‹ Il nous reste à nous vaincreChapitre 6 sur 10 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Ici s'affirme le rôle mystérieux du cœur. Mais comment expliquer le cœur? Muscle cardiaque. C'est bientôt dit. Que M. Homais s'en contente, cela se conçoit; il lui faut peu de chose. Cependant, à ces mots : «r mon pays, mon village, ma maison, » pourquoi suis-je saisi d'un émoi qui se manifeste par une sorte d'étreinte dont je sens Teffet physique là même où mon cœur bat ? Quand, chaque année, Tété me ramène aux lieux qui m'ont vu naître, l'allégresse rajeunit mon corps ; mon sang court plus vite, je me crois plus léger, mon cœur est en joie. Est-ce le « muscle » qui est joyeux ? N'est-ce pas, plutôt, ce qu'il contient? Qui, dans cette prison, est

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la vie et moi-même, et se réjouit sciemment de se retrouver au milieu des témoins du début ensoleillé de mon existence ?

Lorsque le bonheur emplit ma poitrine gonflée de l'air pur de ma province, n'estce pas mon âme, étincelle d'un foyer divin, qui, au fond de l'abri secret du cœur, est sensible aux impondérables d'où résultent les émotions et les sentiments qui nous lient au foyer paternel et à la terre natale ?

Heureux les enfants formés autour du foyer des ancêtres ?

Un peu de chacun de nos devanciers demeure dans les pierres, les planchers, les solives, qui vibrèrent au son de leur voix. La dalle usée devant la haute cheminée à manteau de la cuisine familiale est l'autel où se célèbre l'office quotidien de la transmutation de la matière en élément de vie, réconfort et récompense de notre labeur.

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Cette pierre creusée rappelle éloquemment les bonnes gens dont nous sommes issus et qui, avant nous, vécurent dans la maison qu'ils nous ont laissée, mangèrent, burent, parlèrent, aimèrent et haïrent, usant leurs jours au décor où nous usons les nôtres. La maison garde quelque chose d'eux, à quoi s'ajoute quelque chose de nous.

O beauté sainte des vieux foyers, tu es salutaire jusque dans les logis que nous impose, d'aventure, un sort inclément. Si nous sommes sensibles, même en passant, aux souvenirs et témoignages du passé, nous bénéficions toujours de la vertu éducative qui s'en dégage et agit sur notre destinée.

L'être formé dans une vieille maison pieusement conservée sera autrement ouvert à la vie que celui qui a grandi au milieu des banales bâtisses que la vanité ou

la spéculation improvisent et qui ne rappellent rien de la race et de Tâme françaises à leurs habitants français.

L'homme des villes croît dans le tumulte et la fièvre, accablé d'une succession ininterrompue d'impressions disparates. Sa sensibilité s'exacerbe, son équilibre physique et moral est compromis. Il sera nerveux et sceptique. Il semblera comprendre davantage et plus vite tout ce qui tient à la vie. Simple apparence. Emporté par le torrent social, il est comme un caillou brillant et arrondi au milieu d'autres cailloux plus ou moins semblables, et qu'une force, dont ils ne savent ni d'où elle vient ni où elle va, entraîne en les mêlant au hasard, les gros passant sur les petits.

Ces pauvres pierres aveugles, assourdies de leur propre tapage, se croient vivantes, agissantes et maîtresses de leur

destinée. Elles roulent dans Técume et le bruit, au gré de la puissance des eaux, et ne se rendent pas compte que le salut est sur la rive, dans la liberté du calme, hors du courant.

Tout être, qui ne se dégage pas du tumulte du siècle et de Texistence artificielle des cités, n'est pas dans la vérité de la vie, car il n'est pas dans l'ordre voulu pour l'homme par la Nature. Elle nous suggère de vivre libres au milieu des champs, des bois, des eaux, des monts, des plaines, et de nous répandre en espoirs et désirs d'idéal, à travers l'infini. Le sort, il est vrai, nous accable sous la loi d'airain : c( Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front! » Soit! mais pourquoi fuir le champ et courir à la ville où l'argent, obtenu non sans peine et moins sainement que par le travail du laboureur, paiera

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nos aliments ? N'est-ce pas agir en inconscients, éblouis et ingrats, oublieux des splendeurs naturelles? Nous courons aux lumières, aux bazars, aux plaisirs, et nous croyons être des citadins heureux, jusqu'au jour de lassitude où nous sentons que nous sommes dans l'erreur et le mensonge. La vérité est ailleurs. Elle parle en nous quand, au temps des moissons, nous essayons de nous ressaisir, de nous libérer et de revenir à la terre.

Je sais un village au flanc d'un coteau ; le toit de l'église affleure la crête. Du versant opposé, le clocher s'aperçoit, aigu et isolé, lançant sa flèche en plein ciel. Autour de l'église, vestige d'une abbaye romane que la foi des générations de fidèles a préservée de la destruction, se groupent des maisons rustiques et quelques habitations bourgeoises. Les unes et les

autres ont un air de famille, un air de sagesse et de quiétude. Le temps les revêt uniformément, suivant la saison, de chaleur et de soleil, de froidure et de pluie. Presque toutes ornent leur façade d'une vigne ou d'une glycine qui est, aux beaux jours, comme un sourire sur un visage. De loin, ce hameau n'est qu'un nid de verdure abrité des vents d'ouest ; nid de cigogne, car le clocher semble être le long bec d'une tête pointue, aux aguets, et le toit de réirlise lisfure les ailes de la mère autour de laquelle les petits se pressent en sûreté. De ce nid, la vue s'étend sur la forêt, la rivière, les champs et la plaine, et sur d'autres nids lointains où d'autres cigognes veillent en épiant le ciel. II est doux de respirer sur ce paisible sommet et de considérer l'œuvre de l'homme au milieu de l'œuvre de la Nature.

Souvent, Paris s'est déroulé à mes yeux,

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du haut d'un édifice ou de Montmartre.

J'ai frissonné devant le monstre aux écailles d'ardoise et de plomb. Dans sa fièvre perpétuelle, il soufîle la fumée du feu qui le dévore; il gronde en faisant un bruit infernal de chaînes secouées. Parfois, il déchire l'air d'une clameur de rut ou de colère. Jamais un cri de joie, mais bien, s'il est content, un lappement d'alcco!, un hoquet de brute satisfaite. J"ai compris comment meurent les civilisations et les peuples, victimes des gigantesques cités, véritables Léviathans, ennemis de la tranquille et saine Nature qu'ils semblent impunément souiller, jusqu'au jour où, dun plissement de son sol outragé, elle se venge et îes engloutit.

L'homme est créé pour naître et vivre au contact de la terre maternelle. Chacun devrait avoir sa part de soleil, d'arbres et

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d'eau. Malheur aux cités monstrueuses.

Elles ne sont pas un pays natal. Paris n'est pas un pays natal. Combien peuvent le désigner avec bonheur en disant :

« Voici la maison de mon père ! »

L'enfant qui naît et grandit à la ville n'est pas le frère de celui qui naît et grandit aux champs. A l'un et à Tautre, la Nature et la vie ne se révèlent pas de la même manière.

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