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ÉTAT PRÉSENT DES ESPRITS

mes entrés depuis vingt ans dans une époque semblable. J'en appelle aux souvenirs de ceux d'entre vous, messieurs, qui sont nés comme moi vers les commencements du siècle. Ce qui passionnait les esprits dans notre jeunesse, c'étaient les grands intérêts du monde intellectuel et politique; c'étaient les luttes de principes entre les libéraux et les conservateurs, entre les classiques et les romantiques, entre les sensualistes de l'école de Condillac et les spiritualistesde l'école écossaise. Mais déjà vers 1830 surgit l'athéisme des saints simoniens, qui ouvrit la carrière à celui de tous les autres socialistes, leurs successeurs, et au positivisme d'Aug. Comte. Puis, à dater de 1848 le niveau de l'esprit public a sensiblement baissé: les nobles partis politiques qui combattaient pour des idées, font de plus en plus place à des factions que mènent quelques ambitieux; la gloire littéraire est assurée aux romanciers les plus immoraux, aux philosophes les plus incrédules, et la poursuite des richesses est devenue la grande passion de la présente génération. Les évêques français s'épouvantent de ce paganisme qui déborde sur la société actuelle, de ces autels qu'on relève dans le fond des cœurs à Vénus et Mammon. Dans notre Suisse romande elle-même, M. Urbain Olivier tient un langage tout pareil:

« A Arpel la plupart des gens continuent à vivre comme s'il n'y avait rien après l'existence terrestre. On pourrait croira que beaucoup d'entr'eux n'ont

pas d'âme, mais seulement un corps dont ils doivent satisfaire tous les instincts. Au reste, hélas ! c'est la tendance universelle de notre époque. Un irrésistible courant pousse les hommes vers la matière. On ne vit qu'une fois, disent ceux qui se considèrent comme les plus intelligents. >>

Dans des temps comme les nôtres le matérialisme scientifique sort de sa ténébreuse retraite où il avait sommeillé pendant de longs siècles, oublié de tous, et étend au loin ses ravages dans la société humaine. Il a pour sapeur le déisme, qui abat devant lui les fortes croyances, mais dont il récompense bientôt les services en le jetant à terre et lui passant sur le corps. Il reste ainsi seul maître du champ de bataille. Toutefois il ne tarde pas à y périr à son tour;

car IL EST LA GRANGRÈNE QUI RÉVÈLE LA POURRITURE

INTÉRIEURE DU CORPS SOCIAL. L'histoire entière de l'humanité le démontre à mon sens avec la dernière évidence, et c'est là la conviction que j'espère vous faire partager dans notre prochain entretien. Mais avant d'ouvrir les annales des nations, nous voulons ce soir soumettre directement les thèses et les hypothèses du matérialisme à l'examen delà raison.

§ 1. La méthode \

« Il D'y a de vraiment réel que ce qui est l'objet des sens, que le sensible. Aussi le vrai, le réel, le sensible sont un. Il n'y a d'évident que le sensible; le doute et les disputes ne cessent qu'au point où le sensible commence. » Feuerbach.

« Toute proposition non démontrée expérimentalement ne mérite que le dédain. »

Le bon sens trouve cette méthode admirable. N'est-il pas évident que rien n'est certain que ce qui se voit, et que l'invisible, l'impalpable ou n'existe pas ou ne se peut connaître?

Mais détiez-vous, messieurs, des apparences et ne confondez pas le grossier et aveugle bon sens avec le sens commun. Celui-ci se refuse à juger ce qu'il ne connaît pas, et s'adresse à la raison qui examine, observe, réfléchit et qui ne prononce son verdict qu'avec modestie. Le bon sens au contraire est un étourneau qui décide de tout sur la première vue et tranche du profond penseur. « Que peut-il exister par delà les sens? rien, rien; tenons-nous en à ce que nous voyons. Laissons aux philosophes leurs abstractions et leurs rêveries où Ton ne comprend rien. L'âme

* Voyez l'ouvrage de M. Caro cité plus haut.

naîl, grandit et meurt avec le corps : rien de plus clair. On la dit immortelle : qui est revenu de l'autre monde pour nous l'apprendre 1 La religion est une invention des prêtres et une antiquaille. Le christianisme est absurde. La Trinité? mais trois ne font pas un, et un ne fait pas trois. La rédemption ? ce Dieu-là est une Moloc. Les miracles? il ne s'en fait pas aujourd'hui, donc il ne s'en est jamais fait. » — Mais le bon sens avait jusquesà Copernic affirmé que la terre est immobile, et jugé l'opinion contraire indigne d'un instant d'examen I

Oh! que la sainte science de l'astronomie a rendu à l'homme d'inapréciables services ! C'est elle seule qui, en le plaçant en face des espaces et des temps indéfinis , lui fait entrevoir la vraie grandeur de Dieu, et admettre la pleine réahté de ce que la raison ne peut comprendre. Mais c'est elle surtout qui par le système solaire réduit au silence le présomptueux bon sens. Elle le flagelle sur les épaules, elle le soufflette sur les deux joues. Elle lui prouve que ses yeux l'ont trompé, que les apparences l'ont mené perdre, que le système qu'il s'était construit avec ses cycles et ses épicycles, avec ses mobiles et ses cieux cristalins, n'est qu'une vaine chimère, et qu'il faut, pour saisir la vérité, lâcher l'ombre des apparences et affronter l'absurde. En sortant de l'école de l'astronomie, le bon sens ne sera plus tenté de traiter l'évangile de folie, les mystères chrétiens de rêveries, les miracles de fables, la religion de duperie, l'immorta-

lité de chimère et la mélhode expérimentale de source unique de la vérilé. Il aura enfin appris à ne plus se repaître du brou des noix et à briser les coquilles pour se nourrir des grumeaux.

La méthode expérimentale est assurément la seule bonne pour l'étude du monde physique. En employant avec impartialité cette méthode, les naturalistes constatent qu'elle suppose l'hypothèse, et que l'hypothèse suppose à son tour chez l'homme une intelligence spontanée, vigoureuse, riche par elle-même d'idées générales, auxquelles correspond exactement le monde extérieur. Ils notent en outre les indices qui s'offrent à eux d'un plan de l'univers, d'une finalité reconnaissable surtout chez les êtres organiques, d'une idée directrice de l'évolution vitale, de « causes sourdes,» retentissement confus d'une activité créatrice. Mais ils ne franchissent pas les limites du monde physique et laissent à d'autres le soin d'explorer à l'aide de méthodes différentes de la leur le monde supersensible. On ne peut les dire ni spiritualistes et croyants, ni matérialistes et athées. Ils se bornent à fonder et développer les sciences positives.

Les matérialistes au contraire ont la prétention de trancher avec leur méthode d'expérimentation toutes les questions de la métaphysique. Qu'ils dédaignent les vérités qui ne se peuvent démontrer par les sens : c'est leur atTaire. Mais qu'ils prétendent que les choses spirituelles, si elles existent, doivent se connaître

par les sens, c'est absurde, el qu'ils affirment qu'elles n'existent pas parce que les sens ne les leur font pas voir, ouir, flairer, toucher et goûter, c'est une insulte au sens commun. Et de quelle légèreté ne font-ils pas preuve en niant sans autre examen toute la psychologie ! Nous croyons avoir par notre esprit la conscience de nous-mêmes et le souvenir de notre vie entière? Erreur, il n'existe en nous ni esprit ni sens intime ou psychologique. Nous croyons trouver dans notre conscience et dans notre raison certaines idées absolues du bien, du vrai, du beau? Erreur, il n'y a en nous pas d'autres idées que des sensations transformées. Nous croyons avec Platon sentir en nous des aspirations vers l'infini, avec tous les hommes éprouver un pressant besoin de Dieu? Erreur et démence! hallucination d'un cerveau ramolli ! Eu nous tout est chair, hors de nous tout est matière, et entre celte matière et la chair de notre cerveau les cinq sens sont les ponts par où toutes nos idées nous arrivent. Mais prend-on au moins la peine de discuter les méthodes spiritualistes, et d'en démontrer l'impossibité? On s'en garde bien; la tâche serait par trop difficile. On afQrme et tout est dit. Ace taux-là j'affirme que rien n'existe que ce que mes yeux me montrent, et je nie l'ouïe, les sons, l'acoustique, la musique, la parole, l'éloquence, la poésie. Cela serait stupide; mais ce ne Test pas moins que de nier le sens intime, le sens moral, la raison et la foi.

Ce qui fait la force de l'école de Feuerbach, c'est

l'éternité de la matière. 265

son audace. La hardiesse plaît aux foules ei elles ne distinguent pas de la présomption insolente la profonde conviction. Cette école se dit être la science incarnée, et elle est une poignée de naturalistes qui, violant toutes les règles de leur propre méthode, ont inventé la plus arbitraire de toutes les philosophies spéculatives et la plus romanesque de toutes les dogmatiques. C'est ce que nous allons vous prouver en commençant par leur dogme de l'élernilé de la matière.

§ 2. L'éternité de la matière et la négation de Dieu.

« La matière est éternelle. »

Qu'en savez-vous, vous qui n'avez que du dédain pour toute proposition qui ne se peut démontrer par voie d'expérimentation ? La matière actuelle a-t-elle pris une voix pour vous révéler son origine? Ou quelqu'un des vôtres est-il éternel pour vous rapporter ce qui existe ou n'existe pas de toute éternité ? Il vous plaît de croire que la matière n'a pas été créée. Mais que nous importent vos imaginations ? Il nous plaît à nous de croire que Dieu a créé toutes choses, et nous pouvons l'affirmer sans nous contredire, parce que nous admettons d'autres sources de vérités que les sens.

Vous afifirmez que les forces sont inhérentes à la matière.

« La force n'est pas un Dieu donnant l'impulsion ; elle n'est pas un être séparé de la substance matérielle des choses. C'est la propriété inséparable de la matière, qui lui est inhérente de toute éternité.

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