‹ Iles de l'AfriqueChapitre 14 sur 82 · ÉTENDUE ET TOPOGRAPHIE · texte numérisé non relu

ÉTENDUE ET TOPOGRAPHIE

Gerheh s'étend en longueur de l'ouest à Test; elle a dans ce sens vingt milles géographiques ; sa plus grande largeur du nord au sud, mesurée entre le château et l'extrémité de la

B ointe Tabilla, est à peu près semlalile; mais si Ton tait abstraction de la pointe, et qu'on ne considère

2ue le corps de File, on lui trouve une irgeur moyenne de douze milles. On peut évaluer sa superficie , avec assez d'exactitude, à cent soixante-quinze milles carrés géographiques.

S'il en faut croire des renseignements recueillis en 1826 par M. Charles Guys, consul général de France à Tunis, l'île serait entièrement plate et sans aucune élévation; toutefois, un ancien plan italien de Zerbi , reproduit à une échelle beaucoup moindre dans le Theatrum orbis terrarum du fameux Abraham Ortelz, figure des montagnes au centre de l'île ; et ce qui empêche de supposer que ce ne soit là un pur enjolivement du dessinateur (ces messieurs, comme on sait, prennent trop souvent des licences de cette esj)èce), c'est qu'une légende expresse déclare que ce sont des montagnes de marbre. Le président de Thou dit que ce ne sont que des collines.

La population a été évaluée à trente mille âmes,ou même, suivant M.Flachenacker, oui a fait dans l'île un séjour de plus d'une semaine à la fin de décembre 1839, à quarante-cinq mille âmes, dont six à sept mille nègres.

Elle est dispersée dans une infinité d'habitations isolées, bâties la plupart en terre, quelques-unes en briques, servant de demeure à autant de fade son voisinage (relatif) à l'égard du fort deGergys, sur le continent, avec lequel ont lieu , sans doute , les relations les plus fréqueutes de cette portion de l'île.

milles, et environnées des champs et des jardins qui leur fournissent une partie de leurs aliments. Aussi ne trouve-t-on qu'un très-petit nombre de hameaux et encore moins de villages : les cartes modernes , œuvre de quelques officiers chargés d'exécuter un simple relèvement hydrographique, se bornent à nous faire connaître les points qui jalonnent les contours de l'île; l'ancien plan italien que nous avons tout à l'heure mentionné, nous fournit de plus quelques indications :

c'est ainsi que nous pouvons essayer une nomenclature, très - imparfaite sans doute , des lieux où la population s'est agglomérée.

Au nord se trouve le chef-lieu, simplement appelé le Château ou la forteresse de Gerbeh , bâti en 1284 par les Catalans maîtres de l'Ile, ainsi qu'on le verra plus loin ; tout auprès se voit le Souq , ou marché couvert , autour duquel les habitations se sont ramassées en village. A quelques milles vers l'orient s'élève , sur la presqu'île qui abrite le port, une tour que l'ancien plan appelle Boraj el-Baqar ou la Tour des vaches : les hydrographes anglais inscrivent en cet endroit le nom de Garna askahy applicable peutêtre à une mosquée voisine. Un fort est encore indiqué au nord-est; puis, sur le cap Trigamas, l'ancien pian italien figure une position occupée avec le nom de Rochetla ou Petite-Roche(*), ensuite une autre appelée Moschita ou Mosquée, et une autre encore nommée Castelletto ou Petit-Château; après quoi vient enfin, à l'extrémité sudest, celle de Burgare : ces désignations paraissent correspondre respectivement à celles de Disdin, Menace , un Fart y et Château de Bûchai, qui, sur les cartes modernes s'échelonnent sur la face orientale de l'île; tout à côté du château de Bûchai elles inscrivent en outre Gama krah, qui est peut-être encore une mosquée. Sur la

(*) C'était, à ce qu'il parait, la principale aiguade : on la verra figurer plus d'une fois dans le récit des expéditions chrétiennes contre Gerbeh.

(ace méridionale , elles se bornent à donner le nom de Tabilla à la pointe la plus avancée , et à marquer l'emplacement de nombreuses poteries dans le voisinage : l'ancien plan italien D'oublié pas de figurer un village, avec le nom de Contera, aux abords du pont (Qantharah) qui réunissait l'île as continent. La face de l'ouest est cefle qui présente le plus grand nombre de positions à relever : ce sont , en allant du sud au nord, d'abord Agym (écrit Agira sur l'ancien plan italien), puis Sasouk, ensuite Schar, m peu plus loin Sydy Shmar, qui semble devoir être rétabli en Sydy Aqjmar et correspondre à Agimar de l'ancien plan; celui-ci offre ensuite /«, qui n'est point sur les cartes nouîfiles, tandis qu'on trouve, en revanche, dans ces dernières, M élit ah qui n'est pas indiqué dans le vieux document; enfin, la pointe nord-ouest est occupée par le château que l'ancien piffl appelle Torre di Val-Gnarnero et la carte anglaise Fort Galis, mais <pe les indigènes , au dire de Marmol , sommaient Gigri. Entre celui-ci et le d&cau principal , le même historien nous indique un point appelé Esdrum.

Dans l'intérieur de Me, l'ancien pian italien nous offre , rangés d'ouest en est, au nord des montagnes, les 'Otages de Canuzo, Zibibo, Zadaïca, et vers le sud-est, Torre di Teste, dont Je nom semblerait indiquer un monument analogue à la hideuse pyramide de crânes humains dont nous aurons , pins loin , à donner une description.

Natuik du bol, et 'ses productions.—Le solde Gerbeh est partout sablonneux et sec; aucun ruisseau, aucune rivière ne l'arrose ; les pluies y ait très-rares suivant les uns , trèsiboodantes suivant les autres ; ce qui peut être également vrai , sauf la distffletion des saisons ; et Ton ne s'y propre Peau nécessaire aux besoins Je la rie et à la culture, qu'au moyen de poits : encore est - elle en si petite quantité, que les habitants en sont tes- avares, et interdisent rigoureusement aux étrangers l'approche de ce trésor: «Si un voyageur», disait au ini-

8" livraison (Iles de l'Afbjque

lieu du douzième siècle, le schéryf Edrysy, « s'avise de s'y désaltérer, et qu'on s'en aperçoive , on le maltraite et on le chasse du pays. » Au commencement du dix-huitième siècle, les matelots du navire la Diligente de Marseille , frété par le père Phiiémon de la Motte dans un voyage entrepris pour la rédemption des captifs, ayant voulu aller faire de l'eau a la pointe orientale de l'île, y trouvèrent des gens qui en gardaient les approches , et qui les repoussèrent et les chargèrent à coups de bâton, ce qui les força de renoncer à leur dessein. Une quarantaine d'années après, le comte de Sandwich ne trouvait de même à Gerbeh que des gens faisant la sourde oreille à ses demandes d'eau douce et de provisions.

Placée dans de telles conditions, l'île semblait en quelque sorte condamnée à une éternelle stérilité; mais le travail de l'homme est parvenu à vaincre cette nature rebelle. Le morcellement extrême des propriétés, dû, soit au hasard, soit à un raisonnement fondé sur l'observation , a été on ne peut plus favorable à l'amélioration des terres , en permettant d'exécuter facilement, sur chacun des points de leur surface , les améliorations nécessaires pour les tirer de l'inertie où elles se trouvaient. Les céréales, toutefois , paraissent ne s'y être jamais développées avec succès, et le peu d'orge que l'on obtient exige des peines infinies pour arriver à maturité ; aussi le pain est-il toujours assez rare à Gerbeh. En compensation, l'olivier et le palmier, le caroubier, la vigne, le pêcher, l'abricotier, le grenadier, le figuier et l'amandier, qui demandent peu d'eau , et qui d'ailleurs sont plds facilement arrosables mje le ble et l'orge, y viennent' très-bien et donnent des fruits en abondance. Cependant les sécheresses prolongées et assez fréquentes diminuent singulièrement les produits de l'olivier; et, suivant les informations recueillies par M. Charles Guys , on ne compte guère qu'une bonne récolte sur dix années. Il en est de même du dattier ce qui fait dire

L'UNIVERS

au hhftggyEbn-el-Dyn qu'il ne vient pas de dattes à Gerbeh; assertion qu'il faut bien se garder de prendre au pied de la lettre v ainsi que nous le prou* vent les détails suivants consignés dans la notice spéciale de M. Charles Oujs sur l'île de Gerbeh : « Les dattiers, observe-t-il, sont de trois espèces ; Tune produit une datte plus petite que celle du Géryd , qui se sèche et se conserve; l'autre espèce donne un fruit d'une grosseur extraordinaire, qu'il faut manger aussitôt qu'il est cueilli, et que l'on dit très-bon, mais qui ne se conserve pas , parce qu'il a plus de jus; la troisième espèce produit une datte remarquable par sa forme : elle est verte, et ressemble à une grosse olive.»

Quant au lotos qui , dans les temps homériques, jouissait de propriétés si merveilleuses, et dont l'abondance à Gerbeh avait fait donner à cette fie le nom de LotophagUe, ou pays des mangeurs de lotos, M. Guys chercha vainement à en avoir des nouvelles :

« D'après toutes les informations que j'ai pu me procurer, dit-il, l'arbrisseau ou l'arbre indiqué par les anciens sous le nom de lotos, n'y existe plus, pas même le sidra des Arabes, que le docteur Shaw croit être le même , et qui est très- abondant au voisinage du Sahara. » D'un autre côté, les Lettres de Tripoli (œuvre féminine où Ton ne doit point s'attendre à trouver autant d'exactitude scientifique que d'intérêt descriptif) énoncent qu'il arrive de Gerbeh à Tripoli une quantité considérable de fruits, appelés kharroub par les Arabes, de la grosseur du haricot, de couleur jaune dans sa fraîcheur, et qui serait le lotos des anciens, à considérer l'antique lotos comme un jujubier auquel let Arabes donnent, en effet, comme le dit M. Guys, le nom âesirtr.

Le père Philémon de la Motte, dont nous avons un peu plus haut mentionné le voyage à Gerbeh en 1700, nous a laissé, de l'aspect que présentait alors la végétation de cette lie , une peinture avantageuse , et qui mérite que nous donnions ici quelques

fragments au moins de son récit* Ce bon religieux était parti, un matin du mois de juin, des sèches de Zouârah : « Mous arrivâmes le soir, dit-il, à l'Ile de Gerbeh, éloignée de soixante lieues de Tripoli , et frontière du royaume de Tunis, dont elle dépend. C'est une des Iles les plus basses de la Méditerranée; et ce qui est particulier, le flux et reflui y est très-sensible, surtout dans les pleines lunes. Comme nous fûmes obligés d'y séjourner, nous eûmes le plaisir d'en remarquer la beauté et Ja fécondité, qui est très-grande en toutes choses. On y voit des campagnes où croissent le blé, l'orge , etc. ; on y trouve des vignes cultivées, ce qui n'est pas ordinaire dans l'empire othoman ; il y avait déjà du verjus fort gros. La grande quantité de palmiers, d'oliviers, de figuiers, et d'autres arbres à fruit, y Tait partout un agréable couvert, qui rend cette fie une des plus délicieuses du monde. Les Maures s'empressaient de nous apporter des vivres, particulièrement des œufs, et des abricots qui étaient les seuls fruits mûrs dans ce temps-là : nous les trouvâmes excellents, et les amandes des noyaux beaucoup plus blanches et plus douces que les nôtres.

L'envie d'avoir de l'argent ou du tabac, dont ils croyaient que nous faisions trafic, leur causait cet empressement. Il n'y a point de ville dans cette fie : on y voit seulement du côté du ponant un port avec un château flanqué de tours à l'antique, et de peu de défense : il y en a une qui n'est bâtie que d'os de morts ; quelques-uns disent que ce sont des chrétiens maltais, d'autres que ce sont des Espagnols, qui autrefois étaieot maîtres de cette fie , et qui furent défaits par les infidèles en 1660. Du côté du sud , où nous mouillâmes, nous vîmes plusieurs maisons éloignées les unes des autres, avec de certains tombeaux ou mausolées, qu'en pays chrétien on prendrait pour des ermitages, et qui, paraissant au travers d'un grand nombre de palmiers et autres arbres, font une diversité assez agréable à la vue. »

« Nous voulûmes », dit un peu plus

TLES DE L'AFRIQUE.

1m le narrateur, «voir de plus près cette fie dont le premier aspect nous mit para si beau, et ayant mis pied i terre, notre pilote (qui était du pis} nous donna lieu de satisfaire pins assurément notre curiosité. Nous dmes auelques ruines, nous admirera !i tonte du terroir, auquel il ne auque que d'être un peu moins sec ; tt comme il nous vit curieux d'emporte quelques branches de palmier, prce qu'en ce lieu elles sont plus laies, et que nous nous y prenions assez mal en les cueillant, car elles sat années de pointes très-dures , il tftlat bien nous en épargner la peine tt ta douleur. Il nous fit aussi remarier la différence du palmier mâle et ûo palmier femelle, en ce que le palier mâle porte une fleur plate de la candeur et de la figure de la main, a peu près comme nos amaranthes Hâtes, mais blanches comme de la cage; tandis que le palmier femelle porte, sur un rameau plat, une espèce k grappe qui contient environ soixante faites branches ou rameaux, dont Aucune jette quantité de petites fleurs frfiges ou jaunes, dont se produisent te dattes. Il nous apprit aussi que, four rendre les dattes plus douces et pius grosses, ils prenaient une fleur do palmier mâle, et l'attachaient avec un fil dans une grappe de palmier femelle , nous disant que , sans cet artifice, ces fruits seraient amers et Bwnus. Mous vîmes toute la plaine.

remplie de beaux oliviers, et en quelle» endroits des chameaux qui fou- '»«* le blé. Le terroir est rempli de «s gros oignons qui poussent hors de tore, que Ton nomme sci Ile ; il y en avait ¥» pesaient quatre ou cinq livres. »

1* président de Thou observe que «s grenades de Gerbeh sont plus acife que celles qui croissent dans le midi de la France ; que les vignes donnent des raisins admirables de beauté; que les figues, les poires, les pommes, les Pnioes abondent; qu'il n'v a du reste Ppiflt de froment, et que les habitants vuent (forge (*), de lentilles, de pois,

0 L'édition française traduit par Hz le

de fèves, et d'autres légumes analogues. Quant au règne animal, tout ce que nous en savons nous vient de la même source. Les Gerbins, suivant de Thou, ont des chameaux et des ânes en grand nombre , mais peu de chevaux. Leurs chèvres ne ressemblent pas aux nôtres : elles ont de grandes oreilles, qui sont pour ainsi dire dentelées, et tirant sur le blanc. Ils n'ont d'autres troupeaux que ceux qu'on importe dans leur fie.

On y trouve des lièvres, et des caméléons de la grandeur de nos lézards.

Les habitants de Gerbeh.

Obiginb, aspect, vêtements bu noubb1tjjrb des habitants db gbbbbh. — La population de Gerbeh, suivant le rapport du schéryf Edrysy, est exclusivement berbère, et n'a d autre langue que le berber : c'est spécialement le dialecte schellouhh, ainsi nommé à Gerbeh, au rapport de M. Delà porte et de M. Flachenacker, aussi bien que dans les montagnes de Marok ; ce n'est pas que M. Delaporte, qui est passé dans cette île il y a un peu plus de quarante ans, et M. Flachenacker, qui l'a visitée l'année dernière, n'y aient trouvé aussi des gens parlant arabe ; mais cela tient uniquement à ce que l'île est soumise à une puissance arabe, et que la langue du maître, qui d'ailleurs est en même temps celle des côtes voisines avec lesquelles ont lieu toutes les relations commerciales, ne pouvait manquer de s'infiltrer au moins chez les habitants du chef-lieu et des ports.

Au dire du hhâggy Ebn-el-Dyn el- Aghouâthy, la population de Gerbeh est composée de plusieurs tribus distinctes , entre lesquelles il se borne à nommer celle tfjgym , occupant la partie occidentale de l'île, et ne parlant que le berber ; M. Delaporte énonce que le principal quartier, celui du chef-lieu sans doute (c'est-à-dire la

mot orywa du texte latin; mais le manque d'eau ne permet pas de supposer que Gerbeh ait des rizières, el nous savons d'ailleurs, par le témoignage de Léon el de Marmol, que la céréale cultivée dans le pays est l'orge.

partie du nord), est appelé Medyounaà, et nous retrouvons encore dans ce nom celui d'une tribu berbère bien connue, affiliée à celle de Dharysah.

Le fameux général catalan Raymond Montaner, qui commanda pendant sept ans à Gerbe h , et qui nous a laissé de curieux mémoires de sa vie politique et militaire, nous fait connaître, touchant les factions entre lesquelles se partageaient les tribus de l'île ,' des détails reproduits ensuite par le géographe historien Louis del Marmol, en sa Description de l'Afrique : nous y trouvons les noms de quatre tribus, savoir: d'uncôté les Moabiah, avec les Benli - Momrn et les Duyques qui leur sont affiliés , et d'un autre coté les Miscona (*) : au quatorzième siècle et dans les suivants , la rivalité de ces tribus troubla plus d'une fois la paix de l'île, et favorisa les entreprises de l'étranger; elles sont de race berbère, ajoute Marmol, et parlent un arabe corrompu. Leur teint est brun, moins foncé toutefois que chez les habitants de la côte voisine.

Voici la description que le président de Thou nous fait du costume des Gerbins de son temps : « Ils portent des bonnets de laine de couleur bleu turquin, enveloppés d'une toile blanche en forme de turban. Les hommes se couvrent de manteaux de laine qui ont une frange de soie en bas, et qu ils appellent barracans (**) , et portent une épée attachée à un baudrier. Sous ces manteaux ils sont tout nus; cependant les plus considérables ont un vêtement qui leur descend au-dessous du genou , et des chaussures à la n lanière des Maures. Les femmes ont aussi des manteaux qui couvrent leur tête et leur retombent en pointe sui

(*) Marmol les appelle Uled Modvia, Uled Mumin, Uled Dorques, et Uled Mistorta.

Nous ignorons jusqu'à quel pour», on peut se fier à ces noms : ii nous semble entrevoir que par ses Moabs Montaner désigne les Almohades , avec lesquels en effet se classent naturellement les Aoulêd-elrMownen ou Beny-cl-Moumen.

t (**) Plus exactement Baràqa f*y

les yeux ; mais elles ont toutes des habits'sous ces manteaux.

« Quant à leur nourriture , ajoute le grave historien , les plus pauvres vivent de farine d'orge mêlée avec de l'huile, de miel, de beurre, de dattes assaisonnées avec du vinaigre; ils mangent rarement de la viande; les riches ont de la farine de froment :

tous boivent de l'eau. Pour leur coucher, la terre leur suffît, à cause des excessives chaleurs. »

Religion. — Les habitants de Gerbeh sont musulmans, mais non orthodoxes , et la qualité de Gerbin est considérée dans les États barbaresques comme l'équivalent d'hérétique; tous les voyageurs sont d'accord sur ce point, mais ils diffèrent sur l'explication qu'ils en donnent. Abou-'Obayci de Cordoue se contente de les déclarer khouâregj, c'est-à-dire schismatiqucs ; Burckhardt dit qu'il en arrive au pèlerinage de la Mekke avec la caravane du Maghreb, mais qu'ils se tiennent à l'écart de leurs compagnons, et sont fortement soupçonnés d'être de la secte de 'Aly ; M. Delaporte énonce de même qu'à Tunis et a Tripoli on flétrit du nom de Gerbin ceux que l'on vent traiter de schismatiques , parce que les Gerbins sont de la secte de 'Aly. Cependant , le témoignage formel du hhaggy Ebn-el-Dyn vient contredire cette accusation contre les Gerbins de partager le schisme des 'Alydes ; son explication mérite d'être rapportée ici en entier : « Ils lisent le Qorân, dit-il, et les doctrines de leur foi sont semblables à celles que professent les Ouahabytes et les Beny-Mozâb; quelques-uns rejettent 'Aly ben-Aby-Thâleb. Ces dogmes sont observés par ces gens ; mais ils ne les professent pas publiquement , et les cachent plutôt :

ils ne prient point en commun avec la secle de Malek ; ils ont des mosquées à eux. »

Cette communauté de croyances avec les Ouahabytes d'Arabie nous donne lieu de citer encore l'exposition faite par Ebn-el-Dyn de la doctrine de ces derniers, en parlant de leur capitale Derâyeh : « Cette ville, dit-il , a

ks masquées : mais le peuple diffère, ra ses articles de foi , des habitants de b Helke, et ils n'ont point le même respect que ceux-ci pour le Prophète et ses compagnons ; ils professent ne reconnaître que Dieu seul. Ils ne prient point le Prophète et ne lisent point le Detyl-d-Khayrat ( Guide de la dévotion'; s'ils le trouvent en la possession de quelqu'un , ils battent l'individu et brûlent le livre; le tesbehh ou chapelet n'est point toléré ; s'il *t trouvé entre les mains de quelque personne , celle-ci est punie , traitée d'idolâtre, et exhortée a retourner à Dieu. » Voilà qui est en parfaite harmonie arec la profession de foi des Otiahabytes, telle qu'elle fut publiée à la Mekke en 1803, et que l'a fait aonaftre Burckhardt , qui en résume > merveille le caractère en disant que les Ouahabytes étaient les protestants, les puritains du mahométisme.

Mais ce que tous les historiens des Ctohabytes paraissent avoir ignoré, «•"est la date ancienne de la formation •le leor secte ; au moment où ils ont rofsstttué une puissance politique qui semblait promettre une vie nouvelle à etfte nationalité arabe, follement rêvée ailleurs, on s*est enquis de leur origine. Or, sans réfléchir que la tribu dominante portait tout entière le nom <f EKhiahab , on s'est persuadé nue le fondateur de la réforme était 'Aod-el- Ooabib, beau-père du fameux Se'oud , qui étendit sa domination sur presque toute l'Arabie. Mais elle avait unedate bien plus ancienne; déjà elle est indiquée en Afrique avant la fin du huitième siècle de notne ère (*) ; et , pour nous renfermer exclusivement dans la spécialité de notre sujet , elle existait à Gerbeh dès le temps d'Abou-'Obayd e:-Bekry, c'est-à-dire dans la seconde moitié *du onzième siècle ; car on ne peut guère douter que ce ne fût dès

'.'*) Ebo-Khaldbun dit expressément que 'lbd-ei-Ouahàb ben-Rostcm était un Onahab'tp, ainsi qu'on le peut voir dans PHis- •<urt de l'Afrique sous les Aghb'tytes , trahit*" et tarammenl annotée par M. Noël D^ Verger-.

lors la même secte , que Ton ne tarde pas à trouver, dès le milieu du siècle suivant , appelée par son nom dans la Géographie arabe du schéryf Edrysy, dont le passage mérite d'être rapporté ici dans son entier :

« Les habitants de cette tle (*) , écrit le noble géographe, sont des musulmans schismatiques de la secte dite el-Ouahabyeh ; ceux des forts et châteaux voisins appartiennent à la même secte. Ils pensent que leurs vêtements seraient souillés par le contact de ceux d'un étranger; ils ne lui prennent pas la main ; ils ne mangent pas avec lui, et le font manger séparément dans u> la vaisselle réservée à cet usage. Les hommes et les femmes se purifient tous les matins; ils font usage d'eau ou de sable pour leurs ablutions. Si un voyageur étranger s'avise de tirer de l'eau à leurs puits pour boire, et qu'ils s'en aperçoivent, ils le maltraitent, le chassent du pays, et mettent le puits à sec. Les vêtements des hommes impurs ne doivent pas être mis en contact avec ceux des nommes qui sont purs , et réciproquement. Ils sont néanmoins hospitaliers ; ils invitent les étrangers à des repas et les traitent bien; ils respectent les propriétés des personnes qui viennent se fixer chez eux , et sont justes à leur égard. »

Caractère moral.— Si l'on en pouvait croire les renseignements recueillis à Tunis nar M. Charles Guys, le caractère des nabitants de Gerbeh serait fort doux ; ils seraient accueillants et hospitaliers; et les voyageurs, ainsi que les capitaines de navires, se loueraient beaucoup de leurs procédés.

M. Félix Flachenacker* qui a passé quelques jours chez eux , à la fin de décembre 1839 , est disposé à les juger favorablement. Mais M. Delaporte les représente comme mal famés dans les États du voisinage, où le nom de Gerbin est presque une injure. Le

(*) Le passage de l'Kdrysy s'applique à la fois à Gerbeh et à Tîlc voisine de Zyrou , à laquelle nous consacrerons un article particulier dans la suite du urésent chapitre.

L'UNIVERS

père Philémon de la Motte dit que las plus abominables désordres y sont communs, sans qu'on se donne la peine de les cacher. Suivant le président de Thou , ils sont défiants , curieux, avides d'argent plus qu'on ne saurait croire , et sont adonnés à la débauche. Cependant l'adultère est puni de mort : si le mari, qui peut avoir au plus six ou sept femmes, en surprend quelqu'une dans le crime , il la tue en

Erésence de ses parents, ou la renvoie onteusement; ils portent , du reste , beaucoup de respect à leur cadi, mais plaident rarement, chacun s'occupant uniquement de son travail. Le schéryf Edrysy les dépeint comme enclins au mal; et Abou-'Obayd el-Békry les montre exerçant leurs brigandages sur terre et sur mer.

De ces traits divers il serait difficile de former un ensemble avantageux; car s'il leur est accordé quelques bonnes qualités, on voit que les mauvaises l'emportent à tel point , que leur réputation est partout détestable, et serait encore très-équivoque , en sup-

{>osant qu'il faille faire une part trèsarge aux préventions qui résultent des dissidences religieuses. Quoi qu'il en soit , au surplus , des couleurs fâcheuses sous lesquelles ce peuple se montre aux étrangers , il n'en faut pas conclure qu'il soit indigne d'attention et d'intérêt dans sa condition intérieure.

Inddstbib. — L'activité et l'intelligence qui lui sont propres ne se révèlent pas seulement dans la culture des terres; il les déploie dans d'autres branches d'industrie. Gerbeh est le centre d'une grande fabrication d'étoffes de laine, d'un tissu mince et léger, ressemblant à celui d'une serge moelleuse. Les Maures de toutes les classes s'habillent de ces étoffes , chacun selon ses moyens , et il y a des milliers d'habitants dont tout le vêtement consiste en une calotte rouge et une espèce de grande couverture blanche qui leur fait plusieurs plis autour du corps. Les châles de Gerbeh sont aussi d'un tissu magnifique, et qui ressemble même à ceux de Kaschmyr ; les membres du gouvernement à Tu-

nis , et les personnages de distinction, en font particulièrement usage : on les teint ordinairement de vives couleurs, et ils sont répandus dans toutes les parties de l'empire otboman. Il se fabrique également à Gerbeh de grandes quantités d'une étoffe dont se font les bornons, espèces de manteaux, communs aux riches et aux pauvres , de même que des couvertures appelées bataniahy qui sont tout à la fois chaudes , souples et légères. La laine qui sert à manufacturer ces tissus est de première qualité, et elle n'est guère inférieure , si même elle l'est en rien , à la plus plus belle laine d'Espagne; elle vient en majeure partie de Qayrouân.

La grande occupation des femmes de Gerbeh est la filature de la laine , qu'elles exécutent très-bien. C'est pour ce motif qu'elles laissent croître Vongle de leur pouce gauche, et que,

3uand il est parvenu à une longueur éterminée , elles y pratiquent un petit trou , au travers duquel elles font passer la laine qu'elles filent; par ce moyen elles obtiennent un fil égal et régulier. Pour filer, les femmes et les filles de Gerbeh se réunissent autour d'un fossé assez profond; assises au bord de ce fossé, elles y laissent descendre les fils qu'elles tordent , et que leurs fuseaux entraînent jusqu'à une certaine profondeur; elles les ramènent à elles avec une dextérité inconcevable, roulent les fils qu'elles viennent d'obtenir tet recommencent l'opération avec une pareille facilité. Elles filent eu se racontant |es unes aux autres des historiettes, et en se raillant entre elles sur le plus ou moins de perfection de leur travail.

Outre la fabrication des lainages , il se fait à Gerbeh beaucoup d'huile , de la chaux, et une grande quantité de poterie. On a déjà vu que les usines consacrées à cette dernière industrie sont nombreuses près des rivages méridionaux. Enfin , la pêche des éponges est pour les Gerbins une industrie trèsproductive.

Commebce.— Il est presque inutile de dire que le commerce de l'île est

I «portant : avec une telle abondance f ci une telle supériorité de produits , cela devait être. Les principales caravanes que Tunis reçoit des points | éloignés de son territoire sont celles de Gerbeh; elles y apportent surtout des lainages; les retours sont de peu I de valeur; ils consistent en quelques ' articles importés à Tunis, tant en denrées coloniales qu'en objets manufacturés. Les exportations par mer sont considérables aussi ; elles se font par de petits bâtiments marchands qui Tiennent des côtes de Tunis , de Tripoli, et de quelques villes maritimes de rEarope méridionale. Ils arrivent surtout au port du Nord , près duquel se trouvent la résidence du scheykh et on certain nombre de bâtiments assez vastes , qui servent de magasins et de logeaient temporaire aux marchands.

Dans ce lieu, désigné exclusivement par le nom arabe de Souq, c'est-à-dire marché , il se tient en effet chaque semaine un marché, toujours si bien approvisionné et si fréquenté, qu'il ressemble à une foire. Les habitants I s'y rendent de toutes les parties de l'île avec de l'huile , des dattes , des raisins secs, de la poterie, des étoffes de laine, et on y voit arriver des Arabes dn continent, qui amènent avec eux des troupeaux, et apportent de la laine, du beurre, du froment, de J'orge, des concombres et autres deqrées. Du temps de Léon l'Africain (qui fut pris, comme on sait, à Gerbeh, à son retour d'Orient , par des corsaires chrétiens), la valeur des droits de gabelle et de douane s'élevait à quatre-vingt mille doubles ou dinars d'or, valant à peu près un million de francs de notre

OaaAsnsATioif administrative.

— Gerbeb,a vee toutes ses fermes isolées et ses hameaux aux maisons éparses , n?a pas un seul bourg de quelque importance : aucune ville moderne n'y a remplacé les villes que citent les géographes anciens. Comme nous l'avons dit, Je scbevkh réside avec sa famille dans le château, bâti sur une roche gui domine le rivage et les flots do nord Ce bbâkem* ou gouverneur, est

nommé par le bey de Tunis. M. Félix Flachenacker, a qui nous devons les nouvelles les plus récentes du petit pays que nous essayons de décrire, va trouve un ogha ou commandant militaire, un qâyd ou gouverneur politique, et un conseil de douze scheykhs.

Un fonctionnaire spécial y exerce une sorte de patronage consulaire sur tous les voyageurs européens gui , par occasion ou de propos délibéré, viennent visiter cette lie.

HISTOIRE DE GEBBEH.

Noms anciens de Gerbeh.

L'antiquité classique a connu sous divers noms 111e que nous appelons aujourd'hui Gerbeh.

Peut-être est-ce d'elle qu'Hérodote veut parler, quand il rapporte ce que disaient les Carthaginois de l'île de Kyranis, fertile en vignes et en oliviers , et située près de la terre ferme, de manière à ce que l'on y put passer aisément; du moins, le savant Abraham Ortelz le pensait-il ainsi : mais nous sommes portés à croire que certaines circonstances du récit d'Hérodote s'appliquent, avec pi us de justesse, à l'Ile de Qerqenehy comme nous le montrerons en traitant de celle-ci.

Scylax , dans un texte qui a fort embarrassé les commentateurs , et dont ce n'est guère ici le lieu de discuter la restitution philologique, semble donner le nom de Brakhiôn à Itle de Gerbeh; mais nous supposerions volontiers qu'une lacune de quelques mots existe encore en cet endroit, et

Sue le texte primitif, plus complet, evait exprimer un sens analogue à celui-ci : « d'Abrotonos on se rend en « un jour aux Salines , où l'on trouve « à la fois une ville et un port ; près « de là est une île appelée Menix , si- « tuée sur des bas-fonds, au delà des « Lotophages et des Salines » (*). L'au-

,(*) Voici dam son entier le texte restitué que je propose : 'Alto & 'Afyorovou Topixeiai «6XiÇ xai>i|i^v iwûcwïXoviç àwd *AJ6poTOvou Guipât luâç. Kaxà Se xaùra l<m ^(Toç, iôvouA [MïjviÇ, èxi] Ppaxâov, jutà

L'UVIVERS.

J. C), le consu) Cran» Serrilius Gemious, avec une flotte de cent vingt vaisseaux , ne craignit cependant point de s'aventurer en pirate dans les mêmes parages, pour venir faire te dégât dans l'île de Menix, qu'il dévasta.

Puis, au temps des guerres civiles (88 ans avant J. Ç.)i Caius Marius, traînant sa mauvaise fortune des marais de Minturnes aux ruines de Cartilage , repoussé de la côte de Drepanum par le questeur de Sicile , aborda fugitif en L'île de Menix , hospitalière cette fois , et y apprit , sur la destinée de son fils et de quelques-uns de ses partisans, des nouvelles oui le déterminèrent à se rendre sur le continent pour les rejoindre.

Annexée à l'empire romain , Girba fut une dépendance de la Numidie, confiée d'abord au commandement de Salluste, puis remise à Juba le jeune, et reprise ensuite pour être réunie au proconsulat d'Afrique : c'est l'état dans lequel nous la décrit Ptolémée.

On v voit encore un monument qui parait dater de cette époque : « Je suis allé voir à Gerbeh, dit M. Delaporte, un arc de triomphe qui est assez bien conservé; autant que je puis m'en souvenir, il occupe le centre de l'île, et il fut construit en l'honneur de l'empereur Antonin et de son collègue Verus , comme celui de Tripoli de Barbarie, v C'est là qu'avaient pris naissance Vibius Gallus et son fils VoJusianus , qui furent empereurs à Rome en 252 et 253 de notre ère.

C'est ensuite à la Tripolitaine qu'appartint nie de Gerbeh , lors de la formation de cette province par l'empereur Dioctétien, dans les dernières années du troisième siècle ou les premières du quatrième. Dans cette position , elle subit tour à tour l'occupation des Vandales, la reprise des Byzantins, et la conquête des Arabes.

Conquête et domination des Arabes.

C'est probablement dans l'expédition de Mo'âouyeh ben Khodaygj , en l'année 665, que Gerbeh fut soumise au sceptre des Khalyfes ; et elle demeura sous l'autorité des gouver-

neurs d'Afrique jusqu'à c* qu* les Aglbabytes, gouverneurs à leur tour, mais secouant le joug de leurs maîtres , fondèrent à Qayrouân une monarchie indépendante, dont le siège fut plus tard transporté à Tunis. Aux Aghlabytes succédèrent les Fathémytes , oui bâtirent Mehdvab pour leur capitale, et qui, passes en Egypte, donnèrent l'investiture de l'Afrique aux Zeyrytes d'Aschyr ; mais ceux-ci eurent a combattre les Berbejrs zénêtes, qui leur disputaient la possession du pays; Abou-Temyn el-Mo'ezz Scharf - el - Douleh le zeyryfce, cinquième roi de cette dynastie, conquit sur eux l'île de Gerbeh en l'année 1038; et son fils Temym eut à la conquérir de nouveau en 1098; pois encore en 1115, il fallut que 'Aly ben Yahhyày, petit-fils de Temym, y envoyât une flotte pour réduire ces insulaires révoltés.

La rébellion de Gerbeh n'était point un fait isolé : c'était simplement un épisode dans ]». résistance générale et continue des populations de la race de Zénétah envers celle de la race de Ssenbégâh, résistance que fomentaient les Francs de l'Europe méridionale, et surtout Boger de Sicile, qui aidait de ses vaisseaux et de ses troupes Rafy ben Makan, chef des insurgés. Mais en Tannée 1135, Roger voulut agir pour son propre compte, et il envoya une flotte contre Gerbeh : comme les habitants faisaient difficulté de se soumettre à un prince étranger, ils furent environnés par la floUe sicilienne, et attaqués en même temps par des troupes qui en tuèrent un grand nombre; Us femmes et les enfants furent réduits en esclavage, *t toutes les richesses de l'île devinrent la proie du vainqueur.

Mais les Gerbins, à ce que dit l'Édrysy, sont toujours disposé^ à se révolter, ne voulant recevoir de loi de personne; après dix -huit années de tranquillité, ils tentèrent de secouer le joug : Roger envoya, en 1 153, une flotte chargée de les réduire ; l'île fut de nouveau conquise, et les habitants prisjet vendus comme esclaves.

Cependant les Atniobades étendaient asors leur puissance sur l'Afrique, et ib ne tardèrent pas à enlever aux Francs les nombreuses conquêtes qu'ils rotent faîtes depuis Tripoli jusqu'à Taoîs. Eux-mêmes, en établissant, en 1310, les Hbafssytes à Tunis , pour eouverner la partie orientale de leurs Etats, jetèrent les fondements d'une dynastie rivale , qui bientôt se rendit indépendante, et qui se continua jusque vers la fin du seizième siècle.

Les Francs entreprirent contre elle direnes expéditions, dont quelquesunes forent spécialement dirigées contre niedeGerbeh : les historiens contemporains nous en ont transmis le récit ; le catalan En Ramon Muntaner, Fandaloos don Luis del Marmol Cararajal, et notre célèbre Jacques-Auguste de Thon, nous fournissent la narration détaillée de ces entreprises des Gerbes, comme on disait alors; et nous ne pouvons mieux faire que de suivre pas à pas de tels guides.

? de la maison

Domination i

COU QUtXB T>B GKBBBH PAB l'àMI-

bal Rogbb de Lobia.— Le fameux Roger de Loria , amiral d'Aragon et de Sicile , après les victoires où il fit prisonnier Charles d'Anjou, prince de Sal^rne, et concourut avec l'infant JacŒnes <f Aragon à la rapide conquête de la Calabre, repartit de Messine avec sa flotte, et fit voile pour l'île de Gerbeh, devant laquelle il arriva le 12 septembre 1284. Plaçant ses navires dans le canal qui la sépare de la terre ferme, afin que les habitants ne pussent ni fuir, ni être secourus par les tribus do voisinage, il débarqua ses Vroupes de nuit, tomba à Fimproviste sur ia population , et pilla grand nombre d'habitations; il fit ainsi plus de deux mille captifs , tant en hommes que femmes, qu'il emmena en Sicile, et dont il fit passer aussi quelques-uns en Catalogne et à Mayorque ; il emporta un tel butta qae les frais d'armement et d'expédition des galères furent lartaneotpayés.

Aptèsquelques courses sur les côtes

et

de la Grèce et dans lés îles adjacentes, l'amiral revint à Gerbeh , et y enleva encore plus de gens qu'il n'avait fait la première fois ; si bien que les Maures de Gerbeh s'en allèrent devers leur seigneur le roi de Tunis, et lui dirent : Tu vois que tu ne peui nous défendre contre le roi d'Aragon, et gue, au contraire, pour t'étre restes fidèles, dans la pensée aue tu nous défendrais, nous avons été envahis deux fois par l'amiral du roi d'Aragon, et nous avons perdu frères, pères, mères, femmes et enfants; cest pourquoi, seigneur, veuille nous dégager, afin que nous puissions nous soumettre à leur souveraineté ; de cette manière, nous vivrons tranquilles, et tu nous auras fait bien et merci, tandis qu'autrement, tu dois compter, seigneur, que l'île demeurera sans habitants. » Le roi de Tunis y consentit, et les dégagea de leur foi; ils envoyèrent au roi d'Aragon leurs ambassadeurs, et se rendirent à ui, et pour lui à l'amiral. Si bien que 'amiral fit élever dans l'île un beau château, qui s'est tenu, se tient , et se tiendra, dit Muntaner, à la gloire du nom chrétien mieux que château qui soit au monde. Car Gerbes, ajoute-t-il, est au milieu de la Barbarie , à égale distance de Sebta (ou Geuta) et d'Alexandrie; et remarquez que ce n'est pas tout à fait une île, car elle est si près de la terre, que cent mille cavaliers et autant de fantassins y passeraient sans que l'eau montât plus haut que les sangles des chevaux,si ce passage ne leur était interdit et défendu par les chrétiens : c'est pourquoi il faut que tout homme qui aura le commandement de Gerbeh ait quatre yeux et quatre oreilles, et la cervelle sûre et terme, pour beaucoup de raisons, notamment parce que le secours le plus prochain que l'on puisse attendre des chrétiens est à Messine, c'est-à-dire, à cent milles de distance, tandis que Gerbeh a dans son voisinage des tribus puissantes en cavalerie ; et si le commandant de cette Ile s'endormait , il ne manquerait pas d'être réveillé tôt et d'une vilaine façon.

L'UNIVERS

L'amiral fit donc bâtir son xhflteau (*), et après y avoir mis une garnison , il revint en Sicile pour radouber ses galères. Durant la construction du fort, il reçut avis qu'un chef africain , scheykh des Berbers des montagnes de Tripoli, avait rassemblé des troupes et s'avançait contre lui : il passa sur le continent, lui dressa une embuscade, le battit, le fit prisonnier, et l'envoya à Messine , où il demeura longtemps renfermé au château de Matagrirbn.

Rappelé sur les côtes de Catalogne pour les défendre contre l'expédition française de Philippe le Hardi, qui mourut pendant cette campagne, rainiral Roger de Loria, après s'être distingué par de nouvelles prouesses, reçut a Barcelone, du roi Pierre d'Aragon, l'investiture, pour lui et les siens , de 111e de Gerbeh , outre plusieurs terres et châteaux du royaume de Valence. Le roi Pierre étant mort en novembre 1285, la couronne d'Aragon passa à son fils aîné Alphonse, et celle de Sicile à son deuxième fils, Jacques , au service duquel demeura attaché désormais l'amiral. En retournant d'Aragon en Sicile, Roger de Loria alla visiter sa seigneurie de Gerbeh, mit toute l'île en bon état, et courut la côte voisine, qui se soumit à lui payer tribut.

ROGEfi II DE LOBI A , DEUXIÈME SEI- GNEUR de Gerbeh. — L'amiral étant mort en 1305 , la seigneurie de Gerbeh passa à son fils, nommé Roger comme lui , seigneur de haute espérance, en grande faveur à la cour de Sicile, et auquel le roi Frédéric fiança une fille naturelle qu'il avait eue dans sa jeu-

(*) Marmol s'est figuré que le château construit par l'amiral Roger de Loria était placé à rentrée de Gerbeh du côté de la lenre ferme, de manière à barrer le passage du canal : c'est une méprise. Raymond Montancr, dont il est ici le copiste , comme il Test ailleurs de Léon Africain, ne dit rien de semblable, et il résulte évidemment de l'ensemble du récit, que le château dont il s'agit était bien le château seigneurial de Gerbeh, qui en est toujours demeuré le chef-lieu , et qui est situé au nord de l'île.

nesse. Ne pouvant régir par lui-même ses nombreux domaines , le jeune Roger de Loria en confiait l'administration à des officiers, dont la négligence facilita , en 1310, dans l'île de Gerbeh, une insurrection fomentée par le gouverneur hhafssyte de Tripoli, A bon Yahhyày Zakaryâ ben Aby-el-'Abbâs Ahhmed el - Lahhyény (*) , qui disputait au gouverneur de Bougie , Abouel-Beqâ Khâled ben Zakaryâ , le trône de Tunis , d'où le meurtre avait précipité , après un mois de règne, Abou- Bekr ben'Abd-el-Rahhman el-Schahyd, successeur lui-même de son grand oncle , Abou-'Abd- Allah Monhammed Abou-'Assydah. El Lahhyény vint à Gerbeh avec une armée considérable de Sarrasins et de chrétiens mozarabes; il n'eut pas grand' peine à pousser les Gerbins à la révolte contre leur seigneur, qui, leur disait-il, était un chrétien , ennemi de leur foi : en sorte qu'il ne trouva de résistance que dans les troupes gui occupaient le château, et qu'il lui fallut assiéger , sans qu'un blocus de plus de huit mois put les réduire. Roger de Loria, pour secourir les siens , s'adressa au roi Frédéric de Sicile, qui lui donna six galères et plusieurs autres bâtiments de moindre dimension, avec lesquels il vint en aide aux assiégés; El-Lahhyény faisait en vain jouer continuellement contre la forteresse quatre balistes; à l'arrivée des Siciliens, il craignit qu'on ne lui

(*) Marmol, en cette occasion, -suppose un roi Hutmen ('Otsman) qui nous est inconnu, à moins que ce nom n'appartint aussi à Abou-Bekrebn el-Schahyd, dixième roi hhafssyte de Tunis, cousin germain d'Abou-Yahhyay Zakaryâ el-Lahbvény, qui fut le douzième roi. Quant à celui-ci, Marmol en fait un double personnage, qu'il appelle , dans les conjonctures actuelles, Lajreni, tandis qu'il le désigne un peu plus loin comme un autre prince appelé Ken-Yahaya-ZachariaSi lils de Yahaya-Àbou-La- | bez , prétendant descendre d'Omar , te deuxième khalyfe : c'est une confusion , née, quant à cette dernière indication, de ce ! que Zakaryâ était petit-fiis de Abou-Hhafss~ j 'Omar, septième roi tunisien de cette dyiias- I fie*

coupât la retraite en occupant le passage vers la terre ferme, et il s'empressa d'évacuer nie, dont Roger de Loria reprit aussitôt possession et assura la tranquillité : il convoqua les anciens lia pars, leur reprocha leur rébellion, puis leur accorda le pardon de leur tinte, secontentant de punir les plus coupables. Après cette pacification, il retourna en Sicile pour son mariage ; mais peu de temps après il fut pris d'arc maladie dangereuse dont il mourut

CfllBLES DB LORIA, TROISIEME

seigjecb de Gerbeh.— Ses domaines passèrent à son frère , Charles de Lona. enfant de douze à quatorze ans, très -bon et très - instruit pour son âge. au dire de Montaner, mais dont li minorité devait offrir une nouvelle occasion de s'insurger à des gens versatiles et d'ailleurs impatients du jou?, qu'une main de ter pouvait seule contenir dans la soumission.

Ainsi qu'il était facile de le prévoir, la GerbÎDs se révoltèrent aussitôt.

Comme nous l'avons dit plus haut , la population indigène de cette lie était partagée en deux factions : l'une de Mwbia, l'autre de Miseonah, ennemies entre elles , suivant la comparaison du chroniqueur catalan , comme te Guelfes et les Gibelins en Toscane et en Lombardie. Au surplus , ce n'ék't point une rivalité concentrée exctosTement dans l'île de Gerheh , bien <r* là s'en trouvât le foyer ; elle s'étendait sur toute la cote ferme , comprenant à la fois les Arabes des villes etee;i des campagnes, aussi bien que k Berbers. C'était peut-être, aux dénominations près, sous le point de "K religieux , la séparation des sonate ou orthodoxes, et des khouâregj j- dissidents; sous le point de vue po- 1 ^ue , celle des serviles et des indé- Pédants , et peut-être encore sous le joint de vue ethnologique, celle des Mars et des Arabes , ou au moins ^Zenétah et de Ssenhégah. Quoi ^1 en soit, ces factions avaient une paode importance- pour les posses- *«* chrétiens de Gerbeh. Les prin- °p^deMoabia, appelés Ben y- Mo u-

men, leur étaient dévoués; maïs une autre subdivision de cette grande tribu, laqabyle, ou, comme dit Montaner , la gabelle d'el-Duyqués , se réunissait à ceux de SVIiscona toutes les fois qu'il s'agissait de faire du mal aux chrétiens. La g rande jeunesse de Charles de Loria les ayant enhardis à se soulever, ils demandèrent assistance au roi de Tunis , qui leur envoya quelques troupes , au moyen desquelles ils investirent le château. Mais Charles de Loria réclama de son côté l'appui de ses deux suzerains , Frédéric d Aragon roi de Sicile, et Robert d'Anjou roi de Naples, puis passant à Gerbeh avec cinq galères et d'autres navires , il obligea les troupes tunisiennes à évacuer l'île , réduisit les rebelles, et, sur les conseils des Bény- Moumen ses partisans, il fit la paix avec les Aouléd Miscona et leur pardonna. Ayant rétabli l'ordre dans sa seigneurie de Gerbeh, il y laissa pour gouverneur Simon de M on to lieu , et retourna près de sa mère , en Calabre, où il fut presque aussitôt surpris par une maladie qui l'emporta.

Roger III de Loria , quatrième seigneur de Gerbbh. — Il eut pour successeur son jeune frère, à peine âgé alors de cinq ans, baptisé d'abord du nom de François , puis appelé Roçer comme son père et comme son frère aîné, lorsque la mort eut frappe celui-ci. Ce fut encore une occasion d'insurrection de la part des gens de Miscona ; mais ils n'eurent point , cette fois, recours à des renforts étrangers, en sorte que Simon de Montolieu, soutenu des Bény-Moumen , pouvait tenir tête aux rebelles. Cependant les choses ne pouvaient se perpétuer en cet état, et Conrad de Lança , tuteur du jeune Roger de Loria, supplia le roi de Sicile de permettre que Jacques de Castellar, marin intrépide qui se disposait à aller avec quatre galères courir les côtes de Romanie , se rendit d'abord à Gerbeh pour ravitailler le château et renforcer la garnison ; ce oui fut accordé , le roi se chargeant même de supporter les frais d'armement des galères.

L'UNIVERS

Jacques de Castellar fit donc voile pour Gerbeh ; mais au lieu de se borner à remplir sa mission, il se laissa tourner la tête par d'imprudeuts conseils, jusqu'à se mettre en campagne enseignes déployées, avec les gens des galères , la garnison du château , une

Sartie des chrétiens de l'île et des gens e Moabia , poux marcher contre ceux de Miscona , auxquels il livra bataille : il fut battu, eut plus de cinquante chrétiens tués à ses côtés, et périt luimême dans l'action. Ce succès enorgueillit tellement le scheykh de Miscona (*) , qu'il se mit en tête d'emporter le château et de se rendre maître exclusif de Gerbeh; en sorte que ces endiahlés (c'est l'expression de Montaner ) ne laissèrent ni paix ni trêve à la garnison du château.

Simon de Montolieu voyant que les affaires allaient fort mal, d'autant plus que ses soldats réclamaient leur solde arriérée, et qu'il ne pouvait les satisfaire, privé qu il était des revenus de l'île par suite de l'insurrection , il prit le parti de confier la garde du château à son cousin le bâtard de Montolieu , et de passer lui-même en Calabre auprès de la mère et des tuteurs du jeune François-Roger de Loria , son seigneur, afin de leur exposer la situation de l'île et leur demander un secours d'hommes et d'argent. Malheureusement dame Séverine d'Entença , veuve de l'amiral , n'était point alors dans une position brillante ? elle était, au contraire, endettée et embarrassée par suite des dépenses de l'expédition faite à Gerbeh par son second fils Charles , et elle ne percevait rien des revenus des grands biens de la maison de Loria en Ca labre, parce que ces biens étaient engagés pour le payement des dettes de l'amiral et de son fils aîné Roger.

LB BOI DE SlCTLB DEVIENT POS- SBSSEUfi ENGÀG1STE DI GeBBEH.—

Dans cet état de choses, elle s'adressa

(*) Appelé Alef par Montana», Nahalef par Marmol, qui confond avec le nom propre la particule If9 équivalente au don des Part il Un*.

au pape afin d'en obtenir assistance , mais elle essuya un refus; elle s'adressa alors au roi de Naples, Robert d'Anjou, qui refusa pareillement; elle eut enfin recours au roi de Sicile, Frédéric d'Aragon, qui, pour l'honneur de la religion, et pour ne point abandonner les gens du château de Gerbeh, qui tous étaient Catalans comme lui, consentit à se charger de rétablir les affaires dans 111e, à condition que dame Séverine, messire Conrad de Lança et messire Amiguccio de Loria , comme tuteurs du jeune Roger, livreraient le château et l'île entière au seigneur roi de Sicile , dont toutes les dépenses seraient hypothé-

3uées sur l'île de Gerbeh et sur celles e Qerqeneh , qu'il retiendrait comme chose sienne jusqu'à ce qu'il fût remboursé de ses avances, demeurant jusqu'alors seigneur et maître de ces domaines. Une convention fut signée d'après ces bases, et Simon de Montolieu , présent à cet accord , reçut l'ordre de remettre le château de Gerbeh et la tour de Qerqeneh , qu'il tenait : il prêta serment en conséquence au seigneur roi , et lui fit hommage du château et de l'île de Gerbeh, ainsi que de la tour de Qerqeneh, s'obligeant à les lui livrer à toute réquisition .

Expédition de Pèlerin de Patti.

Les choses étant ainsi réglées, le roi de Sicile fit armer dix-huit galères, sur lesquelles furent embarqués cent cavaliers catalans de bonne race, et quinze cents hommes d'infanterie également catalane (*), de manière à aller en force ; et il leur donna pour commandant un chevalier sicilien, messire Pèlerin de Patti (**) de Messine, auquel il fit livrer assez d'argent

(*) « De nostra gent ■ dît le chroniqueur catalan Raymond Montaner.

(**) La maison de Patti s'est perpétuée en Sicile , où elle existe encore à Païenne, en la personne dû chevalier Camillo de Patti, aujourd'hui duc de Sorrentiao par son mariage avec l'héritière, Caroline Cnacon-u" Aveiac , cousine germaine du rédacteur de ce volume.

P*ir payer, à la garnison du château et de la tour, tonte la solde arriérée. On prit congé du roi, et Ton alla débaraaer à Gerbeh , à l'endroit appelé Ile de l'Amiral, à cinq milles de distance du château. Hais tandis qu'ils devaient se rendre an château pour reposer la troupe et les chevaux pendant deux ou trois Jours, fis se mirent à s'avancer saas ordre dans l'intérieur de l'île,

, comme si toute la Barbarie n'eût osé

i leur tenir tête ; et certainement s'ils eussent marché sous les ordres de leurs chefs , ils n'avaient pas à craindre les habitants de l'île, ceux-ci eussent-ils été cinq fois plus nombreux ; raaisidansleur marchedésordonnée, ils allaient sans chefs; et les Sarrasins de Mie, tant ceux de Miscona que de Moabw, qui s'étaient retirés (sauf les vieillard* de Bény-Moumen, lesquels s'étaient réfugiés dans le château), voyant les chrétiens venir à eux «as garder aucun ordre, fondirent sot tes premiers, et les enfoncèrent ausntôt : ils vêtaient bien alors à vingtcinq milles du château. « Que vous di-

i rai^e? » s'écrie Montaner : « mess ire Pierin rot fait prisonnier, et de tous

I les cavaliers -chrétiens, vingt-huit seulement échappèrent; le reste fut tué; et de l'infanterie, entre Italiens et Catalans , il en périt deux mille cinq cents, et la déroute fut ainsi complète. « Alors ces maudits de Miscona se rendirent maîtres de l'île, et leur scheykh s'en étant constitué seigneur, sro«LTCSsa au roi de Tunis, qui lui en-- ^tsy» trois cents cavaliers sarrasins ; Os assiégèrent le château de telle manière qu'il n'en eût pu sortir un chat qui ne fut pris. Mess ire Pèlerin se racheta des deniers qu'il avait apportés pour les gens du château ; les galères 3 en retournèrent en Sicile, après cette défarte, qui causa grand deuil et grand <5xàçrin quand on rapprit, au roi sur- ^L Messire Pèlerin et les vingt-

) hait cmïien qui avaient survécu à ce tombât demeurèrent dans le château ; missif'oa rit jamaia des gens se mal «xordef arec autrui , ce forent bien «ta-d aree ceux du château : ils l ^gg toujours Bar le point de se

battre entre eux, et cela à cause des femmes et des maîtresses de ceux du château. »

Gouvernement de Montaner.

Raymond Montaneb dbvibitv gouvebneub DE Gebbbh. — Simon de Montolieu revint trouver le roi de Sicile , lui demander merci , afin qu'il Ht remettre le château de Gerbeh et la tour de Qerqeneh à qui bon lui semblerait, et qu'il v envoyât de quoi paver la garnison. Mais le roi ne trouvait vraiment personne qui en voulût, et même, il faut le dire, il n'eût trouvé personne qui voulût s'embarquer en galère ou navire qui allât à Gerbeh.

Voilà quel était l'état des choses, lorsque Raymond Montaner , arrivant deRomanie en Sicile, en Tannée 1308, obtint du roi (*) la permission de se rendre en Catalogne afin d'y épouser une demoiselle qui lui était fiancée depuis au moins dix ans; il fit armer pour son voyage une galère à cent rames qui lui appartenait, fit ses achats de noces, et, tous ces préparatifs terminés, il se rendit à Monte-Albano, résidence d'été à trois lieues de Messine , pour prendre congé du roi. Mais là se préparaient pour lui d'autres destinées : et nous ne pouvons mieux faire que de transporter ici son propre récit , tout plein d'une naïveté chevaleresque , dont le charme se retrouve encore dans les pâles reflets d'une traduction.

« Comme je fus à Monte-Albano, le seigneur roi y avait mandé Simon de Montolieu ; et le lendemain de mon arrivée, le seigneur roi me fit venir au palais, devant lui; et là étaient le comte Mainfroi de Clermont , mess ire Damien de Palasi , messire Henri Rosso, et beaucoup d'autres grands seigneurs de Sicile, et beaucoup de chevaliers catalans et aragonais, cent personnes d'un haut rang, et beaucoup d'autres.

(*) Cette audience du roi Frédéric eut lieu au mois de juillet , d'après l'indication formelle de Montaner; c'est une circonitance à relever pour la fixation de quelque*

L'UNIVERS

« Aussitôt que je fus arrivé devant le seigneur roi , ii me dit : « Montaner, « vous savez le grand dommage et « la grande perte et déshonneur que a nous avons reçus-en l'île de Gerbeh, « et il nous tient fort au cœur que « nous en puissions avoir vengeance :

« c'est pourquoi nous avons pensé en « notre âme que nous n'avons per- « sonne en notre royaume qui , avec « l'aide de Dieu , nous puisse donner « bon conseil autant que vous, pour « beaucoup de raisons : et notamment « parce que vous avez plus vu et en- « tendu parler de guerres qu'homme

3u i soit en notre royaume; et 'autre part, en ce que vous avez « commandé longtemps des hommes « d'armes et savez comment on les « fait marcher ; et d'un autre coté , « parce que vous savez la langue sar- « rasine, de manière à pouvoir, sans « truchement, faire vos propres af- « faires, soit quant aux espions, soit « en toute autre occurrence qui puisse « advenir en l'île de Gerbeh ; et pour « beaucoup d'autres bonnes raisons « qui sont en vous. C'est pourquoi « nous voulons et vous prions instam- « ment que vous ayez à être comman- « dant de l'île de Gerbeh et des Qer- « qeneh, et que vous preniez cette « affaire de bon cœur et de bonne vo- « lonté. Et nous vous promettons , si « Dieu vous tire à honneur de cette « guerre , nous vous ferons plus ho- « norablement aller en Catalogne pour « accomplir votre mariage, que vous « ne feriez maintenant : et ainsi nous « vous prions que pour rien au monde « vous ne nous disiez non. «

« Et moi , voyant que le seigneur roi avait si grande confiance en moi en cette circonstance , je fis le signe de la croix et m'allai agenouiller devant lui et lui rendis beaucoup de grâces du bien qu'il lui avait plu dire de moi , et encore de la persuasion où il était que je fusse homme à mener à bien une si grande entreprise ; et je lui promis de faire tout ce qu'il commanderait, en ces affaires comme en toutes autres ; et j'allai lui baiser la main, et la lui baisèreut aussi beau-

coup de grands seigneurs et chevaliers à cause de moi. Et comme je le lui eus promis , ii appela Simon de Montolieu et lui ordonna devant tous qu'il lui rendît le château de Gerben et la tour de Qerqeneh , et qu'en son nom il me les rendît; et que de ce incontinent il me fît serment et hommage comme les tenant pour moi , et qu il vînt ensemble avec moi à Gerbeh et aux Qerqeneh , et qu'il me les rendît ; et ainsi le jura-t-il, et le promit, et me fit hommage.

« Et aussitôt le seigneur roi me fit expédier des lettres me donnant autant de pouvoir qu'à lui-même, sans se réserver aucun appel , et m'accordant la faculté de faire des donations perpétuelles, de solder telles gens que je voudrais, de faire la guerre ou la paix avec qui il me plairait. Que vous dirai je? il me transmit tout pouvoir.

Et je lui dis : « Seigneur , vous avez à « faire encore plus; il faut, par ces « lettres , ordonner au trésorier , au « maître portulan, et à tous leurs oom- « mis , ainsi qu'à tous vos autres of- « liciers à l'extérieur , que tout ce que « je leur demanderai par mes dépé- « ches me soit transmis, soit de Far- « gent , soit des vivres , ou toutes au- « très choses dont j'aie besoin ; et dès « à présent, veuillez faire charger un « navire de froment et de farine , un « autre d'orge , de légumes et de fro- « mages , et un autre de vin , et les « faire partir sur-le-champ. » Et le seigneur roi ordonna que tout cela fût aussitôt exécuté, et je lui dis : « Sei- « gneur , j'ai appris que dans l'île de « Gerben il y a grand'famine et disette « de vivres, en son territoire aussi « bien qu'en la terre ferme , de sorte « qu'avec des vivres je les ferai com- « battre les uns contre les autres. * Le seigneur roi trouva que je disais bien, et pour ce ii me pourvut de toutes choses mieux que jamais seigneur ne pourvut son vassal, afin que je ne manquasse jamais de rien.

« Ainsi je pris congé de lui et m'en allai à Messine; et quand je fus à Messine, je voulus partir sur-le-champ; mais chacun des Italiens qui devaient

ne suivre Toulut aussitôt me rendre l'argent qu'il avait reçu, disant qu'il oe voulait aller mourir à Gerbeh ; et Irurs mères et leurs femmes Tenaient fa pleurant me conjurer pour l'amour de Dieu de reprendre mon argent, chacune se plaignant d'y avoir perdu père, frère, ou mari. Et ainsi feus à reprendre mon argent d'eux tous , et à faire de nouveaux arrangements avec des Catalans.

PmiS* DE POSSESSION DE MONTAm; SBS DISPOSITIONS POUR AS- IU1S1 LA DBFKÏf SB DU CHATBAU. —

« Après que j'eus armé , je partis de Messine; et Simon de Montolieu, avec bd autre sien navire armé , partit aussi avec moi ; et en peu de temps bous fûmes en l'île de Gerbeh. Et quand nous arrivâmes au château, nous trouvâmes qu'a cette heure il y avait bien devant ledit château quatre mille cavaliers maures du roi de Tunis oui y étaient accourus , ainsi que tous (es Maures de Plie; et nous reconnûmes que la porte était étançonnée. Nous prîmes terre aussitôt près du château H nous y entrâmes ; et je vous promets que nous trouvâmes la guerre aussi grande au dedans qu'au dehors , ce* à savoir , entre les chevaliers et tcuyers qui s'étaient échappés de la déconfiture, et les hommes au château.

Et avant de me mêler de rien , je reçus le château et l'hommage de tous ceux qui y étaient; et puis je remis une lettre du seigneur roi à messire Pèlerin de Patti et aux autres chevaliers et ecuyers, où le seigneur roi leur ordonnait de me faire incontinent hommage chacun de bouche et de mains, et de considérer ma personne comme ils feraient la sienne; et eux aussitôt accomplirent le commandement du seigneur roi. Et quand tout fat frit , je rétablis , soit de gré , soit de force, bonne paix entre tous, et feus soin que dorénavant aucun ne pét causer d'ennui à F autre, ni pour femmes ni pour autre chose. Et quand fy eus pourvu , je donnai à chacun sa pave et des munitions. Et dans l'intervalle le seigneur roi m'avait envoyé les

4* IJvraison. (Iles de l'Afrique

trois navires chargés, ainsi que je l'avais réglé.

«Aussitôt que j'eus ces navires, j'envoyai mon oâtiment armé à Qâbes, où étaient tous les anciens de la tribu de Beny-Moumen, en un château d'un Arabe, leur ami , qui est grand seigneur dans ce pays -là, ayant nom Ya'qoubben-'Athyah. Et aussitôt qu'ils eurent vu les lettres que le seigneur roi leur adressait, ainsi que ma dépêche, ils montèrent sur mon bâtiment , et vinrent me trouver. Et pendant que le bâtiment allait à eux, je fis planter des pieux devant le château, à la distance d'un trait d'arbalète, et j'ordonnai que, sous peine de trahison, nul homme ne pût, sous aucun (nrétexte, passer au delà de cette paissade, à moins que par ma volonté* Et j'ordonnai à tous ceux du dedans qu'un homme d'armes, avec un arbalétrier, sortissent pour faire la ronde, ce que nous exécutions deux fois chaque jour. Nous étions une trentaine d'hommes d'armes et une quinzaine de chevaliers dans le château. Nous commençâmes donc à nous défendre bien et avec ordre : en sorte qu'à toute heure on nous trouvait dehors.

MBSURBS QUB PBEND MONTANSR

pour béduire les indigènes.— «Cependant , je mandai aux anciens de l'île de Gerbeh, de la part du seigneur roi de Sicile , qu'ils eussent à comparaître devant moi, leur écrivant à chacun que le seigneur roi leur ordonnait de m'obéir comme à lui-même en toutes choses; et tous les anciens de Moabia vinrent à moi ; et je pardonnai à chacun tous ses méfaits. Et je ûs faire aussitôt, en dehors du château, une enceinte murée en pierres et terre ; et, dans cette enceinte murée , je fis faire beaucoup de baraques en planches, nattes et branchages, où venaient la nuit tous ceux de Moabia avec leurs femmes et leurs enfants; et je leur donnais une ration de farine , de légumes et de fromage, dont il m'arrivait abondamment.

« Et de même, j'envoyai dire au traître qui était le chef de Miscona,

AO

L'UNIVERS

de me venir trouver; et jamais il ne le voulut faire. Cependant deux an* ciens de Miscona vinrent à moi, mais leurs gens ne voulurent point se séparer des autres : et de ces deux, Tan était 'Amar ben-Aby-Sa'yd, et l'autre Barquet. Que vous dirai-je r il n'y avait pas un mois que j'étais à Gerbeb que déjà j'avais en mon pouvoir trois cents nommes de Moabia, avec leurs femmes et leurs enfants. Les choses étant ainsi ? je fis citer par trois fois le chef de Miscona et ses gens avant qu'il leur fût fait aucun mal; mais ils ne voulurent point se rendre à merci ; et lorsque je les eus sommés trois fois sans qu'ils vinssent à merci , je les défiai , et je fis venir dans l'île deux cents cavaliers arabes, tous bons cavaliers, qui étaient amis de la maison de Beny- Moumen de la tribu de Moabia, et

Lleur donnai par jour à chacun un ont, qui vaut trois sous et quatre deniers de Barcelone, plus l'avoine, et une ration de farine, légumes et fromage.

« Et quand cela fut fait, etoue j'eus les deux cents cavaliers dans l'Ile avec ceux de Moabia, je me mis à faire des chevauchées contre les rebelles, en sorte aue , pendant la nuit , nous les assaillions en tout lieu. Que vous dirai-je? cette guerre dura quatorze mois, pendant lesquels nous avions une rencontre chaque jour; et grâce à Dieu, dans ces quatorze mois, nous eûmes d'eux plus de sept cents hommes d'armes, tant tués que pris, etnous les mîmes en déroute deux fois ou trois, quoiqu'ils eussent bien quatre cents cavaliers. Que vous dirai-je?

nous les acculâmes enfin dans un coin de l'Ile, et il y eut parmi eux une telle disette, qu'ils faisaient du pain avec de la sciure de palmier.

Le chef des insuhgbs appelle a son aide les populations du continent voisin.— « Et un jour le chef de Miscona dit à ses gens qu'il irait leur chercher du secours; il sortit de l'Ile, et alla trouver Séiim ben- Margan, Ya'qoubben-'Athyah,et d'autres Arabes, et il leur donna à entendre que, s'ils venaient dans l'Ile, ils pourraient nous prendre tous; en

sorte qu'il y eut bien huit mille cavaliers qui vinrent jusqu'au passage; mais j'avais là deux bâtiments armés et quatre barques , sous les ordres de Raymond Goda et de Bérenger d'Espingals, à qui j'avais confié la garde du passage. Quand les Arabes y furent arrivés, ils demandèrent au chef de Miscona comment ils pourraient entrer; et il répondit qu'il aurait bientôt mis en déroute ceux du passage , et qu'alors ils pourraient entrer. Que vous dirai-je? il avait quatorze barques, et dans la nuit il tomba sur les chrétiens, et au point du jour les chrétiens étaient êi mal -menés qu'ils se mirent à fuir, et abandonnèrent ainsi le passage. Et puis il dit à Sélim ben- Margan et aux autres qu'ils vinssent et entrassent dans l'Ile; et ils répondirent qu'ils verraient auparavant ce que je ferais quand ie saurais cela ; car si je leur enlevais le passage après [u'ils fussent entrés , ils seraient perus à cause du peu de vivres qu'ils avaient; ils ne voulurent donc pas entrer ce jour-là.

« Mais bientôt les nôtres arrivèrent au château en déroute ; et je fus si furieux que, pour peu , j'aurais fait pendre les patrons. Je confiai aussitôt le château à messire Simon de Valguarnera, et le laissai à ma place; et je montai sur l'un des bâtiments, qui était bien de quatre-vingts rames, et j'emmenai les autres avec moi , avec deux barques armées de plus; et j'arrivai le même jour au passage. Le lendemain, Sélim ben-Margan et les autres dirent au chef de Miscona : « Que « serions-nous devenus si nous fus- « sions entrés dans l'île ? il nous au- « rait tous faits prisonniers. » Et il leur dit : « Si ie chasse une seconde « fois ceux-ci du passage, entrerez- « vous ?» Et ils repondirent que oui, assurément. Il arma donc vingt et une barques et s'avança contre nous : je fis tenir tous mes autres bâtiments derrière le mien, et quand elles arrivèrent et furent près de moi, j'allai fondre au milieu d'elles» de telle manière que je coulai à fond au mous sept de ces barques; je revins à la

darte» elles, et jette mis a donner de ça et de là contre les autres narires et barques , qiri aussitôt donnèrent en terre. Que vous dirai-je P or riogt et une barques qu'il y avait, il s'en échappa que quatre, dans lespelles le chef de Miscona gagna la terre, c'est-à-dire Itle, où était sa troupe, tandis que les Arabes étaient sir la terre ferme ; aussi n'osa-t-il fairdueôtéoù étaient les Arabes, qui faoraient mis en pièces. Mous tuâmes ce joar4à plus de deux cents hommes, et rimes dix-sept barques. Et depuis bn la terre fut à nous, car tous se tinrent comme morts , et nous fumes maîtres do passage, personne ne ponçât désormais entrer ni sortir sans mioboté.

Les schkykhs des Arabss fout

U P4IX.AYSC MONTANBB. — « Sétim

bea-Margan et Ya'qoub ben-'Athyah, et les autres qui avaient vu cela, levèwt les mains au ciel de n'être point eatrés dans 111e, et ils m'envoyèrent u bomme à la nage pour savoir s'il flft plaisait d'aller conférer avec eux à terre sur leur foi , ou qu'eux vinssent n* trouver sur mon navire. J'allai 'ers eux et descendis à terre , où ils ro rendirent beaucoup d'honneurs et refirent des présents; puis ils me prièrent se laisser sortir de Tfle cent cavaliers qui étaient dans l'île avec Alrf, lesquels étaient parents et vaswn de Sélim ben-Margan , et autant f aotres de Ya'qoub ben- Athyah ; mais jt rat fis longtemps prier, et on aurait friootiers donné, du côté des sei- P*ws, cinq mille onces pour qu'ils rassort déjà dehors; à la fin je le leur «cordai , faisant semblant d'en être contrarié, et je le leur fis valoir comme "■ grand sacrifice. Je leur dis donc (Xaftc mes barques je les transporteras, et que je voulais m'y trouver en personne; qu'il me donnât deux cavafos, et Yafaoub ben-'Athyah deux »Jres, pour les reconnaître, mais Jfili prissent garde d'en emmener «wtres que les leurs; et ils me firent beaucoup de remerctments. Et quand <da fet accordé, vinrent ensuite d'auto» chefs qui y avait, lesquels m'en

demandaient, qui dix, qui vingt; mais je ne leur voulais rien octroyer, et tous se jetaient à mes pieds, et il y avait plus d'empressement à me bai* ser les mains que si j'eusse été un roi nouvellement entré dans le pays. Et de même à la fin, je le leur accordai à tous.

« Que vous dirai-je? Tous les chefs eurent à me promettre qu'en aucun temps, ni sous aucun prétexte, ni eux ni les leurs ne me viendraient à l'en* contre ; et ils m'en firent des chartes, et me promirent et me jurèrent de m'aider de tout leur pouvoir contre qui que ce fût au monde. Et de tout cela me firent serment et hommage Sélim ben -Marsan et Ya'qoub ben- 'Athyah, et 'Abd-Allah ben-Bebet , et Ebn-Marquen , et les autres capitaines.

Que vous dirai-ie? Quand cela fut fait et signé , tous les quatre cents cavaliers qui étaient du parti de Miscona avec Alef , sortirent de 111e devant moi (*).

Lb roidb Sigilb bnvoib Conrad Lança, pour aider Montanbr a

CHAT IBR LBS INDIGÈNES.— «Tout Cela

terminé , je me séparai d'eux en paix et bonne intelligence, laissant le passage bien gardé, et ie m'en retournai au château, tenant l'affaire pour gagnée, comme elle Tétait en réalité. Et quand je fus au château, je reçus message de ceux de Miscona et de Alef, pour se rendre à moi. Mais je ne voulus point leur pardonner sans savoir la volonté du seigneur roi; et j'envoyai au seigneur roi Frédéric une barque armée, lui demander ce qu'il voulait que j'en fisse, que tous étaient morts et perdus s'il voulait, et que s'il désirait en tirer vengeance, le moment était venu.

« Que vous dirai-je? Le seigneur roi décida que pour rien il ne les recevrait à merci, que grand déshonneur lui serait s'il ne tirait vengeance du dommage qu'ils lui avaient foi*, il

(*) Voilà sans aucuB doute la tripe arec le roi de Tunit, que Marmol fait conclura en t3c5, tandis qu'on était tout au plus au comoienoement de Vannée i3io.

L'UNIVERS

arma donc vingt galères, et il envoya à Gerbeh messire Conrad Lança de Castelmenart (*), avec deux cents hommes d'armes de bonne famille , et avec deux mille fantassins, indépendamment de ceux des galères; et il me fit dire, par la barque que je lui avais envoyée, que pour rien je ne les reçusse à merci; que s'ils mouraient de faim , je leur fisse donner, comme n'en sachant rien , des secours de vivres par les Sarrasins qui étaient avec moi. Et il ordonna cela afin que personne, poussé par la faim , ne s'en allât pendant la nuit à la nage : et je le fis ainsi que le seigneur roi l'ordonnait.

« Et nous du château , qui savions que le seigneur roi nous envoyait messire Conrad Lança avec ces troupes, nous expédiâmes au seigneur roi une barque armée, avec un message où nous le priions de nous confier l'avant-garde dans la bataille , en considération des privations que nous avions souffertes pendant au moins un an et demi , et que les Maures savaient qui nous étions. Et le seigneur roi nous l'octroya ainsi. Et quand je sus que messire Conrad Lança était prêt à venir avec toute cette bonne troupe, je payai tout ce que je devais aux deux cents cavaliers arabes qui avaient fait la guerre avec moi et qui m'avaient trèsloyalement servi, aussi bien que jamais cavaliers aient loyalement servi leur seigneur, et je donnai à chacun pour gratification, des vivres à emporter pour quinze iours , et des provisions pour leurs chevaux; je donnai de plus à chacun une veste de drap de laine et une de toile, et à tous les chefs une veste de velours rouge et une autre de châlit; et je les fis transporter en terre ferme. Et ils s'en allèrent satisfaits de moi de telle sorte, qu'ils m'offrirent aide contre qui que ce fût au monde. Pour moi , je renvoyai ces Arabes afin de donner plus de sécu-

(*) C'était l'un des tuteurs du jeune Fran-

S ois-Roger de Loria , seigneur de Gerbeh , ont le roi tenait les domaines comme engagiste.

rite aux hommes deMiscona; aussi avais-je commandé que personne ne leur frt aucun dommage.

« Peu de jours après, messire Conrad Lança , avec toute sa troupe, arriva à Gerbeh, et prit terre au château, où l'on débarqua tes chevaux; mais les chevaux avaient une telle peur des chameaux, qu'ils étaient tout hors d'eux en les voyant; si bien que nous convînmes de mettre chaque cheval entre deux chameaux pour manger près d'eux : ce qui nous donna la plus grande peine du monde. Cependant ils s'apprivoisèrent entre eux de telle manière qu'ils mangeaient ensemble avec eux. Que vous dirai-je? Nous fîmes ainsi , pendant treize jours , reposer hommes et chevaux ; et dans ces treize jours, le traître Alef vint se mettre au pouvoir de messire Conrad,

3ui lui promit de ne point lé tuer, et e le tenir honorablement en prison.

Car ledit Aief était un fin matois, qui regardait son affaire comme perdue , et voulut plutôt se mettre en la prison du seigneur soi que de tomber aux mains de nous autres du château ; car il savait bien qu'avec nous il ne pourrait se sauver.

Expédition contre les insub-

GÉS, qui SONT TAILLÉS EN PIÈCES. —

« Et ainsi , la veille de l'Ascension (*), nous sortîmes du château, et nous allâmes camper ce jour-là près d'eux , à une demi-lieue; et le matin, nous allâmes au-devant d'eux, et les trouvâmes très-bien ordonnés en bataille ; et il y avait bien alors dix mille hommes de bonne infanterie, et environ vingtdeux cavaliers au plus. Ils avaient mis les vieillards , les femmes et les enfants dans un beau château qui se trouvait en cet endroit ; et tous les hommes d'armes s'étaient placés en équerre, le genou en terre, tout couverts de leurs boucliers. Pour nous , nous n'avions voulu avoir dans nos rangs aucun Maure de ceux de notre parti; et nous étions ainsi environ deux cent vingt gendarmes et trente

(*) C'est-a-dire le mercredi a 7 mai i3io, le jour de l'Ascension étant le aS.

Iehevau-légers , et environ mille hommes d'infanterie, Catalans; le reste des troupes était dans les galères à garder te passage.

< Nous avions réglé que , lorsque nous serions devant eux, au premier ; son de trompette tout le monde prendrait les armes: qu'à la secondé fois tout le monde fût prêt à charger; et que, lorsque les trompettes et les timbales se feraient entendre, tout le monde chargeât, cavaliers et fantassins : nous avions mis notre infanterie à l'aile droite , et sur la gauche étaient tous les cavaliers. Que vous dirai-je? Les deux premiers signaux ayant été donnés, et les Maures devinant qu'au troisième nous devions charger, y prirent garde , et se levant à la fois, vinrent tomber sur notre infanterie, de telle façon qu'ils la mettaient en déroute. Mais nous qui étions à Tavant-garde, nous tombâmes sur eux avant d attendre le troisième signal , car nous vîmes que toute notre infanterie était perdue si nous ne chargions, aussi nous élançâmes-nous de telle manière que nous arrivâmes nu milieu d'eux. Et ensuite messire Conrad et tous les autres chargèrent aussi sans pouvoir donner le troisième signal ; et nous nous trouvâmes ainsi tous dans la mêlée. Or, jamais on ne vit gens si acharnés que ceux-là. Que vous dirai-je? En vérité, on n'aurait pu en trouver narmi eux un seul qui ne voulût se faire tuer : aussi se jetaient-ils au milieu de nous comme un sanglier au milieu de ceux qui veulent le tuer quand il voit sa mort certaine. Que vous dirai-je? Le combat dura depuis la moitié de tierce jusqu'à l'heure de none (*) , et ainsi à la fin ils furent tous tués, sans qu'il en restât un seul de ceux qui étaient dans ce camp qui ne fut tué.

(*) Ces indications soûl corrélatives aux tarés canoniales, exprimant les divisions Ai jour, de trois heures chacune , qui com- «ewwïlarec prime , à six heures du malin : demi-tierce équivaut donc à dix heures et

demie du malin, et none à trois heures

après midi

« Cependant , ils nous avaient bien tué soixante chevaux, et d'autre part, ils nous en avaient blessé à mort au moins soixante; et il y eut plus de trois cents hommes blessés parmi les chrétiens; mais par la miséricorde de Dieu, il n'en périt que dix-sept. Et quand tous les Maures furent tués , nous allâmes à leur château, nous l'attaquâmes, et enfin nous le prîmes; on passa au fil de l'épée tout homme au-dessus de douze ans, et nous fîmes esclaves , tant femmes qu'enfants , au moins douze mille personnes, après quoi nous levâmes le camp ; et chaque homme eut sa part du butin et fit son profit. Et puis nous nous en retournâmes à notre château avec beaucoup de plaisir et de satisfaction ; et messire Conrad , avec toutes les troupes qui étaient venues avec lui, ainsi que tous les cavaliers et fils de cavaliers qui étaient restés à Gerbeh, après avoir échappé au désastre de messire Pèlerin , s'en retournèrent en Sicile sains et joyeux, emmenant avec eux tous les captifs et captives.

Mont an rr beçoit pour trois ans la concession pleins et en- TIÈRE DE LA SEIGNEURIE DE GfiR-

beh. — «Quant à moi je demeurai commandant de nie comme je Tétais auparavant, avec ceux-là seulement qui étaient attachés au château. Et je me mis à peupler nie de gens de Moabia , en sorte que dès cette année elle fut aussi bien peuplée que jamais elle l'eût été; et nous demeurâmes tous en bonne paix , en sorte que le seigneur roi en eut un aussi bon revenu annuel que jamais en aucun temps il en eût retiré. Voilà l'honneur que Dieu fit au seigneur roi , de tirer pleine vengeance de ce qu'on lui avait fait, de manière à ce que toujours les chrétiens seront plus craints et aimés en ces contrées , et plus redoutés. Kt moi j'amenai l'île de Gerbeh à ce point , où elle est encore , qu'un faible chrétien emmènerait trente ou quarante Sarrasins attachés par une corde, qu'il ne trouverait personne qui lui dft que c'est mal fait.

«C'est pourquoi lorsque le seigneur

L'UIUVERS.

roi, en sa merci, «ut appris par messire Conrad et par les autres ce que j'avais fait à Gerbeh , de grâce spéciale il me donna l'île de Gerbeh et les Qerqeneh pour trois ans , avec tous ses droits et revenus , et faculté d'en user pendant ces trois ans comme de chose mienne; de manière toutefois que je gardasse le château et 111e à mes frais. Et il me permit d'aller prendre ma femme, se souvenant en bon seigneur de la promesse qu'il m'avait faite. Et là-dessus je laissai à Gerbeh mon cousin Jean Montaner, et aux Qerqeneh un autre mien cousin germain, nommé Guillaume Sesfabreques , et je m'en vius en Sicile où j'armai une galère. »

De Sicile Raymond Montaner se rendit à Mayorqùe, où il reçut le plus gracieux accueil du roi Jacques et de l'infant don Ferdinand : arrivé à Valence , il s'y maria , et ne s'y arrêta que vingt-quatre jours; il retourna à Mayorqùe , où le roi Jacques venait de mourir, à la fin de juin 1311, et avait été remplacé par son fils Sanche , qui combla aussi de bontés le voyageur.

Montaner vint ensuite en Sicile, et alla voir à Monte-Albano le roi Frédéric, qui le traita aussi fort généreusement. « Je pris congé de lui » , continue Montaner, « et avec son agrément je me rendis à Trapani avec ma galère et avec deux barques armées que j'avais achetées à Messine, et ayant pris ma femme , nous allâmes à Gerbeh , où Ton fit grande fête à moi et à ma femme ; on nous fit beaucoup de cadeaux , pour une valeur de deux mille besants ; et les gens de Qerqeneh m'envoyèrent de même des présents , selon leurs facultés. Et ainsi , par la grâce de Dieu , nous demeurâmes en bonne paix, joyeux et satisfaits, dans le château de Gerbeh, pendant tout le cours des trois années que le seigneur roi m'avait accordées. »

Le roi de Naplbs prépare une expédition contre gerbeh*, montaner sb met en mesure de la re- POUSSER. — Au bout de ce temps , la çuerre ayant éclaté entre Robert d'Anjou roi de Naples, et Frédéric d'Aragon roi de Sicile , le roi Robert en-

voya, en 1813, ses soldats et tes vaisseaux non-seulement contre la Sicile , mais même contre Gerbeh, où se trouvait toujours Raymond Montaner, à qui nous emprunterons littéralement encore le récit de cette expédition.

« Il fut résolu, dit-il, par le roi Robert, qu'il enverrait le noble Bérenger Garros avec soixante galères et quatre cents cavaliers contre moi, dans le château de Gerbeh , avec quatre batistes. Le seigneur roi de Sicile , qui en fut instruit, m'expédia une barque armée pour me faire dire de débarrasser le château de Gerbeh de femmes , d'enfants, et de m'appréter à me bien défendre, attendu que le roi Robert envoyait contre moi toute cette force.

Dès que je l'eus appris, je nolisai à demeure une barque de Lambert de Valence qui était à Qâbes, nommée la Bonne aventure, et qui m'avait appartenu; et je lui donnai un prix ferme de trois cents doublons d'or, et j'y mis ma femme avec deux enfants que j'avais d'elle, l'un de deux ans, I autre de huit mois, bien accompagnée d'ailleurs, et avec la nombreuse troupe des femmes du château; et elle était enceinte de cinq mois. Et dans ce navire , qui était bien armé , je la fis passer à Valence en côtoyant la Barbarie; et l'on fut trente-trois jours en mer depuis Gerbeh jusqu'à Valence, où Ton arriva sainement et sûrement, par la merci de Dieu.

« Quand j'eus renvoyé ma femme et débarrassé Te château des petites gens, je me mis à mettre en bon ordre ledit château , et à dresser des ba listes et des mangonneaux; je fis remplir d'eau les citernes et beaucoup de jarres, et je m'approvisionnai de tout ce qui m'était nécessaire. D'un autre côte, j'eus des entrevues avec Selim ben- Margan, avec Ya'qoub ben-'Athyah, avec 'Abd- Allah ben-Bebet,et avec les autres chefs des Arabes, qui étaient en bonne intelligence avec moi , et je leur dis que maintenant était venu le temps où ils pouvaient tous devenir riches, et gagner renom et gloire pour toujours , et qu'ils eussent à m'aider.

Et je leur déclarai les forces qui ve-

ILBS DE L'AFRIQUE.

: contré moi ; et si jamais on vit de braves gens prendre fait et cause pour moi, eux le firent avec grand pbisir et grande joie. Et aussitôt ils me firent tous le serment, en me baisant à la bouche , que dans huit jours ils seraient à ma disposition avec huit mille cavaliers , au passage; et dès que j'aurais vue ou nouvelle de ceux qui seraient eu ces mers, que je le leur fisse savoir, et que tous passeraient dans nie, de manière que, quand ceux-là auraient pris terre, ils fondissent tous sur eux de telle sorte que i*il en échappait un seul je ne me fiasse plus à eux. Ils me promirent encore que les galères et tout ce qu'ils prendraient seraient pour moi, ne voulant pour eux que l'honneur, et la satisfaction du roi de Sicile et la mienne : et l'arrangement fut ainsi conclu avec eux. Que vous dirai-je?

Le jour qu'ils m'avaient promis ils se trouvèrent au passage avec plus de cinq mille cavaliers bien équipés, et Ton peut dire qu'ils y venaient de bon cœur, aussi bien que' ceux de l'Ile. De mon côté, j'avais échelonné quatre barques armées depuis El-Beyt (*) jusqu'à Gerbeh, avec ordre à chacune de venir vers moi dès qu'elle apercevrait cette flotte; et je me trouvai ainsi prêt.

« Or le roi Robert disposa ses galères ainsi que je l'ai dit; Bérenger Carros et les autres qui partaient, prirent congé du roi Robert et de la reine, qui était là; et ils quittèrent le siège de Trapani , et allèrent à ltle de la Pantanella (**), dont le chef m'expédia une barque pour me faire savoir que les galères étaient à la Pantanella. J'en eus grande joie et grand plaisir; et aussitôt ie le fis savoir à tous les Maures qu'il y avait et qui en firent grande fête ; et* je le mandai de même aux Arabes, afin qu'ils se tinssent prêts à passer dès le second message au'ila recevraient de moi ; et la joaroee leur parut un an.

0 Dot septentrional du groupe de Qer-

(•■) La Panlelleric

« Mais Bérenger Garros étant parti de la Pantanella , il lui arriva en message deux navires armés que lui expédiait le roi Robert , pour lui ordonner expressément de revenir vers lui a Trapani avec toutes les galères , parce que le roi de Sicile avait armé soixante

galères pour les envoyer contre sa otte; et Bérenger Garros s'en retourna à Trapani. Voilà comme je fus désappointé : car s'ils fussent venus à Gerbeh, jamais personne n'eut si bonne chance que moi d'arriver à ses fins. Mais comme je ne savais rien et m'étonnais qu'ils tardassent tant, j'expédiai une barque armée à la Pantanella , et le commandant me fit savoir ce qui s'était passé et comment ils s'en étaient ailes. Quand je l'eus appris, j'envoyai aux Arabes un grand renouvellement d'habits et de vivres, de manière qu'ils s'en retournèrent chacun chez soi , satisfaits et prêts à venir me trouver avec toutes leurs forces chaque fois que j'en aurais besoin. »

MONTANBB SB DEMET DB SON GOU- VERNEMENT ENTBB LES MAÏNS DU

boi de Sicile. — Sur ces entrefaites , Tinfant Ferdinand d'Aragon, fils du feu roi de Mavorque, qui avait épousé en Sicile l'héritière de la principauté de Morée, se disposait a passer en Grèce pour soutenir les droits de sa femme; une trêve, signée le 17 décembre 1314 entre les rois de Sicile et de Naples , laissait Montaner libre de soucis pour son lie de Gerbeh ; et depuis longtemps il était profondément attaché a l'infant Ferdinand : aussi

firit-il alors une résolution dont nous ui erap le récit.

pr

lui emprunterons encore à lui-même

« Pendant oue le seigneur infant faisait ses préparatifs, je l'appris à Gerbeh ; quelque grande chose qu'on m'eût donnée , rien ne m'eût empêché de venir le trouver et de m'en aller avec lui partout où il voudrait aller.

J'envoyai donc un message au seigneur roi, qu'il lui plût que je vinsse en Sicile; cela convint au seigneur roi, et je me rendis en Sicile dans une galère et un navire avec les anciens de

L'UNIVERS

111e , qui Tinrent avec moi ; et je laissai le château de Gerbeh ainsi que l'île en bon état. Le premier lieu où je pris terre en Sicile fut Catane; là je trouvai le seigneur infant bien portant et joyeux : madame l'infante grosse au point qu'elle ne passa pas huit jours sans accoucher, et elle eut un beau garçon ; et on en fit grande fête.

« Quand je fus débarqué de la galère, je fis porter à terre deux ballots contenant des tapis qui venaient de Tripoli , des ambles , des ardiens, des alraeschyeh, des alquinals, des mactans, des jucies (*), et d'autres présents. Je fis déployer tous ces objets devant madame l'infante et le seigneur infant, et je lui offris le tout, ce dont le seigneur infant fut très-satisfait ; puis je me séparai d'eux pour m'en aller à Messine; et le seigneur infant me dit qu'il y serait dans quinze jours, et qu'il voulait s'entretenir longuement avec moi.

« Quand je fus à Messine , il ne s'était pas écoulé quinze jours, que je reçus un message portant que madame

(*) Suivant toute apparence, ces mots désignent des étoffes et des vêtements roauresaues; M. Buchon, auquel on doit une traduction française fort estimable de la Chronique de Montaner, énonce n'avoir pu trouver la signification de ces mots, bien qu'il ait consulté à ce sujet plusieurs Arabes attachés à notre service d'Alger, et qu'il se soit adressé à la science profonde de M. Etienne Quatremère. Nous pouvons, après de tels noms, avouer sans rougir notre propre ignorance : nous observerons seulement que le mot a Imaxies de Montaner n'est autre que le mot almexies des Castillans, défini par leurs vocabulaires, « une sorle d'habillement ancien» : c'est le mot el-raeschyeh des Arabes. Les ardiens paraissent être des ardyé ou mantelets. Peut-être les mactans sontils une sorte d'écharpe ou de ceinture, que les Arabes ont pu appeler maqiham. Les jucies pourraient bien aussi, à la rigueur, être des sc/teschreh ou tissus de mousseline (c'est aujourd'hui le tarbousch, autour duquel s'enroulait le schesch yeh , qui reçoit ce dernier nom). Les alquinals ne seraient-ils point des étoffes rayées, dont el-qinâ! serait le nom ara!>e , ou bien des schales à bordure de palmes, cl-kenàr?

l'infante avait eu un beau garçon, né le premier samedi d'avril de Vannée 1315. Que Dieu donne à chacun autant de plaisir que j'en eus.

« Quand le seigneur infant fut venu à Messine je lui fis offre de mon avoir et de ma personne, promettant de le suivre partout où il irait; ce dont il me sut beaucoup de gré. Et il me dit : « U vous faut aller vers le seigneur « roi qui est à Piazza , où vous le trou- < verez et lui rendrez le château et les « îles de Gerbeh et de Qerqeneh; puis « vous reviendrez vers nous, et alors « nous réglerons tout ce que nous au- «jrons à faire. »

« Je me rendis donc auprès du seigneur roi, que je trouvai à Piazza , et nous allâmes à Palerme, où, devant le noble Bérenger de Sarria et beaucoup d'autres grands seigneurs de Sicile, chevaliers et bourgeois, je lui remis les châteaux et les lies de Gerbeh etdeQerqeneh;etplaiseà Dieu que tous ceux à qui nous voulons du bien puissent rendre aussi bon compte de ce qui leur est confié, que je le fis au seigneur rot de Sicile pour lesdites lies, que j'avais gardées sept ans, savoir : d'abord pendant la guerre deux ans, puis trois ans qu'on me les accorda gracieusement, et puis deux ans pour la guerre du roi Robert (*). Et aussitôt que j'eus rendu lesdites îles , et que. j'en eus l'acte écrit, je pris •ongé du seigneur roi et je m en retournai auprès de l'infant. »

Là se terminent les récits de Montaner en ce qui concerne ces fies, dont il fut tour a tour le commandant et le seigneur temporaire. Pour continuer 1 histoire de Gerbeh nous n'avons plus de guide aussi sûr : et la succession des événements est fort embrouillée, sinon intervertie, dans la narration de Marmol, auquel il nous faut maintenant recourir : il semble même avoir complètement ignoré que Mon-

(*) Montaner fut envoyé vers l'automne de i3o8; il eut en i3io la concession de trois ans, qui expira en r3r3, elles deux années suivantes nous conduisent à 1 3i5 , qui est précisément l'époque où nou ; suuiuivs parveuus.

taner eût résigné son commandement dès Tannée 1315, et il le suppose en fonctions encore de longues années

après.

Gtrteh recouvre son indépendance.

En 1333 éclata une insurrection ttoéralc des possessions africaines h h maison de Sicile, causée, dit Marmol, par les exactions et la tyranpie de messire Pierre de Saragosse , ainsi que des autres al-qayds et officiers da roi Frédéric ; les fcerbins se révoltèrent et se donnèrent au roi de Tunis, qui reçut leurs soumissions et lair envova des renforts avec lesquels ils assiégèrent le château. A cette nouvelle, le roi de Sicile, malgré les troublague causaient dans ses États les rivantes des factions de Clermont et <fe Vintimille, envoya Raymond de Peralta,son amiral, avec cinq galères et d'autres petits navires qui pussent avâocer sur les basses, afin de secourir le château, et d'y jeter des troupe, des munitions et des vivres. Celui-ci débarqua ses soldats à terre, et tandis que les uns livraient combat fti Maures, soixante-dix autres pénétraient dans le château , le havre-sac rempli de munitions. Les Maures s'en ftont aperçus levèrent incontinent le açe, et l'amiral entrant dans la place la poarrat de tout ce qui était nécessaire.

Pendant que Raymond de Péralta était au château de Gerbeh,il arriva te galères de Gènes, et trois de Rokrt d'Anjou roi de Napïes , qui les envoyaient au secours des Maures ; et comme les navires où se trouvaient les approvisionnements et les armes destines à ceux du château, se tenaient -11 large à cause des bas-fonds, les ennenris les abordèrent au moven d'un pnd nombre de petits bâtiments fournis nar les Maures , et s'en emparent; les cinq galères même risquerait fétre prises. Les Génois vendirçnt aux Maures les armes et les munitions , et s'en retournèrent à Naples. umiral, de son côté, voyant qu'il " avait pas moyen de défendre le *«eau, revint en Sicile , le laissant à

la garde de messire Pierre de Saragosse. Les Maures recommencèrent alors à l'assiéger, et lui donnèrent tant et de si rudes assauts , qu'ils finirent par s'en rendre maîtres. La majeure partie de la garnison fut passée par les armes, et messire Pierre de Saragosse lapidé avec un fils au'il avait près de lui. Depuis lors les îles de Gerbeh et de Qerqeneh demeurèrent au pouvoir des Maures indigènes ; elles restèrent quelques jours sous l'obéissance du roi de Tunis , mais bientôt elles se rendirent indépendantes, et ne reconnurent plus que l'autorité de leurs propres chefs ; et dans la crainte que la liberté dont ils jouissaient ne fût troublée par quelque invasion du côté du continent , les Gerbins rompirent le pont de bois par où l'on passait de la terre ferme dans l'Ile. Mais depuis lors aussi la guerre civile ne cessa de désoler ce malheureux pays. Trois scheykhs s'en partagèrent d'abord le gouvernement ; puis chacun voulut être maître exclusif, et, se dressant de continuelles embûches , ils se détruisirent l'un l'autre. Enfin l'un des partis s'assura la suprématie par le meurtre des hommes les plus puissants du parti opposé, et son scheykh demeura ainsi possesseur unique de l'autorité souveraine, qui resta désormais, pour de longues années , à lui et à sa postérité. Mais entre les individus de cette famille, comme naguère entre les factions diverses , le sang fut versé maintes et maintes fois ; aucun scheykh ne vieillissait au pouvoir : le désir aveugle de régner faisait périr le père par le fils , le fils par le père , les frères par les frères ; il y eut une période où en dix années on put compter dix princes é\e\és et renversés tour à tour; de telle sorte qu'il n'y eut jamais chez eux un instant de tranquillité assurée.

Expédition d? Alphonse d'Aragon.

Cette indépendance inquiète des Gerbins fut interrompue en 1432 par l'expédition du roi Alphonse V d'Aragon, alors que, se disposant à aller faire valoir, contre la maison d'Anjou et contre Jeanne de Durazzo elle-même,

L'UNIVERS

les droits que l'adoption de cette princesse lui avaft antérieurement conférés sur le royaume de Naples , il voulait donner le change à ses rivaux sur le but réel de son armement , en faisant une démonstration contre les Barbaresques. Sa flotte était composée de ving-six galères, neuf grands navires t et d'autres bâtiments plus petits. Elle s'élança des ports d'Aragon, et vint fondre d'abord sur Gerbeh. Afin d'ôter aux Maures toute possibilité d'être secourus du côté de la terre ferme , le roi Alphonse fît élever un fort à l'endroit où se trouvait le passage du canal ; puis il commença la conquête de l'île. Le roi de Tunis, qui était alors Abou-Fâres, rassembla une puissante armée pour aller défendre Gerbeh contre fui. Alphonse, marchant à sa rencontre, lui livre bataille le l*r septembre 1432, le bat, tue ses principaux officiers , le met en complète déroute , lui enlève vin^t-huit pièces de canon (artillerie formidable pour cette époque), et s'empare même de la tente de ce prince , qui était remplie de richesses. Ltle entière se rangea aussitôt sous l'obéissance du vainqueur , et devint désormais tributaire de- la couronne d'Aragon. Après cet exploit, le roi Alphonse remit en mer, reconnut en passant la ville de Mehdyah, où il enleva quelques navires , et se rendit en Sicile pour se livrer exclusivement au soin de ses affaires de Naples.

Gerbeh resta longues années soumise au roi d'Aragon ; mais ensuite elle secoua le joug et revint à ses habitudes d'indépendance.

Expédition du comte Pierre de Navarre,

De son côté, la maison d'Aragon ne renonçait point à la possession des domaines qu'à diverses fois elle avait conquis sur la côte barbaresque. Bien plus, sous l'inspiration et avec l'aide puissant du fameux cardinal Ximenès, Ferdinand le Catholique , non content d'avoir enlevé aux infidèles le dernier royaume qui leur fût resté en Espagne, 'multipliait ses conquêtes en Afrique. Pierre de Navarre , comte d'Alvelto, fut chargé ,

avec le vénitien Jérôme Viaaeli , de continuer la série de victoires que le cardinal lui-même avait comnrencée

Êar la prise d'Oran; il s'empara de lougie , força Telemsên , Alger , Tunis à se reconnaître vassaux et tributaires du roi son souverain , se rendit maître de Tripoli , et résolut d'aller immédiatement de là à Gerbeh , qui n'en est éloignée que de trente-cinq lieues , pensant que l'île se rendrait aussitôt a lui sans résistance.

Pbemièbb tbntatiyb sub Gbbbbh. — Le lundi 30 juillet 1510, il se dirigea , avec huit galères et quatre fusttes , droit au canal d'Alcantara , et fit mettre à terre trois hommes sachant la langue arabe et portant un drapeau en signe de paix, afin de parler en son nom aux habitants ; mais les Maures, qui avaient appris les événements de Tripoli , ayant aperçu des navires en pleine mer, avaient pris les armes sans attendre leur arrivée , et se tenaient sur leurs gardes. Ayant vu ces trois chrétiens descendre à terre, quelques cavaliers qui rôdaient sur la côte s'élancèrent sur eux sans attendre aucune explication, et tuèrent celui qui marchait en avant; les deux autres se jetèrent aussitôt à l'eau, furent recueillis par un esquif, et parvinrent ainsi à se sauver. Ensuite les Maures s'approchèrent de la mer en poussant de grands cris , et disant qu'il ne fallait pas que les chrétiens pensassent trouver la des poules comme à Tripoli ; qu'ils vinssent quand il leur plairait , mais qu'ils tinssent pour certain que les Gerbins mourraient plutôt que de se rendre à aucune condition que ce fut ; que le scheykh et tous les habitants de l'île étaient fermenent résolus à défendre leur foi et leur territoire , aussi bien que leurs femmes, leurs enfants et leurs biens , de manière h ne point en venir à être les vassaux des chrétiens.

Ayant entendu la superbe bravade de ces barbares, le comte ordonna aussitôt de remettre à la voile; et appareillant pour le départ , il alla reconnaître en passant le pont que Ton avait construit sur le canal, et par lequel on passait de l'île sur la terre ferme ,

mais que le Qcheykh avait déjà ordonné de rompre, afin que les Maures, n'ayant plus aucun espoir de se sauver de ce côté, ne cherchassent d'autre moyen de salut que le sort des armes. Le canal dont il est ici question, et dont il a été et sera encore bien souvent parlé dans ce récit, est ouvert du côté du levant; il a deux milles de large , et c'est au point où il est le plus étroit que se trouvait ce pont de bois qui réunissait 111e au continent, et par où Ton entrait et sortait, soit à pied , soit à cheval. Le comte , après avoir reconnu la majeure partie de 111e, et avoir examiné les facilités qu elle offrait pour leur débarquement lorsqu'il y aurait lieu de l'effectuer, abandonna pour le moment son entre* prise , avec l'intention d'y revenir bientôt.

Dispositions pour uns seconds httrrprisb contbeGerbeh.— C'est dans ces dispositions que le comte retourna à Tripoli , où il arriva le samedi 9 août , plein du désir de châtier ces barbares. Le jeudi 15 , jour de l'Assomption de Notre-Dame, il passa toutes ses troupes en revue, et se trouva avoir quinze mille hommes sous les armes ; il en laissa trois mille pour carder la place , et s'embarqua le jour suivant avec le surplus pour revenir à Gerbeh. Comme le temps contraire r empêchait de sortir du port , il lui fallut attendre, avec toute son infanterie embarquée , jusqu'au 23 du même mois. Or, pendant que la flotte était encore à Tancre dans le port de Tripoli, on découvrit ce jour-là même, en pleine mer, quinze gros navires à deux et trois hunes, à bord desquels se trouvaient Garcîe Alvarez de Tolède, duc ifAlbe (père du fameux vice-roi des Pays-Bas), avec un de ses frères et son oncle Ferdinand, ainsi que beaucoup d'autres chevaliers qui venaient sur ces rivages pour faire partie de l'expédition. Avec eux étaient aussi Diego de Véra , alors capitaine àe l'artillerie, et le colonel Francisco Marquez avec trois mille soldats de tmwi avaient été mis en garnison à Boyï Comme ces seigneurs arri-

vaient très- fat iga es par ans tempêté qu'Us avaient eue à supporter pendant plusieurs jours, ils descendirent à terre afin de se reposer et de voir la ville de Tripoli , ou ils restèrentjusqu'au mardi 37, que toute la frotte mit à la voile : les calmes la retinrent ce jour-là en vue de Tripoli ; le lendemain il s'éleva une grande tempête, oui heureusement dura très-peu, et le jeudi au matin la flotte entière se trouva devant l'Ile de Gerbeh.

La capitane et deux autres nefs qui, à raison de leur grande légèreté, étaient en avance, arrivèrent d'abord et mouillèrent à la pointe de terre qui esf à rentrée du canal, où le reste de la flotte ne tarda pas à les rejoindre.

Bientôt la capitane , dont les mouvements furent suivis par les autres navires,* s'avança vers la partie du canal où était le pont , et vint jeter l'ancre à deux milles de là , vers le nord, près d'une tour qui servait de vigie. On resta dans cet endroit tout le jour , et la nuit, après le deuxième quart, le comte fit passer les troupes dans les galères, les fus tes, les brigantins et autres bâtiments à rames, afin de les tenir prêtes à débarquer.

DÉBARQUBM ENT,ET OBDRB DB MAR- CHE DE L'ARMÉE SOUS LE COMMAN- DEMENT du duc d'Albe. — Le lendemain vendredi 30 août, dès le point du jour, les soldats débarquèrent, n'ayant en main que leurs armes; mais comme ce lieu est rempli de bas-fonds, il fallut que la troupe sautât dans Peau à un grand mille du rivage, et parcourût toute cette distance pour atteindre la terre. A mesure que les soldats arrivaient, ils allaient, fatigués et mouillés, se rallier immédiatement autour de leurs enseignes.

Tandis que le débarquement s'effectuait, on dressait près de la tour d'observation un autel où l'on célébra la messe. Quand elle rut terminée , le due d'Albe revêtit une cuirasse dorée , de même que les brassards et la salade, et montant un cheval gris pommelé, il s'avança accompagne de deux pages , dont lun portait une pique, Vautre une courte lance de combat et un»

L'UNIVERS

rondache. Don Fernand Alvarez de Tolède , son oncle , quoique débile et malade, voyant le duc à cheval, demanda ses armes pour le suivre. Mais don Garcia n'y voulut point consentir, lui faisant remarquer qu'il était trèsfaible et nullement en état de prendre les armes : autant lui en dirent le comte et les autres chevaliers; et comme il persistait néanmoins , le duc lui dit : « Seigneur oncle, nous devons « nous battre sérieusement aujour- « d'hui : pourquoi Votre Grâce veut- « elle venir là où nous aurions plus « affaire de veiller sur elle que de com- « battre les Maures?» Mais voyant que cela n'aboutissait à rien , il sauta à bas de son cheval et vint s'asseoir près de lui en disant : « Eh bien, nous reste- « ronstous inactifs avec Votre Grâce !» Fernand voyant que le duc se fâchait , consentit à rester , et on le transporta presque de force dans une galère.

Le duc remonta à cheval et se mit à disposer ses compagnies; mais elles furent très - longtemps à prendre leur ordre de bataille, parce que les navires étant mouillés loin de terre , les soldats arrivaient lentement en marchant dans l'eau. Aussi, lorsque les compagnies achevèrent de se former , il était plus de dix heures; la soif était déjà insupportable et devenait de moment en moment plus ardente, en sorte qu'il y avait tel homme qui offrait dix piastres tripolines pour un seul verre d'eau. Enfin , ayant rangé en bataille onze escadrons , qui formaient un total de 15,000 hommes de belles troupes (sans compter les marins), et ayant placé au centre deux gros canons, deux pièces de moindre calibre et deux fauconneaux, le tout traîné à force de bras par les soldats et les matelots, l'armée commença à marcher en colonne dans un très-bon ordre.

Mabche pénible de l'abmbb abattue par la soif.— Quand on eut fait environ une lieue et demie sur cette terre sèche , brûlante et sablonneuse, la soif accabla à un tel point les soldats, surtout ceux qui traînaient l'artillerie , et ceux qui portaient les barils de poudre et les projectiles, que

beaucoup d'entre eux tombèrent morts, et que d'autres se débandèrent sans que leurs chefs pussent les retenir.

Jérôme Vianelli, qui commandait Pavant-garde, n'en pouvant plus, parce Î[u'il n'était pas en état de contenir es soldats à leurs rangs, fut le premier qui laissa son escadron se débander, et les autres en firent autant, à l'exception de don Diego Pacheco, qui commandait ce jour-là l'arrière-

Îjarde , et se trouvait assez loin vers e rivage. En même temps les troupes commencèrent à sentir toutes les horreurs de la soif, qui devint si grande que les hommes tombaient de leur hauteur, et que la plaine était couverte de morts. En un si grand malheur, la force d'âme du duc d'Albe ne fit point défaut : il était partout, s'efforçant de ranimer le courage des troupes , cherchant à les soutenir par l'espérance , en leur disant que , sous des palmiers qui n'étaient pas éloignés , il y avait de nombreux puits où ils pourraient se désaltérer à l'aise. Dans cette persuasion, les soldats franchirent ces sables arides et funestes, pour atteindre avec des peines infinies de hauts palmiers touffus, sans avoir rencontre en tout ce chemin un seul homme, ami ou ennemi, ce qui inspira une grande méfiance aux hommes d'expérience.

L'armée tombe dans une embuscade; le duc d'Albe est tué. — L'armée s'étant avancée jusqu'à un quart de lieue environ au milieu de ces palmiers, l'avant-garde entra dans de vastes plantations d'oliviers, où, du côté du midi, sur la route qu'on suivait, entre les murs ruinés d'un édifice antique, se trouvaient plusieurs puits. Les Maures , se doutant bien que, par la chaleur qu'il faisait, les chrétiens auraient grand'soif à leur arrivée, y avaient laissé plusieurs cruches, jarres et autres vaisseaux, avec les cordes nécessaires pour tirer de l'eau; et plus de trois mille cavaliers, avec quantité de fantassins, s'étaient placés en embuscade à une portée d'arbalète des puits, pour se jeter sur les chrétiens quand ils les verraient

occupés à apaiser leur soif. Ils ne se trompèrent pas en cela , car les soldats, en arrivant aux puits, coururent en désordre sans s'attendre les uns les autres, pour aller boire, se disputant les croches et les autres vases. Au milieu de cette confusion , les Maures sortirent de leur embuscade, et les attaquèrent en jetant de grands cris, ainsi qu'ils ont habitude de faire. Mais tel était l'acharnement avec lequel ces malheureux soldats cherchaient à calmer leurs angoisses , que les capitaines essayèrent vainement de rallier à leur drapeau ceux qui avaient gagné les puits et qui étaient à boire, ni de leur fai re quitter les cruches pour prendre les armes et se défendre contre les Maures qui les perçaient de coups. A la vue de cette attaque impétueuse des ennemis, les autres troupes commencèrent à faire retraite avec aussi • peu d ordre qu'elles en avaient mis à s'avancer.

Le duc d'Albe, qui jusqu'alors était resté à cheval, ayant combattu assez longtemps contre les ennemis, qu'il avait deux fois repoussés , mit pied à terre, et, ramassant une des nombreuses piques qui jonchaient le sol, se plaça au-devant des soldats, les exhortant au combat par de courageuses paroles; et ayant réuni un certain nombre de troupes en qui la honte remporta sur la frayeur, ils commencèrent à en venir aux mains avec les Maures, et firent une charge si vigoureuse qu'ils les forcèrent à reculer d'une course de cheval; mais ceux-ci se voyant refoulés firent volte-face contre les chrétiens avec un renfort de cavalerie fraîche, et les poussèrent avec une telle impétuosité qu'ils tes mirent en fuite. Don Garcie, resté seul sur le champ de bataille, combat- avec tant de valeur, qu'il semble assez fort pour vaincre à lui seul tous les ennemis ; autour de lui sont des monceaux de blessés ou de morts que son bras a frappés; mais enfin, ne pouvant résister plus longtemps à la multitude d'ennemis qui le presse de toutes parts 9 affaibli de plus en plus par la perte du sang qui sort de ses

blessures, il perd haleine et tombe mort; trépas glorieux qui, suivant l'expression de Marmol, a rendu fameuse 111e qui en a été le théâtre.

Vàiws effobts du comte Pibrbs db Navarre pour rallier l'armée; déroute complète.— Le comte d'Alvelto, qui dans ce moment allait de côté et d'autre pour retenir et ranimer les troupes déjà toutes désorganisées, se jeta au-devant d'elles comme un loup enragé, en s'écriant :

« Qu'est ceci, mes enfants, mes lions «d'Espagne? Volte-face! volte-face!

« Je suis ici, moi; n'ayez pas peur, « les Maures ne sont rien. Comment , «enfants, ne connaissez - vous pas « cette canaille ? N'êtes - vous pas les « mêmes qui les avez vaincus tant de « fois ? Vous n'aviez pas coutume de « vous comporter ainsi. » Avec ces paroles, accompagnées de larmes, il parvint à les faire retourner sur l'ennemi , mais ce fut avec si peu d'énergie, qu'ils reprirent presque aussitôt la fuite. Voyant alors combien ses exhortations avaient peu d'effet, il se dirigea aussi vers le rivage. Les bataillons de l'arrière-garde , en voyant la déroute des fuyards, se débandèrent eux-mêmes sans attendre les ennemis, et jetèrent leurs armes pour atteindre la mer plus facilement. Les Maures continuaient cependant à poursuivre leur succès, mais pas aussi vivement qu'ils l'auraient pu, parce qu'ils craignaient que les chrétiens n'eussent pour but de les attirer hors des bois de palmiers, pour se retourner contre eux en rase campagne. Que si les Maures eussent pousse leur pointe, il est a croire , vu l'état de découragement et de désordre où se trouvaient les chrétiens, qu'ils leur eussent fait éprouver de plus grandes pertes. Il y eut des gens qui nous assurèrent avoir remarqué un Maure monté sur un cheval gris et couvert d'un manteau écarlate , s'élancer sur les chrétiens , et, au lieu de frapper, leur dire: « Que «fuyez-vous? Volte! volte-face! Les « Maures ne sont rien. N'ayez donc « pas peur.» Choses qu'il disait en espagnol, et si clairement, que tout le

I/UMTERS.

monde l'entendait : on supposa que c'était l'un des trois renégats qui se trouvaient dans l'Ile.

Une fois réunies sur le rivage, les troupes éprouvèrent à un tel point les angoisses de la soif, que beaucoup de soldats en perdirent l'esprit, et se mirent à courir ça et là, en faisant des grimaces et des folies étranges et fort dangereuses. On perdit ce jour -là quinze cents hommes, dont mille environ moururent de soif; car les chrétiens qui depuis se rachetèrent, dirent qu'il n'y avait pas eu plus de cinq cents hommes, soit morts de leurs blessures, soit faits prisonniers, et que ia majeure partie se composait de ceux qui , les premiers , étaient arrivés aux puits. L armée en déroute étant arrivée 6ur le rivage, les marins procédèrent très -lestement, avec leurs esquifs et leurs bateaux, à l'embarquement des troupes* Le comte d'Alveltoet les autres chevaliers, ignorant la mort du duc d'Albe, allèrent à sa recherche jusqu'au moment où ils acquirent la certitude qu'il avait été tué. Trois mille hommes restèrent à terre cette nuit-là, et ne furent embarqués que le lendemain au matin. Les troupes avaient espéré que , parvenues sur les navires, elles pourraient se dédommager amplement de la soif au elles avaient éprouvée à terre, mais elles n'y trouvèrent que fort peu d'eau, attendu que les domestiques et les femmes, regardant l'île comme déjà conquise, avaient employé l'eau douce du bord pour laver le linge. Enfin, l'embarquement étant achevé, la flotte partit de Gerbeh, le samedi 31 août, et atteignit Tripoli avec assez de peine; là, on se sépara, et chacun prit la destination qui lui convint.

Préparatifs de vengeance; expédition envoyée par Chartes-Quint.

Telle fut la déplorable issue de cette grande expédition , où le comte d'AJvelto vit ternir en un jour les succès qui jusqu'alors avaient couronné toutes ses entreprises contre les Barbaresques. Le roi Ferdinand en lut vivement affecté, et songea à

réparer cet éehec 4e ses armes : U fit de grands préparatifs , et annonça le projet d'aller en personne continuer # la guerre d'Afrique; mais le roi de France, Louis XII, ne pouvait croire sérieuse une telle résolution, et il dit un jour publiquement : « Je suis la « Maure et le Sarrasin contre lequel « on arme en Espagne. * Quels que fussent les projets réels de Ferdinand le Catholique , l'expédition n'eut pas lieu. Ce fut Charles-Quint, son successeur, oui lava cet affront en rendant Geroeb tributaire; Jean Léon l'Africain raconte que cet empereur y envoya, de Messine, une flotte commandée par un chevalier de Rhodes , qui se conduisit avec tant d'habileté que les Maures en vinrent à composition et consentirent à payer tribut ; ils envoyèrent à l'empereur, jusqu'en Allemagne (circonstance qui nous révèle la date de 1621), un ambassadeur chargé de lui porter leurs soumissions; l'empereur ratifia ia capitulation, et régla à cinq mille dinars d'or la redevance annuelle que les Gerbins payeraient désormais au roi de Sicile : ces conditions subsistaient encore en 1526, époque où Léon écrivait.

Des corsaires s'étabUssent à Gerbeh.

Cependant, les fameux corsaires turks 'Arougj et Khayr-el-Dyn commençaient alors à paraître dans la Méditerranée, et Gerbeh fut plusieurs fois, dès cette époque, un point de relâche pour eux : c'est dans cette tle que les deux frères s'étaient retrouvés, après avoir, chacun de leur côté, quitté la maison paternelle pour courir les chances de la mer. Gerbeh ne tarda point à devenir un nid de pirates , où se ralliaient les navires des corsaires; en 1524, nous y voyons réunie une flotte de quarante bâtiments appartenant à ces écumeurs de mer, où Kbayrel-Dyn Barberousse tenait le premier rang, et après lui le fameux Sinân Reys le juif, qui possédait à lui seul vingt-quatre fustes et une galère. Depuis cette époque même , Sinân Reys s'établit à demeure dans l'Ile, où H continua d'armer en course « et d'où

il put, en 1631, amener a Barberousse dd renfort considérable à opposer à André Doria Ions de son expédition de Scfaerscbel.

(Test également de Gerbeh que le ■meux Dragut, rélève et le lieutenant de Barberousse , fit son point de refuge et de ravitaillement; et c'est là qu'il fit démolir, au rapport de Brantôme, plusieurs galères qu'en ses premières courses 0 avait enlevées dans l'Adriatique au vénitien Pascal ico, faisant de leurs débris construire quatre cahotes, à joindre à celle qu'il tenait de la munificence de Barberousse , et oe conservant intacte qu'une seule galère, qui lui fut reprise un peu plus tard par Jeannetin Doria, neveu et lieutenant de l'amiral, le même qui, au mois de mai 1640, parvint à s'emparer de ce terrible pirate dans les porta de la Corse, avec treize £ ustes ou gatiotes qu'il commandait.

Lorsqu'après être resté quatre ans eoebafoedans la galère capitane d'André Doria, Dragut eut été racheté par Barberousse , c'est encore à Gerbeh qu'il alla réunir les éléments d'une nouvelle flottille, et là sa renomnée, son crédit , et celui de ses amis, Feurent bientôt mis à la tête de quatorze bâtiments de course, dont le nombre s'augmenta successivement, et arec lesquels il alla de nouveau écumer la mer et désoler les côtes de l'Europe. Charles - Quint mit à ses trooses l'illustre amiral André Doria, qui réunit» en 1548, quarante-trois galères pour lui donner la chasse, urafiit passa Phiver à Gerbeh ; mais il sentit qu'il lui fallait une retraite pi» forte et mieux défendue : il jeta dois loyaux sur la ville de Mehdyah, pour en fifre aa place d'armes et son arsenal; et, quittant Gerbeh au mois de terrier 1560, avec trente-six bâtiments à rames, il courut la côte tu- «sienae depuis Sfâqs jusqu'à Monestfr; puis il vint réclamer le droit de oté à Mehdyah : ayant éprouvé un reb» il s'en rendit maître par surprise; Bais les flottes chrétiennes , sous le ««mandement de Jean de Véga, vicerade Sicile, étant venues la lui disputer, il leva, tant à Gerbeh que sur

la côte voisine, des troupes pour l'aller défendre; et quand, après un siège meurtrier, elle lui eut été enlevée, le 10 septembre de la même année, il dut songer de nouveau à Gerbeh.

Mais le scheykh de cette île, Ssalehh ben-Ssalehh, ayant appris la défaite de Dragut, envoya demander avec instance aux chrétiens de l'aider contre ce forban , afin qu'il pût le chasser du pays , promettant de donner la liberté aux nombreux esclaves chrétiens qui se trouvaient dans son fie , de payer tribut à l'empereur, et de fournir tous les matériaux nécessaires pour élever un fort ou deux sur les points qu'on jugerait convenables, afin d'y placer des garnisons espagnoles. Le vice-roi de Sicile, Jean de Véga, quittant Mehdyah, alla avec vingt galères recevoir le tribut de Gerbeh, ainsi que de Sfâqs et de Qerqeneh, et prendre les otages offerts par le scheykh Ssalehh, qui livra à ce titre un de ses fils, avec quelques-uns des principaux de l'île :

après quoi Véga retourna en Sicile.

Expédition d André Doria contre Dragut

Dans l'intervalle, Dragut, réfugié de nouveau à Gerbeh , allait croiser devant Mehdyah pour enlever tous les approvisionnements qui arrivaient aux chrétiens, en attendant que la flotte turke vînt du Levant l'aider à reprendre la place. Mais Charles-Quint en ayant su avis , envoya au prince André Doria l'ordre de ravitailler sa nouvelle conquête en hommes, vivres et munitions . et de mire tous ses efforts pour s emparer du corsaire qui jetait l'alarme sur toute cette cote.

André Doria partit de Gênes pour Naples avec onze galères, auxquelles se réunirent quelques-unes de celles de ce royaume; il embarqua ce qui lui parut nécessaire d'infanterie espagnole pour les bien équiper, et le 16 mars 1651 il quitta Naples, arriva à Païenne le 30, et le jour suivant à Trapani,ou il chargea, sur vingt-deux galères qu'il avait rassemblées, quantité de froment et de munitions pour les porter à Mehdyah; il s'y rendit en droi-

L'UNIVERS

ture, et s'empressa de la ravitailler.

Sur la nouvelle que Dragut croisait sur la côte barbaresque , il repartit le même jour pour aller à sa recherche du côte de Sfâqs, et venant à Gerbeh, où il fut averti que devait se trouver le corsaire, il y fit enlever deux Maures, dont il apprit qu'en effet ce dernier était à la Roqueta avec ses navires.

André Doria , charmé de cette nouvel le, et projetant de cerner Dragut dans un endroit où il ne pût éviter de perdre ses navires dans le cas où il voudrait lui - même se sauver par terre, hâta sa marche, et prit en route deux bâtiments turks chargés de marchandises.

André Doria subprend Dragut a Gerbeh. — Arrivé à l'embouchure du canal d'Alcantara, André Doria put vérifier l'exactitude de ce que lui avaient dit les Maures, car Dragut s'y trouvait en effet, avec ses bâtiments en partie armés et en partie désarmés.

Le corsaire, se voyant à l'improviste enveloppé de manière à ne pouvoir sortir en aucune façon avec ses vaisseaux, prit sur-le-champ, en homme déterminé, le seul parti que lui permît la nécessité : il rassembla les Turks et les Maures de l'Ile , et montrant qu'il redoutait peu la flotte des chrétiens, il se mit en campagne avec eux pour aller défendre rentrée du canal , et commença à diriger le feu de son artillerie et de la mousqueterie contre les galères d'André Doria, qui, pour préserver sa flotte , alla mouiller hors de la portée du canon. Dragut ne perdit pas de temps pour faire ses dispositions en conséquence. Il fit élever en toute hâte, auprès de l'entrée du canal , un bastion qu'il mit dans une seule nuit en état de défense au moyen de quelques pièces d'artillerie et d'un grand nombre de mousquetaires turks, et il commença aussitôt à tirer sur la flotte. André Doria, voyant la position défensive qu'avait prise Dragut, et reconnaissant qu'il faudrait nécessairement opérer une vigoureuse descente pour s'emparer de ce nouveau fort, et déloger l'ennemi de l'entrée du canal afin d'y pouvoir ensuite péoétrer, voulut d'abord savoir s'il

n'y avait pas quelque autre issue par laquelle Dragut pût s'échapper avec ses navires; et ayant reçu de plusieurs marins pratiques de l'île l'assurance, qu'à moins de sortir par le passage qu'on lui barrait , Dragut ne pouvait en aucune manière s'en aller par eau d'un autre côté, l'amiral jugea à propos de faire venir de Sicile et de Naples un renfort de troupes, ainsi que des vivres et des munitions; et il écrivit, à Pierre de Tolède, vice-roi de Naples, de lui envoyer les galères qui lui étaient restées, avec des troupes et des munitions, lui faisant connaître

Suelle était la position de Dragut Leys , et combien il était urgent de mettre à terre des forces suffisantes pour le chasser de là ou lui faire perdre ses navires. Il écrivit dans le même sens à Jean de Véga , vice-roi de Sicile, et manda en outre, à Marco Centurione , qu'il avait laissé à Gènes, de venir le joindre avec ses galères.

Dispositions de Doria pour s'assurer de Dragut bt de sa flotte.— Le capitaine Jean Vasquez Coronado partit avec ces dépêches sur la galère patronne de Sicile; il se rendit à Trapani, où il trouva Jean de Véga et lui remit le message d'André Doria ; puis il prit une frégate et passa à Na-

f)ies , ou il remplit sa commission à 'égard de Pierre de Tolède; et de là il expédia immédiatement un courrier à Marco Centurioue. Pierre de Tolède fit aussitôt apprêter sept galères qui se trouvaient à Naples, y embarqua quelques compagnies cfinfanterie espagnole , avec quantité de vivres et de munitions, et les mit sous le commandement de Jean Vasquez Coronado lui-même et de Pierre-François Doria : de son côté Marco Centuriône se mit en devoir d'exécuter sans délai ce qui lui était prescrit. Quant à Jean de Véga, il fit embarquer sur la galère patronne , que lui avait laissée Coronado, quantité de vivres, de munitions et de soldats, et v fit monter mouley Abou-Bekr, fils de mouley El-Uhasen roi de Tunis , qui était venu avec lui d'Afrique et avait pris part à l'affaire de Mehdyah. 11 lui recommanda de tâcher, aussitôt qu'il serait arrivé à

Gerbeh , d'avoir une entrevue avec le schevku Ssalehh ben-Ssalehh , et de lui dire que, puisqu'il prétendait être le serviteur de l'Empereur, il le montrât en donnant des ordres pour que ee corsaire ne pût échapper de l'île , et fût pris ainsi que ses navires ; que de cette manière il assurerait la sécurité du pays, et servirait l'Empereur en purgeant la terre de cette maudite engeance; et qu'il l'obligerait ainsi de telle sorte, qu il trouverait désormais auprès de lui tout l'appui dont il aurait besoin pour ses propres affaires.

Pendant ce temps , André Doria ne se reposait ni jour ni nuit , allant de coté et d'autre pour veiller à ce que l'ennemi ne pût s'échapper, et il prit quelques marins mauresques qui venaient à Gerbeh chargés de marchandises. Prévoyant aussi qu'il serait forcé de pénétrer dans le canal pour attaquer le fort de Dragut, lorsque les secours qu'il attendait seraient arrivés , il envoya une frégate sonder les bas-fonds, et placer des signaux sur la route que devraient suivre les galères pour trouver assez de profondeur; ce qui fut bien et dûment exécuté. Mais trouvant que l'entrée serait ainsi par trop aisée, Dragut, qui était adroit et défiant, et qui avait deviné le projet d'André Doria, Gt embarquer cent fusiliers turks dans une galiote, et envoya derrière celle-ci un esquif couvert', avec ordre d'aller enlever le signal que les gens <!e la frégate avaient placé d'un côté du canal, et qui consistait en un piquet fiché dans le sable et garni d'un petit pavillon. Cet ordre fut exécuté avec tant de dextérité, que la galiote,-passant en avant, l'esquif, monté de quelques Turks, arriva au piquet, l'arracha et l'emporta à la vue d'André Doria, qui fit tirer dessus par l'artillerie des galères; mais quoiqu'ils en fussent incommodés, ils ne laissèrent pas d'accomplir leur dessein.

Stratagème par lequel Dragut parvient a s'échapper; desap- POINTEMENT de Doria.— Cependant Dragut, voyant le péril où il se trouvait, imagina une ruse qui jamais n'avait

y Livraison (Iles de l'Afrique,

été pratiquée ni soupçonnée : rassemblant une quantité de Maures Gerbins et les équipages de ses navires, il leur fit creuser plus profondément, à force de pioche et de boyau , le canal postérieur de l'île, afin de tirer par la les vaisseaux; et pendant qu'on travaillait, il eut soin, pour que les chrétiens ne s'en aperçussent pas, de faire toujours continuer le feu de l'artillerie et les démonstrations de la mousaueterie turke du bastion. Plus de eux mille Maures étaient à l'ouvrage, animés par les présents et les promesses de Dragut, et ils firent une telle diligence qu'en très-peu de tt-mps, le fond étant d'ailleurs uni et sablonneux, on obtint un canal par où l'on pouvait traîner les vaisseaux et les passer de l'autre côté de la mer : en sorte que, -dès le huitième jour du blocus, l'ouvrage était terminé; faisant alors glisser les galiotes sur des billots de bois bien graisses, les Maures et les équipages , tirant d'un côté avec des câbles, poussant de l'autre avec leurs épaules dans le plus grand silence, l'une venant après l'autre a la file , ou les fit toutes sortir du canal ; puis, les ayant armées de leur artillerie et des troupes qu'il voulut y mettre, Dragut s'en alla par l'autre côté de 111e, laissant pour dupe André Doria, qui attendait toujours, pour forcer l'entrée du canal , les renfortsqui devaient lui arriver. Naviguant vers les Qerqeneh, il rencontra la galère patronne de Sicile , sur laquelle était mouleyÀbou Bekr; il s'empara du bâtiment , fit prisonnier le prince tunisien, et l'envoya au grand-turk Soliman, qui, pour le punir de s'être prononcé en faveur des chrétiens, quoique Maure , le fit enfermer en la tour de la mer Noire, où il resta jusqu'à sa mort.

André Doria , qui croyait que Dragut était toujours dans le canal, ne voyant paraître le lendemain ni troupes ni vaisseaux , envoya à la découverte et demeura stupéfait en apprenant ce qui était arrivé. Il envoya prévenir les deux vice rois qu'ils prissent g.irde a leurs galères en les expédiant ; que quant à lui , il n'avait plus

66 y L'UNIVERS.

besoin de renfort puisque Dragut lui avait échappé. Là-dessus il leva l'ancre, croisa autour de Pîle, prit quelques navires maures et turks chargés de marchandises ; et au bout de quel-

Îues jours il revint en Sicile , laissant tragut en plus grande réputation qu'il n'avait jamais été, et même victorieux, puisqu'il resta maître de la galère que nous avons dit, et de quelques autres navires chrétiens dont il s'empara encore dans ce temps-là.

Prise de Gerbeh par Dragut

Gerbeh n'avait été que le théâtre de la lutte de ces deux grands hommes de mer; malgré ses offres de soumission à l'Empereur, elle était restée indépendante sous le gouvernement de ses scheykhs, et la fortune de Dragut, devenu 'l'un des amiraux de la flotte othomane et gouverneur de Tripoli , la préservait des tentatives de conquête de la part des chrétiens. Mais c'est Dragut même que les Gerbins avaient à craindre. Il convoitait leur île, et il essaya de s'en emparer; mais il trouva dans le scheykh Solyman plus de résistance et de force qu'il n'avait pensé; et il résolut (J'obtenir par la ruse ce que la violence n'avait pu /aire. Sous prétexte de réconciliation, il l'attira à Tripoli , où il le chargea de fers : après quoi, s'étant rendu maître de l'île, il fit pendre l' infortuné Solyman. Un petit-fils de celui-ci prit alors le titre de scheykh de Gerbeh ; mais Hic demeura aux Turks, au grand déplaisir de la population , que la perfidie de Dragut avait exaspérée, et qui subissait son odieuse tyrannie avec une impatience concentrée.

Expédition du duc de Médina-CeU.

Préparatifs d'unb expédition contre tripom de barbarie.— Philippe II, successeur de Charles- Quint sur le trône d'Espagne, conservait aussi un profond ressentiment des injures que l'audacieux pirate infligeait à toute fa chrétienté; et il résolut, en .1559, d'envoyer une formidahle expédition contre lui. L'entreprise, retardée par quelques embarras, eut lieu l'année suivante : elle avait pour chef

Jean de la Cerda , duc de Médina-Céli ,

vice-roi de Sicile, qu'enflammait un grand amour de gloire , et le désir d'égaler son prédécesseur Jean de Véga , le destructeur de Mehdyah.

L'nrmée était composée de trente bataillons d'infanterie espagnole sous les ordres du général don Alvaro de Sando, de trente-cinq bataillons italiens commandés par André de Gonzague. et de quatorze compagnies allemandes ayant nour colonel Etienne Léopat; il v avait encore deux compagnies d'infanterie française, quatre cents cavaliers d'élite, six cents arquebusiers, et l'artillerie, dont le commandement était confié à Bernard d'Aldana : c'était plus de trente mille hommes de troupes de débarquement.

Quant à la flotte , elle comptait vingthuit grands vaisseaux de charge, quatorze de moindre dimension , et cinquante galères, le tout sous les ordres de Jean-André Doria , neveu et lieutenant du vieil amiral; dans le nombre de ces galères , quatre étaient au pape , quatre au grand-duc de Toscane, cinq à l'ordre de Malte, ayant pour commandants respectifs Anguillara, "Nicolas Gentile, et Tessières, général des galères de la Religion. On embarqua des vivres pour quntre mois.

Tripoli était le but de l'expédition , car 15 était la résidence ou plutôt le repaire de Dragut; mais toutes ces troupes et tous 'ces vaisseaux devaient être anéantis à Gerbeh. Une foule d'incidents semblaient présager ce désastre : le grand maître de Malte ayant envoyé deux frégates à la découverte , l'une" d'elles fut prise par les corsaires de Dragut, qui obtint par cette voie des renseignements détaillés sur les préparatifs dirigés contre lui, et se mit en mesure d'y faire face en réclamant aussitôt des secours à Constant înople. A Messine et à Syracuse, les maladies, les querelles et la mutinerie des soldats causèrent de grands embarras au vice-roi; enfin il partit, et fut accueilli en mer par des vents contraires; ayant relâché à Malte, il constata une perte de trois mille hommes, et il envoya chercher de nouvelles recrues en Sicile et à Naples. /

AlUVBB DBVAITX GBftBBH. —

Anot dftmé rendez-vous à tous les hfcmeflts de la flotte aux sèches de " ' , eotrc Gerbeh et Tripoli, il ap-

de nouveau le samedi 10 :

Trier 1560, et ne tarda point à être demief contrarié par les vents, en sorte fi'arrivé aux sèches de Qerqeneh , il put craindre qu'une partie de ses narines n'eût été obligée de retourner à Halte; cependant, ayant continué de soirre la côte vers Gerbeh , il les aperçut, le mardi au point du four, mouilla près de cette fie , dans un endroit où ils ne pouvaient déraper; et il leur eoTon ordre de poursuivre leur route josgii'aux sèches de Palo, ainsi qu'il était convenu. Toutefois, comme ses galères manquaient d'eau, parce qu'au départ de Malte elles avaieut donné une partie de la leur aux navires de rhargp. il aurait voulu atterrir à !a Roqueîà qui est à lu pointe orientale de Gerbech, pour y faire de l'eau : mats le temps fut si orageux et si mauvais, qu'il fallut s'aller réfugier dans l'aprèsmidi au pied de la tour du canal d'EI- Qantharah, en côtoyant les rivages de nie, où Ton aperçut une quarantaine de cavaliers maures.

A rentrée du canal on trouva deux navires d'Alexandrie chargés de froment, d'huile et d'autres denrées du même genre, qui furent prises et distribuées à la flotte. U y avait aussi dans le canal deux galiotes que le duc eût bien voulu aller prendre ou briller; mais comme aucun des marins de la Hotte ne connaissait le canal , la chose ne se fit point.

DSBABQUBKBlfT A GBBBBH*, ESCAB-

modchb. — Le jour suivant on revint, an point do jour, à la Roqueta; et le doc descendit à terre avec tout son monde pour faire de l'eau , ne jugeant cas qu'H suffît pour cela de cinq cents m de mille hommes comme certains disaient, il établit aussitôt un escadres sur une petite hauteur à cent pas de la mer, et plaça des détachements d'arquebusiers là où cela parut le plus nécessaire. Les troupes débarquées ne naient guère que trois mille hom- , parce qu'il manquait neuf galères

et deux galiotes portant plus de monde, ainsi que le galion dé Fernando de Segura, où il y avait deux ou trois compagnies d'infanterie. Pendant que le duc faisait provision d'eau , les Maures commencèrent à se montrer entre les palmiers , et ils s'avancèrent vers les chrétiens en poussant des cris, suivant leur usage. Le duc avait ordonné de ne pas engager d'escarmouche avant que l'on eût achevé de faire de l'eau; mais les Maures s'approchèrent telle* ment, que les troupes furent obligées de tirer dessus ; les Maures en firent autant, et l'escarmouche devint si sérieuse que don Alvaro de Sande se vit dans la nécessité d'aller dégager les soldats, et que le duc s'avança luimême avec tout l'escadron, pour le soutenir, à plus de quatre cents pas sur ses derrières. Sans cette précaution , il aurait pu y avoir ce jour-là quelque désordre; car, bien que d'abord les ennemis ne se montrassent f>as très-nombreux , on en vit paraître e soir une masse assez considérable, avec beaucoup de fusiliers. L'on apprit, depuis, que Dragut se trouvait dans File avec mille Turks, dont deux cents cavaliers , et plus de dix mille Maures : ce qu'il était du reste facile de reconnaître à leur manière d'atta-

?uer, et de ne laisser aucun point de escadron des chrétiens que la cavalerie n'essayât d'entamer. Mais toutes les précautions étaient si bien prises , qu'il n'y avait pas un seul endroit où ils ne trouvassent une ferme résistance. L'escarmouche ayant duré sept heures, il était déjà tard quand on acheva la provision d'eau et que le duc fit retirer les troupes. L'escadron fit alors volte-face en bon ordre, changeant Pavant-garde en arrière-garde, et conservant en queue les détachements d'arquebusiers avec Alvar de Sande , jusqu'à ce qu'on fût arrivé au bord de la mer, toujours poursuivis

Sar les ennemis , qui tiraient au gros e la troupe et y tuèrent ou blessèrent quelques hommes. On perdit ce jourla sept soldats, et il y en eut trente de blessés; les ennemis eurent plus de cent cinquante hommes tant tués qoo

L'UNIVERS

blessés. Alvar de Sande reçut un coup de feu au-dessus de faine; mais la blessure ne fut pas dangereuse, parce que la balle frappa de biais. Toute la troupe fut rembarquée dans le même ordre, et dans la nuit le duc partit pour la sèche del P'Io.

Nouveau débabquemknt; échec.

— Le lendemain arrivèrent à la Hoqueta huit galères qui n'avaient pu qui i ter Malte aussitôt que les autres : celaient les quatre du grand -duc de Toscane, la patronne de Sicile, la patronne de Jean-André Doria, et les deux du prince de Monaco. Quelques ofliciers débarquèrent avec leurs troupes pour faire de l'eau ; mais la discorde se mit parmi eux pour savoir lequel commanderait, et ils se gouvernèrent si mal, que comme toute l'île était en fermentation et que les Maures désiraient se venger des partes

3u'ils avaient faites, ceux-ci attendent le moment où la majeure partie des troupes était embarquée et où les galères avaient déjà tourné la proue vers le large, pour se jeter sur ceux

3ui restaient encore à terre, et dont s tuèrent ou lirent prisonniers quatre-vingts , eptre autres cinq capitaines espagnols, savoir : Atonzo de Guzman, Adriano Garcia et Pedro Vanegas, tués, Antonio Mercado et Pierre JBermudez , prisonniers. Ceci arriva le 17 de février.

RÉUNION DE LA FLOTTE AUX SE- CHES DEL-PALO; RESOLUTION DE FAIRE UNE DESCENTE A GERBEH. —

Les galères étant arrivées aux sèches d'ei-Palo, où se trouvait le reste de la flotte, le duc de Médina-Céli apprit avec chagrin l'échec que les ennemis leur avaient fait éprouver, et surtout la perte des capitaines espagnols.

Ayant, bientôt après, envoyé prendre langue à Gerbeh, il sut que Dragut s'était trouvé à cette affaire; qu'il avait été appelé dans l'île par les habitants, révoltés contre leur scheykh le petit-fils de Solyman , lequel avait été battu ; que Dragut avait ensuite quitté l'ile eu laissant la garde du château à aes Turks, et qu'ayant atteint Tripoli avec quelques bâtiments qu'il avait à

Gerbeh , il commençait à interrompre l'arrivée des vivres *de Sicile, et avait pris plusieurs saïques aux chrétiens.

Le duc alors, considérant que le temps était très-mauvais et qu'on ne pouvait rester avec la flotte sur les cotes de Tripoli; que d'ailleurs Jean- André Doria était très-malade, que la santé des troupes éprouvait de jour en jour de plus rudes atteintes , de telle sorte qu'il avait déjà fallu jeter à la mer deux mille morts; qu'il manquait encore six gros vaisseaux , par lesquels devaient arriver beaucoup de vivres, de munitions et de troupes; qu'on n'avait non plus aucune nouvelle du roi de Qayrouân , sur qui l'on comptait beaucoup pour cette entreprise, mais qui, après avoir longtemps attendu en ces parages sans voir arriver la flotte, était retourné dans ses États; coi. sidérant en outre qu'on ne pouvait en cette saison aller vers Tripoli sans péril manifeste ; après en avoir délibéré en conseil (*), le vice- roi se détermina à poursuivre l'expédition contre Gerbeh, qui se trouvait à portée, et d'abandonner pour le moment celle de Tripoli jusqu'à ce que le beau temps fdt revenu.

LE DUC DE MÉDINA-CÉLI VA DÉ- BARQUER ▲ Gerbeh. — Cette résolution prise, on s'entendit avec quelques schevkhs des Arabes de Mehhâmyd, qui étaient venus en amis, et on les engagea , moyennant salaire, à servir contre Dragut avec quatre ou cinq cents cavaliers, soit qu'on leur donnât à garder le passage de Gerbeh, soit qu'on les envoyât autre part. La flotte mit donc à la voile le 2 mars au matin, et le soir même elle vint atterrir devant le château de Gerbeh, au milieu des sèches, où elle resta quatre jours sans pouvoir débarquer, à cause d'un vent très-violent qui s'éleva. Lorsqu'il eut cessé, on reconnut le point favorable pour le débarquement, et les troupes mirent pied à

(*) Ce conseil fut assemblé le i'r mars , suivant le récit de Jacques- Auguste de Thon, qui rappoite les divers avis qui y fuvent discuté*.

terre à environ deux lieues à l'ouest du châtéSu , près de la tour de Valenaniera, que les Arabes appellent Gigri, au pied de laquelle se trouvaient quelques puits et des mares d'eau de ploie. Afin que les troupes ne fussent pas obligées de inarcher dans l'eau, on construisit sur les sèches quelques estacades en bois , où venaient s'arrêter les chaloupes et bateaux ; de manière que le 7 mars, à midi, les escadrons étaient formés par nations, les chevaliers de Malte se plaçant avec les Allemands.

Divers messages du scheykh

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