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CHAPITRE III

La jeune fille tremblait. D un sourire Jésus la rassura, et lui ayant fait signe d'approcher :

— Que voulez- vous de moi?demanda-t-il.

— Seigneur! implora Marie en tombant à genoux, ceux que j'aime sont en danger de mort, et je suis venue pour vous supplier de les sauver.

— Comment, si je pouvais les sauver, les laisserais-je en danger de périr?

— Pour faire éclater en les sauvant votre toute-puissance. A vrai dire, ce ne sont pas mes bien-aimés eux-mêmes qui sont touchés

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parla mort... Mais il vaudrait mieux pour eux qu'ils fussent morts, en effet, qu'ils fussent morts quand la vie était en eux, que de s'attarder dans la vie alors qu'en eux-mêmes il n'est plus rien de vivant.

— Je sais, dit Jésus.

— Seigneur, dit encore Marie, si vous étiez resté avec eux, mon frère et ma sœur ne seraient pas morts.

Jésus suivit Marie.

Elle le conduisit dans un très somptueux et encore bien plus misérable hôtel des Champs Elysées, cube vaste et cossu, dont le seul aspect confessait la désolante indigence spirituelle de ceux qui habitaient là. C'étaient pourtant des heureux selon le monde, et ils avaient d'innombrables solliciteurs, empressés d'obtenir, déjà honorés de quêter leurs bonnes grâces. Ils avaient aussi beaucoup d'amis, ou du moins beaucoup de personnages prétendaient à ce titre ; c'étaient d'autres indigents, de minables indigents, si désespérés de leur détresse qu'ils ne recou-

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raient même pas aux pleurs et aux {^rincemenls de dents pour exprimer l'inexprimable, et qu'ils s'étaient condamnés euxmêmes au sourire éternel.

Très souvent ils allaient sourire les uns chez les autres, tâchant d'éluder le temps au moyen de la bonne chère et des bons mots, du jeu et de tous les péchés, dans le néant pneumatique de leurs consciences.

C'est, ce matin là. chez le frère et la bellesœur de Marie qu'on était allé sourire, mornement. Il y avait un grand déjeuner, de gala comme les déjeuners de tous les jours dans ce pauvre monde là, et les salons étaient pleins de femmes charmantes et de jolis messieurs, qui s'entresouriaient inconsolablement.

Malgré les parfums riches que suaient à profusion les seins et les épaules, Jésus, en entrant, se sentit pris au cœur par l'odeur de la mort, et tout de suite, s'adressant au maître et à la maîtresse de la maison, il leur dit:

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— Où lavez-vous misl

Ils ne comprirent pas cette parole. Mais le visage, le regard, le ton de la voix de Jésus les intimidaient, et sa présence éveillait en eux des sentiments très anciens, ranimait en eux leur âme mourante. Ils comprirent, du moins, qu'il y avait dans cette parole quelque choseà comprendre. N'osant interroger Jésus, ils se tournèrent vers Marie.

— Il vous parle, dit-elle, de celui qui est mort, de celui dont la mort fait que vousmêmes ne vivez plus.

Alors le frère et la belle- sœur de Marie eurent un grand frisson, car ils devinaient que Jésus voulait parler de leur amour qu'ils avaient oublié, et qui était mort. lisse prirent tout à coup à le regretter et ils échangèrent un rapide regard, où il y avait du reproche et du remords. Mais aussitôt Tépoux pâlit et l'épouse rougit, car ils craignaient que leurs sentiments eussent été surpris par les invités.

— Où l'avez -vous mis ? répéta Jésus.

Et du geste il montrait le luxe lourd du

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salon, les toilettes des lemmes, elles visnges vides de ces femmes et des hommes qui les accompagnaient. Et, plus loin, son geste évoquait encore les cabinets où Ton traite les aftaires considérables, les ateliers où les ouvriers travaillent pour les maîtres, et tout ce qui signifie l'argent, et aussi tout ce qui signifie Tambition et le pouvoir, et les distractions, les plaisirs et les vices. C'est dans tout cela que ces malheureux avaient enfoui leur cœur et oublié leur amour.

Jésus reprit :

— Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son amour?

Alors l'époux, sans plus se soucier de l'assistance, embrassa Tépouse en pleurant tandis que Marie baisait les genoux du Sauveur.

Les invités considéraient cette scène avec une émotion profonde, sentant aussi renaître en eux-mêmes leur âme et leur amour.

L'odeur de la mort s'était dissipée, des effluves de vie embaumaient l'atmosphère.

Ce jour-là, 16 décembre, et tous les jours suivants, jusqu'au samedi 24, se produisirent, dans la salle des mariages de chacune des vingt mairies, des événements inexplicables.

Dans plus de soixante cas sur cent, Toffîcier public, demandant aux futurs conjoints s'ils s'agréaient réciproquement pour époux, entendit quelquefois le fiancé, bien plus souvent la fiancée, lui répondre, d'une voix claire et décidée :

— Non !

Si le maire, ahuri, pensant se méprendre,

répétait sa question, ces personnes mutinées jetaient sur la table verte, qui est l'autel des civiles cérémonies nuptiales, des débris d'alliances rageusement conculquées. Selon son tempérament, le prétendant répudié avant la noce se répandait en reproches, en plaintes, en injures, en larmes, jetaient des cris de colère, d'indignation, de fureur, toujours en vain : la partie récalcitrante s'en tenait à la fatidique syllabe négative, et c'était son dernier mot.

Ce mot, le bon sens, il faut le dire, et la nature, et la vertu, Teussent volontiers contresigné : car il s'agissait toujours d'unions disproportionnées quant aux conditions, aux tempéraments, aux âges. Une jeune fille belle et pauvre refusait d'épouser un riche vieillard : cas le plus fréquent. Mais celui du jeune homme qui repoussait la douai rière pleine d'années et d'écus n'était pas sans exemple.

Le surprenant de ces gestes, c'était qu'ils fussent si tardifs. Car les beaux-parents man-

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qués se plaignaient surtout, au fiancé défaillant, qu'il ne leur eût pas épargné cette douleur et cet affront : à quoi bon, en effet, laisser aller jusqu'à ce point les choses, pour, au moment suprême... ?

Invariablement, le vitupéré protestait que sa détermination avait été subite et irrésistible, qu'il avait encore, en franchissant le seuil de la mairie, Tintention ferme de dire : Oui !

— Mais, quand le maire m'a interrogé, c'a été plus fort que moi !

Quelques-uns, même, confessèrent :

— J'ouvrais la bouche pour articuler le oui convenu^ quand j'ai vu, debout derrière le maire^, un homme triste et beau qui me regardait fixement, et sous son regard je n'ai pu mentir.

Personne ne se trompa sur la personnalité visée, et c est à l'occasion de ces petits drames familiaux qu'on osa pour la première fois la déclarer gênante. Dans l'espoir de l'évincer, les maires firent exercer

une surveillance étroite aux portes des mairies, « les jours qu'on mariait », et plus d'un monsieur très bien, suspecté, dut exhiber ses papiers pour prouver qu'il n'était pas le Sauveur. Quanta lui, toujours il passa inaperçu. Dès le troisième jour, du reste, il eût pu se dispenser de se déranger. Cette probité spéciale, qu'apportaient les Parisiens et les Parisiennes, encore célibataires, à ne point profaner par une articulation contraire à leur réel désir le grave état du mariage, était devenu aussitôt une coqueluche, une fièvre, une manie, comme il arrive que sévissent, par voie de contagion, le suicide ou l'assassinat. D'eux-mêmes, les fiancés qui n'espéraient pas de bonheur d'une alliance décidée par des parents avides ou imbéciles, contre le gré du principal intéressé, retrouvaient, à l'instant décisif, la conscience de leur liberté, de leur dignité, et fièrement, gaîment, gaminemeut^ les (( Non ! » libérateurs fusaient sans nombre au nez chagriné de monsieur le Maire.

De telle sorte qu'on ne voyait plus de ces unions mal assorties, dialogues tragiques ou mornes de la joie et de la douleur, ou de deux indifférences, qu'une troisième interlocutrice ne tarde pas à rompre : la Faute, c'est-à-dire le geste fatal de l'incompressible droit. Le nombre des mariages avait diminué sans doute depuis que l'imposture ne constituait plus son coefficient principal ; mais ceux qui se célébraient^ tous, étaient d'un exemple si charmant, d'un conseil si joyeux qu'on pouvait le croire persuasif — et des sociologues, qui ne passent pas pour des optimistes entêtés, annonçaient un « relèvement » prochain dans la natalité parisienne...

Cependant, la fête populaire, inaugurée à l'improviste le 14, réussissait au-delà de toutes prévisions, contre toutes raisonnables prévisions, vaut-il mieux dire, et en dépit de circonstances qui auraient dû la décourager.

En effet, le malaise, plus haut signalé, en Bourse, et dont l'origine remontait à des semaines déjà, s'était de jour en jour plus nettement accentué, entraînant — en outre de conséquences pires encore — la ruine de la plupart des grands industriels et des grands commerçants parisiens; les affaires

subirent un arrêt total. Il s'en suivit, au faubourg, une misère lamentable et, dans l'état actuel, irrémédiable.

Comment, donc, des ouvriers, bons travailleurs pour la plupart, et, d'ailleurs, devenus tous fort honnêtes depuis leur récent pèlerinage à la place de l'Etoile, pouvaientils oublier, sur les champs de foire et dans les cabarets, leurs femmes et leurs enfants, menacés par la famine ?

Le mystère s'expliquât sans surnaturelle intervention. Ces « sublimes » obéissaient à des conseils venus de haut, mais de moins haut que le Paradis.

Le gouvernement et le conseil municipal, inquiets de la tournure que prenaient les choses, craignant qu'une émeute — la pire de toutes, l'insurrection des affamés — vînt compliquer encore le désastre financier, avaient distribué en secret d'abondantes subventions aux marchands de vins, afin qu ils pussent faire crédit pour quelques jours aux consommateurs. Les entrepre-

neurs et les artistes forains bénéficiaient également de cette générosité savamment calculée ; aussi voyait-on jaillir de l'asphalte des boulevards extérieurs une multitude de nouvelles baraques, grandes et petites.

Il fallait, à tout prix, que le peuple s'amusât, parce qu'il n'y a rien à craindre d'un peuple qui s'amuse.

La kermesse, dès lors, prit une extension extraordinaire.

Le pain manquant à la maison^ les femmes, sans autrement crier misère, étaient venues rejoindre leurs maris, à la foire, traînant les enfants à leurs jupes^ et Ton faisait ainsi la fête en famille, honnêtement, bien que l'alcool commençât à fermenter dans les cerveaux.

Mais Falcool, même avec la garantie du gouvernement, est toujours de pernicieuse influence.

Le 17, passée l'heure du dîner, comme on avait bu plus que mangé, l'excitation était générale. De quart d'heure en quart d'heure,

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de consommation en consommation, Teffervescence montait, s'exaltait. Les hommes et les femmes, tout un peuple tanguait, chavirait, commençant des pas de danse qui ne s'achevaient point, esquissant des gestes tendres qui dégénéraient en mimiques obscènes, hurlant à pleines gorges des chansons d'atelier bizarrement mêlées à des refrains de cantiques.

Çà et là, s'échangeaient des bourrades, parce que les célibataires lutinaient d'un peu trop près les femmes et les sœurs des ouvriers mariés. Et dans ces vagues humaines déferlantes, les petits erraient, bousculés, affolés, sanglotants, cherchant leurs mères, renversés parfois et piétines, perdus de sommeil et de faim.

— A la piaule, les femmes et les gosses !

Ce cri, anonyme, rencontra l'assentiment unanime. Elles-mêmes, les femmes, rappelées au vrai par le sentiment maternel, approuvèrent, et, ralliant la marmaille d'un geste habitueux, sans même prendre congé

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des hommes, s'en allèrent, soutenues pnr les enfants autant qu'elles les dirigeaient, veis les lits iroids et les huches vides, péniblement.

Elles parties, les disputeurs se réconciliaient autour de quelques dernières tournées, quand une voix — la môme peut-être qui venait de crier l'avis de la sagesse — hurla celui de la folie.

Une clameur frénétique, inarticulée, énorme, lui fit écho. Puis, par bandes cette foule ivre dévala, tout à coup silencieuse, vers les bas lieux du plaisir prostitué, vers les lanternes rouges qui luisent seules, banalement sinistres, dans les rues éteintes*

Alors se produisit l'impossible.

Au moment où chacun des groupes s'arrêtait devant la porte équivoque, au moment où elle s'ouvrait, entre ce groupe et cette porte passait, lent, souriant, radieux, un couple de vrais amants, enlacés : peut-être des mariés du jour, de ceux qui eussent dit : Non ! s'ils ne s'étaient sentis unis par l'amour

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bien avant d'aller déclarer au monde leur volonté de vivre et de mourir ensemble. Et devant eux les hommes reculaient, éblouis, dégrisés, attendris; ils reculaient, dans la rue et dans leur mémoire, écartant d'un geste de dégoût le spectacle trop connu qui les attendait au-delà de cette porte, et se souvenant ; chacun, du jour où il était semblable à ce jeune homme, heureux comme lui, tout emparadisé comme lui de rêves délicieux, tout tremblant de joie à sentir s'appuyer contre son épaule celle de la jeune femme qui serait la mère de ses enfants. Ils reculaient — et ils s'enfuirent, malgré les appels des gardiennes du seuil, chacun vers ses souvenirs refleuris de nouvelles espérances, vers le petit logis assez grand pour contenir beaucoup de bonheur...

Dès le lendemain affluèrent, au ministère de l'intérieur, des plaintes,autant de plaintes qu'il y a de lieux d'ébats tolérés dans les faubourgs de Paris : toutes c< plaintes contre X > pour troubles illégalement appor-

c( LAZAHi:, vi:ni fuhas . »

tes dans l'exercice criin commerce licite. Ces plaintes Turent classées. Mais, au conseil des ministres, qui se tint ce même jour, on en parla, et ces messieurs échangèrent des vues sur le parti que, tôt ou tard, ils seraient obligés de prendre, violemment peutêtre, malgré leur goût bien connu pour la modération, contre X.

Ces faits — et d*autrer=?, car nous ne saurions tout dire — furent notés dans les journaux, en détail ou avec les sous-entendus qui s'imposaient, mais sans commentaires : comptes-rendus exacts, précis et sûrs, dans le style des constats. Les directeurs s'étaient entendus pour adopter, au sujet de Jésus, ce ton. Ils commençaient à partager les inquiétudes, évidemment bien fondées et très graves^ des pouvoirs publics, à se demander: — Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Ils ne s'arrêtaient pas à la funeste suppo-

sition que cela fût permanent et définitif : car c'eût été la fin de tout ! Et déjà rien n'allait plus.

Pour (( la chose » en elle-même, on remettait à plus tard le soin de l'expliquer, àTinstant où il ne serait plus question d'elle qu'au passé. Aux femmes et aux enfants curieux, qui demandaient le mot de l'énigme, les gens sérieux répondaient, avec un sceptique sourire qui démentait leurs paroles :

— Cest un caprice de Dieu...

Le caprice, malheureusement, s'éternisait, et les gens sérieux se répétaient, comme Tribulat Bonhomet contemplant les étoiles :

— Ça n'en finira donc jamais !

A Paris, les jours comptent, tantôt pour des heures, tantôt — quand la curiosité publique est surexcitée par des phénomènes auxquels les plus malins avouent ne rien comprendre — pour des siècles: c'était le cas.

Chaque jour s'exagérait l'écart entre la cause visible et les effets. La lèpre blanche, comme avait dit un journaliste en voyant

s'élargir la tache blanche dans les quotidiens, se manifestait maintenant, selon les lois ignorées d'une progression vertigineusement rapide, dans les mœurs. Paris devenait d'une honnêteté consternante.

Contre toute logique, contre toute vraisemblance, contre toute possibilité, la vertu publique grandissait de concert avec la misère publique ! Cela tenait moins du prodige que de la folie. Les physio-psychologues diagnostiquaient une nouvelle maladie morale, éminemment contagieuse, et contre laquelle ils ne savaient pas de remède.

Le 18 décembre, on nota que, depuis cinq jours, à la préfecture de police et dans les commissariats, pas un vrai crime n'avait été déclaré. Au Palais, les Assises chômaient. Dans les chambres correctionnelles comparaissaient encore quelques menus délinquants — pour coups et blessures, vagabondage, etc. ; — - mais les juges, tous « bons juges », acquittaient.

Dans les rues, les gens circulaient, calmes,

affables les uns envers les autres jusqu'à la cordialité, et c'était à qui descendrait sur la chaussée pour céder à son prochain le trottoir.

Les marchands poussaient la probité jusqu'au scrupule, jusqu'à la superstition. lisse fussent moins volontiers résignés aux plus légers bénéfices indûment réalisés qu'aux plus lourdes pertes. Mais ils ne trouvaient pas, ou guère, l'emploi de leur vertu, car il n'y avait plus de clients, autant dire, et les magasins étaient vides, — ce dont les pauvres marchands, tout de même, malgré le bel état de leur âme, concevaient de Tennui.

Cette période marqua, dans l'histoire de la femme, un instant, trop court, d'apothéose. La politesse, depuis quelque temps un peu négligée, renaissait autour d'elle, dans les rues comme dans les salons. Les femmes ranimaient d'un sourire cette exquise galanterie, respectueuse, presque religieuse, fleur, jadis, du jardin français, où les hommes goû-

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taient lo plus infense charme présent de la vie, voyaient un des al)outissements les plus précieux de leur esprit et de leur expérience.

Ce sentiment seul, entre tous ceux qui caractérisèrent ces jours étonnés, eut cette grâce nette et cette plénitude qui sentent la nature, qui signifient la vérité. Dans toutes les autres formes que revêtit alors, on affecta, riionnêteté, il n'était pas impossible de démêler^ plus ou moins accentuée, la fausse note d'un parti-pris d'héroïsme artificiel, imposé, et qui n'avait rien de durable. Mais, avec toute la poésie de la logique, cette adoration de la femme résultait de l'élévation singulière où tendaient les sensibilités, émues, toutes et qu'elles en convinssent ou non, de la mystérieuse présence du Dieu incarné dans le sein d'une femme. Bien que sa mère, cette fois, ne fût pas connue, la touchante légende ne s'en ranimait pas moins autour de lui, et il n'en glorifiait pas moins toutes les mères : il n'en rappelait pas moins à tous les

hommes la dignité sacrée des sources maternelles de la vie.

Et la galanterie, purifiée, s'illuminait de mysticisme, retrouvait avec une invincible spontanéité la nuance délicate de cette tendresse gothique qui adora dans la grâce féminine rimage humaine de la Grâce divine, qui dédia les plus magnifiques cathédrales de France à la Vierge.

Qui sait quelle fécondation du génie moderne eût pu déterminer cet état des esprits, s'il eût duré? Quels chefs-d'œuvre il eût enfantés? Peut-être quel style?

Mais il fut, presque dès le commencement^ gêné, paralysé, par la sourde exaspération que sentaient grandir au fond d'eux-mêmes tous les esprits capables de réfléchir. Car ils savaient bien que la réforme, violemment et silencieusement accomplie sous leurs yeux, était et à jamais resterait incompatible avec les plus essentiels éléments constitutifs de l'humanité, telle que l'ont faite les siècles, sa propre force et sa faiblesse^ ses vertus et

ses vices. Rien ne pouvait lui être plus pernicieux qu'un absolu d'honnêteté. Sa vie se conditionnait d'équilibres et de compromis, d'intérêts contrebalancés. La conception intransigeante de Jésus était naïvement meurtrière. La société ne résisterait pas à une année, une seule année, d'un pareil traitement ! Ce serait l'effondrement universel!...

Ces pensées, précises dans quelques rares intelligences, hantaient, plus ou moins vagues et latentes, toutes les autres. Elles y étouffaient, elles y brisaient les velléités de sainteté.

Il ne faut pas oubher, en outre, que la misère était là, qu'elle s'aggravait sans cesse. L'héroïsme mystique etjo}eux,qui soutenait dans ceite affreuse épreuve la population parisienne, finirait certainement par céder, bientôt, à la nécessité. Alors, qu'arriveraitil ?

Dans ce péril, le gouvernement fit bonne contenance. Tousses membres consentirent,

spoDtanément,des sacrifices personnels à l'intérêt commun. Il se produisit aussi, de toutes parts, de nombreux gestes individuels de dévouement. Beaucoup de ceux qui cédaient, pour venir au secours de TEtat, à ces inspirations généreuses étaient, au fond d'euxmêmes, les premiers étonnés de leur initiative. — A leur insu, ils subissaient la contagion : ils étaient, comme tout le monde, malades d'honnêteté.

Il va de soi que les journaux n'échappaient point au mal de Tinstant. Ainsi que nous Tavons indiqué, toutefois, ils se tenaient prudemment sur la réserve, on pourrait dire sur la défensive, attendant, non sans impatience, que cela finît et ne s'illusionnant pas sur les chances de succès de Jésus et de sa tentative : « Un fou et un four ! » avait dit, irrévérencieusement, Jean Doux, de la Feuille, qui tenait le mot d'un de ses collaborateurs.

Et puis, les journalistes, après avoir été flattés que Jésus, tout d'abord, eût emprunté

(( LAZARE, VbNl 1 OUAS ! )) 101)

leur puhlicilc, n'avaient pas lardé à souHrir de la concurrence écrasante qu'il leur faisait.

Il n'y en avait plus que pour lui !

La politique, l'aviation, les faits-divers, la science, les lettres, les arts, tout s'etl'açait, dans la pensée des lecteurs, depuis qu'il était là : ils n'ouvraient les feuilles que pour connaître son geste ou sa parole, relatés ou annoncés, de la veille ou du lendemain.

En vérité, tout l'intérêt de Theure était en lui, était lui. A cause de la candeur partout reflétée de sa pensée, les événements de la vie réelle, comme les péripéties des œuvres littéraires, avaient perdu leurs plus excitants attraits. Surtout dans les théâtres, implacablement chastes, on s'ennuyait.

En somme, malgré la Kermesse entretenue aux frais du gouvernement sur les boulevards extérieurs, malgré le triomphe de la , vertu, malgré le règne des femmes, malgré même les lourds nuages qui chargeaient rhorizon, la vie s'affadissait.

110 ii LAZAHE, VENl FORAS ! »

— Il nous a trompés ! affirmait Crucol à ses camarades, réunis à la Poule, selon leur habitude quotidienne et professionnelle

— C'est vrai I opina Le Camus. A sa façon de s'annoncer on l'aurait pu croire plus franc du collier. Et voilà qu'il nous fait trébucher dans la morale, comme les vieilles femmes tombent dans la dévotion !

— C'est peut-être nous qui nous trompons, dit Narda. Nous le comprenons de travers.

— Qu'il parle plus clairement !

— Non, s'écria un autre, qu'il ne parle pas ! Qu'il agisse !

— Trouves-tu qu'il ne fasse rien? A lui tout seul, sans même avoir pris la précaution de composer sa troupe, comme disait l'autre, sans les Douze et sans les Soixante-Douze, opérant lui-même, il a tout changé dans les conditions de notre existence ! C'est au point que...

— C'est au point qu'il n'y a plus moyen de vivre ! interrompit Larrivé. Il en fait trop

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et pas assez» trop pour nous peiiiieltre de douter, pas assez pour nous pleinement éclairer ! Et il est double : sa vertu engendre le mal, riionnêteté qu'il nous impose produit la misère...

— Oui^ fit Narda. Il est logique que Tordre, en conflit avec le désordre, l'exaspère. 11 faut que Tun des deux cède à l'autre.

— Et qui cédera, selon toi?

— Mais, naturellement, l'Ordre.

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