant son trône en réclamant sa justice. Elles habitaient le même appartement et" avaient chacune un enfant nouveau-né ; l'un étant mort au milieu de la nuit, sa mère le mit à la place de l'autre enfant, qu'elle prit pendant que sa compagne dormait. Le matin, l'autre mère ayant aperçu à côté d'elle un cadavre, reconnut bientôt que ce n'était pas celui de son fils. De là une contestation entre ces deux femmes. Il était difficile de décider dans un pareil différend. Salomon se fit apporter une épée et commanda à l'un de ses gardes de couper en deux l'enfant vivant, et d'en donner la moitié à chacune. La fausse mère approuva cet arrêt; mais la véritable, sentant ses entrailles émues de tendresse, s'écria tout en larmes: « Donnez à celle-ci l'enfant vivant et ne le tuez pas. » Alors, Salomon, suffisamment éclairé par ce cri de la nature, prononça sa sentence: « Voici, dit-il, la véritable mère; qu'on lui rende son fils! »
«Jusque* à quand, Catilina, afin seras- tu de notre patience? — Catilina était devenu le centre de tous les débauchés, de tous les jeunes patriciens perdus de dettes et de vices, enfin de tous ceux qui espéraient rétablir leur fortune sur les ruines de Rome. Il résolut, au moyen d'une conspiration, d'égorger les consuls, une partie des sénateurs, et de s'emparer du pouvoir. C'en était fait de Rome, si une femme, Fulvie, n'eût tout découvert à Cicéron. Celui-ci fit alors lancer le fameux décret: « Caveant consides » que l'on rendait dans les jours de crise et de danger. La terreur était dans Rome. Catilina, croyant se sauver à force d'audace, osa se présenter au milieu du sénat. C'est alors que Cicéron l'accabla de toutes les foudres de son éloquence et le démasqua dans sa première Catilinaire, qui commence par cette fameuse apostrophe: « Jusques à quand n
Le jusques à quand de l'orateur romain n'a pas échappé à l'usage plaisant qu'on fait en général de ces mots qui rappellent des circonstances solennelles. C'est dans ces contrastes que se plaît à briller l'esprit français.
lie Labarimi. — Était une sorte de bannière que l'on portait à la guerre devant les empereurs romains. Cette enseigne était formée d'une longue pique traversée à une certaine hauteur par un bâton, d'où pendait une banderolle de pourpre richement brodée d'or, et ornée de pierreries. Elle était surmontée de l'aigle romaine. Après sa victoire sur Maxence, Constantin le Grand remplaça l'aigle par la croix, et y fit broder le monogramme du Christ avec ces mots : u Tu seras victorieux par ce signe ; in hoc signo vinces. » La légende raconte qu'au moment où Constantin allait marcher contre Maxence , une croix de feu parut dans le ciel, entourée de cette inscription: in hoc signo vinces. — Le labarum était considéré comme le palladium de l'empire ; la garde en était confiée, dans les batailles, à cinquante soldats d'élite, qui, par suite d'idées superstitieuses, passaient pour invulnérables.
laissez faire, laissez passer. — C'est un a-
xiome en économie politique. On l'attribue à Quesnay, médecin et agronome sous Louis XV, et chef de l'école des économistes français, dits physiocrates. Parmi les réformes qu'il proposait, on cite l'abolition des corvées, la libre circulation des grains, la suppression des douanes. Cette formule des physiocrates ou économistes du siècle dernier exprime donc la liberté du travail en opposition avec les entraves des corporations et de la réglementation abusive (laissez faire); elle signifie aussi la liberté du commerce ou des échanges aux frontières de provinces et des États (laissez passer).
Cette maxime a souvent servi à qualifier, en politique, tout système qui borne son action à un rôle passif ennemi de toute intervention, en un mot, qui nie la solidarité entre le peuples.
Ces quatre mots ont été souvent une arme redoutable
'entre les mains de l'opposition contre le gouvernement de Louis Philippe (*).
Passez passer la justice du roi. — Pendant la minorité de Charles VI, les factions divisaient et déchiraient la France; la misère du peuple, la tyrannie des grands provoquèrent des insurrections de toutes parts. On se soulevait contre la noblesse. On faisait jeter chaque nuit à la rivière un certain nombre de révoltés cousus dans des sacs, sur lesquels on avait mis cette inscription : * Laissez passer la justice du roi. »
lie lion. — Le nom de lion, appliqué à une partie de la jeunesse française, s'est tellement vulgarisé, que je crois inutile d'entrer dans de longues explications pour le faire adopter à mes lecteurs comme signifiant autre chose que l'hôte terrible des forêts, ou l'esclave obéissant de Melli Carter, Van Amburgh, Charles, Smith, etc. ces habiles dompteurs des bêtes féroces.
Mais quelle est cette autre chose? On en a bien, en général, une idée vague et qui suffit à la conversation ; on sait que la race à laquelle le lion appartient a toujours vécu en France sous divers noms: ainsi le lion s'est appelé autrefois raffiné, muguet, homme à bonnes fortunes, roué ; plus tard: muscadin, incroyable, merveilleux, et, dernièrement enfin, dandy, fashionable, petit crevé, gommeux, <ïocodés; aujourd'hui c'est lion qu'on le nomme.
Origine du mot truffe. — Le mot français truffe -est dérivé du verbe gaulois truver, treuver, aujourd'hui trouver. La Fontaine, dans sa fable le Gland et la citrouille, & employé le vieux verbe treuver:
Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet univers, et l'aller parcourant, Dans les citrouilles je la treuve.
(*) Voir pour plus de détails la 7me édition du Traité d'économie politique de M. Joseph Garnier, secrétaire perpétuel de la Société d'économie politique de Paris, membre de l'Institut, Sénateur, professeur à l'École nationale des ponts et chassées, directeur du Journal des Économistes.
Ronsard dit encore dans la deuxième ode de son 2e chant r
De son doux nectar j'abreuve Le plus grand roi qui se treuve.
La dénomination de truffe exprime donc une trouvaille, unfruit fortuit.
C'est un pauvre Itère* — Le mot hère ne s'emploie jamais que précédé de l'adjetif pauvre. Ménage le fait venir de l'allemand kerr qui signifie seigneur. On aurait dit, par dérision: c'est un pauvre hère, pour dire c'est un pauvre seigneur.
lie sport. lie Joeltey-club. Courses au elociter. Sportmeii. Gentlemen rlders. — En tête des importations d'Outre-Manche devait nécessairement figurer celle du sport, qui suffit à occuper la vie tout entière des gentlemen d'Outre-Manche, qui est pour eux une source intarissable de jouissances, de bras et de jambes cassés. Sport est un de ces mots complexes et collectifs qui renferment dans leurs flancs plusieurs significations diverses. Il signifie tout-à-la fois courses de chevaux, courses au clocher (steeple chase) (*), courses d'hommes, chasses à tir et à courre, tir aux pigeons, attelages de chevaux, combats de chiens, de coqs, de rats, de boxeurs, tours de forces nautiques, paris de toute espèce et généralement tout ce qui peut fournir l'occasion de déployer de l'adresse, de l'intrépidité et surtout du faste.
L'établissement d'un Jockey-club français à l'instar du Jockey-club anglais était une conséquence naturelle de l'invasion des goûts du sport. C'est en 1833 que fut fondée cette société hippique aujourd'hui si célèbre. Lord Henri Seymour était au nombre des fondateurs. On dit Jockeyclub, bien que le véritable nom de la société soit : u Société d'encouragement pour l'amélioration des chevaux en France. » Le duc d'Orléans, fils aîné du roi Louis Philippe, accepta la présidence et bientôt il réunit le monde
(*) Une grande dame de Paris s'est attirée d'innombrables moqueries pour avoir prononcé ces -mots: u sept petites chaises! n
élégant; aussi l'appela-t-on le Club des Lions. Il forme aujourd'hui un corps privilégié de fait, si non de droit. Il tient à la fois à la Cour, à la banque, à la chambre des députés, à la presse, à tous les boudoirs de la capitale, à -la^ diplomatie, à l'opéra. Il est si bien un pouvoir dans l'État, qu'il a un journal à lui, lequel prend le titre de bulletin officiel. Le système des incompatibilités existe au Jockey-club. Le négociant, l'artiste, le littérateur, l'agent de change sont frappés d'exclusion. Sauf ces cas, il se règle plutôt sur les considérations personnelles que sur les positions sociales, dans le choix de ses membres tom jeunes gens de 25 à 68 ans. De hauts et graves fonctionnaires ont ambitionné le titre de membre de cette société. Pour certains, il a été plus difficile d'entrer au Jockey-club qu'à l'Académie ou que d'être nommé pair de France.
Ce Club se distingue par un luxe de bon goût. On s'y livre à de joyeuses et piquantes causeries sur tous les sujets à Tordre du jour. Il intervient puissamment dans les nominations aux emplois publics. Une apostille du corps hippique est souvent plus influente que celle du parlement. La diplomatie est particulièrement de son ressort. S'il commençait sa carrière à cette époque, M. de Talleyrand se ferait recevoir au Jockey-club. Fondé spécialement pour l'amélioration des chevaux en France, il ne reconnaît, n'estime et n'emploie que les chevaux anglais. Il se montre anglomane partout. Sa langue ressemble beaucoup à l'ancienne langue anglo^normande, composée moitié de français et moitié d'anglais. Tout ce qui tient à la fashion, au sport, au turf (hippodrome), est designé par les noms anglais. Il a tenté d'introduire en France tous les usages des gentlemen-riders ou sportmen (gentilshommes cavaliers) d'Outre- Manche : mais jusqu'ici le bon sens du public français n'a pu comprendre l'utilité, le but, le charme de cet exercice cle casse-cou, de ces chûtes fangeuses ou sanglantes de chevaux et de cavaliers qu'on appelle steeple-chase (courses au clocher) où se font tant de paris excentriques. Qui nous délivrera de l'anglomanie?
Il crie comme l'anguille de jfleluit avant qu'on l'écorche. — Voilà ce qu'on dit proverbialement de quelqu'un qui s'épouvante sans raison, s'effraie avant le danger, crie avant d'avoir aucun mal. Dieu a accordé la parole, manifestée d'une manière plus ou moins intelligible, à presque tous les animaux ; il l'a refusée aux poissons. Les poissons souffrent et sont heureux en silence. Quand on les torture, ils expriment leurs douleurs par des contractions parfois très violentes, mais ils restent muets. L'anguille donc ne crie pas, même à Melun, même quand on l'écorche, et à plus forte raison quand on ne Fécorche pas. L'anguille de notre proverbe n'est donc pas une anguille. On prétend que c'est un habitant de Melun, chargé, dans les temps des mystères, de représenter le personnage de Saint-Barthélemy, qui, comme on sait, fut écorché vif. Soit qu'il n'eût pas toute la force d'âme nécessaire pour jouer un pareil rôle, soit qu'il ne fût pas à la réplique, ce Melunois, nommé Languille, se serait mis à crier bien avant qu'il fût question de lui faire subir son supplice.
Cette origine n'est pas bien certaine; on n'est plus à croire qu'il s'agit d'un nommé Languille, natif de Melun. Ce qu'il y a de probable, c'est qu'il ne faut voir là qu'une allusion au cri des marchandes de poissons, vendant toutes fraîches, avant de les écorcher, les anguilles si renommées de Melun. Anguille de Melun, avant qu'on Vêcorclie! crientelles de leur plus forte voix ; et il n'en fallut pas d'avantage pour que le peuple imaginât ce dicton.
Égérie. — Numa Pompilius, deuxième roi de Rome, persuada aux Romains qu'il recevait les inspirations de la. nymphe Égérie, visible pour lui seul au fond d'un bois sacré. Aujourd'hui, le nom d'Égérie se donne familièrement à une femme dont on prend les conseils, dont on suit les avis.
]jes pantoufles tl'Empédoele. — Ce célèbre philosophe florissait l'an 450, av. J.-C. Il avait des connaissances très étendues. On le croyait versé dans la magie. H se précipita dans la bouche brûlante de l'Etna, afin que,
ne retrouvant aucun vestige de son corps, on le crût remonté dans les cieux. Mais le perfide volcan revomit ses sandales intactes. D'autres disent que le philosophe, ne pouvant comprendre les merveilles du mont Etna, se jeta dedans par une vanité ridicule « et, trouvant l'action belle, dit La Fontaine, de peur d'en perdre le fruit dans l'esprit de la' postérité, il laissa ses pantoufles au pied du mont, n
Encore une victoire pareille, et nous sommes perdus. — Pyrrhus, roi d'Épire, était le prince le plus vaillant, mais le plus aventureux de tous ceux qui prétendirent à l'héritage d'Alexandre. Il passa toute sa vie à gagner et à perdre des couronnes. C'est après la bataille d'Asculum, où le succès fut chèrement acheté, qu'il fit cette spirituelle réponse à ceux qui le félicitaient.
Eponine et Sabinus. — Éponine était femme du gaulois Sabinus, qui entreprit d'affranchir la Gaule du joug des Eomains. Ayant été vaincu, il incendia sa maison et répandit le bruit de sa mort. Du fond d'un souterrain, il fit savoir a sa femme le secret de son existence. Cette épouse héroïque alla s'enfermer avec lui pendant neuf ans. Sabinus, livré à Vespasien, fut envoyé au supplice. Sa femme ne voulut pas lui survivre. On la cite comme un martyre de l'amour conjugal.
Srostrate. — Le temple de Diane à Éphèse était une des sept merveilles du monde. Érostrate, voulant se rendre immortel, incendia cette merveille, la nuit même de la naissance d'Alexandre, l'an 356 avant J.-C. Les Éphésiens indignés décrétèrent, sous peine de mort, de prononcer le nom de cet insensé: c'était le meilleur moyen de lui assurer l'immortalité.
Esclave suivant le citai* du triomphateur»
— Le triomphe était une des plus grandes solennités de l'ancienne Rome, et la plus brillante récompense qu'elle accordait à ses généraux victorieux. Pour rabattre un peu l'orgueil qu'une teile cérémonie aurait pu inspirer au triom-
phateur, un esclave placé derrière lui sur le même char, lui répétait: « Souviens-toi que tu es homme; prends garde de tomber. "Au milieu des énivremens de la gloire ou de la fortune, auxquels la faiblesse humaine s'abandonne si facilement, on trouverait souvent l'occasion de remplir le rôle de l'esclave romain.
Et moi, suis-je sur un lit de roses ? — La
mort de Guatimozin, dernier empereur du Mexique, est une des barbaries les plus révoltantes qui aient souillé l'établissement de la domination espagnole au Mexique. Soupçonné d'avoir fait jeter dans le lac de Mexico les trésors de son oncle l'empereur Montezuma, le cruel Fernand Cortez le fit mettre à la torture, enduit d'une couche d'huile et étendu sur des charbons ardents, ainsi que son premier ministre. Vaincu par la douleur, celui-ci semblait demander à son maître, par un regard suppliant, la permission de révéler le secret qu'exigeait l'avidité des bourreaux: « Et moi, lui répondit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses? » Le favori expira. L'infame Cortez, honteux de cette horrible scène, fit cesser le martyre de sa victime. Mais quelques jours après, sur le vague soupçon que ce prince avait formé le projet d'exciter ses anciens sujets à prendre les armes, il le fit pendre à un arbre. Le nom de Guatimozin est resté cher aux Mexicains, et sa courageuse réponse est devenue proverbiale pour faire entendre à quelqu'un qu'il n'est pas le seul à supporter les ennuis, les fatigues, la responsabilité d'une commune entreprise.
Et pourtant elle tourne! — Galilée est la grande gloire scientifique de l'Italie. Suivant Copernic et contrairement à Ptolémée, il a fait du soleil le centre immobile de notre système planétaire. Cette doctrine était en contradiction avec plusieurs passages de l'Écriture ; il fut dénoncé à la Sainte Inquisition et mandé à Rome. La science a eu ses martyrs comme la foi; mais Galilée fut forcé à faiblir à la dernière heure et à consentir à humilier son génie devant les préjugés de ses contemporains. Le 22 juin 1633, il prononça son abjuration, à genoux, en présence
des cardinaux inquisiteurs. La formule qui lui fut imposée est un des monuments les plus curieux de l'ineptie humaine : « moi, Galilée, âgé de 70 ans, sur les saints évangiles que je touche de mes propres mains... j'abjure, je maudis et je déteste l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre. » En se relevant, après l'accomplissement de ce sacrifice, Galilée, entraîné par la révolte intérieure de ses convictions, frappa du pied la terre et murmura avec une énergie contenue: « Eppur si muove! » Cette protestation traversera les siècles comme le cri de la vérité opprimée, et déposera 'éternellement contre l'ignorance et la persécution.
Faites des perruques, maître André. — Un
perruquier, nommé André, s'avisa de faire une tragédie en cinq actes et en vers, ayant pour titre : Le tremblement de terre de Lisbonne, Il envoya sa pièce à Voltaire, qu'il appelait mon cher confrère. Le grand poëte s'amusa beaucoup de cette singulière et bouffonne confraternité. Il répondit à son cher confrère une longue lettre ne renfermant que ces mots cent fois répétés: « Maître André, faites des perruques; faites des perruques, toujours des perruques et rien que des perruques. «
Cette spirituelle réponse fit dire à maître André que M. de Voltaire vieillissait, car il commençait à se répéter. Quarante ans après, un directeur facétieux, ayant fait jouer cette pièce sur un théâtre des boulevards à Paris, elle obtint un immense succès de bouffonnerie. — Cette phrase : faites des perruques, est devenue une des locutions les plus pittoresques de la langue.
lie fantôme de Brutus. — Après la mort de César, ses meurtriers furent obligés de fuir en Macédoine devant la colère du peuple soulevé par Antoine. Les triumvirs les poursuivirent avec des forces considérables. Avant la bataille qui devait décider du sort de la république, une nuit que Brutus veillait dans sa tente, il aperçut un fantôme qui lui dit : « Je suis ton mauvais génie , tu me re verras à Philippes. » En effet, la nuit qui précéda la bataille de Philippes, le même fantôme se présenta devant
Brutus sans prononcer une parole. Le lendemain la liberté romaine expirait dans les plaines de Philippes, et Brntus se donnait la mort en jetant ce cri de découragement: u Vertu, tu n'es qu'un nom ! »
Femme de liOtlt eliangée en statue de sel.
— Dieu ayant résolu de perdre Sodome et Gromorrhe, dont les crimes étaient montés à leur comble, envoya deux anges vers Loth pour l'engager, lui, sa femme et ses deux filles, à abandonner ce pays maudit afin d'éviter le feu de la colère céleste. Les messagers divins emmenèrent la famille Loth, en lui défendant de regarder derrière elle. Au même instant une pluie de feu et de soufre anéantit les deux villes. Dans sa fuite, la femme de Loth, cédant à une curiosité fatale, se retourna et fut changée aussitôt en statue de sel. La désobéissance de la femme de Loth et son châtiment son devenus un texte de plaisanteries que rend inépuisable la curiosité féminine.
Festin de Balthazar. — Hlané, Tliécel, Phares. — Cyrus , roi des Perses , assiégeait Babylone à la tête d'une armée formidable; Balthazar se riait des vains efforts de son ennemi, et oubliait dans les festins l'ennui d'un long siège. Une nuit, dans une des ces orgies, il se fit apporter, par une forfanterie d'impiété, les vases sacrés que Nabuchodonosor avait enlevés au temple de Jérusalem. Cette profanation était à peine commise que l'impie monarque vit avec épouvante une main qui traçait sur la muraille, en traits de flamme, des caractères mystérieux. Le prophète Daniel put seul les lire : Manê, Thécel, Phares, et les expliquer à Balthazar: « Dieu a compté le jours de ton règne , et il en a marqué la fin ; tu as été mis dans la balance, et tu as été trouvé trop léger ; ton royaume sera partagé. » La même nuit Cyrus entra dans Babylone, Balthazar fut tué, et la Babylonie réunie à l'Empire des Perses. Par allusion, on appelle « festin de Balthazar « toute orgie bruyante, tout repas copieux et prolongé.
lies fils de Crésus. — La puissance de l'amour filial ne s'est jamais manifestée d'une manière plus éclatante que dans l'épisode suivant. Après la bataille de Thymbrée, Cyrus s'empara de Sardes, capitale de la Lydie. Dans le sac qui suivit la prise de cette ville, un soldat avait déjà l'épée levée sur la tête du roi Crésus, qu'il allait immoler à sa fureur, lorsque le fils de ce prince, qui avait perdu l'usage de la parole depuis plusieurs années, transporté de tendresse et d'effroi , s'écria par un effort surhumain qui rompit tout-à-coup le lien de sa langue: « Soldat, ne tue pas Crésus. » On fait allusion à ce miracle de l'amour filial dans les situations violentes où l'impétuosité d'un sentiment enfante des choses extraordinaires et presque surnaturelles.
Fuir en Partne. — Déeoelier une flèehe de Partlte. — Les Parthes étaient renommés comme cavaliers. Jamais ils n'étaient plus redoutables que lorsque , simulant une fuite, ils décochaient par dessus l'épaule leurs flèches à l'ennemi qui les porsuivait: aussi leur retraite était-elle plus meurtrière qu'une attaque. Cette fuite, qu'ils effectuaient toujours après leur première décharge, était une ruse de guerre qui a donné lieu au proverbe : « fuir en Parthe » c'est-à-dire en portant à son ennemi de cruelles atteintes ; « décocher une flèche de Parthe » c'est-àdire lancer, en se retirant, un trait, un mot qui va droit au cœur.
Foi qui transporte les montagnes. — J.-C.
a dit à ses disciples : « Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé , vous diriez à cette montagne : passe d'ici là, et elle passerait, et rien ne vous serait impossible » (Saint-Mathieu, chap. 17). Ce mot profond de J.-C. ne doit s'entendre qu'au figuré ; la foi la plus absolue , la plus enthousiaste, n'ébranlerait point un grain de sable, parce qu'aucun rapport sympathique ne peut s'établir entre la matière brute et la volonté. J.-C. a voulu dire que, dans l'ordre moral et intellectuel , c'est la fois qui produit les grandes choses, qui opère les prodiges. C'est à la lueur
de cette foi que Christophe Colomb apercevait les visages inconnus d'un nouveau monde : et c'est encore elle qui a fait pousser à Galilée ce cri sublime : « et pourtant elle tourne ! »
Club. — Le club joue un grand rôle, surtout en Angleterre, dans les mœurs de la société moderne. Le mot anglais club signifiant bâton, massue, on en a conclu qu'il avait été choisi comme symbole de la force qu'une assemblée tire de l'union de ses membres. En Angleterre, des réunions périodiques ou quotidiennes, connues sous le nom de clubs, ont lieu depuis longtemps dans toute les classes de la société. Mais en France tous les clubs ont été presque exclusivement des associations politiques. Le premier club fondé en France date de peu d'années avant la révolution. Il fut établi rue Saint Nicaise, en 1782. Les plus célèbres sont le club des Jacobins ; le club de Montrouge où figure Mirabeau ; le club des Feuillans , dont Lafayette était l'âme ; le club des Cordeliers, le plus célèbre après celui des Jacobins; le club de la Réunion, fondé par les Girondins ; le club des Enfans rouges, créé par Tallien ; le club des Enragés, les membres prenaient le nom de casse cous; le club de Clichy, dont le chef état Pichegru. La journée du 18 fructidor n'en laissa aucun debout.
La révolution de 1848 fit éclore les clubs par milliers, à Paris et dans les départements ; mais leur durée fut très éphémère. Depuis, il n'est plus toléré en France que des clubs non politiques.
A Londres, le chef de la maison n'est presque jamais chez lui ; il vit au club quand il est débarrassé du poids de ses affaires; c'est au club qu'il dîne, qu'il passe la soirée et la plus grande partie de la nuit; le club est devenu pour le Londonnien une nécessité impérieuse: la femme reste triste et délaissée au milieu de ses enfants, pendant que le mari va jouer, fumer et boire. Le club a tué la vie de famille dans toutes les grandes villes des trois royaumes.
En Angleterre, les intérêts matériels se groupent et s'associent avec une merveilleuse facilité. Qu'il s'agisse de canaux à creuser, de chemins de fer à construire, de colo-
nisations à établir, et aussitôt les capitaux abondent de toutes parts. On porte cet esprit de coopération plutôt que d'association véritable jusque dans les petites choses. Je citerai comme preuve à l'appui les clubs innombrables, palais magnifiques où se trouvent réunis tous les avantages matériels que peut procurer l'association des intérêts.
En général ces établissements sont d'une magnificence qui dépasse toute description. De vastes vestibules, de grands escaliers garnis de tapis, splendidement éclairés et chauffés par des bouches de chaleur, des salles basses ornées de tableaux, de fleurs, et conduisant à des jardins entretenus avec un luxe royal. Aux étages supérieurs, des salons de jeu, de conversation et de lecture; dans tous, des croisées s'ouvrant sur des terrasses où l'on se promène au milieu de caisses d'orangers, de myrtes, de grenadiers et de lauriers-roses. Les glaces y ont des dimensions colossales. Partout l'or flamboie. Chaque club possède une bibliothèque. Il y a aussi des salles de bains et des chambres à coucher où les membres du club peuvent passer la nuit s'ils sont trop fatigués ou trop échauffés par les vins spiritueux pour regagner leur demeure. A Londres, le club est l'endroit où l'on dîne le mieux. Le prix de ces repas est très modéré. Grâce à l'association, un gentleman dont la fortune est modeste peut mener une existence de grand seigneur. Chacun est là pour soi.
En résumé, les clubs rendent les Anglais plus personnels et plus égoïstes; ils parquent les hommes d'un côté et les femmes de l'autre ; ils tuent la famille. Pendant que le mari fait des dîners somptueux, boit des vins de luxe et perd son argent au jeu, la femme et les enfants dînent avec une pièce de bœuf qui dure toute la semaine.
lies ilotes servant à l'éducation des jeunes Spartiates. — A Sparte, les ilotes étaient au nombre de plus de cent mille. Ils faisaient les travaux les plus rudes. Rien de plus méprisable ni de plus méprisé qu'eux. On leur infligeait des coups, uniquemeut pour leur rappeler qu'ils étaient esclaves. Jamais le mépris de l'humanité ne s'était manifesté d'une manière aussi insul-
tante et aussi cruelle. Pour inspirer aux jeunes Spartiates l'horreur de l'ivrognerie, on forçait ces malheureux à s'enivrer, et l'on donnait en spectacle leur hideuse dégradation.
Ils chantent, ils paieront. — ^lazarinades.
— Le cardinal de Mazarin gouverna la France après le cardinal de Richelieu; c'était le renard succédant au lion. Aucun ministre n'a été aussi chansonné que lui; mais il était insensible. A chaque nouvel impôt il pleuvait des satires sur le Mazarin. Celui-ci, rassuré sur une opposition qui ne s'exhalait qu'en couplets satiriques, répondait alors avec insouciance : « ils chantent, ils paieront... » Ces pamphlets, appelés Mazarinades, forment un recueil de trente volumes.
Ils n'ont rien appris, rien oublié. — Pendant les vingt cinq années qui séparent 1788 de la Restauration, les idées, les mœurs, les institutions, s'étaient profondément modifiées en France. Les émigrés, rentrant à la suite de Louis XVIII, se refusaient à comprendre une transformation si complète, et revenaient avec toutes les illusions que des traditions séculaires avaient perpétuées au sein de la noblesse. Ils avaient dormi pendant un quart de siècle. Béranger chansonnait en 1816 ce sommeil ou plutôt ce réveil, dans le Marquis de Carabas. C'est à, M. de Talleyrand, au spirituel diplomate, qu'on attribue cette phrase originale, piquante, qui caractérise si bien cette négation des changemens accomplis.
Epiménide, philosophe crétois, était versé dans toutes les connaissances de l'antiquité. On a raconté sur cet homme célèbre une foule de fables absurdes. Fuyant la jchaleur du jour, il entra dans une caverne d'où il ne sortit qu'après un sommeil de cinquante sept ans. Son sommeil et son réveil ont passé en proverbe. On a comparé à Epiménide les émigrés, qui, à leur rentrée en France, ne tenaient aucun compte des changements accomplis pendant les années de leur exil, et dont on a dit: u Ils n'ont rien appris, ils n'ont rien oublié. »
Il y a des juges à Berlin. — Ces mots qu'Andrieux n'a fait que citer dans le charmant récit du Moulin du meunier Sans-Souci, puisqu'ils sont historiques, ont formé depuis une locution que Ton emploie lorsque la force prétend l'emporter sur le droit.
Montons au Capitole. — Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os. — Scipion l'Africain, le vainqueur d'Annibal, est accusé de concussion par deux tribuns ; il monte à la tribune, on croit qu'il va se défendre, on écoute : « Citoyens, s'écrie-t-il, à pareil jour, j'ai forcé la superbe Carthage à subir vos lois ; allons en rendre grâces aux Dieux tous ensemble au Capitole. » Tous les citoyens, même les deux tribuns accusateurs, le suivirent; et nos cœurs, dit Voltaire, le suivent encore. C'est que Scipion avait été sublime, et qu'il est donné au sublime de subjuguer tous les hommes. Mais ce mouvement oratoire ne pouvait se renouveler, d'autant plus que les immenses richesses du héros de Zama étaient contre lui une accusation permanente. Irrité de ce qu'il appelait l'ingratitude de ses concitoyens, il s'exila dans sa terre de Literne où il mourut après avoir ordonné de graver sur sa tombe ces mots amers : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os. »
Jaeob citez Labaii. — Jacob, chassé de la maison paternelle par Esaii, fut obligé de servir son oncle Laban pendant quatorze ans pour obtenir la main de sa fille Eachel. Cette longue attente est rappelée dans des circonstances analogues pour caractériser un désir ardent soutenu par la constance, la fidélité et le dévouement.
Jaeob luttant avec l'ange. — Jacob quitta la maisoq. de Laban. Ayant appris qu'Ésaii, toujours irrité contre lui, venait à sa rencontre à la tête de 400 hommes, il se fit devancer par des serviteurs chargés de lui offrir des présents pour l'apaiser. Eesté seul, il soutint pendant toute la nuit une lutte mystérieuse avec un ange qui, n'ayant pu le terrasser, termina le combat en lui disant: Tu t'appelleras désormais Israël, c'est-à-dire fort contre
Dieu. Ce combat de Jacob avec l'esprit céleste sert à exprimer, dans Tordre moral, une lutte opiniâtre où le courage et la constance finissent par triompher de tous les obstacles.
IiA Jacquerie. Jacques Bonhomme* — C'est le soulèvement des paysans contre la noblesse, qui éclata le 21 mai 1358. Les Jacques se soulevèrent au nombre de cent mille dans le Beauvoisis, l'Amiennois, le Vermandois, dévastant les châteaux, massacrant les nobles, commettant les crimes les plus épouvantables. La longue oppression des seigneurs avait depuis longtemps comblé la mesure. Après la déroute de Poitiers, un grand nombre d'entr'eux avaient été faits prisonniers. Jacques Bonhomme (terme de mépris sous lequel le noble désignait le "paysan), déjà épuisé par les exactions permanentes, par les guerres et par les Anglais, dut se saigner de nouveau pour payer leur rançon; la prison, le fouet, les tortures arrachèrent à l'éternelle victime son dernier morceau de pain noir. Ainsi le désespoir des paysans, leur haine de l'étranger et des nobles, voilà les causes principales de la formidable révolte que l'histoire a désignée sous le nom de Jacquerie. Ce mot sert à caractériser toute révolte où les exécutions sanglantes et arbitraires jouent le principal rôle, toute tentative d'affranchissement dans le domaine de l'industrie, des arts, etc., par des moyens prompts et violents.
J'ai failli attendre. — Louis XIV mettait rigoureusement en pratique ce mot si connu d'un de ses successeurs : « l'exactitude est la politesse des rois. » Ses voitures, un jour, n'étant arrivées qu'à l'heure précise où il les avait demandées : u J'ai failli attendre ! r> dit-il, en regardant sa montre. Ce mot peint la hauteur, l'orgueil du plus fier monarque.
J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité. — Platon et Aristote sont les deux plus illustres représentants de la philosophie ancienne. Aristote, sans être l'ennemi de son maître, lorsqu'il se trouvait en contradic-
tion avec lui, savait exprimer son opinion avec la sage mesure d'un philosophe et non l'amertume d'un rival. Cet hommage rendu à la vérité, quand on la croit en désaccord avec les doctrines d'un génie même trascendant, est passé en proverbe. Il ne suffit pas qu'une maxime soit recommandée par l'autorité d'un nom respectable comme celui de Platon, il faut qu'elle soit conforme à la vérité. Les philosophes ont souvent cité ce proverbe dans leurs disputes; ce qui ne les a pas empêchés de se tromper les uns les autres et nous aussi quelquefois.
Mes amis, j'ai perdu ma journée. — Ainsi s'écriait l'Empereur Titus, que l'histoire a surnommé la délice du genre humain, quand il avait passé un seul jour sans trouver l'occasion de faire du bien:
Il soupirait le soir, si sa main fortunée N'avait, par des bienfaits, signalé la journée.
BoïLEAU.
; Cet excellent prince eut pour successeur son frère Domitien, monstre de cruauté. Il en est des empereurs comme des jours ; ils se suivent et ne se ressemblent pas.
J'ai trouvé (Eurêka! eurêka!). — Cette exclamation que l'on fait entendre quand, après de longues recherches, l'esprit, soudainement inspiré, arrive à la découverte qu'il poursuivait, a été proférée pour la première fois par l'illustre mathématicien Archimède. Hiéron, roi de Syracuse, soupçonnait un orfèvre, qui lui avait fabriqué une couronne en or, d'avoir falsifié le métal en y mêlant une certaine quantité d'argent. Il consulta Archimède sur les moyens de découvrir la fraude dont il croyait avoir à se plaindre. *TJn jour qu'il était au bain, Archimède trouva ce grand principe d'hydrostatique : tout corps plongé dans l'eau perd de son poids le poids du volume d'eau qu'il déplace. Cette découverte lui donnait la solution du problème. Dans l'enthousiasme causé par cette révélation, il sortit du bain et s'élança dans la rue, en criant: « J'ai trouvé, j'ai trouvé, eurêka! eurêka! » En effet, il avait trouvé le moyen de déterminer la pesanteur spécifique de
tous les corps, en prenant l'eau pour unité. Il se procura donc deux masses d'or et d'argent, chacune d'un poids égala la couronne: il les plongea successivement dans un vase rempli d'eau, en observant avec soin la quantité de liquide déplacé par l'immersion de chacune d'elles. Il soumit à la même épreuve la couronne elle même, et trouva ainsi un moyen certain d'apprécier la quantité d'or et d'argent dont elle était composée. — Il serait bien facile maintenant, comme Archimède, de trouver, sans l'entamer, la quantité d'or et d'argent contenus dans la couronne du roi Hiéron fabriquée par l'infidèle ouvrier Démétrius; mais trouver le moyen de reconnaître la fraude sans endommager un travail exquis, voilà ce qu' Archimède seul pouvait imaginer, ce qui lui faisait crier eurêka! Il est plus aisé d'allumer mille flambeaux à un premier flambeau allumé déjà, que de donner la flamme à ce premier flambeau lui-même.
•l'avais pourtant quelque chose là. — André Chénier avait accueilli la Révolution avec transport, et l'avait saluée par quelques chants qui respirent l'enthousiasme de la liberté. Mais épouvanté des excès de la terreur, il ne tarda pas à exhaler en vers énergiques son horreur pour l'anarchie. Bientôt arrêté comme suspect, il fut envoyé à la prison de Saint-Lazare. Puis il fallut monter sur l'ignoble charrette. Son attendrissement fut profond, en retrouvant à ce rendez-vous funéraire son ami Roucher, l'auteur du poème des Mois, Tout-à-coup il s'arrête et se frappant le front: u Hélas! s'écria-t-il, je n'ai rien fait pour la postérité, et pourtant j'avais quelque chose là. » Il avait à peine 32 ans.
Chacun a sa marotte. — Espèce de bâton ou de sceptre surmonté d'une tête de marionnette, sculptée en bois ou en métal, coiffée d'un capuchon bigarré de différentes couleurs, et garnie de grelots. On met une marotte entre les mains de la Folie et de Momus ; autrefois ceux qui faisaient à la cour le personnage de fous en portaient aussi. Par suite, marotte s'est dit figurément de tout objet d'une
affection folle et déréglée ; c'est ainsi que l'on dit : « Chacun a sa marotte; à chaque fou plaît sa marotte. » Dans une de ses satires, Boileau a dit:
Tous les hommes sont fous, et malgré tous leurs soins, Ne diffèrent entre eux que du plus ou du moins.
En effet, chacun de nous a sa marotte, à laquelle il tient autant qu'à la vie, et cela doit être, puisqu'elle caresse notre amour-propre, nos faiblesses, nos passions et nos défauts. Quel èst celui de nous qui ne pense pas à posséder de la bonté, de l'esprit, des talents, des connaissances, enfin quelque qualité physique ou morale? Et si la vérité vient à nous présenter son miroir pour nous désabuser, nous le brisons en l'accusant d'injustice ou de fausseté. Voilà pourquoi nous conservons nos défauts et acquérons rarement les qualités que nous croyons posséder. Si cependant nous sommes forcés de reconnaître en nous quelques faiblesses ou quelques vices; pleins d'indulgence pour nous-mêmes, nous trouvons encore le moyen de nous les pardonner en faveur de quelque bon motif, et toujours de nous préférer aux autres.
Type*, personnages, masques*
Gianduia Meneghino Arlecchino Pantalone, Brighella Il Dottore Balanzone Stenterello
Pulcinella (Polichinelle) Pasquino, Marforio ' Marchese
Le frère Jonathan Mr Chauvin, Mr Prudhomme John-Bull
Le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière , les Frontin de Marivaux, les Lafleur de Dancourt, sont des grandes expressions de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, des colosses d'esprit et de misère.
Piémont ; Milan ; Bergame ; Venise :
Bologne ; Florence ; Naples ; Rome ; Gênes ;
États-Unis-Amérique ; Bourgeois français; Peuple anglais.
Connais-toi toi-même. — Ces mots fameux étaient gravés sur le fronton du temple de Delphes. C'était la maxime favorite de Socrate ; il l'adopta, l'expliqua et la rendit à jamais célèbre. Toute la loi morale réside dans ces deux mots, comme toute la loi religieuse est renfermée dans ces admirables paroles de J.-C. : « aime ton prochain comme toi-même, w Sénèque le tragique a développé cette belle maxime en deux vers sententieux que Nicole a traduits ainsi:
Qu'un homme est malheureux à l'heure du trépas, Lorsqu'ayant oublié le seul point nécessarie, Il meurt connu de tous et ne se connaît pas.
Continence de Scipion. — Scipion l'Africain, le futur vainqueur d'Annibal, n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il donna au monde le spectacle d'une vertu qui n'était guère dans les mœurs romaines.
Ce grand homme réunissait au génie militaire tous les genres de vertus : l'humanité, la tempérance, le désintéressement. Il soumit l'Espagne aux Romains autant par l'estime qu'il inspirait que par la force de ses armes. Une femme d'une grande beauté lui fut amenée par ses soldats après la prise de Carthagène ; il fit rechercher un jeune prince nommé Allutius, qui était son fiancé, et la lui remit entre les mains sans avoir essuyé de flétrir son honneur. Cette noble conduite frappa tellement le jeune Espagnol, qu'il s'allia aussitôt avec les Romains et fit déclarer ses compatriotes en leur faveur.
Voilà mes bijoux. — Cornélie, mère des Gracques, était fille de Scipion l'Africain. Restée veuve avec douze enfants, elle se consacra entièrement à leur éducation. De cette nombreuse famille elle ne ' conserva qu'une fille et deux fils, Tiberius et Caius Gracchus, à jamais célèbres par leur génie, leur courage et leur destinée tragique. Femme d'un caractère viril et d'un esprit cultivé, elle leur inspira de bonne heure l'amour du bien public et la gloire. On rapporte qu'une dame étalant un jour devant elle ses joyaux et ses ornements précieux, et lui deman-
dant à voir les siens, Cornélie lui présenta ses enfants : Voilà, dit-elle, mes bijoux et mes ornements.
Courbe la tète, lier Sîcambre; adore ce que tu as brûlé, brûle ee que tu as adoré. — Ces
paroles de Saint-Remy, en baptisant le roi païen Clovis, ont enrichi la littérature de deux locutions: Courbe la tête, fier Sicambre, pour exprimer la soumission à une doctrine acceptée ou à un fait accompli ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré, c'est-à-dire renonce à tes opinions, à tes sentiments, pour adopter des idées opposées.
lie gouffre de Curtius caractérise les actes de dévouement et les sacrifices à la patrie. — ■ Vers Tan 362 a. J.-C. une secousse de tremblement de terre ouvrit sur la place du Forum un gouffre que rien ne pouvait combler. Les augures déclarèrent qu'il ne se refermerait que quand on y aurait précipité ce qui faisait la force de la cité. Curtius, jeune romain, s'y précipita à cheval et le gouffre se referma aussitôt.
31e l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. — Danton, l'un des personnages les plus fameux de la Révolution, était né pour être un* tribun populaire. Après la fuite de Louis XVI à Varennes, il provoqua la déchéance du roi et prépara la Révolution du 10 août. Cette fameuse journée souleva toute l'Europe contre la France révolutionnaire. L'alarme régnait dans Paris. Pour ranimer les courages, Danton résolut de frapper un grand coup. Le 2 septembre, tandis que le tocsin sonnait et que le bruit du canon se faisait entendre, il accourut à l'Assemblée législative, et fit entendre ces mots terribles aux députés tremblants sur leurs sièges: « Le €anon que vous entendez n'est point le canon d'alarme: c'est le pas de charge sur nos ennemis!... pour les vaincre,
pour les atterrer, que faut-il? de l'audace, encore de
l'audace, toujours de l'audace!" Quelques heures après les massacres de septembre épouvantaient Paris. — Dans cette répétition énergique, passée en proverbe, Danton avait
été devancé par le maréchal de Trivulce. Comme on lui demandait ce qui était nécessaire pour bien faire la guerre : « Trois choses, répondit-il : de l'argent, encore de l'argent, et toujours de l'argent. » Démosthène avait déjà dit que trois choses font le grand orateur: la première, l'action; la deuxième, l'actiou; la troisième, l'action.
Démon familier de Soerate. — Socrate se prétendait inspiré par un génie particulier, qu'il nommait son démon, et qui lui suggérait toutes ses résolutions, tous les principes de sa philosophie et de sa conduite.
De part le roi. défense à Dieu — De faire miraele en ce lieu. — Louis XV venait d'imposer au parlement l'enregistrement de la bulle Unigenitus, lancée par le pape Clément XI contre les Jansénistes. Ceuxci crièrent à la persécution, et comme dans tous les temps de disputes religieuses passionnées, des miracles ne tardèrent pas à éclater. « Quand on attend des prodiges, dit M. H. Martin, il en vient toujours. » Le cimetière de Saint- Médard, à Paris, devint le théâtre des scènes les plus extravagantes. Ces scènes des convulsionnaires étaient indécentes et cruelles. Ces ridicules saturnales, qui semblent appartenir aux sectaires de l'Inde, occupèrent Paris et la France pendant plusieurs années. Le 27 février 1732 le gouvernement fit fermer le cimetière. Un plaisant écrivit sur la porte cette épigramme passée en proverbe.
lies derniers Romains. lie dernier des Grecs. — On appelle ainsi les Romains qui, à l'exemple de Caton, conservèrent, dans une société en décadence, les mœurs et la vertu des anciens temps (ex. Brutus et Cassius).
Philopœmen, qui lutta constamment pour la liberté hellénique, est aussi appelé le dernier des Grecs.
Deux augure» ne pouvant se regarder sans rire. — Ce trait plaisant, qui a été lancé pour la première fois par Caton, se trouve reproduit par Cicéron au
livre JI de son traité De la divination. Les augures formaient à Rome un collège particulier de prêtres, qui étaient entourés d'une grande considération; ils annonçaient l'avenir et la volonté des dieux après avoir consulté le vol, le chant, l'appétit des oiseaux, les éclairs, la foudre, les entrailles des victimes, etc. ; leur crédit et l'influence qu'ils exerçaient dans l'État étaient fort grands, et Ton ne manquait jamais de les consulter pour savoir si une entreprise réussirait ou non.
Dieu est trop liant et la France est trop
loin ! — Est une exclamation que l'on fait entendre dans les heures de découragement moral où l'on a perdu toute espérance. Elle est sortie bien des fois de la bouche des Polonais. Dieu est trop haut, car si les plaintes de ces héroïques défenseurs de la plus sainte cause avaient pu arriver jusqu'à lui, il aurait empêché le plus grand crime politique que la force brutale ait jamais consommé; la France est trop loin, car c'est en elle que les Polonais ont placé leur dernière espérance.
lies laitues de Bioelétien. — Cet empereur avait des qualités éminentes. C'est le premier monarque qui ait su renoncer librement au pouvoir suprême, et peutêtre le seul qui ne l'ait pas regretté. Il disait à ceux qui le sollicitaient de ressaisir ce pouvoir : « Venez à Salone, vous y verrez si le soin que je prends de mon jardin ne me rend pas plus heureux qu'un empire, et vous apprendrez vous-mêmes à apprécier le bonheur que je goûte en cultivant mes laitues. » Les laitues de Dioclétien rappellent ce cri de regret : « Ah ! si f avais planté mes choux ! »
Bons mots de Diogène. — Diogène, célèbre philosophe de l'école cynique, naquit à Sinope, colonie grecque, vers 413 av. J.-C. Il vint fort jeune à Athènes, se consacra à la philosophie et suivit les leçons d'Anthistènes, chef des cyniques. La philosophie d'Anthistènes était une exagération de celle de Socrate ; Diogène renchérissant
encore sur son maître, adopta à son exemple la besace et le bâton du mendiant, mais porta beaucoup plus loin le mépris de toutes les convenances sociales, rompit énergiquement avec les mœurs, les croyances, les usages et les lois de son siècle, et traita ses semblables avec un extrême dédain et une mordante ironie. Il accablait de ses railleries spirituelles et intarissables les vicieux, les débauchés, les hommes esclaves de leurs passions et de leurs préjugés. Cette doctrine, impudique et effrontée, était populaire et honorée dans l'antiquité. Mais l'orgueil fut l'écueil de la vertu des cyniques: et la sagesse, dans la personne de Diogène, était entachée d'affectation et de misanthropie. À force de vouloir prêcher la morale par l'exemple, il mena une vie de rues et de carrefours, oubliant les lois de la bienséance et de la pudeur. Platon l'a surnommé Diogène en délire. C'est ainsi que Rétif de la Bretonne, qui affectait, en les exagérant, le style et les manières de l'immortel auteur du Contrat social, a été surnommé le Rousseau du ruisseau.
La vie de Diogène abonde en actions bizarres, originales, en mots spirituels, en traits mordants et incisifs, dont nous allons citer les plus connus:
Voyant un jour un tireur d'arc maladroit, il alla s'asseoir sur le bout en disant : « De cette manière, au moins, il ne m'atteindra pas. »
On le surprenait souvent tendant la main à une statue, et quand on lui en demandait la raison: u C'est, répondait-il, pour m'accoutumer aux refus. »
Un jour qu'il était près d'entrer dans un bain dont l'eau était fort sale: u Après qu'on s'est baigné ici, dit-il, où va-t-on se laver? «
Une petite ville avait de grandes portes; il conseilla aux habitants de les fermer, dans la crainte que leur ville ne prît la fuite.
Comme il passait sur un pont magnifiqie sous lequel il n'y avait qu'un mince filet d'eau : « Les ^habitants, dit-il, feraient bien de vendre leur pont pour avoir de l'eau, n
Un homme décrié avait fait mettre cette inscription sur
sa maison: « Que rien de mauvais ne passe par cette porte. » « Et par où donc, dit Diogène, entre le maître. »
Un jour qu'un Athénien, très négligé dans sa personne, lui faisait admirer la magnificence de ses appartements, Diogène lui cracha tout-à-coup au visage, disant pour s'excuser que c'était l'endroit le plus sale de toute la maison.
Un jeune vagabond lançait des pierres contre une potence: « Courage, lui dit-il, tu l'attraperas. »
Un noble athénien, voyant Diogène dans le cimetière, lui demande ce qu'il y fait: « Je cherche les os de votre père parmi ceux du peuple: mais tout ici est tellement confondu que je ne puis les distinguer. »
Diogène brise son écuelle, en voyant un enfant boire dans le creux de sa main. L'action du philosophe cynique fait sentir que là où la nature est tout , l'art devient superflu.
Le scepticisme était poussé par les anciens jusqu'aux derniers excès de l'exagération et même de l'absurde. C'est ainsi que Zenon niait la possibilité du mouvement. Un jour qu'il développait cette doctrine ridicule en présence de Diogène, celui-ci, répondant au sophisme par des faits, se leva et se mit à marcher devant le philosophe. Cette doctrine prêtait trop à la plaisanterie pour que le grand comique Molière, qui a flagellé tous les ridicules, négligeât de la livrer aux rires du parterre, dans la comédie du Mariage forcé.
Discussions byzantines. — Vers le milieu du xve siècle, le vieil Empire de Constantin, qui a été flétri du nom de Bas-Empire, touchait à sa décadence. Plus de prestige: les Romains dégénérés étaient avilis. Il ne s'agissait plus pour eux de vivre libres, mais de savoir si l'on dirait la messe en grec ou en latin. La vue des étendards du prophète les laissait insensibles. Ces misérables disputes flétries sous le nom de disputes byzantines désignent des préoccupations futiles, tandis que, des intérêts de premier ordre sont en jeu.
Faire un dix-huit brumaire, un deux décembre. — , Un coup d'État, une révolution. Le général Bonaparte continuait en Egypte le cours glorieux de ses exploits. Le Directoire, haï et méprisé, était impuissant à comprimer les factions ; la France était menacée de l'invasion. L'occasion était favorable pour une grande ambition soutenue par un vaste génie, et Bonaparte n'était pas homme à la laisser échapper. Il quitte l'Egypte, traverse la France, salué sur son passage comme un libérateur. Arrivé à Paris, il dissout le Directoire ; il est applaudi au Conseil des Anciens. Restait le Conseil des Cinq-Cents. Il s'y rend : « à bas le dictateur » crie-t-on. Le général Leclerc fait avancer les troupes et s'écrie : « au nom du général Bonaparte, le Corps législatif est dissous. » La salle est évacuée. Le Conseil des Anciens, resté seul en séance, défère le pouvoir exécutif à trois consuls: Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos. La République avait cessé d'exister. Le dix-huit brumaire a donné naissance à la dynastie Napoléonienne.
Le président de la république française, le prince Louis Napoléon, résolut de mettre un terme à un état de choses qui menaçait d'amener les plus graves complications, il prononça la dissolution de l'Assemblée législative, fit arrêter les chefs des partis monarchique comme du parti républicain, mit Paris en état de siège, soumit aux suffrages du peuple la ratification de tous ces actes, en lui demandant de pleins pouvoirs pour faire une nouvelle Constitution. À Paris, la résistance essaya de s'organiser, mais elle fut brisée le 4 décembre par une courte bataille. Un grand nombre de représentants furent expulsés du territoire. Dans, les provinces des troubles plus graves démontrèrent quelles ramifications le parti communiste avait dans toute la France. On eut à déplorer des soulèvements, des tentatives de Jacquerie, avec le drapeau rouge pour étendard ; il fallut mettre plusieurs départements en état de siège. Les 20 et 21 décembre, le pays approuva la conduite du président par sept millions et demi de suffrages et lui confia les pouvoirs qu'il demandait. Ce vote raffermissait la société et lui ouvrait un nouvel avenir. — Le 2 décembre 1852,
le prince Louis Napoléon Bonaparte était proclamé empereur des Français sous le nom de Napoléon III.
Douleur, tu n'es pas un mal. — L'école philosophique stoïcienne, fondée par Zénon, était simple dans son principe, saisissante par son caractère héroïque. Les noms de stoïcisme, stoïque sont entrés dans le langage comme expression d'une mâle impassibilité, d'une opinion sévère en morale. Les stoïciens niaient que la douleur fût un mal. On rapporte qu'un disciple de Zénon s'écriait au milieu des souffrances: « Douleur, tu n'es pas un mal. » La doctrine stoïcienne a donné naissance aux vertus les plus héroïques.
JLe Due Clarenee, noyé dans un tonneau die malvoisie. — Il était fils de Eichard, duc d'York, et frère d'Edouard IV; il prit une grande part à la fameuse querelle des maisons d'York (rose blanche) et de Lancastre (rose rouge). Le parlement le condamna a perdre la vie. Pour toute faveur, on lui accorda le choix de son supplice, et l'on prétend qu'il demanda à être noyé dans un tonneau de vin de malvoisie.
Du pain et des spectacles. — Quand Eome n'eut plus rien à conquérir, et que l'univers entier fut devenu sa proie, le peuple romain perdit peu à peu le sentiment de la gloire et celui de sa propre dignité. Ce sénat, que Cinéas avait pris pour une assemblée de rois, devait en venir à délibérer sur la manière dont le maître ferait accommoder un turbot. Du blé au forum et des spectacles gratuits (panem et circenses), voilà ce que demandait cette Eome de la décadence. De nos jours, les Espagnols demandent du pain et les courses des taureaux. En 1832, les ouvriers lyonnais, avaient adopté une devise autrement noble que le cri du peuple abruti des Césars : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant, » disaient ils; « du paiji ou du plomb. »
li'éeltelle de «façon. — Pendant son sommeil, il vit en songe une échelle dont le pied était appuyé sur la
terre et dont le haut touchait au ciel ; et des anges montaient et descendaient le long de cette échelle. — On y fait allusion dans une foule de circonstances.
Écrasons l'infâme, — Voltaire, l'un des plus puissants génies des temps modernes, fut élevé par les jésuites au collège Louis-le-Grand, à Paris. Tout jeune, il étonnait ses maîtres par la hardiesse et la vivacité de son esprit ; à ce point que le P. Lejay lui prédit un jour qu'il serait le coryphée du déisme (*) en France. Cette prédiction ne devait que trop se justifier, l'irréligion et le scepticisme forment la base de la plupart de ses ouvrages. Parmi les preuves nombreuses que l'histoire a recueillies de son esprit d'irréligion, on cite surtout ce mot fameux: écrasons Vinfame. Mais Voltaire entendait-il par ces mots le fond même du christianisme? désignait-il J.-C. ? Peut-être entendait-il la superstition, l'intolérance, le fanatisme, restes impurs du moyen-âge qui sont subversifs de toute religion.
Il a brûlé ses vaisseaux. — Lorsqu'on veut parler d'un homme imprudent qui, dans une entreprise, donne tout au hasard, on dit de lui « qu'il a brûlé ses vaisseaux, » pour exprimer qu'il ne s'est réservé aucun moyen de salut.
Cette locution est employée depuis que Fernand Cortès, lors de la conquête du Mexique, afin d'obliger ses compagnons à vaincre ou à mourir, fit brûler les vaisseaux qui les avaient amenés.
L'œuf de Iiétla. — Horace conseille de ne pas remonter à l'œuf de Léda pour raconter le siège de Troie. C'est partir de trop loin et n'arriver jamais au but. Allusion à l'œuf dont la mythologie fait sortir Pollux et Hélène. On sait que Hélène fut la cause de la guerre de Troie. Boileau Despréaux ajoute son conseil à celui du poëte romain:
Un auteur, quelquefois trop plein de son objet, Jamais, sans l'épuiser, n'abandonne un sujet.
<*) Le déisme eat un athéisme déguisé.
S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ;
Il me promène après de terrasse en terrasse
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au travers du jardin. Puisez de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ; L'esprit rassasié le rejette à l'instant. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Marivaudage. — Mot forgé au dernier siècle pour exprimer la manière et le style précieux de Marivaux. Ce qui constitue le marivaudage, c'est une recherche affectée dans le style, et une grande complication d'intrigues. — Par suite, Marivaudage s'est dit de tout style dépourvu de naturel.
Style inarotique. — On nomme ainsi le style imité de Marot, poëte du xvie siècle ; il consiste dans un aimable enjouement, dans un gracieux badinage, et surtout dans une naïveté fine et délicate. Il se distingue par l'emploi de quelques mots vieillis. Employé avec choix et sobriété dans le conte, l'épigramme, l'épître badine, et tout ce qui tient au genre familier, ce style qui a l'avantage de rappeler le premier caractère de la langue française, contribue à la naïveté et à la concision. La Fontaine et Voltaire en ont fait usage avec beaucoup de succès dans quelques unes de leurs poésies ; J.-B. Eousseau en a fait abus dans ses épîtres et Ses poésies légères.
JLaeonisiue* — (Du grec Lakôn, habitant de la Laconie). C'est une manière de parler remarquable par la brièveté et l'énergie, propre aux anciens Spartiates. On cite des exemples célèbres. Aux sommations de Xercès qui lui demandait de rendre les armes, Léonidas répond : « viens les prendre. » Une mère, en remettant le bouclier à son fils qui part pour la guerre, lui dit pour toute recommandation et pour tout adieu : « dessus ou dessous. » On connaît dans le même genre beaucoup d'autres mots célèbres qui n'appartiennent pas à des Spartiates : le frappe, mais écoute, de Thèmistocle ; le delenda Carthago de Caton ; le veni, vidi, vici de César; le sinon, non des Aragonais;
la réponse sint ut sunt, aut non sint du P. Ricci, général des Jésuites.
Queue du chien d'Alelbiade» — Alcibiade, si fameux par son ambition, sa corruption précoce, sa vanité, sa passion du pouvoir et de la renommée, aimait déjà dans sa jeunesse à étonner les Athéniens par son faste, sa vie licencieuse et son extravagante frivolité. Amant de la renommée plutôt que de la vraie gloire, il la cherchait dans la singularité avant de songer à la mériter par des services rendus à la République. Une telle conduite montra d'ailleurs qu'il connaissait bien son époque et sa génération. Il avait acheté un chien magnifique, qui lui avait coûté 7000 drachmes (un peu plus de 6000 fr). Quand toute la ville l'eut bien admiré, il lui coupa la queue, son plus bel ornement, pour que cette mutilation fît pendant quelque temps le sujet des conversations des frivoles Athéniens. Au reste, la vanité ne fut peut-être pas le seul mobile de cette extravagance, u Tant que les Athéniens s'occuperont de mon chien, répondait-il à ses amis, ils ne diront rien de pire sur mon compte. »
Les conspirateurs, les diplomates, les guerriers, tous ceux que leur rôle oblige à la lutte, sourde ou manifeste ; tous ceux qùi veulent faire parler d'eux, ont employé et emploient avec plus ou moins de succès le moyen d'Alcibiade.
Lanterne de Démostliènes* — Lanterne est un terme d'architecture qui a pu être employé sans métaphore pour désigner un monument. On voit à Athènes un petit monument en marbre que Lysicrate fit élever à ses frais pour placer au sommet le trépied en bronze que la tribu Acumantide venait de remporter pour prix du chant dans les fêtes de Bacchus, célébrées l'an 335 avant l'ère vulgaire. Le couvent des missionnaires français comprend le monument de Lysicrate qui fut connu sous le nom de Fanari ton Demostlienis.
Iianterne de JDiogène. — À l'époque où vivait Diogène, les Athéniens semblaient avoir perdu la mémoire
de Marathon et de Salamine; c'étaient déjà les Athéniens de la décadence, et tandis que Démosthène cherchait en vain à réveiller ces héroïques souvenirs par les mâles accents de son éloquence, le Cynique stigmatisait à sa manière leur lâcheté et leur corruption. Un jour il fut rencontré en plein midi dans les rues d'Athènes, tenant en main une lanterne; et, comme on lui demandit la raison de cette bizarrerie, il répondit : « Je cherche un homme. »
Un écrivain pessimiste, de nos jours, a encore enchéri sur la misanthropie de Diogène: k Le Cynique cherchait un homme, voilà deux mille ans passés ; croit-on qu'il se mît en quête aujourd'hui que l'espèce est mieux connue? »
Racine passera comme le café. — On attribue à tort à madame de Sévigné cette comparaison. Les siècles futurs devaient donner un fameux démenti à cette opinion. Au xvne siècle le café était loin de jouir de la vogue universelle dont il est aujourd'hui en possession. Voltaire, Fontenelle, Delille ne l'avaient point encore mis à la mode. Et Racine n'avait encore écrit ni Britannicus, «ai Phèdre, ni Athalie.
Ai- je dit quelque sottise? — Phocion avait un cœur vertueux et une âme élevée. Supérieur aux applaudissements comme aux clameurs de la multitude, il heurtait de front la puissance populaire et ses vertus imposaient à toutes les passions. Étant un jour à la tribune, et se voyant bruyamment applaudi par tout le peuple, il se tourna étonné vers ses amis, en leur disant: « Me serait-il échappé quelque sottise? »
Prendre sans vert. — Signifie prendre au dépourvu. Cette expression nous a été transmise par un jeu de société qui consistait à porter toujours sur soi, au commencement de la belle saison, quelque feuille verte. Je vous prends sans vert, disait-on en abordant une personne au moment où elle ne s'y attendait pas, et si elle ne pouvait répliquer en montrant quelques feuilles de vert cueillies le jour même, elle payait une amende.
Anneau de Polycrate. — Polycrate, tyran de Samos (522 av. J.-C.) jouissait depuis plus de 40 ans d'une prospérité inouïe, qu'aucun revers n'avait encore troublée. Son allié, le roi d'Egypte, s'inquiéta pour lui d'un bonheur si constant qui présageait quelque infortune éclatante. Frappé de cette crainte, Polycrate résolut d'interrompre lui-même le cours de ses prospérités par une perte volontaire. Il tira de son doigt son anneau, qui était d'un très grand prix, et le jeta dans la mer, espérant par cette perte avoir satisfait à la nécessité de subir, du moins une fois en sa vie, les rigueurs de la fortune. Un poisson avait avalé l'anneau ; le poisson avait été pris, porté chez Polycrate, et préparé pour être servi à sa table ; et l'anneau, trouvé par un cuisinier dans le ventre du poisson, fut rendu au tyran, qui pâlit à la vue d'une fortune si opiniâtre à le favoriser. Mais le temps de l'adversité arriva : Samos fut prise, le tyran vaincu et attaché sur une haute croix.
L'anneau de Polycrate est donc le symbole d'un bonheur qui fait peur. Lorsqu'on rappelle à quelqu'un qui se réjouit de son sort l'histoire de l'anneau de Polycrate, c'est pour lui dire; prenez garde! le destin s'irrite d'un bonheur trop constant.
Tuer le ver. — Le matin, dans les grandes villes, la plupart des ouvriers, avant de se mettre au travail, boivent un canon ou un petit verre en cassant une croûte : « Buvez la goutte, cassez la croûte, » s'écrient-ils. Ils font entendre que la goutte matinale tue le ver. Quel est donc ce ver qu'il faut tuer quotidiennement? Sont-ce les vers? est-ce le ténia ou ver solitaire? Ou bien ce ver rongeur qui, au figuré, signifie peine de l'âme? Dans ce dernier cas tuer le ver serait synonime de noyer son chagrin. On penche pour cette hypothèse.
Les bergers du Iiiguon. — Le roman pastoral de d'Urfé, YAstrêe, eut un succès prodigieux. Ce roman chaste était un long plaidoyer en faveur de la délicatesse contre le libertinage. Il remettait en vigueur les théories
de la chevalerie. Il était une vive attaque contre les mœurs de l'époque. On y faisait de continuelles allusions dans la conversation. Il s'était établi ainsi une sorte de vocabulaire allégorique dont il nous est resté Céladon et les Bergers du Lignon. Astrée est la plus belle, la plus aimable, la plus vertueuse, la plus spirituelle des bergères, et Céladon, le plus beau, le plus brillant, le plus vertueux, le plus spirituel des bergers. Aussi dit-on encore d'une personne délicate, tendre, fidèle, c'est un Céladon. Le vert céladon c'est le vert tendre. C'est dans les bois et les prairies du Forez où serpentent les eaux du Lignon, que les héros et les héroïnes de l'Astrée passent leur temps. On comprend comment on a été amené à caractériser les bergers élégants, musqués et beaux esprits par les mots: bergers du Lignon.
Boire comme 1111 templier. — Les templiers furent institués en 1118. Cet Ordre militaire avait pour but de défendre les pèlerins contre la cruauté des infidèles, et de maintenir la sûreté des routes. Baudoin, roi de Jérusalem, leur donna une maison près du temple de Salomon, et c'est de là qu'ils prirent le nom de Templiers. Ils furent opulents, ils vécurent dans une grande aisance, et c'est ce que voulait exprimer, avant la suppression de l'Ordre, le proverbe boire comme un templier. Sur ce point, nous n'avons jamais été en peine de comparaison; ne disons-nous pas tous le jours: boire comme un sonneur, comme un musicien, comme un Suisse, comme un Polonais, comme un fiancé (expression fondée sur l'ancien usage de boire le vin des fiançailles), comme un moissonneur, comme un trou, comme une éponge, comme un tonneau? Quant aux latins qui ont été jusqu'à boire comme un pape (bibere papaliter), nous leur laissons la responsabilité de cette irrévérencieuse comparaison.
Boire à tire la Rigault ou Larigot, boire à longs traits et beaucoup. — Odon Eigault, archevêque de Rouen, avait fait faire une cloche si grande, que pour la mettre en branle il fallait des bras nombreux et re-
bustes, et la besogne terminée , les tavernes voisines recevaient les sonneurs épuisés, qui cherchaient dans de copieuses libations la réparation à leurs forces. De là est venu le proverbe de boire à tire-la-Rigault, c'est-à-dire boire autant que les hommes employés à tirer la corde qui mettait cette cloche en branle. — D'autres disent que Larigot signifiait jadis flûte; ainsi, boire à tire-Larigot, c'est boire comme un joueur de flûte.
Écltec et mat. — Cette expression est une mauvaise habitude : échec signifie roi, mat signifie mort : il faudrait donc dire, pour parler exactement, échec est mat7 ou simplement échec mat.
Le jeu d'échecs est originaire de l'Inde. Parmi les hommes célèbres qui ont cultivé, aimé les échecs, il faut citer Charlemagne, Louis le Gros, Tamerlan, François Ier, Rabelais, Charles XII, Voltaire, Rousseau, Napoléon, Alfred de Musset. Ce que Mme de Sévigné voyait de plus charmant dans ce jeu, c'est de dire à son maître ces deux vers de Corneille:
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin; Je ne saurais prévoir un échec de si loin.
Ce quatrain fut adressé à la reine Hortense, alors Mlle de Beauharnais, mère de Napoléon III:
Dans ce beau jeu je vois l'emblème De tout ce que vous inspirez; Fou celui qui vous dira : j'aime !
Roi celui que vous aimerez.
L'invention du jeu d'échecs est attribuée à un brahmane nommé Sissa, qui voulait ramener à la raison un prince trop épris de lui-même et resté sourd jusque-là aux conseils des prêtres. Montrer à ce prince qu'il n'avait réellement de puissance que par son peuple etf ses soldats, tel était le but que s'était proposé le philosophe indien en imaginant ce jeu où le roi est sans force pour attaquer aussi bien que pour se défendre, s'il n'a pas autour de lui ses fidèles sujets. Le prince apprit le jeu, comprit la leçon et changea de conduite. Interrogé sur la récompense qu'il désirait, le brahmane demanda un grain de blé pour
la première case de l'échiquier, deux grains pour la deuxième, quatre pour la troisième, huit pour la quatrième, seize pour la cinquième et ainsi de suite en doublant toujours jusqu'à la soixante-quatrième case. Cette demande parut modeste et elle fut accordée. Le calcul fait, on reconnut que tous les trésors du monde seraient insuffisants pour satisfaire le brahmane, lequel n'avait voulu, en élevant ainsi ses prétentions, que faire sentir au prince, par une dernière leçon , que , s'il ne devait pas trop compter sur lui-même, il devait aussi prendre garde aux avis de ceux qui l'entouraient. Le nombre des grains demandés était de 18,446,744,073,709,551,615: or, comme on a trouvé qu'il faudrait environ 261,000 grains de blé pour former le poids d'un myriagramme, l'illustre inventeur des échecs aurait eu 70.677,180,359,040 myriagrammes, c'est-à-dire 141,354,360,718,080 francs, en évaluant le myriagramme à 2 francs.
Frère, il faut mourir. — Les austérités de la vie monastique sont passées en proverbe, mais c'est surtout à la Trappe qu'elles sont pratiquées avec toute la rigueur des premiers siècles du christianisme. Les Trappistes observent le silence le plus absolu; ou s'ils parient, quand il se rencontrent, c'est pour s'adresser ces mots lugubres: « Frère, il faut mourir. »
Qladiateur tombant avec grâce. — Lorsque le gladiateur se sentait mortellement frappé dans les sanglants combats du Cirque, et que son adresse lui était devenue inutile, il cherchait encore à s'attirer les applaudissements de la multitude, pour laquelle son agonie était un spectacle, par une chute qu'il s'étudiait à rendre savante, et il tombait sur l'arène avec grâce. Cette phrase se dit, au moral, de ceux qui se sauvent de l'humiliation d'un échec par la bonne grâce, feinte ou réelle, qu'ils mettent à l'accepter.
lia grue d'Ibyeus. — Ibycus, poëte lyrique grec, fut assassiné par des voleurs. Avant de mourir il prit à
témoin contre ses meurtriers une troupe de grues qui passaient au-dessus de sa tête. Plus tard, un des brigands assistant, à Corinthe, à des jeux publics, s'écria en voyant passer une troupe de grues : u Voilà les témoins d'Ibycus. » Ce propos éveilla les soupçons ; on arrêta les assassins qui finirent par avouer leur crime. Les grues d'Ibycus caractérisent les témoignages imprévus qui parfois viennent miraculeusement en aide à la justice.
I^es harangues fie Iléinosthèiies sentent
l'huile. — Démosthènes, le plus grand des orateurs de l'antiquité, né paraissait point destiné par la nature à illustrer la tribune. Il avait la prononciation embarrassée et la respiration courte. Pour' corriger les vices de sa prononciation, il déclamait sur les bords de la mer de longs morceaux, la bouche pleine de petits cailloux. Il demeurait des mois entiers dans un souterrain, copiant Thucydide, préparant des morceaux, déclamant, méditant, écrivant. Les envieux, qui prétendaient voir dans ce travail opiniâtre la médiocrité du talent, accusaient ses harangues de sentir l'huile. « Sentir l'huile » est une expression qui désigne un travail où l'on remarque plus d'efforts que de talent.
Ilipuoerate dit oui, niais Galien dit non.
— Hippocrate était le représentant le plus illustre de la médecine chez le Grecs; Galien l'était chez les Romains. Galien nourrissait une profonde vénération pour le génie du père de la médecine, son maître. Notre phrase proverbiale n'a donc pas son origine dans l'antagonisme des systèmes de ces deux grands hommes ; mais comme la médecine est le champ plantureux de la contradiction, qu'un médecin répond tant mieux quand son confrère a dit tant
pis, que l'un écrit sur son drapeau contraria contrariis
et l'autre similia similïbus , on comprend que c'est à la
médecine que la contradiction devait emprunter sa devise.
Honni soit qui mal y pense. — L'Ordre de la jarretière. — Devise de l'Ordre de la jarre-
t<ière, institué en Angleterre vers l'an 1340 par le roi Edouard III. Dans un bal de la cour que ce prince donnait en l'honnettr de la comtesse de Salisbury, sa favorite, celle-ci laissa tomber en dansant sa jarretière, qui était de couleur bleue. Le roi s'empressa de la reléver et s'écria : « Honni soit qui mal y pense! « Le lendemain il instituait l'Ordre qui est un des plus célèbres de l'Europe. Le principal insigne consiste en une jarretière de velours bleu qui s'attache au-dessous du genou gauche avec une boucle d'or. La reine la porte au bras. Il n'y a que les princes souverains ou des Anglais de la plus haute naissance qui puissent en être membres. Le nombre des premiers est illimité, mais les autres ne peuvent être que vingt-six, non compris le roi (ou la reine) et les princes de sang. — Cette divise s'emploie proverbialement pour faire entendre que l'on brave l'opinion dans une circonstance sujette à maligne interprétation, d'apparence équivoque.
Hôtel de Rambouillet. — À l'époque où les journaux, les sociétés savantes et les assemblées politiques ne donnaient aucun essor à l'expression de l'opinion publique, les sociétés privées, les salons littéraires tinrent lieu de ces institutions et devinrent des centres plus ou moins célèbres, où convergèrent les illustrations de tout genre. C'est ainsi qu'au xvne et xviue siècle se formèrent les réunions des duchesses de Montausier et d'Orléans, de Mme de Maintenon, la petite cour de la duchesse du Maine, les cercles littéraires de Mme du Deffant, de Tencin et Geoffrin, fréquentés par les hommes politiques, les philosophes, les savants et les écrivains les plus distingués. Le plus célèbre de ces bureaux d'esprit est le fameux Hôtel de Rambouillet.
Ce salon fut ouvert en 1600, sous Henri IV. L'esprit de cette société, à son origine, fut politique et moral. Le marquis de Rambouillet était hostile à Sully; sa maison devint un centre d'opposition modérée, où l'on combattit les barbarismes et les orgies de la Cour par la pureté du langage et des mœurs. Les beaux esprits et les femmes les plus distinguées briguèrent l'honneur d'être admis à ces
réunions qui eurent bientôt le patronage exclusif et la direction des lettres et exercèrent une influence sans rivale. L'Hôtel de Rambouillet continua le travail de Malherbe sur la langue française. Il faut encore rapporter à ce Cercle l'art de converser, qui fut une des principales gloires de la France, et d'où découlèrent la politesse, l'urbanité et le savoir-vivre.
Là se tressa cette fameuse guirlande poétique en l'honneur de la belle Julie, fille de la marquise de Rambouillet. C'est un fort joli madrigal de Desmarets sur la violette:
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe; Mais si sur votre front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
Cependant, malgré l'excellence de ses intentions, l'Hôtel de Rambouillet ne put échapper à la loi qui domine les coteries littéraires. Ces réunions exclusives se font toujours des idées et un langage à part. Ce besoin de se distinguer engendre nécessairement la manière et l'affectation. Bientôt vinrent les discussions futiles, l'importance des petites choses, le sérieux des bagatelles: ce fut la fortune des rondeaux, des madrigaux, des énigmes, des acrostiches; on se forma en camps ennemis à l'occasion de deux sonnets, et Voiture et Benserade tinrent le monde littéraire en suspens entre Job et TJranie. Les pédants se faufilèrent dans le Cercle et l'infestèrent de leur science fausse et guindée; afin d'éviter l'emploi des termes vulgaires, on eut recours à des métaphores outrées et à des périphrases inintelligibles: le miroir devint le conseiller des Grâces; on n'approcha plus les fauteuils, on voitura les commodités de la conversation ; on appelait un bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge; les filous, des braves incommodes: les statues, des muets illustres; danser, c'était tracer des chiffres d' 'amour ; un sourire dédaigneux, c'était un bouillon d'orgueil. On n$ parlait que du bout des lèvres, et l'on ne mangeait que du bout des dents. On ne pouvait supporter que l'on dît: «j'aime le melon: » c'était prostituer le mot: j'aime! on disait: « j'estime le melon. » J'en passe, et des meilleurs.
Les femmes qui fréquentaient l'Hôtel prirent le nom de précieuses: c'était un titre d'honneur, et comme un diplôme de bel-esprit; mais lorsque la pédanterie et l'affectation eurent commencé à éveiller contre elles la malignité des satiriques, les précieuses tombèrent de leur piédestal; on accola à leur nom l'épithète de ridicules; puis vint Molière, l'ennemi né de tous les travers, dont l'implacable ironie frappa de mort l'Hôtel de Rambouillet en le livrant en pâture à la risée publique dans ses comédies les Précieuses ridicules, les Femmes savantes. La haute raison de Molière n'entendait pas jouer les véritables précieuses, mais seulement les ridicules qui les imitent mal. Quoi qu'il en soit, le nom dont s'honoraient les Longueville, les Lafayette, les Sévigné, les Déshoulières, les Scudéry, n'est plus aujourd'hui qu'un sobriquet injurieux.
JPort-R-oyal. — On connaît sous ce nom deux abbayes de religieuses Bernardines ou de l'ordre de Cîteaux, dont l'une, la plus ancienne, dit Port-Royal-des-Champs, était située près de Chevreuse (Seine-et-Oise), à 25 kil. S. 0. de Paris; et l'autre, dite Port-JRoyal-de-Paris, était à Paris même, au faubourg Saint- Jacques, dans le local de l'hospice actuel de la Maternité. L'abbaye de Port-Royaldes-Ghamps, située dans une petite vallée, près d'un étang, fut ainsi nommée, dit-on, par le roi Philippe Auguste qui, pendant une chasse, s'était reposé dans cet endroit solitaire ; un monastère fut, d'après le vœu du roi, fondé en ce lieu même en 1204. On y plaça des religieuses de l'ordre de Cîteaux, sous le nom de Filles-de-Sainl-Bemar&. Cette abbaye, qui prospéra promptement, avait fini par tomber dans le relâchement; elle fut réformée en 1608 par la mère Angélique (Marie-Angélique Arnauld), sœur du grand écrivain Arnauld: celle-ci y rétablit la règle de Saint-Bénoît. En 1625, la communauté, qui se trouvait trop à l'étroit, fut transférée en partie à Paris (rue de la Bourbe), où elle prit le nom de Port-Royal-de-Paris, et où elle devint de plus en plus florissante.
Abandonné des religieuses, le monastère de Port-Royaldes-Champs, à partir de 1636, servit de retraite à de sa-
vants solitaires qui partageaient leur temps entre les exercices de la religion, le travail des mains, l'instruction de quelques jeunes gens d'élite, l'étude des lettres et la composition d'ouvrages d'éducation. Les plus illustres d'entre eux sont : Antoine Arnauld et Arnauld d'Andilly, Lemaistre de Sacy, Nicole, Lancelot, Lenain de Tillemont; Pascal les visitait souvent. Ils produisirent, le plus souvent en commun, des ouvrages classiques estimés, et comptèrent au nombre de leurs élèves : Racine, les deux Bignon, Achille de Harlay, etc. Mais lors des querelles du jansénisme, s'étant montré jansénistes ardents, et refusant de se soumettre aux condamnations prononcées par le Pape, ils se virent chassés de leur retraite en 1656. Les bâtiments furent rasés en 1710.
Il est trop tard. — Ce mot date de la révolution de 1830. Il fut dit par le général Lafayette à M. de Sussy, porteur de dépêches qui révoquaient les fatales ordonnances de Charles X. Mais, étrange retour des choses d'ici bas, à dix-huit ans de là, et dans des circonstances à peu près analogues, la même réponse était faite à Louis Philippe. Lui aussi devait entendre M. de Lamartine répondre à ses concessions tardives : « Il est trop tard ! »
Il faut détruire Cartilage. — Un des traits principaux de la vie de Caton fut sa haine pour Carthage. Cette phrase était la péroraison habituelle de tous ses discours. — Ces paroles s'emploient pour faire allusion à une idée fixe dont on poursuit avec acharnement la réalisation et à laquelle on revient toujours.
Il n'oserait. — La volonté ferme et persévérante de se substituer à la dynastie des Valois paraît avoir été la pensée dominante des princes de la maison de Guise. Sous Henri III, le duc Henri de Guise, chef de la Ligue, grandissait chaque jour en prospérité. Le 22 décembre 1588, en se mettant à table, le duc trouva sous sa serviette un billet où on l'avertissait que le roi machinait sa mort. Il lut le billet, écrivit au bas: « il n'oserait, » et le jeta
sous la table. Le lendemain il fut appelé à la chambre du conseil chez le roi. En entrant dans le cabinet, il reçut deux coups de poignard et alla expirer au pied du lit du roi qui s'écria : « Nous ne sommes plus deux ! je suis roi maintenant. » — Ces mots : il n'oserait, marquent plus de courage et de confiance en soi-même que de sage prévision, car on les prête également à César et à Danton.
Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre* — On doit ce mot à madame Cornuel, femme d'esprit du temps d'Henri IV. Le monde est un spectacle où chacun joue un rôle apprêté tant qu'il est devant le public, mais où l'on dépouille tout éclat d'emprunt dès qu'on rentre dans les coulisses. Ici, l'homme remplace le héros, et combien pourraient dire comme le ' grand Condé, que l'on fatiguait de titres pompeux et d'éloges hyperboliques : « Allez le demander à mon valet de chambre. »
Il n'y a plus de Pyrénées. — Mot pittoresque de Louis XIV, dit en embrassant son petit fils, nommé roi d'Espagne sous le nom de Philippe V. Cette locution sert à faire comprendre qu'une fusion s'est opérée entre des familles, des peuples, des nationalités, des institutions, des idiomes, et que les barrières qui les séparaient ont cessé d'exister. Aujourd'hui la locomotive pénètre de France en Espagne en traversant un grand tunnel: il n'y a . donc plus de Pyrénées!
Y. — Des énormes Y ont longtemps décoré les carreaux de la plupart des boutiques de mercerie. Cette simple enseigne remonte au xvne siècle ; elle doit son origine aux grègues, sortes de haut de chausses, de culottes à la grecque alors à la mode. Les grègues s' attachaient avec un nœud de ruban, nommé un lie grègues; ce nœud a longtemps servi d'enseigne aux marchands qui le vendaient , c'est-à-dire aux merciers qui ont eu l'ingénieuse idée d'y joindre cette inscription-calembourg : à VY.
Forgeron de Cïrelna-Creen. — Pour se marier civilement en Écosse, il n'était besoin d'aucune des formalités et cérémonies requises par la loi anglaise: on déclarait devant témoins qu'on entendait se prendre pour mari et femme, et le mariage était consommé. Cette façon un peu leste de contracter l'acte le plus solennel de la vie était bien faite pour favoriser les mariages clandestins. Tous ceux qui, en Angleterre, voulaient s'unir secrètement ou se passer du consentement de leur famille, franchissaient la frontière et se faisaient marier, moyennant salaire, au premier village qu'ils rencontraient. Or, le premier village est Gretna, ou, si l'on veut, Gretna-Green, nom d'une ferme (Meggshill) située entre Gretna et Sprinfield, ou Gretna Hall, comté de Dumfries.
L'écossais qui le premier a eu l'idée de se poster sur la frontière pour attendre les voyageurs pressés de se marier, a créé un nouveau genre d'industrie qui n*exigeait ni talent, ni capital, et qui devait cependant devenir une excellente spéculation. Quant au titre Hz forgeron donné aux marieurs de la frontière écossaise, il n'est que trop justifié par la manière dont les mariages étaient expédiés. Le verbe forger se prend dans le mauvais sens de fabriquer, d'inventer. C'est par métaphore que les agents matrimoniaux de Gretna-Green ont été désignés sous le nom de forgerons. — Ces mariages n'ont plus été reconnus à partir du 1* janvier 1846.
Qui a bon voisin a bon matin. — C'est-à-dire bonne et sûre garde. Mâtin est un chien de garde. Il serait malséant d'appeler chien un voisin, surtout quand ce voisin est bon et qu'on se trouve heureux de vivre auprès de lui. Notre proverbe répond à une idée juste. Le mauvais voisinage peut-être cause de soucis et ce sont ceux-là qui viennent toujours nous assaillir au réveil; ayez, au contraire, un voisin dont le commerce soit agréable, et vous aurez plaisir, aussitôt levé, à deviser avec lui sur les événements de la veille, à former des projets pour le lendemain.
1 joup-garou. — La superstition nous a laissé cet' épouvantail, cet être imaginaire qui joue un si grand rôle dans les procédés d'éducation des nourrices et des bonnes d'enfants. Les ogres et les croquemitaines appartiennent à la même famille. L'ogre est celui contre lequel les enfants sont le plus aguerris ; ils l'ont vu de près dans le fameux conte de Perrault, le Petit Poucet. Quant à Croquemitaine, c'est le vilain monsieur qui croque les mains des petits enfants qui ne sont pas sages.
Badauds de Paris. — Il n'y a nulle part plus de badauds qu'à Paris. Mais ce sont les gens qui sortent de leur village ou du fond de leur province. Le groupes qui se forment autour des escamoteurs, des arracheurs de dents composent la véritable population des badauds. Si l'on y trouve beaucoup de badauds, c'est par la raison fort simple qu'il y a beaucoup de choses à voir et beaucoup de monde pour les regarder. Le reproche de "badauds adressé aux Parisiens vient sourtout de ce que Paris est par excellence la terre classique du flâneur. Mais, comme l'a fort bien remarqué M. Auguste Lacroix, il importe de distinguer ; nous ne reconnaissons pour flâneurs que ce petit nombre privilégié d'hommes de loisir et d'esprit qui étudient le cœur humain sur la nature même et la société dans ce grand livre du monde toujours ouvert sous leurs yeux... Le véritable observateur c'est le flâneur, c'està-dire, l'homme d'intelligence subtile, qui va sans cesse explorant toute chose, l'espèce humaine principalement, partout, dans tous les âges et dans toutes les conditions. — Philosophes narquois qui étudient comme discutaient les péripatéticiens. Le flâneur est au badaud ce que le gourmet est au glouton, ce que serait mademoiselle Mars à une actrice de tréteau, Châteaubriand à un rédacteur en échoppe, ou, plutôt, La Bruyère ou Balzac à un paysans de l'Auvergne ou du Limousin arrivé d'hier à Paris. Le badaud marche pour marcher, s'amuse de tout, se prend à tout indistinctement, rit sans motifs et regarde sans voir. Il va dans la vie comme le simple scarabée dans les airs, battant de l'aile contre chaque objet qu'il rencontre; heurté.
brisé, à tout instant, jouet du vent qui souffle ou du gamin qui passe.
jflonter sur ses grands chevaux. — Prendre un parti vigoureux, menacer, se mettre en colère ; montrer de la hauteur, de la sévérité dans ses paroles. Dans les beaux temps de la chevalerie, quand les chevaliers quittaient le palefroi pour le destrier, ils montaient sur leurs grands chevaux (*). C'est de là aussi que nous est venu l'expression cheval de bataille, pour désigner la chose sur laquelle on s'appuie le plus fortement.
•feux floraux. — Première académie poétique instituée à Toulouse par Clémence Isaure au xvme siècle. Louis XIV lui donna des règlements particuliers. Tous les ans il y a une distribution de prix aux auteurs des meilleures poésies, consistant en fleurs d'or et d'argent : le lis d'argent, l'églantine d'or, l'amaranthe d'or, la violette d'argent, le souci d'argent. Quand un lauréat a obtenu trois fleurs à trois concours différents, et que Tune est le prix de l'ode ou du discours, il est déclaré maître-es-jeux floraux.
C'est un ours mal léché. — C'est un homme désagréable, bourru, grossier même, qui n'est ni poli, ni convenable, et ne sait rien des usages du monde. Le monde est impitoyable pour ceux qui le fuient, il n'a pas d'épithètes assez outrageantes pour leur témoigner son mépris. On croyait autrefois que Tours, en naissant, n'était qu'ébauché, qu'il ne ^e complétait et ne prenait sa forme définitive qu'après avoir été longtemps léché par sa mère.
Les ours de théâtre sont des pièces qui ont fait un long séjour dans les cartons de leurs pères.
Tout le monde se souvient de cette farce désopilante appelée V Ours et le Pacha, que le théâtre des Variétés à Paris joua 500 fois au moins. Le père Brunet représentait
(1) Le palefroi (par le frein) était le cheval des cérémonies. Le destrier (que les écuyers conduisaient à leur droite) était propre aux hommes d'armes.
le pacha blasé qui veut qu'on l'amuse ; Odry jouait le montreur de bêtes, répétant à tout propos: « Prenez mon ours ! Mon ours danse la gavotte, prenez mon ours! Il pince de la guitare, prenez mon ours! »
Mouchard. — Le cardinal de Lorraine donna le titre d'inquisiteur à quelques ecclésiastiques qu'on admit pour juges dans les procès extraordinaires qu'on faisait à ceux de la religion prétendue réformée ; tel futlefameuxMouchi. C'était un délateur et un espion; c'est pour lui qu'on inventa le sobriquet de mouchard, pour désigner les espions; ce nom seul est devenu une injure, et il est resté aux espions de la police. Les espions sont comparés aux mouches qui s'introduisent partout sans qu'on les aperçoive, qui partout cherchent pâture, et le verbe moucher s'est longtemps employé pour épier.
Point d'argent, point de Suisses. — Ce proverbe, usité depuis longtemps pour exprimer qu'on n'a rien sans argent, rappelle le temps où la Suisse, qui n'entretenait pas de troupes soldées sur le pied de paix, permettait à ses jeunes soldats de se mettre au service des puissances étrangères.
La Suisse, ce pays si magnifique, qui ne le céderait même pa§ à l'Italie, si l'Italie n'avait pour elle le charme de la couleur, devient de jour en jour plus inaccessible aux artistes et aux gens de moyenne fortune. L'avidité des Suisses, depuis longtemps connue et depuis longtemps consacrée par ce proverbe, va toujours croissant comme une marée montante. Elle a étouffé l'ancienne bonne foi helvétique et fait taire la conscience. La chambre, que le touriste payait, il y'a quelque temps un franc pour la nuit dans les auberges modestes, coûte de deux à trois-francs ; et ce n'est pas tout: elle apparaît sur la note flanquée d'un supplément de bougie de un franc et de service d'un franc aussi, ce qui établit un prix de quatre francs au moins pour les auberges ordinaires. Je renonce à dire ce qu'il en coûte pour passer une nuit dans les auberges de deuxième classe. Dans les grands hôtels, cela n'a pas de
bornes et dépend des caprices du sommelier. De plus, les curiosités naturelles du pays, qui appartenaient de droit au passant, à l'ouvrier, au pauvre promeneur, sont maintenant enfermées dans des barricades, il faut payer pour voir la chute de VAar, il faut payer pour voir la chute ou Reichenbach, payer partout et toujours, et cela sans prix fixe. Ainsi, au Reichenbach, on vous demandera pour le chemin d'abord, pour la cascade ensuite : c'est toujours, on le voit, le système de la chambre avec des suppléments de service et de bougie.
I/habit ne fait pas le moine. — Ce proverbe, qui nous recommande de ne pas juger des hommes sur l'apparence, a été dit sur tous les tons et sous toutes les formes. Toutefois, on se défend mal des séductions du dehors, et dans ce monde élégant qui dicte tant d'arrêts, dans cette société futile où être c'est paraître, vous ne serez ni admis, ni apprécié, si vos manières sont gauches ou empruntées, si votre habit est ridicule. On reçoit un homme selon l'habit qu'il porte et on le reconduit selon l'esprit qu'il a montré.
Sachez que dans ce siècle où règne la sottise,
Mieux vaut Pradon couvert qu'Homère saus chemise : Un sot, mis à la mode, est toujours fort bien vu, Le mérite n'est rien ; on rit de la vertu, Et l'honneur tant vanté, l'honneur est peu de chose ; Mais aux yeux du vulgaire un habit en impose.
Faire chou blanc. — C'est ne pas réussir. Cette locution se dit à propos d'une entreprise qui avorte, aussi bien que d'un fusil qui rate, mais elle est surtout usitée au jeu : ne faire aucune levée au piquet ou à l'écarté, ne point abattre une quille, ne mettre pas un palet dans le tonneau, perdre enfin sans avoir eu l'avantage, même un seul instant, c'est faire chou blanc.
Faire l'école buissonnlère. — Courir les champs, s'absenter sans raison, ne pas se rendre où le devoir nous appelle. Cette locution est née au village, où les enfants vont dans les buissons chercher des nids d'oiseaux, au lieu d'aller à, l'école.
Cours des miracles. — Repaires des voleurs au moyen âge. Il y eut des cours des miracles dans plusieurs villes de France. À Paris seulement, la population des gueux s'éleva, à certaines époques, jusqu'au chiffre de 40000 individus. En 1450 il existait à Paris plus de douze cours des miracles. La plus célèbre était celle dont remplacement a conservé son nom, près de la place du Caire. Là on se nourrissait de brigandages, on s'engraissait dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes sortes de crimes. Chacun y vivait dans une grande licence ; personne n'y avait ni foi, ni loi. On n'y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrements. Le nom de cours des miracles convenait bien à €es réceptables hideux, et jamais il n'y eut plus de véridiques miracles que ceux qui faisaient parler les sourdsmuets, danser les aveugles et les paralytiques, et qui rendaient la jeunesse aux vieillards.
Cela fera du bruit dans Ijanderneau. — Ce
mot est cité depuis plus d'un demi siècle pour caractériser ces nouvelles et ces événements sans importance qui occupent si fort les habitants des petits endroits.
Landerneau est une petite ville bretonne qui serait restée perdue dans les détails géographiques, si Alexandre Duval n'en avait pas fait le théâtre de sa comédie des Héritiers.
Un officier de marine a péri dans une tempête. Les héritiers sont réunis dans le château ; ils se disputent sur le partage. Alain, le niais méchant, tient au courant de tout ce qui se qui se passe les curieux habitants de Landerneau. On apprend que le défunt n'est pas mort. Alain s'écrie : « Cela fera du bruit dans Landerneau. îa
mon siège est fait. — Se dit à qui donne un conseil tardif, ou apporte un renseignement dont il n'est plus temps de profiter. C'est une allusion au mot de l'abbé Vertot. Il avait entrepris de raconter le siège de Malte. On lui proposa des documents authentiques, il accepta ; mais quand ils arrivèrent, le livre était fini. Vertot répondit: a Mon siège est fait. »
Diseur de bons mois, mauvais caractère,
— Mauvais caractère s'entend dans le sens d'humeur désagréable, et se dit des hommes qui se fâchent et s'emportent aisément, qui ne savent supporter sans colère ni un reproche, ni une plaisanterie. L'homme incessamment occupé à faire de bons mots n'est ni un cœur noble, ni un esprit élevé. Plutôt que de perdre un bon mot, il n'hésite pas à nuire à la réputation ou à la fortune des autres.
Faire danser l'anse du panier. Ferrer la mule* — C'est faire des profits illicites en trompant sur le prix de ce qu'on est chargé d'acheter. Faire danser l'anse du panier, se dit d'une cuisinière qui trompe ses maîtres en leur faisant payer les choses plus cher qu'elle ne les a achetées.
Chat ccliaudé craint; l'eau froide. — Le chat qui a été arrosé d'eau chaude, et qui s'en est mal trouvé, craint tout ce qui lui rappelle cette sensation désagréable. C'est le sens du mot d'Ovide: « L'homme qui a fait naufrage redoute la mer, alors même qu'elle est calme. *
Vous êtes orfèvre, monsieur «fosse. — On
caractérise ainsi ces donneurs de conseils, qui au lieu de prendre part à votre position, ne considèrent que leur intérêt personnel. Cette locution est empruntée à V Amour médecin, comédie de Molière. M. Josse, orfèvre, consulté par Sganarelle sur les moyens de dissiper la tristesse de sa fille, propose toujours quelque article de sa boutique, Sganarelle s'écrie : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. « C'est parce que ce mot tombait juste que le bon sens public l'a adopté. Il y a peu de mots qui aient fait fortune comme celui-là.
La Fontaine nous a laissé un trait semblable dans sa fable du Renard qui a la queue coupée, et qui, pour en avoir des pareils, propose la suppression des queues.
Jflon petit doigt me l'a dit. — Ce petit doigt si bavard, qui raconte aux papas et aux mamans les peccadilles de leurs enfants, est en rapports habituels avec l'oreille ; il a ses libres entrées dans le palais auditif ; il y remplit des fonctions de confiance et profite de la faculté qu'il a de s'introduire facilement pour faire sournoisement aux parents ses confidences et ses révélations. C'est là, au moins, ce que pourraient penser ces bons petits êtres qui n'essayent jamais de dissimuler leurs petites fautes sans qu'on leur dise aussitôt : « Mon petit doigt me l'a dit. »
Frappe, mais écoute. — Thémistocle lutta toute sa vie pour donner à sa patrie l'empire de la mer. Lors de l'invasion de Xercès en Grèce, dans un conseil des chefs grecs, Thémistocle manifesta son opinion, opposée à celle des Grecs, avec une si énergique persévérance, que tous s'élevèrent contre lui, et qu'Eurybiade, emporté par la colère, leva son bâton de commandement, comme pour l'en frapper. Calme au milieu des clameurs et maître de luimême, Thémistocle arrêta l'impétueux généralissime Spartiate, Eurybiade, par ce mot fameux qui est devenu d'une fréquente application : « frappe, mais écoute. »
lia croix et la bannière. — Quand on veut exprimer qu'une personne ne se détermine qu'avec peine à se rendre à son devoir ou à une invitation, on dit qu'il faut l'aller chercher avec la croix et la bannière, c'est-àdire avec toutes sortes de pompes, de cérémonies.
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix, c'està-dire nous marquerons, car l'usage de compter par dixaines est très ancien ; il y a longtemps que dix est le nombre parfait. On fait entendre par ce mot que les motifs sont tellement nombreux qu'il faut les compter dix par dix.
Chacun porte sa croix. Chacun a ses peines, ses tourments.
Tout le monde ne peut pas aller àCorlnthe.
— Au temps des Laïs et des Phryné, courtisanes célèbres par leur beauté et leur esprit, Corinthe était la ville des plaisirs coûteux; « on y achetait cher un repentir, »
suivant la pittoresque expression de Démosthène, et beaucoup devaient y renoncer moins par sagesse que par pauvreté. De là ce proverbe. — Cette phrase a pris avec le temps un sens beaucoup plus général, et sert à exprimer qu'il n'est pas donné à telle personne de faire ce que fait telle autre, c'est-à-dire que l'un échoue où l'autre a réussi, parce que tous les hommes n'ont pas les mêmes abitudes, la même intelligence, la même fortune, ce qui est une vérité presque banale.
Lies colonnes d'Hercule. — Hercule ayant pénétré jusqu'à Cadix, et croyant avoir atteint les bornes du monde, voulut mettre en communication l'Océan et la Méditerranée. Il sépara à cet effet les montagnes de Calpé (Espagne) et d'Abyla (Afrique), et y éleva deux colonnes destinées à perpétuer sa gloire, sur lesquelles il grava l'inscription : nec plus ultra, on ne peut aller au delà. Ce sont ces deux montagnes qu'on nomme les Colonnes d'Hercule et qui forment le détroit de Gibraltar.
Orthographe de Voltaire* — On nomme ainsi la substitution de ai à oi dans un certain nombre de substantifs et dans l'imparfait et le conditionnel des verbes. C'est Voltaire, en effet, qui en adoptant cette orthographe, l'a popularisée et l'a faite passer dans notre langue.
Guelfes et Gibelins. — Ce sont deux grandes factions qui divisèrent l'Italie à partir du xvne siècle. Il arrive quelquefois qu'on se demande, dans cette complication d'événements où se trouvent mêlés les Guelfes et les Gibelins, quels sont les partisans du Saint-Siège, et quels sont ceux de l'Empire. Aux personnes qui auraient éprouvé ces hésitations, nous rappellerons qu'il existe un moyen mnémonique de fixer les souvenirs à cet égard: les Guelfs comme le Pape dont ils étaient les défenseurs, ont deux syllabes; les Gibelins et V empereur en ont trois. Les mots guelfes et gibelins ont passé en proverbe pour caractériser la fureur insensée des haines italiennes, et, par extension, deux familles, deux partis ennemis.
Galimatias. — Discours embrouillés et confus. Voltaire en critiquant l'enflure du style de Thomas appelait l'Ode sur le temps du Galithomas.
Selon le savant Huet, évêque d'Avranches, le mot galimatias vient de l'usage des plaidoyers qui se faisaient autrefois en latin. Un jour il s'agissait d'un coq appartenant à une des parties qui se nommait Mathias, l'avocat, à force de répéter le noms de gallus et de Mathias, finit par s'embrouiller, et au lieu de dire gallus Mathias, il dit go/lli Mathias.
©te toi de mon soleil. — Dans sa vieillesse, Diogène, qui vivait à Corinthe, avait repris ses habitudes d'Athènes, et promenait sur les places publiques son indépendance pittoresque et son tonneau des anciens jours. Ce fut dans cette ville qu'eut lieu son entrevue avec Alexandre le Grand. Le vieux philosophe était tranquillement étendu au soleil, quand le brillant cortège du roi de Macédoine s'arrêta devant lui. Quelle scène ! d'un côté, une ambition immense, pour laquelle le monde était trop étroit; de l'autre, un immense dédain pour toutes les choses de la vie. Le conquérant offrit au sageles richesses dont il comblait les philosophes courtisans qu'il traînait à sa suite. Pour toute réponse, Diogène étendit la main, et dit tranquillement: « ôte toi de mon soleil, » comme s'il eût voulu dire: « ne me retire pas les biens de la nature, je méprise ceux de la fortune. » Beaucoup n'ont vu dans cette réponse de Diogène au conquérant qu'un dernier trait de ce cynisme philosophique dont il s'était fait gloire toute sa vie. Alexandre dit à ses officiers étonnés: u pour moi, si je ii'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène. »
Colin tampon. — Eie Grand Turc. — I/an quarante* — Ce mot est l'onomatopée du bruit du tambour battant la marçhe des Suisses. Les Français, toujours prodigues de sobriquets, ont été frappés de ce bruit qui annonçait la présence ou l'arrivée des Suisses, et en manière de dérision ils les ont appelés comme ils les entendaient, c'est-à-dire Colins tampons. On dit : je m'en moque
comme de Colin-tampon, ou comme du Grand Turc, ou comme de l'an quarante, en parlant d'une chose qui ne doit inspirer aucune crainte.
Denier a Dieu. Denier de Saint-Pierre. —
Le denier a été d'abord une monnaie romaine. Il y a eu en France le denier d'argent, plus le denier de cuivre qui valait le douxième d'un sou. Il est devenu synonime de biens, de sommes quelconques : les deniers de l'État, c'est un beau denier, payer de ses propres deniers.
Le denier de Saint-Pierre, établi en Angleterre sous le nom d'écot ou tribut de Eome, fut introduit en France par Charlemagne ; c'était un impôt payé, le jour de Saint- Pierre, pour les besoins de l'Église de Rome.
Le denier de César était une autre contribution qui assujetissait le chef de famille à payer chacun trois deniers au roi par année.
Le denier à Dieu est la petite somme que l'on donne au concierge de la maison dans laquelle on a loué un appartement, ou bien à un domestique que l'on prend à son service. On prend Dieu à témoin de l'engagement que l'on contracte et l'on promet de ne pas manquer à sa parole. Ce sont comme les arrhes entre le vendeur et l'achetur.
Devenir d'évéque, meunier. — On comprendrait qu'on devînt de maître, valet; d'agent de change, courtier ; ou d'architecte, maçon ; parceque ces comparaisons, prises dans le même ordre de choses, éveillent bien clairement l'idée de descendre, de reculer au lieu d'avancer. Mais on ne voit pas par quelles transactions il faudrait faire passer un évêque pour l'amener tant soit peu logiquement à la condition de meunier. Il ne faut rien moins qu'une circonstance aussi exceptionnelle que celle-ci : en 1791, un meunier, qui se sentit tout-à-coup la vocation religieuse, fut élu évêque du département; peu de temps après les évêques ayant été supprimés, en même temps que toutes les cérémonies extérieures du culte, notre homnie reprit son ancien état et devint littéralement à1 évêque. meunier.
Saint-Crépin, Saint-Frusquin. — Saint-Crépin est le patron des cordonniers. Le bagage des garçons cordonniers, qui courent de village en village pour travailler, s'appelle Saint-Crépin. De là sont nées les expressions : c'est tout son Saint-Crépin ou tout le bien d'un pauvre homme. À Crépin on substitue quelquefois Frusquin.
lies oies du Capitole. — Les Gaulois, maîtres de Rome, assiégeaient le Capitole, où s'étaient renfermés le sénat, les magistrats, les prêtres et mille des plus braves de la jeunesse patricienne. Par une nuit obscure , ils montèrent jusqu'au pied du rempart. Déjà ils atteignaient les créneaux, quand les cris des oies consacrées à Junon réveillèrent un patricien renommé par sa force et son courage, Manlius, qui renversa du haut du mur le plus avancé des assaillants. La garnison couvrit bientôt tout le rempart, et les Gaulois échouèrent complètement dans leur tentative. u Le Capitole était sauvé, grâce à Manlius, » dit M. Duruy; nous dirons, nous, grâce aux oies sacrées. S'il est un fait historique qui se prête aux allusions plaisantes, c'est sans contredit celui-là.
Ô Athéniens, que vous êtes béotiens. — C'està-dire: ô gens d'esprit, combien parfois vous êtes stupides! On revient volontiers de nos jours sur les idées préconçues que faisait naître le terroir, et nous ne prétendons plus sur un ton absolu que tous les Lorrains soient vilains, les Picards entêtés, les Normands processifs, le Gascons menteurs, les habitants de Coni lourds, épais. Il n'eu était pas ainsi en Grèce: les Athéniens étaient les plus polis, les plus spirituels, les plus délicats, et les Béotiens, les plus épais de tous les Grecs. D'un côté, le bon goût, la grâce, la finesse ; de l'autre, la lourdeur et la stupidité.
Vilain VI 111. — Quand Louis XIV fit son entrée triomphale à Gand, l'un des députés qui vinrent lui présenter les clefs de la ville se nommait Grand Vilain. La confiance de ses concitoyens venait de l'appeler pour la quatorzième fois à siéger parmi les membres du conseil
muaicipal deGand; il demanda au roi la faveur d'ajouter à son nom le chiffre XIIIL Le roi vainqueur la lui accorda, et c'est depuis ce temps qu'une des principales familles de Belgique porte le nom de Vilain XIIIL Sous Louis XIV, 14 s'écrivait XIIIL
Baguette de Circé. — Parmi les allusions mythologiques qui ont survécu, il faut remarquer la magicienne Circé et sa baguette qu'on retrouve encore chez nos écrivains modernes. M. Emile Augier a dit à l'Académie, le jour de sa réception: «Un peuple semblable à ces nations récentes que l'industrie, la magicienne du xixe siècle, semble avoir frappées avec la baguette de Circé. »
Boue émissaire. — L'émissaire est un agent qu'on envoie au dehors, et cela dans une intention plus ou moins suspecte. Le bouc était souvent, chez les anciens, l'objet des sacrifices destinés à apaiser la colère des Dieux.
Pour des prunes. — Il est question de ces pruniers sauvages qui croissent dans les lieux arides, sur les bords des bois, dans les haies. Avant que la greffe les eût perfectionnés, ses fruits étaient sans saveur, comme sans valeur; les chemins en étaient jonchés; jamais dans les jardins, on ne les récoltait, et les cochons seuls s'en régalaient. Mangez de nos prunes, disait alors le proverbe, nos pourceaux n'en veulent plus.
Avoir du foin dans ses bottes. — Être riche. Jadis, plus le rang qu'on occupait était élevé, plus la chaussure était longue. Le pied ne la remplissant pas, on garnissait les vides avec du foin. Ceux-là donc avaient du foin dans leurs bottes qui portaient les chaussures les plus longues, c'est-à-dire qui étaient les plus riches et les plus puissants.
C'est un phénix. — lie pélican. — L'oiseau sacré et merveilleux qui renaissait de ses cendres, le phénix, est au rang des fables. On le regarde comme ayant
été inventé par les prêtres d'Egypte pour symboliser l'immortalité de l'âme. Il nous est resté pour servir de comparaison aux choses uniques dans leur genre, ou au moins très supérieures et très rares. Le pélican qui se perçait la poitrine pour nourrir ses petits de son sang, était l'image de l'abnégation et du dévouement. Le pélican se tuant lui-même pour ressusciter ses petits, c'était pour les premiers chrétiens l'emblème de la chute de l'homme et de sa rédemption par le Christ.
Sans-culottes. — Le poëte Gilbert était très pauvre. Il avait tancé quelques philosophes dans une de ses satires: un auteur qui voulait faire sa cour pour être de l'Académie, imagina une petite pièce satirique intitulée: le sans-culottes ; on y raillait Gilbert. Les riches adoptèrent volontiers cette dénomination contre tous les auteurs qui n'étaient pas élégamment vêtus. En 1790, l'abbé Maury prononçait à l'Assemblée nationale un discours qui, comme de coutume, déplaisait au peuple. Interrompu par les déguenillés des tribunes, il prie le président, en les désignant, de faire taire les sans-culottes. — Le mot devint populaire et resta dans la langue pour désigner ce qu'il y avait, à cette époque, de plus fougueux et de plus cynique. Les démagogues eux-mêmes l'adoptèrent, et le sansculottisme représenta un parti, une puissance dans la Révolution.
lies sept arts libéraux. — Il y a si peu de rapport entre les arts que nous groupons aujourd'hui sous le titre général de beaux arts, et ceux que nos pères appelaient les sept arts libéraux, qu'il n'est pas sans intérêt d'inscrire ici les noms de ces derniers : la grammaire, la rhétorique, la dialectique, la musique, l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie. Sept a été longtemps le chiffre par excellence.
Après lui il faut tirer l'échelle. — Après lui il ne faut plus nommer personne ; il efface tout le monde; on ne peut le surpasser, et c'est à lui qu'il faut donner
la palme. — Dans le temps des potences, l'usage était, lorsqu'il y avait plusieurs condamnés, de pendre le plus coupable le dernier, et, par conséquent, de retirer l'échelle après lui.
Fil d'Ariane. — On connaît le fameux labyrinthe de Crète, construit par l'architecte Dédale, dont le nom est resté pour exprimer les complications, les embarras et les difficultés dont on ne peut sortir. On fait aussi avec le nom de Dédale allusion au labyrinthe. Lorsque Thésée arriva en Crète, Ariane, fille de Minos, le vit et l'aima. Elle conçut aussitôt le projet de le sauver, et lui donna un peloton de fil qui devait le guider dans les détours du labyrinthe. Aidé par ce secours, Thésée put, en effet, sortir du labyrinthe.
Rompre la paille* — L'usage de rompre la paille a disparu, mais le souvenir nous en est resté. Molière nous l'a conservé dans le Dépit amoureux. Cette rupture de la paille était autrefois le signe par lequel on exprimait que des amis étaient brouillés, qu'une liaison était rompue. Chez nos ancêtres, lorsqu'on passait un contrat de vente, on donnait un brin de paille à l'acquéreur, et souvent on attachait ce brin de paille à la chartre du contrat.
Seigneur 4<> paille, homme de paille. — A-
vant la révolution de 1789, on disait, en jurisprudence féodale: « un seigneur de paille mange un vassal de fer, » pour dire que les saisies féodales pouvaient absorber tout le revenu d'une terre. — Par homme de paille, on entend un homme qui trafique de son nom, de sa signature, et qui, pour un bénéfice médiocre, prend sur lui une grande responsabilité; mais c'est plutôt un prête-nom, un homme étranger aux choses accomplies sous la responsabilité de son nom. Le journalisme emploie souvent des hommes de paille comme gérants ou comme signataires de certains articles.
lia fleur des pois; — Se dit d'un homme ou puissant ou riche ou aimable, qu'on voit rarement quelque
part, qu'on recherche, qu'on s'envie, qu'on se dispute partout, mais qui n'a garde de se prodiguer, qui a juridiction sur les modes, sur les réputations, qui a des goûts, des fantaisies, des projets qu'on adopte sans examen. Un pareil homme est un phénix, aussi je m'étonne qu'on ne l'ait pas plutôt appelé la fleur du cactus, laquelle s'épanouit une fois dans un siècle.
liatiit de cuisine. — On peut dire de ce latin là, comme de l'autre, que c'est une langue morte. On la parlait dans les cuisines des collèges de l'ancienne Université, mais il n'en reste plus de traces dans la nouvelle. Cependant, il s'en lâche encore quelques bribes aux réfectoires, comme par exemple: isti haricotti sunt detestabiles ; hoc vinum est lessiva; mais ce n'est là qu'un jeu d'écoliers, tandis qu'en s'exprimant ainsi autrefois dans les cuisines, on pensait faire honneur à sa profession, et parler, pour ainsi dire, la langue de la maison. .
I/inexprimable. — lia modestie anglaise.
— La modestie anglaise, vierge très capricieuse, a proscrit de la langue certains mots que nous prononçons, nous autres, sans rougir, dans la meilleure société. Par exemple, la culotte, de l'autre côté du détroit, s'appelle Vinexprimable ou le vêtement nécessaire. On donne également le titre de vase nécessaire à l'urne de porcelaine que l'on trouve ordinairement dans un petit cabinet attenant au salon et où les hommes vont satisfaire ce qui coûte tant de périphrases pour être exprimé décemment.
Jeune France. — À la Révolution de juillet, les romantiques se divisèrent en Bouzingots et en Jeunes- France. Les premiers adoptèrent l'habit de conventionnel, le gilet à la Marat, et les cheveux à la Robespierre: ils s'armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli. Les Jeunes-France conservèrent longtemps leurs pourpoints, leurs barbes fourchues, leurs cheveux buissonneux.
Fronder- frondeur. — Pendant la minorité de Louis XIV, le ministre, le cardinal Mazarin, s'étant rendu antipathique aux princes de la maison royale, par l'ascendant qu'il avait pris sur Anne d'Autriche, mère du roi, ces princes entraînèrent dans leurs . querelles plusieurs esprits remuants de la cour, entr'autres Mme de Longueville et le cardinal de Eetz. L'orage gronda longtemps sur la tête du ministre, puis il éclata. On commença par tirer des frondes aux troupes royales; Condé et Turenne, cette fois dans deux camps opposés, se tirèrent ensuite quelques coups de canon dans le faubourg Saint-Antoine ; mais ce fut tout. L'esprit de révolte peu à peu s'apaisa, et il n'en resta plus que des épigrammes et des mazarinades à l'usage des frondeurs; Mazarin disait alors des Parisiens: qu'ils chansonnent, pourvu qu'ils paient.
99 moutons et f champenois font lOO bêtes. — Un comte de Champagne ayant mis un impôt sur chaque troupeau de moutons, comptant cent têtes, les paysans réduisirent leur troupeau à quatre vingt dix neuf bêtes. Le receveur du fisc fatigué de compter toujours de un à quatre vingt dix neuf, sans arriver jamais au bienheureux chiffre cent, et par conséquent sans encaisser un seul denier, s'avisa de prétendre que le berger devait compter pour un, afin que quatre vingt dix neuf moutons et lui complétassent les cent bêtes. Le comte confirma le calcul. Il y a certains impôts qui augmentent avec la population des villes, les villes sont donc intéressées à dissimuler une partie de leur population. On a cité en Lorraine une bourgade de plus de 4000 habitants qui n'a jamais consenti à en avouer plus de 3999. Lorsque le progrès de la population est devenu trop évident, elle a sauté brusquement de 3999 à 4999.
Abîme de Pascal. — Génie profond, caractère étrange, Pascal était constamment plongé dans les plus hautes méditations philosophiques et religieuses. Sa sauté, s'étant affaiblie, les médecins lui conseillèrent les distractions du monde. Il y prit goût. Il se promenait dans une voiture
attelée de quatre chevaux près du pont de Neuilly ; l'attelage s'emporta, le carrosse fut entraîné vers le fleuve, deux chevaux y tombèrent; mais les courroies qui les attachaient s'étant rompues, les voyageurs n'eurent que la peur de la mort. Cet accident produisit sur l'imagination de Pascal une impression terrible. Depuis il vit toujours devant lui cet abîmé de l'infini prêt à l'engloutir.
I/aigle volant de eloeher en eloeher, jusqu'aux tours de JSTotre-Dame. — Napoléon quitta l'île d'Elbe le 26 février 1815, ramenant avec lui en France sa petite armée, composée de 1100 hommes. Nul, mieux que lui, n'a su le secret de parler au cœur et à l'imagination des soldats ; il y a peu de proclamation où la puissante originalité de son génie et la vivacité de son esprit ne soient révélées par un mot, par une phrase devenue proverbiale. « Soldats, leur disait-il, la victoire marchera au pas de charge; Y aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. »
Allez dire à votre maître que nous sommes lei par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la forée des baïonnettes. — Le 23 juin 1789, Louis XVI avait convoqué les trois Ordres de la nation. À cette séance fameuse, le roi, en se retirant, ordonne aux trois Ordres de se séparer et de se rendre dans leurs salles respectives. La noblesse et le clergé obéirent à cette injonction; mais les députés du Tiers-État, se tinrent immobiles et silencieux. Le marquis de Dreux-Brézé, grande-maître des cérémonies, rentre alors dans la salle, et s'adressant au président Bailly : u vous connaissez les intentions du roi. » C'est alors que Mirabeau fit cette réponse foudroyante, devenue justement célèbre.
A mol! Auvergne, voilà les ennemis! —
Lors de la guerre de sept-ans, en 1760, à l'affaire de Clostercamp, en Allemagne, le chevalier d'Assas, capitaine des chasseurs au régiment d'Auvergne, étant sorti à
la tête de sa compagnie pour inspecter les postes, tomba au milieu d'une colonne enriemie qui s'avançait en silence pour surprendre l'armée française. Menacé de mort si un seul cri, un seul mot sort de sa bouche, d'Assas, comme un autre Curtius, n'hésite pas et s'écrie d'une voix éclatante: « À moi! Auvergne, voilà les ennemis! » Et il tombe aussitôt criblé de coups de baïonettes. Son dévouement, qui sauva l'armée française, est une des plus belles pages de l'histoire. Ce dévouement, digne des anciens Eomains, aurait été immortalisé par eux.
Aitesse de Balaam. — Lorsque les Israélites, après avoir erré pendant quarante ans dans le désert, furent arrivés sur les bords du Jourdain, Balac, roi de Moab , effrayé de leur approche, envoya chercher Balaam, fameux devin ou prophète d'Aram, pour maudire ce peuple et lui indiquer le moyen de l'éloigner de ses États. Balaam monta sur son ânesse ; arrivé dans une gorge étroite, un ange tenant une êpée nue à la main, se présenta au-devant de l'animal, qui recula effrayé. Balaam, pour qui l'ange était invisible, pressait et frappait en vain sa monture. « Pour quoi me frapper? dit une voix qui semblait sortir de la bouche de l'ânesse ; ne t'ai-je pas toujours fidèlement servi? n En même temps les yeux de Balaam s'ouvrirent; il vit l'ange et se prosterna à ses pieds.
Cet épisode, tiré des Écritures, a enrichi la langue de deux locutions fréquemment usitées : « l'ânesse de Balaam, « et « Balaam bénissant au lieu de maudire. » Les allusions à l'ânesse de Balaam sont presque toujours plaisantes.
Après moi le déluge. — Vers la fin du règne de Louis XV, ses désordres à peu près publics ternissaient le prestige de la royauté. On sentait les vieux ressorts de la monarchie craquer sous de continuelles secousses. L'esprit d'examen avait ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice de la vieille société, u Les choses comme elles sont, dit-il un jour, dureront bien autant que moi! — Berry (le Dauphin) s'en tirera comme il pourra! Après moi le déluge! » Ce mot égoïste n'avait pas même le triste mérite
de la nouveauté; c'était déjà un proverbe chez les latins qui disaient: « Que le monde brûle quand nous serons morts! » Ces sentiments de froide indifférence ne régnaient pas dans l'âme du grand Frédéric. Il écrivait à Voltaire, quelques jours avant la bataille de Rosbach: « Je dois penser, vivre et mourir en roi. »
A l'œil droit de Philippe. — Pendant le siège de Méthone, un habile archer, Aster, était venu offrir ses services à Philippe, roi de Macédoine. Il se vantait de ne jamais manquer un oiseau dans son vol le plus rapide. u Bon ! lui avait répliqué Philippe, je t'emploierai quand je ferai la guerre aux étourneaux. » La raillerie piqua au vif l'habile tireur; il se jeta dans Méthone et lança contre lui une flèche sur laquelle il avait écrit: « À l'œil droit de Philippe. » La flèche alla frapper le but. Philippe la fit renvoyer à l'archer avec cette inscription ! « Si Philippe prend la ville, Aster sera pendu. » Il tint parole.
Anitus et Mélitus* — L'oracle de Delphes avait proclamé Socrate le plus sage des Grecs. Mais la liberté de ses censures contre la constitution athénienne, ses éternelles railleries avaient amassé autour de lui bien des haines et des préventions. Une accusation formelle fut déposée contre lui par Mélitus, poëte obscur, et soutenue par Anitus, zélé partisan de la démocratie. Ces deux noms sont restés flétris dans l'histoire, et ils servent aujourd'hui à désigner ces accusateurs que de vils sentiments de jalousie et de vengeance soulevèrent dans tous les temps contre la vertu et le génie.
Après vous, Messieurs les Anglais. — Cette phrase courtoise date de la bataille de Fontenoy, gagnée en 1745 par les Français sur les Anglais. Quand la tête delà colonne fut arrivée à cinquante pas des gardes françaises, les officiers se saluèrent réciproquement, et lord Hay, sortant des rangs, dit en ôtant son chapeau: « Messieurs les gardes françaises, tirez ! » Alors le comte d'Auteroche, s'avançant à son tour, répond à haute voix: « Après vous, Mes-
sieurs les Anglais ; nous ne tirerons jamais les premiers ! » Cette courtoisie intempestive coûta cher aux Français; une épouvantable décharge emporta complètement la première ligne.
lies critiques Aristarque et Zoïle. — Aristarque, célèbre grammairien et critique de l'école d'Alexandrie, florissait environ 148 ans avant notre ère. Son nom sert à désigner un censeur juste, profond et éclairé, parce que, dans la révision des poëmes d'Homère, il a fait preuve d'une érudition sage et judicieuse.
Zoïle, célèbre grammairien et critique grec du 4me siècle av. J.-C, s'acharna contre les œuvres d'Homère. Son nom est devenu le type du critique passionné et de mauvaise foi.
Artémise. — Jlausolée. — Son nom est devenu celui des veuves inconsolables, et le symbole de l'amour conjugal. — Elle était reine de Carie, sœur et épouse de Mausole. La mort de ce prince la rendit inconsolable. Elle voulut éterniser le souvenir de sa douleur par un monument plus éclatant que durable; c'est le magnifique tombeau, sur la place d'Halicarnasse, Tune des sept merveilles du monde, qu'elle appella, du nom de son époux, Mausolée, mot qui depuis a passé dans toutes les langues. Ce monument a été transporté au musée britannique. Ce fut aussi cette reine, qui, la première, signala encore son amour et sa douleur en buvant les cendres de son époux pour qu'il ne fît toujours qu'un seul tout et qu'un seul être avec elle !
Ait Dieu inconnu. — Les Athéniens avaient élevé un temple avec cette inscription: « Au Dieu inconnu. » Était-ce un sentiment vague de l'insuffisance des dieux de l'Olympe, une espèce de pressentiment de la venue d'un Dieu plus digne de leur adoration? Nous le croyons.
Avez-vous lu Baruch? — Un jour delà semaine sainte, Racine avait mené La Fontaine à l'office du soir,
et lui avait donné la bible. Celui-ci tomba sur la belle prière des Juifs dans le prophète Baruch. Plein d'admiration, il s'empressa de dire à Racine au sortir de l'office : « C'était un bien beau génie que ce Baruch! n Et les jours suivants il disait à toutes le personnes qu'il rencontrait: « Avez vous lu Baruch? » Il est probable que dans son esprit, Baruch allait alors de pair avec Platon et Rabelais ; il confondait en effet assez facilement le sacré et le profane. — Depuis, cette interrogation s'emploie par analogie avec l'exclamation naïve du fabuliste, quand on a l'esprit rempli d'une chose que l'on considère comme une soudaine découverte, et dont on reste fortement frappé.
lia béquille de Sixte-quint. — Il fut élu pape à la mort de Grégoire XIII. On vit tout-à-coup cet homme, qui était dans toute la force de l'âge, se retirer du tourbillon du monde ; il paraissait succomber sous le poids des années, ne se montrant en public qu'appuyé sur une béquille. Il réunit en sa faveur toutes les factions qui divisaient le conclave, dans l'espoir qu'un pontificat faible et de peu de durée permettrait à chacune d'elles de parvenir à leur but. À peine élu, il se releva brusquement, jeta sa béquille, releva la tête et entonna le Te Deum d'une voix forte et vibrante. Il occupa la chaire de Saint-Pierre pendant cinq ans, et se montra l'un des plus grands hommes de son temps.
JTe suis t enu, j'ai vu, j'ai vaineu. — Pharnace, roi du Pont, tentait de ressaisir en Asie les possessions de son père. Réveillé par le péril, César quitte l'Egypte, court au, Bosphore, écrase le fils de Mithridate et termine cette guerre avec une telle rapidité, qu'il put la raconter tout entière dans ces trois mots qu'il écrivit au Sénat : « Veni, vidi, viei ; » je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ! On fait usage de ces trois mots pour exprimer la facilité, la promptitude avec laquelle on a exécuté une entreprise. — Après sa victoire sur les Turcs, Sobieski envoya au pape 3 'étendard de Mahomet, avec ces mots de César auxquels il donna un caractère de modestie chrétienne : « Je suis venu,
j'ai vu, Dieu a vaincu. » — Dans Bérénice, Racine fait dire à Antiochus:
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plut.
Le roi d'Angleterre, Guillaume III, avait été battu ; Racine fit cette jolie épigramme :
Si César vint, vit et vainquit, Guillaume vint et vit de même ; C'est un vrai César en petit ; Des trois choses que César fit, Il ne manque que la troisième.
lies ides de mars. — Le complot contre César devait éclater, aux ides de mars, au milieu du Sénat. On l'en avertit, il n'en tint pas compte. Les ides de mars désignent une époque dangereuse à passer, et pour laquelle de fâcheux pronostics ont été faits.
lie sort en est jeté. — César, au Rubicon, s'était arrêté pensif; la main dans sa poitrine, et le regard audelà du ruisseau; il s'était dit à lui-même: « Moi, César je fais une chose qu'aucun romain n'a faite encore, je désobéis au Sénat romain. D'une République, maîtresse du monde, en passant ce ruisseau, je fais un empire : passonsle. » Allons donc, s'écria-t-il, comme s'il cédait à l'obsession de sa fortune, allons alea jacta est! Le sort en est jeté! Mot irrévocable, prononcé depuis par tous les hommes qui, ne trouvant plus de fond dans leur pensée , et contraints de choisir entre deux périls suprêmes, prennent leur résolution dans leur caractère, ne pouvant la prendre ailleurs, et se jettent à la nage sur le Rubicon du hazard, pour périr, ou pour se sauver par le sort. Le Rubicon français, c'est le pont de Saint-Cloud, que traversa Bonaparte le dix huit brumaire , lorsqu'il allait renverser le gouvernement du Directoire.
C'est la faute à Voltaire, e'est la faute à Rousseau. — Les grands événemens qui ont marqué la fin du xvinme siècle, et qui ont failli emporter dans une tempête les deux pouvoirs le plus anciennement constitués :
la royauté et la religion, ont été la conséquence de l'esprit d'examen et des idées philosophiques dont Voltaire et Eousseau sont les représentants les plus illustres; de là l'acrimonie , les haines, les invectives qui ont érigé ces deux écrivains en boucs émissaires , sur la tête desquels v tombaient toutes les iniquités d'Israël.
C'est plus qu'un crime, c'est une faute. —
La politique du Sénat romain , de Louis XI , de Machiavel , de Catherine de Médicis , du prince de Talleyrand, s'écarte beaucoup des notions de la morale. Qui ne connaît ces adages : « Chacun chez soi, chacun pour soi ; « u La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Crime est le superlatif de faute, mais pour la diplomatie un crime n'est qu'une peccadille. Quelle fine politique, mais aussi quelle profonde immoralité dans ce mot cynique de M. de Talleyrand (après la sanglante exécution des fossés de Vincennes) : « La mort du duc d'Enghien est plus qu'un crime, c'est une faute. » M. Vaulabelle nie que ce mot ait jamais été prononcé par le rusé diplomate, l'ex-évêque d'Autun.
C'était écrit. — Cette résignation aux prétendus arrêts du destin est le fond de la doctrine religieuse de, la plupart des peuples orientaux ; c'est une sorte de fatum antique, un reflet affaibli de ce caractère poétique, presque grandiose , que le fatalisme , mélange de sensibilité profonde et de sombre résignation, avait revêtu chez les anciens.
Veto. — J'empêche. Cette expression a passé dans le langage politique et s'entend de l'acte solennel d'opposi-. tion absolue , par lequel un pouvoir constitué refuse sa sanction à une mesure émanée d'un autre pouvoir, et ainsi, en paralyse l'effet. Le mot veto rappelle un des tristes souvenirs de la Eévolution française. Une des plus graves questions qu'avait à décider l'Assemblée Constituante, était celle du veto, ou droit accordé au roi de s'opposer aux lois votées par les Assemblées législatives. Le peuple
criait: « À bas le veto, » sans comprendre ni le mot, ni la chose. Pour lui le veto était l'ancien régime, l'ennemi de la révolution , et la populace ne tarda pas à donner le nom de madame Veto à l'infortunée et belle Marie Antoinette.
Law. — Donner dans le 3Iississipi. — Sous la régence du duc d'Orléans, un écossais, Law, fonda à Paris une banque qui ruina beaucoup de personnel. Les gens dupés dirent qu'ils avaient donné dans le Mississipi, parce qu'on prétendait avoir découvert sur les bords de ce fleuve des mines très riches. Pour l'exploitation de ces mines, la banque créa des actions de 500 fr. qui montèrent jusqu'à 5000 fr., tellement on s'empressait de porter ses fonds à la banque. Les trésors du Mississipi n'arrivant point, on voulut réaliser ; mais leur profusion était si grande que le discrédit devint complet. Law fut obligé de fuir.
Et de Caron pas un mot. — Ce dicton nous vient d'un dialogue de Lucien. Le vieux nautonier, Caron, s'étonne de ce qu'aucun mortel n'entre dans sa barque sans verser des larmes. Il vient sur la terre pour en découvrir le motif; il voit les hommes qui s'agitent de toutes parts : les uns amassent des richesses , les autres poursuivent les honneurs , d'autres ne respirent que les combats , beaucoup recherchent les plaisirs. C'est alors qu'il s'écrie : « et de Caron pas un mot. »
lies chevaux courent les bénéfices , les ânes les attrapent. — Mot de Louis XII. Par le concordat passé entre Léon X et François Ier, il y eut encore des bénéfices susceptibles d'être courus en cour de Rome. Il fallait que le candidat eût obtenu des dégrés dans une université ; mais tout docteur n'est pas docte : de là cette expression.
Tomber en quenouille. — Se dit des États où la royauté est héréditaire pour les femmes comme pour
les hommes. Un article de la loi Salique empêche que le royaume de France tombe en quenouille. La quenouille et le fuseau sont les attributs de la femme et le symbole de ses occupations.
Ne jetez pas des perles devant les pourceaux. — Paroles tirées de l'Évangile et dont le sens est facile à saisir: ne parlez pas devant un ignorant des choses qu'il ne comprend pas, ne lui donnez pas des objets précieux dont il est incapable d'apprécier la valeur.
Non possumus. — Nous ne pouvons pas. Képonse de Saint-Pierre et de Saint-Jean aux princes des prêtres, qui voulaient leur interdire le droit de prêcher l'Évangile. Cette expression, dans la bouche du représentant de l'autorité ecclésiastique, exprime une impossibilité, un refus sur lequel on ne peut revenir. Elle est employée surtout dans les questions qui touchent au spirituel.
lie nombre trois. — Virgile (églogue vin) fait allusion aux propriétés mystiques que l'antiquité attribuait aux nombres impairs. Dans le système de Pythagore, l'unité représentait la divinité, qui contient tout et de qui tout découle; le nombre deux était le mauvais principe, et le nombre trois le symbole de l'harmonie parfaite. Les anciens buvaient trois fois en l'honneur des trois Gfrâces, et crachaient trois fois pour détourner les enchantements; le gouvernement du monde était partagé en trois dieux: Jupiter, Neptune et Pluton. Diane avait trois visages. Il y avait trois Parques, trois Furies, trois Grâces. Cerbère avait trois têtes. Dans les sacrifices, on faisait trois fois le tout de l'autel, on nouait en trois un ruban, on coupait trois poils du front des victimes, etc., etc.
lia montagne est en travail. — Horace recommande au poëte de ne pas commencer par un début ambitieux et exagéré: a Ne commencez pas comme ce poëte d'autrefois : je vais chanter la fortune de Priam et la fameuse guerre de Troie! Que donnera-t-il après cette pom-
peuse promesse? La montagne est en travail; elle enfantera un rat ridicule, n Cette spirituelle hyperbole d'Horace a été imitée à l'envi par nos poètes.
...,.«. Que produira l'auteur après tous ces grands cris? La montagne en travail enfante une souris.
(BoiLEAUr Art poétique).
S'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-il souvent?
du vent.
(Là Fontaine, La montagne qui accouche).
Iiève-toi, bourreau» — L'empire de Mécène sur son maître fut porté à un tel point que, passant un jour sur le forum, et voyant Auguste juger des criminels, avec un air d'emportement, il lui fit passer ses tablettes, sur lesquelles il avait écrit ces mots : surge, tandem, carnifex ! L'empereur prit en bonne part cette dure remontrance et descendit de son tribunal jusqu'à ce que sa colère fut apaisée.
Tant de ressentiment peut-il entrer dans l'âme des Dieux! — Homère et Virgile nous ont montré les Dieux de l'Olympe soumis aux passions qui agitent les simples mortels. Au début de son poëme, VÉnêide, Virgile nous montre Junon gardant contre les Troyens son courroux. Elle n'avait pas oublié le jugement de Pâris. Boileau a imité Virgile dans ce vers du Lutrin :
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots?
Un témoin, pas de témoins. — Testis unus, testis nullus. Autrefois, on avait plus d'égard à la quantité des témoins qu'à la qualité : un témoin ne faisait qu'une demi preuve. Depuis l'admirable institution du jury, vingt témoins ne suffirent pas quelquefois pour donner la conviction aux jurés, et souvent un seul l'établit.
Ija mer, la mer. — Cette exclamation rappelle l'étonnante série de marches militaires qu'on a nommées la Retraite des Dix Mille, et dont Xénophon fut à la fois le capitaine et l'historien. Après une marche de seize mois à travers les désens et les montagnes de l'Asie, ils arrivèrent au sommet de la montagne de Thechès, d'où ils aper-
çurent le pont Euxin. Jamais naufragés ne poussèrent le cri de terre avec plus d'ivresse que les Grecs n'en ressentirent à la vue de ces flots qui allaient enfin les conduire dans leur patrie. La mer! la mer! s'écrièrent-ils ens'embrassant et en versant des larmes de joie.
lie précepte d'Horace, de Quintilien et de Cicéron. — Horace avait dit: si vous voulez que je pleure, commencez par pleurer vous-même. C'est-à-dire: si vous voulez m'émouvoir, commencez par être ému vousmême. Ce n'est qu'en éprouvant avec force un sentiment qu'on parvient à le faire partager aux autres. Ce précepte est dicté par la raison même. Il n'y a que l'âme qui puisse parler à l'âme. Tous les grands maîtres ont donné ce précepte ; mais Cicéron et Quintilien l'ont vivement développé. Boileau a traduit ainsi la pensée d'Horace:
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Si tu veux la paix, prépare toi à la guerre.
• — Cette maxime toute romaine, est peu philosophique. Le bon abbé de Saint-Pierre, partisan de la paix perpétuelle, ne l'aurait certainement pas prise pour épigraphe. Il est paradoxal de dire «que les gros bataillons assurent la paix. Les peuples sont de grands enfants. Quand on a de si belles armes, il se trouve toujours des fous qui brûlent de les essayer. — Ce vieux proverbe était bon chez les anciens, où la force décidait tout; il n?est plus chez les modernes l'expression de la vérité.
JL'esprit est prompt et la chair est faible*
— Paroles de J.-C, au jardin des oliviers, à ses disciples: « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation; car l'esprit est prompt et la chair est faible.»
Ces paroles nous rappellent que l'homme, malgré sa présomption et confiance qu'il a en lui, se laisse aller souvent à la faiblesse de sa nature.
Je crains les Grecs, même quand ils font des présents. — Timeo Danaos et dona ferentes. Ce
vers de VÉnêide de Virgile est dans la bouche de tous les écoliers. Le grand prêtre Laocoon cherche à dissuader les Troyens de faire entrer dans leurs murs le cheval de bois que les grecs avaient perfidement laissé sur le rivage, et dans les flancs duquel ils avaient chaché des guerriers. — Dans l'application, ces mots signifient qu'il faut se défier des présents d'un ennemi. Il est . même prudent d'étendre cette défiance jusqu'aux présents... d'un ami. Vous recevez une bourriche qui vous est envoyée par un ami ; n'êtes vous pas obligé de donner un dîner pour vous débarrasser de ce cadeau de vénaison?
«Te crains. l'homme d'un seul livre. — Pensée de Saint-Thomas d'Aquin. Un homme qui n'a lu qu'un seul livre, mais qui le possède bien, a plus de vraie science que celui qui en a lu beaucoup sans les méditer. S'nèque compare le lecteur superficiel à un voyageur qui, étant partout et nulle part, se fait beaucoup de connaissances et pas un ami. Quelquefois on donne à cette phrase le sens de voir d'une manière exclusive.
On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers. — Les latins disaient: ubi bene, ibi pat ria ; la patrie est où l'on est bien. La patrie n'est pas seulement un lieu; c'est un ensemble de traditions, d'infortunes et de grandeurs communes, qu'on ne peut pas plus renier que les liens de la parenté. Combien nous préférons la parole du terrible Danton, auquel on conseillait de fuir pour éviter l'échafaud: « On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers. r>
lià où brillent plusieurs beautés, je n'irai pas me choquer de quelques tâches. — Horace le dit dans son Art poétique. La perfection n'existe nulle part, et il faut savoir passer sur les tâches qui se trouvent dans les meilleurs ouvrages, pour ne s'arrêter qu'aux beautés qu'ils renferment. Il n'y a que les ignorants et les hommes de mauvaise foi qui usent autrement de la critique.
lia dernière raison. — Ultima ratio. C'était une des maximes de Richelieu que le canon est Yultima ratio des rois. Le duel devrait être stigmatisé en l'appelant la dernière raison des fous. Les associations communautaires sont Vîtltima ratio des travailleurs. La dernière raison du peuple est la révolution contre un sage gouvernement constitutionnel.
UrM et orbi. — A la ville et à V univers. Paroles qui accompagnent la bénédiction du souverain pontife lorsque, le jeudi saint, le jour de Pâques et celui de T Ascension, il donne, du haut du balcon de Saint- Jean de Latran, sa bénédiction à toute la catholicité. — On dit de même, par extension, publier une nouvelle urbi et orbi, c'est-à-dire partout. Cela répond à l'expression populaire : « crier une chose par dessus les toits. » Charles Quint a dit avec raison de la ville de Paris: Lutecia non urbs sed orbis.
lia franchise fait des ennemis, la flatterie des amis. — Molière, en traçant le caractère du misanthrope, a fait ressortir cette vérité exprimée par Térence. Par sa franchise poussée à l'excès, Alceste se fait de nombreux ennemis. C'est aux esclaves à mentir, disait Apollonius, à l'homme libre, de parler le langage de la vérité. Mais la franchise doit avoir des limites, et, si Ton en croit la sagesse des nations, toute vérité n'est pas bonne à dire. Le prudent Pontenelle pensait comme Térence: « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. ••>
Après la mort il n'y a rien. — Cette phrase impie traduite de Platon, a joué un certain rôle dans le procès qui livra au bûcher l'imprimeur Dolet. Il avait ajouté à la pensée du philosophe grec ces deux mots: du tout. Cette malheureuse addition fut considérée à juste raison comme une profession d'athéisme, et Dolet fut brûlé le 3 août 1546 sur la place Haubert à Paris.
lia voix du peuple est la voix de Dieu. —
Vox populi, vox Dei. 11 est rare que le jugement de tous
ne soit pas la révélation du vrai et l'instinct du bien ; mais il ne faut pas confondre la voix du peuple avec les bruits populaires, il ne faut pas adopter l'avis de la multitude ignorante. Colbert, ce ministre tant regretté, faillit être déchiré par la multitude après sa mort. Vox populi, vox Dei, avait répondu Danton , en entendant le premier coup de tocsin du 2 septembre, à un député qui le pressait d'intervenir en faveur des victimes.
C'est là le lilc. — Hic, ici, c'est ici. Dans les premiers temps de l'imprimerie, les lecteurs d'une pièce, manuscrite ou imprimée, mettaient souvent à côté des endroits remarquables, le monosyllabe hic, abrégé du hic sistendum, hic advertendum, ici il faut s'arrêter, ici il faut faire attention. De cet usage • est venue la façon de parler proverbiale: c'est là le hic ; c'est-à-dire la principale difficulté de l'affaire, l'argument le plus fort de la cause.
I/homœopatlile. — La première maxime : contraria contrariis eurantur est celle que la médecine classique, la médecine des écoles oppose à la seconde qui est devenue le drapeau de la nouvelle école ou l'homœopathie : similia similïbus eurantur. D'un côté le camp des allopathes et de l'autre les disciples d'Hahnemann.
Un grand économiste, M. Louis Reybaud, doué d'un rare bon sens, fait dire à Jérôme Paturot : « Se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se mettre au feu pour se guérir d'une brûlure , administrer à un homme qui a la fièvre ce qui la lui donnerait s'il ne l'avait pas ; voilà le système des homœopathes. 'w — La vieille médecine combat les irritations par les calmants, les inflammations par les saignées, raisonnant comme un homme qui, voyant sa maison brûler, s'aviserait de jeter de l'eau sur la flamme. La nouvelle médecine a changé tout cela; elle irrite les irritations, elle enflamme les inflammations. Les médecins de la fantaisie, victimes de la méprise d'Hahnemann, écrivent sur l'enseigne de leur boutique le célèbre similia similibus curmilur. C'est latin, c'est joli, c'est paradoxal; mieux que cela
c'est nouveau : et ils font fortune avec leurs infiniment petits.
Qu'il» soient comme ils sont, ou qu'il» ne soient pas. lies Jésuites. — L'acte le plus important du pontificat de Clément XIV fut la suppression de la Compagnie de Jésus. Cette mesure était sollicitée par la plupart des puissances catholiques, et depuis longtemps on pressait le général de Tordre d'apporter des réformes à la Constitution de la Société ; l'inflexible Ricci rejeta toutes les propositions qui lui étaient faites , et répondit par ce refus absolu : sint ut sunt, aut non sint. L'ordre fut supprimé le 21 juillet 1773, pour cause d'abus et de désobéissance au Saint-Siège. — Voilà ce qui est mourir debout à la manière des empereurs. Cette belle parole peut servir de devise aux grands de tous les pays. Les manufacturiers protectionnistes ont pris en France la devise des Jésuites.
I/oiseau rare sur la terre. — Hyperbole de Juvénal (satire vi) qui se dit en parlant des Lucrèces et des Pénélopes, et, par extension, de tout ce qui est phénoménal. Juvénal vivait à une époque de dépravation, et il flagelle les vices d'une société dégradée par un sensualisme grossier et livrée à des débauches monstrueuses. Il cite, comme types de rareté, le cygne à noir plumage et le corbeau blanc. De nos jours nous disons : rare comme un merle blanc.
Avocat, passons au déluge. — Horace conseille à tous ceux qui écrivent, et surtout à ceux qui racontent, de se hâter toujours vers le dénoûment. En effet, ils doivent aller toujours au fait par le chemin le plus court, et ne pas faire dire tout bas à ceux qui les lisent ou les écoutent: a Avocat, passons au déluge.'» Ce sont les paroles qu'un président de tribunal adressait à un avocat verbeux qui se perdait dans des digression».
O Imitateurs , troupeau servile ! — A dit
Horace. Imiter les grands modèles sans les copier, se rem-
plir de leurs sentiments et de leurs pensées, de leurs expressions et de leurs tours, en disposer comme de son propre bien, sans gêne et sans contrainte, fut toujours le privilège exclusif de quelques écrivains de génie. La Fontaine a livré au ridicule les imitateurs dans sa fable du Singe :
N'attendez rien de bon d'un peuple imitateur, Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre : La pire espèce, c'est l'auteur.
Molière disait aussi: « Je prends mon bien partout où je le trouve. » Il imitait , mais il changeait le cuivre en or. Il est permis de voler un auteur, pourvu qu'on le tue.
«le le crois parce que c'est absurde, s'écrie saint Augustin. L'illustre évêque donne ainsi la meilleure définition de la Foi, qui nous fait regarder comme vraies précisément les choses que la raison ne peut admettre. Où donc serait le mérite de croire à des choses évidentes et démontrées.
Citoyens, la patrie est eu danger! Caveant consules ! — Cette lugubre exclamation se faisait entendre quelquefois à la tribune de la Convention. La formule par laquelle le Sénat romain, dans les moments de crise sociale, investissait les consuls d'un pouvoir dictatorial, était caveant consules « que les consuls prennent garde que la république n'éprouve aucun dommage. » Maintenant le terrible caveant consules! appliqué plaisamment à des riens, est devenu une locution proverbiale : « prenez garde, veillez au grain, il y a péril en la demeure, » à propos d une bagatelle. C'est le contraste d'un mot de formidable mémoire appliqué à une chose frivole, qui en fait le piquant.
^ue les armes le cèdent à la toge. — C'est un vers que Cicéron fit à sa propre louange, en mémoire de son consulat. C'est-à-dire: que le pouvoir militaire, représenté par Tépée, fasse place au pouvoir civil, représenté par la toge. Ce vêtement était à Rome ce que nous appelons l'habit bourgeois.
Je pense, donc J'existe. — Lorsque le philosophe Descartes eut rompu avec les doctrines du passé, qu'il eut, dans son esprit, fait table rase de tous les principes qu'on lui avait enseignés, afin de reconstruire la doctrine sur l'évidence et la raison, il reconnut corne première vérité la réalité de son existence à ce signe, qu'il pensait ; penser, c'est être: cogito, ergo sum. u Je pense, donc je suis. »
Finit en ffiiene de poisson* — Desinit inpiscem. Se dit des choses dont la fin ne répond pas au commencement ; ainsi que des personnes qui promettent beaucoup et qui tiennent peu. Au début de Y Art poétique, Horace compare une œuvre d'art sans unité à un beau buste de femme qui se terminerait en queue de poisson :
De sorte que le haut soit d'une femme aimable. Et le bas représente un poisson effroyable.
lie fumier d'Unnius. — Le style d'Ennius, un des plus anciens poètes latins, a toute la rudesse de son siècle; mais le défaut de pureté et d'élégance est racheté par la force des expressions. Virgile a transporté dans son Énéide des vers entiers d'Ennius, ce qui a fait dire que Virgile avait trouvé des perles précieuses dans le fumier d'Ennius — Voltaire a employé cette rude expression, par jalousie, à propos de Shakespeare, qu'un des premiers il avait fait connaître à la France: « Eh! je sais bien qu'il y a des perles dans ce fumier. »
ï/onele d'Amérique. — Dieu descendu au moyen d'une machine* — Deus ex machina. Intervention d'un dieu descendu sur la scène du théâtre au moyen d'une machine. C'est le dénouement plus heureux que vraisemblable d'une mauvaise situation. Dans les tragédies antiques, il arrivait fréquemment que la catastrophe se dénouait tout-à-coup, à la complète satisfaction des spectateurs, au moyen d'un Dieu qu'une machine faisait subitement descendre du ciel sur le théâtre. — Dans nos pièces modernes, le notaire qui apporte un héritage, l'oncle d'Amérique, revenant juste à temps pour tirer d'embarras son
neveu ou sa nièce, voilà ce qui remplace le Deus ex machina.
Ça Ira, ça ira! — Disait Franklin en voyant les progrès de l'insurrection américaine. Ça ira, ça ira! s'écriait-il à chaque instant après avoir proclamé les victoires de Washington. Aux premiers jours de la révolution de 1789, le général Lafayette révèle aux Français le mot favori, le mot incisif du philosophe réformateur ; le marquis veutrque ça ira devienne le refrain d'une chanson populaire.
lie clavecin des sourds et l'orgue des gourmets. — Le père Castel, jésuite, avait construit un clavecin oculaire où les sons de la gamme étaient représentés par les couleurs du prisme; et Poncelet, de son côté, avait voulu appliquer une saveur particulière à chacun des sept tons, et il inventa l'orgue des saveurs. C'est le cas de citer le proverbe des scoliates du moyen-âge, qui est devenu un proverbe français : « Des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer. »
fie savoir de Pic de la Jflirandole. — De
toutes les choses qu'on peut savoir était la devise du fameux Pic de la Mirandole; qui se faisait fort de tenir tête, à tout venant, sur tout ce que l'homme peut savoir ; et de quelques autres, comme a ajouté quelque plaisant. Cette devise entière est passée en proverbe et désigne ironiquement un homme qui croit tout savoir.
Pourceau du troupeau d'Épicure. — C'est ainsi que le voluptueux Horace ne craint pas de s'appeler plus pour enchérir ironiquement sur le langage des stoïciens que pour se ravaler bénévolement au-dessous des brutes. À cause de son pittoresque, le mot est resté pour désigner les hommes ensevelis dans la matière et dans les jouissances grossières des sens.
Congedo, nego, distinguo. — J'accorde, je nie, je distingue. Ces termes de logique font partie de Tarse-
nal de la scolastique. — On avait parlé à un évêque d'un jeune diacre qui abusait du distinguo et trouvait moyen de l'introduire partout. L'évêque se fit fort de lui poser une question de telle nature que distinguo n'eût aucun prétexte à se montrer dans la réponse. « Monsieur l'Abbé, lui dit-il, peut-on baptiser avec du bouillon ? — Distinguo, Monseigneur ! si c'est avec celui de Votre Grandeur, non; mais si c'est avec celui du Séminaire, oui.
Diviser pour régner. — Telle fut la politique du Sénat de Kome; et Montesquieu, Bossuet et Polybe s'accordent à dire que ce principe contribua beaucoup à donner le monde à un petit peuple de l'Italie. Machiavel n'aurait donc pas inventé ce précepte qui a été si souvent mis en pratique, surtout par Louis XI, pour abattre les grands vassaux, et par Catherine de Médicis, pour conquérir et conserver le pouvoir. L'Angleterre a été souvent accusée de trop bien connaître la maxime de Machiavel.
Rimer malgré Minerve. — Se dit d'un auteur sans talent, sans inspiration, qui s'obstine à vouloir écrire quand même. — Boileau a dit de Chapelain:
Maudit soit l'auteur dur, dont l'âpre et rude verve, Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve, Et, de son lourd marteau martelant le bon sens, A fait de méchants vers douze fois douze cents.
De droit et de fait. — Jure et facto. Le droit n'est pas toujours d'accord avec le fait; ainsi pendant que Louis XVIII en exil se considérait comme étant de droit souverain de la France, Napoléon, à Paris, l'était de fait, — Le mari est censé le maître de droit; combien de maris, hélas ! ne le sont pas de fait ! pourtant Molière a dit:
Du côté de la barbe est la toute puissance.
Hé mon temps tout allait mieux. — Horace, Art poétique, dans une peinture des différents caractères, rappelle d'un trait un des défauts les plus habituels de la
vieillesse. Quel homme n'est pas porté à faire comme le vieillard de Boileau, qui
Toujours plaint le présent, et vante le passé.
« De mon temps, dit-on sans cesse, de mon temps tout allait mieux, a L'homme ne s'aperçoit pas que rien n'est changé que lui-même. « Le temps ne passe pas, a' dit Pascal, c'est nous qui passons. »
Je ne vous connais pas» — Nescio vos. Mots empruntés d'une parabole de l'Évangile répondus aux conviés qui viennent trop tard. Cette locution s'emploie familièrement par forme de refus.
Piron a mis ces mots dans une épigramme contre l'Académie française:
Gens de tous états, de tout âge, Ou bien, ou mal, ou non lettrés, De 'cour, de ville, ou de village, Castorisés, casqués, mitrés, Messieurs les beaux esprits titrés, Au Diable soit la pétaudière, Où l'on dit à Nivelle : entrez ; Et nescio vos à Molière.
Que le cordonnier ne Juge pas au-delà de sa chaussure. — Nec sutor ultra crepidam. Mot du peintre Apelle devenu proverbial. Apelle venait de terminer un tableau. Il l'exposa aux regards du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier critique la sandale d'un personnage; le peintre retouche cette partie de son œuvre ; mais lorsque le cordonnier veut parler du reste de l'ouvrage, il l'arrête par ces mots : Nec sutor ultra crepidam ! Leçon à l'adresse de ceux qui veulent parler des choses qui leur sont étrangères.
Pour sa maison. — Pro domo sua. C'est le titre d'une des harangues de Cicéron. Le patricien Clodius, ayant vu Cicéron déposer contre lui dans une affaire criminelle, jura de se venger. Il le fit exiler, puis ayant fait mettre le feu à la maison de Cicéron, il s'était approprié
le terrain: Rappelé par les suffrages publies, Cicéron, jaloux de recouvrer remplacement de sa maison, défendit devant le tribunal sa propre cause avec son succès ordinaire.
JLm foi punique, la perfide Cartilage, la perfide Albion. — Foi punique, c'est-à-dire équivoque, mauvaise foi, perfidie; telle était, chez les Romains, la réputation des Carthaginois. Mais les Romains étaient à la fois juges et partie, et la perfide Cartilage ressemble beau- ^ coup à la perfide Albion, Oh! si mes confrères savaient peindre, s'écrie le lion de la fable, en voyant le tableau qui représente un des siens terrassé par un homme.
Quand le divin Homère sommeille. — Ce
vers d'Horace s'emploie au figuré, pour faire entendre que l'homme de génie n'est pas toujours égal à lui-même, que des parties faibles se font remarquer dans un ouvrage, à côté des beautés sublimes, enfin que l'aigle ne soutient pas toujours la hauteur de son vol, et que parfois il abandonne les cimes pour raser la terre.
Premièrement à moi parée que je m'appelle lion. Société léonine. — Ces mots de la fable de Phèdre: le lion en société avec la génisse, la chèvre et la brebis, s'appliquent à celui qui abuse de sa force dans ses rapports avec les faibles. Si c'est le langage du plus fort, c'est aussi celui de l'égoïste. Le nom de Société léonine est donné à toute société où quelques membres se réservent la part du lion.
Qui aime bien, châtie bien. — Le plus souvent cette maxime est citée sur le ton de la plaisanterie. L'une des plus difficiles et des plus délicates questions que présente l'éducation de la jeunesse est assurément celle des punitions. Nos pères se prononçaient pour la rigueur ; une de leurs maximes favorites était celle-là. Leurs châtiments étaient rudes, et le corps en avait sa large part; ils croyaient à la suprême vertu du fouet et du martinet. De nos jours, on incline plutôt vers la douceur j et les corrections ro-
mairies ou les châtiments corporels sont proscrits. — Cette maxime peut être aussi considérée comme le principe de la résignation chrétienne.
Qui ne sait dissimuler, ne sait régner. —
Maxime favorite de Louis XI. Il avait toujours tenu son fils, depuis Charles VIII, éloigné de la cour et privé d'instruction. Il ne voulait pas qu'il sût d'autre latin que ces cinq mots: qui nescit dissimulare, nescit regnare.
On a fait grand bruit de cette maxime que des fanfarons de vertu ont traitée d'immorale. Elle veut dire tout simplement que le secret est l'âme des grandes affaires et l'élément le plus sûr de leur succès. C'est dans le même sens que Metellus disait qu'il brûlerait sa chemise s'il pensait qu'elle connût son secret.
Ij» marseillaise et Rouget de JLisle. — Ce
fut le 30 juillet 1792 que les Marseillais arrivèrent à Paris, après s'être signalés dans les départements du Midi par des expéditions patriotiques, selon le langage des journalistes du temps. Ils entrèrent par le faubourg Saint- Antoine, et furent conduits par Santerre aux Champs Élysées, où un banquet leur était préparé. Leur arrivée fut signalée par des troubles sanglants. Les Marseillais étaient venus à Paris sous le prétexte que la patrie était en danger. Leur patriotisme exalté venait à son secours. Ce fut alors que Eouget de Lisle, officier du génie, composa les paroles et la musique de son hymne des Marseillais, communément appellé la Marseillaise. Ce chant patriotique et guerrier retentit dans toute l'Europe. On ne saurait se faire aujourd'hui une idée de l'enthousiasme qu'il inspira et de l'influence qu'il exerça, si l'on n'en avait éprouvé les effets lors des révolutions de 1830 et de 1848. L'air est devenu une des plus belles marches militaires que l'on connaisse; il a souvent mené les soldats français à la victoire. Les paroles se ressentaient de l'inspiration républicaine de l'auteur. Malheureusement on fait des plus belles choses un mauvais emploi. La Marseillaise fut aussi l'accompagnement des exécutions nombreu-
ses qui eurent lieu à cette époque. De toutes les chansons révolutionnaires, elle était la meilleure, car elle était exaltée, mais non sanguinaire. Malgré les opinions républicaines, Rouget de Lisle fut incarcéré pendant la terreur et ne fut sauvé que par le 9 thermidor. Il aurait sans doute entendu jouer la Marseillaise en allant à l'échafaud. Il est mort en 1836.
lie calendrier républicain ou français. —
La convention, qui révolutionnait la France, voulut remplacer le calendrier en usage dans la plupart des pays et dit Grégorien (par suite des corrections introduites sous le pape Grégoire XIII, en 1582), par un calendrier dit républicain, que Ton fit partir du 22 septembre 1792, jour de Péquinoxe de septembre qui se trouva être ainsi, par un singulier rapprochement, le jour de la proclamation de la république, et le premier jour de Yère nouvelle. Ce calendrier (il a été en vigueur en France pendant une période de 14 ans) était caractérisé par la dénomination pittoresque et euphonique des mois: vendémiaire, brumaire, frimaire pour l'automne ; — nivôse, pluviôse, ventôse pour l'hiver; — germinal, floréal, prairial pour le printemps; — messidor, thermidor, fructidor pour Tété; correspondant trois par trois à chacuue des saisons; — par le nombre régulier des jours de chaque mois (30 jours), — et par la subdivision en trois semaines ou décades de 10 jours : primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sextidi,septidi,octidi, nonidi, décadi. Il avait le grave inconvénient de se trouver en désaccord avec les coutumes religieuses et les habitudes séculaires des populations. Aussi il ne put prévaloir et cessa d'être en vigueur à partir du 1er janvier 1806.
lia danse macabre. — C'est une ronde infernale dansée par des morts de toutes conditions et de tous les âges, rois ou sujets, riches ou pauvres, vieillards ou enfants; c'est une allégorie ingénieuse figurant la fatalité qui condamne tous le humains a la mort. Cette ronde se trouve représentée au moyen-âge dans un grand nombre de cimetières, et est décrite dans un ouvrage fort singu-
lier: danse macabre, ou miroir de la mort, ou danse des morts en 1485. Macabre serait le nom de l'auteur. La danse des morts a été souvent reproduite par les peintres et les graveurs des xve et xvie siècles ; on connaît sourtout celle de Bâle, peinte dans le couvent des Dominicains.
lia tunique de dessus. — Nessus, centaure qui, après avoir transporté Déjanire. femme d'Hércule, au-delà de FAchelous, voulut l'enlever. Hercule le tua en le perçant d'une flèche trempée dans le sang de l'hydre de Lerne. Nessus donna en mourant sa tunique à Déjanire, comme un philtre qui pouvait lui ramener son mari sïl devenait infidèle: mais cette tunique, imprégnée du sang de Nessus, était empoisonnée, et elle devint fatale au héros. Déjanire se voyant délaissée par Hercule, lui envoya cette tunique pour le ramener à elle. Il ne se fut pas plus tôt revêtu de cette robe qu'elle se colla sur sa peau et le déchira cruellement. Ne pouvant supporter ses tourments, il éleva un immense bûcher sur le mont Oeta et s'y brûla.
lie tonneau des Danaïdes. — Nom de cinquante sœurs, filles de Danaiis, roi d'Argos. Égyptus, roi d'Egypte, leur oncle, qui avait cinquante fils, contraignit ses nièces à épouser leurs cousins germains. Le faible Danaûs y consentit malgré lui, mais sous la condition secrète que les Danaïdes massacreraient leurs maris la première nuit de leurs noces. Cet horrible projet s'exécuta; une seule éloigna son mari. Jupiter, pour punir les criminelles épouses, les précipita dans le Tartare et les condamna à y remplir éternellement un tonneau percé.
Terreur panique. — Pan, Dieu grec, présidait aux troupeaux et aux pâturages. Le bas peuple croyait que Pan faisait des courses nocturnes, des apparitions subites qui jetaient partout l'effroi; de là le nom de terreur panique.
lie fil d'Ariane. — Ariane, fille de Minos, conçut de l'amour pour Thésée qui avait été envoyé en Crète pour être livré au Minotaure, et le tira du labyrinthe en
lui donnant un peloton de fil qui loi permit de retrouver son chemin. Thésée, en sortant de Crète, remmena avec lui ; mais il l'abandonna bientôt dans l'île de Naxos. Bacchus eut pitié d'elle et l'épousa.
lia boite de Pandore. — Pandore, nom de la première femme ; elle est l'Eve des Grecs. Elle fut douée de toutes les qualités par les Dieux, qui chacun lui firent un don, puis envoyée par Jupiter à Prométhée, avec une boîte où tous les maux étaient enfermés. Prométhée, soupçonnant un piège, refusa Pandore et ses présents: mais Epiméthée, son frère, la prit pour épouse, ouvrit la boîte et donna ainsi l'essor à tous les maux. Il ne resta au fond que l'espérance. L'invasion de tous les maux sur la terre fit naître le siècle de fer.
Jeter son bonnet par-dessus les moulins.
— Se dit d'une femme ou jeune fille qui laisse le sentier de la vertu pour mener une vie irregulière et équivoque.
li'Aeadémie. — Ce nom vient du nom Academus, athénien dont les jardins, situés près d'Athènes et fréquentés par des philosophes, furent l'origine de la célèbre Académie où enseignait Platon, 388 av. J.-C. La ville de Paris renferme aujourd'hui un grand nombre d'Académies. Les cinq principales formant l'Institut de France sont: Académie française, fondée par le cardinal de Richelieu, en 1635; — Académie des inscriptions et belles-lettres, fondée par Colbert, en 1663; — Académie des sciences, fondée par le même, en 1666; — Académie des beaux-arts, fondée en 1648; — Académie des sciences morales et po- :\ litiques, fondée en 1832. Il y a encore à Paris l'Académie de musique, fondée en 1669; — l'Académie de médecine, fondée en 1820. L'Académie française comprend 40 membres, que l'on appelle les 40 immortels.
lie» assemblées — lia convention. — Assemblée constituante, la première des assemblées politiques de la Révolution française, celle qui fit la constitution de 1791.
Assemblée législative, succéda à la constituante et fut remplacée par la convention nationale, le 21 septembre 1792.
Convention nationale, assemblée la plus mémorable dont fasse mention l'histoire de la Révolution française ; elle abolit la royauté, proclama la république et concentra en elle tous les pouvoirs de l'État ; elle siégeait aux Tuileries, et se sépara le 26 octobre 1795, après avoir voté la constitution de Fan m.
Assemblée nationale législative de 1849, élue par le suffrage univesel, et composée de 750 membres, rétribués à 25 fr. par jour. Sa première séance eut lieu le 29 mai 1849, et sa dernière le 1er décembre 1851.
lies conseils. — Conseil des Anciens, l'une des deux assemblées créés par la Constitution de l'an ut (1795); supprimée le 18 brumaire an vin (1799).
Conseil des Cinq-Cents, assemblée qui formait, avec le Conseil des Anciens, le Corps législatif organisé par la Constitution de l'an m, et dissoute aussi par le coup d'État du 18 brumaire.
lies croisades. — Ce sont les expéditions qui, depuis 1096 jusqu'en 1291, furent entreprises par différents rois seigneurs d'Europe, dans le but de chasser les infidèles (Musulmans) du royaume de Jérusalem. On compte généralement huit croisades:
La première, commandée par Godefroy de Bouillon (1096-1100) ; — la seconde, par Louis VII, roi de France, et Conrad III, empereur d'Allemagne (1147-1149); — la troisième, par Philippe-Auguste, roi de France, Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, et Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne (1189-1193); — la quatrième par Baudouin, comte de Flandre, et Dandolo doge de Venise (1202- 1204) ; — la cinquième par Jean de Brienne (1217-1221); — la sixième par Frédéric II (1228-1229) ; — la septième et la huitième par Saint-Louis, roi de France (1250-1220).
lies quatre âges. — Les anciens distinguaient quatre âges dans l'histoire du genre humain: Y âge d'or re-
présente les temps pendant lesquels un printemps continuel régna sur la terre ; Vâge d'argent marque l'époque où les hommes commencèrent à déchoir de leur innocence; le mal domine dans Vâge drairain, et Vâge de fer est signalé par le débordement de tous les excès, de tous les crimes.
Les physiologistes divisent la vie de l'homme en quatre âges: 1° l'enfance jusqu'à 15 ans; 2° l'adolescence ou la jeunesse jusqu'à 25 ans; 3° l'âge viril jusqu'à 55 ans; 4° la vieillesse, qui se termine par la décrépitude et la mort.
lia fronde — On nomme ainsi la guerre civile qui eut lieu en France pendant la minorité de Louis XIV entre le parti de la cour (Anne d'Autriche et Mazarin) et le Parlement. L'origine de ce mot vient du jeu de la fronde auquel les enfants s'amusaient à cette époque dans les fossés de Paris. La police défendit ces amusements dangereux; mais les enfants résistaient souvent à l'autorité et poursuivaient les gardes à coups de fronde. Un plaisant compara les adversaires de Mazarin à ces frondeurs; l'allusion fut trouvée heureuse et le mot resta.
Ii» fontaine de Jouvence. — Cette source fabuleuse a joué un grand rôle dans les romans orientaux. On attribuait aux eaux de cette fontaine la vertu de rajeunir ceux qui venaient s'y baigner. Dire de quelqu'un : « il a bu de Veau de la fontaine de Jouvence i» signifie : il a rajeuni.
Ut de justice, — Le premier lit de justice fut tenu en 1318, sous Philippe le Long, et le dernier par Louis XVI, à Versailles, le 8 mai 1788. On y traitait des grands intérêts de l'État.
lia querelle des Investitures. — C'est la lutte entre les papes et les empereurs d'Allemagne, au sujet de la collation des titres ecclésiastiques, de 1074 à 1122.
lies ligues. — La ligue, confédération du parti catholique en France, formée en 1576 par le due de Guise
contre les Huguenots et contre Henri III, et qui, pendant 20 ans, entretint une horrible guerre civile.
La ligue du bien public, formée contre Louis XI, en 1455, par Charles, son frère, et les duos de Bretagne, de Bourbon et de Bourgogne, et dissoute par les traités de Conflans et de St-Maur. Le peuple, en faveur duquel rien ne fut stipulé, donna le nom de ligue du mal public à cette coalition féodale.
Ligue sainte, coalition formée contre Louis XII, en 1511, par le pape Jules II, Ferdinand le catholique, Henri VIII, les Vénitiens et les Suisses.
Guerres des deux ligues, entre la ligne Achéene, soutenue par Philippe III, roi de Macédoine, et la ligue Étolienne, soutenue par les Spartiates (220-217 av. J. C).
lies maillotins. — On nomma ainsi des hommes du peuple qui, en 1381, s'insurgèrent à Paris pour s'opposer à la perception de nouvelles taxes établies par le duc d'Anjou, régent de France, pendant la minorité de Charles VI; ils se portèrent en masse sur l'arsenal, s'armèrent de petits maillets de fer, dits maillotins (d'où leur nom), massacrèrent les percepteurs et élargirent les prisonniers. Cette révolte attira sur le peuple de longues et cruelles punitions.
1/ homme au inasciue de fer. — Personnage mystérieux (frère de Louis XIV, dit-on) qui fut prisonnier en France de 1662 à 1703, et qui fut successivement transféré au château de Pignerol, à l'île Sainte Marguerite, à la Bastille, où il mourut. On le contraignit toute sa vie à porter un masque dont les articulations étaient en fer; après sa mort, on lui mutila le visage pour le rendre méconnaissable, et fut enterré sous le nom de Marchiali, dans le cimetière de St-Paul. On s'est épuisé sur cet infortuné prisonnier en vaines conjectures ; lors de la prise de la Bastille (1789), on trouva déchirées les pages du registre d'écrou qui auraient pu donner sur -lui quelques renseignements. C'est un secret et un crime que Louis XIV a emportés dans sa tombe.
fjes journées de septembre. — Massacre de prisonniers politiques détenus dans les prisons de Paris, l'Abbaye, la Force, les Bernardins, Bicêtre, la Conciergerie, etc., les 2, 3, 4, 5 septembre 1792.
lies types de l'amitié. — Philémon et Baucis, Castor et Pollux, Oreste et Pilade, Nisus et Euryale, Damon et Pithias.
Baucis, femme pauvre de Phrygie, était l'épouse de Philémon. Jupiter et Mercure les protégèrent ; ils vécurent jusqu'à la dernière vieillesse et moururent en même temps.
Castor et Pollux étaient frères jumeaux. L'immortalité fut partagée entre eux, ils vivaient et mouraient alternativement.
Oreste, fils d'Agamemnon, contracta cette amitié avec Pylade qui les a rendus si célèbres l'un et l'autre.
Nisus, roi de Mégare, et Euryale, célébrés dans VÈnéide (5e et 6e livres), pour leur étroite amitié, sont, peut-être, des personnages de pure imagination.
Damon et Pithias sont deux amis célèbres, au temps de Denys de Syracuse.
Jeter le froc aux orties. — Quitter la vie monastique et rentrer dans le monde. Le froc est cette partie de l'habit des moines qui leur couvre la tête et les épaules, et qu'on prend souvent pour tout l'habit. De là cette façon de parler. Boileau a dit:
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Eome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme
Il va du blanc au noir ;
Il condamne au matin ses sentiments du soir. Importun à tout autre, à soi-même incommode, Il change, à tout moment, d'esprit comme de mode: Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc; Aujourd'hui dans un sac, et demain dans un froc.
On n'a reçu du elel un cœur que pour aimer. — Vérité incontestable de Boileau et avouée par la saine morale, puisque l'être le plus malheureux est celui qui n'aime rien: appliqué à la passion de l'amour, c'est toute autre chose.
lies rois s'en vont* — Lainé, membre du corps législatif en 1808, y montra une rare indépendance, et encourut la colère de Napoléon pour avoir, dans un rapport, parlé de paix et de liberté. C'est de lui qu'est devenu célèbre ce mot : « Les rois s'en vont, p
«le l'ai connu poirier. — Pour rendre toute sa pensée sur un parvenu qui n'inspire pas une grande considération, il faudrait dire longuement: il est riche aujourd'hui, il occupe un poste élevé ; mais je l'ai connu dans une position infime, misérable, et je ne puis oublier ce qu'il a été en voyant son orgueil, sa suffisance. Au lieu de cette périphrase, on dit simplement: je Vaivu poirier, et le sens subsiste tout entier. — Cette expression est fondée sur cette historiette. Il y avait dans une chapelle de village un Saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande vénération. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé la remplaça par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia le plus beau poirier de son jardin. Mais plus de pèlerinages, plus de dévotion. Pourquoi ? parce que, disaient les paysans, le nouveau saint nous l'avons vu poirier.
Faire le diable à quatre. — Il y a trois ou quatre siècles, à l'époque où florissaient sur le théâtre français les mystères et les soties, on représentait aussi des pièces appelées diableries qui faisaient les délices du peuple. Les acteurs poussaient des hurlemens et faisaient mille contorsions. Dans les petites diableries, représentées par deux diables seulement, le bruit était déjà considérable ; mais dans les grandes, où quatre diables se démenaient, le vacarme était à son comble. De là cette locution.
lie San Benito. — Casaque jaune dont on revêtait ceux que l'inquisition avait condamnés à être brûlés vifs, et sur laquelle était représenté un homme couché sur des tisons enflammés, et environné de démons.
Saigner du nez. — Des médecins ont dit que la
peur pouvait causer un saignement de nez à certains individus. Le premier poltron qui, au lieu d'aller résolument au danger , s'avisant de chercher un prétexte pour s'arrêter en chemin, eut l'idée de saigner du nez, donna naissance à cette figure. Saigner du nez est donc, au figuré, manquer de courage.
Pendant la peste qui, après avoir dépeuplé l'Asie et l'Afrique, ravagea l'Europe, et particulièrement la France, vers le milieu du xive siècle, on remarqua en divers endroits,^ que cette terrible maladie ne laissait aucun espoir de guérison, quand elle était accompagnée de quelque saignement de nez ; et comme un pareil symptôme causait alors les plus vives craintes et le plus triste abattement, on en prit occasion de dire, au figuré , saigner du nez, pour exprimer le manque de résolution.
Ménager la chèvre et le chou. — Ne rien sacrifier, trouver moyen de conserver de bons rapports avec deux adversaires, des alliances dans tous les partis. — Ce proverbe a pour base ce problème innocent : un homme doit faire passer dans son bateau un loup, une chèvre et un chou, et il ne doit les passer que séparément. Comment fera-t-il pour qu'en son absence le loup ne mange pas la chèvre, pour que la chèvre ne mange pas le chou? Rê* ponse. Il passera d'abord la chèvre; il retournera et passera le loup, mais il ramènera la chèvre avec lui, qu'il laissera sur le bord en prenant le chou, puis il reviendra chercher la chèvre. De cette façon , le chou ne sera pas exposé à être mangé par la chèvre et la chèvre à être dévorée par le loup.
Pacha à trois queues* — C'est l'homme à qui rie*i ne manque pour jouir de la vie et qui se complaît, comme un pacha, dans une douce mollesse. — La queue de cheval en Turquie est l'insigne caractéristique des pachas : ils la font porter devant eux, flottant au bout d'un étendard composé d'une lance surmontée d'un croissant. Le nombre des queues augmente avec la dignité : il y a , par consé-
quent , des pachas à une , à deux et à trois queues. Le pacha à trois queues est le plus haut placé dans la hiérarchie militaire. Le grand Vizir seul a cinq queues.
Coiffer Sainte-Catherine. — C'est encore l'usage, dans certains pays, d'orner, d'habiller, de coiffer les statues des saints et des saintes qui se trouvent dans les églises. Sainte-Catherine étant la patronne des vierges, c'est toujours à une jeune fille qu'est confié le soin de la parer. Mais cette charge , très agréable , très honorifique quand on a seize ou dix-huit ans, n'est pas au nombre de celles que l'on veut garder toujours. La demoiselle qui vieillit sans voir venir ce mari vainement attendu est menacée de faire longtemps encore la toilette de sa patronne ; c'est alors qu'on dit d'elle ironiquement : elle restera pour coiffer Sainte-Catherine.
Catarina veut dire pure, immaculée, sans tache.
Porter le crosse de Saint- Xi colas. — On le
disait aux xin , xiv et xv siècles, pour exprimer le long célibat des hommes. Saint-Nicolas est le patron des garçons, non à cause de son nom (vainqueur des peuples), mais parce qu'une de ses plus chères occupations était d'instruire les enfants ed de former leur cœur à la vertu.
Cela est beau eomme le Cid. — Le succès de la tragédie du Cid de Corneille fut tel, que, pour louer en ce temps là une belle chose, il était passé en proverbe de dire : « Cela est beau comme comme le Cid. » Le cardinal de Richelieu, qui ambitionnait tous les genres de gloire, désirait passer pour l'auteur de cette admirable pièce; mais Corneille , qui aimait mieux la gloire que l'argent , n'y voulut jamais consentir, et le ministre, pour s'en venger, obligea l'Académie à en faire la critique; ce qui fit dire à Boileau (Satire 9°) ;
En vain contre le Cid un ministre se ligue ; Tout Paris, pour Chimène, a les yeux de Rodrigue : L'Académie en corps a beau le censurer! Le public révolté s'obstine à l'admirer.
Corneille donna bientôt un autre chef-d'œuvre, les Horaces. Richelieu , qui ne pouvait cependant se dissimuler le mérite transcendant de Corneille, lui avait accordé une pension , dont celui-ci fut assez reconnaissant pour dire de lui, après sa mort:
Qu'on parle bien ou mal du fameux cardinal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien ; Il m'a fait trop de bien, pour en dire du mal ; Il m'a fait trop de mal, pour en dire du bien.
I*e marquis de Carabas. — Marquis imaginaire qui doit son existence à un charmant conte, le Chat botté de Perrault. Il y figure comme le possesseur d'une fortune sans limite. On signale aussi par ce nom un gentilhomme dont les manières attestent de grandes prétentions et une sotte vanité. Béranger a fait, sur Pair du roi Dagobert, une chanson dont le refrain est :
Chapeau bas ! chapeau bas !
Gloire au marquis de Carabas !
Robert Macaire. — Fripon audacieux et sans pudeur, dont le métier est de chercher des dupes, qu'il parvient à tromper par des artifices de tout genre. Robert Macaire est le héros d'un mélodrame V Auberge des Adrets, dans lequel il jouait le rôle d'un assassin déterminé. L'acteur Frédéric Lemaître donna à ce rôle un caractère bouffon et ironique, qui contrastait singulièrement avec les crimes dont le scélérat qu'il représentait était souillé. Une autre pièce fut écrite sur la même donnée, et Robert Macaire, qui donnait son nom à la pièce, en fut le héros principal. Dès lors ce nom a été adopté comme le type le plus expressif de la perversité, de la fourberie, de l'impudence et du charlatanisme, Luchet a dit des Robert Macaire: « Incapables de crimes aussi bien que de vertus, ils ont laissé de leurs poils aux buissons de la police correctionnelle, et c'est tout: leur basse histoire n'a pas même eu toujours les honneurs du bulletin des tribunaux ; ils se croyaient des Macaires et n'ont été que des filous. » Bertrand, le complice de Macaire, représente le voleur assez niais pour se laisser duper, La bêtise des hommes est im-
iiiense, et Robert Macaire Ta dit à bon droit avec son implacable raison: u Semez de la graine d'imbécile, il poussera des actionnaires. » M. Gogo est éternel.
J'ai payé tous mes Anglais* — Le mot Anglais est ici synonyme de créanciers. Les rois de France ont eu tant de démêlés avec les rois d'Angleterre, ils ont eu si souvent des comptes à régler avec eux, que Ton comprend sans peine comment les deux mots ont pu à la longue se confondre dans une même signification. Ainsi le roi Jean, emmené prisonnier à Londres après la bataille de Poitiers, dut payer à l'Angleterre, pour se racheter, une forte rançon dont la France fit les frais.
Il est avec le ciel des aeeommodemens* —
Ce vers que Molière a placé fort heureusement dans la bouche de son Imposteur, exprime très bien le caractère des Tartufes de tous les genres et de tous les temps. Les habiles de l'espèce , les austères charlatans de vertu se dispensent de pratiquer pour leur propre compte les sévères maximes qu'ils recommandent et qu'ils imposent à leur prochain. La race des tartufes n'est pas prête à s'éteindre de sitôt.
Ôte toi de là que je m'y mette. — Devise secrète des ambitieux, des révolutionnaires de tous les lieux et de tous les temps, et que l'homme suffisamment éclairé par l'expérience découvre sans peine et lit très nettement au fond de toutes les belles phrases et de tous les beaux semblants de vertu dont on essaye de la masquer.
Chercher la pierre philosophale* — Consacrer son temps et ses études à des travaux qui ne peuvent obtenir de résultat. C'est une allusion aux recherches que firent, au moyen âge, un grand nombre de savants, auxquels on donnait le nom à: alchimistes, avec l'intention et dans l'espoir de trouver une composition particulière qui eût la propriété et le pouvoir de transformer tous les métaux en or. Cette composition, toujours espérée, toujours cherchée
en vain, portait le nom de pierre philo sophale. Les alchimistes cherchaient aussi la panacée universelle ou remède contre tous les maux.
I^a colère du père Duchéne. — Pendant les mauvais jours de la Eévolution de 1789, Hébert publia, sous le titre du Père Duchêne, un journal, qui avait pour but de répandre le venin des plus affreuses doctrines, et de désigner à l'échafaud ses victimes. La colère du Père Duchêne était alors devenue bien redoutable et fit verser beaucoup de sang. Hébert fut guillotiné a son tour.
Adieu paniers, vendanges sont faites! —
Quelle jolie phrase ! Les mots s'y enroulent comme les pampres et le lierre autour d'un thyrse. C'est frais comme un soir d'automne ; c'est gai comme un sourire de Silène. Il est rare que les dictons aient ce tour enjoué et les proverbes ce fin bouqtfet; aussi n'est-ce pas un proverbe et n'est ce pas un dicton; c'est un refrain.
Qu'est-ce que le Tiers-État? — On a de Siéyes un grande nombre d'écrits politiques. Le plus célèbre est la brochure qu'il publia au commencement de 1789, sous ce titre: Qu'est-ce que le Tiers-État? Tout. — Qu'a-t-il été jusqu'ici? Rien. — Que demande~t-il? Devenir quelque chose.
Le nom de Tiers-État fut donné en France à la classe bourgeoise, par opposition à la noblesse et au clergé, qui formaient les deux premières classes. Les députés de ces trois Ordres réunis formaient les États Généraux, qui étaient convoqués par le roi dans les circonstances difficiles; mais le Tiers-État ne commença à y avoir voix délibérative qu'en
As-tu des ailes ? — Alexandre eut, au nord de son empire, des villes à fonder pour retenir les Scytes derrière le fleuye Iaxarte et des forteresses réputées imprenables à renverser. Une d'elles était le roc Soydien. Quand Alexandre somma le gouverneur de se rendre: « As-tu
des ailes » répondit-il, et il semblait qu'il en fallût pour atteindre l'inaccessible citadelle. Une petite troupe escalada le roc à pic. Dans cette forteresse Alexandre trouva la famille d'un seigneur Perse, dont il épousa la fille, Roxane : cette alliance assura enfin le repos de ces contrées.
lie Capitole. — Lorsque Tarquin l'Ancien faisait creuser les fondements du temple de Jupiter, on trouva la tête d'un certain Tolus avec les chairs encore fraîches. Cet incident si extraordinaire frappa le peuple; on consulta les augures, qui ne manquèrent pas de répondre que cette tête, caput, annonçait clairement que ce lieu serait la capitale du monde ; ainsi ce mont, appelé d'abord Saturnius parce que Saturne y avait régné, ensuite Tarpéien, parce que Tarpéia, jeune romaine qui trahissait son pays, y avait été tuée par les Sabins, prit enfin le nom de Capitoliuru, formé de deux mots latins caput Toli, tête de Tolus. Telle est l'étymologie du Capitole, si cher à l'orgueil romain.
Oui, si j'étais Parménion. — C'est la réponse d'Alexandre au général Parménion qui lui conseillait de faire enfin la paix. Ce qui veut dire: oui, si j'étais un homme: mais je suis un héros, il me faut du carnage; tout autre passe-temps est indigne de moi, et je veux m'y divertir tant que je trouverai des villes à saccager, des champs à ravager, des gens à égorger. Ce que Boileau appelle folie dans Alexandre, le coryphée des destructeurs, alors on le nommait autrement.
Paul-Louis Courier disait à la comtesse d'Albany: les guerres d'Alexandre, en son temps, de qui croyez vous qu'elles fussent approuvées? Des Perses qu'il exterminait? Des Grecs qu'il massacrait à Thèbes? Des Macédoniens ;l qui sa gloire coûtait leur sang, leurs enfants et le produit le plus net de leurs héritages? De ses compagnons, des chefs de son armée, qui périssaient victimes de ses extravagances ou punis de les avoir blâmées ? Il n'y a pas d'apparence !
Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. — C'est la conclusion de
ceux qui sont faciles à contenter, des imperturbables optimistes. Le docteur Paogloss, dans Candide ou V Optimisme de Voltaire, prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que a dans ce meilleur des mondes possibles » le château de monseigneur le baron Thunderten-Tronckh était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles. Au lieu de cet axiome des optimistes si cruellement tourné en ridicule par Voltaire, qui le fait répéter souvent par le docteur à l'homme de la nature, Candide, les Italiens disent: e sempre bene.
Pourquoi donc étes-vous notre prince? —
C'était un devoir pour l'empereur Adrien de se montrer affable et poli envers tous eeux qui l'approchaient, et il prenait souvent plaisir à se mêler à la foule des habitants de Eome, comme simple citoyen.
Un jour qu'il traversait la place publique, une femme du peuple qui s'était adressée à lui pour obtenir une chose qu'elle croyait juste, ayant été rebutée par l'empereur, s'écria avec hardiesse:^ Pourquoi donc êtes-vous notre prince? » Ce mot arrêta Adrien, qui revenant sur ses pas l'écouta patiemment et lui accorda ce qu'elle demandait.
Un arlequin. — Personnage de la comédie italienne qui avait été transporté sur la scène française, où il était devenu le type des rôles à la fois naïfs et bouffons. Cet acteur était vêtu d'un habit de diverses couleurs entremêlées, portait toujours un masque noir et était armé d'un sabre de bois qu'on nommait balte. Ce personnage, qui a été longtemps à la mode en France, au xvnie siècle particulièrement, a toùt-à-fait disparu du théâtre aujourd'hui. Il a été remplacé par des bouffons d'un autre genre, dont les noms sont beaucoup moins connus que celui-ci.
On ne s'attendait guère à voir Ulysse en cette affaire. — Ulysse, prince grec, est célèbre par ses voyages et ses aventures, si bien racontées par Féne- Ion dans son Têlêmaque.
La Fontaine, dans sa faible La tortue et les deux ca-
nardS) fait emporter par deux canards la tortue dans les airs d'où elle voit mainte république, maint royaume, maint peuple, comme Ulysse. « On ne s'attendait guère à voir Ulysse dans cette affaire. »
JLa cérémonie des roses. — Du temps du Parlement, les ducs et pairs, fussent-ils princes ou fils de France, étaient obligés, au printemps qui suivait leur nomination, de présenter des roses au Parlement. Cela s'appelait la cérémonie des roses. Le pair ou prince qui présentait ces roses faisait joncher d'herbes et de fleurs toutes les chambres du Parlement, et, avant l'audience, donnait un magnifique déjeûner. Il venait ensuite dans chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent plein de bouquets, de roses et d'oeillets.
On ignore l'origine de cette gracieuse cérémonie; on ignore de même le temps et la cause de son abolition. On trouve que François, duc d'Alençon, fils de Henri II, s'y soumit vers l'an 1580.
lia concision du télégraphe électrique. —
Qui pourrait méconnaître aujourd'hui l'influence du télégraphe électrique sur le langage? Les Lacédémoniens avaient adopté un langage concis et précis dont la forme a gardé leur nom: laconisme; c'était par horreur du babil et de la frivolité. Nous qui ne passons pas en Europe pour avoir la même horreur, nous allons arriver au même" résultat par un chemin tout différent ; ce que ne nous donne pas la vertu, nous le demanderons au vice. Je m'explique : le télégraphe électrique est fort cher et chaque mot se paie. C'est l'avarice qui nous donnera la concision. Maintenant on va s'ingénier à trouver des formes brèves et à professer un mépris productif pour les ornements frivoles. Excessifs en tout, nous aurons bientôt dépassé les Spartiates, et le mot laconisme finira par vouloir dire bavardage diffus. On comprendra la valeur des correspondances dans le genre de celle-ci :
Lettre d'un ami à un ami: — « Eo rus (je vais à la campagne). v% Réponse: u I (va), a Et de celle-ci, qui a
été un échange de courriers entre Léon Gatayes et Alphonse Karr: « K à G — ? » « G à K — 0. » Qu'y a-t-il de nouveau? — Eien.
M. Jourdain. Aleeste* — Ce sont deux personnages des comédies de Molière. M. Jourdain, le bourgeois gentilhomme, est une expression presque aussi rare qu'Aiceste, le courtisan honnête homme.
Origine de quelques grands hommes* —
Confucius a été charpentier; Mahomet a conduit les ânes; Méhémet-Ali a été barbier; l'empereur du Maroc a tenu un mont-de-piété ; Bernadotte a été chirurgien à la Martinique; Franklin, fils d'un fabricant de savon et de chandelles a été ouvrier imprimeur; Ollivier Cronrwell a été brasseur; le président Polk a été maître-d'hôtel; le beaupère de la reine Isabelle d'Espagne, mari de la reine Christine et beau-frère de l'ex-roi François II de Naples, était d'abord garçon de café ; le général Espai tero était sacristain; le roi Christophe, d'Haïti, esclave à Saint-Kitts; Bolivar était droguiste ; Abram Lincoln, président des États-Unis, assassiné par Booth en 1865, était fils d'un menuisier: il a été tonnelier, mercier, fendeur de bois, droguiste, avocat, député ; Andréa Jonhson, président des États-Unis, a été tailleur ; le général Grant, président des États-Unis, a été tanneur; Hayes, président des États-Unis, a été soldat, avocat; le général Garibaldi a été matelot, fabricant de chandelles ; Washington, le premier président des États-Unis, a été un simple ouvrier; le physicien Far raday, était fils d'un maréchal ferrant ; George Stephenson, l'inventeur de la locomotive, a été ouvrier mineur, cordonnier, horloger ; Copernic, fils d'un boulanger ; Kepler, fils d'un hôtelier; D'Alembert, enfant trouvé, élevé par la brave femme d'un vitrier; Newton, fils d'un petit propriétaire ; Laplace, fils d'un pauvre paysan ; Lagrange, fils d'un trésorier de la guerre à Turin ; Christophe Colomb, fils d'un cardeur de laine; Cook, garçon mercier ; Livingstone, ouvrier fileur; Hayda, charron; Daguerre, peintre de décors; Grégoire VII, fils d'un menuisier ; Adrien VI, batelier ;
Sixte V, berger-porcher ; Richard Arkwright, garçon perruquier ; Shakspeare, fils d'un boucher, et lui-même cardeur de laine, portier d'un collège et puis copiste ; Léopold Robert, fils d'un horloger ; Mozar, Rossini, musiciens ambulants ; Lulli, marmiton ; Griotto, pasteur ; le cardinal Alberoni, fils d'un jardinier ; Salvatore Rosa demandait l'aumône en vendant des petits paysages, Jean Jacques Rousseau, copiste de musique ; Louis-Philippe , professeur de mathématique.
Abdications* — Les plus célèbres sont celles de Sylla (79 av. J.-C), qui se retira à Pouzzoles; de Charles- Quint (1556), qui alla finir ses jours au couvent de Saint- Just, dans l'Estramadure ; de Christine de Suède (1654), qui se retira à Rome, après avoir passé quelque temps en France; de Napoléon (1814-1815), qui alla mourir sur le rocher de Sainte-Hélène; de Charles X (1830), qui mourut à Goritz, en Allemagne; du magnanime Charles- Albert (1849), qui est mort à Oporto. Celles de Napoléon et de Charles X furent imposées et non volontaires.
1/ Aréopage. — Était à Athènes un fameux tribunal, une espèce de Sénat, de Cour suprême, chargée du jugement des affaires criminelles. On n'y permettait aucun artifice oratoire pour émouvoir ou attendrir les juges. La sévérité des arrêts, l'esprit de justice et d'équité qui les dictait, acquirent à l'aréopage d'Athènes une immense réputation de sagesse et d'impartialité. — Le nom d'aréopage s'applique aujourd'hui à une assemblée d'hommes recommendables par leurs lumières et leur probité.
Arianisme. — Cette doctrine, prêchée vers l'an 312, par Arius, prêtre attaché à l'Église d'Alexandrie, balança la puissance du catholicisme. Arius combattait l'unité et la consubstantialité des trois personnes de la Trinité, et soutenait que le Verbe, tiré du néant, était très inférieur au Père. Il regardait Notre Seigneur J.-C. comme essentiellement parfait, mais il niait sa divinité.
Baguette devinatoire. — Bâton généralement de coudrier, de noisetier courbé ou fourchu, avec lequel on prétendait autrefois découvrir les sources cachées, les mines, les trésors enfouis, ainsi que' la trace des voleurs et des assassins. On tenait cette baguette horizontalement, de manière à lui laisser la faculté de se mouvoir, et quand l'opérateur approchait du lieu où il y avait une source, un trésor, la baguette se mettait à tourner d'elle-même entre ses doigts. On a prétendu que le bois du coudrier, étant hygrométrique, devait attirer l'humidité, et qu'en plaçant une baguette en équilibre au-dessus d'un terrain sous lequel existait une source d'eau, l'extrémité de cette baguette devait s'incliner vers le sol et dénoncer ainsi la présence de l'eau. — Cette superstition a été inspirée par le souvenir de la verge de Moïse et d'Aaron, ou de la baguette magique de Circé. C'est par la vertu d'une baguette que nos magiciens des places publiques font paraître et disparaître les muscades aux yeux émerveillés des spectateurs.
Convoquer le ban et l'arrière-ban. — Sous le gouvernement féodal, ce mot, qui signifie bannière, se disait de l'appel fait par le seigneur à ses vassaux. La noblesse faisant alors seule le service militaire, le nom de ban fut donné aux vassaux immédiats, aux seigneurs convoqués par le roi lui-même: et celui A*arrière-ban aux vassaux appellés par leurs suzerains. De là cette expression. — Mettre quelqu'un au ban de l'empire, signifiait, en Allemagne, le déclarer déchu de ses droits, le chasser de ses domaines, le bannir ; d'où notre expression figurée: mettre quelqu'un au ban de l'opinion publique. — Ban signifie aussi publication : ban de vendanges, ban de mariage.
lia Basoche. — Lorsque les rois de France habitaient le Palais de Justice, les clercs du Parlement formaient une association, un corps connu sous le nom de basoche. Ils élisaient un roi, qui avait une cour, des armoiries, et rendait la justice deux fois par semaine au Pré aux
Clercs. La basoche présidait aux divertissemens publics ; elle donnait des représentations théâtrales où Ton jouait des pièces appelées farces, soties, moralités. Henri III supprima le titre dé roi de la basoche.
Savant comme un Bénédictin. — Les Bénédictins, ordre monastique fondé par Saint-Bénoît en 529. Le célèbre monastère du mont Cassin, en Italie, fut le berceau de cet ordre, dont la règle avait un caractère tout particulier de bon sens, de sagesse et de douceur. Cette congrégation a rendu d'immenses services aux lettres et aux sciences. Ce sont les seuls érudits du moyenâge: ils ont conservé pour la postérité la plupart des chefs-d'œuvre littéraires de la Grèce et de Rome.
lie caducée. — Cet attribut de Mercure, branche de laurier ou d'olivier surmontée de deux petites ailes et entourée de deux serpents entralacés, était autrefois le symbole de la paix. Le caducée est aujourd'hui l'emblème du commerce, auquel Mercure présidait chez les anciens. Les serpents sont le symbole de la prudence, de la ruse, et les ailes désignent l'activité.
lies eagots. — Les Cagoths (chiens de Goths) étaient une espèce de parias, une race d'hommes ayant beaucoup de ressemblance avec celle des crétins, et qui vivait au moyen-âge dans le voisinage des Pyrénées. On supposait qu'ils étaient les descendants, les restes des anciens Goths, qui possédèrent longtemps- l'Aquitaine; ils étaient pour cette raison un objet de mépris. La révolution de 89 mit fin à cette injuste prévention ; il n'existe plus de cagots. Le nom seul a survécu: on l'a appliqué avec un léger changement d'orthographe aux faux dévots.
C'est un caméléon. — Le caméléon a une couleur qui lui est propre, mais dont la nuance change sous l'effet de causes accidentelles. Sur un arbre vert, il devient, par suite du reflet, à'un vert tendre. Mais, craintif à l'excès, c'est principalement ce sentiment qui produit en lui
les nuances rouges, jaunes, noires, vertes, blanches, dont il se colore, et que Ton voit à, travers sa peau, dont le tissu est d'une extrême transparence. Cette singulière propriété du caméléon en a fait l'emblème de l'hypocrite, de l'homme qui change d'opinion et de conduite au gré de son intérêt.
lie conclave. — Collège des cardinaux assemblés pour élire un pape. Pendant toute la durée de l'élection ils ne peuvent avoir aucune communication avec le dehors. Cet usage date de 1270 ; le pape Clément IV était mort depuis 1268, et les cardinaux n'avaient pu s'entendre encore sur le choix de son successeur. Le peuple, fatigué de ces lenteurs, les enferma dans le lieu de leur réunion, jusqu'à ce que l'un d'eux fût élevé au pontificat.
lie nombre d'or. — Le cycle lunaire est une période de 19 années, au bout da laquelle les phases de la lune reviennent aux mêmes époques, parce que cet astre se trouve de nouveau, par rapport à la terre et au soleil, dans la même position que 19 ans auparavant. — Le cycle solaire est une période de 28 ans, à l'expiration de laquelle l'année recommence par les mêmes jours.
lie titre de Dauphin. — Ce nom, que portaient les seigneurs du Dauphiné, par allusion au dauphin dont plusieur membres de cette famille ornaient leur casque , fut donné, en 1349, à l'héritier présomptif de la couronne de France, lorsque Humbert II céda le Dauphiné à Philippe VI de Valois , à condition que le fils aîné du roi de France prendrait le titre de Dauphin.
Divinités secondaires « — La mythologie nous présente une foule de divinités terrestres , qui ont passé de l'imagination des poètes dans les croyances aveugles de le multitude: les Faunes, divinités champêtres chez les Romains; les Satyres, qui jouaient à peu près le même rôle chez le Grecs que les Faunes chez les Romains; les Sylvain*, qui présidaient aux forêts; les Dryades et les
Hamadryades , divinités des forêts, des arbres, des bosquets ; les Naïades, nymphes des sources, des rivières ; les Néréides, nymphes de l'Océan; les Tritons, dieux marins, moitié poissons, précédaient le char de Neptune.
C'est un dragon. — Femme vive et acariâtre. Le dragon, animal fantastique, créé par l'imagination des anciens, était représenté avec les griffes du lion, les ailes de l'aigle et la queue du serpent. Le mot dragon vient d'un mot grec, qui signifie voir. Ce qui a donné lieu à la fable du Dragon des Hespêrides , de celui de la Toison d'or. De tout temps, le dragon n'a été qu'un être fictif, un emblème cachant un fait historique, et, le plus souvent, une calamité publique. Ainsi l'Écriture sainte nous représente l'archange Saint-Michel, terrassant le dragon infernal, ennemi du genre humain ; et la Vierge , mère du Sauveur, écrasant du pied la tête du dragon par qui le mal est venu sur la terre.
Elxcvir. — Famille célèbre d'imprimeurs hollandais , qui florissait au xvie et xvne siècles ; elle a produit des chefs-d'œuvre de typographie, presque tous en petit format, qui ont immortalisé le nom à Elzévir, sous lequel ils sont toujours avidement recherchés. Ces petits ouvrages brillent par la beauté et la netteté du caractère.
C'est un épicurien. — Un partisan de la doctrine d'Épicure , qui enseignait que le plaisir est le souverain bien de l'homme, et que tous nos efforts doivent tendre cà l'obtenir ; mais loin de le faire consister dans les jouissances grossières des sens, Épicure le plaçait dans la culture de l'esprit et la pratique de la vertu. Saint-Grégoire rend un témoignage illustre de la chasteté de ce philosophe. Quoi qu'il en soit, le mot épicurien est resté le synonime de débauché et de voluptueux.
C'est un eseobar. — Ëscobar, célèbre casuiste espagnol, jésuite. On lui reproche d'avoir, dans ses écrits, excusé certaines fautes, à l'aide de distinctions subtiles
que réprouve la bonne foi. Dans les Provinciales, Pascal a tourné en ridicule la morale et les principes d'Escobar. Depuis , ce mot est devenu synonime d'hypocrite habile, qui sait résoudre par des réticences mentales les cas de conscience les plus subtils. Du mot escobar on a fait escoharder, tromper ; escobarderie, tromperie.
C'est un Esculape. — Esculape était regardé, chez les anciens, comme le dieu de la médecine. Un disciple d1 Esculape est un médecin; un Esculape est un médecin habile ; ce n'est pas un Esculape, ce n'est pas un bon médecin. En poésie, en parlant des arrêts de la médecine, on dit: oracle d'Epidaure, parce qu'Esculape avait un temple dans cette ville:
Fatal oracle d'Épidaure,
Tu m'as dit: les feuilles des bois
A tes yeux jauniront encore,1
Mais c'est pour la dernière fois. (MlLLEVOTE)
lia fédération. — Est la fête qui fut célébrée au Champ de Mars de Paris, le 14 juillet 1790, en mémoire du premier anniversaire de la prise de la Bastille, prison d'État. Les députés des 83 départements nouvellement établis s'y trouvèrent réunis au nombre de 6000.
lie trois conquêtes de l'esprit Humain. —
La précieuse institution du jury date de 1791; elle est si morale que le consul Bonaparte la mettait au nombre des trois conquêtes les plus importantes de l'esprit humain : « le jury, l'égalité de l'impôt, la liberté de conscience. »
Eau lustrale. — C'était l'eau sacrée des andens, laquelle était contenue dans un vase placé à la porte des temples; ceux qui entraient s'en lavaient eux-mêmes ou s'en faisaient laver par les prêtres. On l'obtenait en éteignant dans de l'eau commune un- tison ardent tiré du foyer des sacrifices.
lies Muses. — Présidaient aux arts libéraux. Clio
présidait à l'histoire, Euterpe à la musique, Thalie à la
comédie, Melpomène à la tragédie, Terpsichore à la danse, Erato à l'élégie, Polymnie à la poésie lyrique, TJranie à l'astronomie, Calliope à l'éloquence et à la poésie héroïque. — Le poètes sont appelés les favoris, les nourrissons des Muses ; s'armer du poignard de Melpomène, chausser le brodequin de Thalie, sont des expressions très usitées qui signifient composer ou jouer des tragédies, des comédies. — Les muses habitaient le Parnasse, le Pinde, l'Hélicon montagnes dont les noms s'emploient figurément dans quelques locutions relatives à la poésie. « Il est au sommet, au bas de l'Hélicon, » c'est un grand, un mauvais poëte. Là coulaient le ruisseau du Permesse et la fontaine d'Hippocrène, que le cheval Pégase avait fait jaillir d'un coup de pied. De là vient que « avoir bu les eaux de l'Hippocrène » signifie: avoir le talent de la poésie.
lie pallatliiim. — Était une statue dePallas, qu'on disait tombée du ciel et que l'on conservait précieusement à Troie, dans la convinction que le sort de la ville y était attaché. Ulysse et Diomède l'enlevèrent pendant la nuit par ruse, et seulement alors la ville put être prise. — Depuis, on a désigné par ce nom les divers objets, à la possession desquels certaines villes, certains empires attachaient leur durée. L'ancile, bouclier sacré que l'on croyait tombé du ciel sous le règne de Numa, était le palladium de l'empire romain. Le Code civil est le palladium de la propriété. En Angleterre, l'acte à'Habeas corpus est le palladium de la liberté individuelle.
lie Pentateuque. — Ensemble des cinq livres bibliques composés par Moïse, et contenant l'histoire du monde depuis sa création jusqu'à la mort du législateur des Hébreux. Les livres du Pentateuque sont: la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome.
Le diable est bon logicien , dit Dante. En effet, ouvrez la voie au scepticisme, il emporte la loi du devoir, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme. Tout
au pltis reste-t-il dans l'homme un vague instinct du bien, un sentiment naturel qui résiste quelque temps aux sophismes; mais que le souffle de la passion s'élève, et cette fragile barrière sera renversée ! L'égoïsme saura bien se faire une arme de ce doute absolu dont vous avez frappé toute croyance religieuse.
Clouer quelqu'un au pilori de l'opinion publique. — Le supplice du pilori fut aboli en 1789, et remplacé par l'exposition, qui elle-même a été supprimée. Le condamné était attaché à une machine qui tournait sur un pivot de manière à être offert dans tous les sens aux regards du public. — Le mot pilori est resté dans la langue; il exprime une idée morale en rapport avec le supplice physique d'autrefois.
C'est un Protée. — Ce Dieu marin avait reçu le nom de prophète ; mais pour échapper à ceux qui le pressaient de questions, il changeait de forme et de volonté, — Souvent on compare les courtisans au Dieu Protée , parce que, comme lui, ils savent modifier leurs visages, ou en cacher l'èxpression sous un masque factice. Ce mot a passé dans la langue et désigne un homme d'un caractère changeant, qui joue toutes sortes de personnages.
lies quakers ou trembleurs. — Secte religieuse établie en Angleterre et aux États-Unis. Ils n'admettent aucun sacrement, ne prêtent pas serment, et sont crus sur leur simple affirmation ; ils refusent de porter les armes, regardant la guerre comme un lutte fratricide, tutoient tout le monde, n'admettent aucune hiérarchie ecclésiastique, et ne se découvrent jamais, même devant le roi. Ils se distinguent, en général, par la pureté de leurs mœurs, leur probité et leur philantropie.
lie ratafia. — Il était d'usage, autrefois, de conclure un marché, un engagement quelconque, en prenant un petit verre de liqueur qui était versée lorsque l'acheteur avait prononcé la parole latine : res rata fiât (que la chose soit
ratifiée). Dans la suite on a francisé le mot ratafiat, devenu le nom de la liqueur, en supprimant le t.
lies fêtes saturnales. — Fêtes romaines qu'on célébrait tous les ans en l'honneur de Saturne. Elles furent établies en mémoire de l'égalité qui régnait parmi les hommes alors que Saturne, chassé du ciel par Jupiter, vint habiter le Latium. La liberté la plus entière régnait dans ces solennités. Les esclaves commandaient. Les excès auxquels on s'abandonnait ont fait donner le nom de Saturnales aux temps de licence et de désordre. Les derniers jours du carnaval sont de véritables saturnales.
C'est une sirène. — Femme qui chante bien, qui séduit par ses attraits, par ses manières insinuantes. Mais il se prend le plus souvent en mauvaise part, pour désigner une personne qui, par une douceur feinte, voudrait attirer dans un piège. — Les sirènes étaient des monstres fabuleux, moitié femmes, moitié poissons; par la douceur de leurs chants, elles attiraient les voyageurs sur les écueils de la mer de Sicile.
Il a été piqué de la tarentule. — Se dit de
quelqu'un qui se donne du mouvement, qui s'agite beaucoup. La tarentule est une araignée commune aux environs de Tarente; sa piqûre passait pour être dangereuse. La maladie réelle ou imaginaire qu'elle occasionnait, était, dit-on, caractérisée par un désir extrême de danser au son des instruments. D'autres pensent que le tarentisme était une affection consistant en une somnolence qui ne pouvait être combattue que par la musique et la danse.
C'est un liépide. — Le triumvirat, cette association de trois citoyens puissants, qui se réunissaient pour envahir illégitimement toute l'autorité, se rencontre deux fois dans l'histoire romaine. Le premier triumvirat fut celui de César, Pompée et Crassus; le second, celui d'Octave, Marc-Antoine et Lépide. Ce dernier n'ayant joué aucun rôle dans ce fameux triumvirat, on donne quelquefois le
nom de Lépide à un homme faible, insignifiant, quand il fait partie d'une association commerciale. — Sous la première République française le Consulat, partagé entre Bonaparte, Cambacérès et Lebrun, était un véritable triumvirat dont Lebrun fut le Lépide.
I^a easquette dit maréelial Bugeaiid. — Un
matin, avant le jour, le bivouac français dans la Kabylie est surpris par les Arabes. Le maréchal saute de son lit, et prend à la hâte des dispositions si énergiques, que l'ennemi est bientôt repoussé. Après cette chaude affaire, il haranguait les soldats, quand il s'aperçoit qu'il avait gardé son bonnet de coton. Le maréchal portait d'habitude en campagne une casquette avec une large visière, contre les rayons du soleil. Il dit à un de ses aides-de-camp : « Faitesmoi donc le plaisir de m'apporter ma casquette. » L'aidede-camp s'adressa à un colonel, celui-ci à un major, le major au capitaine, etc., et bientôt l'on n'entendit de tous côtés que ces mots: « La casquette du maréchal? avez-vous la casquette du père Bugeaud? » Car il était véritablement le père des soldats. — Un zouave composa la chanson de la Casquette, et un caporal-clairon en fit la musique. Ces paroles et cette musique firent le tour de l'Europe.
JLa salamandre, emblème de François I. —
Après qu'on eut constaté être une erreur populaire que la salamandre vive au milieu du feu, on voulut nier jusqu'à son existence ; mais en Angleterre seulement il y en a quatre ou cinq espèces, et on en a décrit une du Japon grosse comme un homme. On en apportait dernièrement deux nouvelles espèces en Europe, mais le mâle dévora la femelle en voyage. — La salamandre fut l'emblème du roi François I; on peut la voir sculptée dans son château de Chambord sur la Loire. L'inscription nutrisco e estinguo est indiquée par la légende italienne sur une médaille frappée pendant la jeunesse de François: nudrisco il buono e spengo il reo.
O liberté ! que de crimes on commet en
ton nom ! — Parmi ces grandes figures qui s'encadrent
si fièrement dans V histoire de la Révolution, il en est une surtout qui se dessine avec plus de hardiesse que les autres; c'est une figure de femme. Elle a toute la noblesse, toute la sévère dignité d'une dame romaine ; elle est vêtue de blanc, elle monte à l'échafaud, et saluant la statue de la Liberté, elle s'écrie: « ô liberté! que de crimes on commet en ton nom ! » — C'est Mme Roland, sœur aînée de Corinne, et comme elle fille de Jean-Jacques Rousseau.
lie quadrupède à longues oreilles. — Se prête à une foule d'allusions, et pourtant qui plus que l'âne mérite d'être réhabilité ! Il a eu l'honneur de porter le Christ à son entrée triomphale à Jérusalem dans la journée des rameaux, ce qui vaut bien tous les triomphes de Paul-Émile, de Scipion l'Africain, de Sylla, de Jules César, de l'empereur Trajan. C'est Esope, l'esclave bouffon, le fabuliste bossu qui, le premier, aurait jeté la pierre aux ânes et contribué à leur faire une réputation de paresse, d'obstination, de stupidité et de mauvais caractère. C'est mal, de la part de ce philosophe, de n'avoir pas su compatir aux misères d'un compagnon d'infortunes, surchargé de coups et de besogne, mais d'une patience, d'une soumission, d'une sobriété à toute épreuve, et qui rend des services immenses aux agriculteurs pauvres.
JEttets fantastiques du Itaseliieli. — De tous les narcotiques (l'opium, le tabac, le coco, le bétel, le kavra ou cava) le haschich est le plus puissant. Il est très en usage en Perse, dans l'Inde, en Turquie, dans toute l'Afrique et dans le Brésil. On l'obtient en faisant bouillir des feuilles du chanvre pulvérisées avec du miel, qu'on aromatise avec de la cannelle , de la noix muscade , du girofle et autres drogueries. La dose qu'on en prend varie. On en mâche des pilules grosses comme une petite noix, puis on prend une tasse de café ou de thé. Peu après on est plongé dans un état d'illusions fantastiques ; on passe dans un monde imaginaire. Le baron Taylor, lors de son voyage dans l'Afrique centrale, prit du haschich; il le trouva d'un goût aromatique et piquant. Il en mâcha une dose discrète et attendit
une demi-heure sans en éprouver aucun effet; une demi-heure après il répéta la dose et but une tasse de thé chaud. « Dix minutes après, dit-il, je fus plongé dans une très douce tranquillité. Le divan sur lequel j'étais devint moelleux et élastique comme l'air; ma chair se transforma N en un tissu aérien de nerfs très fins, tout l'or du monde ne m'aurait pas induit à mouvoir un doigt. » Non-seulement on mêle le haschich avec le café et le thé, mais le plus souvent on le mêle avec du tabac et on le fume. Les effets alors sont moins forts. — On comprend que ce narcotique, comme tous les autres, est pernicieux au système nerveux , et partant, nuisible à la santé. — Dans la conversation on fait souvent allusion aux effets fantastiques du haschich.
Cléopatre buvant une perle a la santé de Mare Antoine. — Les perles étant composées de carbonate de chaux, elles sont naturellement solubles dans les acides. De là l'origine probable de ce dicton: Cléopatre dissout une grosse perle dans le vinaigre et boit à la santé de Marc Antoine. Cette historiette est une fiction pour démontrer les artifices de cette reine voluptueuse dans le but de s'attacher ce romain non moins voluptueux. Il est certain que Cléopatre possédait des perles d'une grande valeur.
1/ anglomanie. — Mots nouveaux. — On a
adopté certains mots nouveaux trop facilement. La manie d'enrichir la langue française est survenue à trop de gens. On connaît le ridicule de la quantité de mots anglais adoptés, il y a longtemps relativement, aux courses de chevaux. Ce ridicule est aujourd'hui chassé par d'autres. C'est une maladie que subit la langue française ; exemple : « Il y a eu un steeple chase après le derby de Chantilly. Les gentlemen riders, les sportmen, les membres du Jockey- Club, toute la fashion étaient sur le turf, comme à un raout. La plupart étaient vêtus de twines et de mackintosh et suivis de leurs grooms menant à la main les race-horses. Les dandys, le stud-book à la main, réglaient leur paris, good-vood cup. Les grooms se préparaient au hand cup au moyen de quelques verres de grog, de brandy et de bishoff.
On dit qu'il était venu de monde de fort loin par les railways et les steamers. Les paris étaient engagés en faveur des chevaux français: Little-Jenny, Fallow-me-lads, Welcome-monarchis, Miss-Surplice, et surtout Ploughboy , etc. »
Il serait plus simple de parodier le mot de Charles Quint et de décider qu'on ne parlera plus du cheval qu'en anglais.
lie secret du journalisme. — Voici les ténors de la presse périodique ou des phrases toutes faites (clichés) dont font usage, selon les circonstances, ceux qui crient le plus fort.
Opposer une fin de non recevoir. Une exception pour excluer la demande.
Un utilitaire. Partisan de la doctrine du publiciste Bentham.
Un free-trader. Partisan du libre échange.
Les rêves socialistes. Le phalanstère de Fourier, le système des capacités de Saint-Simon, l'atelier social de Louis Blanc, la banque d'échange de Proudhon, l'Icarie de Cabet, la Triade et le Circulus de Pierre Leroux, etc.
Il a reçu son exequatur. Autorisation donnée à un agent étranger de résider dans le royaume et d' y exercer ses fonctions.
Avoir un tabouret à la cour. Le tabouret auquel a droit la femme d'un ambassadeur dans les fêtes de cour impériale ou royale.
Présenter un ultimatum. Note péremptoire à accepter à bref délai.
Publier un mémorandum. Explications pour justifier la conduite d'un ministre.
Accepter ad référendum. En les soumettant à l'acceptation de son propre gouvernement sans s'engager à rien.
Prendre Vinterim. Accepter les fonctions d'un employé supérieur pendant son absence.
Se couvrir le front, est l'image du découragement.
L'horizon politique, est une image usée et mise à l'écart. Cependant quelques écrivains contemporains l'emploient encore et ils s'y tiennent.
Tenir levé et ferme V étendard de son opinion, est une
image oubliée ; on ne la trouve plus que dans les prospectus des journaux de nouvelle date.
La situation tendue est, dans le journalisme, ce qu'est le « Ciel, je te remercie » dans les mélodrames. Le langage des journaux ést si pauvre, que « la situation tendue » n'a pas de rivale. D'un autre côte l'abonné est très-peu satisfait si son journal ne l'avertit point quand la situation est tendue.
Briser la plume, est une image trompeuse. Il y a des écrivains qui brisent la plume plusieurs fois par mois; ils continuent cependant à écrire par défaut d'occupations meilleures, et le public n'en reste pas émerveillé.
Une noble existence s'est éteinte, est une image nécrologique dont on abuse à propos d'existences dont la noblesse peut être très-bien appréciée.
La fille aînée de VÉglise désigne la France, c'est une image catholique dont on fait usage particulièrement lorsque la fille a donné quelque dégoût à la mère.
Pauvre temps! Pauvre presse! Pauvre siècle F Ce sont des images précieuses, très-recherchées dans la polémique. C'est un procès sommaire avec lequel on met le confrère au-dessous et au-dehors de quelque dispute. Par exemple : Le rédacteur est pressé , puisqu'il doit aller à la campagne : il commence son article avec la citation u Nous lisons dans le Temps, dans la Presse, etc. ?• A ce point il faudrait réfuter, mais la locomotive siffle à la gare. Alors on écrase la citation sous Iç poids d'un seul mot: « Pauvre temps! Pauvre presse! »
La perfide Albion, est. une image du 1815. Un homme qui avait beaucoup d'esprit, le marquis de Boissy, trouvait encore la manière de faire résonner des motifs patriotiques sur cette guitarre effondrée.
Tout est perdu fors V honneur, est une image qu'on applique avec succès quand le parti représenté par le journal a reçu une bonne défaite. La déroute de Castelfidardo l'a fait tirer de sa cachette quoique un peu rongée.
Nos amis, image familière. — Appel aux sympathies et souvent à la bourse des abonnés. « Nos amis se presseront de souscrire à telle œuvre, à tel monument. » Cette image n'a généralement d'autre nom que « le denier de la veuve »
ou vraiment « l'obole de Bélisaire, » s'il s'agit d'un vieux soldat.
L'avenir est à nous, image de salut dans les moments difficiles. Certainement, il est impossible de prouver à un homme que l'avenir n'est pas à lui.
Le parti des honnêtes, image élastique que tous les journaux s'arrogent, car personne ne veut naturellement se charger de la responsabilité de se ranger parmi la canaille.
La dureté des temps, image mélancolique dont il est difficile de comprendre la signification , car plus ou moins tous les temps ont été durs ; mais c'est une image qui fait soupirer l'abonné.
La révolution, image cabalistique du dragon des sept têtes, qu'on emploie avec les enfants mauvais.
Blesser les consciences, est une image qui indique que le journaliste est positivement contrarié.
L'abîme demande Vabîme, image apocalyptique réservée pour les rédacteurs en chef.
Il n'y a plus de convictions, image ingénue et de ressource pour les articles de fonds !
La question est palpitante d'actualité.
C'est un calme avant-coureur de l'orage.
Le présent est gros de l'avenir.
Les ratifications ont été échangées.
La question est double : question de droit, question de fait.
La camarille est toute-puissante à la Cour.
Il fait coudre le peau du renard à celle du lion.
Il jette les lieux-communs de son bagage oratoire.
On sait bien que la roche Tarpéienne est tout près du Capitole.
Le thermomètre de la bourse est souvent au rebours du patriotisme.
La bourse de Paris est la grande cathédrale du Dieu du jour.
C'est le ballon d'essai de tout un système.
C'est le bouc-émissaire du ministère.
Le banc des ministres est un banc de douleurs.
Il a présenté les lettres de créance de son souverain.
Il faut étouffer l'hydre de l'anarchie.
C'est un état dans l'état.
La France a longtemps traité l'Angleterre de: perfide Albion.
Les Anglais ont longtemps appelé les Français : des mangeurs de grenouilles.
Il soi\t maintenant en entente cordiale.
L'absentéisme est une des plaies de l'Irlande.
Les Turcs sont plutôt campés qu'établis en Europe.
La neutralité de l'hôtel d'un ambassadeur ne va pas aujourd'hui jusqu'à donner droit d'asile aux personnes prévenues de crime.
Cet agent à l'extérieur a dépassé ses instructions.
« Surtout pas trop de zèle » lui avait dit le ministre en le congédiant.
Il a pris ses invalides. ,
Il se repose sur ses lauriers.
C'est une flagrante violation du droit des gens.
On a mis l'embargo sur les navires de cette nation.
Ce souverain se reposait sur la foi des engagements.
Les traités de paix sont les oreillers sur lesquels le monde se repose.
On a dressé protocoles sur protocoles.
On a signé un cartel pour l'extradition des déserteurs et l'échange des prisonniers.
JBtymologie des moi» de l'année. — Janvier de Janus, roi des Latins;
Février de Februa, surnom de Junon, considérée comme déesse des expiations que les Romains faisaient en ce mois pour les mânes des morts;
Mars, 1er mois de l'année romaine sous Eomulus, était consacré au Dieu Mars;
Avril, du mot aperire, ouvrir; la terre commence à ouvrir son sein; •
Mai, en considération des Sénateurs, qu'on appelait majores;
Juin, de Junius; consacré à la jeunesse de Eome ; Juillet de Julius , surnom de César qui était né dans ce mois;
Août, reçut d'Auguste le nom à!Augustulus, dont on a fait août;
Septembre, ou le 7e mois, dans Tannée romaine avant Numa ;
Octobre, novembre, décembre, le 8e, le 9e, le 10e.
Cris des animaux. — L'abeille bourdonne; l'âne brait; le bœuf beugle ou mugit; le taureau mugit; le buffle souffle; le mouton et la brebis bêlent; le cheval hennit; le cochon grogne ; le cerf brame ; le chevreuil ralle ; l'éléphant barrége ; le lion rugit ; l'ours gronde ; le sanglier grommelle; le chien aboie; le serpent et le merle sifflent; les renards et les petits chiens jappent; le lapin clapit; la souris crie ; la cicogne claquette ; l'aigle trompette ; la colombe roucoule; le pigeon caracoule; la tourterelle gémit; le perroquet parle ; le geai cageole ; la chouette hue ; le rossignol chante; le pinson et la mésange ramagent; la pie jacasse; le coq coquerique; la poule caquette et glousse; le poulet et la poule-dinde piaulent ; le canard nazille; le dindon glougloutte ; le paon braille ou criaille ; le moineau pépie; la perdrix cacabe : l'hirondelle gazouille; l'alouette tire-lire; le corbeau et le crapaud croassent; la corneille corbine; la grenouille coasse; la cigale craquette; le crocodile lamente ; la grue trompette ou glapit.
Parties des animaux. — Tête, hure. — On dit la hure d'un cochon, d'un sanglier, d'un saumon, d'un brochet; la tête d'un cheval, d'un serpent, d'un coq, d'une mouche.
Groin, mufle, museau, naseau, nez, trompe. — On dit le groin d'un cochon; le mufle d'un cerf, d'un lion, d'un bœuf; le museau d'un chien, d'un renard; les naseaux d'un cheval ; le nez d'un singe ; la trompe d'un éléphant.
Gueule, bouche, bec. — On dit la gueule d'un chien, d'un brochet, d'un lion, d'une carpe, d'un chat ; la bouche d'un cheval, d'un âne, d'un éléphant, d'un singe; le bec des oiseaux.
Dents, crocs, défenses, boutoir. — On dit les dents d'une baleine, d'un cheval; les crocs d'un chat, d'un chien; les
défenses d'un éléphant; le boutoir ou le. groin d'un sanglier.
Pattes, 'pieds, — On dit les pattes d'un chien, d'un aigle, d'un singe, d'une araignée, d'une mouche; les pieds d'un bœuf, d'un cheval, d'une chèvre, et de tous les animaux qui ont de la corne aux pieds.
Ongles, serres, griffes, mains, ergots, sabots. — On dit les ongles d'un lion, d'un chat, d'un chien; les serres d'un aigle, d'un vautour ; les serres ou les mains d'un épervier ; les griffes d'un chat, d'un lion; les ergots d'un coq; les sabots d'un cheval et des autres animaux qui ont de la corne aux pieds.
Bois, cornes, crinière, huppe, crête. — On dit les bois d'un cerf; les cornes d'un bœuf, d'un bouc; la crinière d'un cheval, d'un lion; la huppe d'un poulet; la crête d'un coq.
Oreilles, ouies, queue. — Les oreilles se disent des animaux de terre ; les ouies se disent des poissons ; la queue se dit de tous les animaux.
Soies, poil, lame, fourrure, plumes, duvet, écailles, robe, êdredon. — On dit les soies d'un cochon, d'un sanglier; le poil d'un cheval, d'un chat ; la laine d'un mouton, d'une brebis; la fourrure d'un castor; les plumes d'un oiseau quelconque; le duvet des jeunes oiseaux; l'écaillé des poissons; la robe d'un chien; l'édredon des oies.
Nid, aire, coque, coquille, tanière, terrier, ruche, maison, toile. — On dit le nid des oiseaux; l'aire d'un aigle; la coque d'un ver à soie; la coquille d'une huître, d'un limaçon, d'une moule; la tanière d'un lion; le terrier d'un lapin, d'un renard ; la rufche d'une abeille ; la maison d'un castor; la toile d'une araignée.