BUCHNER
i> La conscience de soi est une qualité conditionnée par la structure du cerveau. » (Czolbe.) — Elle n'est « elle-même qu'une qualité de la matière: des mouvements delà matière, unis dans les nerfs à des courants électriques, sont perçus dans le cerveau en qualité de sensation, et cette sensation est le sentiment de soi-même, la conscience. » (Moleschott.) — Elle est « une irritation des cellules ganglionaires et la dernière abstraction des fonctionscérébrales. «(Vogt.)
Dois-je poursuivre, messieurs? ou ces citations suffisent-elles pour vous convaincre des merveilleuses lumières que le matérialisme projette sur les phénomènes de notre vie soi-disant intellectuelle? Ne voyez-vous pas maintenant l'évidente analogie qui existe entre les images qui vous arrivent passivement du monde sensible, et vos réflexions, vos méditations , vos actes de libre volonté ? Ne reconnaissez-vous pas à cette heure , grâce à Moleschott, que la conscience de votre dignité morale est tout bêtement la sensation d'un courant électrique? Le travail de ce que vous appeliez votre esprit, ne vous^^ est-il pas suffisamment expliqué par l'admirable découverte que la pensée est l'urine de votre cerveau ? Les beautés de l'Iliade ou d'Athalie ne brillent-elles pas à vos yeux d'un jour tout nouveau depuis que vous savez que ces poèmes sont les sécrétions excrémenlielles de l'encéphale d'Homère et de Racine ?
NÉGATION DE l'aME. 287
Ne plaignez-vous pas profondément ces vieux Athéniens qui prenaient pour un divin enthousiasme la surabondance de phosphore dans la substance cérébrale de leurs poètes? Ne riez-vous pas à gorge déployée de ces imbéciles de juifs et de chrétiens vénérant comme d'infaillibles oracles les paroles de maniaques qui se disaient prophètes d'un dieu qui n'existe pas? Que si vous craignez que les sécrétions excrémentielles de votre cerveau ne s'accumulent dans la boîte osseuse de votre crâne au point de la briser, ne serez-vous pas vivement reconnaissants envers M. Buchner nous apprenant que le cerveau ne sécrète que des forces ? Une sécrétion de forces f n'est-ce pas là une de ces découvertes qui immortahsent leur homme? Essayons donc, messieurs, d'apprendre la langue des matérialistes et disons: sécrétion cérébrale très riche en phosphore pour idée sublime, succession de condensations cérébrales pour série de raisonnement, excitations cérébrales impétueuses pour éloquence passionnée, mouvement violent du cerveau pour volonté énergique, et sensation d'électricité cérébrale pour sentiment conscient du moi. Ne parlons plus d'animaux, car ce mot-là est l'adjectif d'âme, et plaçons dans le règne inanimal ou nerveux l'homme à la tête des cérébraux. Enfin, dressons un bûcher pour y brûler la Psychologie d'Aristote et ses innombrables filles; élevons sur leurs cendres une statue à la physiologie, et qu'elle foule sous ses pieds le monstre du spiritualisme sous la
figure d'un crétin où seront inscrits les noms de tous les grands génies de Thumanité.
Dois-je réellement, messieurs, vous démontrer que vous n'êtes pas des masses de chair sans âme, et que rhumanité entière ne se trompe pas en distinguant le corps et l'esprit? Hélas I il suffit que notre voisin nous affirme avec autorité que nous sommes dangereusement malades pour que nous doutions de notre santé, qui est parfaite, et appelions en toute hâte un médecin.
« Pas de pensée sans cerveau, donc le cerveau est la cause de la pensée. » La cause ou la condition ? le producteur ou l'instrument? Beethoven ne peut exécuter ses sonates sans un piano : il n'en résulte pas que le piano les invente et les joue tout seul.
Le fait est là incontestable : il y a une intime relation entre la pensée et le cerveau. Vous expliquez ce fait en faisant de la pensée, non une propriété de la matière primordiale, qui serait intelligente comme elle est lumineuse ou électrique, ni une qualité de toute matière organisée, car la plante ne pense pas, mais une qualité exceptionnelle de la matière organisée en un système nerveux. Un cerveau suffit selon vous pour expliquer tous les phénomènes de l'intelligence, du sentiment et de la volonté. L'âme est pour vous une hypothèse inutile.
Noire explication, à nous, repose sur le fait(pag. 268 et suiv.) de l'existence d'un Dieu pur esprit, qui pense, sent et veut sans organes, et qui a créé trois classes
NÉGATION DE L'aME. 289
d'êtres : les intelligences célestes, esprits sans corps, les astres, corps sans esprit, et Ttiomme, synthèse de Tesprit et du corps. L'esprit, à être intimement uni à la matière organisée, ne perd aucun de ses attributs, mais il est servi par des organes. Il ne lui est plus possible de se mouvoir qu'avec ses pieds, d'agir sur la nature qu'avec ses mains, de sentir, penser, vouloir qu'avec ses nerfs. Il ne connaît plus le monde extérieur qu'à travers sa chair et par l'intermédiaire de ses sens. Ses idées propres les plus spirituelles, les plus abstraites, les plus absolues, se revêtent toutes des vêtements aux brillantes couleurs que lui prête la nature. Il resterait même toujours endormi, inactif, comme mort, si les perceptions du dehors ne venaient l'éveiller et donner le branle à toutes ses facultés. Cette dépendance où l'esprit est de la matière, peut lui sembler assez humiliante : mais elle ne le dépouille de rien et n'est que temporaire. Il n'y a dans cette hypothèse rien qui implique contradiction ; elle s'impose bien plutôt nécessairement à tous les hommes partout et toujours, et ceux qui la nient, en sont obsédés. A peine Tont-ils chassée de leur cerveau qu'elle y rentre à leur insu et se rit de leurs négations.
Mais, poursuivent les matérialistes, votre âme prétendue naît et grandit avec le corps. Elle est la simple harmonie de nos organes matériels.
Cette croissance de l'âme, répondrons-nous, est la
conséquence nécessaire de la nature même de l'homme. Conséquence étrange, nous en convenons, qui suppose la nature humaine résidant tout entière dans le germe humain et Fesprit y existant à l'état d'inconscience, d'inaction et de latence. Mais ce fait là est le dernier chiffre d'une série qui unit par plusieurs transitions la matière à l'esprit et qui explique leur hymen final. C'est déjà un spectacle singulier que celui des substances inorganiques à l'état liquide se disposant par une force inconnue en des cristaux d'une parfaite régularité. C'est chose admirable que ce gland où l'œil armé du microscope ne découvre rien, et qui pourtant contient tout un chêne. C'est le sujet d'un profond étonnement que cet œuf où gisent avec tous les organes de l'oiseau ses instincts et son intelligence. Mais c'est un insondable mystère que le germe humain qui se dérobe presque au microscope par sa petitesse et dans lequel pourtant vit déjà l'homme entier, l'homme avec ses affections désintéressées et ses sublimes instincts de dévouement, avec sa volonté énergique et son libre arbitre, avec ses idées absolument vraies, avec son imagination créatrice, son amour de Dieu et sa soif d'une sainteté et d'une félicité infinies. Il y a de l'infini, de l'absolu, du divin dans ce germe, car c'est par lui que l'humanité se perpétue d'une génération à l'autre, et l'homme n'est homme que par sa ressemblance avec Dieu. Quelle est la science impartiale qui, après Moïse, Platon et Jésus-Christ, niera la natuie quasi-divine de