La maturité on les rois
Israël va pour la seconde fois périr et disparaître du rang des nations ; car sa force, c'est son Dieu, c'est le tabernacle, c'est le culte, et l'arche de l'alliance est tombée aux mains des Philistins. Aussi Dieu apparaît-il de nouveau et intervient-il pour sauver son peuple. Mais pourquoi le fait-il avec si peu d'éclat, et comment lui suffît-il de deux ou trois miracles pour épouvanter les Philistins et relever le courage des Hébreux? C'est que les uns et les autres n'avaient pas oublié ceux de l'Exode et du Sinaï; c'est surtout qu'Israël entrait dans son âge de raison et de vie spirituelle.
* Isch nabi VI, 8 ; Ischah n'hiah IV, 4.
Nous voici arrivés au temps de Samuel qui annonce cette ère nouvelle, et qui d'ailleurs fut comme Josué, le témoin et non l'auteur des exploits de son Dieu. Il fut non-seulement le restaurateur du culte et de la loi, mais le prophète qui en a saisi l'esprit et le but comme nul ne l'avait fait depuis Moïse, et quia formulé sa pensée dans ces mots à jamais mémorables : « L'obéissance vaut mieux que le sacriûccK » Il dégage ainsi des innombrables cérémonies de la loi le but que se proposait l'Eternel, et qui est le changement du cœur, la transformatien de l'âme, la sanctification de l'homme entier. Mais il n'est point isolé et comme étranger dans sa génération : nonseulement la nation tout entière, par un magnifique réveil religieux, a abjuré l'idolâtrie pour ne plus y retomber de fort longtemps*-, mais il s'est formé des écoles de^prophètes qui, saisis par une inspiration divine, chantent en des cantiques pleins d'onction et de verve les louanges de l'Eternel*. Ces hommes de Dieu ne se nomment plus comme leurs prédécesseurs de simples et passifs voyants : ils sont de vrais nabi, des lèvres desquelles jaillissent des flots de paroles saintes et sublimes.
David est le représentant et la grande gloire de cette époque des nabi, que j'apellerai celle des psalmistes. Le caractère distinctif de celte période, c'est l'inspiration sans révélation, comme celui des deux
* 1 Sam. XV, 22. — M Sam. VII, 2. — M Sam. X, 5 et 6, 10 à 13.
périodes des patriarches et des juges a été la révélation sans rinspiration. (pag. 161.) Passez en revue les psaumes de David, des enfants de Corée,. d'Asaph jusqu'à ceux de l'époque de Zorobabel et d'Esdras : vous en trouverez à peine deux ou trois qui soient prophéiiqHes au sens ordinaire du mot; mais tous jaillissent d'une âme pieuse, profondément émue, sur laquelle passe le souftle de l'esprit de Dieu. David est le Christophe Colomb de la vie spirituelle : il en a le premier intimement éprouvé et le premier chanté les saintes passions et les vastes perspectives, sans toutefois avoir pénétré très avant dans ce monde nouveau, qui n'a été réellement exploré que depuis Jésus-Christ par St. Pierre, St. Jean, St. Paul. David, en chantant ses souffrances, ses détresses, ses délivrances, sa reconnaissance, est emporté par l'iuspiralion à une hauteur où ses paroles ne peuvent plus s'entendre que du juste par excellence, du Messie. De même, en exallant la justice de Dieu qui secourt et fait triompher les justes tandis qu'elle renverse les méchants, il esquisse confusément le tableau de clôture de Thisloire. Mais ce sont là pour ainsi dire des prédictions involontaires et inconscientes, et nous pouvons dire que l'esprit d'Israël ne faisait encore que s'exercer chez les psalmistes à la grande prophétie, qui d'après la loi du progrès ne devait arriver que plus tard
Le recueil des Proverbes de Salomon est en une parfaite harmonie avec l'esprit général de notre pé-
riode des psaJmistes, où les âmes pieuses s'assimilent ce que les révélations antérieures ont appris de la justice et de Tamour de Dieu et du vrai but de la vie humaine.
Cependant, si l'inspiratien des sages et des psalmistes hébreux était habituellement de peu supérieure à celle de tout vrai israélite, Dieu révélait certains faits de Tavenir par une intervention toute surnaturelle aux prophètes qui vivaient à la cour de David, de Salomon et des rois de Juda, et à ceux qu'il envoyait de Juda dans le royaume des dix tri- 'bus. Les premiers n'étaient pas seulement les clairvoyants conseillers des souverains auxquels ils rappelaient les grands principes de la justice de Dieu ; mais Nathan prédisait à David la naissance d'un fils dont la royauté serait éternelle; Ahija, à Jéroboam son règne sur les dix tribus révoltées, et à la reine son épouse la mort de leur fils et la chute prochaine de leur dynastie'; Sémahia, à Roboam la prompte retraite de Sesac*; Jéhu, à Bahasa la ruine de sa dynastie^; Michée, à Achab la victoire des Syriens*; Jahaziel, à Josaphat la destruction extraordinaire des Ammonites, des Moabites et des Iduméens les uns par la main des autres; Elihézer, à ce même roi la destruction de sa flotte ^
C'est ainsi que la prophétie de détails, la prédic-
* 1 Rois XI , 29-39; XIV, 1-18. — * 2 Chron. XII , 5-8. » 1 Rois XVI , 7. - * â Chron. XVIII — • Idem XX.
tion d'événemenis particuliers et prochains, se développait parallèlement à l'inspiration des psalmistes qui formulaient les lois générales de la providence e\ les appliquaient en grand aux individus et aux peuples, aux temps présents et aux temps les plus reculés de l'avenir.
Comme l'esprit de Dieu trouvait un nombre croissant de justes aptes à recevoir ses inspirations et ses révélations, le miracle cesse presque complètement. Le long règne de David n'en compte que deux, l'un et l'autre de châtiments : celui de Huza et celui de l'ange frappant de mort le peuple après le dénombrement. Pendant les cent ans qui s'écoulent depuis l'avènement de Salomon jusqu'au ministère d'Elie, je n'en trouve pareillement que deux. Ils s'opposent l'un à l'autre et se complètent. Lors de la dédicace du temple de Jérusalem, Dieu remplit sa maison d'une nuée qui était sa gloire*, comme il avait rempli de sa gloire et couvert d'une nuée le tabernacle au déserta Puis, au jour et à l'heure où Jéroboam consacrait à Béthel l'autel qu'il prétendait opposer au temple de l'Eternel, un prophète de Juda, arrivant à l'improviste, lui annonce la ruine de ce culte par un roi du nom de Josias ; et l'autel se fend, la cendre se répand dans l'air, et la main que Jéroboam étend contre l'homme de Dieu, devient sèche'. Je ne range pas au nombre des miracles ostensibles les
' 1 Rois VIII, 10-12. — * Ex. XL, 34. — » 1 Rois XIII, 1-6.
deux apparitions dont Dieu honora de nuit, en songe, Salomon, le prince de la paix, le type du Messie'.
Le déclin de Vâge des rois . ou Elie et les grands prophètes.
Avec Elie et Achab commence une nouvelle époque dans rhisloire du surnaturel. La syrienne Jésabel a introduit dans Ephraïm le culte de Bahal et fait périr les prophètes de l'Eternel. Les dix tribus ont abandonné leur faux culte du vrai Dieu pour le culte des faux dieux; elles ont atteint le dernier degré de la rébellion et de Terreur: Dieu doit les châtier. Mais il ne punit son peuple élu qu'avec mesure, et s'il se révèle à la nation par Elie comme le Dieu de la justice, Elisée révélera sa miséricorde aux âmes pieuses perdues dans la foule impie.
Bahal à Samarie défie Jéhova à Jérusalem et se rit de son rival, dont il extermine tous les témoins. La situation a quelque analogie avec celle des Hébreux en Egypte où leur Dieu était comme en lutte avec Pharaon. Jéhova investit Elie de la puissance de faire des miracles que nul n'avait possédée depuis Moïse, et sur le Carmel le Dieu d'Elie provoque au combat Bahal et ses quatre cents prêtres. Scène sublime, duel de Dieux, qui n'a pas son pendant dans l'histoire de l'humanité entière. Mais Bahal vaincu
• Idem m, 4-15; IX, 1-9.
en présence de tout le peuple, Bahal dont les prêtres viennent d'être mis à mort, n'en règne pas moins au palais d'Achab; Elie s'enfuit au désert du Sinaï, et la nation est vouée à la destruction.
Le disciple d'Elie, Elisée, renonce à travailler à la conversion de la nation et borne son activité à celle des individus, qu'il édifie dans des conventicules *. Les miracles qu'il opère en leur faveur, ont déjà le caractère de ceux de Jésus-Christ, auxquels ils préludent huit cents ans à l'avance. Le vrai Israël, celui selon l'esprit, se détache ainsi de l'Israël selon la chair, et la foi personnelle ne tardera pas à engager une lutte sainte avec la foi hypocrite des masses.
Dieu par les miracles d'Elisée a créé dans son royaume visible une église invisible. Selon la loi de ses interventions historiques, il rentre dans Tombre, et réglise nouvelle marche par la foi dans la carrière qu'il vient de lui ouvrir.
Mais Israël est arrivé à ce temps delà vie des peuples où la raison sonde tous les grands problèmes de l'existence et juge avec indépendance les solutions qu'en donne la religion nationale. C'est l'âge des philosophes en Grèce et en Inde, c'est l'âge des grands prophètes en Judée. Dieu accorde à ses serviteurs d'élite à la fois l'inspiration des psalmistes et les révélations détaillées des Nathan et des Ahija; la vue lucide des grandes lois de l'histoire et la vraie
< 2 Sam. IV, 23.
connaissance des événements particuliers. Ils embrassent d'un regard toutes les destinées de Thumanité. D'ailleurs, ils ne se bornent plus à donner des conseils aux rois ou à glorifier dans leurs cantiques le Dieu de leur délivrance: la compassion pour les souffrances et les dangers de leur peuple remplit leur cœur; ils se vouent tout entiers à son service. Pénétrant d'un œil divinement éclairé tous ses défauts, ses vices, ses crimes, et voyant non moins clairement Tunique remède à sa maladie mortelle, ils sont infatigables à le censurer, à le menacer, à l'exciter au bien. Leur charité est le reflet de l'amour même de Dieu pour son peuple. Plusieurs d'eux meurent martyrs de leur zèle, et sont d'admirables types du Messie, à la fois l'intercesseur et ia victime de son peuple', (pag. 162.)
Je pourrais vous montrer notre Dieu du progrès illuminant de plus en plus l'avenir aux yeux de ses prophètes depuis Joël par Amos, Osée et Michée à Esaïe et depuis Esaïe par Habacuc, Jérémie et Sophonie à Ezéchiel et Daniel, à Zacharie et Malachie. Mais je ne dois pas m'attarder dans notre rapide voyage à travers les siècles, et je ne veux que jeter avec vous un regard sur les stations que la promesse du Messie a franchies depuis le paradis. Le Messie naîtra pour Adam d'une femme, pour Noë d'une femme
« Les trois miracles du règne d'Ezéchias nous rappellent que Dieu est un Dieu souverainement libre, qui fait ce qu'il lui plaît et qui n'est point l'esclave de ses lois.
issue de Sem, pour Abraham de sa propre postérité, pour Israël de la tribu de Juda, pour Naltian de la famille de David. Parmi les prophètes à visions Michée le voit naître à Bethléhem, Esaïe mourir pour les péchés du monde, ressusciter et s'entourer d'une innombrable famille, Jérémie et Ezéchiel fonder une alliance nouvelle que caractérisera l'effusion du Saint-Esprit, Daniel apparaître soixante et dix semaines après la reconstruction de Jérusalem, Zacharie entrer dans Sion comme un roi de paix sur un ânon et être trahi pour trente pièces d'argent, Malachie avoir pour précurseur un nouvel Elie. Et que de traits ne devrions-nous pas ajouter à ce tableau, si nous voulions parler du règne final du Messie sur Israël restauré et sur toutes les nations de la terre I
Malgré les infatigables efforts des prophètes, Juda avait, comme Ephraïm, couru à sa ruine, et le troisième âge se termina comme les deux précédents par une captivité, celle de Babylone. La nation était de nouveau anéantie : elle n'avait plus ni temple, ni palais, ni patrie.
L'humanité entrait alors dans son ère nouvelle des monarchies universelles. Jéhova semblait vaincu par les dieux païens qui avaient détruit le royaume de Dieu et qui remettaient à leurs favoris le sceptre de la terre. Mais ces nations païennes devaient un
jour se prosterner devant Jéhova, et leur future conversion fut préfigurée par celle de Nébucadnésar, « lion ailé auquel il fut donné un cœur d'homme *. » Ce cœur lui fut donné de Dieu par l'intermédiaire de Daniel, et la dynastie royale des Chaldéens fut plus d'une fois témoin de miracles, de signes et de prophéties qui lui rendaient sensible la suprême puissance de Jéhova. Mais dans l'histoire des monarchies universelles comme dans celle des Hébreux, le surnaturel cesse avec le temps de fondation.