LE LANGAGE ÉLÉGANT ET POLI
Le tact dans la conversation n'est pas ce qu'il faut dire, ou ne pas dire, mais quand il faut le dire, ou ne pas le* dire.
La Bruyère, un des plus beaux esprits de France, a consacré, dans ses Caractères, à la société et à la conversation, un chapitre qui contient les plus admirables enseignements. On ne saurait trop se pénétrer du sens exquis avec lequel il fut pensé et écrit ; mais destiné à l'instruction des hommes faits, et qui n'ont pas trop de tout leur savoir, de toute leur expérience 'pour l'apprécier, ce chapitre ne peut contenir les remarques matérielles et minutieuses que nous devons donner ici, et qui doivent porter bien plus sur la forme que sur le fond. Ce grand moraliste a dû dédaigner de semblables détails ; mais il est important de résumer ici le tableau qu'a tracé Mme la comtesse de Brady à ses enfans, de tout ce qui constitue le bon ton et la pureté dans la conversation (1).
Hélas ! ce n'est que trop vrai ; la faculté de parler est, de toutes celles qui nous ont été données, la faculté dont nous faisons ordinairement le plus mauvais usage; mais puisqu'un silence absolu serait une chose pire encore, essayons de rendre tout ce qui se dit de froid, de vain, de puéril, le moins insupportable que nous pourrons.
Remarquez comment le plus simple désir d'obtenir est exprimé : donnez-moi^, est impératif, grossier ; ayez la bonté de me donner, voulez-vous lien avoir la bonté de me donner, sont beaucoup plus convenables ; mais auriez-vous la bonté de me donner, est bien autrement poli et élégant. Il
(1) Du savoir vivre en France au XIX siècle.
y a un doute dans cette tournure qui laisse croire que la chose obtenue excitera toute la reconnaissance de celui qui demande.
Je vous prie, je vous supplie, je vous conjure, sont aussi adoptés, parce qu'ils semblent établir l'inégalité, et qu'il y a beaucoup de grâce à paraître croire que l'on s'estime moins que celui à qui l'on s'adresse.
Il est choquant d'employer les mots avantage ou plaisir, quand celui ^honneur est le seul convenable. Ne vous serVez donc que de ce dernier quand vous parlez aux gens que leur âge, leur rang, leur profession, leur fortune même, rendent dignes de quelque considération. Il est le seul que vouz puissiez employer en parlant aux femmes.
Je cite ici quelques passages d'une conversation célèbre entre l'abbé Delille, poëte à la mode du dernier siècle, et un honnête abbé Cosson, professeur de belles-lettres au collège Mazarin , qui racontait à son confrère, avec quelque satisfaction, un dîner qu'il venait de faire chez l'abbé de Radonvilliers, en compagnie de ducs, de maréchaux de France et d'autres gens de la cour.
Delille s'adressant à Cosson :
— Après avoir mangé un œuf, que demandâtes-vous ?
— Je demandai du bouilli.
— Du bouilli ! >
Personne ne se sert de cette expression ; on demande du bœuf, et point de bouilli, et après cet aliment ?
— Je priai l'abbé de Radonvilliers de m'envoyer une très-belle volaille.
— Malheureux! de la volaille! On demande du poulet, du chapon, de la poularde ; on ne parle de volaille qu'à la basse-cour... Mais, vous ne dites rien de votre manière de demander à boire.
— J'ai, comme tout le inonde, demandé du Champagne, du Bordeaux aux personnes qui en avaient devant elles.
— Sachez donc que tout le monde demande du vin de Champagne, du vin de Bordeaux...
Il ne convient pas plus de dire" à un homme en lui parlant de sa femme, madame, qu'il ne convient de dire monsieur à une femme, en lui parlant de son mari. On doit
dire madame Durand, madame Duval, comme madame la duchesse d'Usez, madame la comtesse d'Avaray, quand on parle à leurs maris ; madame, sans le nom, ne se dit pas.
Il est plus poli, en parlant aux gens de leurs parents, de dire monsieur votre père, monsieur votre frère, madame votre tante, madame votre fille, etc., que de nommer ces mêmes personnes. Dans la grande intimité on dit tout simplement : votre grand'mère, votre sœur, votre cousin, ainsi de toutes les relations de parenté.
Le nom (Vépoux et à'épouse ne s'entend plus qu'au théâtre et dans les tribunaux: on ne s'en sert qu'en poésie; on dit mari et femme. Cette observation me rappelle un trés-brave habitant d'un département, qui était ravi d'avoir vu à la fois V empereur , son épouse , et leur petit bonhomme.
Le mot cadeau, quoiqu'à l'usage de beaucoup de gens, a toujours été réprouvé; il faut lui substituer celui de présent, de don, s'il est question de la générosité d'un prince, ou de quelque chose de magnifique. Vous trouverez le mot de cadeau dans Molière ; mais vous ne le trouverez pas une seule fois dans les lettres de Mme de Sévigné.
Vous n'emploierez le mot orgie qu'en parlant de l'antiquité ; il ne doit pas plus retentir dans un salon que celui de bacchanales, à moins que ce ne soit pour montrer l'aversion que vous inspirent les scènes que ces expressions peignent.
Les mots seuls de dame et de demoiselle, se disent peu. On ne dit pas la dame de monsieur N., mais bien la femme de monsieur N. On ne dit pas votre demoiselle, mais bien Mlle votre fille. On ne dit pas le monsieur ni les messieurs. Ces déplorables locutions font juger à l'instant qu'une personne est commune. Mme la comtesse de P***, femme du meilleur monde, dit: « ma fille, la princesse d'H***, est patronnesse de telle bonne œuvre, n Mon portier dit en parlant de sa fille : u notre demoiselle apprend à toucher du piano. » Il y a des cas exceptionnels où le mot dame peut ou doit s'appliquer: dame du palais, grande dame, dame d'atour, dame ou demoiselle d'honneur. Il en est
de même des mots époux et épouse, quand c'est un souverain ou un prince qui approche du trône. On dit aussi généralement en style d'étiquette: « les dames seront reçues par l'empereur tel jour, à telle heure. r> Un vieil usage permet de dire : les dames de la halle. Bon nombre de parisiens sont provinciaux. Votre dame, votre demoiselle sont des élégances aussi malheureuses que chères au citoyen de Paris, qui croirait être grossier s'il disait votre femme, votre fille, et préfère sa manière de dire comme plus courte et plus gracieuse. Je ne parle pas des raffinés de politesse qui disent avec M. Prudhomme: madame votre épouse.
Ménage et Duperrier eurent un jour une discussion à propos de la formule qui terminait une lettre adressée au dernier par une femme : votre très humble et très obéissante servante. Tous deux tombèrent d'accord qu'il n'était conforme ni à l'usage, ni au bon ton, qu'une femme écrivît ainsi à un homme.
Un talma est un petit manteau court. Les femmes feraient bien de dire simplement mon manteau, au lieu de dire mon talma, ou tout autre nom qu'il plaira aux couturières d'inventer. Une femme qui se pique d'être à la mode, et quelle femme ne s'en pique pas ? ne doit pas avoir besoin de constater que son manteau est fait à la dernière mode. Si l'on porte les manteaux « à la talma » il va sans dire que le manteau d'une femme à la mode est un manteau à la talma. Il est très humble de l'affirmer. Ainsi, dites, si vous voulez, à votre couturière : « faites-moi un manteau à la talma ; » mais ne dites pas à moi : « donnez-moi mon talma; » ce n'est ni élégant, ni distingué, ni tout-à-fait français.
Au restaurant, ne demandez pas au garçon « l'addition » mais bien « la carte à payer. » Ne demandez pas non plus « un bifteck aux pommes » mais bien « un bifteck aux pommes de terre. »
En général je vous recommande d'examiner les mots nouveaux que l'on introduit dans le langage, et de ne les adopter qu'autant qu'ils s'accordent avec vos idées sur les convenances. Les femmes, il y a quelques années (avant la mode de la crinoline), imaginèrent de faire bouffer
leurs jupes par derrière, au moyen d'un morceau de toile empésée; cette partie de leur ajustement reçut, selon les unes, le nom de page ou de polisson, les autres la nommèrent simplement tournure. Je peux vous assurer qu'il était impossible de comparer ces femmes entre elles, tant les dernières étaient en tout préférables aux premières.
Il est fort rare que la façon la plus simple de s'exprimer ne soit pas la meilleure. La Bruyère remarque que les femmes de la Cour disent; j'ai traversé les halles, et que les bourgeoises cherchent des périphrases, pour ne point nommer de semblables lieux. Pensez à ce que vous voulez dire, et si la chose dont vous voulez parler ne blesse point la décence et le goût, nommez-là uniment ; si non ne dites rien. — A quoi bon amener dans l'entretien un sujet de conversation qui vous oblige d'abord à prendre tant de peine ? Molière a fait justice de ces façons dans les Femmes savantes et dans ses Précieuses ridicules. On voit là des filles cherchant des circonlocutions pour parler d'amour et d'intrigues amoureuses : n'est-il pas plus naturel qu'elles n'en parlent pas du tout, si elles croient perdre de leur considération en traitant une semblable matière?
On dit d'un homme qu'il fait sa cour à un roi, à un ministre, à une femme, quand il se présente chez eux ; et il est de très-bon goût de dire à une femme : me permettez-vous de vous faire ma cour?... J'aurai Vhonneur de vous faire ma cour... Mais employer cette phrase pour dire qu'un homme voudrait plaire à une femme, ou qu'il aspire à la main d'une jeune fille, est une tournure de mauvaise compagnie. On rend cette pensée en disant qu'un homme s'occupe de telle ou telle personne; et comme il ne doit guère entrer dans la tête qu'une inclination se manifeste, excepté entre deux personnes libres, il est bien plus simple de dire: monsieur un tel désire épouser mademoiselle une telle. Les mots d'amour, d'amoureux, d'amants, ne doivent être qu'à l'usage des chanteurs et des chanteuses de romances ; ils les prodiguent à un tel excès, qu'il faut en faire grâce dans la conversation. J'aimerais pourtant mieux les entendre que celui de faire la cour,
quand il n'est pas seulement question de rendre hommage, prouver du respect et les plus grands égards.
Les provinciaux joignent assez souvent le nom des personnes à Tépithète de monsieur ou de madame, quand ils parlent aux gens: c'est impoli; il faut dire, oui, non, monsieur ou madame, et s'abstenir de les nommer.
Gardez- vous de chercher le nom des personnes, en disant monsieur ou madame chose, et tachez de bien savoir le nom des gens dont vous parlez. Même quand il est question des noms étrangers les plus difficiles, il est de bon goût de les savoir. Faites-vous les écrire, et cherchez qui vous apprenne à les prononcer le moins mal possible.
N'ayez pas bonne opinion des femmes qui appellent les jeunes gens par leur nom de baptême et qui suppriment l'épithète de monsieur devant les noms de famille ; cela ne peut arriver ni à une femme bien élevée, ni à une honnête femme. Mais en parlant de son mari, une femme de bonne compagnie ne le désignera pas non plus sous le nom de famille tout court ; elle ne le désignera pas non plus par le seul titre de monsieur, mais elle joindra le titre et le nom (*). Il n'en est pas de même du nom de baptême; c'est d'usage maintenant de s'appeler réciproquement par ce nom entre mari et femme.
On a, de leur vivant, désigné quelques hommes célèbres par leurs noms, çans les faire précéder de monsieur; mais je vois toujours les personnes les plus distinguées faire quelques exceptions, et j'entends toujours dire: monsieur de Talleyrand, monsieur de Chateaubriand, monsieur de Polignac : étendez cette liste à tous les gens de lettres et à tous les artistes, dès que vous les connaissez, et ne croyez pas, ainsi qu'il arrive à beaucoup de sots, que l'on vous croira l'égal des gens, parce que vous en parlez d'un ton familier.
On fait une exception pour les acteurs; mais la politesse ne Ta jamais faite pour les actrices. Voltaire, choqué d'apprendre qu'un jeune homme l'appelait par son nom seulement, et lui entendant dire qu'il aimait le talent
(*) Il est beaucoup plus simple de dire : mon mari, ma femme.
de la Clairon (*), lui dit : monsieur, dans ma jeunesse j'avais quelque fois affaire dans les bureaux de M. le cardinal de Fleury, premier ministre, et quelquefois aussi, j'avais l'honneur d'être reçu par son Éminence. Dans les bureaux, tous les commis disaient : la Le Couvreur (**) ; dans son cabinet, le ministre n'a jamais dit que mademoiselle Le Couvreur.
Vous vou'drez bien étendre cet usage aux cantatrices et aux danseuses. Cependant si vous aviez une grande habitude de la langue italienne, on vous passerait d'appeler par leur nom, en le faisant précéder de l'article, les cantatrices italiennes ; car on dit des plus grandes dames en Italie: la Colonna, la Barberini, la Durazzo, comme on dit la Catalani, la Grisi (***).
Je vous prie de dire du vin de Champagne, du vin de Bordeaux, et non du Champagne, du Bordeaux ; outre que c'est de mauvais ton, j'ai remarqué que les jeunes gens qui parlent ainsi, sont ordinairement de pauvres garçons qui ne boivent que des vins ordinaires chez leurs restaurateurs, et qui espèrent faire croire à de fréquentes rencontres entre eux et ces vins assez chers, en parlant de ceux-ci avec familiarité. Ils étendent jusqu'aux vins cette manière aisée, qui les rend si ridicules quand ils s'en servent pour paraître les amis des gens célèbres ou en place.
Louez la parure, la toilette d'une femme ; ajoutez qu'elle est bien mise, mise de bon goût; mais ne faites pas un substantif de cet adjectif, et ne dites la mise de personne.
Ne confondez pas, à l'imitation de plusieurs journalistes, les mots conséquent et conséquente avec celui de conséquence. Un homme conséquent est celui dont les principes et la conduite sont parfaitement d'accord. Un homme de conséquence est celui qui par une place, par son rang, par son caractère jouit de la considération publique. La fortune, une terre, ne peuvent être conséquentes ; mais el-
(*) Célèbre actrice qui jouait dans les tragédies de Voltaire.
(**) Actrice qui précéda mademoiselle Clairon. %
(***) Cantatrices célèbres.
les ont beaucoup de valeur, elles sont considérables, c'est* à-dire de conséquence.
Dites d'un gros homme, qu'il est gros, d'une femme grosse, qu'elle est grosse ; mais ne dites pas que l'un est puissant, l'autre puissante : car ils peuvent être dénués de force tous deux, et encore plus de pouvoir; or la puissance consiste à posséder l'un et l'autre.
Je ne crois pas avoir besoin de vous apprendre dans quelle classe vous pouvez placer les gens qui appellent une décoration, une plaque d'ordre attachée sur l'habit, un crachat. L'expression est assez révoltante pour que voua en jugiez.
On lit aujourd'hui dans beaucoup de gazettes que le roi est sorti de ses appartements, que le roi est rentré dans ses appartements (*). Si l'on croit qu'un pluriel en pareil cas convient mieux à la majesté royale, il faut dire ses chambres ; car le plus grand monarque du monde peut avoir un appartement pour chaque saison, mais ne saurait en occuper qu'un à la fois. Un appartement est composé de plusieurs chambres, et l'on ne peut pas plus dire : le roi est dans ses appartements, que l'on ne peut dire: il loge dans ses palais, il couche dans ses lits et mange à ses tables.
Les provinciaux disent qu'il faut aller, écrire en Cour : qu'un homme est bien en Cour: ces locutions sont mauvaises. On doit dire : aller, écrire à la Cour, et cet homme est bien avec la Cour.
L'ellipse, ou la phrase dont on retranche quelque mot, ne vaut pas grand'chose dans la conversation, parce que le mot sous-entendu peut y jeter de l'obscurité. Il faut que ces façons de parler soient chères aux personnes vulgaires,, car la bonne compagnie ne les emploie pas ; gardez-vous donc de dire, comme déjà je vous en ai avertis : du Xérès, du Malaga, du Constance, sans spécifier que vous parlez de vins ; car c'est aussi ridicule que si vous disiez du Strasbourg devant un pâté de foie gras, ou du Bologne devant
(*) Cette mauvaise locution est un anglicisme. En anglais on dit apartément pour chambre, quand on parle d'un roi ou d'un grand.
un saucisson. Ne dites point qu'un homme, qu'une femme a de l'usage, car on demandera de quoi? et sans doute vous voulez dire, l'usage du monde. Songez qu'un bel organe, un organe enchanteur, ne peut signifier une belle voix, une voix douce et harmonieuse ; car nous avons l'organe de la vue, celui de l'ouïe, etc. Ne désignez pas comme rose une écharpe, un ruban : ces objets sont couleur de rose. Ne dites pas qu'une femme a du teint, de la peau; on a toujours l'un et l'autre: dites que ce teint a de l'éclat, que cette peau est blanche; mais ne croyez louer personne en lui accordant ce que tout le monde possède.
La prétention à bien parler n'est sage qu'autant que l'on prend pour guides les gens reconnus pour avoir un excellent ton, ou les livres qu'ils ont écrit. N'imitez donc pas ceux qui disent: pincer de la harpe, toucher du piano, car on a plaisamment remarqué qu'il faudrait dire, pour s'exprimer avec justesse : accrocher de la harpe et taper du piano. Jouer, s'applique à tous les instruments, et je ne vois guère d'exception que pour battre du tambour, sonner de la trompette et sonner les cloches.
Les gens de l'ancien régime, c'est-à-dire ceux qui formaient la Cour de nos rois avant 1789 et surtout les dames du siècle de Louis XIV, n'auraient pas imaginé d'appeler la plus jolie et la plus ornée dés pièces d'un appartement un boudoir, c'est-à-dire un lieu destiné à bouder. Quelle est la fille ou la femme honnête qui conviendra qu'elle a prémédité des moments d'humeur et de caprice, et qu'elle s'est préparé un lieu de retraite, particulièrement élégant pour ces moments-là? Eéfléchissez un peu sur beaucoup de mots, et vous ne les adopterez pas. Cette chambre ornée a pris le nom de cabinet et ce nom lui est encore conservé par les gens de bon goût, tandis que les tapissiers, les femmes de chambre et les nouveaux initiés à la magnificence, ainsi que les hommes de livrée qui montrent les maisons royales, ne manquent jamais de désigner cette pièce sous le nom de boudoir. Je me moquerais de vous, mon fils, si vous vous serviez de ce mot. Pour vous, ma fille, je vous l'interdis net, dussiez-vous me citer des femmes très-respectables l'employant.
Ne dites ni un louis d'or ni un napoléon d'or: ces deux monnaies ont toujours été de ce métal. Si vous trouvez dans plusieurs historiens écus d'or, c'est qu'il y a eu des écus d'or et des écus d'argent.
De deux expressions qui vous semblent synonimiques choisissez celle que les gens communs n'emploient point. Ils ont retenu l'ancienne expression de croisée, qui provenait de ce que d'abord les châssis, formés de deux morceaux de bois, disposés en croix et de quatre vitres, fermaient les ouvertures par lesquelles le jour éclaire les maisons. Fenêtre convient mieux.
C'est sans doute par la même raison que l'on dit pari plutôt que gageure, et que l'on préfère le verbe parier au verbe gager.
On parle d'une façon très-vulgaire quand on dit: j'ai mangé un fruit, un raisin: c'est du fruit, du raisin qu'il faut dire. Un fruit ne se dit jamais ; il faut spécifier : une pêche, une fraise, une poire, etc. Ne dites pas non plus: blanc comme un lait, comme un satin; mais comme du lait, comme du satin.
On m'a raconté qu'une discussion s'était élevée entre deux vieilles dames sur la manière dont on devait donner aux domestiques l'ordre d'éclairer le soir. Fallait-il dire : Apportez de la lumière? Ce n'était pas français, car la lumière ne se peut apporter, mais bien ce qui la produit. Fallait-il dire: Allumez les bougies? Mais Louis XIV disait: allumez les chandelles! et d'ailleurs à l'époque où ceci se discutait, des personnes du plus haut rang ne pouvaient brûler de bougie... La question demeura indécise. Vous n'aurez point à disputer à cet égard, car la mode des lampes a prévalu; mais si vous m'en croyez, vous direz bougie ou chandelle, selon que vous vous éclairerez avec de la cire ou du suif. Il est une recherche de langage aussi fâcheuse que la trivialité. Molière en a fait justice dans les Femmes Savantes, les Précieuses ridicules, la Comtesse d'Escarbagnas, et en quelques autres de ses comédies.
C'est cette recherche, cette prétention, qui rend quelques provinciaux si insupportables. Il y a des villes où l'on ne
dit pas: asseyez-vous; mais: « voilà un fauteuil qui vous * tend les bras. ?? Je vais me coucher, semblerait ignoble. On y substitue: « je vais me jeter dans les bras de Morphée. » Jamais, au piquet, on ne se contente de vous dire : vous êtez capot. On vous répète : « Vous emporterez une capote, c'est bon quand il pleut. » Seulement lorsque le temps est beau, votre adversaire ajoute: « Vous ne vous en servirez pas aujourd'hui. »
Il faut prendre garde à l'altération du sens des mots ; dire que l'on va en société pour dire que l'on va dans le monde, ne peut s'entendre que lorsque l'on est convenu d'employer cette tournure. En société, s'entend de personnes unies par des relations d'intérêt. Les commerçants, les gens de lettres, les artistes se réunissent en sociétés particulières. Si vous dites : J'étais en société avec telles personnes, cela signifie que vous avez formé une intreprise quelconque avec ces personnes et que vous avez ensemble des relations d'affaires. Les hommes se sont réunis en société afin de s'entr'aider ; et c'est ainsi qu'ils ont dompté les animaux et se sont presque rendus maîtres des éléments. Quand on parle de la société, on comprend tous les individus qui ne vivent point dans l'état sauvage, lequel n'est point l'état de nature, puisqu'il ne saurait développer les facultés de l'homme ; mais souvent on donne moins d'extension à ce mot, et l'on appelle seulement société celle qui est formée par des gens bien élevés.
Aller dans le monde est l'expression conservée par les personnes de la vieille société française. A propos de façon de parler moderne, on fait écrire à Mme la marquise de Créqui, dans ses Mémoires: ceux qui disent la bonne société, ne sont pas de la bonne compagnie. Rien n'est plus juste, et les étrangers seuls font exception à cette règle.
Tout le monde finit par dire: aller en soirée, ce qui a si peu de sens, que l'on n'oserait dire aller en matinée, aller en jour, en nuit, quoique ce fut très-logique si l'on adopte aller en soirée.
Moins de personnes confondent mortifier avec fâcher; cependant vous entendrez dire quelquefois: vous avez pris la peine de venir chez moi... Je suis bien mortifié de ne
m'y être point trouvé. Mortifié signifiant humilié, on a été liumilié d'être sorti, ce qui assurément ne peut arriver.
Défiez-vous d'un purisme peu éclairé : beaucoup de gens sachant que le verbe rappeler ne doit jamais être suivi de la particule de, ne manquent pas d'écrire: Je me rappelle avoir été, etc., tandis qu'il faut dire: je me rappelle d'avoir été, etc. La particule de, prohibée devant le substantif, pronom, est de rigueur devant l'infinitif avoir, comme on peut le remarquer dans les écrits des maîtres.
D'autres ne font point de distinction entre mortification et mystification, et vous disent tristement, en se plaignant de l'impolitesse ou de la dureté d'un homme en place, il m'a mystifié. Mystifier un homme, c'est se jouer de lui en le trompant, en abusant de sa simplicité pour lui faire croire quelque chose de très-ridicule. Il a été à la mode dans quelques sociétés de mystifier certains individus et d'en faire ainsi l'objet de la moquerie générale. Il n'y a que la personne mystifiée qui a le droit de décider si la mystification a été renfermée dans les bornes d'une plaisanterie de bon goût; elle seule prononce sur l'esprit, la grâce ou l'insolence du mystificateur.
J'espère que vous ne direz point: en usez-vous, pour prenez-vous du tabac? J'y vas de suite, pour j'y vais tout de suite? Il a des écus,' youY il est riche? Ses entours, pour ceux qui l'entourent? Traverser un pont (ce qui veut dire le passer en travers), pour passer un pont? Se détruire, pour se tuer... Je vous ferai remarquer, à l'occasion de cette dernière expression, que beaucoup de gens disent se suicider, sans se soucier si ce verbe ne compose pas à lui tout seul le plus étrange des pléonasmes. Suicide est un substantif: l'homme qui commet un suicide est un suicide, il s'est tué lui-même ; mais si vous dites : il s'est suicidé, vous ne parlerez avec justesse qu'autant que vous voudrez dire que cet homme s'est tué deux fois.
N'employez pas vis-à-vis au figuré; et ne dites pas: ses procédés vis-à-vis de moi, mais ses procédés envers moi. Une maison est vis-à-vis une autre maison; deux personnes sont assises vis-à-vis l'une de l'autre.
Ne faites point précéder que par malgré, n'écrivez ja-
mais malgré que, excepté toutefois dans la phrase : malgré que j'en eusse, malgré qu'il en ait, et les équivalents.
Ne dites point sottises pour injures : ces mots ne sauraient être synonymes: celui qui dit une sottise manque d'esprit, de tact ; il est sot dans ce moment, peut-être l'estil toujours; mais il peut avoir beaucoup de bonnes qualités qui compensent cette imperfection : celui qui dit une injure, est colérique, grossier, mal élevé, et l'on doit fuir sa rencontre.
Une représentation théâtrale, si elle est d'un comique ignoble, s'appelle une farce; et l'on peut dire que sur les places publiques polichinelle et arlequin font des farces, que ce sont des farceurs ; mais on ne doit point appeler farces des plaisanteries, des facéties et quelquefois des actions très-répréhensibles, telles que de s'endetter, défaire des scènes chez les restaurateurs et dans le cafés. On ne doit point dire d'un homme gai qu'il est farce, que c'est un farceur; on ne doit pas le dire davantage d'un mauvais sujet.
N'appelez point une voiture un équipage; ce dernier mot sous-entend plusieurs choses : on dit d'un militaire, d'un cheval, qu'il est bien équipé, c'est-à dire qu'il ne lui manque rien de toutes les choses qui constituent son équipement. On dit les équipages d'un général, d'une armée ; ce sont des voitures, des fourgons, des harnais, des coffres, etc. ; carrosse a vieilli, on ne l'emploie plus qu'en parlant d'un privilège attaché à la naissance: quand un homme prouvait sa noblesse par de vieux titres, il était présenté au roi, et montait dans les carrosses du roi. Pouvoir monter dans ces carrosses était un droit qui coûtait fort-cher aux gentilshommes ; car il fallait que ceux qui le réclamaient fissent de grandes largesses aux valets de pied, etc. Par un caprice qui vous démontre combien il serait inutile de contredire l'usage, remarquez que si l'on dit maintenant voiture au lieu de carrosse, on n'en a pas moins conservé le nom de carrossiers à ceux qui construisent ces machines, et que l'on appelle voituriers les conducteurs des charrettes qui vont par les grands chemins.
On ne désigne pas un homme pauvre en disant: il est
peu fortuné, puisque fortuné signifie heureux, et que Ton peut éprouver les chagrins les plus cruels, tout en jouissant d'une immense fortune. La mort ou la honte d'un objet chéri plonge dans le désespoir et ne ruine pas. On n'est donc pas fortuné, parce que Ton possède une grande fortune; on n'est que riche.
En montant dans un omnibus, vous verrez quels sont les gens qui disent poliment à ceux qu'ils dérangent excusez, au lieu de: je vous demande pardon, et vous serez peu tentés de dire de même. Mais il n'est pas aussi facile de classer ceux qui disent: je vous demande excuse, au lieu de : je vous fais mes excuses; car on en rencontre partout. Je vous demande excuse, signifie : vous avez eu tort envers moi, et j'exige que vous vous en excusiez. Assurément ce n'est point ainsi que l'entendent les bonnes personnes qui vous adressent ces paroles ftprès vous avoir fait attendre, vous avoir écrasé les pieds ou vous avoir fait déplacer. C'est : je vous demande pardon, qu'elles veulent dire. Sachez leur gré de l'intention; mais ne vous exprimez pas comme elles.
Ne dites point bêta pour bête ; douceurs, chatteries, pour sucreries, friandises; beau râtelier, belle denture, pour belles dents; carré (repos sur un escalier), pour palier; une bonne trotte, pour une longue course ; fendant, pour tranchant ou présomptueux; machin (qui n'existe pas), pour machine; pas moins, pour cependant ou néanmoins; quoique ça, pour malgré ça; sûr, pour aigre ou acide; carreau, pour vitre.
Pour dire qu'une chose est à la mode, ne dites pas : c'est le bon genre ; ni, quand vous voulez blâmer une façon d'être : cela est de mauvais genre. Genre ne peut être synonyme ni de mode, ni de goût.
Ne dites point éduquer pour élever; rester, pour loger, demeurer ; embêter, pour ennuyer ; endêver, pour impatienter ; rouler carrosse, pour aller en voiture; craquer, blaguer, pour mentir; priser, pour prendre du tabac ; bougonner, pour gronder ou murmurer; se soûler, pour s'énivrer; dêcesser (qui n'existe pas), pour ne cesser; baffrer, pour manger avec avidité.
Ne dites pas davantage: je le fais bisquer, je le fais rager, pour je le contrarie, je l'impatiente ; je suis éreinté, pour je suis harassé, accablé de fatigue; venez manger ma soupe, pour venez dîner avec moi; le jambes me rentrent dans le corps, pour je suis très-las; il fait des morales, pour il donne des leçons de morale, il sermonne ; il fait les cent coups, pour il fait mille folies; votre chaise est sur moi, pour votre chaise est sur ma robe; abordons la question, pour parlons de telle chose.
Les gens du peuple ont retenu une expression des livres saints que ceux du monde n'emploient point: ils disent femme enceinte, les derniers disent femme grosse. On dit aujourd'hui: cette dame est dans un état intéressant.
Sous quelques rapports, les femmes, qui sont moins exposées à voir des gens de toute espèce que les hommes, ont des rapports obligés avec leurs domestiques, qui les induisent en erreur à chaque instant. J'ai appris à une femme de trente ans, aussi instruite que spirituelle, qu'on appelle liteau une petite raie rouge ou bleu, qui se voit à certaines serviettes, et qu'une espèce de poire portait le nom de Messir-Jean. Elle avait dit toute sa vie des serviettes à linteau et des poires de demi-sergent, parce qu'elle n'avait parlé de linge qu'avec ses femmes, et de fruit qu'avec son cuisinier ou son jardinier, et qu'en lisant elle n'avait donné aucune attention à l'orthographe de ces mots. Je ne vois nul moyen de ne pas se tromper à propos de choses de ce genre, si ce n'est l'habitude de consulter fréquemment un dictionnaire, surtout quand on entend un mot pour la première fois, et qu'il est dit par une personne que l'on peut présumer ignorante.
A Paris, il y a un temps de vogue non seulement pour les coupes d'habits, mais pour les façons de dire. Ces locutions sont comme des médailles qui portent leur date. Quand elles sont de mode, on les emploie à fatiguer, à tort et à travers, à tout propos et sans propos.
Une femme. Parle-t-elle d'un chapeau de paille d'Italie, d'une guimpe de dentelle, elle dira : « c'est un amour que cette quimpe, c'est-à-dire que je n'ai jamais rien vu de mieux. »
Le milieu dans lequel nous vivons déteint sur nous. Les négociants, les banquiers, quoiqu'ils fassent, s'ils ont un renseignement à vous dire, vous le donneront toujours un peu pour votre gouverne.
Le monde prétentieux et commun de la société parisienne a des locutions caractéristiques. Une bourgeoise, veut-elle exprimer son admiration pour un chanteur, dit : il est délirant; son fils est un moutard. Tarabiscoter ! rococo ! renversant, mirobolant ont eu leur vogue qui, passant des petits feuilletons dans le petit monde, se sont aplatis en s'usant.
Chaque cycle de notre civilisation turbulente, depuis 92, se distingue par une phraséologie caractéristique. — Après le 9 thermidor, c'est le dévergondage et une sorte de férocité gaie : on sortait des griffes de l'hyène révolutionnaire. Il y avait des bals à la victime ! — Le Directoire eut un langage affadi, éventé. — L'Empire, trop agité malgré son, vif éclat, fut un mélange de recherches prétentieuses et d'imitation stérile; on voyait poindre l'ignorance du parvenu mêlée à la brusquerie du soldat ; plus durable, cette époque eut infailliblement imprimé au langage son caractère grandiose. — Sous la Eestauration, le grand seigneur revenait à la mode. — Pendant le règne de Louis Philippe, c'est l'argot qui surgit; l'époque tout entière se reflète dans les Mémoires de Vidocq et les Mystères de Paris. L'admission de l'argot dans la conversation est le signalement par lequel nos petits neveux reconnaîtront ce règne.
La cause principale à laquelle la conversation des grands seigneurs d'autrefois était redevable de son élégance et de sa distinction, c'est qu'ils vivaient dans une sphère inaccessible aux misères, aux bassesses de la plupart des conditions. — Il en est de même de la bonne compagnie anglaise d'aujourd'hui. — Eien de pauvre sous les yeux, rien de laid, rien de rabougri. Au contraire, tout autour d'eux respire le luxe, l'opulence; l'art resplendit partout ; on a soin d'éloigner ce qui peut blesser les sens. D'où il suit que, les sens n'étant jamais affectés désagréablement, l'esprit n'est jamais obsédé par des impressions pénibles ou par de mauvaises images, et la conversation
reflète la transparence et la délicieuse pureté de l'atmosphère qui les enveloppe.
Le grand monde ne parlait ni comme un avocat, ni comme un prédicateur, ni comme un financier. Il parlait comme Madame de Sévigné, qui écrivait mieux que la plupart des seigneurs, mais qui ne causait pas avec plus d'agrément.
Les lieux sont pour beaucoup dans les idées qui viennent aux gens, même dans le son de leur voix.
Il n'y a pas de pays où l'on fasse un abus plus ridicule qu'en France du mot Monsieur et du mot Madame. Les bourgeois croient donner une importance, une valeur excessive à leur langage à l'aide de ces deux mots: Monsieur, Madame! bien encadrés, mis au début ou à la fin d'une phrase, c'est de la dignité, du savoir-vivre, de la grâce, que sais-je?... Madame veut-elle?... Comment donc, Madame! — i^ssurément, Madame. — Mais, Madame, je vous en prie. — C'est singulier, Madame, comme...
Les mots usités dans les ateliers, dans les coulisses, les mots d'argot sont ignobles ; ils détruisent la tenue du langage; ils font dans la conversation l'effet d'une taie sur l'œil ! La conversation élégante n'exige rigoureusement l'emploi des mots techniques que pour ceux qui ojit trait à la guerre, au turf et à la chasse. La chasse surtout. — Quand on se pique de bien parler, on ne saurait impunément dire le poil d'un cerf pour son pelage, les cornes pour le bois. On n'envoie jamais un loup à la pâture, mais au carnage. Un renard ne se prend pas au piège, mais dans un traquenard. La peau, le nez, les oreilles, la queue, la tête et les pieds du sanglier se traduisent par les parois, le boutoir, les écoutes, la vrille, la hure et les traces!
Il ne faut quelquefois qu'un événement sans importance, une anecdote, une épigramme, une scène ou un couplet de vaudeville, pour rendre ridicule un mot qui était employé quelques jours avant.
Ainsi, le mot trivial empoigner sonnait fort mal lors de l'arrestation du Manuel, à la chambre des députés, sous la Restauration.
Quel est le mari qui osera appeler se femme ma poule
depuis qu'un plaisant y a ajouté mouillée! Quant aux expressions: mon bijou, ma biche, mon cœur, mon amour, mon ange, ne peuvent, être employées que dans la plus grande intimité. Ma mignonne, mon chou, sont restés chez les héritiers du Bourgeois Gentilhomme ; ange, tout court, a été essayé par Victor Hugo, dans Hernani.
On ne doit pas désigner sa fiancée par ma future, tant que le contrat de mariage n'est pas signé; on doit l'appeler par son nom. N'appelez pas un officier supérieur général; cette expression sent trop la familiarité, il vaut mieux dire monsieur le général. Toutefois les militaires disent mon général, mon capitaine, etc.
On dit à des amis intimes : mon ami, mon bon ami, mon cher ami ; mon cher est de mauvais goût ; cher est d'une niaise afféterie; camarade, mon camarade, mon brave, mon vieux, sentent le corps de garde. Dire à une vieille dame ma vieille amie, s'il n'y a pas très longtemps qu'on la connaît, c'est être un mal-appris.
Quand on entre pour la première fois dans un salon, on dit à la maîtresse : Madame la Baronne, Madame la Marquise, Madame la Duchesse (si elle a un de ces titres), j'ai l'honneur de vous saluer; si Ton y retourne souvent, il s'établit une certaine familiarité de bon ton qui permet de dire: bonjour, Madame. Parlerait-on à une reine, à une princesse, il est convenable de ne pas toujours répéter son titre. Mais on ne dira pas: bonjour Baronne, Marquise; on passerait pour un sot du commencement du xvni siècle.
Quelque noble que l'on soit, quelque haute position que l'on ait, il est peu convenable de dire le comte mon cousin, la duchesse ma sœur, mon père le baron, mon fils le préfet, mon oncle le sénateur.
En parlant de ses parents, on ne dit plus: monsieur mon père, madame ma mère ; cette locution, intronisée en France par Marie de Médicis, n'est plus tolérable; mais elle est très polie en parlant des autres: monsieur votre père, madame votre mère.
Les mots oui et non doivent toujours être suivis de monsieur, madame, ou mademoiselle.
La langue française n'admet pas ces locutions : monsieur l'avocat tel, monsieur le professeur tel, mais bien monsieur tel, avocat; monsieur tel, professeur.
Les pronoms il, elle, lui sont très malhonnêtes quand on cite une personne présente. On ne dit donc pas: je lui ai dit, elle m'a dit; mais : j'ai dit à monsieur, madame m'a dit.
Quand on n'a pas entendu une question, on ne répond pas hein; mais: je vous demande pardon, je n'ai pas entendu, vous plairait-il de recommencer votre question? On ne dit pas non plus: plait-il?
Si quelqu'un nous heurte, ou nous marche sur le pied, il nous demandera pardon et nous dira: oh! Mon Dieu, je vous ai fait mal, Monsieur ; ne répondons pas: ce n'est rien, au contraire; mais, nous devons l'excuser avec politesse.
Il n'est pas toujours indifférent que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière. C'est ainsi qu'un Allemand, croyant que cochon était synonyme de sanglier, et que l'adjectif sacré pouvait se placer indifféremment avant ou après le substantif, disait, en parlant d'une tragédie de Méléagre, que le sujet de cette pièce était la mort d'un sacré cochon.
Un banquier de Londres, anglais de naissance, et français d'origine, entra un jour dans une colère épouvantable, par suite d'un pareil quiproquo. Il donnait à dîner à plusieurs émigrés. La conversation tomba sur un des plus importants révolutionnaires. On n'en faisait pas l'éloge; c'était à qui lui trouverait un vice. Un abbé lui reprochait surtout d'être intéressé et avare. « C'est un ladre, disait-il, un fesse-mathieu. » Tout à coup la dame de la maison rougit et sort de table, son mari la suit précipitamment et laisse la société aussi étonnée qu'affligée de l'effet de la discussion. Au bout d'un quart d'heure, ce brave homme étant revenu, l'abbé s'empresse de s'excuser. « J'ignorais, lui dit-il, que vous et madame prissiez un intérêt si vif à ce personnage. Pardonnez-moi d'en avoir dit si mal à propos ce que tout le monde en pense. — Non, monsieur, reprit l'amphitryon, encore tout bouffi de
colère, non, je ne pourrai jamais vous pardonner d'avoir prononcé devant ma femme le mot dont vous vous êtes servi. Prononce-t-on un pareil mot devant une femme honnête? Un abbé, encore? — Eh ! de quel mot, reprit l'abbé, me suis-je donc servi? — De quel mot? n'avez vous pas dit fesse-mathieu ? n C'était, en effet, la première partie de ce mot, dont ni monsieur ni madame ne connaissaient la signification, qui les avait si horriblement choqués. On n'eut pas peu de peine à leur persuader qu'elle ne pouvait, ainsi qu'ils le prétendaient, être suppléée par le mot derrière.
Un prince napolitain aimait passionnément deux choses au monde: son ami et les artichauts à la barigoule. On appelle ainsi, des artichauts cuits à l'huile. D'après cela, huile et barigoule étaient des synonymes dans la, tête de ce bon prince. Comme il voyageait avec son ami dans les contrées méridionales de son pays, Je mauvais temps l'ayant contraint à s'arrêter dans un village, il choisit, faute d'auberge , la maison la plus apparente du lieu pour y passer la nuit. C'était une manufacture. La chambre où on les logea était au-dessus d'un atelier où l'on faisait bouillir de l'huile dans d'énormes chaudières, nous ne savons pour quel usage. Les deux voyageurs y entrent à peine que le plancher s'écroule sous les pas de l'ami du prince. Ce malheureux tombe dans l'huile, où, moins heureux que Saint-Jean l'Évangéliste, il expire à l'instant même. Le prince fut long-temps inconsolable de cette perte; il n'en parlait pas sans pleurer, et pourtant ne pouvait-on l'en entendre parler sans rire, quand, pour expliquer l'accident qui l'avait privé de son favori, il disait avec un profond soupir: « Il est mort à la barigoule! »
Sans doute, il est bien difficile qu'on ne finisse pas par apprendre la langue d'un peuple, au milieu duquel on a longtemps séjourné; mais est-il donné à tous les peuples de parler également bien la nôtre? Il est tels Russes et tels Suédois qu'on prendrait, à la pureté de leur langage et de leur accent, pour des enfants de Paris. Mais pourrait-on s'y méprendre, quand on entend parler un Prussien ou un Anglais? Comme ils écorchent le français! Quel
plaisir le Parisien ne prend-il pas à leur baragouinage ? Combien n'a-t-il p^s ri de milord Eostbeef demandant, chez le restaurateur, un idem à la poulette, et de milady Kroc- Merotte faisant louer à l'opéra une loge rôtie ? Il ne rirait pas moins s'il connaissait la lettre que le hasard a fait tomber entre nos mains, dit M. Bescherelle aîné. Quoique tous les mots qui la composent soient français, il est impossible d'imaginer quelque chose de moins français, que ce galimatias, qui serait inintelligible, si nous ne prenions pas le soin d'indiquer la signification que l'auteur a prêtée aux mots dont il se sert. Cette traduction de son français dans le nôtre nous a donné plus de peine que s'il avait fallu le traduire de sa propre langue...
« Comme j'ai jure à moi de toujours parler le français, « tant que je ne saurais point cette langage (langue), ne « trouvez pas méchant (mauvais), mon cher ami, que je « m'en serve pour vous écrire ce qui m'est arrivé en route... « J'ai percé (traversé) d'abord la Belgique, où j'ai trouvé u les chemins un peu despotes (tyrans). En débarquant " j'y ai eu un dissemblable (différend) avec les employés des a impôts tortueux (indirects). Mais ce n'est rien en com- « paraison de ce qui m'est arrivé en entrant en France. u A propos de quelques tomes (livres) de tabac, les souris u de cave (les rats de cave) (1) ne m'ont-ils pas mis au u noyau (à l'amende)? Il a bien fallu en passer par là, u après avoir croqué le petit garçon (le marmot) pendant « trois heures. Comme c'est un malheur sans lavement (sans u remède), j'en suis déjà tout consolé. Et puis ce n'est m pas à ces pauvres démons (diables) qu'il faut s'en pren- « dre, mais aux ministres, dont ils sont les ustensiles (les « instruments), comme le disait un de ces plaisants-là (de « ces drôles-là), qui avait Vidiome (la langue) assez bien « pendu. Il ne nous est rien abordé (arrivé) depuis Va- « lenciennes jusqu'à Paris, si ce n'est qu'en sortant d'une u poitrine (gorge) de montagne, un troupeau de bouillis « (bœufs) a effrayé nos chevaux, qui ont pris le défunt u (mors) aux dents. Me voilà à Paris. Il n'est pas si grand
(1) Les employés des contributions indirectes.
« que London, mais le peuple y est plus meilleur que u chez nous. Je me satisfais (plais) là beaucoup fort. Le a ma,tin je cours les rues. J'ai déjà vu le Luxembourg, « le Louvre, les tours de Notre-Dame, les Tuileries et auu très tombeaux (monuments). A cinq heures, je vais à la u restauration (au restaurant), taverne où l'on trouve « tout à prix fixe. On mange et on boit là d'une façon u très-confortable, et l'on y est servi par des célibataires ti (garçons) très-intelligents. Le soir, je vais au spectacle. 44 Mais de tous les théâtres, celui que j'aime le plus, c'est « les diversités (variétés). Il y a là un acteur qui, à lui 44 seul, vaut tous nos farceurs de Covent-Garden et de u Drury-Lajie. Il est encore plus coquin (drôle). On ne « peut le regarder sans rire. J'irai demain visiter les hosu pices. Les malades y sont mieux soignés qu'ailleurs, et u cela vient, à ce qu'on dit, de ce qu'ils ont pour paît* trouilles (gardes) ces femmes qu'on appelle sœurs ivres 4é (sœurs grises). J'ai eu beaucoup de plaisir au dévoie- 44 ment (à la foire) de Saint-Cloud. Mais j'en avais eu 44 bien beaucoup plus fort à Versailles, quand on a fait 44 jouer les ossements (les eaux) tout exprès pour divertir 44 sa grâce lord Wellington, ce qui est très-flattant (flat- 44 teur) pour les Anglais... Mon plaisir aurait été plus 44 grand encore, si je n'avais eu une grande tristesse (dou- 44 leur) au pied, par la faute d'un damné cordonnier qui 44 m'avait fait des bottes trop équitables (trop justes).
« Adieu, mon cher ami, f attends (j'espère) que vous 44 serez étonné de mes avancements (progrès) dans le fran- 44 çais, quand vous saurez que je l'ai enseigné (appris) 44 tout solitaire (seul), sans ouvrir une seule fois le dicu tionnaire ou la grand^maman (la grammaire).
« Votre ami S. B.** »
Y a-t-il rien de moins français que cette lettre, et pourtant y a-t-il dans cette lettre un mot qui ne soit pas français? Mais que les étrangers nous pardonnent ces observations, et, s'ils veulent rire à leur tour, qu'ils nous attendent au moment où nous parlerons leur langue.
La modestie anglaise, vierge très-capricieuse, a proscrit
de la langue certains mots que nous prononçons, nous autres, sans rougir, dans la meilleure société. Par exemple, la culotte, de l'autre côté du détroit, s'appelle l'inexprimable ou le vêtement nécessaire. On donne également le titre de vase nécessaire à l'urne de porcelaine que l'on trouve ordinairement dans un petit cabinet attenant au salon et où l'on va satisfaire ce besoin qui coûte tant de périphrases pour être exprimé décemment. Les gens du peuple, chez nous, disent une femme enceintç-, ceux du monde disent une femme grosse. Les Anglais, plus susceptibles, ne disent ni l'un ni l'autre. Ils disent, en parlant de leur reine, qu'elle se trouve dans une position intéressante.
Il y a une foule de mots, de locutions, de tournures, de mots favoris, de mots parasites dont on sème la conversation qu'on ne saurait trop éviter.
Il faut vous dire...; à propos, je vous dirai...; au reste apprenez que...; ce n^est pas pour dire...; les menteurs ont pour expression habituelle: vous pouvez m'en croire, c'est la vérité; les bavards: en un mot, pour en finir; les orgeuilleux: sans me vanter, etc. Et ces expressions triviales: se mettre dans le cas : par-dessus le marché; ce n'est pas Vembarras; au bout du compte. Et ces façons ridicules, au théâtre: c'est mauvais ! c'est détestable! c'est admirable ! c'est sublime! rococo ! absurde ! perruque ! et autres gentillesses de ce genre qui ne prouvent que beaucoup d'ignorance et de fatuité.
Le mot démenti ne se trouve point dans le dictionnaire de la bienséance; lorsqu'on est forcé de nier l'assertion de quelqu'un, on doit employer les formules d'excuses les plus convenables, telles que celles-ci: si, je puis me tromper, je me trompe sans doute, mais... veuillez excuser mon erreur, mais il me semble que... mille pardons, mais je croyais, etc. Les gens qui pensent atténuer une dénégation pour quelques mots de doute sont des mal-appris. Si ce que vous avancez est vrai, disent-ils; si ce que madame annonce est positif, etc. Avec ces belles formules-là, ils croient obéir à la politesse, et ils ne sont que malhonnêtes avec affectation. On ne peut donner un démenti plus
désobligeant. Pourquoi ne pas s'exprimer ainsi: d'après ce que vous dites, je crois que,.. Dans la conversation, bien des personnes disent : cet homme m'en impose, voulant dire m'impose du respect, de la crainte ou de la vénération. C'est une faute; en imposer signifie tromper et renferme une idée de mensonge; il faut donc dire: cet homme respectable m'impose, etc., ce vilain menteur m'en impose.
Il ne faut pas dire, en parlant d'un ouvrage littéraire : il est mal rédigé, mais, il est mal écrit. La rédaction n'est pas le style; rédiger, c'est mettre par écrit, en bon ordre, d'une manière claire et convenable, des lois, des règlemens, des décisions, des résolutions prises dans une assemblée, les matériaux d'un ouvrage, ou les idées fournies en commun pour quelque écrit que ce soit. C'est encore réduire en peu de paroles un discours, un écrit, un ouvrage fort étendu, en conservant l'essentiel.
Il y a un temps du verbe dont on ne devrait pas tant multiplier l'emploi dans le commun discours; c'est l'imparfait du conditionnel. A quoi servent, je vous prie, si non à fatiguer l'oreille et la conscience, ces perpétuels : j'aurais du 'prévoir, vous auriez du faire, etc. ? Les esprits fermes ne s'accommodent guère de ces conjugaisons de regrets inutiles.
Les gens soigneux de leur conversation évitent aussi, comme fautes de français, des locutions qui, certainement, ne méritent point ce titre, mais qui nuisent à la clarté, à l'élégance, à l'harmonie du discours. Ainsi, ils s'abstiennent de ces alliances de mots qui, mettant aux prises le sens et la prononciation, ne sont cjaires que dans le langage écrit, comme je suis pauvre, mais contente, que l'on peut confondre si facilement avec je suis pauvre, mécontente.
Ils se gardent bien d'accumuler avec profusion les synonymes, les épitliètes, ou du moins d'oublier, à l'égard de ces dernières, les lois de la progression. Ils tâchent de remplacer les subjonctifs et les imparfaits du subjonctif en asse, ou en isse, dont l'oreille est importunée; de ne point trop multiplier les adverbes qui chargent ou allanguissent les discours ; ils font grande attention aux exigences euphoniques, et, pour cela, ils évitent de faire se heur-
ter des sons semblables comme au haut iïun arbre, on entend en ce lieu, etc. Enfin, ils craignent de répéter des mots pareils, même d'acception différente, tels que à présent on offre un présent, cela fait bien du bien, etc.
Ces causeurs scrupuleux et privilégiés s'attachent surtout à ne point fournir, par des rencontres fortuites de mots, de mauvaises pointes aux facteurs de calembours, comme un beau dais, un bon don.
On n'a pas oublié le fameux dont il a s]agi que le maréchal Bugeaud lança un jour du haut de la tribune ; toutes les banquettes en frémirent! Et M. Guizot, quand il lâcha ses Codes pénaux, qui fut le plus pénaud de lui ou de l'assemblée? Et M. le maréchal Soult... en voilà un fameux cuirassier. Un jour, à la chambre des députés, on avait vivement critiqué un de ses actes. « Vous voudriez que je réponde... dit-il ». Aussitôt un cri général part de la gauche « isse, M. le Ministre, isse ! »
Ceci nous remet aussi en mémoire le vers de Victor Hugo :
Et je sors de la vie comme un vieillard en sort.
Vers accueilli du parterre par une explosion: vieil hareng saur !
Les gens du peuple, surtout à Paris, défigurent à plaisir les mots de la langue. Et pourtant une langue que tous les étrangers, depuis Londres jusqu'à St-Pétersbourg, se font un honneur de parler et d'écrire correctement, ne devrait pas être négligée par les nationaux. Il est humiliant de penser qu'il y a tel Eusse ou tel Allemand qui serait en état de donner des leçons de français à tel ou tel français.