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QUATRIÈME CONFÉRENCE HISTOIRE DU SURNATUREL

Messieurs,

Nous croyons avoir démontré dans nos précédentes conférences que, si Dieu possède les attributs que lui reconnaissent les déistes , il est nécessairement vie infinie, activité incessante, et que celte vie se manifeste . dans le règne de la nature, par la création du monde, qui est un miracle, et par la conservation des choses créées, qui est soumise à des lois invariables: dans le règne delà liberté, qu'a troublé le péché, par le grand œuvre de la rédemption. A Tobjeclion tirée de riramutabililé de Dieu, nous avons répondu par réternilé de ses décrets : son action de création et de rédemption, avons-nous dit, ne fait que manifester dans le temps sa volonté éternelle, qui n'a ni changement ni succession. Après

HISTOIRE DU SURNATLREL ISo

avoir décomposé l'acllviié divine en ses divers éléments el en avoir étudié séparément les rouages et les ressorts, nous devons ce soir contempler pour ainsi dire Dieu à l'œuvre dans la lenie éducation de son peuple élu ; nous devons esquisser l'histoire de son intervention surnaturelle, en suivre 1rs phases. en compter les périodes, en indiquer la marche régulière et progressive.

Ici, messieurs, les déistes nous arrêtent. Ils nient l'aulhenticilé des livres historiques de l'Ancien Testament et du Nouveau, et n'y voient que de vaines fables.

Je ne puis pour repousser l'attaque des déistes recourir aux preuves externes ; il faudrait pour les développer une érudition que je n'ai point, el un temps que vous ne m'accorderiez pas. Mais la preuve interne vaut toutes les autres et elle sera notre seule réponse. Voici comment nous la formulerions avant de l'exposer en détail dans notre entretien de ce soir. De même que dans V'kisloire de la terre les règnes et les classes et les genres des végétaux et des animaux se sont succédé d'après un plan dont l'homme était la conclusion, de même dans rhisioire de l'homme telle que la Bible nous la raconte, les interventions divines forment une série progressive et régulière qui aboutit au Dieu-homme. La série serait brisée si tels ou tels livres étaient inauthentiques et légendaires et qu'il fallût les supprimer, tandis que l'authenticité et la

véracité de tous sont garanties par la place nécessaire que chacun occupe dans l'ensemble. Le plan des intervenlions divines ou de Pœuvre de la rédemption peut d'ailleurs avoir été aussi peu inventé par les hommes que le plan de la création par les espèces végétales et animales qui se succédaient d'âge en âge. L'un et l'aulre sont l'œuvre du même Dieu, et le Dieu qui appelait ses serviteurs d'élite à concourir à son œuvre, les a remplis de son esprit de sainteté et de vérité qui les a préservés de toute erreur dans leurs écrits.

Mais, nous disent ensuite les déistes, tous vos miracles seraient authentiques qu'encore ils ne prouveraient rien, parce que, d'après la Bible elle-même, les magiciens idolâtres et Satan peuvent en faire de pareils. L'argument, messieurs , vous paraît-il bien solide? Parce que les féroces brigands des Calabres ont les mêmes fusils que les braves soldats qui leur donnent la chasse, il ne nous serait plus possible de discerner entre le désordre et l'ordre, entre les bandes rebelles et les troupes de l'Etat I L'opposition est mille fois plus grande encore entre le Christel l'antichrist, et celui-ci réussirait de nouveau par ses prestiges à séduire toutes les nations qu'il n'en serait pas moins tout téiièbres et tout mensonge en face de Celui qui seul est lumière et vérité.

Les déistes nous font une troisième objection qui va nous arrêter assez longtemps. « De deux choses

idenliques, nous disenl-ils, Tune no peut être vraie el Taulre f-jusse. Les peuples païens ont leurs miracles et leurs prophéties qui ne ditïèrent en rien d'essentiel du surnaturel de la Bible. Vous déclarez faux le surnaturel païen el vous avez parfaitement raison. Mais nous avons tout autant raison en déclarant faux le surnaturel biblique. »

Nous nions absolument la ressemblance et affirmons la contradiction. Il y a d'une part révélation, de l'autre divination : d'une part miracles enchaînés entre eux par une même pensée divinr de salut et de sainteté; de l'autre, prodiges souvent absurdes, qui tombent on ne sait d'où, comme les aérolithes, sans rime ni raison.

§ 1. Le surnaturel biblique et le soi-disant surnaturel païen. *

L'objection néanmoins est 1res populaire et nous devons l'examiner de près. Pour saisir le taureau par les cornes, allon?. droit à d'Holbach, l'auteur anonyme du Testament du curé Meslier. Nous ouvrons, non sans un certain sentiment de crainte doute erreur a son danger), nous ouvrons le livre au chapitre de la « conformité des anciens et des nouveaux miracles. » Qu'y trouvons-nous? Une foule de fables empruntées aux mylhologies grecques el romaines, et pour ainsi dire pas un fait datant des siècles his-

toriques. Mais encore les quelques faits qu'on nous cite, quels sont-ils? Epiniénide dormant pendant 57 ans dans une caverne ; la tête de Gabiénus chantant un long poëme après avoir été séparée de son corps ; Castor et Pollux que les Romains ont vus plusieurs fois combattre avec eux contre leurs ennemis ; Simonide averti par les dieux d'un danger mortel... Décidément, M. d'Holbach nous a ménagés, et nous devons apporter à la défense plus de sérieux qu'il n'en a mis à l'attaque.

Mais, avant tout, constatons les faits qu'on peut nous opposer.

Nous mettons en ligne contre les déistes les miracles de Jésus-Christ, qui ont eu lieu sous les Césars romains, au temps du triomphe de l'épicuréisme ou du matérialisme, et qui nous sont racontés, non par un, mais (fait inoui dans l'histoire ancienne et moyenne) i^sr quatre écrivains contemporains ou témoins oculaires. Ces miracles, dont ni les Juifs ni les païens n'ont jamais contesté la réalité, ont été suivis de ceux des apôtres, que St. Luc nous raconte, et ils avaient été précédés de ceux d'Elisée et d'Elie, de Samuel et de Moïse. Les miracles d'Israël se lisent, comme ceux de l'Alliance Nouvelle, dans des écrits en prose et contemporains. Ceux de l'Exode et du Sinaï sont rappelés pour ainsi dire à chaque page des Psaumes et des Prophètes, et chaque année un cycle de fêles religieuses en renouvelait le souvenir. Nous sommes donc en droit d'exiger des déistes qu'ils rangent en

bataille contre nous des faits surnaturels puisés à des sources sérieuses, historiques î^'î conîemporaines, telles que les historiens grecs et rooiains, qui en contiennent fort peu. telles que le Coran, le Zend-Avesla. le Chouking, où l'on n'en trouve aucun. Nousécarle.rions, si l'on tentait d'en taire usage contre nous, non-seulement les métamorphoses d'Ovide, l'Enéide, l'Iliade, l'Odyssée, mais tous les poëmes de Tlnde, cette terre des fictions et des rêves. Nous repousserons avec non moins de droit tous les mythes : car ils forment les dogmes des païens, e[ un dogme n'est pas un fait historique dont on peutlixerla place dans la série des événements et la date dans celle des siècles. Pour le transformer en un fait, il faudrait le dénaturer complètement d'après la déplorable méthode d'Evhémère.

Nous ne pouvons donc admettre que dans une discussion scientifique on compare la résurrection de Lazare par Jésus-Christ avec celle d'Hippolyle par Esculape ou celle d'Alceste par Hercule. Où sont les témoins oculaires de ces fables?

Si la naissance miraculeuse de Jésus-Christ offre une certaine analogie avec celle d'Hercule ou de Bacchus. fils de Jupiter, et avec celle de Romulus et des saints de la Chine, nés de vierges, c'est que l'une est l'accomplissement historique du protévangile et que les autres en sont des souvenirs plus ou moins altérés'.

' Peuple pn7yuHf, Tom. Il, chap. 8.

L'enlèvemenl de Ganymède est la version profane, la carricature de celui d'Hénoc, et l'apothéose d'Hercule ne nous est apparemment pas attestée par onze témoins comme l'ascension du Sauveur.

Les incarnations de Vichnou en un poisson pendant le déluge ou en une tortue pendant les révolutions géologiques postérieures à ce cataclysme ne prouvent pas que celle de Jésus-Christ soient une fable, et démontrent au contraire quel besoin a l'humanité d'un Dieu qui vienne en personne la sauver.

Les mythes, les fictions, les vielles fables écartés, que reste-t-il ? Les prodiges, la divination et la magie.

La magie, c'est la puissance d'agir sur la nature par certaines paroles consacrées, par des charmes, accompagnés de diverses cérémonies étranges. On prétend par ces moyens pouvoir à volonté faire tomber la pluie, nuire aux moissons, enchanter les serpents venimeux, guérir ou rendre malade, prolonger la vie ou faire mourir; puis aussi inspirer ou éteindre l'amour et, enfin, évoquer les morts. Le magicien se nomme aujourd'hui sorcier, et le nécromancien spirite. Voyez-vous, messieurs, quelque analogie entre les procédés, que la Bible réprouve', des sciences occultes, et les miracles de Moïse, d'Elie, de Jésus-Christ, des apôtres ? Non, on n'oserait plus, comme l'ont fait longtemps les Juifs, accuser Jésus-

« Lév. XIX, 31 ; XX, 6-27 ; Deut. XVIII, 9-li ; 1 Sam. XXVIII; Esa. VIH, 19: Act. XiX, J9.

Christ dp sorcellerie. Quelque troublée que soit Diu— raanilé dans son esprit par sa chute originelle, elle ne le serait pas au point d'adorer comme son Sauveur et son Dieu un sorcier de Nazareih !

Les guérisons qui s'opéraient pendant le sommeil dans les temples d'Esculape où les malades passaient la nuit, étaient vraisemblablement des cures magnétiques.

Le seul païen qui se soit illustré par ses guéri>ons et même par des résurrections, c'est Apollonius de Thyane, contemporain de Jésus-Christ. Mais nous ne le connaissons que par un rhéteur qui a écrit sa vie cent cinquante ans après sa mort, et dont il nous est impossible de contrôler la véracité. Au moins est-il certain que cet illustre thaumaturge n'a pas renouvelé, comme le Christ ressuscité, la face du monde. Il n'a pas même laissé après lui une école.

La divination factice n'a rien au monde de surnaturel. C'est l'art traditionnel et, malgré ses règles fixes, souverainement arbitraire, de découvrir la volonté des dieux dans le vol des oiseaux, dans les phénomèmes de la foudre, dans les entrailles des victimes, dans les mouvements et la position des astres. dans les songes, dans les hasards du sort. L'universalité de ce genre de divination ne prouve que la foi universelle en une providence de détail.

La divination naturelle avait pour caractère dislinctif une inspiration violente, furieuse. Ainsi la

.pythie de Delphes était saisie de telles convulsions qu'un jour les prêtres eux-mêmes s'enfuirent épouvantés. Autour d'elle se groupent, dans les temps obscurs, Cassandre et les sibylles, Tirésias, puis xMusée etBacis, dont on avait des oracles probablement fabriqués par Onomacrite sous les Pisistratides; dans les temps historiques, plusieurs prophètes grecs sans gloire, dont les uns étaient désintéressés et respectables, et les autres aux gages des cités et des grands. Voilà, messieurs, toute la prophétie que les Hellènes peuvent opposer à celle de nos deux Testaments, et les Hellènes sont la fleur la plus belle du monde païen. Nul autre peuple n'a comme eux aspiré de toute son âme vers Dieu ; nul n'a connu comme eux l'enthousiasme du poëte et du prophète ; nul autre n'a produit un Socrate qui était averti par son génie de ce qu'il devait éviter et ne pas faire.

Cet enthousiasme est le produit naturel d'une faculté de l'âme que la science psychologique n'a point encore analysée, et qui se manifeste en outre parles pressentiments et les songes, par la clairvoyance des somnanbules et la double vue des Ecossais, par l'extase et. la vision. Cette faculté est le pont par lequel l'esprit humain tente d'instinct de s'élever dans le monde invisible, et par lequel Dieu fait descendre vers lui ses révélations. Or, voici la difl'érence radicale entre les révélations divines et les aspirations humaines, entre la divination naturelle et la prophétie surnaturelle. Les esprits des vrais pro-

phètes, a dit St. Paul ^ sont soumis aux prophètes, tandis que les devins sont possédés par leur fureur, les Grecs disaient leur manie. D'ailleurs les prophètes, étant seuls inspirés de Dieu, connaissent seuls sa pensée, ses décrets, son œuvre de rédemption ; seuls ils voient dans l'avenir les grandes destinées des nations et le but où tend l'humanité. La clairvoyance des devins, au contraire, comme celle de nos somnambules ou des schamans, ne franchit pas les événements immédiats, est constamment exposée à Terreur et se prête trop souvent à tous les calculs de l'intérêt. Au temps de Sophocle-, les devins passaient pour une race avide d'argent et vénale. Quant à l'oracle de Delphes, le seul qui ait possédé la confiance de toute une nation , il a certainement, pendant plusieurs siècles, gouverné la Grèce avec sagesse et maintenu vivants dans les cœurs le sentiment du devoir et la crainte de Dieu ^ Quelques-unes de ses réponses semblent même indiquer un haut degré de clairvoyance^. Mais il s'est laissé corrompre à prix d'argent et, lors u? l'invasion des Perses, croyant la résistance inutile ou vendu à l'ennemi, il a semé dans la Grèce entière le découragement et la désunion.

On a dit que Moïse a reçu de Jéhova ses lois comme Lycurgue les siennes du Dieu de Delphes ^, Numa de

' 1 Cor. XIV, 32. — « Antigone v. 1035. — ' Par exemple, Hérod. YI, 86. — * Hérod. V, 92. — « Hérod. VI, UO, 148, 169, 220. — ® Hérod. I , 65. C'était un dit-on , et rien ne prouve que Lycursrue ail tenté de le faire croire.

la nymphe Egérie elZoroaslre d'Ormuzd. Mais on ne raconte point des législateurs païens qu'ils aient fait parler leurs dieux à un peuple de deux millions d'âmes et qu'Usaient fait entrevoir sa gloire à soixante-dix Anciens', ou que ces dieux aient opérés des miracles comme ceux de l'Egypte, de la mer Rouge et du Désert.

La foi des nations païennes en leurs dieux fatidiques s'explique par ces rudiments de clairvoyance prophétique qui se montrent, sporadiquement, chez tous les peuples et dans tous les âges. Leur foi aux prodiges, prouve comme la divination artificielle, leur intime conviction que la Divinité intervient sans cesse dans les affaires humaines. Cette confiance instinctive se légitimait chez un Socrale, chezunXénophon par les avertissements extraordinaires qu'ils recevaient d'enhaut et par l'exaucement de leurs prières. Elle se légitimait chez la nation grecque toute entière par la tempête qui détruisit une partie delà flotte deXerxès sur les côtes de rEubée,ou par l'effroyable orage qui assaillit aux approches de Delphes les Perses et, deux siècles plus tard, les Gaulois. Mais à quelques rares exceptions près, ce que les païens appelaient prodiges, ressemble fort peu aux miracles bibliques. Vous allez, messieurs, en juger. Ce sont des apparitions de fantômes, de revenants, de demi-dieux tels que les Dioscores ou Hélène. Ce sont des voix qui s'élèvent des

* Ex XXIV.

leraples.. des forêts, des cités ; la nouvelle d'une grande victoire qui est connue à l'heure même par delà les mers, les portes des édifices sacrés qui s'ouvrent d'elles-mêmes, les autels s'embrasanl tout à coup sans cause visible, une chaudière pleine d'eau et de la chair des victimes, bouillissanl et débordant sans feu, une flamme sortant de la poitrine de la statue d'une déesse. Puis ce sont des statues enlevées de leur piédestal par un vent impétueux : la foudre faisant tomber la lance de la main d'une statue d'Auguste; des sources d'huile jaillissant sur les bords du Tibre ; des pluies de pierres et de sang; des statues qui pleurent, ou qui dégouttent de sang et qu'on essuie en vain ; des pierres tombant du ciel et sur lesquelles on a lu une inscription latine., (tout récemment, messieurs, un archéologue danois a, dans un gros volume, discuté la traduction de caractères runiques qui se sont trouvés être des fentes dans le basalte)... des fata morgana, des comètes ; des monstres de tout genre, comme on en expose dans nos foires à la curiosité du public, ou l'on en garde dans l'esprit de vin dans nos musées, muleta trois pieds, enfant avec un seul bras, enfant sans yeux ni nez, enfant sans mains ni pieds ; une jument mettant bas un lièvre: une chèvre, six chevreaux en une portée... Yousme demandez grâce, messieurs ; mais veuillez considérer que les prodiges que je vous cite, amenaient tous des sacrifices expiatoires, et qu'ils occupent à peu près dans Tite Live et dans Dion Cassius la place qu'ont les miracles dans les

livres historiques des Hébreux. Permettez-moi d'achever mon énumération.... des têtes de bœufs détachées du corps et léchant leur sang; le bœuf d'un consul disant en bon latin : Roma, cavetibi; une corneille sur leCapitole parlant grec; les livres des sorts de Prénesle disparaissant de leur coffre scellé et y ren- . Irant plus tard ; la statue de Cybèle qu'on avait bai- | gnée dans la mer, se refusant, en présence du peuple effrayé, à retourner vers le rivage jusques au soir; la statue de Jupiter àOlympie que Caliguia avait ordonné de transporter à Rome, éclatant de rire lorsqu'on veut l'enlever; la tunique de Tibère tout en feu sans brûler; Auguste enfant dans son berceau transporté par des mains invisibles au sommet d'une tour. . . Au reste le soi-disant surnaturel païen revêt chez chaque peuple un caractère différent. Les Chinois orthodoxes croient en la providence et en la justice de Dieu et consultent les sorts ; mais ils ne prétendent pas avoir reçu de Dieu la moindre révélation et ils n'ont ni pythies, ni sibylles. Les Hindous au contraire croient que leur grand dieu Vichnou s'est déjà incarné neuf fois. En Egypte quelques dieux rendaient des oracles, sans doute par l'intermédiaire de prêtres prudents et adroits, mais il n'y avait pas de devins * . Les Romains étaient le peuple des augures, et la superstition a grandi avec le déclin de leur piété et des mœurs. Les Grecs étaient le peuple de la fureur divine, de l'en-

* Hérod. Il, 83.

ihousiasme, et la foi Malionale s'est éteinte déjà au lemps de Périclès.

Puis-je^ messieurs, clore ici la discussion? Dois-je rappeler que les miracles, qui étaient, chacun, partie intégrante d'un plan préconçu, étaient tous annoncés à Tavance, tandis que les prodiges l'étaient aussi peu que le sont les aréoliihes ' ? Faut-il ajouter que les oracles ne se rapportaient qu'aux destinées terrestres d'une nation et d'un individu, et que le surnaturel biblique au contraire a pour but la sancliticalion de l'individu et par elle le bonheur de la nation et de l'humanité entière? Mais la preuve complète de l'absolue différence qu'il y a entre les deux ordres de faits que les déistes veulent identifier, c'est la marche progressive des interventions miraculeuses de Dieu depuis le premier au dernier Adam, et c'est la foi vivante qu'elles font naître dans les cœurs et qui grandit avec les âges.

Avant de vous exposer l'histoire du surnaturel biblique, je dois lui donner pour arrière-plan ou pour cadre celle même de l'humanité.

§ '2. La philosophie biblique de l'histoire.

L'histoire de l'humanité suppose celle de la terre, qui en est les propylées.

• Je lie connais qu'une seule exception, le tremblement de terre de Délos annoncé par l'oracle de Delphes. Hérod. VI, 98.

En effet, si l'ange qui est en quelque sorte tout inteligence, peut vivre dans un monde d'éllier et de lumière, il faut à l'homme mi-corps , mi-esprit un sol ferme et fertile pour le porter et le nourrir. Aussi Dieu B't-il créé la terre en vue de Thomme. Quand donc il produisait les substances dont il formerait noire globe, il avait présents à l'esprit Adam et sa postérité. Il commençait son œuvre par l'accessoire pour la finir par l'essentiel. Le premier dans sa pensée ne devait apparaître que le dernier dans la réalité.

L'éternelle Sagesse a marché vers son but, vers l'homme, lentement, pas à pas, par une ligne de stations régulièrement espacées et par une série d'interventions créatrices ; car notre Dieu est un Dieu d'ordre, de progrès et d'une vie toujours active.

Le progrès est manifeste , qu'on Tétudie dans les écrits des astronomes et des géologues ou dans le premier chapitre de la Genèse.

Le point de départ, ce sont les corps simples de la chimie à l'état de nébulosité ou de chaos, mêlés les uns aux autres et formant une masse confuse et ténébreuse.

L'obscur chaos s'illumine. L'apparition de la lumière serait, d'après nos savants modernes , le résulat du travail spontané des forces physico- chimiques. Mais la Genèse nous révèle que Dieu a dit : « Que la lumière soit, »> et la lumière fut. C'est là la première parole créatrice, la première intervention

de Dieu dans l'histoire de notre monde. le premier miracle.

Les éléments se séparent par- bandes concentriques, laissant entre elles de vastes espaces libres. Cette séparation s'est opérée à Tordre de Dieu; c'est le deuxième miracle de la création.

Ces zones se condensent en an certain nombre de planètes et de satellites, et les corps simples en se combinant produisent le noyau solide de notre terre. Les eaux le recouvrent tout entier. Puis elles s'abaissent dans leurs profonds bassins et les continents surgissent.... à un ordre nouveau de Dieu. C'est le troisième miracle.

Les co^nlinents se couvrent de végétaux. Nos naturalistes de i'école athée prétendent que l'inorganique engendre l'organique, la mort la vie. et l'action uniforme des forces physiques et chimiques l'infinie diversité des espèces végétales. Mais la Genèse nous dit, et les premiers des chimistes et des géologues disent avec elle, que la vie végétative est une créalion de Dieu. Or, si la simple multiplication des pains ou la simple conversion de Teau en vin sont des miracles, la création des innombrables espèces de végétaux de toute classe et de tout ordre est un miracle mille fois plus éclatant.

Le végétal, c'est la vie ajoutée à la matière et à ses forces. Le minéral est, la plante est et croit. Le minéral, par la cristallisation, ne dépasse pas la symétrie géométrique ; la plante fait circuler une même

séve dans ses branches élégamment équilibrées. Mais elle n'est point le terme de la vie organique : après elle est venu ranimai , en hébreu Vâme rivante. Cette âme n'est point la fille du végétal; elle procède de Dieu, elle est un nouveau miracle de création.

L'animal est, il croît, il se meut et sent. Déjà même il pense et réfléchit sans avoir la conscience de soi-même. Il ne désire rien au delà de ce qu'il possède et vit content dans les étroites limites de son existence. Toutefois ses instincts sont si voisins de la raison qu'ils annoncent et prophétisent la venue d'un être qui lui sera supérieur. Aussi, après que les animaux de la terre ferme eurent été ^joutes à ceux de la mer et de l'air, est venu l'homme, qui est l'âme animale et instinctive plus la raison ou l'esprit. L'homme est, il croit, il se meut et sent, il parle, est libre et prie. Il est la synthèse de la matière et de l'esprit, de la matière organique et vivante, et de l'esprit qui possède en soi les principes fondamentaux de l'éternelle et divine vérité. Les matérialistes disent l'homme issu d'une guenon; la Genèse le dit créé de Dieu cà son image par un nouveau miracle de création.

L'homme était le but que Dieu s'était proposé dès l'origine en produisant et formant la terre. Le but atteint. Dieu se repose : plus d'espèces nouvelles d'animaux et de végétaux ; plus de paroles créatrices, plus de miracles. Les forces de la nature vont dé-

sormais agir selon leurs lois invariables ; il n'apparaîtra dans leur donoaine plus rien d'absolument nouveau ; Dieu n'interviendra plus, et ici les savants déistes et athées sont en un parfait accord avec nous (pag. 166). Seulement, nous ajouterons : sans intervention divine plus de progrès, car le progrès, c'est le miracle.

Mais si l'histoire miraculeuse et progressive de la terre cesse avec l'homme, avec lui commence sa propre histoire, qui ne peut être progressive qu'à la condition d'être miraculeuse, et qui le sera parce que le Dieu de l'homme est le même que celui de la terre.

Le Dieu qui avait formé la terre pour l'homme, a créé rhomme pour Dieu. C'est en Dieu seul qu'il peut trouver son plein développement, sa perfection, sa sainteté, son bonheur.

Le bonheur pour l'homme, c'est une vie qui satisfasse à tous les besoins de sa nature.

La nature de l'homme étanttriple (pag. 122), il sera heureux quand sa conscience lui rendra le témoignage qu'il est maître de sa chair, de ses instincts et de ses convoitises , qu'il s'acquitte envers ses semblables de tous les devoirs de la justice, et qu'il rend à Dieu le culte qu'il lui doit.

Mais quelles sont les limites de la piété, de la justice et de la tempérance?

L'homme étant un être fini, on devrait croire que

ces limites sont faciles à déterminer et à atteindre. Mais il n'en est rien : Dieu a mis son image dans le cœur d'Adam, comme le dit Moïse, et selon l'admirable expression de Pascal, l'homme dépasse l'homme. Il y a dans son intérieur une aspiration étrange vers l'idéal, vers l'infini, vers le divin. Nous sommes imparfaits en tout et nous voulons en tout la perfection. Nous ne savons rien et nous rêvons la science de l'absolu. Nous vivons dans la prose et rêvons une beauté ravissante, une poésie surnaturelle. Notre cœur est égoïste, et nous rêvons des dévouements sublimes. Nous sommes surmontés par les moindres tentations et rêvons une sanctification infinie. Le visible nous absorbe , et nous permettons qu'on nous impose l'obligation d'aimer Dieu de toute notre âme. Nous ne pouvons rien et notre ambition n'a pas de bornes. Nous souffrons et nous voulons un bonheur parfait. Si l'animal avec ses instincts prophétisait un être nouveau qui lui serait supérieur, le premier Adam avec ses aspirations infinies n'annonce-t-il pas que la création n'est pas achevée avec lui, ou du moins que l'avenir lui tient en réserve un ordre de choses où il deviendra supérieur à ce qu'il est aujourd'hui?

Cet ordre de choses ne peut être que celui où l'Etre infini qui a mis en nous l'image et le besoin de l'infini, nous donnera cet infini auquel nous aspirons en toutes choses : vérité infinie, beauté infinie, puissance infinie, amour infini, bonheur infini , sainteté

infinie. Mais nous savons (p. 121) que Dieu se comnîunique par son Esprit saint à ses créatures libres et fidèles. Le iout que Dieu s'est proposé en nous créant, est donc d'établir entre lui et nous, une communion spirituelle qui consommerait Toeuvre de notre propre développement. Pour les chrétiens, cette communion a déjà commencé à la première Pentecôte, et le terme où tend Ttiumanilé, ne peut être qu'une éternelle et permanente effusion du Saint-Esprit qui nous remplira d'une parfaite sainteté et de joies ravissantes.

La Pentecôte est le plus immense événement de l'histoire; elle inaugure une ère toute nouvelle où les Saint-Pierre, les Saint-Jean, les Saint-Paul donnent les exemples d'une sainteté, d'un zèle pour Dieu, d'une charité pour tous les hommes, d'une intelligence des choses divines dont Arisiote , Platon, Socrate n'auraient pas même entrevu la possibilité, et qui étaient même étrangers à Esaïe et à David. Or, toutes les grandes révolutions de l'esprit humain se sont opérées par des hommes d'élite , et celle de la Pentecôte a été annoncée à l'avance, préparée et causée par Jésus-Christ. Ne sommes-nous pas ainsi comme contraints d'admettre que Jésus-Christ aurait apparu dans l'histoire quand bien même l'humanité n'aurait pas déchu de son innocence primordiale? N'aurait-il pas été l'Esprit vivifiant de notre race quand il n'en aurait pas été le Rédempteur et le Sauveur? N'est-ce pas là ce que St. Paul veut dire ,

t202 HISTOIRE DU SURNATUREL.

quand il oppose au premier Adam fait en âme vivante le dernier Adam fait en esprit vivifiant'? L'homme créé à Timage de Dieu que prophétisait l'animal, ne prophétisait-il pas à son tour l'Image même de Dieu fait homme? L'humanité formée par la synthèse de l'animalité et de l'esprit fini n'appelaitelle pas la synthèse de l'humanité et de la divinité? L'incarnation du Verbe, qui semble être le plus étrange, le plus inexplicable, le plus impossible des mystères, n'est-elle point le dernier terme d'une série progressive qui remonte par l'homme, l'animal, la plante, le minéral aux premières origines de la terre? La géologie et les sciences naturelles n'aboutissentelles pas nécessairement par la création d'Adam que distingue de l'animal l'aspiration vers Dieu, à la création de Jésus-Christ qui possède Dieu?

Et maintenant, messieurs, reprenons ce que nous disions du Verbe (pag. 85), révélation extérieure de Dieu, et de l'absolue impossibilité oîi se trouve l'esprit humain d'acquérir sans une révélation l'inébranlable certitude de l'existenceduDieu vivant (pag. 51). Nous comprendrons ainsi pourquoi il fallait que ce fût le Verbe qui vînt ici-bas apporter à noire race l'Esprit saint sans lequel elle n'aurait pu arriver à un bonheur parfait.

Voici donc ce que nous savons jusqu'à cet instant de l'histoire du surnaturel : au terme de la progres-

' 1 Cor. XV. 45.

sive création de la terre, un premier Adam , simple âme vivante, qui sera suivi d'un dernier Adam , esprit vivifiant, et qui par ce dernier Adam arrivera vers la fin des temps à son but définitif, la communion avec Dieu, Dieu tout en tout.

Mais Tefl'usion du Saint-Esprit et ["incarnation du Verbe ne sont point les seules interventions de Dieu dans l'histoire de l'homme. Quand les géologues comptent dans celle de la terre, vingt-cinq, soixante, cent époques de création, nous devons bien nous attendre à en compter plusieurs du premier Adam à la fin des temps. En effet, nous voyons d"âge en âge Dieu créer dans la société humaine un nouvel ordre de choses qui est toujours en progrès sur le précédent. Il le crée par sa parole comme c'estpar sa parole qu'il a créé la nature ; seulement, comme il s'adresse non plus à la matière, mais à l'esprit, il n'ordonne plus avec une irrésistible puissance, il i^évèle la vérité. Sa parole de création physique est devenue parole de révélation. Puis , après avoir, vers le commencement d'un âge , enseigné aux hommes la vérité appropriée à leur portée intellectuelle, il se retire et les laisse faire Tessai de leurs forces , de même qu'après avoir créé les plantes et les animaux, il les laissait se propager par eux-mêmes.

Mais l'homme est déchu, il s'acquitte fort mal de son devoir, il néglige l'enseignement divin, il altère la révélation, il se révolte contre le commandement,

il se corrompt de plus en plus jusqu'à l'époque, vers la fin de chaque âge, où Dieu est pour ainsi dire contraint d'intervenir pour l'arrêter dans sa voie de perdition par de justes et sévères châtiments. Ce sont là des interventions de justice, de ruines, de destruction.

Voici donc la formule de l'intervention de Dieu dans l'histoire de l'humanité : création par révélation, puis repos, et, enfin, jugement; ces trois termes se reproduisant dans le même ordre d'âge en âge.

D'ailleurs le miracle historique est soumis à la loi universelle de la moindre action ou de l'économie. Découverte par Maupertuis, elle était à ses yeux la preuve la plus évidente de l'existence de Dieu.

Combien compterons-nous d'âges, d'après la Bible, dans l'histoire de l'humanité?

L'homme est appelé par sa triple nature à s'assujettir la terre, à créer et perfectionner l'Etat, à fonder et étendre l'Eglise qui doit devenir universelle (pag. 122).

Or, messieurs, ouvrez les saintes Ecritures. Que lisez-vous à la première page? L'ordre donné de Dieu au premier homme de s'assujetir la terre, et nous, les descendants d'Adam, nous exécutons encore cet ordre en inventant les machines à vapeur, les chemins de fer, le télégraphe électrique, le chloroforme, la photographie. Le premier monde détruit, que lisons-nous au chap. IX de la Genèse? L'ordre

donné de Dieu à Noë de punir de mort le meurtrier, c'est-à-dire de fonder des tribunaux criminels qui supposent l'Etat, et deux mille ans après Adam, les Noachides, dispersés sur la terre et fixés dans leurs nouvelles demeures, se constituent partout en sociétés politiques, tout en poursuivant le grand œuvre de l'assujettissement de la nature. Enfin, deux mille ans plus tard, quel est l'ordre suprême donné par Jésus-Christ à ses apôtres, qu'il allait quitter? c Allez et faites de toutes les nations mes disciples, c'est-àdire fondez l'église et retendez jusqu'aux extrémités de la terre. » Et c'est aussi ce que font nos missionnaires avec une puissance irrésistible, tandis que les nations poursuivent les œuvres plus anciennes de l'assujellissemenldela nature et duperfeclionnement des institutions politiques.

Ces trois ordres de Dieu et de son Verbe ne correspondent-ils pas en pleiri à la triple nature de l'homme? Ne sont-ils pas si simples qu'un enfant en peut entrevoir la portée? Ne divisent-ils pas l'histoire de l'humanité de la manière la plus plausible en trois grandes périodes : avant Jésus-Christ, les deux périodes de la civilisation matérielle et de la civilisation intellectuelle, et, depuis Jésus-Christ, celle de la vie spirituelle datant de la Pentecôte? Entre les cmquante philosophies de l'histoire qu'on a proposées dans l'antiquité et dans les temps actuels, en est-il une seule qui fasse droit à tous les instincts de l'homme et à tous ses genres de travaux? La nôtre,

je veux dire, celle de la Bible, nous fait embrasser d'un regard la marche progressive de Dieu el de son œuvre depuis les premières origines de notre monde à sa fin: progrès du chaos à Adam par l'addition les uns aux autres des trois règnes de la nature : progrès du premier au dernier Adam, par l'assujettissement de la nature qui venait de trouver son maître et sans laquelle il n'aurait pu vivre, et par la création de l'Etat sans lequel l'âme ne pourrait déployer toutes ses facultés supérieures; progrès, enfin, du dernier Adam aux temps éternels par l'Eglise où l'âme est comme créée de nouveau par l'Esprit de Dieu et initiée aux mystères de la foi, de la prière, de l'espérance et du divin amour.

Du travail manuel par la vie politique à la vie religieuse; du corps par l'âme à l'esprit: telle est la formule biblique du progrès de l'humanité. Cette formule n'est que le développement de la grande loi de St. Paul: « D'abord le psychique, ensuite le spirituel*. » Cette loi s'applique non-seulement à notre monde ancien, mais à l'Asie ultérieure où le bouddhisme est une religion spirituelle succédant à la religion psychique du brahmanisme.

Mais nos philosophes modernes, prenant la mort pour la vie et la vie pour la mort, sont unanimes à donner de la marche de l'histoire une formule qui est à peu près l'inverse de la nôtre: d'abord, la religion ou la superstition, qui est comme une maladie

' 1 Cor. XV, 46.

de l'enfance ou de la jeunesse des nations: puis, la philosophie métaphysique, qui décompose la religion, mais pour la remplacer pas de vaines et creuses abstractions, et, enfin, la vérité, la perfection, les sciences positives, l'industrie et l'athéisme. Cette loi sainement interprétée a sa vérité; seulement elle est celle de la décadence des nations, et ces esprits très forts sont assez aveugles pour faire du déclin et de la décrépitude des peuples la marche ascensionnelle de l'esprit humain.

Nous n'avons point encore achevé notre esquisse de l'histoire générale de l'humanité. Nous ne savons pas quelles seront aux trois grandes périodes de l'humanité les relations réciproques des hommes ou des peuples, et c'est ce que nous enseigne la loi du développement, loi que nos saints hvres ne formulent nulle part et supposent partout.

Prenez une noix ou un gland, prenez un œuf. Leur premier état est celui d'une unité identique, germinale, latente, enveloppée. Puis la tige, les branches, les racines apparaissent, ou les membres se forment épars et encore isolés : de l'unité est sortie la diversité. Et, enfin, l'animal el l'arbre forment un tout complet ou une unité développée et pleinement épanouie.

Voyez encore le développement de Tàme de l'enfant: D'abord, les instincts et les facultés agissent tous ensemble sans se distinguer ni se subordonner.

Puis loul se sépare el, par un effet du péché, tout s'isole, se contrarie, se fait la guerre : les instincts s'opposent à la raison,, les principes à la passion, la théorie à la pratique. L'âme souffre de ces luttes et aspire à la réconciliation de ces forces ennemies. La paix est impossible sans le Rédempteur qui est le Verbe fait chair, et sans TEspril. Une fois restaurée, l'âme trouve dans son unité intérieure le bonheur après lequel elle soupire. La vie de tout homme complet se divise ainsi en quatre âges : celui de l'unité germinale el confuse, celui de la différenlialion où les facultés s'épanouissent, celui de l'unification où elles se rapprochent de plus en plus , et celui de l'unité finale.

L'histoire de l'humanité se divise pareillement en quatre âges, qui s'harmonisent, sans se confondre, avec les trois périodes du travail, de l'Etat et de l'Eglise :

a) L'économie patriarcale où l'humanité forme une seule famille et où le père est à la fois roi, prêtre, juge et général ; — ce sont les deux mille ans de la première période où la grande vocation de l'homme est de s'assujettir la terre et où l'Etat n'existe pas encore.

b) La division de la famille humanitaire en races et nations, et leur établissement dans leurs continents et leurs contrées ; — ce sont les quatorze siècles, de l'an 2000 à l'an 600 avant Jésus-Christ, pendant lesquels les peuples de la haute antiquité se sont développés, les uns à côté des autres, vivant chacun chez soi avec sa religion et sa civilisation propres.

c) L'âge de l'unification des peuples, laquelle avait déjà commencé dans l'âge précédent par le commerce des Phéniciens au sein de la sphère des intérêts mercantiles, mais qui ne se produit réellement que par les quatre grandes monarchies de Daniel dans la sphère des intérêts politiques. A ce grand œuvre du rapproment des nations par les empires conquérants s'ajoute dans la sphère supérieure delà vie spirituelle le travail intime de l'Evangile et de la foi. — Ce sont les 2600 ans qui sont compris entre Nébucadnésar et la fin des temps.

d) Enfin, l'unité finale sera solidement établie entre les peuples, qui n'auront tous qu'une même foi et un même Sauveur, et qui formeront un môme troupeau et un même royaume de Dieu \

* Voici le tableau synoptique des deux divisions de l'histoire de l'humanité ;

Le progrés.

L'économie patriarcale et la nature assujettie à l'homme par le travail. 2000 ans.

L'économie des nations, des états et des lois. 2000 ans.

Le développement.

L'économie patriarcale , ou l'unité enveloppée. 2000 ans.

L'économie de l'Eglise unissant par la foi les fidèles de toute langue. 2000 ans.

Le temps de l'isolement des Etats. 1400 ans.

La période des gentils et de l'unification des peuples par les monarchies universelles.

2600 ans.

L'économie finale ou la monarchie universelle de Jésus-Christ, et l'unité développée et parfaite des nations. 1000 ans.

Tel est le cadre général de l'hisloire de l'humanité, dans lequel est comprise celle du péché et de la rédemption.

Entrons dans les détails.

Le déisme fait vivre les premiers hommes dans les forêts à la manière des sauvages. Si cette hypothèse était vraie, ils n'auraient jamais quitté leur premier genre de vie ; car l'histoire atteste que jamais peuple sauvage ne s'est civilisé par lui-même. Cette transformation dépasse les forces naturelles de l'homme. Dieu seul peut l'opérer, et aussi h tradition universelle atlribue-t-elle à des êtres divins la fondation des sociétés et la découverte des arts. Ce défaut d'initiative chez rhomme nous surprend sans doute, messieurs; mais l'étude attentive des enfants plus ou moins abandonnés et en particulier des sourds-muets, ne laisse planer aucun doute sur l'extrême passivité de notre esprit. Il n'y a certainement pas un enfant qui ne porte latents au dedans de lui le sentiment du bien et du mal et le besoin de Dieu. Toutefois, de même qu'il périrait infailliblement sans les soins prolongés de sa mère, de même son intelligence ne se développerait jamais sans le secours de tous ceux qui relèvent. Elle resterait comme ensevelie dans notre nature physique, qui grandit et qui se fortifie avant

rame et l'esprit, et qui doit en effet les devancer, puisque pour adorer Dieu et user de sa liberté morale il faut avant tout vivre et pour vivre manger et boire. D'après nos saints livres, le premier homme a reçu de Dieu pour sa demeure, non la forêt, mais un jardin dans le pays d'Héden ou des délices. Mais écartons les vains rêves des théologiens sur la nature originelle d'Adam et sur sa perfection transcendante. Les textes sacrés font de lui simplement une âme vivante (par opposition au dernier Adam qui est esprit vivifiant), un de ces êtres psychiques desquels le plus grand (Jean-Baptiste) est inférieur au moindre des vrais chréiiens'. Si le dieu des déistes était le vrai Dieu, Adam et Eve aurait vécu dans le paradis, livrés à eux-mêmes. Ils auraient mangé avec plaisir de tous les fruits du jardin, leur famille se sérail rapidement accrue, la nécessité leur aurait enseigné à se faire, avec des cailloux, des os, de l'argile, les outils et les vases que savent fabriquer tous les sauvages, et leur postérité même la plus reculée n'aurait jamais franchi les étroites hmites d'une vie toute matérielle. Pour les élever au-dessus d'une honnête animalité, il fallait qu'un ange ou que Dieu même intervînt. Il fallait que Dieu se montrât à eux pour qu'ils fussent certains de son existence (Pag. 202.) Il fallait qu'il leur donnât un commandement afin d'éveiller en eux le sentiment de leur dignité morale et de leur liberté, et qu'il leur apprit à discerner le bien du mal. Il fallait que Dieu leur parlât d'une vie éternelle et divine

» Malh. XI, 11.

pour exciter en eux le besoin de l'infini. Les premières théophanies sont donc pleinement justifiées par une étude impartiale de la nature humaine.

De tous les commandements possibles, Dieu avait choisi le plus facile à remplir, afin de rendre à nos premiers parents la transgression pour ainsi dire impossible et de les conduire par une première victoire à des victoires de plus en plus difficiles, glorieuses et bénies. Mais ils succombèrent, séduits par le père du mensonge. Leur péché les isola de Dieu, source unique de la vie ; privés de la vie de Dieu, ils devinrent sujets à la maladie et à la mort.

Ils ont peur de Dieu, ils tremblent à sa pensée, ils le fuient et ils le fuiront toujours, car ils n'auront aucune raison de supposer que leur Maître veuille leur pardonner. Ils vivront donc, eux et leurs descendants, sans se retourner, se convertir vers Dieu, sans l'invoquer, sans l'adorer, sans lui élever des autels ni des temples. L'humanité sera uniquement préoccupée de ses besoins terrestres, de son bien-être matériel, de ses jouissances et des moyens d'écarter les soufl'rances et d'éloigner la mort; point de nobles idéaux, point de progrès, point d'espérance, et par delà la tombe un monde où les oniibres auraient vécu dans la torpeur et dans les ténèbres. Notre race était à jamais perdue. Mais elle était la victime des ruses de Satan, et Dieu a pitié d'elle. Dieu intervient de nouveau. Il inflige à nos parents de doux châtiments et allume en eux la foi par la magnifique promesse

d'un Sauveur né d'une femme seule par un miracle. Promesse donl le souvenir s'est conservé chez la plupart des nations païennes (pag. 187), et dont elles ont mieux compris le sens que les théologiens de l'église chrétienne. Par ses premières paroles de révélation, Dieu a créé dans le cœur de l'homme la foi en son Auteur, le sentiment de sa responsa}3i]ilé, la crainte de son Juge, la repentance et la foi en son Sauveur. L'humanité a reçu sa première leçon : le Maître se retire et la laisse l'épeler et l'apprendre par cœur toute seule.

Plus de cent ans s'écoulent sans la moindre théophanie. Mais au premier meurtre, à ce fratricide qui ouvre la porte à la guerre et à toutes ses horreurs, le Dieu de la suprême justice intervie:it et châtie.

Puis quatorze siècle où Dieu se chache ! Car je ne puis donner le nom de miracle à la disparition d'Hénoc. Nul ne l'avait vu monter au ciel; mais comme il avait disparu, on en conclut avec raison que Dieu Tavait pris à soi. Au reste, sans le péché tous les hommes auraient quitté la terre parla voie royale de l'ascension, qu'Hénoc seul a suivie avant le déluge. L'unique perturbation des lois de la nature, l'unique miracle, c'est la mort d'êtres que Dieu avait créés à son image, et Hénoc a été par exception au bénéfice de la loi primitive.

Quatorze siècle sans faits surnaturels ! c'est le temps qui s'^pare St. Paul de Luther. Convenez, messieurs, que nos écrivains sacrés ne sèment pas à pleines mains

les mythes et les légendes dans les annales de Thumanilé, et qu'ils donnent un étrange démenti à nos positivistes, faisant de la religion la maladie caractéristique de l'enfance des nations. Et qu'on ne dise pas que les peuples au milieu desquels vivait l'auteur de la Genèse, n'avaient gardé aucun souvenir du monde antédiluvien! J'ai recueilli un demi-volume de fables relatives aux Selhites et aux Caïnites. Mais comment s'exprime Moïse en parlant des géants? « Ce sont là, dit-il, ces héros qui ont été de tout temps des gens de renom, » c'est-3-dire qui ont donné lieu aux fables les plus célèbres des peuples païens. Voyez-vous , messieurs, l'esprit critique, dont notre siècle est si fier, s'exercer déjà il y a trois ou quatre mille ans sur les traditions orales, et par fidélité à la vérité historique laisser nues dos pages qu'il eût été si facile de remplir des plus merveilleuses légendes 1

L'humanité abandonnée tout entière à elle-même, a fait l'épreuve de ses forces, qui se trouvent n'être puissantes que pour le mal : elle n'est plus que chair, et il ne reste qu'une seule famille de justes. Le châtiment approche, et Dieu intervient pour détruire. Mais il ne détruit ce qui s'était perdu soi - môme que pour créer un monde meilleur. Le déluge, qui est le tombeau de l'ancien monde, est en même temps le berceau du nouveau. Dieu annonce à Noé la fin prochaine de l'économie patriarcale et la venue de celle de l'Etat avec ses tribunaux criminels. Il

« Gen. VI, 4.

ouvre ainsi à l'humanité une carrière nouvelle, il rinille aux devoirs de la vie politique ipag. 205). Puis il se retire.

Le tenaps est arrivé où de l'unité primordiale de l'humanité doivent sortir les races et les nations qui, après s'être affirmées chacune dans son caractère individuel, devront plus tard se rapprocher par le commerce, s'unir extérieurement par l'obéissance aux mêmes monarques, s'unir intérieurement par leur foi commune au même Sauveur et former enfin une unité organique et vivante. Mais le péché, qui dit non où Dieu dit oui, inspire aux Noachides la crainte de se séparer. Dieu doit intervenir pour que le plan de l'histoire humanitaire reçoive son exécution. Il le fait, d'après la tradition babylonienne ', non point en perturbant les lois du monde physique, mais en usant d'un de ses etTroyables ouragans qui caractérisent le climat de la Mésopotamie. C'est là l'unique événement soi-disant surnaturel des quatre siècles compris entre le déluge et la vocation d'Abraham.

L'humanité est entrée dans sa deuxière période, qui est celle de l'Etat. Les peuples se sont établis dans leurs demeures et y remplissent, chacun, leur vocation spéciale. Sans le péché, ils auraient tous adoré le même Dieu; mais chacun d'eux, selon ses besoins, lui auraient demandé des bénédictions différentes. Il

' Peuple primitif, toni. Il, pag. 270.

aurait été pour les Chinois le Dieu des devoirs do mestiques, pour les Indiens le Dieu du bonheur conjugal, pour les Perses le Dieu de l'individualité active et puissante, pour les Assyriens le Dieu des grandes associations de peuples, pour les Babyloniens le Dieu des laboureurs et des artisans, pour les Phéniciens le Dieu qui protège les marchands dans leurs lointains voyages, pour les Egyptiens le Dieu d'une sagesse toute pratique, pour les Grecs le Dieu de la vérité et de la beauté, pour les Romains le Dieu de la justice et du droit, pour les Hébreux, enfin, le Dieu de la vie religieuse et de la sainteté. Les Hébreux auraient eu aussi leur vocation propre comme tous les autres peuples; mais leur vocation aurait été la plus haute, la plus importante, la plus noble, et ils auraient été à ce titre-là le peuple d'élite, le peuple élu.

Mais, le péché ayant introduit l'idolâtrie sur toute la terre, les Hébreux auraient été emportés par le torrent comme tous les autres, ou plutôt ils avaient déjà abandonné le culte du seul vrai Dieu. Josué le dit expressément de Tharé, le père d'Abraham *. La puissance du mal obligeait donc Dieu à intervenir pour sauver le bien, l'ordre, la loi primordiale et préparer l'accomplissement de la promesse faite à Adam. Dieu apparaît à Abraham pour faire de lui le fidèle dépositaire des révélations primitives et l'aïeul

* Jos. XXIV, 2.

de Celui par qui seraient bénies toutes les nations de la terre. Car Dieu n'élit un individu ou un peuple que pour anaener par eux au salul d'autres hooîmes ou tous les autres peuples; c'est là l'une des premières lois de son gouvernement de l'humanité. (Pag. 154.)

Dans l'histoire des Hébreux dont nous allons vous tracer la rapide esquisse, vous distinguerez quatre périodes: l'enfance, la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse, ouïes âges des patriarches, des juges, des rois et des Macchabées. Chacun de ces âges a, chez les Hébreux comme chez tous les autres peuples de l'antiquité, ses caractères distinctifs: mœurs simples et vertus domestiques; constitution de la nation en nu Etat bien ordonné ; éclosion de la vie intellectuelle et religieuse à l'apogée de la prospérité publique et de la puissance politique ; dissémination en tous lieux des vérités léguées par les trois âges antérieurs. Ajoutons que ces âges se subdivisent tous en trois ou quatre courtes époques: de fondation, de fleur, de déclin et de captivité. Or, Messieurs, vous verrez l'Eternel non-seulement n'intervenir à chaque âge qu'aux époques de fondation et rentrer dans l'ombre pendant les suivantes, mais varier ses apparitions, ses miracles, ses prophéties avec les progrès et la croissance de son élève. Tel qu'un père plein d'intelligence et d'amour, Dieu suit donc dans l'éducation du peuple élu un plan d'une infinie sagesse, et c'est sur l'évidente réalité de ce plan que je fonde

mon argument en faveur de la vérité intrinsèque de rhistoire sacrée et de l'authenticité de l'Ancien Testament.

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