DE GERBEH ; ATTAQUE IMPREVUE
On n'aperçut ce jour-là aucun guerrier maure , sauf deux envoyés du scheykh M<*sa*oud, nouveau chef de Gerbeh, annonçant qu'il était fraîchement arrivé de la Goulette, que les Maures l'avaient accepté pour seigneur, et que les Turks lui avaient li- *ré le château ; qu'au surplus , il était tout disposé à servir le roi don Philippe, pourvu que le duc fît rembarquer ses troupes et se rendît à la Roqueta, pour continuer son expédition contre Tripoli , promettant de son cûté de l'aider contre Dragut avec les *ens de File, et de lui fournir des vivres comme à un ami. Le vice-roi lui fit répondre qu'il regrettait de n'avoir pas su cela avant d'avoir débarqué ses troupes , parce qu'il eût fait en sorte de lui complaire, mais que son monde était déjà à terre, et qu'il avait le projet de gagner un autre gîte plus voisin, afin de trouver de l'eau, dont il y avait disette en cet endroit; qu'arrivé là, il pourrait conférer avec lui, et traiter d'affaires. Mais dans la nuit, deux esclaves chrétiens qui étaient parvenus à s'échapper, vinrent trouver le vice-roi, et lui apprirent que les Turks de Dragut et les Maures du bourg voisin méditaient une attaque pour le lendemain : sur cet avis, l'armée se mit en marche en bon or.ire , et se tint sur ses gardes. Alvar de Sande prit les devants pour choisir la position du camp : les chevaliers de Halte, avec deux mille hommes Français et Allemands, formaient l'avant-
garde, trois mille Italiens au centre, et trois mille Espagnols à l'arrièregarde. On se dirigea ainsi \ers Esdroum, où il y a douze ou treize puits, et qui est situé à cinq milles de Gigri et deux milles du château de Gerbeh.
A un mille avant que d'y être parvenu, le duc reçut deux autres envoyés du scheykh, qui lui faisait témoigner le désir de le venir trouver; sur quoi le duc lui fit répondre d'attendre qu'il fût arrivé à la station, où l'entrevue se ferait plus commodément. L'armée ayant gagné son gîte, le duc alla reconnaître les puits , et les trouvant comblés , il les fit nettoyer.
Bientôt les deux mêmes Maures revinrent en grande hâte lui demander ses ordres, parce que le scheykh désirait se rendre auprès de lui ; et il leur répondit qu'il fallait encore attendre que les logements fussent faits, afin de le recevoir convenablement. Mais le schevkh lui dépêcha une nouvelle ambassade pour prier le duc de le venir voir, ou de trouver bon qu'ils vinssent à la rencontre l'un de l'autre , avec deux ou trois cavaliers. Le duc de Médina- Céli fit répondre que, puisque le scheykh se disait le serviteur du roi d'Espagne , il pouvait en agir comme il l'entendrait , et qu'il serait toujours bien reçu; que s'il ne venait point, le duc irait le voir le lendemain au château : sur quoi il congédia les deux Maures.
Ceux-ci avaient h peine atteint un bosquet de palmiers situé à environ un demi-mille, qu'ils se mirent à pousser de grands cris suivant leur coutume, et de nombreuses troupes, qui étaient en embuscade, s'étant déployées, présentèrent une ligne de bataille disposée en forme de croissant.
Ne pouvant alors conserver aucun doute sur la perfidie du scheykh , qui voulait profiter de la fatigue et de la soif des chrétiens pour en avoir bon marché, le duc de Médina-Céli rangea aussitôt ses troupes en bataille, dans l'ordre que nous allons indiquer.
Ordre de marche de l'armée;
COMBAT; t'ENNEMt EST REPOUSSÉ.
L'UNIVERS
— L'armée était en marche le long du rivage , qu'elle suivait d'ouest en est à travers une grande plaine unie , ayant à gauche la mer, et à droite des palmiers qui se prolongeaient jusqu'à un mille de la halte, ou ils formaient un demi-cercle pour aller rejoindre la mer. L'avant-garde, composée, comme nous l'avons dit, des chevaliers de Saint- Jean commandés par leur général , et ayant avec eux les Allemands et deux compagnies françaises à la solde du roi don Philippe , était munie de quelques pièces de campagne; les Italiens venaient ensuite, avec deux pièces; et à Farrière-garde , les Espagnols avaient encore trois nièces. Sur le bord de la mer, à un aemi-millè de distance, en avant et à la gauche des escadrons, marchait le mestre de camp don Louis Osorio avec soixante arquebusiers partagés en trois pelotons , et sur la droite pareil nombre d'arquebusiers conduits par le mestre de camp Michel Baraona, en sorte que ces deux détachements garnissaient le flanc de tous les escadrons. Aussitôt que le signal fut donné , Pavant-garde s'arrêta auprès des puits ; les Italiens se rangèrent à la gauche, les Espagnols à la droite; et les pelotons d'arquebusiers qui flanquaient les deux premiers corps se réunirent un peu en avant de ceux qui flanquaient le dernier corps. A main gauche, vers la mer, s'allongeait une chaîne de rochers peu élevés, et d'espace en espace quelques collines, s'étendant jusqu'à michemin du château. Sur l'une de ces collines s'établit Osorio avec le corps qu'il commandait, ayant devant lui, à cent pas environ , sur une autre colline, une quarantaine d'arquebusiers assez espacés entre eux.
Les troupes étant ainsi disposées, les Maures s'avancèrent en jetant de grands cris et en tirant des coups de fusil; mais comme le duc avait défendu de tirer sur eux ni d'engager avec eux d'escarmouche sans son ordre exprès, attendu que son intention était simplement de chasser les Turks de l'île et non de faire la guerre aux habitants, les arquebusiers de Pavant-garde lui
envoyèrent dire que les Maures s'avançaient en tirant et qu'ils attendaient ses ordres sur ce qu'ils avaient à faire. Le duc leur fit dire , que si Ton tirait sur eux ils ripostassent , de sorte que l'escarmouche commença à s'échauffer. Les Maures, qui ce jour-là étaient, autant qu'on en put juger, dix à douze mille hommes , attaquèrent avec tant de furie l'aile placée au côté de la mer, que les soldats cédèrent le terrain peu a peu , laissant sur la place quelques morts ou blessés, tout en faisant éprouver aux ennemis une perte plus considérable. Les Maures , se ralliant bientôt, chargèrent les deux ailes avec tant d'impétuosité et de résolution, qu'ils excitèrent l'admiration des vieux soldats espagnols témoins de l'action, lesquels disaient que bien des fois ils avaient vu combattre les Maures, mais que jamais ils n'avaient vu de leur part une attaque aussi vigoureuse que cellelà. A l'aile droite, ils forcèrent le peloton à se replier sur le corps d'armée, et à la gauche ils repoussèrent les quarante arquebusiers dispersés sur la colline jusqu'à celle où était Osorio, lequel tint ferme , et obligea les Maures à se retirer avec perte : il y eut même des soldats qui les poursuivirent à quelque distance, jusqu'à ce que les officiers les rappelassent, dans la crainte de quelque désordre. Dans cette charge, les Maures perdirent beaucoup de monde , et il y eut également quelques chrétiens tués ou blessés. De Thou évalue à cent cinquante hommes la perte des premiers, et à trente celle des chrétiens , y compris plusieurs officiers, notamment Barthélemi Gonzalez , Alphonse Padilla et le capitaine Frias.
Les ennemis s'étant donc retirés, les escadrons, qui avançaient toujours en épaulant les arquebusiers, arrivèrent en bon ordre à leur gîte, ainsi que le duc avait résolu de le faire ce jour-là. Le lendemain on entoura le camp de retranchements, parce que les galères n'ayant pas fait aiguade depuis plusieurs jours, on manquait d'eau, et il fallait leur donner du monde pour en aller faire, puis atten-
dre leur retour afin de se porter en a\ant tous ensemble. L'eau se Gt à la Roqueta sans obstacle ni difficulté, b troupe envoyée pour protéger cette opération étant sortie en bon ordre, sous la conduite de Sanche de Leyva, qui avait avec lui les capitaines Cogiiazos et Hercule de Médicis. Ces riivonstances firent que l'armée garda sa position jusqu'au 10 mars, ce qui permit aux troupes de se reposer de leurs fatigues.
Capitulation du scheykh; mise DE POSSESSION BU CHÂTEAU', TBlVAUX DE FOBTIFICATION. — Ce
jour-là, un Maure vint dire au duc que s'il voulait la paix il l'aurait, pourvu qu'il u'a va nçât point jusqu'au château, sa as quoi on le regarderait comme ennemi ; le duc répondit qu'il ne voulait ec tendre parler de rien sans le château, et le H mars de grand matin il leva le i ainp. Les troupes étaient déjà sorties de leurs quartiers et marchaient en bataille à la rencontre des ennemis, qujnd revinrent deux ambassadeurs de la part du scheykh et des Gerbins , pour dire qu'on fendrait le château, et qu'on se soumettrait à payer au roi d Espagne le même tribut que Ton payait aux Turks ; moyennant quoi , on leur laissât le temps d'emmener leurs femmes et leurs enfants , et d'emporter leurs effets, et que le lendemain on Tiendrait occuper la place aussitôt qu'ils l'auraient évacuée (*). Le duc accepta ces propositions , et le jour suivant les mêmes Maures étant venus annoncer que le château était libre, le duc envoya le mestre de camp Michel Baraona avec Jérôme de la Cerda et Etienne Monreale, à la tête de trois compagnies d'infanterie espagnole , pour en prendre possession. Le duc alla ensuite le reconnaître en personne, laissant en arrière l'armée , qui ne put
(*) La convention fut conclue entre El- Mmssow, fils d'un renégat qui avait été alraïde eo Biscaye, et Balthazar Gago, portugais, qoi savait la langue du pays. La , «remporter leurs effet», donnée
an eeos du château , exaspéra tellement ks piflards de Farinée , qu'on cite un Espagnol qui de rage se coupa la gorge.
y arriver avant le mardi 19 mars, à cause des grandes pluies qu'il tomba ces jours-là.
Après avoir reconnu la position de la place et ses défenses naturelles, le duo donna ordre aux fortifications pour maintenir dans le devoir les Maures de l'île, et enlever aux Turks un port d'où ils portaient si" grand dommage à la chrétienté Le scheykh s'obligea à fournir les fascines, la chaux et tous les matériaux nécessaires, témoignant beaucoup d'empressement et de satisfaction de ce qu'on mît la forteresse en état de ne rien craindre de la flotte turke. On se mit incontinent à l'œuvre, d'après les plans d'Antoine Conte, le plus habile ingénieur de son temps ; et pour plus de célérité , on répartit les travaux entre les diverses nations : Jean- André Doria, avec les gens de ses galères, se chargea de la construction du bastion regardant le sud-ouest; le duc de Médina-Céli , avec les Espagnols, entreprit celui du midi ; André de Gonzague, avee les Italiens, celui de Test; enfin, le général de Tessières, avec les chevaliers de Malte et les troupes de la Religion, eut pour son lot le bastion de l'ouest.
Dans l'intervalle arrivèrent des recrues que le vice-roi avait fait lever à Malte , et qui renforcèrent de mille soldats la garnison sous les ordres de Baraona et de son lieutenant Olivera. Et le 5 mai , jour fixé pour recevoir l'hommage du scheykh , on le vit arriver avec une nombreuse suite à l'endroit désigné pour la cérémonie; il rendit l'étendard vert de Dragut, et éleva trois fois la bannière d'Espagne, en prêtant serment d'obéissance, et s'obligeant à payer un tribut annuel de six mille écus d'or,- un chameau , quatre autruches , quatre faucons de Nubie et quatre gazelles. Peu après arriva aussi Mohhammed el-Refa', roi de Qayrouân , avec huit cavaliers seulement, ayant laissé son armée sur le continent ; il venait assurer le duc de Médina-Céli de sa fidélité au roi d'Espagne : on lui fit de grands honneurs, et on le logea auprès du vice-roi,
L'UNIVERS
ainsi que le prince tunisien Mohhamroed ebn-Hhamydah, son gendre, qui raccompagnait/
Abbivée de la. flotte tubke; le duc de médina -célt befusb
DALLER AUDEVA.NT D'ELLE. — Pendant que ces choses se passaient à Gerbeh, Uluk-'Aly el-Farthasy était arrivé à Constantiiiople, pour y réclamer, au nom de Dragut, les secours les plus prompts : il avait été entendu. En huit jours on eut armé soixante fortes galères , montées chacune de cent janissaires de choix. Elles quittèrent les Dardanelles sous les ordres de Pyr-'Aly Pâschâ , qui fut chargé de cette expédition , et se rendirent à Navarin, d'où elles repartirent le 1er mai, et arrivèrent le 7 devant Malte et le Goze, où elles firent de l'eau et des vivres le 15.
Le bruit des armements de Constantinople était déjà parvenu à Gerbeh par la voie de Malte : le grand maître avait fait prévenir le duc de Médina Céli que quarante galères allaient mettre en mer, et seraient bientôt suivies du reste de la (lotte othomane. Doria, retenu au lit par la maladie, fut d'autant plus affligé de ces nouvelles, que Dragut allait se trouver ainsi à la tête de forces navales très-supérieures à celles des chrétiens ; et il demanda au viceroi de lui fournir des troupes pour aller battre la flotte turque avant sa jonction avec celle des pirates. Mais la Cerda,tout entier à son établissement de Gerbeh, ne voulut point abandonner les ouvrages commencés; il envoya même le vicomte de Cicala, avec douze galères, chercher en Sicile de l'argent et des vivres. D'un autre côté , le viceroi de N a pi es lui Gt redemander ses troupes espagnoles ; et le grand maître réclama ses galères, qui lui furent renvoyées le 8 avril. Doria, toujours malade, renouvela néanmoins ses instances, mais vainement; lorsqu'un aviso vint annoncer que quatre-vingts galères turques avaient paru le 7 mai en vue du Goze.
Doria envoya aussitôt au duc de Médina-Céh le commandeur Bernard de Guimaran pour le presser de monter
pur la flotte et d'aller prendre Tripoli avant l'arrivée de celle des Turks : le conseil fut assemblé ; Sanche de Ley va et Bérenger de Requésens, généraux des galères de N api es et de Sicile, y furent appelés , ainsi que Scipipn Doria et le vicomte de Cicala. Après de longues discussions, il fut résolu que le vice-roi ne quitterait Gerbeh qu'avec l'armée , ainsi qu'il l'avait promis à ses soldats , et que Jean-André Doria, avec tous les bâtiments de combat , hors deux galères , irait à la découverte, sauf à revenir à Gerbeh pour embarquer les troupes si l'enne:ii n'était point en vue. Quelque contrarié qu'il fût d'une telle résolution, l'intrépide marin obéit, en s'écria nt que c'était vouloir la perte.de la flotte.
Rencontbb des deux flottes; celle des chbetiens est mise en déboute. — Pyr-'Aly pacha s'était porté du Goze à Lampédouse, où le mauvais temps le retint deux jours ; puis il gagna Qerqeneh en essuyant une bourrasque. De là, le pacha envoya deux gnliotes à Sfâqs pour avoir des nouvelles de l'expédition chrétienne; et il apprit ainsi, dit Marmol , qu'après s'être emparée du château de Gerbeh, elle s'occupait de le fortifier, qu'elle avait mis à terre douze mille hommes de toutes nations ; et qu'elle disposait de cinquante -trois galères, trois galiotes et trente - quatre bâtiments de transport.
Sur ces nouvelles , la flotte turke partit de Qerqeneh en grand émoi , faisant marcher en avant Uluk-'Aly et Qarâ-Mossthafày avec deux galères pour aller à la découverte. Les deux corsaires étant arrivés en vue de Gerbeh , leurs vigies signalèrent des galères chrétiennes à la voile, et supposant qu'elles arrivaient sur eux, ils coururent prévenir le pacha que la flotte chrétienne paraissait. C'étaient, en réalité, quelques galères qui étaient allées faire de l'eau a la Roqueta , et qui revenaient au château. Les Turks gagnèrent le large pour les laisser passer; et ils allèrent ensuite, sans avoir été aperçus , jeter l'ancre a la Roque-
ta, où ils restèrent toute la nuit. Le lendemain au point du jour, ils découfrirent la flotte chrétienne cinglant rrrs le large en luttant contre les ?ents : les Turks, au contraire, profitant de l'avantage du vent, arrivaient à pleines voiles. A cette vue, les chrétiens s'effrayent , et ne sachant que résoudre, prennent enfin le parti de s'échouer sur la côte ; la plus grande partie des équipages se noya en voulant se sauver à la nage ; peu gagnèrent la terre, beaucoup furent faits prisonniers. Quelques galères se réfugièrent dans les ports de Malte, de Sicile, ou de Naples. Dôria , abandonnant la capitane enfoncée dans le sable, atteignit la terre sur un bâtiment marchand. On perdit, dans cette déroute, dix-neuf galères, et quatorze bâtiments de cliarge qui portaient les malades ; le nombre des prisonniers fut de cinq mille, et parmi eux Sanche de Leyva, Bérenger de Requésens, Gaston de la Orda , fils du vice-roi , et nombre d'autres personnages distingués.
Doria était outré de colère : le viceroi alla le trouver, reconnut sa faute, et lui demanda conseil ; l'amiral répondit que c'était au commandant des troupes de terre à y aviser ; que quant à lui, général des galères, il allait passer à Messine sur quelque bâtiment léger, pour aller recueillir les débris de la flotte. 1*6 vicé-roi se détermina à en faire autant , laissant dans le fort cinq mille hommes, tant Italiens que Français et Espagnols, avec quelques escadrons de cavalerie légère, sous le commandement d'Àlvarde Sande, qui s'était offert pour cette périlleuse commission; et luiroéme partit avec Doria et le reste de ses officiers sur sept frégates légères , promettant à Sande un prompt envoi de secours.
Siège du château de Gebbbh mb les tobcs; capitulation.— Enfin la flotte des Turks, que Dragut avait jointe avec onze galères, portant des troupes de cavaliers levées dans le pays, arriva à Gerbeh, et débarqua les soldats, aussi bien que l'artillerie, près de la Hoqueta; puis, de là, ils
vinrent mettre le siège devant le château, qui, pendant trois mois, fut vigoureusement battu en brèche par dixhuit pièces de canon, et eut à soutenir plusieurs assauts.
Il y eut aussi , à cette époque! plusieurs engagements , dont un très- remarquable. Les Turks avaient réuni toutes les barques de leur flotte pour venir attaquer neuf galères qui avaient échappé au désastre , et qui s'étaient réfugiées sous le fort ; mais, en approchant , ils s'aperçurent que les chrétiens avaient placé, en avant et à l'entour des galères, de nombreuses poutres enchaînées les unes aux autres, qui les empêchèrent d'avancer; et ils ne pouvaient non plus reculer sans être foudroyés par l'artillerie et la mousqueterie des galères et du fort, en sorte qu'ils perdirent, au milieu de cette confusion, plus de mille hommes, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de reys ou capitaines, et d'autres personnages d'importance ; ils ne parvinrent à se retirer qu'en abandonnant un grand nombre de leurs barques, qui furent coulées à fond. Une autre fois, le 7 juin, les chrétiens, dans une sortie, pénétrèrent dans les retranchements des Turks, saccagèrent leurs tentes et leur tuèrent beaucoup de monde; mais Uluk-'Aly accourut avec du renfort, et les força à la retraite.
Cependant chaque jour l'eau et les vivres diminuaient dans le château; enfin l'on en fut réduit à boire de l'eau de mer distillée dans des alambics; mais comme elle ne suffisait pas, les soldats périssaient de soif, et beaucoup d'autres allaient se rendre à l'ennemi. Réduit à cette extrémité , et voyant la plus grande partie de son artillerie démontée, Alvar de Sande résolut de tenter une sortie désespérée, et de vaincre ou de mourir. Mais, prévenus par les transfuges de l'état cù se trouvaient réduits les assiégés*, et du projet de leur général, les Turks prirent leurs précautions , et firent nonne garde sur tous les points par où les chrétiens eussent pu pénétrer, si bien qu'Alvar de Sande, ne pouvant venir à bout de son dessein, et vou-
L'UNIVERS
tant néanmoins le tenter, eut le malheur d'être battu et fuit prisonnier.
Le lendemain de bonne heure, les assiégés se décidèrent , malgré l'opposition de quelques-uns d'entre eux , à entrer en pourparler avec le pacha et à lui offrir de capituler à des conditions honorables; mais le pacha ne voulut leur promettre que la vie sauve, et ils furent obligés de se fendre aux Turks, en même temps que la forteresse. Ils furent tous faits esclaves, et les fortifications delà place entièrement rasées, à l'exception de la vieille tour. La flotte turke, laissant à Gerbeh Dragut avec ses troupes, fit voile pour Tripoli, et de là pour Constantinople , emmenant prisonnier Alvar de Sande, ainsi que Sanche de Leyva et Bérenger de Requésens, qui avaient été pris dans le combat naval avec beaucoup d'autres chevaliers et soldats ; et le pacha rentra ainsi triomphant à Gonstantinople.
Destinée ultérieure de Gerbeh.
Telle fut la malheureuse issue de l'expédition du duc de Médina-Céli, dont il reste à Gerbeh un affreux monument , signalé par les voyageurs qui depuis cette triste catastrophe ont visité les lieux : sur quelques assises de pierre, que Paul Lucas vit en 1708, et que M. Félix Flachenacker a aussi remarquées en 1840, sont amoncelés en pyramide les crânes et les ossements des chrétiens qui succombèrent alors. L'exagération des habitants en portait le nombre à dix-huit mille.
La pyramide n'a plus aujourd'hui sa forme régulière; M. Delaporte lui trouvait, en 1800, la figure d'une bouteille ; M. Félix Flachenacker compare maintenant sa forme affaissée à celle que nos pâtissiers donnent à leurs brioches. Elle a vingt-cinq h trente pieds de haut, sur environ cent trente pieds de tour, et les crânes, engagés dans la maçonnerie , ne sont plus visibles que sur l'une des faces.
Ainsi , Dragut conserva Tripoli et Gerbeh , jusqu'à ce qu'il fut emporté par un boulet de canon au siège de
Malte en 1565. Il est probable que l'adjonction de Gerbeh au gouvernement de Tripoli fut une conséquence de la possession simultanée de ces deux points par les Turks, tandis que Tunis était entre les mains de princes arabes alliés ou tributaires de l'Europe chrétienne. Mais lorsqu'en 1574 Sinan
richa eut établi la domination turke Tunis, l'tie de Gerbeh, qui depuis la conquête des Arabes avait toujours été considérée comme une dépendance de cet État, y demeura désormais annexée, bien que les compilateurs de géographie des deux derniers siècles aient continué de la compter, après Léon et Marmol, parmi les dépendances de Tripoli. Toutefois le père Dan en 1634, le père Philémon de la Motte en 1700, et Paul Lucas en 1708, avaient eu soin de constater qu'elle relevait de Tunis, et le second de ces voyageurs avait même fait remarquer expressément Terreur des écrivains de son temps sur ce point.