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La jeunesse, ou Moïse et les Juges

La famille d'Abraham est devenue une nation^ nombreuse, et le moment est arrivé pour elle de se constituer en une sociélé régulière ayant son culte officiel, ses institutions politiques, ses coutumes ou ses lois civiles et pénales. Mais elle est captive sous le joug des tout-puissanls Sésoslrides, et jamais elle ne le brisera par ses seules forces. Mais elle adore les faux dieux ; les révélations de Dieu au premier monde et aux patriarches nationaux vont s'oublier, la foi au vrai Dieu se perdre, l'attente du Messie s'évanouir. Mais ces esclaves des Pharaons se sont faits à leur malheur, et ils trouvent certaines compensations dans l'abondance des biens matériels que leur offre l'Egypte. Le peuple élu ne se fond-il, ne disparaît-il pas dans les eaux du Nil et dans l'océan du monde païen ? Comment, par les lois régulières de l'histoire et avec l'aide des seules forces morales de l'homme l'arracher à la fois à son sens charnel et grossier, à son idolâtrie, à sa servitude? Comment le transformer en une race sainte qui vivra de sa foi au seul vrai Dieu et de son espérance du Messie? Comment surtout rendre impérissable, immortel comme son Messie, ce peuple qui par lui-même ne diffère en rien des Iduméens ou des Moabites? Les déistes croient qu'il était possible de résoudre ce

problème sans miracles: notre Dieu a été moins habile que le leur. L'Eternel est intervenu, et pour opérer la plus impossible des œuvres, il a déployé toutes les ressources de sa puissance et de sa sagesse. Il a donné pour la première fois à un homme le pouvoir des miracles: pendant deux ans il les a multipliés d'une manière inouïe en Egypte, aux bords de la mer Rouge, au Sinaï et dans le désert; du haut de la montagne, sa voix terrible a retenti aux oreilles de la nation tout entière, et bientôt il fait habiter sa gloire dans une nuée qui couvrait le tabernacle, remplissant les esprits de la terreur de sa sainteté par les feux et les fléaux qui parlaient comme des coups de foudre de sa demeure et consumaient les rebelles. Par ces procédés violents que réclamait l'esprit charnel et grossier des Hébreux, il leur a imprimé en un temps très court, une foi si pleine en son existence, en sa bonté, en sa force eî. en sa justice que toutes les générations subséquentes ont comme assisté à leur tour aux miracles de TExode et de l'Horeb et les ont crus comme si elles les avaient vus elles-mêmes. L'inébranlable certitude qu'ils ont fait naître, est empreinte en caractères de feu dans un très grand nombre de psaumes', et de nos jours encore ce sont ces miracles qui font que les Juifs, de nouveau captifs, ne se fondent pas

' Ps.XLIV; LXVIII; LXXIV,LXXVII,LXXVin, LXXX, LXXXI ; LXXXIX; XCV et XCIX; CIII ; CV et CVI ; CXIV; CXXXV et

comme une goutte d'eau dans l'océan de l'incrédU' lité acluelle.

Cependant la foi seule ne suffisait plus aux HéJ breux qui passaient de leur patriarcale enfance à leur héroïque jeunesse et devaient se constituer en un peuple régulier. Il leur fallait une loi. L'Eternel en quelque sorte la discuta avec Moïse ou la lui inspira pendant ces longues semaines que le prophète passa avec lui sur le Sinaï.

La loi oppose par une contradiction absolue au polythéisme du siècle le monothéisme le plus rigoureux. Elle jette même voile après voile sur le Dieu tripersonnel que Jésus-Christ révélera en son temps. Au temps de l'Exode les païens adoraient des fils de leur dieu suprême qui se révélaient aux hommes, se mêlaient à eux, combattaient pour eux, régnaient sur eux : Moïse ne connaît à Dieu ni fils, ni verbe, ni sagesse. Les païens avaient des héros qui de la terre étaient montés au ciel et avaient pris place parmi les dieux en récompense de leurs bienfaits : Jéhova est celui qui est, et de lui à Thomme s'étend un abîme que l'homme ne peut franchir. Les païens avaient toute espèce de statues uu de symboles de leurs faux dieux : Jéhova interdit aux Israélites la moindre image qui le représente; il s'est révélé en personne à eux, et le souvenir de ses apparitions doit leur tenir lieu de tout signe visible.

Mais celte même loi, qui par son premier et fondamental commandement condamne tous les faux dieux

présents et futurs, y compris celui du déisme, fait droit dans de certaines limites à l'esprit de son siècle. Elle tient compte dans son culte, dans ses préceptes moraux, dans ses prescriptions juridiques, du degré de développement intellectuel où se trouvaient alors Israël et tous les autres peuples ses contemporains. Le tabernacle est symbolique, et les symboles ont ici le même sens que partout ailleurs chez les païens. Le texte du code règle avec une exaclitudp minutieuse le cérémonial des sacrifices, qui rappelle celui de toutes les religions de cette période, et elle ne commande ni la prière, ni le chant des hymnes^ ni la prédication. Le décalogue condamne le meurtre et non, comme le fera plus lard Jésus-Christ, la haine: l'adultère et non le simple regard ; le faux témoignage et non la médisance. Le divorce est toléré. L'esclavage, adouci, n'est pas supprimé. La vie tout entière est prise dans un réseau d'observances qui devaient dans la suite devenir « un joug intolérable'. » A tous ces égards la loi du Sinaï présente les mêmes caractères que celles de Manou ou de l'Inde, de Zoroaslre ou de la Perse, de Thot ou de l'Egypte, ou que celles des Phéniciens et des anciens Romains. Jéhova a respecté le lent et progressif développement auquel il a soumis l'humanité.

Mais cette même loi qui semble s'abaisser au niveau des lois païennes, porte le sceau de son origine

' Acl. XV, 10.

surnaturelle par ses types qui, tels que la Pâque, sont la prophétie du Messie; par le prédiction d'un autre législateur auquel on devra obéissance, et par son esprit d'idéale sainteté. « Soyez saint comme je suis saint, » a dit à son peuple Jéhova. Jamais un des dieux contemporains, tous plus ou moins impudiques, si ce n'est même incestueux, n'aurait tenu un tel langage. Et celte sainteté, en quoi consiste-t-elle? A aimer Dieu de toutes les forces morales et intellectuelles de notre âme. Jamais homme n'aurait osé imposer à lui-même et à ses frères un tel commandement, et Dieu lui-même ne l'aurait pas donné aux Israélites s'il n'avait pas prévu qu'il saurait se faire aimer par-dessus toutes choses en livrant son Fils même à la mort pour notre rédemption.

Au reste, l'avenir et un avenir peu éloigné fournira l'éclatante démonstration de la divine origine de la législation mosaïque. Aujourd'hui on s'étonne de voir un peuple, réduit à l'état d'atomes et disséminé par tout le monde, rester fidèle à un Dieu qui semble l'avoir rejeté, à un culte pour lequel il n'a plus de prêtres ni de temple, à des observances qui sont comme impossibles dans son contact journalier avec les étrangers. Mais lorsqu'on le verra (dans cinquante ou soixante ans) rentrer dans sa patrie, s'y convertir en masse à Jésus-Christ et devenir le centre et le cœur de l'Eglise, alors on comprendra pourquoi il s'est perpétué dans des circonstances où tout autre peuple aurait mille fois péri ; alors on reconnaîtra

qu'il ne fallait rien moins que les miracles de l'Exode et du Sinaï pour produire un effet aussi surnaturel; alors on confessera que pour façonner une race de nature idolâtre comme toute autre et faire d'elle l'objet d'une élection éternelle, ce n'était pas trop d'un thaumaturge tel que Moïse.

Puis vinrent trente-six ans sans le moindre événement surnaturel.. Je ne parle pas de la nuée du sanctuaire, ni de la manne quotidienne sans laquelle le peuple serait mort de faim dans le désert.

Pendant les deux dernières années du séjour du peuple au désert et de la vie de Moïse, Dieu reparaît pour bénir et pour châlier. Moïse meurt, Josué lui succède. Dieu parle souvent à Josué et fait les plus éclatants miracles pour « l'élever à la vue de tout Israël*; » mais il ne lui confère point comme il l'avait fait à Moïse, la puissance de commander d'un mot à la nature. Le miracle de Gabaon est comme un accident dans sa vie. (pag. 174-.)

Après avoir donné aux Hébreux la loi mosaïque et les avoir établis à main forte dans la terre promise',

' Jos. m, 7.

* Notons la nécessité des deux grands miracles du passage du Jourdain et de la prise de Jéricho. Le^ Israélites, qui ne possédaient aucun engin de guerre, devaient passer le fleuve et ne pas laisser derrière eux à l'ennemi une ville forte, la clef de toute !a Judée. Il fallait donc que Dieu ou leur bâtit un pont sur le Jour-

Dieu rentre dans Tobscurité comme il l'avait fait envers leurs ancêtres en Egypte. Aux promesses faites à la foi des patriarches il avait ajouté les institutions religieuses et temporelles qui feraient de la postérité d'Abraham une nation bien ordonnée. C'est à elle à s'approprier ces lois et à les mettre à exécution. Les interventions miraculeuses de Dieu cessent, sa providence journalière reprend son cours. Infidèles à leur Dieu et roi, les Hébreux sont vaincus par leurs voisins, asservis, opprimés. Repentants, ils crient à Dieu, et un héros, qu'anime l'espritde l'Eternel, les délivre sans miracles, et les juge jusqu'à leur prochaine rechute dans l'idolâtrie. Aussi, lorsque l'ange de l'Elernel apparaît à Gédéon, celui-ci s'écrie : « Hélas! mon Seigneur, est-il possible que l'Eternel soit avec nous! et pourquoi donc toutes ces choses nous sont-elles arrivées ? Et où sont toutes ces merveilles que nos frères nous ont racontées, disant : L'Eternel ne nous a-t-il pas fait marcher hors d'Egypte? Car maintenant l'Elernel nous a abandonnés et nous a livrés entre les mains des Madianites*. » Plus lard encore, pendant l'enfance de Samuel, « la parole de l'Eternel était rare et les visions n'étaient pas communes*, n En effet, pendant les trois siècles qu'embrasse la période des Juges (c'est le temps qui s'est écoulé de

dain ou en suspendit le cours pendant quelques heures ; il fallait pareillement qu'il renversât devant son peuple les remparts de Jéricho.

• Juges \I, 13. — • Sam. !II, 1.

Lulber jusqu'à nous) l'ange de l'Eternel n'est apparu qu'une fois au peuple à Bokim, qu'à Gédéon et qu'à Manoah, et il n'est fait mention que d'un prophète anonyme et de la prophétesse Débora'. La foi se manifestait d'ailleurs pendant cet âge héroïque par des exploits guerriers et non par des psaumes, et l'âme était trop occupée à se plier sous le joug de la loi nouvelle pour en comprendre le sens spirituel et en goûter les grâces intérieures.

La période de la jeunesse finit comme celle de l'enfance par une longue et dure captivité. Le peuple, de plus en plus rebelle et idolâtre, est l'esclave des Philistins.

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