‹ Il nous reste à nous vaincreChapitre 3 sur 10 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Toute malhonnêteté vient en nous de la sottise humaine. L'intelliofence droite est la plus belle et la plus forte. Les mots ne lui en imposent point, et, par exemple, quand on lui parle de la souveraineté du peuple, elle sourit.

La souveraineté du peuple ne peut exister, parce qu'une cohue où chacun se heurte, se combat, se déchire, ne saurait se guider et savoir où elle va. Tout

au plus trouve-t-elle, dans cet instinct de conservation qui sert d'intelligence aux foules, la bonne volonté de se donner des chefs. Sa prétendue souveraineté se flatte alors de contrôler leurs actes. Ce contrôle, pour être réel, dépend des espèces et des personnes, des temps et des lieux. Mais une foule est incapable du discernement et de la promptitude indispensables. Quand elle s'aperçoit du mal, il est fait. En admettant donc qu'elle tienne de son illusion de souveraineté un droit de contrôle, c'est comme si elle n'avait rien K

I . On sait que la chimère de la souveraineté du peuple, teJle que l'Encyclopédie l'a conçue, s'inspire des souvenirs de la société antique et, spécialement, du gouvernement du peuple, à Athènes. Malheureusement, les mieux intentionnés des Encyclopédistes, (Jean-Jacques en tête. V. Mallet-Dupan et Taine), ne songèrent pas que rien n'était comparable, et qu'il était impossible de faire d'un citoyen français ce que fut un citoyen athénien. Pour s'en apercevoir, il suffisait de relire Aristote, qui a dit très justement que l'homme qui avait besoin de travailler pour vivre ne pouvait pas être citoyen, tant la fonction était absorbante. "

Un érudit sociologue, d'autant de conscience que de sagesse a, de nos jours, remis toute chose au

IL NOUS RESTE A NOUS VAINCRE 3l

En quoi et de quoi et de qui un peuple est-il souverain? Pour l'être de quelqu'un ou de quelque chose, il faudrait d'abord, qu'il le fût de lui-même. Et quelle est la foule capable de se gouverner?

Le peuple est un mineur ; il faut penser non contre lui, non avec lui, mais pour lui.

Qui peut penser pour le peuple ?

point, et publié d'admirables travaux qui sont autant de démentis probants aux assertions de l'Encyclopédie; c'est Fustel de Coulanges, que ceux qui se risquent à gouverner leurs semblables ne consulteront jamais sans fruit.

L'homme qui porte en soi les destinées de sa race, et la défend par l'observation des devoirs naturels.

Dix millions d'ignorances ne font pas un savoir, assure M. Taine, parlant politique. Mais un seul savoir vaut, du point de vue social. Il est à la portée de tous les braves gens, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent : c'est le savoir-bien-vivre, en conformité des vœux de la Nature, mère de la société.

Quoi de plus simple ? Rien ne change ici-bas dans le plan moral, puisque rien ne change dans le plan physique, et nous ne pouvons aller contre le deyoir de pro-

créer, d édifier un foyer, de servir une patrie, sans préparer notre propre ruine.

Bast ! Après nous la fin du monde.

Jouissons donc !... Jouir, certes ! Encore faut-il choisir. Les uns vont aux truffes, les autres aux délicatesses du cœur ; affaire d'éducation et de tempérament.

La faillite complète de nos illusions et de nos systèmes, en politique, ressort de notre incapacité de rendre le peuple moins grossier et plus heureux.

La corruption populaire naît 'de la cor-

ruption bourgeoise, qui naît de la. corruption aristocratique. Le mot est vieux :

« Un peuple, comme un poisson, se corrompt par la tète. »

Les révolutions ne sont que le furieux effort des masses, mues par l'instinct de conservation. Elles coupent les têtes qu'elles croient pourries. "

Souvent les innocents paient pour les coupables, et il convient qu'il en soit ainsi. C'est une grande preuve de l'existence d'une justice ailleurs que parmi les hommes.

Le progrès n'est point durable. Au fur et à mesure de la marche de la société sur la route des siècles, elle s'encombre de manières de voir et de sentir, qui n'ajoutent qu'à son malheur, car, à chaque pas, elle progresse vers l'abîme des vanités par le boursouflement de la personnalité humaine. Sort fatal, sort d'épreuve, d'autant plus lourd et plus redoutable qu'une race se persuade davantage de sa force et de sa grandeur.

Mais à quoi bon philosopher ? Le peuple souverain déteste les réflexions et les idées générales. Pauvre souverain ! Voilà ce que nous en avons fait : il est incapable de penser.

Puis-je être fier d'une souveraineté que je partage avec des fripons, des lâches et des imbéciles?

Un peuple qui s'en est remis au nombre, sans se soumettre à Tordre naturel, s'est asservi à l'ignorance, la sottise, la barbarie. Mais la nature ne saurait être aussi absurde, et détruit ce peuple fou et sacrilège.

Finis Galliae ! Frères, il faut mourir. Nos discours n'y feront rien: les phrases ne créent pas des enfants. Nous mour-

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rons donc ... Puis, nous renaîtrons, transformés. La Pologne, ingouvernable et divisée, fut dépecée vivante. De ce jour, elle vécut au tombeau, gardée par la foi et Tespérance. Elle a fini par ressusciter.

T^'avons-nous pas perdu la raison?

N'avons-nous pas perdu la raison ?

— Qui ?

— Vous, moi, nous tous, les dirigeants, les intellectuels, les producteurs, les commerçants, les fonctionnaires, les hommes publics.

Le catoblepas se dévorait lui-même.

Nous aussi nous nous dévorons. D'abord, les uns les autres^ par haine et jalousie ; puis jusque dans nos biens et notre avenir follement administrés, chacun ne voulant pas qu'un autre ait plus ou mieux que lui.

Meure la collectivité, mais que seul je prospère !

Cette odieuse envie qui est. au fond, toute la politique des partis dits avancés, s'excuse un peu de l'horrible égoïsme des partis dits réactionnaires.

Le jeune anarchiste qui tira sur M. Clemenceau porté par les circonstances au rang de Père de la Patrie, avait grandi à Creil. Son enfance s'infecta de la misère de Tune de ces ignobles masures où, dans ce coin riant de Tlle de France, vivent les ouvriers d'usine, environnés de châteaux et de chasses, et au milieu de gens fortunés qui les écrasent de leur luxe et de leur indifférence.

IL NOUS RESTE A NOUS VAlNCRn:

Qu'a-t-on fait pour le peuple ?

Nous, en tête, les intellectuels, qu'avonsnous fait ? Nous avons formé trois clans : les flatteurs, les oppresseurs, les amuseurs. Chacun de ces clans lui a fait du mal.

Au premier rang des flatteurs du peuple, considérons les officiels, les enseignants.

Le résultat de leurs conceptions est connu ;

L'école primaire nous a donné le maître révolutionnaire et athée; l'élève, ennemi de la famille, qu'il ne continue pas, quand, militant du désordre, il ne va point jusqu'à souhaiter la destruction de la patrie.

L'école secondaire nous a donné le pro-

fesseur, aigri parce que mal payé, soumis à la faveur politique, comme l'instituteur, mais moins enclin au rôle de valet électoral, formé et placé différemment, d'ailleurs, et bientôt si dégoûté de sa tâche, une des plus nobles qui soient cependant, que rUniversité en arrive à se demander où elle trouvera, demain, des occupants pour ses chaires de pauvretés. L'élève, nous le fûmes, nous savons quel vide affreux le collège ou le lycée firent en nous, et ce que nous serions devenus, si nous n'avions pas eu de mères.

Les Programmes... Ah! les Programmes! Ils furent, ils sont encore meurtriers, et d'une bêtise telle que Ton est porté à penser qu'une fatalité cruelle frappait d'aveuglement ceux qui les conçurent.

Aucune vue raisonnable sur la vie réelle, sur la destinée humaine, sur les condi-

lions de l'existence en société. Mais un chaos insane où la philosophie est ennemie de la morale, et le citoyen, étranger à l'homme.

Parmi les flatteurs du peuple, rangeons les écrivains et journalistes qui ont entassé utopies sur utopies, divagations sur divagations, pour trouver une clientèle, en excitant les passions populaires. « Il faut vivre et parvenir, » objectent-ils, ajoutant à voix basse : « Tous les moyens sont bons. »

Plus tard, parfois, ils se repentent.

Faites le compte de ceux qui mirent le feu à la maison et qui, à présent, veulent réteindre.

Trop tard, hélas ! trop tard !

Heureux les morts...

— Dans le devoir? Dans le sacrifice?

Oui; mais n'assurez pas que ceux qui moururent, rentes et repus, dans leur lit, la croix d'honneur au chevet, une nécrologie dans les feuilles, après avoir vécu de la misère et de l'ignorance du peuple, jouissent dans l'au-delà d'une quiétude parfaite.

Pour qu'il y ait des fils, des frères^ des filles, des sœurs, des mères, des êtres qui souffrent des fautes qu'ils n'ont pas commises, c'est que tout se tient, tout s'enchaîne le passé au présent, le présent à l'avenir, le visible à l'invisible. Aucune fuite, aucune absence ne sauve de l'éternelle justice qui

a établi l'ordre dans l'infini, et nous rend tous solidaires.

On étonnerait M. Barrés, M. Bourget, M. Bazin, M. Bordeaux, pour ne citer que ces quatre honnêtes gens, écrivains renommes, en les rangeant parmi les intellectuels, oppresseurs du peuple. Et pourtant, à bien regarder, on les voit toujours d'un même côté de la barricade : celui de l'ordre bourgeois. Certes, on ne les voudrait pas du côté du désordre anarchiste. Mais on les souhaiterait à la place des porteurs de flambeaux : Sur la barricade, pour apaiser les frères ennemis, au risque de se faire tuer.

M. Barres, M. Bourget, M. Bazin,

M. Bordeaux... Etonnante répétition de la lettre B. Eliphas-Lévi, qu'on a tort de ne plus connaître, eût demandé si elle prédispose à bien penser, et si elle incline, par surcroît, au détachement de soi-même et des faveurs d'ici-bas ?

Prenons V Ennemi des Lois, de M. Barrés. L'occasion était belle de plaider pour le peuple. Encore eût-il fallu aimer les hommes.

Prenons le Disciple de M- Bourget. La préface est un des morceaux que l'auteur a le plus travaillés. Elle prend allure de manifeste.

Dans le Disciple^ M. Bourget veut faire le procès de l'anarchie mtellectuelle et

du désordre social. Toute sa critique se ramène à ceci : « C'est la faute à Voltaire... »

Voltaire et TEncyclopédie furent des effets, non des causes. Ils surgirent d'une corruption théocratique et aristocratique. Elle engendrait des perturbateurs, accourus, pour une bonne part, de la grossière et envieuse Allemagne. De même, aujourd'hui, la corruption bourgeoise multiplie en France les éléments anarchiques, étrangers en majeure partie. C'est à elle qu'il faudrait s'en prendre.

M. Bazin et M. Bordeaux, prisonniers d'un genre et d'un milieu, ne vont pas, pour le peuple, de la pitié divine dont ils s'inspirent volontiers, jusqu'à ce goût de justice qui est dans rpj^vangiîe. Ils dînent à la table des" pharisiens, et non des pauvres, des estropiés, des aveugles,

des boiteux, oubliant Celui qui a dit : <( Aucun de ces hommes qui avaient été invités ne sera à mon festin. »

Les flatteurs du peuple sont des exploiteurs de sa misère et lui disent : a Révoltetoi ». Les oppresseurs sont des moralistes, gardiens de l'ordre bourgeois, et lui disent : « Reste sage ! ». Ceux-ci ont du talent, ceux-là de Tintrigue. Ils valent d'être combattus. A4aisles autres, les amuseurs, ceux qui n'ont que de bas petits vices et vivent en parasites de la saleté populaire, que faire contre eux? Leur œuvre va de l'articulet falot au cinéma infâme, en passant par le roman-feuilleton, à forme de veau bicéphale. Comment écraser les pygméés de ce pandœmonium ? Ils sont légion.

Pourquoi, de quelle façon sommes-nous tombés aussi bas ? On est pris de nausées, au café-concert et au cinématographe.

Tant de laideur et d'ignominie ne révoltent pas le peuple de Musset et de Molière. Ses regards auxquels s'offrent les plus beaux paysages, les plus beaux monuments, les plus beaux musées, se contentent de scènes grotesques où la vie est inlassablement caricaturée.

A quoi songent les meneurs ? Il en est de convaincus. Tant de hideurs dans les arts devraient les révolter. Ils seront bien avancés quand, de l'abrutissement du peuple, sera sortie la destruction de la société. Mais pensent-ils ? Ne sont-ils pas privés

de la faculté de raisonner ? A les lire, on le croirait.

Prenons M. Barbusse. La souffrance l'indigne. On ne saurait douter de sa sensibilité et de ses dons d'écrivain. Mais il écrit du fond d'une tranchée. Il ne découvre pas le vaste univers : encore moins le ciel. M. l^arbusse vit, la tète baissée sur la misère humaine. C'est une attitude.

Elle est pénible à conserver et ne nous apprend rien. Le procédé a fait son temps. La moindre idée vaudrait mieux. Ouvrons Balzac. D'une seule page jaillissent dix pensées fortes. J'arrive au bout d'un livre de M. Barbusse : Je n'ai appris qu'à être méchant.

Ah ! cette déchéance littéraire de la

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France, quelle amertume, et quelle annonce de la mort.

Jamais production plus forte ne marqua stérilité plus évidente. C'est fatal : nous ne créons plus socialement: nous ne (Créons plus littérairement. Sur terre, Tâme ne saurait se passer du corps.

Cherchez, depuis quarante ans, les types enfantés par le tlpéâtre ou le roman, et entrés dans la galerie des personnages caractéristiques du génie de notre race. Le seul Cyrano, ultime reflet de la flamme chevaleresque, paraît devoir survivre, comme pour éclairer le monument funéraire, dresse aux œuvres de son siècle.

Ci-erchez les mots-, les phrases passés en proverbe... Vous ne trouverez rien.

Considérez la Presse. On se sent environné de morts et de mourants. Les vieilles maisons s'affaissent. Pourront-elles se

relever? Combien peu de liberté véritable. Combien peu de passions fécondes. Les besoins dévorent tout.

Les producteurs, c'est-à-dire les industriels, les fabricants, et leurs financiers et hommes d'affaires, furent-ils plus conscients que les intellectuels de notre descente à l'abîme, et plus enclins à s'y op- ■•Doser ?

Encore moins.

Dénombrez les patrons capables de s'entendre pour réagir contre les erreurs et les abus du Pouvoir. Vous ne trouverez, cà et là, que des individualités éparses, impuissantes et vaincues.

Dénombrez, au contraire, les patrons

arrivés à s'accorder pour entrer en composition avec les Pouvoirs, ennemis de la chose publique, exportant les fonds nationaux à l'étranger, frappant de droits prohibitifs les matières premières indispensables, facilitant les concessions de mines à des Allemands plutôt qu'à des Français, vous en trouverez de solidement groupés et de visiblement florissants.

Ils se sont élevés sur les ruines de la Patrie.

L'intérêt personnel a tout primé dans le patronat, — sauf certaines exceptions devant lesquelles il faut s'incliner avec respect, — l'intérêt et la vanité.

On ne saura jamais le mal que le ruban rouge a fait à la fortune et à Fhonneur de la France.

Connaissez-vous, à Paris, un escalier tortueux que l'Industrie, le Commerce et TAgriculture ont gravi en rampant ? Il mène à un local malpropre où se trouve une « Salle des Fêtes, » — les fêtes de rintrigue et de la platitude humaines.

Dans cette salle, qui sert aussi de Temple au culte du Veau d'Or, enrubanné à la Foire aux Vanités, les fidèles ont érigé leur idole. Non le fils de la vache, mais le nourrisseur du veau. Il est là, en bronze, dominant l'estrade des rites. Il est répété en effigie photographique sur les murs.

On voit un faciès bouffi de gros homme, bon enfant, échappé d'un comptoir de marchand de vin ...

C'est le dieu qui décore.

Dans le désastre d'une corruption qui aboutit, en dépit d'une suite de prodiges et du secours de l'Univers, à une France exsangue et ruinée, sous les lauriers dont elle se pare pour entrer au cercueil, .on désespère de son relèvement à constater que nul individu, nulle collectivité n'accomplit un geste à la mesure des nécessités.

On dirait que nous sommes sortis de la guerre, épuisés, anéantis, et que, si nous trouvons encore quelque force, ce sera seulement pour abréger les affres de notre fin.

Des gestes, des actes, oui, voilà ce qui manque.

Ces financiers, ces industriels, ces trafi-

quants qui se sont enrichis formidablement^ qu'attendent-ils pour apporter sur l'autel de la Patrie la plus grosse part d'une fortune payée du sang et des larmes de la France ?

Considérez ceci qui est effroyable : la richesse française ignore la collectivité française. Mettons à part les charités ostentatoires du Figaro; les fondations de bonne compagnie, à l'Institut ; les générosités des personnes pieuses; où sont les grandes œuvres nationales et salutaires, établies et soutenues par la Finance, l'Industrie, le Commerce, l'Agriculture : les Facultés richement dotées, les Laboratoires supérieurement outillés, que sais-je ?

On -aimerait à voir les riches sociétés

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et les grandes compagnies rivaliser d'élans et de sacrifices. La plus noble est l'Académie française. Elle fait fort bien les phrases. Affecter Chantilly à une œuvre sociale serait encore plus utile. Ce n'est pas tout d'encourager la vertu chez les autres. Il faut en garder pour soi.

Ni les grands corps de l'Etat, ni les hommes publics, ni les fonctionnaires, ni les producteurs, ni les intellectuels, nul, dans l'abîme où nous nous débattons ne nous offre un moyen de salut. Où il faudrait des poutres de fer, on nous tend des fétus de paille. Où nous voudrions entendre rugir un lion, nous percevons des glapissements de chacals.

La résignation de la France en face de ses pertes et de ses ruines est quelque chose d'inouï. On ne sent même pas chez elle l'envie de rechercher les coupables

dont les crimes et les fautes préparèrent son épuisement et sa mort. Elle est comme envoûtée, comme insensible et insensée.

Telle Ophélie, elle flotte, inerte, sur le torrent qui va Tengloutir.

— Français, n'avons-nous pas perdu la raison? Et pourquoi l'avons-nous perdue? Parce que nous ne savons pas vivre dans la Nature et la Société, en observant les lois qui règlent Tordre naturel et l'ordre social.

Chimères, erreurs et fautes dont nous sommes victimes.

Peu d'hommes se retirent en eux-mêmes, pensent d'après leurs propres réflexions et se choisissent un chemin personnel. Presque tous se laissent porter par un courant d'idées ou de circonstances, s^ans se demander oii vont fatalement les influences auxquelles ils s'abandonnent : vers le bien ou le mal, les joies ou les peines, les récompenses ou les châtiments;, et à quoi les obligent les morts desquels ils sortent et les vivants sortis d'eux-mêmes.

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Nous sommes esclaves du a hasard » et du « présent », bien que le hasard et le présent ne soient que des conceptions de notre erreur. Car il n^est point de hasard, sans quoi les mondes se rencontreraient, et le présent n'est autre que le temps qui fuit, insaisissable.

Des règles immuables se perpétuent qui assurent aussi bien le cours des astres^ la sucession des jours, que les limites dans lesquelles nous pouvons nous mouvoir, comprendre et agir.

C'est une illusion de prétendre saisir

IL NOUS RE5TE A NOUS VAINCRE 6c

réternité, diviser Tindivisible, mesurer rimmesurable. Nous appartenons à ce qui est, fut et sera, non à la minute que nous croyons sentir passer. Il faudrait donc concevoir notre époque du point de vue de la pérennité des choses, et non de celui des faits occasionnels.

La Révolution dont nous pensons être sortis tout armés, comme Minerve naissant de Jupiter, n'est qu'un épisode de rhistoire de la race qui nous a engendrés. Il est déraisonnable de nous hypnotiser sur cet événement à l'exclusion de tant d'autres dont l'influence tient sa force cachée dans nos moelles, à Tinsu de nos ingratitudes et de nos égarements.

L'empreinte chrétienne, la noblesse che-

valeresque, caractéristiques nationales que nous héritons du passé, agissent sur nous plus fortement que l'illusion de liberté, d'égalité, de fraternité exaltée par les Encyclopédistes. Ici, l'action n'est que superficielle; là, elle est profonde. L'une a l'effet d'une aventure; les deux autres, d'une tradition. Latentes, celle-ci n'opèrent que mieux. La première se retrouve dans l'esprit fort qui se croit ennemi de la relimon et fait de l'athéisme en lanoragfe d'éo-lise: tels les Francs-Maçons si aisénient pontifes; la seconde refleurit en l'ouvrier qui s'intule anarchiste, et témoigne d'une fidélité de parole, d'une générosité de cœur, d'une passion d'équité où revivent les vertus du « Loyal Serviteur. »

Nous nous trompons sur la Révolution et sur ce que nous lui devons. Considérée en elle-même, elle n'est qu'une résultante

des circonstances d'époque et de milieu. Nous sommes dupes de la piperie des

mot?,

La Nature et la société ne connaissent pas de révolutions dans le sens que notre candeur imaofine, c'est-à-dire des bouleversements contraires aux lois établies.

Tout est dans Tordre, y compris le désordre.

La disparition d'un continent sous les flots, oi^-cent mille innocentes victimes offertes en holocauste au Moloch populaire, sont des faits d'une logique absolue. On peut même dire que Tabsolu ne se rencontre ici-bas que dans l'enchaînement des faits qui nous surprennent à l'extrême;

car plus ils sont au-dessus de notre compréhension, plus ils dépendent essentiellement de Tuniverselie raison et procèdent de sa perfection.

La Révolution ne fut point ce qu'un vain peuple pense : un prodige inouï. Ce fut une évolution normale, résultant d'événements antérieurs. Nous distinguons aujourd'hui, grâce au recul, l'origine de tout ce qui s'est réalisé. Les causes de la Révolution remontaient à plusieurs siècles, mais les déterminantes dataient seulement de Louis XIV, roi « très chrétien » qui, par ivresse d'orgueil, prétendit royaliser l'adultère, détruisant ainsi la famille et l'autorité. D'un tel crime, sans parler de la divinisation du Prince, groupant autour du trône, au détriment du pays, une noblesse qui désapprenait à résider, devait sortir un siècle de débauche et d'incré-

dulité, mère de la misère. On eut le xviii^ siècle.

La gloire militaire du « grand Roi » ne compense rien. On sait quels résultats ruineux elle eut finalement, et quel chemin de fautes et d'erreurs elle suivit.

Qu'on imagine Catinat jugeant son maître.

La gloire littéraire du a Grand Siècle» n'excuse pas Louis XIV. Il ne Ta pas faite, il en a profité. Il était encore enfant, lorsque Corneille laboura le champ où Racine devait moissonner; et Molière avait du génie avant que la Cour s'en fût aperçu; il s'était formé à travers les provinces.

La floraison des lettres, au temps de Louis XIV, tenait son germe de la Renaissance. Le fruit succédait à la fleur. De toute façon, le souverain fut le jardinier qui profite de la récolte. Il ne sut qu'épuiser le jardin, et;, après lui, Tancienne culture se trouva morte. Les herbes folles, les ronces, les lianes sortirent du sol. Il y en eut de luxuriantes, mais dans ce taillis rampaient des bêtes venimeuses. C'en était fait de l'ordre et de la paix. La France dépérissait, revenant à l'état sauvage. Plus de religion, donc, plus d'union ; plus de respect, donc, plus d'autorité ; plus de chevalerie, donc, plus de force militaire. Au lieu de ces trois mots : Foi, Amour, Sacrifice, qui sont des paroles de vie, prédominaient les formules creuses de T Encyclopédie. Elles aboutirent à la fameuse devise dont les assas-

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sins de la Terreur firent leurs délices : Liberté, Egalité, Fraternité ou la Mort.

Par quel sortilège avons-nous pu voir dans ces mots : Liberté, Egaliic, Fraternité ou la Mort, dont le dernier seul a un sens réel — c'est pourquoi n^us Tavons supprimé; il faisait peurî — ^ des paroles cabalistiques, propres à nous assurer la félicité sur terre ?

Il y a là un cas de folie natioriaîe ]:r.,-que aussi colossal que lu croynr.c,' des Germains en un Dieu allemand les chargeant de germaniser runivere !

Si, en premier lieu, la liberté tient tar; de place dans nos préoccupations verbales, c'est que nous n'avons aucune idé;

du danger des mots qui, par leur imprécision même, n'expriment rien que de fallacieux. Nous les accueillons avec enthousiasme et en espérons des prodiges.

« Liberté, liberté chérie... » Cela se chante dans la Marseillaise, et c'est pour nous, aujourd'hui, une découverte d'hier.

Avant la Révolution et Rouget de Tlsle on n'avait jamais entendu parler de liberté ici-bas ! Telle est l'opinion de beaucoup de braves gens. L'Egalité, la Fraternité leur semblent aussi des inventions modernes. Très peu s'avisent de penser que notre faiblesse et nos maux viennent de ces décevantes nouveautés déjà périmées au temps du déluge.

Où est rhomme auquel nous pouvons dire sans qu'il se fâche :

— Citoyen, tu veux être libre, égal et fraternel ! Or, tu n'es libre ni de naître, ni de vivre, ni de mourir ; rien de ce que tu vois, entends, sens, touches et comprends n'est égal entre soi ni à toi-même : le frère de ton sang sera tout à l'heure ton pire ennemi... Comment peux-tu garder cette devise insensée : Liberté, Egalité, Fraternité ? L'homme, dis-tu, se flatte d'être libre. Soit ! Mais libre de quoi ? De manger, de boire, de dormir, d'aimer? Voilà, n'est-ce pas, le principal. Et là, tout de de suite, aucune liberté. Le moindre e.xcès ruine le corps. Il ne vit que de règle et de retenue.

— Raison de plus pour que l'esprit soit libre!

— Mais l'esprit tient au corps ; le plus

petit mal le paralyse. Admettons quand même l'indépendance de Tesprit. Quelle liberté prétends-tu en retirer ?

— Liberté de penser, de parler et d'aofir.

— Penser quoi et à quoi ?

— Penser tout et à tout.

— Cela ne veut rien dire. Nul homme ne peut penser tout et à tout. La pensée de chacun dépend des conditions de temps, de lieu et d'origine.

Lliumanité, dans son ensemble, est ignorante et hors d'état de penser. Elle n'a que des instincts et non des raisons. C'est une bête. La foule n'est pas un être humain. L'homme ne devient homme que par l'effort individuel.

La chimère de la liberté de penser a fait naître la superstition de la libre-pensée, absurdité totale, car si chaque homme, dans son for intérieur, est libre d'essayer de tout concevoir, tout examiner, les différences d'intelligence, d'instruction, d'éducation, limitent sa liberté d'examen. Il n'y a donc pas de liberté de penser, puisqu'il y a limitation de la pensée.

Toute parole engage. Un homme se distingue des autres hommes par la sûreté de ses propos, Tautorité de ses déclarations. Sa parole vaut ce qu'il vaut, et puisqu'elle le lie et que les hommes se hent entre eux par des paroles, la liberté de parler ne saurait exister.

La liberté d'agir est irréelle. Chaque acte de Thomme se répercute sur son prochain. Nous nous tenons absolument les uns les autres, et les gens qui parlent de « vivre leur vie » ne savent ce qu'ils disent.

La chaîne des sauvegardes sociales se resserre d'elle-même autour de ceux qui entendent échapper aux obligations de la condition humaine.

Les seuls actes normaux sont ceux qui entrent dans l'ordre des lois sur lesquel-

les la société est établie. Toute anomalie se paie.

L'égalité n'est nulle part dans la création. Tout s'y trouve différencié et hiérarchisé par la diversité de matière, de volume, de poids, de force, d'intelligence. Les hommes naissent dissemblables.

Dans les castes où des similitudes d'origine et d'existence paraissent se produire, ces similitudes ne sont que des apparences. Pris en eux-mêmes, les êtres les plus apparentés n'ont, dans le fond, rien d'uniforme, malgré des identités de départ, de chemin et de but. Chacun, en fait, agit suivant un tempérament et un destin propres.

On parle d'Egalité ! Egalité devant quoi ? Devant la vie, la santé, la force, la beauté? Non, n'est-ce pas ? Devant la compréli^nsion, l'étude, le calcul, l'inspiration ? Non, n'est-ce pas ? Devant l'honneur, la vérité, la justice, la pitié ? Non, n'est-ce pas ? Alors ... L'Egalité devant la loi ? Quelle loi ? Celle que les hommes font et qu'ils appliquent ? Mais si l'Egalité n'est pas en eux, comment voulez-vous qu'elle soit dans leur loi ?

La Fraternité n'existe pas de frère à frère. Le même sang est corrompu par la haine. Les familles s'entre-déchirent, les humains se trompent, s'exploitent et s'oppriment les uns les autres. L'homme reste

le loup de Thomme. Les peuples demeurent enfermés dans l'armure de guerre.

Où est donc la Fraternité en ce monde ?

Un Régime anti-naturel ne peut être qu'anti-social.

Notre amour des chimères ne s'est pas borné à croire à la vertu des mots gravés en creux au fronton des édifices publics. Nous avons bâti sur le sable en faisant dépendre notre existence nationale du Régime que nous baptisons de Tépithète de parlementaire.

Parlementaire vient de parler, qui vient

de parole, qui vient de parabole : sentence. Les justes seuls savent penser et exprimer des sentences où Thomme reconnaît la loi suprême, cette mystérieuse loi innée en nous, et qui est le sens divin du tien et du mien, du vrai et du faux,, du bien et du mal.

Qu'ont de commun avec des justes, des politiciens arrivés, pour la plupart, par rintrigue, l'injure et le cabaret ? Et suffitil qu'ils se disent des politiques pour cesser d'être des Incompétents et moins encore ? Leur régime vit de mensonges et aboutit aux désillusions ; il est inapte à choisir entre le vice et la vertu ; il éloigne les bons et attire les méchants ; il fait peur aux sages et plaît aux fous ; il effraye ceux qui sont quelque chose, et séduit ceux qui ne sont rien ; au lieu de s'appuyer sur des forces, il s'écroule sur des faiblesses.

Si tout était amélioré par l'effet d'un suffrage conforme aux vues de la Nature, le Français découvrirait que le propre d'une démocratie séparée de Tordre naturel par le désordre politique est d'amener en place des gens qui ne devraient pas s'y trouver et qui n'ont réussi à s'emparer des emplois que par des moyens et des raisons où le mérite et le talent étaient des facteurs non seulement inutiles, mais nuisibles, parce qu'ils offensaient le peuple qui, abandonné aux appétits égoïstes d'un système de vote injuste et lâche, ne pouvait que manifester aveuglément sa volonté '.

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