CHAPITRE VI
— J'en suis sûr, répondit le Préfet de Police,catégoriquement : quelques jours encore de telles pratiques et c'en est fait de notre crédit, c'en est fait de notre fortune publique — c'en est fait (ici, le Préfet, baissa le ton) du Régime !
— Mais... le remède?
— Je viens le chercher auprès de vous, monsieur le Président.
Le Président de la République française réfléchit, puis:
— Pour trouver le remède, il serait nécessaire de connaître la cause du mal.
— J'ai eu l'honneur de vous l'indiquer* Tout le mal vient de l'insolite honnêteté qui s^'est abattue sur nous comme une peste nouvelle. Vous n'ignorez pas que la manie est générale. Elle a atteint les magistrats, les commerçants, les journalistes... Les spéculateurs eux-mêmes n y ont pas échappé. De leur fait, elle a des conséquences inappréciables, effroyables...
— J'entends ! interrompit le Président avec un geste d'impatience, aussitôt réprimé. Je sais ! Ce que je vous demande, ce qui m'échappe, c'est comment on pourrait expliquer cet abusif et monstrueux parti-pris d'honnêteté.
— Au fond, monsieur le Président, n'en savez-vous pas, sur ce point, tout autant que votre modeste et dévoué collaborateur?
Le Président regarda fixement le Préfet.
— Allez néanmoins jusqu'au bout de votre pensée, ordonna le chef de l'Etat : à votre avis, quel est, dans ce désastre, Tauteur responsable ?
LA CHISi; DE LA BOURSE 21. >
— Mon Di... I commença le Prélet.
Mais la seconde des deux syllabes de cette cléricale interjection s'étouffa dans sa gorge avec un bruit de râle. Le Mot était trop « en situation » pour être c< de circonstance » ; il avait on n'eût pu dire quoi de topiquement choquant : il était hors de propos à force d'être, de toute nécessité, sous-entendu... Et les deux augures, un instant muets, s'entreregardaient, hésitant, il faut le croire, entre plusieurs de ces spirituelles plaisanteries qui ont ravantage de rassurer les esprits en dissipant les pensées.
Le Président, le premier, détourna les yeux, et le Préfet s aperçut que le ventre présidentiel s'agitait, dans un rhythme toujours plus vif, plus précipité. Le Préfet, qui n'avait pas, lui, envie de rire, se pencha au bord de son siège et, non sans surprise, perçut ces mots, glousses plutôt qu'articulés :
— Vous en avez de bonnes !
Les yeux, puis la bouche du Préfet s'arrondirent en un triple oméga ; et Thomme
gras et riiomme maigre s'égayèrent tous les deux, bruyamment, à l'unisson. Le Préfet ténorisail tandis que barytonnait le Président.
— Soyons sérieux^ reprit celui-ci, et puisque vous avez entamé, sinon tranché le mot...
— En effet, acquiesça le Préfet, les yeux pleins encore de larmes, — et n'est-ce pas, du reste^ le cas de dire que nous nous entendons à demi-mot?
— Donc?...
— Nul doute qu'il n'y ait relation d'effet à cause entre Timminente ruine et la présence, à Paris, de cet être bizarre qui, depuis le 11 décembre...
— Pourtant, les désordres se sont produits en Bourse bien avant l'apparition de...
— C'est vrai. Il y a près de deux mois qu'ils ont commencé. Mais n a-t-z7 pu manifester son influence... comment dirai-je?... de loin et bien avant de se montrer?
— C'est plausible.
LA CRISfc: DE LA BOURSE 217
— Je ne saurais, naturellement, préciser le jour, rheure où les princes de la Bourse témoignèrent^ pour la première fois, de leur intention bien arrêtée de ne plus se charger que d'opérations honnêtes. Quand on m'informa, ce vent desséchant de pureté soufflait depuis déjà plus dune semaine. La peste, vous dis-je !
— Et la contagion était déjà universelle?
— Les banquiers coulissiers eux-mêmes — vous savez qu'ils sont les concurrents naturels des négociateurs du marché officiel — agissaient en hommes qui avaient tous pris, dans leur for intérieur, la résolution d'être désormais irréprochablement vertueux. Un beau soir, il y a de cela sept ou huit semaines, on me notifia le stupéfiant phénomène que voici. Chacun des soixante-six agents de change qui forment la Corbeille où se négocient toutes les valeurs inscrites à la Cote officielle — c'est-à-dire plus de 150 milliards, en capital nominal, de valeurs mobilières — et des deux cents banquiers qui constituent
218 l^^.LA CRISE DE LA BOURSE
la Coulisse, le marché libre, avec un champ d'action de près de 20 milliards de titres de Bourse — réunit son personnel et lui tint à peu près ce langage :
« Messieurs, une ère nouvelle a commencé pour la Bourse de Paris. A dater de ce jour, nous nous considérerons comme investis d'un véritable sacerdoce. Maîtres des cours qui fixent la valeur de la fortune mobilière, nous nous renfermerons hermétiquement dans notre rôle de négociateurs intégres et scrupuleux. Chacun de nous n'est qu'une des mailles de la chaîne qui remorque le char, de plus en plus pesant, de la fortune publique : mais, corporativement, nous sommes le marché financier de la France, c'est-à-dire une force vive, et la plus essentielle, de la nation. Le crédit d'un peuple se mesure au chiffre des biens mobiliers des citoyens. La France n'est riche que par son or. Il ruisselle sur le monde, et tous les Etats sont nos tributaires. Cette irrépressible expansion de l'or français suffit à compenser la réduction dé-
plorable de la natalité française. Mais, si cette constatation de notre puissance financière peut nous enorgueillir, elle doit nous rappeler au sentiment du devoir : nous ne serons donc plus que les serviteurs intègres du marché financier, nous ne prêterons plus notre concours qu'à des négociations sincères.
« La tâche en deviendra plus difficile. Vous devez, à Tavenir, Messieurs, vous montrer infiniment circonspects dans la réception des ordres de Bourse. L'âme des capitalistes est souvent trouble. Que d'ordres à terme ne sont que pur et simple jeu ! Que de campagnes menées par des spéculateurs employant sans vergogne, au mieux de leurs intérêts, relations, influences, et la Presse ! Que de coups de Boni se suscités par des hommes politiques, avertis les premiers de graves événements extérieurs ! Que de valeurs sans aucune réalité et néanmoins off'ertes à la crédulité de l'épargne ? Quels crimes la passion du jeu n'a-t-elle pas fait commettre ! Quelles ruines n'a-t-elles pas causées !
e( Il ne saurait être question de supprimer les ordres à terme ; ils sont nécessaires. Mais vous devrez les examiner attentivement et ne vous en charger que s'ils correspondent à la fortune de celui qui les donne. Nous en finirons avec ce permanent scandale de liquidations portant, nominalement^ sur des centaines de millions, de milliards parfois, et ne se traduisant, en fait, que par des livraisons ou des échanges de quelques millions de titres. L'ordre à terme peut se solder par des différences en argent, ainsi que le législateur Ta reconnu ; et la livraison des titres doit être la règle, et non l'exception.
« Je compte sur vous, Messieurs : dans la quinzaine^ dans le mois au plus tard, la position de tous ces donneurs d'ordres, qui sont, en réalité, de purs et simples joueurs à la hausse et à la baisse des cours, sera définitivement liquidée. — Alors luira pour la Bourse de Paris, pour notre profession discutée, une aube de gloire. Peut-être souffrirons-nous dans nos intérêts matériels. Mais,
forts de notre conscience, fiers du devoir accompli, nous envisai^erons Ta venir avec séré nité ».
Ainsi parla chacun de nos princes, et ces paroles pénétrèrent dans Tâme des fondés de pouvoirs, des commis et des remisiers.
— C'est fou ! gronda le Président.
— Attendez la suite ! poursuivit le Préfet. Le 7 novembre, la Bourse fut plus animée que jamais. C'était, dans l'intérieur du Temple, un vacarme effroyable. La multitude qui se pressait autour de la Corbeille et des marchés du comptant, de la Rente et des autres groupes de valeurs, se ruait dans une mêlée indescriptible. On liquidait en masse. Acheteur ou vendeur, chacun allégeait sa position. Vous devinez la cause de cet émoi : des invites discrètes, mais fermes, avaient été faites à la clientèle, et celle-ci, docilement, dans la crainte d événements pires, obéissait au mot d'ordre, brusquait les spéculations commencées. Acheteurs et vendeurs à termes, n'avant l'intention ni de livrer du titre ni d'en prendre
livraison, et clients désireux seulement de réaliser des différences d'argent, se flrentéquilibre. L'exécution ainsi poursuivie dans le double sens des achats et des ventes n'entraina pas de cascades brusques de cours. A la fin de la journée, pourtant, la faiblesse des cours remporta : le magique mirage des espoirs lointains s'était dissipé ! Il importait avant tout de quitter les positions, les spéculateurs ayant été avertis que dorénavant ils n'auraient plus à transmettre que des ordres sérieux, à conclure par des livraisons de titres en liquidation.
« Les jours qui suivirent, jusqu'à la liquidation du 15 novembre, Tanimation alla diminuant. La journée du 7 avait été comme le bouquet d'un feu d'artifice, éblouissant, mais qui annonçait la nuit. Sur le double marché du Parquet des agents de change et de la Coulisse, l'ombre déjà s'étendait. Les remisiers, ces véritables rabatteurs du gibier financier, avaient renoncé à leur chasse coutumière au client. Tout ordre suspect était
LA CRrSK DF \A HOIIHSF 223
impitoyablement refusé par les agents de change et par les banquiers coulissiers, seuls négociateurs en Bourse. Il n'était, en conséquence, plus possible de suivre les anciens errements. Plus de nouvelles sensationnelles, démenties aussitôt le coup fait ! Plus d'opérations réalisées aux dépens de la clientèle par des remisiers sans scrupules ! Plus de prétendues erreurs ou omissions passées par le compte maison ! Plus de € tuyaux y> jetés sur le marché des affaires des grandes Sociétés ! Plus d'accords frauduleux en vue d'obtenir telle collation ! Plus d'hommes de paille simulant des vendeurs et des acheteurs réels ! Plus d'introductions scandaleuses de valeurs éruptives, annoncées à grand fracas d'orchestre, et ne valant même pas le papier représentatif de créances imaginaires, puisqu'il avait servi ! Plus de tripotages et de compromissions ! Un homme politique ne pouvait même plus abuser de la Bourse et l'employer à des spéculations inavouables !
« La liquidation du 15 fut ainsi atteinte, et le travail de compensation de titres et d'argent, qui s'opère alors entre tous les intermédiaires d*un même marché, ne s'effectua que trop aisément. Les clients spéculatifs liquidés, il ne restait plus qu'un très petit nombre de livreurs et de receveurs de titres. Les règlements en espèces, c'est-à-dire les paiements des soldes débiteurs, se firent dans leur ensemble avec une assez grande facilité. L'épuration de la Bourse s'étant accomplie sans cascades des cours^ les différences étaient minimes. La seule caractéristique du marché apparut dans une certaine faiblesse. Point d'entrain. Les séances se traînaient, interminables, sans affaires. Seuls, les jeux bruyants des commis, en quête de victimes à mystifier, rompaient encore le silence. Ce n'était ni la crise aigùe en hausse, ni la débâcle qui se transforme en désastre, sous l'influence de la panique. C'était l'anémie. La vie se retirait de ce grand organisme central de la société moderne : la Bourse !
LA CHISK DK LA HOIIHSK 22;)
a Des le 8, ainsi que vous vous eu souvenez peut-être, je crus devoir attirer sur ce grave état de choses TaUention du président du Conseil. — De toutes part m'étaient parvenus les indices d'un profond malaise général : les affaires étaient paralysées ; les industriels et les commerçants ne cachaient pas leur mécontentement, leur inquiétude. Depuis une quinzaine de jours les restaurants et les cafés étaient, autant dire, vides. On ne soupait plus ! Dans les milieux de la galanterie commençait à poindre une trop légitime terreur. Nombreuses étaient les délaissées. Hélas ! les boursiers, toujours généreux quand la fortune leur sourit, se rangeaient ! Les bijoutiers, les couturiers ne faisaient plus rien. Toutes les industries somptuaires chômaient, même Tautomobilisme. Le luxe désertait Paris. On devenait économe, vertueux — et misérable. La Misère, oui, indirectement, mais invinciblement, atteignait toute la population ouvrière, toute cette innombrable main-d'œuvre
qui vit du luxe et du plaisir de quelques-uns. — Notre entretien fut morne et stérile. Le président du conseil convenait avec moi que tout le mal avait sa cause dans Tabominable crise de vertu des princes de la finance ; nous fîmes même quelques plaisanteries sur cette espèce de « retour d'âge » qui frappe les nations comme les individus, mais nous ne conclûmes à rien de pratique.
— Que faire ! murmura le Président. Il chasse les Marchands du Magasin 1...
— Pendant la seconde quinzaine de novembre Tanémie empira. Les intermédiaires de Bourse s'efforçaient en vain de stimuler le zèle de leurs remisiers. Les démarcheurs se croisaient les bras.
« Cependant, les spéculateurs, même des capitalistes, finirent par se refuser à opérer sur les marchés du comptant et à terme, avec livraison de titres. Les cercles et les tripots, que TAdministration tolère dans les grands centres et dans les villes d'eaux, reçurent des visiteurs inattendus. On désertait
la Bourse pour le baccara, et la partie devenait inquiétante.
« Il se produisit tout-à-coup — permettezmoi, monsieur le Président, de le rappeler à votre mémoire — un phénomène autrement grave. Des maisons de banque, à dénominations sonores — Banque de la Nouvelle Epargne, Comptoir des petits Rentiers, Ban-que de Crédit pour les Capitalistes, etc. — vinrent s'établir autour de la Bourse, en faisant la publicité éhontée que vous savez. La clientèle y afflua : c'étaient les multitudes de joueurs que la vertu de la Bourse avait rebutés. Tous, spéculateurs, remisiers, grands et petits capitalistes^ tous avides de gains/ d'émotions — de jeu ! — se laissèrent séduire aux boniments de soi-disant banquiers, qui faisaient miroiter à leurs yeux des bénéfices extraordinaires et se contentaient de tenir le jeu contre leurs clients, à titre de vendeurs directs ou de contre-partistes.
Comme il va de soi, dans ces maisons sans surveillance, sans réglementation, les dé-
posants, privés de toute défense contre d'adroits bandits, furent mis. en coupe savamment réglée. Maîtres des cours en Bourse, par suite de la rareté des transactions, les tenanciers des maisons de contrepartie opérant à coup sûr, faisant de réelles livraisons ou levées de titres, déterminaient les fluctuations qui devaient les enrichir. Et ces aigrefins avaient l'habileté de ne dépouiller qu'à demi leurs victimes, afin de ne pas décourager les candidats...
«Je fus alors assailli, ainsi que le Procureur, de plaintes émanant de ces innombrables dupes. Littéralement,au Palais et à la Préfecture, on ne savait où donner de la tête. Voilà bien les conséquences de l'honnêteté, quand ce sont les maîtres du jeu qui s'en mêlent ! L'anémie de la Bourse se compliquait d'une exaltation formidable de la passion du gain dans la partie la plus malsaine du public. Les joueurs à tout prix cherchaient à se satisfaire dans le demi-jour des louches offi-
LA CRISE DK LA HOURSL 229
cines. Résultats : faillites et suicides. Et toutes nos industries françaises périclitaient. Partout en Europe et dans les deux Amériques on vaticinait « la Fin de la France »... Des banquiers étrangers accouraient à la curée. .. Les impôts, notamment ceux sur la création et sur l'introduction des valeurs mobilières, sur les transactions de Bourse et sur le revenu des valeurs, étaient en moins-values, — et les sources économiques, commerciales et inûustrielles de la France menaçaient de se tarir ! Personne n'osait plus entreprendre de réelles affaires. On ne prospectait plus le sol... Deux mois d'honnêteté avaient livré la fortune mobilière aux tripoteurs et jeté le pays dans une léthargie qui ressemblait, à s'y méprendre, au sommeil de la mort.
— Horreur !
— Vous dites bien, Monsieur le Président ! Cet état de choses était horrible, en effet... Pourtant, nous devions connaître une horreur pire.
— Je sais, je sais...
-— Oui !... Vous vous rappelez Tinsolente publicité dans les journaux, les miracles dans les mairies, dans les salons^ dans les rues du soir, enfin ce surnaturel ennui qui peu à peu ralentit, arrêta les derniers ressorts de Tactivité parisienne ! C'est alors qu'on a vu, en face de la Bourse mourante, agoniser même les banques interlopes, où du moins les joueurs trouvaient encore à tromper leur passion. De loin, il avait «converti » l'état-major, l'aristocratie de la finance ; de près, il « liquidait » jusqu'aux pirates !... Ces misérables,à leur tour, se sont convertis : il n'y a plus de voleurs dans Paris !... Nous en sommes là ! C'est la fin de tout. Le Trésor^ épuisé, a dû interrompre les versements qu'il consentait aux débitants de boissons, dans le but de distraire de sa misère le peuple sans travail. Nous sommes perdus, monsieur le Président ! C'est l'émeute qui va, demain, rallier la faillite ! C'est la fin, vous dis-je, ou bien...
Le Président, qui avait pris le parti d'en-
LA CRISi: DE LA BOUHSK 231
sevelir sa tête dans ses mains, sursauta.
— Ou bien? répéta-t-il.
— Avisons, dit le Préfet avec une simplicité sublime.
Sans remuer Tair de vibrations inutiles, le Président interrogea du regard son conseiller.
— Avec votre assentiment, je vais de ce pas le prier de...
Un éclair jaillit des quatre prunelles, et le geste du Préfet dessinait dans l'air sa pensée.
— Consentira-t-il? objecta, après un silence, le Président.
— Je le crois. La résistance n'est pas dans sa manière.
— Mais... le peuple ? Rien à craindre de ce côté ?
— Non, certainement. Il ne faut pas méconnaître le bon sens de cette chère population des faubourgs. L'extraordinaire la dégoûte. Elle en a assez.
— Alors, qu'attendez- vous, mon cher Préfet? Allez, allez vite !
Le Préfet prenait déjà congé.
— Une seconde..., fît le Président en ie retenant par un bouton de sa redingote : ne sommes-nous pas au 24 décembre ?
— Précisément.
— Alors, c'est en plein jour de Noël que vous allez opérer !
— // est ressuscité !
Et,pour la seconde fois, les deux magistrats rirent ensemble.