‹ Il est ressuscité!Chapitre 4 sur 7 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Narda vivait dans l'ombre de Jésus.

Il s'y sentait tantôt éclairé jusqu'à Tillumination, tantôt ébloui jusqu'à l'aveuglement, et ses jours et ses nuits se consumaient en de cruelles alternatives de certitude heureuse et de désespoir. Le trouble de son âm.e fatiguait son corps. Durant ces jours de fièvre il maigrit et pâlit étrangement ; ses amis s'inquiétaient.

Il avait pourtant aussi de rares instants de rémittence et de lucidité, durant lesquels, interrogeant sa conscience, il se rendait compte qu'il était lui-même la cause de son trouble, parce qu'il était lui-même divisé contre lui-même. Mais il comprenait que son trouble était la condition de son salut, et il entrevoyait le sens de cette parole :

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La maladie est Vétat naturel du chrétien..,

— Du moins, se disait-il, du chrétien qui n'est pas sûr de son cœur et de son intelligence. Car : Suis-je de bonne volonté? Suisje prêt à faire et à subir ? Et sais-je au fond ce qi\ il veut de moi ?

Il se répondait aussitôt, et le désespoir retombait dans son àme :

— Ce qu'il veut, je le sais : ce que je ne sais pas, c'est ce que je veux. Ce qu'il y a de meilleur en moi, c'est que je souffre de ma science et de mon ignorance. Et ce qu'il y a de plus triste en moi, c'est que je n'ai d'estime ni pour moi-même ni pour les hommes qui, dans cet instant, avec moi, respirent la vie; car, de la vie, tous, nous faisons de la mort.

Un soir qu'il méditait, seul dans sa chambre, sur ces choses, avec une intensité douloureuse, il fut pris d'un grand tremblement et, avec une voix qu'il ne se connaissait pas, il cria :

— C'est cela qu'il est venu nous dire, c'est

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cela ! C est qu'il laul revenir à la vie ! C'est qu'il faut renaitre ! Mais cela, nous le savions depuis longtemps, et si nous n'avons pas encore l'ait reflbrt qu'il nous demande c'est que nous sommes incapables de jamais le faire... 11 rélléchit, puis, secouant la télé :

' Non. Nous ne savons plus cela, nous ne savons plus rien, nous avons oublié, nous sommes dans la nuit... L'immense multitude des hommes ne soutïre même plus de n'avoir ni foi ni Dieu, de n'avoir point d'âme. . Et de faux messies, très savants, nous ont enseigné que c'était bien ainsi, qu'il n'y a rien à croire et rien à espérer. La vie n'a point de but, l'amour n'a point d'objet. Tout n'est que malheurs certains et plaisirs hasardeux. Pourtant, on ne nous invite point, devant ces perspectives misérables, à concevoir de nousmêmes et d'elles le moindre sentiment d'humilité. Rien n'a étéfait pour nous, et l'homme est une conséquence des actions de la nature^ non pas leur but. Mais il n'en doit pas moins s'estimer perfectible indéfiniment.

passer les phénomènes au crible de sa raison, observer et expérimenter, déduire, induire^ s'assurer que, chaque jour, il trouvera la solution d'un, au moins d'un des innombrables mj^stères de la vie : et déjà n'a-t-il pas juré que « le monde est désormais sans mystères » ? Que tout cela est contradictoire ! Les mêmes savants, tout en nous invitant à travailler sans relâche -- « jusqu'à la fin », comme prêchait, d'exemple, le bonhomme Taine, ne manquent pas de nous avertir que cette « fin » — non pas celle de chacun de nous, mais celle de notre univers terrestre, est fort prochaine, que les jours de la machine terrestre sont comptés... A quoi bon, dès lors, tout ce labeur ? Nous savons que la série des mystères est infinie et que notre indéfinie perfection sera brusquement interrompue... Llnutilité de l'effort est évidente... Toute la sagesse ne serait plus que de jouer aux dominos... Or, Jésus aussi nous dit que le ciel et la terre passeront : « Mais mes paroles ne passeront pas ! » Et il

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nous dit aussi que rien ne restera caché, que tout sera connu, révélé... Et il nous dit aussi que nous sommes capables de perfection, — non pas demain : tout de suite ! ^ Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait I » Comme ! avons-nous donc les capacités divines? Quelle tentation! C'est le Dei eritisl II est diaboliquement Dieu !

Narda frémit, puis sourit d'avoir osé cette pensée et cette formule.

— Qu'est-ce que ça fait, puisque nous sommes perdus? Car nous sommes irrémissiblement perdus, et, Lui-Même, il ne peut nous sauver. Les conditions de notre pensée lui interdisent cette intervention violente qui déshonorerait, qui détruirait notre humanité... Peut-être a-t-il fait des miracles, jadis, je ne sais... Aujourd'hui, nous n'y croirions pas ! Nous dirions au thaumaturge qui ressusciterait les morts : Il est vrai que, dans l'état actuel de nos connaissances, il nous est impossible d'expliquer ce phénomène; mais il est bien d'autres phénomènes qu'on

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ne pouvait expliquer, il y a dix siècles ou cent années seulement, et dont nous connaissons à merveille, aujourd'hui, les causes et les efïets : repassez donc dans quelque temps. Seigneur, et nous vous répondrons ! Entre le Créateur et la Créature les communications, réellement, sont interrompues. On ne nous en fait plus accroire, le roman du divin est fini. Nous en avons lu la dernière page efeile ne nous a pas intéressés. Dieu, le Diable : que ces mots sont vieux, surannés et flétris !

Narda joignit ses mains et les crispa.

— Et pourtant 1 Je sais bien ce qu'il nous demande, et je sais bien aussi qu'il n'y a pas autre chose à l'aire que, précisément, ce qu'il nous demande de faire... Oui, il nous demande de cesser d'être morts, de vivre, c'està-dire d'agoniser... L'agonie perpétuelle, seule vie. Il nous demande d'être des héros, des saints, des dieux, d'être parfaits tous les jours, et sans cesse chaque jour... Ce n'est pas raisonnable... Et pourtant!... Et pour-

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tant!... 11 nous aide, il nous prie, il nous tend la main, et nous voyons les meilleurs d'entre nous se lever pour lui répondre... Cela devrait émouvoir quiconque est capable de rélléchir. 11 me le disait, la nuit de la rencontre, et j'y avais déjà songé. Ceux qui ont des yeux le voient, ceux qui ont des oreilles l'entendent... Il revient sans cesse, il ne nous quitte jamais. L'événement d'aujourd'hui n'a rien d'exceptionnel : il veut seulement nous obliger tous, et jusqu'aux plus distraits, à percevoir le miracle perpétuel qui fait le fond de la vie ordinaire, qui lui donne un sens... Pourquoi ne conviendrions-nous pas tous de ce que nous voyons tous? Pourquoi nous entêtons-nous à refuser d'être heureux ? Pourquoi suis-je si invinciblement assuré qu'il est venu en vain? Pourquoi lui répondrons nous tous : Nous ne pouvons pas?

Il secoua doucement la tête, un sourire navré tordait sa bouche.

— C'est absolument vrai : nous ne pouvons pas ! Nous ne pourrons jamais ! Il a

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beau dire, sa loi est trop dure... Et puis, il nous estime trop haut. Est-ce notre orgueil qui proteste contre la trop glorieuse image qu il nous ofîre de nous-mêmes? Notre orgueil serait donc, au fond, de la modestie, et c est l'homme qui rappelle le Dieu à la modération, au sens vrai des proportions. Nous ne pouvons accepter l'idée d'être parfaits. Nous ne pouvons consentir au sacrifice. La vie des individus et la vie de la société sont toutes deux uniquement fondées surTintérêt, sur la volupté, et, si tout doit passer, hâtonsnous, jouissons de nous-mêmes, et de la terre !

Les yeux de Narda se remplirent de larmes.

— Comment pourrions-nous ne pas adorer la terre ! Je déteste les savants pour mille terribles raisons, — entre autres parce qu'ils affirment, froidement, que la terre périra. Et toutes les religions, là-dessus, sont d'accord avec la science. C'est pourquoi j'ai peur des dieux, et de Dieu. Les formes vivantes ne

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sont-elles pas les si^^nes de la vérité vivante? Cette écriture s'efl'acerait, comme nos yeux se fermeront !... Il n'y aurait qu'un mot immortel : MoHT... Point de solulion logique au conflit des amants de la vie et des amants de la mort. Il est tout à fait naturel que les héritiers de la magnifique pensée plastique de Tantiquité aient persécuté, torturé et tué les ennemis de la nature. Ces gens-là ont empoisonné Thumanité. Nietzsche a raison... Il est impossible que le beau soit le mal, que la beauté ait été créée seulement pour éprouver notre vertu. L'admiration qu'elle nous impose nous grandit, nous fortifie, nous épure. Par la faculté d'admirer^ de comprendre, de jouir^ nous possédons tout, nous multiplions notre âme. Les paysages, avec leurs riches lumières et la déclinaison harmonieuse de leurs ombres vivent en nous, pensent, aiment en nous, ajoutent leur vie à la nôtre. La forme de Téternité est écrite dans un sein de femme. Et quelle est la vertu de l'admiration ! La joie d'être admirés embellit

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encore les beaux êtres, comme la joie d'être compris grandit le génie, comme la joie d'être aimés centuple chez les amants la force d'aimer. 0 le prodige des yeux qui mutuellement se reflètent, de ces miroirs qui confondent en les exaltant leurs clartés ! O cet échange de deux tendresses qui. Tune par l'autre enrichies, s'élèvent au-delà des possibilités humaines! Ce dialogue : « — Je t'aime d'être belle i — Je t'aime d'embellir de ton amour ma beauté ! » Voilà la démonstration de la réaUté de notre vie ! Et voilà le divin : c'est la Nature, et il n'y en a pas d'autre.

Tout à coup, Narda se souvint qu'on prétend aussi, dans les théodicées, démontrer l'existence de Dieu parles splendeurs de la nature, et il se dit que cette c< preuve » pourrait bien, avant peu, devenir d'une subite et poignante actualité, car elle satisfait également et réconcilie cet instinct païen et cet instinct chrétien qui concertèrent sans doute toujours l'âme de l'homme, mais qui

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tous les doux i)rcnucMit, de uolre temps, une intensité, une acuité jusqu'alors inconnue, sans qu'aucun des deux consente à s'efTacer devant l'autre^ à lui céder, à se sacrifier...

— On ne peut nier qu'en ses grands siècles le mysticisme évangélique n'ait emprunté à la plastique éternelle ses plus précieuses ressources, pour composer ces merveilles égales aux plus splendides dans tous les temps, les chefs-d'œuvre de Tart religieux du Moyen Age. Les docteurs, cependant, tout en baptisant la nature, tout en l'exploitant au bénéfice du dogme et du culte, ne cessent de nous répéter qu'elle est le domaine du Méchant, et que toutes ses beautés sont autant de redoutables pièges. L'antinomie reste donc tout entière entre la loi de la Nature et celle de la Révélation. Mais que vaut la Révélation au prix de la Nature ? Que celle-ci est constante et, malgré ses rigueurs, rassurante, de par cette constance même ! Elle ne se contredit jamais ; les nuages sont d'accord avec les arbres ; la

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faune et la flore sont dans une logique dépendance réciproque; la mer et le vent, Fombre et la lumière obéissent aux mêmes invariables lois et comptent selon d'éternelles mesures les battements du grand cœur de la terre. La Révélation est capricieuse, hésitante et pleine de ténèbres...

Et Narda, qu'une précoce curiosité avait conduit et retenu dans les bibliothèqiies, se remémorait telles éclatantes contradictions des textes « inspirés », et les arguments entassés contre eux par Texégèse, depuis un siècle de recherches laborieuses et sincères.

— La fragilité historique, philosophique et morale des textes n'est plus à démontrer. Elle a causé et elle ne cesse de causer, dans l'Eglise, des défections innombrables, dont plusieurs étrangement retentissantes... Mais il y a un phénomène au moins aussi troublant que celui de ces défections. C'est le phénomène, également innombrable, des conversions. Les prêtres désertent, et les poètes, les artistes, les savants, même, s'en-

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rôlent sous le drapeau chrétien. Il semble que la foi change de milieu sans subir de pertes sensibles, ni pour le nombre, ni pour la qualité, car le mérite des nouveaux volontaires vaut bien celui des défaillants... On ne saurait donc déduire de ces orages individuels de la conscience aucun argument, pour ni contre.

Il se risquait en des suppositions hasardeuses qui, dans l'instant, lui paraissaient étrangement profondes.

— Est-ce que cette sorte de tremblement des textes à leurs contours ne serait pas calculée, voulue et nécessaire? En se servant de ce moyen humain, l'écriture, pourquoi le Dieu Taurait-il affranchi ou destitué des conditions humaines ? Les évangélistes, admettons leur prétention, sont « inspirés ». Mais où commence, où cesse l'inspiration? Dans quelle mesure la participation des écrivains à Tintelligence divine les élève-telle au-dessus de la sphère purement humaine? N'est-il pas acceptable que leur in-

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faillibililé s'arrête et cesse aux frontières du dogme? Pour le récit des faits, il vaut ce que vaut la mémoire, non pas même de Marc ou de Mathieu, mais des soi-disant premiers témoins, eux-mêmes capables de toutes les altérations de toutes les exagérations, de tous les oublis... Comme tous les gestes de Jésus, ou comme tous les gestes qui le désignent, celui de ses historiens laisse notre volonté libre de croire ou de nier, afin que notre foi puisse être méritoire. Et cette observation m'explique la pluralité des récits. Logiquement, et même en admettant qu'aucun d'eux ne soit marqué du chiffre divin, n'apparaîtil pas que l'Eglise, pour nous interdire des discussions auxquelles son autorité n'avait rien à gagner^ eût dû s'en tenir au récit unique ? Si elle ne l'a pas fait, a-t-elle agi sans dessein ? On nous assure que les (t apocryphes » valent les ce authentiques », ceuxci auraient été choisis au hasard ; et pas un de leurs prétendus auteurs ne serait celui qu'on nous donne pour tel. Que nous fait?

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Il n'y a, proprement, là, que la matière plastique, en quelque sorte, de la doctrine, un élément qui attend de nos intelligences et de nos consciences sa forme, qui doit vivre de notre vie, intérieurement à nous tous et selon, chacun, ce que nous sommes, eucharisliqiiement, et cela dépasse notre vertu critique... Quatre textes absolument concordants, ce serait aussi absurde que le miracle matériel et brutal. Les divergences larges des Evangiles tracent et mesurent la marge où nous pouvons refuser d'inscrire le verbe: Credo.

A cet instant de sa méditation, intense jusqu'à l'extrême douleur, Narda sentit qu'il s'évanouissait en lui-même, qu'il perdait conscience, qu'il s'endormait les yeux grands ouverts, et, dans cet état morbide, il eut un rêve, étrange et beau.

...Dans un demi-jour crépusculaire, dans le Jardin de la Bible, dans la luxuriance édénique des riches formes vivantes^ pelages aux tons clairs et profonds, frondaisons co-

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lorées comme des fleurs, et les fleurs ellesmêmes qui sont les sourires de la terre, — trois grands vieillards se dressaient, immobiles, sur un monticule. Bien qu'il fût impossible d'assigner des bornes à ce jardin de paradis, le songeur les imaginait, dans un lointain vague, sachant que ce lieu d'enchantement était le centre et le sommet de tout. Au-delà s'étendaient les pays, s'agitaient les nations, dans l'ombre .. L'un des trois Mages leva la main droite, et elle fut lumineuse dans le demi-jour : des rayons divergeaient des cinq doigts, projections qui, dans un développement de pyramides horizontalement couchées, et dont les cinq doigts étaient les sommets, atteignaient chacune, telle des cinq parties du monde. Les continents et les îles, avec les villes et les champs, et les forêts et les monts, et les mers, tourbillonnaient maintenant dans la clarté, et l'on eût cru les entendre bruire. Le Mage prononça quelques syllabes, dans une langue aux sonorités métalliques, puis

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baissa sa main, qui rentra dans roml)re ; et le Jardin avait disparu, avec le inonde, avec les continents et les mers...

...Lentement, de la brume où s'étaient évanouis les êtres et les choses, surgissait un paysage de ville : ville dorée, ville heureuse, aux pierres cuites dans la lumière, avec des places bornées à la portée de la voix humaine dans sa normale mesure des heures de sérénité, avec des ruelles étroites, montueuses, sinueuses. Une petite colline dominait la cité et s'historiait d'édifices exquis et grandioses, grandioses par )a modération mesurée de leurs proportions, petits temples remplis, chacun, d'une déesse ou d'un dieu. Mais c'était l'homme qui remplissait la ville; autour de lui les divinités, jaillies des temples, peuplaient l'atmosphère d'images brillantes. L'homme allait, environné et point gêné d'elles. Il les apostrophait parfois, selon les opportunités du temps, et les écoutait dire ce qu'il avait pensé. Sa pensée était à peine la sienne et bien plutôt celle.

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immémoriale, des ancêtres, des héros de sa race. Il n'en provoquait guère l'expression oraculaire qu'aux instants où, tenté par quelque séduisante nouveauté, il sentait que son caprice menaçait l'antique tradition. Et cette constante présence du passé assurait l'avenir. L'iiomme prenait ses origines dans la divinité, n'avait pas la folie de se figurer qu'il pût grandir en s'éloignant d'elle, en la surpassant, niait d'avance toute possibilité d'un progrès, fixait en lui-même l'idée de sa propre dignité et la concevait sous une forme invariable en son essence : rhomme grec entendait sans cesse le conseil du retour actuel à la perfection du dieu grec, réalité spirituelle du citoyen, que le prêtre, le poète et l'artiste — c'était leur mission sacrée — maintenaient toujours identique à elle-même afin que la Ville, construite sur ce modèle, restât elle aussi fidèle à elle-même. Ainsi l'homme marchait dans la danse des dieux innombrables et infiniment divers. Leurs brillantes images le circonvenaient comme

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des constellations, extérieures à lui, dont il restait le centre. Il les rejoignait par l'horizontale prolongée de ses bras ouverts pour attester sa paisible emprise sur la nature, dont les dieux étaient les âmes, multiples et harmonieuses, et les dieux et l'homme avaient fait, pour le bonheur commun, une libre et souple alliance...

.c.Peu à peu sur cette ville enchantée tomba le crépuscule. Le sommet de l'acropole retenait encore un peu de clarté, mais déjà les rues et les places étaient pleines d'ombre et de mélancolie. Bientôt la colline elle-même fut dans la nuit, et sur la ville tout entière déferla l'océan des ténèbres.

Alors apparut de nouveau le Jardin. Rien n'y était changé, et les Trois Rois se tenaient toujours, immobiles, sur le monticule. Le second leva la main, et les cinq parties du monde aussitôt s'illuminèrent dans l'étendue et ce fut comme naguère le tumulte de la vie. Puis, comme naguère, des paroles furent prononcées, la main s'abaissa, et le Jardin

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s'abîma dans le néant avec le monde, avec les continents et les mers;

De ce néant émergea une ville nouvelle. Non pas, ainsi que la première, une ville heureuse, et toute glorifiée des riches reflets d'un soleil orienlal. C'était une ville dure, impérieuse et triste. On ne tardait pas à percevoir entre ses monuments, comme entre ses habitants eux-mêmes, de violents contrastes. Il semblait que là vînt de s'achever une période de la civilisation et qu'une autre période commençât. Et le passé gardait encore des fidèles, et les deux périodes, Tune àfautre hostiles, restaient en présence. Un lendemain de désastre s'attestait en des ruines considérables. Pourtant, ce jeune monde, né dans le deuil, était déjà puissant, et il avait la pleine conscience de sa force. Mais il n'attendait ni de la nature ni de luimême sa joie et sa gloire. Perpétuellement il regardait au-delà, et dans Tau-delà chacun des vivants contemplait un être unique^ immuable, qui était son Dieu. Avec ce Dieu,

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devenu étranger aux éléments par lui créés, les hommes vivaient face à face, dans une méditation tragique, tour à tour troublée de spasmes d'amour et de crises de terreur. Le Dieu restait extérieur à Ihomme, mais ne se manifestait pas à ses sens, n'intervenait pas dans la vie par des oracles et des prodiges ; c'est à l'au-delà de la vie qu'il conviait ses fidèles, et ceux-ci ne devaient voir dans leur destinée terrestre que le chemin du retour vers ce Dieu, actuellement inaccessible. Chemin dangereux, qui allait s'élevant toujours, toujours plus escarpé, vers son invisible fin. Plusieurs le parcouraient à rebours, des fleurs dans les mains, des chansons aux lèvres ; mais dans leurs cris de joie on entendait vibrer une étrange résonnance de désespoir, et leur rire grinçait des dents...

Et pour la seconde fois tout sombra dans la nuit.

Et pour la troisième fois apparurent les Mages, debout sur le monticule, dans le

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Jardin. Mais le dormeur attendit en vain que le troisième Mage, à son tour, fît un geste. Seulement, il lui sembla que son regard avide rencontrait le regard du vieillard, et ce regard signifiait ce qui aurait pu se produire, ce qui sans doute se serait produit si le vieillard avait, comme les deux autres vieillards, fait le signe qui tire les mondes de la nuit ..

Narda s'éveilla. Son rêve restait présent à' sa pensée, et il le revivait tout entier d'une seule vue intérieure qui en pénétrait tout le sens. Il murmura :

— C'est la troisième, la dernière phase de l'histoire de Dieu !,.. 11 nous a d'abord environnés, protégés de son ubiquité plastique. Puis, il s'est rapproché en se réduisant à rUn, et il nous a offert de vivre avec chacun de nous dans un tête-à-tête terrible et délicieux. Maintenant il se rapproche encore, il veut vivre en nous, il veut disparaître pour confondre sa vie avec la nôtre, et il n'y aura plus l'homme et Dieu, mais il y aura

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l'Homme Dieu !.. Esl-cc là ce que nous halbulioiis dans le mot Proi^rès? Est-ce là aussi la signification profonde, cachée, de T Eucharistie? Est-ce une période nouvelle de la civilisation chrétienne qui va commencer?... Mais quand donc le troisième Mage fera t-il le geste nécessaire? Qu'attend-il? Ne sait-il pas que nous n'en pouvons plus':' Les pharisiens le criaient à Jésus, il y a quelques jours... De fait, le mal nous dévore, et nous sommes sans forces pour le bien... 0 mon Dieu, le bien triomphera-t-il du mal?... Hélas ! nous ne connaissons même plus ce qui est le bien et ce qui est le mal, s'il y a le bien et le mal... Qui sait, pourtant? Le Mage vient peut-être de faire le geste bienfaisant, et Jésus nous apporte la révélation nouvelle !... Il arrive du Jardin, il est la lumière projetée parle troisième vieillard...

Sur le visage douloureux de Narda passa soudain la clarté fugitive d'un sourire.

— Je ne suis pas moderne du tout, il faut me l'avouer. Révélation initiale^ Chute pre-

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inière, Rédemption perpétuelle : rien en moi qui répugne à ces trois notions, anti-scientifiques ; l'instinct de mon esprit m'y appelle et la réflexion m'y retient. Cela est tout à fait scandaleux et ne devrais-je pas périr de honte si quelque savant m'écoutait penser? Mon malheur, c'est que, tout en respectant profondément la science, je méprise infiniment les savants, ceux qui sont « modernes » , ceux qui croient à la réalité objective de l'univers et de leurs formules, ceux qui prétendent gouverner la Cité au moyen de ces formules, lesquelles ne sauraient compter sur la durée... La vérité n'est pas à découvrir, et Jésus nous disait, lautre jour, qu'elle ne s'enseigne pas. Comment, en effet, acquérir par des efforts successifs et multipliés ce qui est éternel et un ? Toute œuvre vraiment humaine est marquée de ce chiffre d unité et d'éternité. Hérodote disait déjà: « Il y a longtemps que les hommes ont trouvé ce qui est beau, et c'est là qu'il faut s instruire. » La Poésie et l'Art nous ra-

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mènent, d'un geste irrésistiblement impérieux, à la Révélation d'une loi d'universelle harmonie, et c'est leur fonction de recréer sans cesse l'humanité selon cette loi. Le sculpteur modèle la statue que le poète doue de la parole Le savant ne devrait guère s'employer qu'à défendre contre l'action meurtrière de lair et du temps le marbre de la statue. La science vraie et l'art vrai ne sont pas distincts ; l'art et la science ont pour commun objet cette harmonie qui est dans riiomme et dont il doit découvrir la projection dans la nature. Hypothèse et transposition, théorème et poème. Le poète et le savant vivent dans un monde abstrait^ qui est le fondement et le fond, la justification et l'explication, la matrice et le plan du monde des réalités plastiques, des apparences. Ils vivent, proprement, dans le surnaturel, le savant étant toujours prêt à proclamer l'excellence d'une loi encore inconnue, ou encore oubliée, qui dénature les relations des forces, telles que jusqu'alors

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on les avait acceptées, et le poète prêtant sans cesse Toreille à la dictée de l'ineffable analogie... Ainsi: Révélation, Chute, Rédemption, Surnaturel, voilà les quatre angles du quadrilatère où s'enferme ma pensée^, où je vois luire la vérité... Je suis un abominable réactionnaire.

11 secoua la tête.

— Réactionnaire, en théorie. Pratiquement, que suis-je? Pourrais-je mettre d'accord ma pensée et ma vie ? Il est pourtant clair qu'en continuant à vivre comme j'ai vécu jusqu'à cette minute, je m'interdis et toute vraie joie et toute réelle estime de moi-même. Ce n'est pas ma loyauté qu'il m'est difficile de concilier avec la foi : c'est,..

Narda hésita ; un instant, ses lèvres tremblèrent; enfin, à haute voix, il articula :

— C'est ma lâcheté. 11 nous est impossible d'accepter loyalement la vie que nous nous sommes faite, de continuer à vivre comme nous vivons, tous, presque tous, et nous n'en

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continuerons pas moins à vivre comme nous vivons.

La sottise, rerrcur, le péché, la lésine...

Nous sommes les dupes de notre égoïsme et de notre vanité. Nous avons déshonoré la nature, avili les causes de nos joies. Nous méconnaissons, en nous et en nos semblables, riiomme. Nous vivons sans motif de vivre. Nous n'aimons pas ; nous ne vivons pas. Nous sommes violents et mous, énervés^ vides, tristes. L'or, but universel, partage les hommes en deux troupeaux, celui des pauvres, amers et curieux, et celui des riches, déçus et défiants. Dupes et menteurs, victimes et bourreaux, pleutres et fanfarons... Nous sommes des brutes. O ce regard de maquignon de l'homme pour la femme, cette insulte que la malheureuse accepte comme un hommage ! Au fond, vaut-elle plus, mérite- t-elle mieux, la femme, telle que nous Tavons faite, telle qu'elle a

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consenti à devenir? Cloaque parfumé... Ce regard de maquignon dit où nous en sommes. Qu'espérer des générations qui naîtront de Textase ainsi sollicitée par l'outrage et consentie par Fignominie? La multiplication des jeunes criminels me répond. Ils commencent, tout de même, à inquiéter la société, et elle cherche le moyen d' ce enrayer ^), comme elle dit, la criminalité précoce. Il ny a qu'un moyen: Ressuscitez, réhabilitez l'Amour ! Tant que vous donnerez, vous, les maîtres du temps, pour uniques mobiles à votre activité l'argent et la jouissance, vous n'aurez pas le droit d'interdire cet (( idéal » aux autres, à ceux qui sont pauvres et quî sont jeunes. Et vous n'aurez pas le droit de les punir de vivre, selon leur condition, comme vous vivez, selon la vôtre... Il est vrai que, depuis quelques jours, — depuis qu7/ est là, — tout a changé. Les hommes prodiguent aux femmes les marques d'un respect dont ils sont, et dont elles sont très étonnés... Cela ne durera

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pas. On ne peut s y tromper, c'est une surprise, une méprise, et déjà les sij^iies de la fntigue ne sauraient échai)per aux plus distraits. Jésus a réveillé en nous cette tendresse qui reste toujours latente au fond de nos cœurs. Mais il n'a pas eu d'inlluence sur nos esprits. Les poètes et les artistes, qui auraient dû les premiers entendre son conseil d'héroïsme, se sont aveulis. Ils ont renoncé à la basse sensualité, c'est vrai... Que m'importe s ils ne lui ont rien substitué? Leur obéissance négative les laisse déconcertés, désorientés, stériles, et le public s'ennuie. L'ennui, voilà ce qu'il nous a apporté. Les journaux, les livres, les théâtres, les expositions, les rues, même, tout, depuis qull est là. sue l'ennui. Pourquoi?

Narda fit quelques pas dans sa chambre, le front baissé. Brusquement, il s'arrêta devant un grand miroir, décoré de photographies de femmes nues, aux commissures du cadre. 11 parcourut des yeux ces académies, puis il se regarda lui-même dans le miroir.

Longuement il s'examina lui-même, analysant ses traits déjà marqués par les années^ par les veilles, par les plaisirs et les souffrances. Longuement il étudia les rides où était écrite l'histoire de sa misérable vie, ces treillis compliqués de lignes qui se croisaient, se brisaient, se démentant, avouant les contradictions d'une pensée qui ne prenait pas tous les jours le même chemin, les faiblesses d'une volonté qui se trahissait sans cesse... — Pourquoi? répéta t il. Parce que nous ne pouvons pas lui obéir. Il est venu en vain. Nous ne pouvons pas le supporter, peut-être ne pouvons-nous pas le comprendre. Nous ne pouvons pas vouloir... non, nous ne voulons pas pouvoir lui obéir.

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