‹ Il est ressuscité!Chapitre 5 sur 7 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SERMON SUR LE MOM-MARÏRE

Les historiens futurs, s'ils veulent approfondir les épisodes ici hâtivement contés, ne manqueront pas d'étudier l'attitude de l'Eglise à l'égard de Jésus.

Tout entière, collectivement et individuellement, elle ignora celui qui se donnait pour le Fils de Dieu.

Ni le pape (c'était ce pape qui se surnomme, dans la prophétie attribuée à Malachie, Reli g io Depopiilata), ni le moindre ou le plus grand parmi les princes des prêtres, ni même quelqu'un de ces calamiteuxsacerdotes déclassés qui, frappés ou menacés

d'interdit, errent par centaines, sous divers déguisements, sans gite plusieurs, et sans pain, dans les rues de Paris, — bref, aucun ecclésiastique ne parut s'apercevoir qu7/ était venu. Nulle appréciation, ni dans les chaires, ni dans les confessionaux, ne fut formulée par des hommes d'église sur sa personne, sa doctrine, ses actes. Même, à certaines questions directement posées, les prêtres refusèrent de répondre, laissant seulement comprendre qu'ils étaient liés, disciplinairement.

Ce silence sous-entendait-il la réprobation ? Dénonçait-il l'imposture ? Au contraire signifiait-il le respect de la volonté divine et le ferme propos de ne pas troubler ses desseins?

A peine oserait-on, de l'extrême discrétion de Jésus lui-même, déduire qu'entre lui et son Eglise un pacte de mutuelle neutralité avait été conclu, tacitement peut-être. Il ne voulait pas la compromettre : elle ne devait pas le gêner. Pendant tout le temps de sa

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nouvelle vie terrestre, pas une fois on ne le vit pénétrer dans un temple. On remarqua même, le jour où il conduisit de la Place de TEtoile à Montmartre la foule — comme il va être dit — pour l'enseigner, qu'il fit, dans cette traversée de Paris, plusieurs détours pour éviter de passer devant les lieux saints. Autre observation, dont l'importance n'échappera à personne : dans aucune des conversations qu'il accorda, non plus que dans son grand discours sur la Butte, il ne risqua la moindre allusion, même lointaine, aux cérémonies pieuses, aux sacrements ; la seule pratique par lui recommandée fut celle de la prière. Hâtons-nous — pour prévenir les conclusions précipitées où pourraient se laisser emporter certains esprits — d'ajouter que le silence de Jésus sur ce point n*a pas nécessairement le sens, qu'on serait tenté de lui attribuer, d'une condamnation des prescriptions liturgiques. 11 ne faut pas oublier, en effet, qu'en ces matières son nom à lui seul est tout un programme. Or, s'il ne con-

firma point expressément, à ce sujet, ses paroles et ses gestes anciens, il ne les rétracta point. Gardons-nous donc des interprétations arbitraires, téméraires; ne prêtons pas à la simple abstention la portée d'un démenti formel et catégorique, que rien ne peut suppléer : la prière, que du moins il ordonna, n'est-elle pas le principe et, en quelque sorte, l'élément commun de tous les sacrements?

D'autre part — et là-dessus nous tenons à insister, car c'est une considération essentielle : les circonstances très inexplicables dont nous ne pouvons donner ici, nous le répétons, qu'une relation sommaire, sont trop récentes pour qu'il soit sage de prétendre les apprécier d'une façon définitive, dans leur signification et dans leurs conséquences. Des écrivains plus autorisés que nous auront à cœur, on veut l'espérer comme il faut le désirer, avant peu, d'apporter sur ces obscures conjectures leurs lumières. Cela est d autant plus nécessaire que certains polygraphes

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osent déjà contester la réalité objective, historique, des faits. Il fallait s'y attendre. xMais si adroits et si doctes que soient plusieurs de ces messieurs, leur critique fléchit sous le poids des témoignages. Car les épisodes publics de la Divine Aventure nouvelle ont laissé des traces, qu'on pourra toujours retrouver, dans la presse, et nous ne nous attarderons pas à démontrer leur authenticité évidente. Il est patent et constant que, cette année même, en décembre, un inconnu, se disant le Fils de Dieu, a paru parmi nous, et que sa présence a, non seulement excité la curiosité universelle, mais en outre déterminé tout un mouvement dans les esprits. L'influence qu'il a eue sur nos mœurs n'est pas niable, puisque ~ chacun le sait trop — nous en souffrons encore. Nous ne contestons pas que nous ne soyons en face d'un problème difficile à résoudre, un problème singulier, inquiétant, d'une nature très spéciale. Mais nous demandons qu'on ne nous conteste pas davantage l'intérêt de son étude. Il y aurait

couardise spirituelle à s'y dérober. Quels que soient Tespèce elle nombre des « inconnues » de Téquation, il convient de faire tout notre effort pour les dégager, par une série d'opérations moins brutales et plus concluantes que celles dont le gouvernement français, comme nous le rappellerons - et comme, du reste, on n'a pu l'oublier — s'est contenté pour en finir.

Nous ne prétendons certes pas tracer d'avance une méthode aux penseurs qui consacreront leurs veilles à l'élucidation de ces m3^stères, et nous nous bornerons à relater les gestes et discours de Jésus, tels que nous les avons vus et entendus, pour la plupart, ou tels, quelques uns, qu'ils nous ont été rapportés, en y joignant pour tout commentaire Texpression des sentiments qu'ils ont éveillés chez leurs témoins.

Toutefois, sur les comportements réciproques de Jésus et de TEglise, qu'il nous soit permis d'ajouter aux précédentes observations celle ci : c'est à Paris que Jésus est

SERMON SIJF\ LK MONT-MARTRE ir).'i

venu, ce lïest pas ù Home, C'est du centre de la civilisation moderne, démocratique et officiellement athée, qu'il a interpellé Tunivers ; ce n*est pas du centre de la chrétienté. De ce choix est-il excessif de déduire qu'il a voulu — sans interrompre l'action de son Eglise^ mais sans manifester son alliance avec elle — mettre les hommes en demeure d'ouvrir les yeux à sa lumière comme à celle de la seule, simple et pure logique? Point d'interrogation, que nous devons nous contenter de soumettre aux lecteurs, sans plus d'indiscrète insistance...

Tout au contraire du clergé^ qui se tint donc résolument à l'écart, le public laïc, et notamment son élite intellectuelle - c'est le personnel universitaire, n'est-ce pas? — avait répondu en masse à 1 appel de Jésus. L'Hôtel des Trois Rois était sans trêve assiégé par des groupes compacts et noirs d'hommes graves, dont l'élégance stricte révélait assez la docte profession. Ce n'était plus cette foule pittoresque, mais hétéro-

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dite, des premiers jours. Tous ces messieurs, jusqu'aux plus jeunes, sentaient la poudre, la noble et solide poudre des bibliothèques. Ils venaient poser à Jésus des colles, non sans soin triturées, au préalable, enSorbonne. Et Ton devinait, au premier regard jeté sur leurs physionomies positives, qu'avec ces redoutables adversaires le Sauveur ne s'en tirerait point par des paraboles. Ces mémoires pleines de faits, ces esprits nourris de la substantifique moelle allemande, n'étaient pas pour se contenter de symboles poétiques qui sont paroles, comme on dit, en l'air. En biologie, en géologie, en histoire, ils ne manquaient pas de s'établir sur des terrains précis où le nécessiteux paradoxe évangélique n'avait plus d'efficace.

Nous ne fatiguerons pas le lecteur de circonstanciées analyses de ces conférences.

Elles exigeraient de considérables développements — des volumes ! car il n'y fut traité de rien, que tout.

Les journalistes, mal préparés pour suivre

utilenientces abstruses disputes, en rendirent compte, dans leur feuilles respectives, avec négligence. Larrivé lui-même, tout scientifard que nous le connaissions, se perdit en propos confus où le public n'entendit pas grand'chose. Ses articles, écrits mi-partie en jargon scientifique, mi-partie en argot du boulevard, lui firent néanmoinshonneur, bien qu'il ne fussent guère lus. Ainsi trouva-ton, pratiquement par cette sorte de respect négatif qui est une des nuances du mépris, le secret accord de ces deux célèbres et contradictoires apophtegmes : Omne ignotum pro magniftco et Ignoti niilla cupido. Il y était question de Lucrèce et de Newton, de Lavoisier et deLaplace, de Gœthe, de Spencer, de Rau, de Claude Bernard, de Bérigard, de M. Ostwald, de Lamarck, de Darwin, de Carnot, de Naegelli, de Démocrite, de Kant, d'Empédocle, de Leibnitz, de Helmholz, de Hertz, de Fr. Mohr, de Descartes, d'Heraclite, de Poinsot, d'Aristote, de Spinoza, de James Sully, de Von Hartmann, de Shaks-

paere, de Ptolémée, de Sénèque, de Haller, de Plotin, de Tolstoï, de Jamblique. de Renan, de Bouddha, de Salomon, de Nietzsche, de Schopenhauer, de GaHlée, de Taine, de Copernic, de qui encore ! sans guère plus d'ordre que nous n'en mettons dans cette énnmérntîon. MM. Poîncaré, Le Dantec, Painlevé, Metchnikoff, et tous leurs éminents confrères, que chacun nomme, y tenaient des discours surprenants sur le conflit de la raison et du dogme, sur la loi de la substance et la loi de l'évolution, sur la sensation, la conscience, sur la nature de la matière, sur l'origine du mouvement, sur l'origine du langage, sur le libre arbitre, etc.

Des réponses de Jésus, sommaires et obscures, — mais peut-être le journaliste ne les rapportait-il pas fidèlement, on ne saura jamais... — il résultait que le Fils de Dieu n'était pas au courant des étonnants progrès réalisés par l'esprit humain, au cours du dernier siècle et de celui-ci, dans la science théorique, dans la connaissance réelle de la

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nature, dans les merveilleuses, les innombrables aj)plieations pratiques, teehniques. des prineipes découverts à l'industrie et au commerce, à l'hygiène, à la thérapeutique, à la chirurgie, enlin aux moindres comme aux plus importantes fonctions de la vie quotidienne. Il était manifeste que Jésus n'avait pas u bougé » depuis les jours de la Judée. A propos d'hygiène, en particulier, il en restait aux scandaleusement et dangereusement naïves convictions qu'on sait : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui sonille Thomme ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l'homme. » Ou encore : c( Ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez; ni, pour votre corps, de quoi vous serez vêtus : la vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? » 11 ne possédait aucune notion précise sur Tincomparable idéal de Torthobiose. M. Elie Metchnikoff en pensait choir de son haut. Il entreprit d'instruire Jésus.

Mais Jésus rinterronipit pour lui dire :

— Vous êtes un aveugle, conducteur d'aveugles : or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous les deux dans la fosse.

— Elle sera désinfectée, cher Seigneur!

répondit spirituellement le sous-directeur de l'Institut Pasteur.

Et sans se décourager, avec une longanimité très méritoire, il fît à Jésus un cours complet d'histoire scientifique, relatant tous les progrès, tous les bienfaits de la science; il conclut ainsi :

— La science a déjà souvent justifié les espérances que l'on avait en elle. C'est elle qui permet de combattre des maladies des plus terribles et qui rend l'existence plus facile. Au contraire, les religions, qui demandaient une foi sans critique comme moyen de guérir les maux qui affligent l'humanité, ont été incapables de tenir leurs promesses.

Jésus lui répondit :

— Mon royaume n'est pas de ce monde.

Je n'ai pas promis de guéiir riiunianité de ses maux dans le lemps. Le but n est pas de rendre la vie plus facile, mais plus sainte. J'ai dit : Heureux ceux qui pleurent. L'important n'est pas d'échapper à la douleur, mais à la faute. La lutte contre la douleur procède de l'égoïsme, et j'ai dit : Si quelqu'un veut venir avec moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il porte sa croix et me suive. L'important est d'aimer Dieu plus que soimême, et son prochain comme soi-même, et d'honorer son père et sa mère. Mais il n'y a pas de place dans vos pensées pour les choses de l'esprit parce que vous êtes uniquement préoccupé des choses de votre chair. C'est pourquoi il n'y a rien de commun entre vous et les miens.

Il est probable que ces dernières répliques du savant et du Fils de Dieu ont été, par le journaliste, textuellement notées. Il est vrai qu'elles sont dans leurs œuvres (1). Pour le

(1) L'Evangile, Essais OptimisteSy page 425.

reste, les interminables reportages auxquels ces conférences donnèrent lieu n'étaient qu'amas de contradictions^ de pathos et de battologies. On conviendra, à la décharge des reporters, que leur tâche se compliquait indéfiniment, du fait que les savants ne s'entendaient point entre eux. La discussion commencée contre Jésus dégénérait, chaque jour, en querelles où ces scientifiques personnes s'anathématisaient, s'excommuniaient à qui mieux mieux, sous le sourire attristé de leur hôte.

Aussi^ ne faut-il pas s'étonner outre mesure que ces controverses se prolongeassent sans aboutir à de satisfaisantes conclusions.

Tous ces académiciens, tous ces notables professeurs ne pouvaient, pourtant, continuer à dilapider ainsi leur temps^ qui est le capital du monde. M. Poincaré eut Tidée, et elle parut à tous fort heureuse, d'inviter Jésus à une séance publique et contradictoire de l'Académie des Sciences : là, on s'expliquerait, une bonne fois, et sans appel.

Jésus déclina cet honneur.

— J'avais douze ans, dit-il, quand je consentis à conférer avec les docteurs, dans le Temple. Comme vous voyez, j'ai passé Tâge. Mais, demain, je veux, à Montmartre, parler pour le peuple. Je dirai, là, ce qu'il est nécessaire, à tous et à chacun, de savoir. Venez avec le peuple.

Tout Paris fut averti par les journaux.

Tout Paris pèlerina, dès midi, vers l'Etoile.

Le temps était beau, malgré la saison : ce jeudi 22 décembre, ce jour du mois noir, silluminait d'un soleil imprévu, impossible, d'avril.

Jésus, à quelques pas devant la colonne multitudinaire, s'achemina. Les enfants des écoles, dont il avait choisi le jour de congé, marchaient les premiers après lui. Puis, la foule. Enfin, les gens de l'Institut et de la Sorbonne, dont l'attitude et Tallure prêtaient au cortège, in fine, le caractère solen-

nellement morose d'une cérémonie funéraire.

Jésus passa par les boulevards extérieurs, où la fêle foraine retenait toujours les ouvriers en rupture d'ateliers et de chantiers. Il fit un signe ; aussitôt les orchestres se turent, les carrousels stoppèrent, et la procession s'élargit, s'allongea, interminablement, de tous ces malheureux, condamnés à faire la fête, et qui commençaient à trouver lourd le joug de la gaité. Un silence miraculeux accompagnait les pas, un silence où ce peuple dans son cœur écoutait palpiter toute sa vie.

L'espérance...

Sur la petite place du Tertre, que décore reffigie de Gérard de Nerval, Jésus s'arrêta. Puis, se tournant vers ceux qui le suivaient, il les contint, les éloigna, d'un geste empreint d'une surhumaine autorité.

On obéit, laissant autour de lui un peu de solitude.

Alors, il s'accouda sur le socle de la statue et, baissant la tête, descendit dans ses pensées.

Quand il se redressa, ce n'était plus de la lumière sereine, c'était du feu qui flambait dans ses prunelles. Mais vite on s'aperçut

qu'il pleurait. L'eau des larmes ajoutait à la clarté naturelle de ses yeux un rayonnement prismatique, insoutenable.

Et lentement les larmes coulaient sur le grand visage sans qu'on vît tressaillir aucun de ses traits. Et à travers ses larmes il considérait la foule.

Un gémissement d'amour s'éleva de bien au-delà de la petite Place du Tertre, jusque des rues d'en-bas de la Butte, et de bien plus loin encore, et d'encore bien au-delà : toute la Ville, qui depuis l'Etoile avait accompagné Jésus, tendait vers lui une plainte innombrable, tendait des millions de bras, vers lui, vers ses larmes.

Mais toutes les mains retombèrent dans le rang et toutes les voix se turent : on écoutait, la Ville entière écoutait — car les lèvres de Jésus venaient de s'ouvrir — et, comme, incompréhensiblement, la Ville avait vu, tout entière, les Larmes, elle entendrait, tout entière, les paroles.

Jésus dit :

— Misereor super turbam. Je te plains, peuple sans pasteur, car tu repousseras celui qui t'est venu, et il te sera parlé en vain. Je te plains, siècle désenchanté de la joie et de la vérité, siècle réellement barbare, qui persécutes hypocritement les prophètes tout en célébrant leur vertu. Je te plains, troupeau dispersé, qui te réunis un moment dans le désir de l'unité pour tout à Theure rompre la rehgion en proférant toi-même ta condamnation. »

Un sursaut en arrière révoltait contre le jugement impitoyable les écoutants, et les bouches frémissaient dans un souffle d'impuissante fureur.

Jésus poursuivit. Ses larmes s'étaient séchées, brûlées dans ses yeux. Sa parole retentissait, âpre ; et le ciel;, soudain redevenu celui de l'hiver, semblait se pencher pour écouter.

— Que celui qui peut entendre entende ! La vérité sera répétée.

c( Bienheureux les pauvres en esprit, parce

le Royaume des Cieux leur appartient.

(( Faux pauvres, vous êtes bienheureux, car il n'est pas d'autre richesse que votre pauvreté, vous qui ne prenez rien avec vos mains, vous qui n'enfermez rien entre les murs de votre maison. L'homme fane ce qu'il touche, et la possession prive du bien même qu'il désirait le naïf possesseur : à le serrer dans ses bras il l'écarté de sa vue, et la satisfaction est meurtrière du désir. Mais vous qui n'avez rien, tout est à vous, par le regard et la pensée cueillant la fleur de la vie. Rapportez à Dieu l'ardeur du désir immortel qui vous fait vivre. En Dieu seul il sera pleinement assouvi. Tout ce qui passe n'est qu'allusion à Dieu. Vous, ne confondez pas le symbole avec la réaUté.

a Bons pauvres, vous êtes bienheureux, car vous ne confondez pas le reflet avec la lumière, la lettre avec l'esprit; mais le reflet vous rappelle à la lumière, et vous savez que toutes les choses sont les lettres du nom de Dieu. »

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Jésus se lut, considérant sur les visages reflet de la Parole. L'ellet variait selon Tame des écoutants, (^ar chacun comprenait la Parole selon soi, et pour les uns elle était une bénédiction, et pour les autres elle était une malédiction. Tous les enfants et presque toutes les femmes percevaient les mots, en simplicité, tels que Jésus les proférait. Mais ces mots se transformaient pour atteindre presque tous les hommes, et voici ce qu'ils entendaient :

— Malheur aux avares, parce que le Royaume des Cieux leur est interdit.

(( Faux riches, vous êtes maudits, car il n'est pas d'autre misère que votre richesse, vous qui croyez prendre les choses avec vos mains, vous qui rêvez d'enfermer les trésors du monde entre les murs de votre maison. Vous mourez sans cesse parce que vous tuez sans cesse en vous le désir, qui est Tâme de l'âme. Vous vous repaissez d'images vaines et vous n êtes vous-mêmes que vos propres sépulcres. »

Et Tamère douleur d'une déception infinie crispait les traits de presque tous les hommes, tandis que presque toutes les femmes et tous les enfants souriaient, comme s'ils jouissaient déjà de la béatitude promise.

Jésus reprit :

— Bienheureux les doux, parce qu'ils posséderont la terre.

(c Vous êtes bienheureux, ô vous qui venez à moi dans la douceur et dans l'humilité de vos cœurs^ et qui me souriez comme je vous souris, étant, comme je suis, sans amertume et sans violence. Je vous donne la terre pour que vous jouissiez d'elle doucement, pour sa joie et pour votre bonheur. Pauvres et doux, vous ne la dépouillerez pas, vous ne la déformerez pas et vous me la rendrez, quand le jour sera venu, telle que je vous l'ai donnée. »

Les hommes entendaient :

— Malheur aux violents, parce que rien ne leur appartiendra, ni les âmes, ni les corps,

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ni les domaines, et ce qu'ils raviront leur sera ravi.

(k Vous êtes maudits, ô vous qui déjà songez à me repousser, et qui me regardez avec des yeux furieux, parce que vous me réclamez, dans vos pensées, non seulement la terre tout entière, mais aussi le ciel tout de suite, et parce que vous savez vous-mêmes que, ne méritant pas, vous ne devez pas prétendre. Cependant, vous croyez vous emparer de la terre... y>

Les enfants souriaient.

— Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.

c( Vous êtes bienheureux, ô vous qui consentez à la douleur et qui la bénissez comme la promesse de Téternelle fête. Vous avez mesuré toutes les joies du temps, et vous savez qu'elles n'empliraient pas votre cœur, et vous vous préparez à Tunique joie, celle qui ne passera pas. Cependant, la torture de l'esprit blessé aux durs angles de ses propres bornes, l'angoisse du cœur trahi, les affres

de la chair punie des péchés de l'esprit et du cœur, empirant chaque jour elle-même le mal de mort qu'elle contracta en prenant vie, meurtrie par les années, déchirée lentement par des bourreaux sans visage, rien ne vous étonnera et vous vous préparez joyeusement à la délivrance. »

Les hommes entendaient :

— Malheur aux délicats et aux voluptueux qui vivent dans le plaisir et dans le luxe, parce qu'ils ont choisi leur part et ils n'en auront point d'autre.

« Vous êtes malheureux, ô vous qui méconnaissez le principe de la vie. Pourtant, ne savez-vous pas que vos pères ont pleuré ? Pourquoi reniez-vous l'héritage de leurs larmes? Et vous ne pouvez pas même jouir des biens que vous convoitez. Les cœurs douloureux sont pleins de tendresse et les bons pauvres ont le temps d'admirer le spectacle du monde. Mais les égoïstes voluptueux se gardent d'aimer, de crainte que, la vie ou la mort venantàles séparer des ob-

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jets de leur amour, ils ne voient le vide que Tinforlune creuse dans les cœurs tendres, car ils voudraient alors combler ce vide avec des fleuves de pleurs. Et le spectacle du monde, que contemplent les vagabonds, est, pour les faux riches et les faux prudents, comme s'il n'était pas^ car ils n'ont pas de loisirs et ils sont aveugles à tout ce qui n'es! pas l'intérêt éphémère. Ils perdent tous leurs jours à les défendre contre la ruine et contre la maladie, contre les voleurs et contre les années, contre la mort. Egoïstes trompés, vous n'en mourrez pas moins, et vous descendrez dans la mort par la rampe du désespoir, vous y tomberez comme dans un gouffre, et dans ce gouffre déjà votre pensée vous précède. »

Les enfants souriaient.

— Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés.

(( Vous êtes bienheureux, ô vous qui souffrez persécution pour la justice, parce que le Royaume des Cieux est à vous. Vous êtes

bienheureux lorsque les hommes vous maudissent et vous persécutent, et disent faussement de vous toute sorte de mal à cause de moi. »

Les hommes entendaient :

— Malheur à ceux qui ne gouvernent pas leur vie selon la justice, parce que je les renierai, au dernier jour.

« Vous êtes malheureux, vous surtout qui, sans cesse discutant du juste et de l'injuste, et du droit, et de la légalité, prétendez, éclairés seulement des lumières de votre science, posséder la vérité. Je reconnais en vous les faux riches, les violents, les lâches, tous ceux qui méconnaissent les vrais biens, qui refusent leur col à mon joug, qui réprouvent leurs pères, et la tradition pure, et la seule Loi. Ils pensent, nés hier, que le monde avec eux commença. Pour faire triompher leurs certitudes d'aujourd'hui, dont ils changeront demain, ils n'hésitent pas à bouleverser l'Etat, à fomenter la guerre entre les citoyens. Leur insolente domina-

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tion atteste que le mal est venu à sa plénitude. KUe ranimera dans les jeunes cœurs la passion de la patience et du respect, s'ils m'entendent ; mais ceux par lesquels le scandale s'est produit seront rejetés dans les ténèbres extérieures. »

Les enfants souriaient.

— Bienheureux les miséricodieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.

« Vous êtes bienheureux, ô vous qui savez pardonner, qui permettez à votre frère de s'initier à la vie par la faute, et qui, dans cette pensée^ lui remettez sa dette sept fois et septante fois sept fois. Et moi, je vous remettrai la vôtre sept cents fois septante fois et plus encore, car ceux-là ont droit à la pitié, qui la pratiquent. C'est moi qu'ils accueillent, dans la personne de leurs frères, moi, chargé de tous les péchés du monde. C'est moi qu'ils respectent, dans la personne de leurs frères, n'oubliant pas la dignité divine que j'ai donnée à la figure humaine. Et ils aiment Dieu plus qu'eux-mêmes, mais

c'est eux-mêmes qu'ils aiment et c'est à leurs propres faiblesses qu'ils compatissent dans ia personne de leurs frères. »

Les hommes entendaient :

— Malheur à ceux qui sont sans pitié, car je serai sans pitié pour eux.

c< Vous êtes malheureux, ô vous qui jugez et qui condamnez vos frères, comme si vous n'aviez pas votre part de responsabilité dans le crime que vous leur reprochez. Ne devezvous pas la moitié de Tamende à laquelle vous condamnez le voleur, l'adultère et le parjure, vous tous dont la vie est un perpétuel enseignement du mal? Or, quel que soit votre rang, juges professionnels, ou marchands, ou soldats, tous pharisiens, vous jugez : c'est vous, à la dernière heure, qui serez condamnés, et il n'y aura pas pour vous de recours, parce qu'il n'a pas dépendu de vous que le condamné ne subît sans appel la peine par vous prononcée. Ainsi vous apprendrez trop tard que vous étiez, chaque fois que vous édictiez une sentence, votre

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propre juge et votre propre victime. Et il ne sera plus temps de crier, vers vos frères ni vers moi, pitié ! »

Les enfants souriaient.

— Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

« Vous êtes bienheureux, 6 vous qui ne participez point aux souillures du siècle, qui m'attendez au bord de la source baptismale. C*est vous, vous dont rient les hommes et qu'ils se montrent du doigt, entre eux, avec une envie qui se cache sous les dehors du mépris, c'est vous qui êtes les humains véritables. C'est vous qui réalisez la pensée première ; c'est vous qui avez conquis la vie, parce que vous possédez en vous-mêmes votre volonté. Et c'est vous, si les serviteurs du Mauvais ne couvraient pas la terre, c'est vous qui désarmeriez la jalousie des anges : ils descendraient du Paradis pour conclure avec vous Talliance projetée dès le commencement. Et les Trônes et les Vertus, qui sont de purs effluves du Verbe, s'ajoute-

raient à riiumanité, pour aider la vie à franchir Tavant dernier stade vers le délice qui n aura pas de fin. »

Les hommes entendaient :

— Malheur à ceux qui se complaisent aux mauvais désirs.

« Vous êtes malheureux tous, ô vous tous, car il n'est pas un de vous qui ne trahisse chaque jour sa mission d'homme en laissant sa mémoire et son imagination descendre, pas des chemins de boue, vers la nuit: la fange où se vautrent les bêtes puantes est du soleil et de l'azur au prix de ces chemins, qui sont les seules voies fréquentées de votre cité intérieure. Cependant, c'est vous, les mêmes, qui louez éperdument le siècle et vous enorgueillissez des grandes choses accomplies par la science et par l'industrie, tandis que vous vivez : et vous allez criant c< Victoire ! » assurant que vos pères ont vécu dans la barbarie, que la civilisation véritable est votre œuvre. Et moi, à la lumière brutale de vos lampes vous considérant, je ne

reconnais plus ma créature : vous avez noyé dans ce flot élémentaire et frivole de flammes la lumière de vos yeux et celle des étoiles. Et je ne reconnais plus ni la musique de la voix humaine, ni la logique de vos idiomes, ni l'harmonie de vos pensées dans les propos que vous échangez à distance au moyen des machines de la nature desquelles, déjà, vous participez. Votre empreinte sur le monde ne se révèle plus que par la laideur, significative de la sauvagerie réelle qui est en vous, et de votre vanité, et de votre mollesse, et de votre violence, et de votre avarice, et des pensées immondes et des basses visions dont vous faites Taliment de votre intelligence et de votre cœur. Car vous purifiez avec soin les dehors de la coupe et du plal, mais au-dedans vous êtes pleins d'iniquités et de souillures. Et vous vous promettez un développement illimité, mais vous rejoignez, par les chemins de votre science et par les chemins de vos vices, le singe en qui vous saluez votre ancêtre plu-

tôt que de consentir à me devoir la vie. » Les enfants souriaient.

— Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu.

c( Vous êtes bienheureux, vous qui pouvez vous rendre ce témoignage que vous n'avez jamais haï personne, que vous aimez tous les hommes, et même vos ennemis. Vous ne levez la main que pour montrer à ceux qui doutent le but et pour les mettre dans le bon chemin. Vous ne parlez que pour demander à vos frères quels sont leurs besoins, que pour leur donner les conseils de Texpérience ou les consolations de la tendresse. Même dans les fureurs de la guerre vous resteriez sages et pacifiques, étant sans haine, étant vraiment humains simplement et saintement, parfaitement humains, comme votre Père céleste est parfaitement divin. »

Les hommes entendaient :

— Malheur aux ennemis de la paix, parce qu'ils seront appelés les enfants du Méchant.

SKHMON sua LK MONT-MARTRE I8l

« Vous êtes malheureux, ô vous qui vivez parmi vos frères comme des loups dans un troupeau. Tous les hommes vous sont autant d'ennemis, el vous leur faites une guerre perpétuelle. Vous frappez vos enfants et vous les injuriez, ou même^ car c'est pire, vous êtes pour eux des étrangers. Avec les faibles, des bourreaux, des fourbes avec les forts. Ceux-ci, vous les appelez en jugement, vous les dépouillez par la ruse, en vous abritant sous le manteau des lois. Sans foi et sans amour, pourtant vous vous prétendez honnêtes, parce que vos forfaits échappent à la définition légale du délit ou du crime, et Userait dangereux pour quiconque de vous les reprocher. Ils vous seront reprochés, pourtant, un jour, le formidable jour de rUniverselle DifTamation. »

Les enfants souriaient, et les hommes tremblaient de fureur et de désespoir.

Jésus^ un instant, se tut encore, souriant aux sourires et opposant un regard calme implacablement aux regards furieux.

Puis, il reprit et tous n'entendirent plus qu'une seule parole :

— Je ne suis pas venu pour abolir la Loi, mais pour Taccomplir. Elle est éternelle, immuable, universelle. Elle régit la vie de la nature comme la vie des âmes, et il vous suffirait, aveugles, d'ouvrir les yeux pour connaître la vérité, — car le plan de l'Univers est Un. Je suis venu vous rappeler à cette unité, qui devrait être celle aussi de votre vie intérieure, de votre Vie. Je suis venu vous rappeler aux principes que méconnaît votre science et que démentent vos progrès. Je suis venu vous rappeler au sens unique des choses, tel que l'a nettement perçu le regard du premier homme, quand j'ai dit : Eppheta. Il a vu partout l'image de la vérité, comme vous la verriez si vous aviez les yeux innocents, si les choses pouvaient jamais vous apparaître pour la première fois. Mais vous êtes, tout ensemble, les corrupteurs du passé profond, du passé sacré, où vous devriez puiser sans

SERMON SUH \Ai MONT-MARTRK IS^J

cesse comme à la source intarissable de toute sagesse, et les victimes d'iiabitudes récentes, nées de votre orgueil et de votre ignorance.

« Vous n*ajoutez pas vos efforts à ceux de vos pères, ne sachant pas que 1 orient de Tavenir est dans le passé. Vous rêvez de franchir les bornes que les âges, jusqu'à vous, respectèrent et que je vous ai assignées. Vous êtes les adversaires de l'Esprit. Prenez garde que je ne vous abandonne à Tillusion de la victoire.

« Vous élevez vos enfants dans le mensonge. Vous surchargez leur mémoire de connaissances vaines, qui sont autant de grains de sable stérile, et, pour tromper leur faim de justice et d'amour, vous ne cessez de radoter, devant eux, de Droits de THomme, et d'entr'aide, et de solidarité. Vous vous vantez des grandes choses que vous avez faites pour le bonheur, ditesvous, des humbles et des pauvres, des retraites que vous avez assurées aux vieillards,

aux infirmes, de la guerre sans relâche que vous livrez à la misère et à la maladie. Et, bien meilleurs, bien plus savants que les prêtres anciens et les prophètes, vous enseignez la vertu au nom de Tintérêt, montrant que, si Ton veut vivre longuement, ce n'est point son père et sa mère qu'il faut honorer, c'est soi-même, — c'est Thomme même, réduit à ses organes, que l'homme doit respecter : car l'intempérance et l'incontinence produisent tous les désastres. Mais vous commencez à trembler devant vos enfants, parce que vous surprenez sur leurs lèvres un sourire inquiétant, durant que vous leur faites ces leçons. Prenez garde qu'ils ne vous traitent bientôt comme vous-mêmes vous traitez vos pères, que vous bafouez ; prenez garde qu'ils ne pratiquent à vos dépens votre misérable sagesse : prenez garde que je ne vous abandonne au malheur de les avoir persuadés.

(( Hypocrites, vous les avez trop instruits. Comment ne riraient-ils pas de votre morale,

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prêcheurs de prudence, quand ils savent que TElat ferait faillite si vous étiez écoutés? Comment pourraient-ils oublier que vous vivez et que vous les faites vivre d'ivrognerie et de fornilîcalion, ô percepteurs irréprochables d'impôts bien calculés sur les vices réprouvés par votre indignation éloquente ? Car la vertu, dans le monde que vous avez

fait et qui l'exclut, serait le pire des maux, et vous le savez bien !

a Hypocrites, vous avez beau faire semblant d'aimer la vie, vous ne tromperez plus longtemps les vivants : ils ont démêlé votre pensée véritable, ils ont vu que vous avez peur d'eux, etdéjà ils songent que cette peur est votre seule sagesse. 0 lâches, ô professeurs de lâcheté, vous attendez que l'homme ait passé la barre de Tâge pour lui tendre une main secourable ! Vous attendez que le fort ait usé son énergie et qu'il succombe sous la charge des travaux et des jours .alors vous l'aiderez à finir en paix ! 0 qui vousmêmes n'avez jamais vécu, ô morts, enter-

rez vos morts, et laissez vivre les vivants ! C'est quand la plante est pleine de sève qu'il faut l'aider à grandir, à chercher Tair et le ciel, à produire toutes ses fleurs et tous ses fruits. C'est quand l'homme jeune encore et la nature éternellement jeune font une harmonie qu'il faut procurer à Thomme toutes les lumières, tous les secours, le préserver de Terreur et de la faute, Tempécher de se prendre au mirage des apparences, l'aider à trouver sa place dans le Royaume de Dieu. « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu : il y a vingt siècles que vous avez reçu ce commandement, et vous n'ignorez pas qu'étant divin il est vrai aussi dans son acception humaine. Cherchez d'abord à vous accomplir selon les prémisses de votre personnelle vérité. Ajoutez au flambeau du monde votre lueur en la protégeant dans vos mains, de crainte que la pluie et le vent ne viennent à Téteindre. Prenez tout de suite, dans le carrefour où vos yeux s'ouvrent, le chemin qui monte : vous m'y rencontre-

rez et vous serez éperdus de joie en vous découvrant vous-mêmes en moi. Cherchez d'abord mon Royaume : c'est le vôtre. Vous vous connaîtrez en venant à moi, dans le dédain de tout ce qui n'est pas l'intérêt suprême, dans le culte de votre seule perfection. Car je tiens pour nul tout l'univers, s'il s'interpose entre moi et vous ; il n'y a que moi^ qui suis votre perfection, et vous, qui êtes destinés à votre perfection. Tout ce qui vous distrait de moi vous détourne de vous. Je vous adjure de vivre. J'exige de vous les fleurs d'héroïsme et de génie dont j'ai déposé en vous, amoureusement, la semence. Tout est élément de vie pour qui se détermine résolument à vivre : l'effort, la douleur, même la faute. Vivez ! Vivez dans l'ivresse du vin de la vie, dans l'extase du miracle ordinaire des jours ! Vivez sans cesse ! Aimez la vie : c'est le chemin du Royaume. Ceux-^là seuls meurent, qui n'ont pas choisi de vivre. Cherchez le Royaume. »

Le visage rayonnant de Jésus reflétait sa

clarté sur le visage des enfants et des femmes ; et les hommes eux-mêmes, palpitants d espoir et de crainte, incertains, attendaient qu'il les invitât à prendre, eux aussi, le chemin du Royaume : car ils sentaient que maintenant les paroles de Jésus ne les concernaient pas. Et — quelques-unes — des femmes sentaient aussi que les paroles de Jésus ne les concernaient pas non plus.

Et Jésus lînit en parlant pour eux et pour elles.

— La généralion touchée par la maturité n aura pas la force qu'il lui faudrait pour prendre mon chemin, car déjà l'abomination de la désolation est installée dans le temple de son cœur. Génération adultère, qui méconnaît les trois Vertus ! Génération affolée d'orgueil ! Elle pense avoir trouvé dans son intelligence ses propres fins, et c'est pourquoi je l'ai frappée de cécité et de stérilité. Génération sans amour, elle croit que la vérité puisse être la conquête de l'intelligence réduite à elle-même, de l'Esprit

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Seul. Mais je ii*ai pas créé riiomme en plusieurs personnes: je ne permets pas à sa raison d'imposer silence à son cœur. Pendant que l'homme pense, son cœur — en quoi je lui ai prescrit de confondre le centre de sa vie sensible et de sa vie morale — ne cesse pas de battre.

(( L'homme comptera-t-il les heures durant lesquelles son cerveau se repose dans une oisiveté nécessaire, tandis que son cœur continue à battre fidèlement? Les âges n'auront pas connu fléau pire que cette froide et bavarde et autoritaire intellectualité. Elle laisse cette misérable génération osciller entre le gouffre vide de son âme, d'où elle m'a exilé, et le gouffre vide d'un monde qui retombe à la nuit originelle. Génération prise de vertige ! L'intellectualité pure aboutit à la pure matérialité. L'esprit abandonné à lui-même se dément lui même et se disperse à travers les éléments, et se résigne à la servitude des forces. La résignation que je vous demande est une

libération ; vous lui avez préféré le plus dur des esclavages. Et je vous convie à Tunion des cœurs, qui enfante Tunité des esprits ; vous vous détournez de moi pour vous disséminer daus l'espace et dans le temps. Je n'espère plus rien de vous. Il faut que les cœurs et les arbres desséchés soient jetés au feu, et qu'ils retournent à ces éléments du temps et de l'espace d'où ils vinrent, en effet, selon ma volonté, mais qu'ils devaient, selon ma volonté, faire fructifier dans mon amour.

c( Génération mauvaise et adultère, vous avez fait mourir de toutes les douleurs ceux qui vous venaient de moi ; les poètes condamnés en vertu d'iniques sentences, jamais formulées et toujours sous-entendues, apportent contre vous un témoignage que je ne puis refuser d'entendre et dont vous êtes accablés. 0 sycophantes et preud'hommes, ô pharisiens, ô savants, pour ceux-là, vous ne pensez pas qu'il y ait lieu de reviser leur procès. Pour mes grands serviteurs Paul Ver-

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laine et Villicrs deTlsle-Adam (ceux-ci nommés exemplairement et entre les derniers, dans le temps, notables), vous avez estimé qu'ils étaient justement voués à la double boucle forgée par votre haine et par l'innombrable ignorance. Et moije vous demanderai compte du martyre de mes serviteurs, et vous ne serez pas tenus pour quittes que vous ne m'ayez payé tout entière la dette envers eux par vous contractée.

« Il faut que vous disparaissiez pour que ma pensée germe et fructifie dans les jeunes âmes. Et les derniers délais seront courts; leur période est déjà commencée. Vous l'aviez annoncée vous-mêmes, intellectuels très instruits de tout ce qui s'écrit dans les livres éphémères : car vous vous vantiez de la présente diffusion des vaines lumières, et, si vous n'aviez pas tout oublié, si vous en saviez autant qu'on en savait aux jours gothiques, vous n'apprendriez pas de moi, aujourd'hui, que cette vulgarisation des connaissances est parmi les signes assurés de

la Fin. Car cette vulgarisation n'est que pulvérisation. L'universelle ignorance de ce qu'il est essentiel de savoir,loin de diminuer, en est accrue, toute cette science menteuse écartant l'homme du chemin qui le mènerait à la vérité, à moi. Et clairement, si vous saviez lire, vous reconnaîtriez que vos livres signifient la fin des temps, puisque, proprement, ils la prévoient et l'assignent, comptant les années que peuvent vivre encore le ciel et la terre, calculant les accidents qui peuvent abréger le nombre de ces années. De ces spéculations émane un conseil de folie et de violence. Cette préoccupation de la fin, cette conviction que le jour terrestre n'a pas d'avenir, décourage l'espérance. Or, moi qui vous ai fait d'éternelles promesses, je ne pardonne pas aux désespérés. Entre moi et les jeunes cœurs en qui j'ai allumé Tespoir d'une autre renaissance, il faut que vous disparaissiez, vous, les intellectuels arides et les sensuels égoïstes, vous les sectateurs d'une vérité triste par qui le cœur et

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la raison, divisés, seraient également déçus, .le vous maudis et Je vous abandonne aux ténèbres que vous avez choisies, vous les Impardonnables, car vous avez péché contre TAmour et contre l'Esprit.

« — A mes Entants je dis : Veillez et priez, vous aimant les uns les autres, »

Tous les fronts peu à peu s'étaient baissés, les uns sous le poids de la condamnation juste et irrévocable, les autres, les fronts des jeunes mères et des enfants, dans un sentiment mêlé de pitié pour les condamnés et de personnel espoir.

Cependant, la parole enflammée avait cessé, brusquement, de vibrer, et les têtes se relevaient, et les yeux cherchaient.

Jésus n'était plus là,

Etonnement, déception, consternation, fureur, — la foule s'agitait, sous l'empire de ces passions. Et d'abord elle resta muette,

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ne comprenant pas. Puis ce fut un mouvement général de révolte, et les reproches, les injures, les blasphèmes jaillirent, croisant dans Tair des supplications incohérentes.

Poussés par les masses d'en bas, les gens qui occupaient la Place du Tertre se trouvèrent violemment pressés contre la statue taciturne de Gérard de Nerval. Ils résistèrent, distraits de l'épouvante où les avait jetés la disparition mystérieuse par la nécessité de pourvoir à leur propre conservation. Ce furent des flux et des reflux tumultueux dans cette multitude compacte, énorme, avec un bruit profond de voix qui mouraient toutes en un râle immense ; les poitrines haletaient, cherchaient Tair.

Sans transition, une détente se produisit : la débandade, jusqu'aux bases de la Butte.

De là, se propagea la rumeur, instantanément de par toute la ville : on savait qu'il n y avait plus rien à espérer, ce soir, que Jésus avait disparu ; on s'en allait, comme d'un spectacle au baisser du rideau.

Les hommes, sourcils crispés et bouches amères, avaient hâte de fuir le lieu de la menace ; ils marchaient vite. Plus lentement allaient les jeunes mères, qui échangeaient des sourires avec les jeunes filles et les enfants.

Les journalistes, par petits groupes, dévalaient vers la ville, mornes et sans paroles.

Narda, en tête^ prenait à chaque pas un peu d'avance sur ses camarades.

Larrivé, cédant à une impulsion irrésistible, le rejoignit en courant. Narda eut un haussement d'épaule, sur le sens de quoi l'autre ne se méprit pas.

— Non, protesta-t-ilj je n'ai pas Tintention de te raser à propos de toute cette philosophie. Unrenseignement, etc'est tout :enfais-tu long?

— Ça ne nous regarde plus, répondit Narda. Je te conseille de consulter ton ré-

dacteur en chef avant de commencer ta copie.

— Le fait est que, s il fallait répéter tout ça I... Entre nous, qu'en penses-tu ?

— Je pense que ça ne m'intéresse pas.

Larrivé approuva.

— Et moi non plus... En réalité, il vient de se couler.

Narda lui tendit la main pour le renvoyer au groupe des camarades, qui marchaient derrière. Larrivé retint la main de Narda.

— Et toi, tu ne vas même pas à ton journal?

— Je te répète que ça ne nous regarde plus... Un communiqué de vingt lignes, — et encore ! — identique dans toutes les feuilles, fera TafTaire...

— Et il serait temps de parler d'autre chose... Ne trouves-tu pas?

— En tout cas, tu peux me croire, on ne te demandera plus de parler de lui.

Et Narda, se dégageant, dépassa Larrivé et disparut dans la foule.

Il avait besoin d'être seul, seul dans sa chambre, de s'asseoir au coin du feu et de

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tacher de regarder en lui-même, encore une fois — une dernière fois.

Il maugréait tout en marchant.

11 était las, découragé, sombre, accablé par le sentiment d'une déception cruelle, sans possible consolation. Désormais, l'avenir lui apparaissait comme un désert. Un mirage Tavait séduit, trompé ; maintenant il retombait dans l'abominable vérité.

— Heureusement qu^on meurt ! dit-il à haute voix.

Mais au bruit, au sens des syllabes, s'apercevant du chemin qu'avaient pris ses pensées, il frissonna.

— En suis-je là, vraiment? Est-ce que je désire vraiment la mort?.. Après tout, c'est logique. Puisqu'il est impossible de supporter la vie que nous nous sommes faite, il n'y a de choix qu'entre ces deux partis : mourir ou le suivre. — Et puisqu'il est également impossible de le suivre...

Il s'étonna de la certitude avec laquelle il s'affirmait cette impossibilité, de l'état

nouveau et apparemment définitif de sa conscience.

— Car c'est impossible, et cela ne deviendra jamais possible... J'ai vraiment honte de mes jérémiades de l'autre jour, maintenant... Tout cela est misérable. Il fait semblant d'ignorer les conditions, les éléments, les fatalités modernes de notre vie ! 11 continue à parler comme si l'Amérique n'était pas encore découverte!.. Et pourtant, on dirait qu'il garde de l'espoir, il compte sur les générations nouvelles... Quelle naïveté ! En admettant que des jeunes gens soient exposés à le voir, à le comprendre, à l'aimer, nous sommes là, nous autres, pour les mettre à la raison, pour les ramener à la raison, pour les détourner de la « folie de sa croix ^). Non, non I nous ne pouvons pas plus vivre à son ombre qu'il ne peut, lui-même, vivre en nous. C'est hors de lui, c'est contre lui que la vie nous appelle... Ne parlait-il pas^ tout à l'heure, d'une Autre Renaissance ? Et ce n'est pas la première fois qu'il en parle.

mais aujourd'hui nous le prendrons au mot : c'est à la résurrection de la chair que nous aspirons — et nous ne Tentendons pas comme il Tentend, et nous n'attendrons pas, pour célébrer cette Renaissance, le dernier jour! Ainsi, du reste, obéirons-nous aux injonctions de ce Sauveur : puisqu'il nous reproche d'être de seuls esprits... Ainsi ne sera-t-il pas venu tout à fait en vain...

En introduisant sa clef dans sa serrure Narda sentit ses doigts se crisper sur le fer, et il eut cette impression qu'il allait luimême violer la solitude de sa retraite, le pur silence de cette chambre où il avait agité tant de pensées étrangères, contraires à ses pensées de l'instant.

D'un mouvement nerveux, il poussa et tourna résolument la clef, ouvrit la porte.

— Ce n'est pas ma faute !.. J'étais prêt à l'écouter... Ses discours sont contradictoires, inintelligibles... Il dit : Vivez! et il dit : « Heureux ceux qui pleurent ! » J'acceptais l'énergie et l'amour, je n'accepte pas le culte

de la douleur, Tinutile sacrifice... Je consentais à TefFort qui affirme, qui crée ; je me refuse à TefFort négatif, à celui qui me retrancherait moi-même de ma vie... Il dit : « Ceuxlà seuls meurent qui n'ont pas choisi de vivre... » Mais, ce qu41 nous donne pour la vie c'est la mort immédiate, c'est la résignation à ne pas être : en effet, comment mourraient ceux qui déjà ne sont plus ? Et ce Royaume de Dieu dont il nous parle, qu'il nous ordonne de chercher, qui suppose en nous Théroïsme, la sainteté, la perfection, ce n'est rien autre chose qu'une pétition de principe proposée à notre raison, imposée à notre volonté...

(( Décidément, conclut Narda en allumant sa lampe^ il ne m'aura pas. Sa morale n'est pas plus claire que la vérité scientifique. A moins de lumières supérieures, que je n'ai pas reçues, il est impossible de voir dans sa rude doctrine le désirable remède à notre grande misère. C'est comme s'il n'était pas venu... Il fera bien de s'en aller... A quoi

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bon..? Tout ce qu'il prêche, nous le savions, et nous n'en voulons plus, et nous ne pouvons plus en vouloir... L'expression divine répugne à la conception humaine. Nous ne sommes plus au temps où le monde mourait de rire, où Teau des larmes était pour les vivants une Jouvence nécessaire. .. Le leurre de la compensation éternelle est éventé...

11 remua sur sa table de travail des notes manuscrites, des coupures de journaux, des brochures.

— Revenons aux choses sérieuses, pratiques, aux besognes nécessaires, dont chacun voit Tutilité immédiate. Je m'en suis laissé trop longtemps distraire, et demain il faudra vivre... ce Cherchez d'abord le Royaume de Dieu !.. » Ah ! Ah !..

Sa main s'immobilisa, un instant, parmi les paperasses, tandis que son regard plongeait, se perdait au loin, au-delà ; et une tristesse affreuse se peignait sur son visage.

— Que cette heure, songea-t-il, marque dans ma vie le commencement de ma dé-

chéance, finale, irrémédiable, je le sais; et j'y consens. Quand j'ai cru le reconnaître, il m'a semblé que je Tavais toujours appelé, et je me suis senti grandir vers lui. Quelle minute délicieuse ! Ma seule vraie minute de vie. . . Je me sentais soulevé au-dessus de moimême, et de mes pauvres confrères, par un tout-puissant souffle d'espérance. Et je retombe... Je tombe plus bas que je n'étais, plus bas qu'ils n'étaient, eux qui, du moins, n'ont pas eu mes éclairs de compréhension, mes velléités d'héroïsme... Maintenant, il n'y a plus, il n'y aura point de rédemption. Est-ce d'inteUigence que je manque, ou de naïveté ? Ou de courage? Qu'importe ! Il est trop tard.

Une larme vint au bord des cils de Narda ; il ferma les yeux. Et sous ses paupières closes il vit se dessiner un paysage de pierre et de métal, un dur paysage de grande ville où brillaient, à distances mesurées, les réverbères dans le crépuscule. Des citadins nombreux, indifférents, tous pareils, allaient sans

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hâte par les rues froides. Narda les voyait de dos, et leur démarche, lourde, leur front baissé dénonçait la seule présence en eux du cuisant souci quotidien : le jour qui mourait dans le ciel et dans leur ame était le lendemain et la veille d'autres pâles jours, comme lui pâles, monotones et vides. Et tous ces passants s'acheminaient dans le même sens, vers la fin de la ville ; devant eux, les lumières se faisaient rares, et, au terme, c'était la nuit. Narda pensa que ces pèlerins du *néant représentaient Fhumanité réelle, l'immense et neutre flot du temps. Ces sages se sont jour à jour dépensés en tâches égales, banales et brutales, avec tristesse, avec patience et sans appréciable motif. S'ils ont parfois prêté l'oreille aux discours des poètes et des apôtres, qui prétendaient leur révéler ce motif dont leur activité se fût ennoblie, leur montrer, au bout de la rue noire où finit la ville, une clarté plus pure que celle des réverbères, ces sages se sont bien vite rendu compte qu'il n'y a rien de véritable dans la

parole des poètes ; ils se sont bien vite détournés d'eux pour entreprendre ou poursuivre des ouvrages indispensables, pour bâtir au bord des fleuves de spacieuses maisons où attendre la mort confortablement, ou pour transporter du côté droit de la route sur le côté gauche des tas de pierres, ou plus communément pour entasser de l'or dans des caves, ou encore pour se juger entre eux et se condamner, et se torturer avec beaucoup d'ingéniosité, ou pour massacrer les arbres et les bêtes, ou pour fabriquer les innombrables objets nécessaires à leur inutile vie. Et ce passé du monde, c'était son avenir. Ah I maintenant que Jésus avait de nouveau parlé, et de nouveau parlé en vain, tel était bien décidément l'inéluctable avenir. Les jours ne cesseraient de mourir, identiques dans les âmes identiques, qu'avec la terre. Inlassables et vains, les troupeaux des hommes ne cesseraient jamais de s'acheminer par les rues froides, tous dans le même sens, vers la nuit... Cependant,

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parmi la théorie grise qu'il suivait du regard sous ses paupières baissées, Narda s'étonna de voir que Tun des passants remontait le flot de la rue. Il venait de l'ombre, il allait vers les carrefours illuminés. Son pas était alerte, libre ; bien qu'on ne distinguât pas encore nettement ses traits, on devinait qu'ils devaient exprimer la joie. Et comme il approchait, Narda le reconnut : Narda se reconnut. Non point tout à fait tel qu'il s'était vu dans les miroirs, hier ou tout à l'heure ; plus jeune, avec des yeux plus clairs, avec un front plus haut. Narda se reconnut tel qu'il aurait pu être si, naguère, il avait pris un autre chemin, le chemin assurément qu'avait pris ce Lui-Méme meilleur. Son visage, en effet, maintenant apparu en pleine clarté, respirait une joie ardente. Il venait d'entendre Jésus parler sur la Montagne, parler les pensées immortelles qu'il avait lui-même dès Tenfance entendues chanter, vaguement, dans son cœur et dans sa tête, et qu'il avait en vain jusqu'alors

tenté de préciser. Jésus les avait formulées dans la gloire de son verbe, et le jeune homme, ivre de cette gloire, oublieux du morne instant, du morne lieu, courait vers sa lampe, pour fixer la vérité et la transmettre aux âges en d'inoubliables poèmes.

— Il y aura donc encore, il y aura donc toujours, dit Narda, des poètes et des apôtres pour /'entendre. 11 n'est pas venu en vain, puisque celui-là Técoutait. 11 y aura toujours, et celui-là est l'un d'eux, des poètes pour se tendre les mains à travers le néant des siècles, et leurs mains ne cesseront jamais de se joindre en un geste de prière vers lui, afin qu'il pardonne aux siècles indignes.

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