SCHOTT
« Tous les actes humains sont des actes fatals de la substance cérébrale ; le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre. » (Taine.)
« L'analyse ne trouve dans la conscience, dans cet auguste instinct et cette voix immortelle, qu'un mécanisme très simple, qu'elle démonte comme un ressort. (Taine.)
« La matière est la base de toute force spirituelle, de toute grandeur humaine. » (Buchner.)
« La matière gouverne l'homme. » (Moleschott.)
« L'homme est la somme de ses parents et de sa nourrice, des mœurs et du temps, de l'air et du climat, du son et de la lumière, de la nourriture et du vêtement. Sa volonté, qui est la conséquence nécessaire de toutes ces causes, est liée à une loi physique comme la planète à son orbite, comme la plante au sol. » (Moleschott.)
Cette négation de la liberté de l'homme et de sa
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responsabilité est la conséquence nécessaire (ie la négation de Tâme. et nullement le résultat d'une élude scientifique et impartiale de la vie morale. Une étude pareille démontrerait bien au contraire la réalité du devoir, de la conscience, de la joie d'une bonne action et du remords.
Ainsi Socrate est la gloire et la couronne du monde païen parce qu'il avait su mieux que tout autre ou seul entre tous tenir ses convoitises, ses passions, sa cbair, sous l'empire de son esprit et de sa raison. Platon attelle au char de l'âme deux coursiers, l'un blanc, l'autre noir, dont les vrais noms sont la chair et l'esprit, et Arislote compare l'union de l'âme et du corps au supplice que des pirates étrusques infligeaient à leurs victimes dont ils tuaient les unes et liaient étroitement les cadavres aux corps vivants des autres. Jésus-Christ a prononcé cette sentence qui est devenue proverbiale ; <« L'esprit est prompt, mais la chair est faible, » sentence que les matérialistes seraient dans l'absolue impossibibté de traduire dans leur langue. Voici enfin dix-huit siècles que des millions d'hommes de toutes langues et de toutes conditions reconnaissent traits pour traits leur propre histoire dans la page oîi St. Paul nous décrit la guerre intestine de sa chair et de sa raison. Dois-je vous rappeler le cantique que cette lutte a inspirée à Racine :
Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !
Je trouve deux homme* en moi :
L'un veut que, plein d'amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle ; L'autre, à tes volontés rebelle, Se révolte contre ta loi.
Ce sont là, messieurs, des faits intérieurs tout aussi positifs que ceux de rëleclricité ou de la sécrétion, et que la science doit expliquer en en recherchant la cause. Or cette cause doit nécessairement être double: carie même foie ne peut dans le même homme sécréter deux biles contraires et l'homme se sentir heureux ou malheureux selon que l'une des biles prévaut sur l'autre et la domine.
Savez-vous d'ailleurs à quelles puérilités aboutit le matérialisme? A expliquer la vertu et le vice par la quantité et la nature des aliments. Ainsi Caïn, les frères de Joseph, la femme de Potiphar,Coré, Hacan et Absalon, Judas Ischariot et Ananias, Tibère et Néron, gens mal nourris ; Abel, Joseph, Moïse, Josuë, Jésus-Christ et ses apôtres, Titus et Antonin, gens bien nourris ; David bien nourri dans le désert, mal nourri au temps de son adultère et de nouveau bien nourri le jour où il écrivit le psaume LI«!
Au-dessus de la vie morale est la vie religieuse qui est tellement inconciliable avec le dogme de l'homme-matière, qu'elle ne peut être pour le maté- | rialiste que démence, extravagance, excès de phosphore*.
1 Toute religion est absurdité, — a deux pivots, l'ignorance et
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Mais le fait est là universel et humanitaire, paient, incontestable: l'homme est dans son intime essence un être religieux, et il n'est pas permis de voir une maladie accidentelle dans ce qui constitue la nature même d'un être.
Quelle maladie ne serait pas la religion chez l'homme sans âme des matérialistes ! Il a pour père un singe, pour mère une guenon , et il s'imagine avoir été créé â l'image d'un être infini qui n'existe pas! Il doit tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, à la matière qui est au-dessous de lui, et il cherche de son cœur et de ses yeux dans les profondeurs de l'espace élhéré son auteur et son bienfaiteur qui n'existe pas. Il lui serait si aisé de n'aimer que luimême qui est tout chair, et que la matière qui l'a fait chair, et il forme son âme qui n'existe pas, à aimer de toutes ses forces et plus que lui-même un Dieu qui n'existe pas ! Tel qu'un, pauvre fou qui se croirait marié et qui adresserait des lettres deux fois, dix fois par jour à sa femme qu'il supposerait vivre en Amérique et qui n'existerait que dans son cerveau, il adresse constamment ses prières à Dieu qui n'existe pas ! Tel qu'un pêcheur qui tendrait ses filets au haut des airs pour y prendre des poissons, il est persuadé que par ses supplications il obtient les plus riches bénédictions d'un Dieu qui n'existe pas?
la peur, — est née chez les législateurs du désir de dominer, — est uue habitude machinale de l'enfance, — n'est que superstition. (D'Holbach.)
Quand il ngil contre sa conscience qui est un vain mot, il ajoute à ses remords qui sont la sécrétion d'un coin pourri de son cerveau, la terreur d'un Dieu de justice qui n'existe pas ! Il est même assez fou pour rêver qu'après sa mort son âme qui n'existe pas, sera selon ses œuvres éternellement heureuse ou malheureuse ! Issu de la terre et fait pour la terre, il s'obstine à croire qu'il est de Dieu, par Dieu, pour Dieu, et il n'y a point de Dieu I Peut-on rien imaginer de plus fou que l'homme et de plus triste ou de plus risible que le sort de l'homme?
Et se dire que tous les hommes sont atteints de celte maladie religieuse ! Je dis tous parce que les athées eux-mêmes ont une peine prodigieuse à s'en guérir et à n'y pas retomber. On prétend même qu'ils n'y réussissent jamais complètement, que l'idée de Dieu les hante comme un affreux fantôme, et qu'ils ne la nient avçc tant de fracas que pour étouffer leurs doutes involontaires. Mais nous ne sommes pas juges de ce qui se passe dans leurs cœurs, et nous connaissons mieux les hommes de génie qui depuis les temps primitifs jusqu'à ce jour font la gloire de cette pauvre race humaine assez stupide pour adorer et servir Dieu. On devrait croire qu'eux du moins ont découvert et proclamé la sublime sagesse et la sainte vérité de l'athéisme. Hélas ! messieurs, j'en suis désolé pour les matérialistes; mais il n'est pas un génie de premier ordre qui n'ait cru en Dieu et les athées les plus illustres des siècles pas-
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ses (je ne parle pas de ceux, du temps présent et de l'avenir), ont (ous été des astres d'une très petite grandeur. Ainsi nous savons par David qu'en Judée il y avait de son temps des atliées; mais la posiérité n"a gardé la mémoire d'aucun d'eux , tandis que les sécrétions cérébrales du Roi prophète, ses psaumes sont après trois mille ans traduits dans deux cents langues et chantés d'un bout de la terre à l'autre. Ainsi Moïse, dont les sécrétions cérébrales ont été consignées dans le Pentateuque et qui a créé le seul des peuples que rien ne peut faire périr, était un imbécile qui prétendait très sérieusement avoir fait des miracles et avoir conversé avec un Dieu qui n'existe pas. En Grèce, passez en revue tous les poètes, tous les artistes, tous les historiens , tous les orateurs, tous les grands hommes d'Etat, même tous les philosophes. En connaissez-vous un seul qui ait été matérialiste, sauf Démocrite et Epicure? et encore ne rétaient-ils pas et croyaient-ils aux dieux. Passez à Rome : vous y trouverez, je le veux bien, un nombreux troupeau de pourceaux d'Eplcure, mais dans cette foule il n"esl qu'un nom connu, Lucrèce, et encore croyait-il aux dieux. Voilà toute la part, et quelle part ! que le matérialisme peut réclamer de toutes les gloires de l'antiquité. Le monde chrétien tout entier ne lui abandonne, avant les saturnales de la chair sous Louis XV, que Hobbes, l'illustre avocat de la tyrannie. Lalande abjura ouvertement son incrédulité à Lyon vers la fin de sa vie, et sur son lit
de mort, Laplace entrevoyait d'autres clartés que celles des astres.
Mais comment la matière, notre mère unique, at-elle commis l'absurde bévue de produire une race qui croit tout entière en un Dieu de néant? D'ordinaire elle n'est pas si maladroite. Voyez comme elle a bien calculé les angles de cristallisation des minéraux, le tronc, les racines et les brancbes des végétaux, les organes si complexes et si délicats des animaux. Voyez surtout comme elle a donné à chaque animal des instincts proportionnés à sa constitution physique. Le coq a des désirs d'oiseau de basse-cour et non d'aigle; le lièvre n'éprouve aucune velléité d'être un lion et le gorille dans ses forêts n'aspire aucunement à devenir poëte, avocat ou empereur. Pourquoi donc l'homme seul ne veut-il, ne peut-il se tenir dans les limites de son espèce? pourquoi veut-il se dépasser lui-même et tend-il à l'infini? Quand les besoins de son corps sont très aisément appaisés, pourquoi ceux de son âme sont-ils insatiables et s'il n'a pas d'âme, pourquoi ceux de son cerveau ne sont-ils faciles à satisfaire comme ceux de son estomac? Pourquoi, depuis les temps de l'Ecclésiaste jusqu'aux nôtres, « l'œil n'est-t-il jamais rassasié de voir, ni l'oreille d'ouïr, » ni l'intelligence de connaître et la raison de scruter? Pourquoi la conscience poursuitelle une sainteté et le cœur une félicité inaccessibles ? Pourquoi surtout, Dieu n'existant pas, l'homme se fatigue-t-il à le chercher et se tourmente-t-il à le
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craindre? Pourquoi ne se résigne-t-ii pas à crever comme son chien et son chat, et ne consent-il pas à être son propre maître et son Dieu ? En un mot, quand la nature, en visant à former \p minéral, la plante, l'animal, met infailliblement la balle dans le blanc, comment se fait-ii qu'avec l'homme elle n'y réussisse jamais? Car enfin, tous les hommes, sauf les athées, seraient des êtres manques, puisque, n'étant que chair et n'asant personne au-dessus d'eux, ils se comportent comme des êtres doués d'une âme immortelle et soumis à la Divinité. Je mets les matérialistes au défi de rendre compte de la contradictien absolue que présentent la condition parfaite de tous les animaux, et la condition absurde de l"homme qui devrait être pourtant le plus parfait d'eux tous.
L'homme ri'est homme que par sa vie religieuse. C'est sa foi en Dieu qui seule le distingue absolument des animaux.
Par son corps, il n'est que le premier d'entre eux. En obéissant à l'ordre divin : Croissez et multipliez, il perpétue son espèce comme le font tous les êtres vivants qui l'entourent, et son cerveau le relie très étroitement aux singes anthropomorphes. Je vous ferai seulement remarquer, avec Bossuet', que plus les cerveaux sont semblables, plus les âmes sont différentes, puisque les œuvres des singes ressemblent si peu à celles des hommes.
' Voyez ma brochure L'homme et le singe, 1863. Pag. 68.
Du corps nous élevante l'âme, nous dirons, si l'on veut, que Tliomme ne diffère de l'aninaal que de quantité, que l'un a un maximum d'instinct et un minimum d'intelligence , l'autre au contraire un maximum d'intelligence et un minimum d'instinct, Chez les bêtes se découvrent les rudiments de nos affections et de nos passions, de l'attention et de la réflexion, de l'imagination (dans leurs rêves), du langage, de la libre volonté (dans leurs jeux), et même, chez les animaux domestiques, ainsi que le prétend M. Agassiz, du sens moral ou de la conscience. Mais de ces facultés enveloppées et germinales à leur plein épanouissement dans l'homme, la différence de quantité est telle qu'on serait tenté de la prendre pour une différence de qualité. Quelle distance de l'intelligence d'un singe qui ne sait qu'imiter servilement l'homme, à celle d'un Leibnitz ou d'un Napoléon, ou du chant du rossignol aux chants d'un Homère !
Cette immense supériorité provient de l'esprit qui a été donné à Tliomme seul et qui le fait diffénT autant de l'animal que l'animal diffère de la plante. L'esprit ou la raison est ce qu'il y a dans l'âme d'apparenté à Dieu: la faculté de l'infini; laspiration à l'infini, qui est la source d'une perfectibilité indéfinie, et l'amour de l'Être infini ou la religion.
La raison est le sens, l'instinct de l'absolu. Ne In confondons pas avec fintelligence. Celle-ci nous sert à résoudre tous les problèmes de la vie terrestre, à
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faire noire fortune, à bien gouverner notre maison, à exécuter nos travaux manuels, à perfectionner l'industrie, à recueillir les faits scientifiques. Mais c'est la raison qui nous fournit les premiers principes de tous nos raisonnements et nos grandes vhps d'ensemble sur la nature et sur l'homme; c'est elle qui nous fait connaître les vérités absolues qui sont les mêmes aux cieux que sur la terre, pour Dieu que pour ses créatures; c'est par elle que nous aspirons à l'inilni. Celle faculté est propre à l'homme quoiqu'en puissent dire les matérialistes.
Chose étrange 1 nous sommes des êtres infirmes, chétifs, limités par tous les bouts, et nous poursuivons une vérilé infinie dans les sciences, dans les arts une beau lé idéale et infinie, une sainteté infinie dans notre vie pratique, une infinie félicité par tout notre être. Il y a en nous comme un ressort qui ne nous donne pas de repos, et nous pousse sans cesse en avani et en haut. De là les progrès incessants de l'esprit humain, tandis que chaque espèce d'animal reste identiquement la même de siècles en siècles. Deuxième différence radicale entre l'animal el l'homme, de laquelle les matérialistes ne disent moi parce qu'elle renverse toute leur dogmatique.
La troisième différence, qui découle de la prt^mière, c'est la religion. Jamais personne n'a prétendu avoir observé nos bœufs et nos chevaux se réunir à notre exemple pour la prière, le gorille célébrer son culte domestique, le tigre rendre grâces
à Dieu de sa force et les serpents siffler un cantique à l'Eternel, Il n'est au contraire aucun peuple, quelque abruti même qu'il soit par la misère, qui n'ait un mol pour Dieu, et chez toutes les nations civilisées, les temples et les chapelles , les autels, les statues, les symboles attestent la place immense que ia pensée de la Divinité occupe dans les coeurs. La religion est donc un fait humanitaire, et l'homme est un être religieux qui forme à lui seul un règne à part.
La religion, l'aspiration à Tintini, la possession d'idées absolument vraies, qui sont le triple caractère de notre raison, donnent à notre âme une valeur que ne peuvent avoir celles des animaux, et la rendent immortelle. L'être qui porte en soi l'image de Dieu, qui aime Dieu, qui tend à Dieu, l'être dont la raison est apparentée à celle de son Créateur, l'être qui est esprit, ne peut périr avec le corps qu'il habile. Il doit un jour reposer dans la possession de ce bien suprême qu'il ne peut trouver ici- bas et sans lequel il ne peut être heureux.
Nous voilà, messieurs, aux antipodes du matérialisme, mais au cœur même de la vraie, universelle et permanente humanité. Nous contemplons et étudions l'homme dans sa totalité, avec son esprit, son âme et son corps. Les athées le décapitent.
Si les matérialistes réus«;issaient jamais à extirper la religion des cœurs, et s'ils convertissaient en