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NEGATION DE L AME

l'homme, et quel serait le théologien assez aveugle pour Dier que cette nature quasi-divine soit tout entière renfermée dans ce point imperceptible à l'œiL incommensurable à la pensée? Les chiffres antérieurs de la série nous garantissent le sens et la valeur du dernier.

Nous acceptons donc en plein et sans la moindre réserve le fait de la croissance simultanée de l'âme et du corps, et ne voyons aucune raison d'en conclure la non-existence de Tâme.

Mais, ajoutent nos adversaires, l'âme décline avec le corps.

La croissance de Tâme est un phénomène universel, une loi sans exception. Le déclin de l'âme au contraire offre un nombre si immense d'exceptions que nous nions la loi ; ou du moins demandons-nous qu'on ouvre une enquête et qu'on fasse comparaître, entr'autres, Fontenelle mourant centenaire et disant que la vieillesse est un préjugé. Voltaire composant à soixante-six ans Tancrède, Sophocle et Eschyle de qui les chefs-d'œuvres sont de leur soixante-cinquième {Orestie) et soixante-quinzième années (OEdipe à Coloné), Thucydide travaillant à son Histoire à soixante seize ans, Socrate mourant dans la plénitude de son génie et de sa foi à soixante-dix ans, Platon à quatrevingt ans écrivant ses Loix. On voudra bien en outre ne pas appeler en témoignage les hommes qui se sont abrutis par le vice, et interroger spécialement

ceux qui par la pureté de leurs moeurs et la vivaci de leur foi, ont maintenu leur âme saine et vigou reuse.

;ité ^

On nous oppose rimbécillité, la folie et toutes les maladies du cerveau.

Mais les faits se tournent à peu près tous contre le matmalisme.

La folie a d'ordinaire une cause toute morale qui suppose nécessairement un être libre distinct du cerveau. Cette cause est l'orgueil, ou l'amour malheureux, ou la perte de personnes chéries, ou l'exaltation religieuse. Essayez donc d'écrire l'histoire de ces cas de démence avec les cinq sens pour source unique de nos pensées. Expliquez sans l'âme comment tel cerveau se dérange pour avoir perçu par l'oreille ces trois mots : « Votre fils est mort, « ou « Votre amant est marié ! » Faites-nous comprendre comment cette substance blanche ou grise qui n'est qu'un filtre à sensations, peut devenir malade parla peur d'un Dieu qui n'existe pas !

La médecine a sans doute constaté certains cas où la folie est accompagnée d'altérations dans le cerveau. Mais elles n'apparaissent d'ordinaire que dans la folie chronique, et l'on ne sait si elles en sont la cause primordiale ou le tardif et lent résultat.

D'ailleurs on cite des cas, non moins nombreux peui-Atre, où le cerveau était intact, et même quelques-uns où les plus grandes lésions n'avaient pas

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été annoncée» pendant la vie par la moindre anomalie dans ies tondions intellectuelles.

A notre tour nous attaquons le matérialisme et lui opposons avant tout la conscience de ce moL qui reste toujours le même, de la naissance à la mort, à travers toutes les phases du développement physique et moral et toutes les vicissitudes de la vie.

Cet être immuable est Tâme selon l'opinion universelle.

Quel est-il pour nos adversaires? L'homme est, comme tout être organisé, une simple machine ; son âme n'est que la résultante du jeu des organes, et vous prétendez que cette machine ait la conscience de son unité et une foi invincible en son immortalité! L'homme n'est que matière et la matière de son corps se renouvelle presque complètement, tous les mois ou tous les cinq ans peu importe. Dans ce fleuve qui coule toujours, qu'y a-t-il de permanent et d'immobile? et quand les rouages d'une montre auront été en cent ans remplacés vingt ou douze cents fois, comment les derniers garderont-ils le fidèle souvenir de tout ce qui est arrivé aux précédents, et imagineront-ils être les seuls qui aientjamais existé dans la boîte ? Comment ce qui change sans cesse a-t-il le sentiment de ne changer jamais, et comment expliquer une sensation de repos par un tourbillon perpétuel ? Les matérialistes reconnaissent bien que c'est là le côté faible du système. Quelques-uns es-

pèreiit découvrir le coin du cerveau qui sécrète la conscience du moi. D'autres, tels que Broussais et Yirchow, conviennent franchement que le moi ne se peut expliquer.

Le moi, c'est l'esprit même, son caractère dislinctif, son essence, et avec la matière seule on ne rendra jamais compte de la conscience du moi chez l'homme.

Poursuivons. Au-dessous de nous, les animaux ont d'admirables instincts qui se manifestent à l'instant de la naissance, antérieurement non-seulement à toute éducation et à toute expérience, mais à toute sensation quelconque. Le monde extérieur n'a pu exercer encore aucune influence sur ces êtres que vous dites des machines animées, et qui, n'ayant point d'âme, ne devraient apporter en naissant aucune faculté, aucun instinct. Mais déjà ils savent tout ce qu'ils sauront au terme de leur vie. Certains insectes prennent même les précautions les plus sages en faveur de leurs petits, de qui les mœurs différeront totalement de celles de leurs parents. Il y a là des prévisions, des instincts prophétiques, qu'il est absolument impossible d'expliquer par la sensation, et qui démontrent chez l'animal la présence d'une substance distincte de la chair.

L'homme a lui aussi ses instincts. Mais comme il est esprit et matière, l'intelligence consciente d'ellemême prévaut sur les impulsions irréfléchies, et ses

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instincts sont des facultés qui ont, de naissance, à l'état latent, leurs principes ou leurs axiomes, leurs lois et leur but. Nous avons la puissance d'aimer avant d'avoir éprouvé le premier sentiment d'amour, et ce sentiment peut aller jusqu'au dévouement et au sacrifice. Notre volonté est pareillement antérieure ;'i son premier acte, et elle porte en soi la règle inflexible du bien et du mal, que nous appliquons sans y réfléchir à tout ce que nous faisons et voyons faire. Nous avons en outre le sens inné du beau et du laid. Un ressort secret nous pousse à chercher en toutes choses l'idéal, Tinfini, l'abstrait, le divin, Dieu luimême. Enfin notre entendement applique à toutes nos pensées un certain nombre d'idées générales que Kant a résumées sous les quatre titres de quantité, de qualité, de relation et de modalité, et qui sont comme les moules où les sensations prennent leurs formes de pensées conscientes et précises. Nos trésors intérieurs resteraient sans doute enfouis dans le fond de notre âme si les sensations ne venaient pas les y chercher, et il est vrai de dire qu'il n'y a pas dans l'entendement de pensées qui n'aient été éveillées ou apportées parles sens ; mais l'entendement, l'esprit, l'âme est là qui précède et attend la sensation. C'est là ce que Locke et Kant ont mis hors de toute contestation, et Condillac lui-même, tout sensualiste qu'il était, distinguait le corps et l'âme. L'âme était pour lui une table rase où les sensations écrivaient des signes qui se transformaient en idées ; elle

était d'une complète passivité, n'ayant ni idées séminales, ni facultés ; mais enfin elle existait. Or Kant, le grand chimiste de la pensée, a constaté d'une manière irréfragable la présence de deux éléments distincts: les conceptions matrices et primitives deTentendement et les sensations. C'est là un fait acquis à la science, et il n'est pas permis aux matérialistes de n'en tenir aucun compte, et de l'écarter sans même prendre la peine de le réfuter. Leur comparaison du cerveau à un filtre ne supporte pas un instant l'examen. Si je verse une eau bourbeuse dans un filtre, elle en sortira clarifiée, ayant perdu ses impuretés, mais sans acquérir la moindre substance nouvelle. Le sang arrive au foie qui en écarte certains éléments et transforme les autres en bile. De même le cerveau recevrait par les cinq sens des perceptions qu'il métamorphoserait en idées ; mais il ne pourrait y avoir absolument rien dans l'idée qui ne fût déjà dans la sensation. Aujourd'hui pas un philosophe n'oserait soutenir une doctrine pareille : elle est en opposition trop évidente avec les faits constatés par l'observation.

L'attention est tout aussi inconciliable avec le dogme matérialiste du cerveau sans âme. Nous nous sentons parfaitement libres de faire ou ne pas faire attention aux choses qui nous entourent, de traverser distraits une contrée dont il ne nous restera presque aucun souvenir, ou d'en graver les moindres scènes dans notre mémoire en images ineff'açables, d'en-

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tendre un discours sans l'écouter ou de l'écouter si bien que nous ne l'oublierons de notre vie. Nous sommes libres de nous laisser emporter parce grand courant des idées involontaires, qui circule sans discontinuer dans noire esprit, ou de fixer opiniâtrement notre intelligence, notre réflexion sur une seule et même idée. Notre moi impose aux organes du cerveau sa volonté. Mais si rien ne nous paraît plus simple que cette action de notre âme et de notre volonté sur son organe, le cerveau, nous ne saurions jamais nous représenter cet organe s'imposant à tel moment donné la tâche de la réflexion et de l'attention. Autant vaudrait dire que le l'oie est libre d'augmenter et de diminuer la quantité de bile qu'il produit, ou qu'une montre accélère ou ralentit selon son caprice ses mouvements.

Plus inexplicable encore est dans l'hypothèse ma-térialiste la puissance d'invention et de création de l'esprit humain. Qu'on embrasse d'un regard le triple domaine des arts et métiers avec les innombrables prodiges de l'industrie ; de l'Etat avec le jeu si compliqué de .<es institutions, avec les merveilles des beaux-arts et avec l'immense édifice des sciences; de l'Eglise enfin avec ses œuvres si variées, si puissantes et si saintes. Puis, qu'on essaie de ramener tous ces faits à des sécrétions ou des condensations ou des mouvements du cerveau. Qu'on tente de passer de la substance de l'encéphale au dévouement d'un St. Paul, à l'éloquence d'un Bossuet ou d'un Démos-

thène, aux créations d'un Shakespeare ou d'un Homère, d'un Michel-Ange ou d'un Dante, aux spéculations d'un Aristole ou d'un Platon, aux vastes conceptions d'un Napoléon ou d'un Grégoire Vil, aux inventions d'un Stevenson ou d'un Palissy. L'abîoie est si large et si profond que les matérialistes ne peuvent qu'en détourner les regards et n'en jamais parler. Mais surtout qu'on étudie attentivement le phénomène de la découverte dans l'étude de la nature t La nature est régie par certaines lois cachées qui se dérobent de siècle en siècle à notre connaissance; mais notre esprit qui pressent ces lois et qui est fait pour les comprendre, les cherche sans se lasser. Il les trouve enfin, et à l'instant où s'opère le contact entre la vérité extérieure et notre passion de vérité, l'esprit est saisi d'une joie intime qui certes ne provient nas d'une désoxydation du cerveau. « C'est, dit Gœlhe, une révélation qui fait pressentir à l'homme sa ressemblance avec la Divinité; c'est une synthèse du monde et de l'esprit qui nous donne la plus délicieuse assurance de l'éternelle harmonie de l'être. »

Mais rien peut-être ne prouve mieux l'existence de l'âme humaine et son activité spontanée que la vie de John Mitchel, aveugle, sourd et muet de naissance*. Dans l'hypothèse matérialiste il aurait dû être plongé dans la plus profonde apathie, car la vue ni

* Né dans la Grande-Bretagne eu 1795. ï)'a{tiès Schubert GesrJikhte der Seele.

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Touïe n'apportant aucune perception à son cerveau, il aurait dû n'avoir que fort peu d'idées et passer sa vie étendu dans un coin sans bouger. Il éprouvait au contraire un besoin extrêmement vif de connaître la maison entière et ses environs, de se rendre compte du but des outils qui lui tombaient sous la main, et d'inventer des signes pour communiquer aux autres ses pensées. La distinction du mien et du tien lui était familière , il témoignait du regret de ses fautes, était très sensible à tout témoignage d'affection, et se mettait à genoux auprès d'un lit de mort.

Si la vie intellectuelle de l'homme est inintelligible sans l'existence d'une âme distincte du corps, sa vie morale démontre que l'âme peut se trouver en guerre avec le corps, et qu'ici encore les matérialistes se mettent par leurs affirmations sans preuve en contradiction ouverte avec les faits les mieux constatés.

Ecoulons d'abord leurs assertions:

9 Une volonté libre, un acte de volonté qui serait indépendant de la somme des influences qui déterminent l'homme à chaque instant et qui imposent des bornes même au plus puissant, n'existe pas. » (Buchner.)

« La liberté n'est que la nécessité renfermée au dedans de nous-mêmes. Il n'y a aucune différence entre un homme qu'on jette par la fenêtre, et un homme qui s'y jette lui-même, sinon que l'impulsion

qui agit sur le premier, vient du dehors, et que Timpulsion qui détermine la chûie du second, vient de l'intérieur de sa propre machine. » (d'Holbach.)

« Le péché ne consiste non à vouloir mal faire, mais à ne pas agir conformément à la nature. Discours et style, essais et raisonnements, bienfaits et crimes, courage, faiblesse et trahison, tout n'est que phénomènes physiques, tout est en relation directe avec des causes nécessaires comme c'est le cas de la révolution de la terre autour du soleil. » (Mole-

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