‹ Iles de l'AfriqueChapitre 16 sur 82 · ANCIENNE ILE DE ZYROU · texte numérisé non relu

ANCIENNE ILE DE ZYROU

Pour ne point encourir le reproche de négliger, dans cette description des îles de la Syrte , des indications qui ont un certain intérêt historique, nous devons dire un mot ici d'une île qui a cessé d'exister.

A Test de Gerbeh, le schéryf el- Edrysy indique une tle de Zyrou , fertile en dattes et en raisins , distante d'un mille seulement à l'égard de la terre ferme, et située vis-à-vis du Qassr Beny-Khathàb , qui lui-même est à vingt-cinq milles dans l'est du Qassr Gergys inscrit sur toutes nos cartes. Pour mieux préciser la position de ce Qassr Beny-Khattiâb, nous ajouterons, d'après le noble géographe, qu'il était bâti à l'extrémité occidentale des lacs salés connus sous le nom de Sebâkh el-Kelàb ou lagunes des Chiens. Or c'est vis-à-vis de ce point , comme le répète Edrysy, que s'étendait l'île de Zyrou, longue de quarante milles, et large, disons plutôt étroite, d'un demi-mille seulement, dont une partie, couverte d'habitations, produi-

1 ait do raisin et des dattes, tandis que fautre était submergée à la profondeur d'une stature d'homme. Les habitants étaient , comme ceux de Gerbeh et des châteaux voisins, des Ouahabytes.

| Cherchons , sur nos cartes , cette île dont nous parle , au douzième siècle , Tan des géographes arabes les plus renommés : à une vingtaine de milles de Gergys nous trouvons en effet une

| grande lagune, qui nous représente la

j Sebkkah ou les Sebâkh indiquées par Edrysy; elle est séparée de la mer par une langue de terre étroite et fort allongée , coupée en son milieu par une ouverture en travers de laquelle surgissent encore quelques rochers de manière à figurer plusieurs entrées, qui ont en conséquence été appelées el-Bybàn ou les Portes, C'est précisément cette langue de terre étroite et longue à laquelle d'Anville a attribué sur ses cartes le nom d'île Zirua, qu'il empruntait à l' Edrysy, ou, comme on disait de son temps, au géographe de Nubie : et , d'après cette autorité sans doute, il la séparait du continent à l'extrémité occidentale par où elle y adhère aujourd'hui.

Sans rejeter cette explication , qui a en sa faveur la configuration étroite et allongée de la bande de terre qu'on suppose représenter l'île de Zyrou, nous ne pouvons cependant nous dispenser de taire en même temps remarquer le nom de Zera inscrit sur la carte détaillée de ces parages, levée par le capitaine Smyth avec l'aide de MU. Elson et Slater, de la marine anglaise; or ce nom s'y trouve applique à certains écueils qui surgissent à quelque distance de cette côte , et semble indiquer une autre explication de lUe Zyrou. Sans doute il n'y a plus en cet endroit aucune terre émergée que l'on puisse aujourd'hui appeler une lie; mais à cet emplacement même existait , il y a moins de trois siècles , oo bam: à découvert, une sèche, te Seeco di Polo , comme le désignaient tiers les marins de la Méditerranée , et ce fat le rendez-vous de la flotte du doc de Médina-Céli lors de son expé-

dition de Gerbeh , ainsi que nous l'avons raconté quelques pages plus haut.

Il y avait là un port , suivant la relation de Jacques-Auguste de Thou , et l'armée navale qui sV trouvait réunie au mois de février 1560, y perdit près de deux mille hommes, attaqués de diverses maladies que l'intempérie du climat et la mauvaise eau venaient aggraver : car, dit le grave historien , « le terroir de Secco di Palo étant sec « et aride , on y a creusé des puits , où « l'on trouve des sources dont l'eau , « quoique douce , a une qualité fort « contraire à la santé. »

Ainsi, il n'y a pas trois siècles ou'une île existait encore en cet endroit , mais sèche et aride. Ne doit-on pas soupçonner que cette île , aujourd'hui disparue sous les eaux de la mer, et qui en 1560 avait encore des puits, pouvait, quatre siècles auparavant, se trouver assez élevée pour être habitée et cultivée, bien que dès lors, suivant l'observation du géographe arabe , la moitié en fût déjà submergée?

Ce n'est pas le seul indice que nous pourrions alléguer, d'un exhaussement des eaux ou d'un affaissement des terres dans la Syrte : auprès de Gerbeh , on trouve aujourd'hui plusieurs pieds d'eau là où Dragut fut obligé de faire creuser en 1551 une issue, par laquelle il fit passer ses navires en les tirant à terre sur des tins et les poussant ensuite à la mer de l'autre coté du détroit. De même autour de Qerqeneh , dont nous allons nous occuper tout à l'heure, la mer ne découvre plus les bancs par lesquels on communiquait jadis, à pied sec, de ce groupe d'îles au continent voisin. Non loin de là , une partie du sol de l'antique Carthage ne plonge-t-il pas aujourd nui dans les flots? On est donc autorisé à croire qu'il se fait peut-être une sorte de compensation entre l'exhaussement des terres en certaines parties de la cote européenne delà Méditerranée, et l'abaissement de quelques portions de la plage africaine.

C'est un sujet digne de l'observation assidue des géologues, et que nous ne

L'UNIVERS

pouvons que signaler à leur rigoureuse et savante investigation.

ILES DE QERQENEH.

Description.

Qerqeneh, diversement écrit et prononcé au gré du caprice bu de ia négligence des géographes et des voyageurs, est le nom commun de plusieurs fies ou îlots ramassés en un seul groupe allongé, à une quarantaine de milles au nord de Gerbeh : c'est comme la cime tabulaire d'une montagne rocheuse dont les pentes, doucement inclinées, s'enfoncent par degrés sous les eaux, de manière a n'atteindre que des profondeurs médiocres à une distance assez considérable du plateau émergé, si bien qu'en certains endroits la sonde n'accuse encore qu'un fond de vingt mètres à plus de vingtcinq milles du rivage.

Iles qui composent le groupe de Qerqeneh. — Le groupe, dans son ensemble, présente à la surface des eaux une terre capricieusement découpée, s'étendant du sud-ouest au nord-est dans une longueur totale de vingt-quatre milles géographiques, sur une largeur qui varie depuis un demimille jusqu'à cinq, six, et même jusqu'à dix milles. Il se compose d une série dites ou îlots d'importance diverse, qu'on peut énumérer ainsi qu'il suit, dans l'ordre de grandeur relative :

1° Une île principale, à laquelle appartient en propre le nom de Qerqeneh , Kerkeni , Karhenna, Karguena , Qverquens, Qiterkyness, Cherchera, Cercani, Cercare, ou telle autre forme qu'ait pu inventer la fantaisie ou l'inattention des copistes ; elle occupe le milieu du groupe.

2° Une île triangulaire , longue de neuf milles d'ouest en est, large de cinq environ du nord au sud , située au sud-ouest de l'île principale, etsé-

fmrée d'elle par un étroit canal sur equel avait été autrefois jeté un pont pour communiquer de l'une à l'autre; ce pont, très-ancien, et qu'on trouve mentionné dès le premier siècle de

notre ère , subsistait encore sous les Arabes, et la dénomination d'el-Qantharah qu'ils lui donnaient, restée au canal sur les bords duquel on voit encore quelques vestiges des culées , est reproduite dans la carte de Smyth, Elson et Slater, sous l'orthographe , défigurée à l'anglaise, ô'M-Guntrah :

l'île elle-même, appelée Zera dans cette carte, porte, dans les cartes plus anciennes, le nom de Gamalera ou Gamélèrey qui semblerait tirer son étymologie oes chameaux que l'on y envoie paître.

3° Une île plus petite, arrondie, ayant deux milles et un quart de long sur un mille et demi de large, et formant l'extrémité nord-est de tout le groupe; la carte de Smyth l'appelle île Kusha ; elle est portée , dans les cartes plus anciennes, sous le nom tfel-Bcyty c'est-à-dire la Maison, peut-être parce qu'une seule maison s'y trouvait bâtie ; il est assez curieux de voir que dans l'ancien portulan italien de Jean d'Uzzano, tout le banc sur lequel est assis le groupe insulaire de Qerqeneh , est appelé dans son ensemble , du nom de cette petite île , lo secch del Beit.

4° Une île plus petite encore , dont la longueur n'atteint pas deux milles et la largeur un mille, formant par ellemême, aussi bien que par le prolongement de rochers qui élèvent à l'est une multitude de têtes rougeâtres, l'extrémité orientale du groupe entier, ce qui fait donner à l'île, aux rochers, et même à la portion de File principale la plus rapprochée de celle-ci , le nom appellatif de Scherdgah, caractéristique de cette position orientale, et qu'on peut aisément reconnaître sous I orthographe Shraga de la carte de Smyth.

Quelques autres rochers se montrent en outre sur certains points des contours de l'île principale; mais ils ne valent guère la peine d'être mentionnés.

Topographie générale des îles Qebqeneh.— Ces îles , très-peu visitées par les voyageurs d'Europe, n'ont été décrites avec quelque détail par

encore , que nous sachions ; oociques phrases du schérvf el-Edrysy, de Marmol, des Pilotes de la Méditerranée, et du pseudo-'Aly-Bey (le général Badia) , voilà le complet inventaire de tout ce que nous possédons à cet ésrard. Le capitaine Smyth avait recueilli sans doute, dans sa campagne nautique, tous les éléments d'une description exacte et nourrie ; mais l'amirauté anglaise n'a point publié de texte pour accompagner les cartes de cet hydrographe.

Passons en revue le peu que nous apprennent ces écrivains : le résumé ne sera pas long. Suivant l'Édrysy, Qerqeneh est une Ile jolie et bien peu- 1»ée, quoiqu'il ne s y trouve aucune ville, les habitants demeurant sous des cabanes de roseaux ; 111e est bien fortifiée : on y voit un château, près duquel sont des grottes ou cavernes, appelées Qerbedy 7 qui servent aux habitants de refuge en cas d'invasion ; le sol produit beaucoup de raisin , des jujubes, du cumin et de l'anis. Marmol nous donne à son tour, pour tout renseignement descriptif, que l'île contient plusieurs hameaux de Berbers, gens pauvres et méchants, dont quelques uns sont gens de mer et fort amis des Turks, allant en course avec eux ; rintérieur n'offre qu'une terre aride, et le courant est si fort sur les côtes, que les bâtiments à rames ont peine à y abortfer.

Les informations que nous devons an général Badia , quoique maigres encore^ sont un peu moins décharnées.

Dans sa traversée de Larrache ou el- 'Araysch du Marok, à Tripoli de Barbarie, il fut emporté par une bourrasque sur le bine de Qerqeneh , où la frégate qu'il montait resta à l'ancre depuis Je Ier jusqu'au 7 novembre 1805. Il le décrit comme un grand banc de safrfe feidspathique et quartzeux d'un rouge de brique, offrant une surface de plusieurs lieues d'une inclinaison presque insensible, sur laquelle la mères* tranquille comme un étang

elles sont si basses qu*on découvre à peine leur élévation sur. la mer; on aperçoit seulement quelques arbres :

l'abord en est fort difficile , parce que la plus petite chaloupe échoue longtemps avant d'y arriver à cause du peu d'eau, en sorte qu'on ne peut y aborder que par quelques points connus des pilotes pratiques. Il n'y a ni sources ni rivières; les habitants n'ont d'autre eau à boire que celle des pluies, encore est-elle très rare. Le sol est d'une rorhe presque nue , n'offrant d'autre végétation que des palmiers; aussi les habitants sont-ils extrêmement malheureux, n'ayant pour aliment que le fruit et la moelle des dattiers , celle du palma-christi , et le poisson , qu'ils sèchent pour la provision de Tannée. Les hommes ne sont vêtus que d'un hhayq brun grossier; ils sont tous maigres et basanés. Trèsadonnés à la pèche, ils font usage de différents artifices pour renfermer ou pour prendre le poisson, qui forme la base de leur nourriture. Ils ont une espèce de bateaux extrêmement mauvais, à une seule voile, et qui peuvent contenir trois ou quatre hommes ; ces bateaux , appelés scindai , courent la côte jusqu'à Tripoli , et ne s'éloignent jamais de terre de plus d'une lieue. La population est réunie dans plusieurs douars ou villages , composés de huttes ou de maisons très -basses , qui présentent l'aspect de la plus grande misère : le nombre ûes habitants ne paraît pas se monter à six cents , et peut-être est-il beaucoup moindre encore. Ils professent la religion musulmane, et sont gouvernés par un scheykh de leur choix, qui envoie tous les ans en tribut , au pacha de Tunis , une quantité de poissons, unique produit qu'il puisse attendre de ces îles.

Relation d'un voyage récent a Qerqeneh.— A. ce résumé des observations des précédents voyageurs, nous pouvons ajouter des informations plus récentes : un Français, M. Félix Flachenacker, que nous avons déjà mentionné en parlant de Gerbeh, a visité aussi Qerqeneh à la On de 1839, et nous a rapporté quelques souve-

L'UNXVER$.

nirs de la petite station de trois jours qu'il y a faite ; il a bien voulu nous permettre de puiser, dans le journal manuscrit de son voyage, un aperçu de cette excursion.

« Ayant trouvé à Sfax, dit-il , un sandal ou barque mauresque qui allait porter quelques soldats aux Iles Kerkna, je me décidai à y faire un petit voyage, et je m'embarquai le mercredi 18 décembre 1839, à midi, avec des provisions pour une seule journée ; mais, grâce à l'obligeance de notre agent consulaire, M. Émilien Rousseau, d'un tescrah du caïd de Sfax adressé au khlifah de Kerkna , fêtais sûr de trouver l'hospitalité.

A près une navigation assez ennuyeuse, faute de vents et de rameurs , nous arrivâmes à neuf heures du soir par un clair de lune magnifique. Malheureusement les eaux sont si basses que le sandal ne put mouiller qu'à trois cents pas du rivage : les soldats gagnèrent le rivage leurs habits sur la tête et leurs fusils à la main , ayant de l'eau jusqu'à la ceinture; quant à moi, je lus porté à terre sur les épaules d'un nègre vigoureux, mameluk que le caïd de Sfax m'avait donné pour guide. Il était dix heures quand on fut prêt à se mettre en route pour la résidence du khlifah. Après avoir longtemps marché au milieu des palmiers dont l'île est couverte, nous atteignîmes à minuit quelques maisons où mon nègre mit en réquisition deux chameaux et deux ânes pour nos bagages et pour nous-mêmes. A une heure et demie du matin, nous arrivâmes au hameau de Ouled-Boali, où le scheykh nous logea dans une maison inhabitée, nous fit un bon feu, et nous apporta une énorme quantité de dattes. Le lendemain , à sept heures du matin, je me remis en route pour Kalabinna, résidence du khlifah, chez lequel nous arrivâmes à neuf heures.

« Introduit dans la seule et unique chambre qui composait l'appartement de ce fonctionnaire , je n'y découvris qu'une estrade élevée de deux pieds au-dessus du sol, et sur laquelle une natte et un tapis composaient le lit ;

une grande natte sur la terre, une fiole pleine d'huile, et une lampe en terre verte accrochée à côté d'une paire de ciseaux à découper le tabac, complétaient le mobilier. Malgré l'apparence de misère qui régnait dans sa demeure, Sidi- Mohamed portait des vêtements qui annonçaient une certaine aisance, et j'appris que sa famille était à Sfax , le poste qu'il occupe étant rempli tous les six mois par un nouveau personnage.

« Je pris mon fusil et y allai visiter le pays en chassant, mon nègre me servant de guide. Le gibier est rare à Kerkna, on n'y voit que des tourterelles, beaucoup de huphup, et rarement quelques lièvres; mais j'admirai le paysage pittoresque où je me trouvais : c'était un massif de vigoureux oliviers au tronc tortueux et au feuillage glauque, sur lequel se détachaient en noir des milliers d'olives; çà et là dans la campagne quelques bouquets de palmiers élancés , puis quelques rares plants de vignes; près de là, des champs assez bien cultivés , où je vis avec surprise des femmes diriger ellesmêmes la charrue, attelée, tantôt d'un cheval , tantôt d'un âne , mais le plus souvent d'un chameau, et ce qui m'étonna le plus , ce fut de leur voir les jambes ornées de kalkals d'argent et d'or, des pendants briller à leurs oreilles, et toutes les apparences d'un luxe que leur genre de travail semblait repousser ; toutes ces femmes, et j'en vis beaucoup, paraissaient jeunes; il y en avait même d'assez jolies : elles étaient bien vêtues , et quelques-unes portaient un barracan cramoisi élégamment drapé autour de leur corps, et venant retomber gracieusement pardessus leur tête. J'appris que ces femmes sont de malheureuses prostituées envoyées en exil de Tunis , de Sousse, de Stax, et de tous les points de la régence, où elles ont été arrêtées dans des querelles, des orgies, des scandales, dont le plus grave est d'avoir reçu des Européens.

« Après m'étre reposé au village de Reummla, je revins à la maison du khlifah, qui m'attendait avec un plat

ILES DE I/ÀFMQtJE.

énorme de couscoussou an poisson , autour duquel étaient placées quatre roillers de bots pour nous deux et pour les sheykhs de deux villages voisins, qu'il avait invités dans le but de me faire honneur.

tLe lendemain, je résolus de pousser une reconnaissance sur un autre point de Pîle; je dirigeai ma course d'abord vers la mer, qui est à un Henri-quart de lieue de Kalabinna, es- P^rnt trouver quelque barque mauresque ou maltaise pour me passer dans la petite île que je voulais visiter aussi. Je rencontrai effectivement quatre ou cinq barques , mais toutes sans patron : je rentrai alors sous les paliers, et, faisant le tour de la partie orientale, je passai par les villages de Lcbassia, Élataya, Elrayeb. Après avir inutilement poursuivi des çoëhids et des pigeons sauvages oui se tenaient toujours hors de portée , je rev.ns par un long détour à la maison dukhhfah, qui me régala d'un plat de superbes poissons nageant dans une sauce d'huile et de poivre, relevée par du jus de limon.

« Le soir, mon mameluk m' ayant procuré un bateau, nous nous em-> brquâmes avec des soldats venus de Sfax, et après avoir côtoyé pendant are heure le rivage , nous passâmes, à la chute du jour, le petit détroit d'ËI- Kantara, qui sépare Kerkna de Ma- Ma; cet endroit peut avoir douze à q»inze mètres de largeur : la mer y est si peu profonde, due nous distinguions parfaitement les débris énormes des pierres blanches qui formaient le pont existant jadis entre les deux îles; et sur celles-ci, toutes deux trèsplates , des restes vénérables de constructions anciennes placées juste au bor J de Peau , marquaient encore les deux têtes de ce pont. Descendus sur le rivage , nous cheminâmes de nouveau à travers les palmiers, où le soldat maure remplit mes bouteilles vides don excellent lagmi ou vin de palme doux, blanc comme du lait, d'une fraîcheur et d'une douceur exquises.

« Nous arrivâmes à sept heures au rifiage de Mali ta, dont le scheykh,

Ammar, nous donna pour logement une maison inoccupée, composée (Tune seule chambre, et me régala de couscoussou. Le lendemain matin, je parcourus le village : il n'a pas, à proprement parler, de rues ; mais toutes les maisons, accompagnées de jardins clos de branches de palmier, sont disséminées çà et là; 111e est fort petite, mais assez bien cultivée.

« Le scheykh m'ayant procuré des montures, nous regagnâmes le rivage, où était établie une hutte en branches de palmier, près de laquelle cinq ou six Maures accroupis faisaient de la tresse pour nattes avec une dextérité peu commune : ils ont à côté d'eux le jonc disposé en petites bottes, et tenant assujettie entre le gros doigt du pied et les autres orteils la tresse commencée, ils prennent cinq à six brins de jonc, les ajustent, les roulent et les tordent entre leurs mains avec une étonnante agilité. Je me mis à dessiner quelques palmiers, ainsi qu'une tour placée à une certaine distance sur le rivage , et qu'à sa construction je îugeai espagnole.

« Enfin , l'heure du départ étant venue, nous mîmes à la voile, et je quittai les îles Kerkna : la plus grande renferme dix villages, savoir : Ouled- Belcas , Ouled- Boaly , Reitmmlah , Kalabinnah résidence du khlifah , Labassie, Élataya, Elreyeby Cherky, el-Settour, Ouled- lannghia ; la plus petite n'a que Milita (*). »

Histoire de Qerqeneh.

Mentions descriptives que

NOUS À LAISSÉES Lf ANTIQUITÉ CLAS- SIQUE.— Sous sa dénomination moderne de Qerqeneh , telle que renoncent les Arabes, cette lie a conservé

(*) Si nous cherchions à restituer à ces noms, écrits conformément à la perception instantanée d'une prononciation rapide, des formes plus régulières , nous pourrions en rétablir aisément quelques-uns, tels que Aoulèd Abou-el-Qâsem, Aoulêd Abou-'Aly, Ramlah, el-'Abbâsyeh , el-Ràhib, Schenjv; mais la restitution des autres est moins facile el deviendrait arbitraire,

L'UNIVERS

à peu près intact son nom antique de Kerkinna, Kerkina ou Certifia, comme l'écrivaient les Grecs et les Latins.

II est difficile de ne la point reconnaître dans cette île qu'Hérodote indique auprès des Gyzan tes, d'après les informations qu'il avait recueillies : « Les Carthaginois, dit-il, rapportent a qu'auprès des Gyzantes est située « une île dont le nom est Kyranis, lon- « eue de deux cents stades, resserrée « dans sa largeur, où l'on passe aisé- « ment du continent voisin, remplie « d'oliviers et de vignes , et dans la- « quelle se trouve un étang où les « jeunes filles du pays cherchent des « paillettes d'or, qu'elles retirent du « limon au moyen de plumes d'oiseau « enduites de poix. Je ne sais », ajoute le naïf historien , « si cela est vrai ; « mais j'écris ce que j'ai entendu ra- « conter. » Les érudits, et à leur tête Isaac Yossius, ont cru retrouver cette île dans la moderne Gerheh , fertile en oliviers et en vignes comme la Kyranis d'Hérodote, et facilement accessible comme elle, du côté de la terre ferme; mais il ne suffit pas de ces conditions pour établir l'identité des deux îles : il faut tenir compte surtout de la situation et de la figure de l'ancienne île Kvranis. Celle-ci était au voisinage des Gyzantes, qui faisaient leur demeure au delà, c'est-à-dire au nord, du fleuve Triton, lequel débouchait au fond de la petite S vite, tandis que Gerbeh est située dans M'est, ou en deçà du Triton ; et cette distinction est trèsimportante pour Hérodote, qui d'un côté place les Africains nomades , et de l'autre les agriculteurs. L'île d'Hérodote était donc vers le nord de la Syrte; et sa figure était allongée, puisqu'elle mesurait deux cents stades dans un sens, mais qu'elle était étroite dans l'autre sens ; ce qui ne convient nullement à la forme arrondie de Gerbeh, mais très-bien, au contraire, à celle de Qerqeneh. Enfin il est permis de supposer que le nom même de Kyranis ou Kiraunis, oui n'est donné quq par Hérodote, et d'après lui par Etienne de Byzance, est peut-être sim-

plement une leçon fautive due à l'inattention des copistes, et l'on voit du premier coup d'oeil combien il est facile de la corriger en Kerkinis ou Kerkinnis , de manière à faire disparaître toute équivoque.

Polybe désigne l'île par le nom de ses habitants (*); Hirtius , Diodore , TiteLive, Strabon , Denis le Périégète et son interprète Priscien, Mêla, Pline , Solin , Tacite, Piutarque , Ptolémée, Agathémère, Servius le scoliaste , Ethicus en son Itinéraire , ne varient point entre eux sur la dénomination de Kerkina ou Cerciua; le Périple de Scylax, qui ne nous est parvenu que mutilé, semble employer celle de Kerkinitis 9 tandis que le £tadiasine ne s'écarte point de la leçon classique de Kerkina. Mais peut-être Scylax donne-t-il le nom de Kerkinitis à une partie seulement de l'Ile ou du groupe d'îles de Qerqeneh; Strabon, Pline, Agathémère, distinguent en effet dans' ce groupe deux lies, dont Tune était appelée Kerkina, l'autre Kerkinitis; mais c'est dans Kerkina que Diodore , Strabon , Pline et Ptoléroée, placent une ville de même nom, taudis que la description de Scylax l'attribuerait à Kerkinitis. L'île que Scylax appelle ainsi est donc la m£me que les autres écrivains de l'antiquité s accordent à nommer Kerkina, c esta-dire , la principale de tout le groupe ; et la Kerkinitis de Strabon, de Pline et d'Agathémère , serait l'île déserte mentionnée immédiatement auparavant par Scylax.

Agathémère et Pline parlent d'un pont qui joignait ces deux îles Tune à l'autre, circonstance propre à justifier l'opinion de ceux qui considéraient le groupe entier comme une seule île; mais l'indication de Pline, un peu équivoque peut-être, a été interprétée par quelques-uns, en ce sens que la petite Cercinitis se serait trouvée du côté de Carthage, c'est-à-dire vers le nord de Cercina ; mais le savant romain a voulu dire seulement qu'à la plus grande des deux îles était jointe

(*)'H twv KcpxtvTjrûv vfyroç

la plus petite par un pont situé, à regard de celle-ci , du coté qui regarde Carthrçe : cette explication est la seule admissible quand on tient compte de la position relative des deux lies telle que nous l'offrent les relèvements hydrographiques modernes, et du nom iïel-QaRtharah ou le Pont, resté au canal qui les sépare.

Bochart ne pouvait manquer de trouver au nom de Qerqeneh une étymologie punique : il la découvre dans Kerakyn ou les Forts , dénomination qu'il suppose avoir pu être celle de la Tille ancienne; l'Edrysydit que cette île était bien fortifiée , ce qui semblerait une confirmation de 1 explication donnée par le célèbre étymologiste , si Texplication elle-même n'a pas été suggérée précisément par l'indication du géographe arabe.

Époque carthaginoise. — D'an- Hennés traditions homériques, rappelées par une allusion de Virgile et expliquées par Servais, font .peupler Gereina par les Locriens Ozoles qu'Ajax ils d'Oïlée ramenait du siège de Troie (*).

Mais nous ne saurions raisonnablement chercher au-dessus du temps d'Hérodote le commencement des annales de Qerqeneh; cette lie, alors, si elle n'était pas possédée par les Carthaginois à titre de propriétaires, était du moins fréquentée par eux , et ils ne durent point tarder à y établir leur domination , comme sur toute cette Pbénicie d'occident peuplée de leurs comptoirs et dont ils interdisaient rapproche aux navires étrangers : c'est le période auquel se rapporte la description consignée longtemps après dans b Bibliothèque historique de Diodore de Sicile , et qui nous représente Kerkina, au voisinage de la Libye, comme possédant une petite ville et un port non-seulement commode pour les navires marchands, mais même propre à recevoir des vaisseaux de guerre.

Plus tard , lorsque Rome vint dis-

.Iibjeore habitantes littore Locro»?

Virg. Enéide, st, a05.

puter à Garthage l'empire du monde, le consul Cnams Servilius Gerainus s'étant avancé dans la Syrte en Tannée 2117 avant notre ère, et avant fait le dégât dans 111e de Gerbeh', se pré» senta devant celle de Qerqeneh avec sa flotte de cent vingt voiles; File était riche et fertile , et elle donna dix talents d'argent , c'est-à-dire plus de quarante-cinq mille francs, pour que ses moissons ne fussent point brûlées.

Puis, quand les Romains furent devenus tout-puissants à Carthage, et au'en l'année 195 avant notre ère leurs éputés purent venir y fomenter une révolution parlementaire qui leur eût fait livrer Aqnibal; alors que pour leur échapper l'illustre stratège résolut d'aller chercher un asile auprès d'Antiochut de Syrie, il se réfugia d'abord à Qerqeneh : ayant, à son arrivée, trouvé dans le port quelques navires marchands, et voyant venir beaucoup de monde pour le saluer à son débarquement , il ordonna à ses gens de répondre à ceux qui s'informeraient du motif de son voyage, qu'il allait en ambassade à Tyr, mais craignant même que quelqu'un de ces navires partant dans la nuit pour Thapsus ou pour Acholla, ne déclarât l'avoir vu à Cercina , il fit préparer un sacrifice auquel il invita les patrons des navires et les marchands à venir prendre part, en portant à terre les voiles et les vergues de leurs bâtiments, afin de dresser sur le rivage des tentes où Ton se trouvât à Nombre, car on était alors au cœur de l'été : le festin fut préparé et solennisé autant que le permettaient le temps et les circonstances, et grâce au vin, le repas se prolongea assez avant dans la nuit. Aussitôt qu'Annibal trouva l'occasion de se dérober à l'attention des gens du port, il leva l'ancre, tandis que les autres dorniaient ; et lorsque enfin le lendemain ils se réveillèrent encore fatigués des excès de la veille, ils perdirent encore quelques heures à disposer les rames et à remettre en place les agrès; en sorte que les conjectures Ie9 plus diverses sur la disparition d'Annibal

6* Livraison. 'Iles de i/Afbique.)

L'UNIVERS

eurent le temps d'occuper Cartilage avant qu'on y apprît enfin qu'il avait été, vu a Qerqeneh.

Époqub numide. — Cette fie devait, un siècle pins tard (88 ans avant J. C.)» servir également de refuge à une aussi haute Infortune : Caîus Marius, à qui était refusée par un servile préteur ta faculté de rester assis sur les ruines de Carthage , et dont le fils n'échappait que par la fuite à la dangereuse hospitalité de Hiempsal , se Jeta avec lui dans une barque de pécheurs ; et s'éloignant d'un rivage où bientôt se montrèrent au loin des ca-

. valiers que le roi numide envoyait à leur poursuite, ils vinrent abordera Qerqeneh, où ils trouvèrent asile jusqu'à ce qu'un retour de .fortune pcr-

7 mît au vieux général de quitter sa retraite avec un millier de Maures et d'Italiens fugitifs, pour aller rejoindre Cinna révolté et rentrer implacable dans Rome.

Dans les guerres civiles entre Jules César et les débris du parti de Pompée, lorsque l'heureux dictateur alla poursuivre en Afrique Métellus Scipion et le dernier reste de ses adver-

. saires , en l'année 4G avant notre ère , il reconnut le besoin d'assurer l'approvisionnement de cette armée , à laquelle il lui fallait enseigner la discipline militaire avant de la conduire a la victoire; et il envoya à Qerqeneh, avec une partie de sa flotte, le préteur Caîus Sallustius Crispus, le célèbre historien d'une autre guerre, pour en déloger F ennemi et y prendre du blé. Caîus Décius , ancien questeur, sans autres forces que ses propres serviteurs , y était chargé du soin de pourvoir à

a l'expédition des vivres nécessaires aux

' Pompéiens. A l'arrivée de Salluste , il monta sur la première embarcation qu'if rencontra , et chercha son salut dans la fuite. Le préteur , bien reçu des Cercinates, trouva chez eux de grandes quantités de blés, dont il chargea un assez bon nombre de navires réunis dans le port , de manière à ce qu'il portât ainsi l'abondance dans le camp de César. Et quand la victoire eut couronné l'entreprise de César,

Salluste lui-même, laissé comme proconsul dans la Numidie devenue romaine, compta Qerqeneh parmi les dépendances de son gouvernement.

Époque bom aine. — Auguste rendit pour quelques années au roi Juba le Jeune la jouissance des États de ses pères, et la Numidie sortit ainsi nominalement du domaine de Rome ; mais Auguste lui-même l'y fit rentrer dès l'année 23 avant notre ère , en la reprenant à Juba pour l'annexer à l'Afrique propre ; et Qerqeneh passa ainsi tour a tour de Salluste à Juba, et de Juba aux proconsuls d'Afrique. Quand les débordements scandaleux de Julie (un an avant notre ère) forcèrent Auguste irrité , et cette fois-là seulement inflexible , à sévir contre une fille qui le déshonorait, et contre les amants oui avaient provoqué ou partagé ses désordres, Qerqeneh fut désignée pour lieu d'exil a l'un de ces Imprudents : Caîus Sempronius Gracchus , distingué par sa noble origine , son esprit adroit, sa parole facile, avait été l'amant de Julie dès son mariage avec Agrippa ; et quand elle fut devenue la femme de Tibère , il demeura pour ce nouvel époux un rival opiniâtre, et dangereux par la haine qu'il fomentait contre lui ; une lettre que Julie avait écrite à son père Auguste pour nuire à Tibère, passait pour l'œuvre de Gracchus. Ayant donc été relégué à Qerqeneh, au rond de la mer d'Afrique , il y subit quatorze an nées d'exil , jusqu'à l'avènement de Tibère à l'empire. Alors des soldats envoyés pour le tuer le trouvèrent sur un point élevé du rivage , s'attendant à un sort nullement favorable. A leur approche , il demanda un court instant pour transmettre par écrit à sa femme Alliaria ses dernières volontés ; puis il présenta sa tête aux exécuteurs , se montrant , par sa fermeté à recevoir la mort , digne du nom de Sempronius qu'il avait déshonoré pendant sa vie. Tibère fit répandre le bruit que ces soldats n'avaient point été envoyés de Rome , mais bien par le proconsul d'Afrique, Lucius Asnrenas; mais c'est en vain qu'il s'était flatté de

faire ainsi rejeter sur Aspr enas ta honte de ce meurtre.

A la fin do troisième siècle do notre

ère, quand la Byzacène , ou , comme

on la nommait alors, la Valérie, fut

I détachée par Dioclétien de l'Afrique

Sroconsulaire, Qerqeneh fut comprise ans cette nouvelle province, et releva successivement des présidents et des consulaires qui résidaient à Adrumète. Peut-être était-elle déjà chrétienne ; peut-être , au contraire , fut-elle tardive a embrasser le christianisme.

Dans une contrée où le titre épiscopal éuit en quelque sorte prodigué aux pasteurs des moindres paroisses, Qerqeneh chrétienne devait avoir un évoque , et sur la liste des prélats que la persécution des Vandales arracha de leurs sièges en Tannée 484 , nous Tojons Ggurer en effet Tévéque Atheniu$ drciniianus. Mais souvent les evéchés africains n'avaient qu'une durée éphémère : le siège érigé la veille ne subsistait plus le lendemain ; et la vie de saint Fulgence semble nous donner lieu de croire que 111e de Qerqeneh était devenue, au sixième siècle, une dépendance de Tévéché de Ruspa ; car le saint prélat y fit construire un monastère ; et sentant sa fin approcher , il choisit dans le couvent de Ruspa un petit nombre de religieux avec lesquels il se rendit , en 532 , à son nouveau couvent de Qerqeneh, élevé sur un petit roc appelé Cuilmi , afin de se livrer, dans une pieuse retraite , à la lecture , à la prière , aux jeunes , faisant pénitence du fond de son cœur dans l'attente de la vie éternelle $ mais rappelé à Ruspa par l'amour de ses ouailles, il quitta Qerqeneh et sa retraite de Chilmi au mois d'octobre de la même année, pour aller mourir sur le continent dans sa ville frôeopale.

Ézoqub ababb. — Qerqeneh , passée , avec le reste de l'Afrique , de la possession des Vandales à celle des Byzantins, tomba avec elle au pouvoir dés Arabes , qui la vinrent conquérir «i septième siècle. Elle flotta successivement, comme le continent auquel de était annexée , des gouverneurs

nommés par les khalyfes , aux Aghlâbytes indépendants , puis aux Fathimytes , ensuite aux Zéyrytes ; mais , soit négligence de la part de ceux-ci , soit résistance plus opiniâtre de la part des habitants de Qerqeneh, cette Ile persista plus longtemps que sa voisiné Gerbeh dans l'opposition que les Zéyrytes, comme issus de Ssennégah, rencontrèrent de la part des populations de Zenétah ; du moins l'histoire n'a-t-elle constaté la prise de Qerqeneh par les Zéyrytes que sous le règne de Temym ebn el-Mo'ezz, sixième roi de cette dynastie , en Tannée 1098 de notre ère. De même! négligée d'abord par Roger de Sicile dans ses premières conquêtes d'Afrique, elle ne tomba au pouvoir des chrétiens qu'en Tannée 1153 , à l'époque de la seconde expédition de ce prince contre Gerbeh.

Mais elle tut enlevée aux chrétiens en même temps que les autres possessions d'Afrique, en 1160, par les Almohades , qui avaient pour eux les sympathies des populations zénétes ;

f)lus tard , aux Aimohades succédèrent es Hhafssytes , d'abord simples lieutenants , et bientôt souverains euxmêmes.

SBiGNBiraîB catàiane.— Puis vinrent les expéditions des Catalans ; il y a lieu de penser que si Qerqeneh ne fut pas prise en même temps que Gerbeh par l'amiral Roger de Loria , en 1284, elle dut être conquise par lui lors de Son retour sur les côtes de Barbarie, à la fin de 1285: toujours est-il qu'elle faisait partie de la seigneurie que ce grand homme de mer s'était créée en ces parages , et que sa veuve et les tuteurs de son jeune fils engagèrent au roi de Sicile, en 1307, pour garantie des dépenses que coûterait la reprise de Gerbeh sur ses habitants révoltés. La tour de Qerqeneh est formellement mentionnée dans l'acte d'engagement, puis aussi en 1308, dans la démission du commandant Simon de Montolieu , et dans la prise de possession de Raymond Montaner, qui eut pendant sept ans la jouissance de ces domaines, et qui en fit à son tour la remise au roi de Sicile en 1315,

L'UNIVERS

pour suivre en Morée l'infant Ferdinand d'Aragon. En 1333 les habitants des deux îles s'insurgèrent contre les chrétiens , ainsi que nous l'avons déjà dit en traitant de Gerbeh, et se rendirent indépendants.

Expédition malheureuse du comte Pierre de Navarre. — Après la désastreuse expédition de Gerbeh , où périt Garcie de Tolède ducd'Àlbe, à la fin d'août 1510, Pierre de Navarre comte d'Alvelto , retourné à Tripoli avec les débris de l'armée et de la flotte , résolut de tenter courageusement de prendre sa revanche, et il s'embarqua le 4 octobre, avec soixante vaisseaux et huit mille hommes, pour une nouvelle expédition.

Une tempête dispersa sa flotte et détruisit une partie de ses galères. Rentré à Tripoli pour se refaire, il en repartit bientôt avec trente vaisseaux et cinq mille hommes ; mais une nouvelle tempête vint lui enlever dix navires , qui périrent corps et biens ; et ce n'est qu'après avoir beaucoup souffert de la mer et de la disette , que , le samedi 20 février 1511 , il se trouva par le travers de Qerqeneh.

L'île était alors sans habitations, n'ayant aucune place fortiûée, mais seulement quelques granges où les Maures renfermaient leurs récoltes, et quelques cabanes de bergers, parce qu'on envoyait paître en ce lieu tous les troupeaux de la contrée ; aussi le comte vint- il y faire des vivres; puis il descendit à terre le lendemain pour al 1er reconnaître une aiguade; et ayant découvert trois puits de très-bonne eau , il se rembarqua. Le mercredi 24 février, le colonel Jérôme Vianelli demanda au comte la permission de venir à terre avec son monde pour déblayer les puits et faire de l'eau ; ce à quoi le comte consentit, vu le pressant besoin qu'on en avait. Il débarqua, en conséquence, quatre cent cinquante hommes des plus vaillants de la flotte, se rendit aux puits , et Ot une telle diligence, qu'à midi les puits étaient déblayés et en parfait état; il les fit ensuite environner d'un retranchement, afin de se précautionner contre une

attaque de l'ennemi. Dans la soirée , le comte alla visiter les puits, et, au grand déplaisir du colonel , il l'y laissa avec sa troupe , parce qu'il jugeait nécessaire de les faire garder pendant la nuit. Mais il était arrivé que , pendant le déblayement des puits, Vianelli ayant ordonné à l'un de ses officiers certain détail de service, et celui-ci ne s'en acquittant pas avec assez d'empressement, le colonel, non content de le maltraiter de paroles, l'avait frappé à plusieurs reprises, et lui avait même tiré la barbe. L'officier, plein de ressentiment, alla, le soir, trouver secrètement quelques Maures oui s'étaient retirés à l'extrémité de 1 île ; et leur déclarant qu'il voulait se faire musulman, il promit de leur livrer tous les chrétiens chargés de la garde des puits. Les Maures se réjouirent fort d'un tel dessein ; et quand minuit fut passé , guidés par cet indigne chrétien, ils s'approchèrent en silence des retranchements, tuèrent les sentinelles, et tombant à l'improviste sur les chrétiens, qui , se reposant sur la vigilance de leurs factionnaires, n'étaient pas sur leurs gardes, et dormaient pour la plupart d'un profond sommeil , ils pénétrèrent dans l'enceinte des puits , et les égorgèrent tous , ne laissant la vie qu'à deux d'entre eux, dont ils envoyèrent l'un au roi de Tunis, et l'autre au scheykh de Gerbeh; un autre, frappé de six blessures , fut laissé pour mort. Il arriva qu'une vingtaine d'hommes, qui étaient allés le soir d'auparavant porter à la flotte des provisions , entendirent, au moment ou il s revenaient, les cris que poussaient les Maures en tuant les chrétiens; et se retirant un

§ eu en arrière , ils se cachèrent dans es buissons. Les Maures, ayant achevé leur carnage, se mirent à tirer quelques coups de fusil en signe de réjouissance; et le bruit en étant parvenu jusqu'à la flotte , le comte sauta à terre en grande hâte, avec tout son monde , comme le jour commençait à poindre ; après un court engagement avec les Maures qui s'étaient avancés jusqu'au rivage, il les força à la retraite; et alors le soldat qui était resté blessé ,

comme nous f avons dit , se traînant avec précaution et comme il put iusip'aux chrétiens, raconta confldenbellement au comte ce qui s'était passé. Celui-ci , cachant autant qu'il était possible cette triste nouvelle, envoya le colonel Diego Pacheco vers les puits , reconnaître le lieu où les hommes avaient été tués , et Ton se rembarqua aussitôt Après quelques autres infortunes et naufrages, le comte se rendit, avec les débris de sa flotte, à l'île de don , où elle acheva de se disperser.

Époque moderne. — Lorsque, après la conauête de Mehdyeh sur Dragut- Re\s, le vice -roi de Sicile Jean de ftga promena ses vingt galères dans le golfe de Qâbes pour exiger le tribut des populations voisines, Qerqeneh se soumit, comme Gerbeh, à cette manifestation passagère de vasselage. Attachée en quelque sorte à la fortune de Gerbeh, Qerqeneh payait le tribut avec elle, et secouait le joug à son exemple. Lors de l'expédition de Jean de la Cerda duc de Médîna-Céli, en 1560, Qerqeneh servit de point de ralliement a la flotte othomane , qui y mouilla le 17 mai , et de là s'élança sur la flotte espagnole , qui fut aussitôt détruite ou dispersée.

Et de même que Gerbeh , Qerqeneh re*ta désormais sans obstacle sous la domination desTurks, d'abord comme annexe de leur gouvernement de Tripoli i et bientôt comme dépendance de celui de Tunis , après la conquête de *Ue régence par Sinân paschâ. C'est Tétât où elle se trouve encore aujourd'hui.

ILE DES FRISSOLS.

, Vers le fond du golfe de Qâbes, à égale distance de Qerqeneh et de Ger- Khi se trouve une petite île, placée fomme elles sur un banc assez étendu, où Peau n'offre guère qu'un mètre de profondeur moyenne. Cette Ile, de forme ronde , ayant au plus un mille rt demi de diamètre, est accompagnée, au sud-ouest , d'une file de rochers , dans la direction desquels s allonge le banc qui sert de base à tout ce petit pwipe,

La carte anglaise de Smyth, Elson et Slater, lui donne le nom' de Surkenist qui nous est d'ailleurs inconnu; et peut-être aurions-nous dû négliger de mentionner cette fie obscure et insignifiante , si nous n'avions cru y retrouver une des stations du .Périple de Scylax , et pouvoir ainsi jeter sur ce petit coin de terre, perdu au fond de la Syrte, quelque reflet de ces souvenirs d'antiquité classique qui ont le merveilleux privilège de colorer de pourpre et d'or les plus arides plages. Mais Scylax même ne nous fournit point une dénomination antique à inscrire en ce lieu ; son texte mutilé, et que nous ne voulons nullement tenter ici de corriger ni de compléter, raconte que de nie des Lotophages (c'est-à-dire, de Gerbeh), une demijournée de navigation conduisait à la ville d'Éplchos (*), au delà de laquelle, après une journée de plus , on atteignait une autre station; à celle-ci était adjacente une île déserte, qui est précisément la même crue les cartes modernes appellent Surkenis; mais le nom que les anciens donnaient, soit à nie elle-même , soit à la station voisine, a disparu du texte de Scylax.

Au moyen âge, cette île avait reçu la dénomination de Frixols, Frissols ou FrexoUs, que l'on voit figurer sur la carte catalane de la bibliothèque de Charles Y, dans le portulan de Jean d'Uzzano, dans la géographie africaine de Livio Sanuto, et sur quelques cartes des derniers siècles. Mais on comptait alors deux îles, parce que l'on considérait sans doute comme les fragments d'un seul tout les quelques points oui émergent encore au sud-ouest de 111e principale. Quoi qu'il en soit, ce nom de Frixols, emprunté sans doute au romane des Catalans du treizième siècle, maîtres de Gerbeh et de Qerqeneh, et conservé dans le castillan moderne sous la forme de Frisolesy désigne les haricots d'Espa-

(*) Appelée F.piros dans le Sladiasme anonyme, où la demi-journée de navigation est exprimée par le chiffre de deux cents stades.

L'UNIVERS

„jef et c'est une révélation , la seule vjuï soit aujourd'hui à notre portée , sur les productions de l'île à laquelle nous avons voulu consacrer ces lignes.

ILES D'KL-QOURYAT.

Depuis Sabatra ou le vieux Tripoli, qui marque rentrée de la petite Syrte du côté d'orient, nous avons toujours vogué sur ce» hauts-fonds , que nos cartes modernes laissent sans noms , mais pour lesquels nos pères avaient une série de dénominations spéciales, qu'on retrouve soigneusement consignées dans les anciens portulans, telles que la sèche du Palo, celle de Gerbeh, celle de Capoudia, celle d'el- Beyt ou de Qerqeneh , enfin celle du Patriarche, à laquelle nous arrivons, et qui prolonge jusqu'auprès de Sousah les dernières limites de fa Syrte vers le nord. Là se trouvent encore quelques îles à indiquer.

Et d'abord, auprès de Thapsus, dont les ruines se voient encore au cap Dimas , le Stadiasme de la grande mer signale une belle fie, gisant au nord , à quatre-vingts stades vers le large :

les cartes nouvelles montrent en cet endroit, d'abord deux Ilots collés au rivage, sous le nom de BaUa% puis, à la distance indiquée , le petit groupe des îles ElQoyriât, composé : 1° d'une fie principale, de forme arrondie, ayant deux milles environ de diamètre; 2° d'une seconde Ile triangulaire, ayant deux milles de long sur un mille et un quart de large, et placée à deux milles de distance au sudouest de la première.; 3° enQn d'un petit rocher étroit et allongé, presque contigu à l'SIe précédente vers Je sudouest. Ce groupe ne formait-il qu'une tle unique à l'époque où doivent être rapportés les éléments du Stadiasme, ou bien le rédacteur n'a-t-il voulu parler que de 111e principale? Cest ce que nous n'essayerons pas de décider.

Toujours est-il que Strahon place entre Adrumète et Thapsus, à l'endroit appelé Tarikkeiai ou les Salines, plusieurs Ilots très - rapprochés entre

euxf*), et qu'au temps de Ptolémée il existait là deux tles distinctes, appelées LaroitrNesiai ou îlots aux Mouettes, ce qui semblerait indiquer l'abondance de ces oiseaux en cet endroit : cependant en voyant , au moyen âge, ces îles prendre le nom de Omfjeras , Coniglieri. Comiiéres , sous ses différentes formes romanes (**) , ce qui constate l'abondance des lapins, ou peut-être plutôt des lièvres, que Ton sait être très-multiptiés en ces parages, ne sera-t-on pas porté à penser que ce n'est point l'oiseau laros qu'a voulu désigner Ptolémée, mais bien le logos, c'est-à-dire le lièvre (***); en sorte que le nom roman fût une simple traduction de l'ancien nom grec?

Quoi qu'il en soit, ce nom est presque le seul renseignement que nous Possédions sur les productions de ces es, que nous savons d'ailleurs être très-basses, et en quelque sorte à fleur d'eau. Dans la carte de la côte de Tunis, jointe à son beau travail sur Carthage, le capitaine de vaisseau Falbe, de la marine danoise, combinant ensemble le nom actuellement donné par les Arabes, avec le nom roman conservé par les pilotes de la Méditerranée , applique le premier à l'île principale, et Vautre à la seconde. Shaw attribue à tout le groupe la dé-

(*) 06* cet Tapq(ffai Xiytfpcvas, vipfa icoXXoc xol iroxvà.

(**) Le portulan deJeand'Ufitano donne, dans l'imprimé, le nom de Comas, tans doute pour Coniar. Livio Sanuto écrit Cunillicrc.

(***) AccYtooc , ou Xqcyo; mi ivant l'orthographe ionienne, au lieu de tâooC' Il n'est {>as hors de propos de faire remarquer que es anciens appelaient >oyoç ranimai que les Espagnols nommaient xovvixXoç, ainsi que l'observation en est faite parÊUen dans son traité des animaux, par Galicn, par Vairon, par Pline le naturaliste: de telle manière que AecyoQ vrpiai répondrait complètement à Goniglieri. Cette restitution , aussi simple que naturelle, du texte de Ptolémée, nous semble être à l'abri de toute contestation.

i de Joweries, qui ne nous

est pas autrement connue*

À an milles de là est Monastyr, w ec deux petits Ilots qui ne méritent *uère d'attention , à ce n'est que le Stadiasme de la grande mer en fait

mention expresse» les disant entourés de palissades et pourvus d'un bon mouillage, mais ne leur donnant non plus aucune dénomination.

Et maintenant , quittons la Syrte pour nous avancer en pleine mer.

ILES VÉLAGXENNES.

3ous avons d'abord , dans une course pénible, suivant pas à pas la trace des nautoniers antiques , exploré minutieusement les îlots de la côte libyenne, depuis les confins de rÉQ-pte jusqu'à ces fameux Autels des Philenes, oui séparaient l'Orient de l'Occident, la Libye de l'Afrique. Puis nous avons osé nous risquer au milieu les Syrtes, et visiter tour à tour charnue des lies qui émergent au sommet aplati de ces bancs dont les périls nont point effrayé notre courage.

Plus hardis encore maintenant, nous abandonnons enfin la côte pour nous laneer à pleines voiles dans la haute mer, et si nous approchons quelquefois k littoral pour reconnaître certaines îles peu distantes de la terre, c'est du large <jue nous les regarderons se destiner a l'horizon, ou que nous y viendrons atterrir.

Noos pourrions,, en vue d'une extorsion ultérieure dans l'océan Atlantique, aller d'abord faire une longue station dans les îles Maltaises, où tant de souvenirs nous attendent, et charmeraient notre séjour ; puis , visitant Lampedouse, Linose, la Pantellerie, doublant le cap Bon, et touchant aux Gjoudroer, à la Galite, filer jusqu'aux Gja'faryn et à Alboran , pour gagner le détroit des Colonnes; mais ce repos de Malte, nous aimons mieux le placer 2Q terme de notre navigation dans la Méditerranée; et c'est au détroit des Cotonnes que nous prendrons, au contraire, notre point de départ, afin de turir vers l'est, d'Alboran et des Gja'foya à la Galite, et de là par les tynââer, la Pantellerie, Lampedouse * Liwie, jusqu'aux îles Maltaises.

Ce détroit, ouvert, agrandi , creusé par l'effort des eaux , n'offre plus au*, jourd'hui, à la sonde des hydrographes, le seuil élevé qui barrait jadis, sous quelques pieds d'eau, un passage plus resserré, où les bateaux plats pou% vaient seuls traverser d'une mer à l'autre sans s'échouer dans une vase épaisse, ainsi qu'Avienus le rapporte d'après les récits d'Euctémon. Des Iles même surgissaient sur cette barre transversale, et portaient les noms de Junon et de la Lune, comme nous l'apprennent Avienus et Strabon; ces deux îles étaient à trente stades de distance seulement l'une de l'autre; elles étaient couvertes de bois , et renfermaient des autels à Hercule, on sorte qu'Euctémon pouvait dire , avec raison , que c'étaient là les Stèles Héra* cléennes. Mais les flots de l'Océan et ceux de la Méditerranée ont balayé à la fois et les deux îles et la barre sur laquelle elles reposaient ; et le brassiage accuse maintenant une profondeur de dix-huit cents mètres à l'endroit même que les vaisseaux plate pouvaient seuls franchir.

Est-ce uniquement à l'érosion des eaux qu'il faut attribuer ce déblaiement du détroit? Il semble qu'après avoir laissé subsister depuis les temps an téhistoriques jusqu'à la fin du cinquième siècle avant notre ère, et peut-être jusqu'à une époque plus tardive, une barre transversale assez élevée, les eaux, quelle qu'ait été la progression de leur puissance, n'auraient pu suffire à un tel affouillement; et l'on peut croire que des secousses volcaniques sont venues aidera leur action.

La nature géologique du sol des

L'UNIVERS

premières tles que nous allons tencontrer sur notre route rient confirmer cette conjecture.

ILOT D'ALfiOUAff.

A cent douze milles à Test de Gibraltar nous atteindrons Alboran, situé en face du détroit, à distance presque égale des côtes d'Espagne et de celles de Marok. Il offre l'aspect d'un plateau allongé, dirigé du sud-ouest au nord-est. Son étendue est d'un mille géographique à peu près , sur un tiers de mille de largeur, et son élévation d'environ cinquante mètres au-dessus de la mer.

Description du sol et de ses productions. — Deux naturalistes distingués, MM. Parker AVebb et Sabin Bertbelot, à leur retour des persévérantes excursions où ils venaient de rassembler les riches Matériaux de leur histoire naturelle des Canaries, visitèrent, au mois de septembre 1830, l'Ilot d' Alboran et les tles des Gja'faryn , et nous devons à l'amitié de l'un d'eux la communication d'une note où se trouvent consignés les résultats de leur exploration. Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire à peu près littéralement ici la courte description qu'ils ont eux-mêmes rédigée.

« On s aperçoit immédiatement , en examinant la constitution géologique de cette fie, qu'elle a été produite par d'anciens volcans. On y remarque d'abord une roche trappéenne dont la masse est formée de feldspath brunâtre, et dans laquelle se trouvent enchâssés des cristaux de feldspath vitreux blanc et d'autres de feldspath commun jaunâtre : ces derniers sont fréquemment convertis en poussière par l'effet de la Recomposition. Cette roche forme la base de tout l'îlot; ses couches sont un peu inclinées de l'ouest à l'est; du côté du sud-est, leur inclinaison est d'au moins 18°.

« Sur cette formation, mais particulièrement vers la partie orientale , se trouve un tuf stratifié , friable , composé de feldspath blanchâtre en état do décomposition, et contenant en abondance des cristaux de feldspath

blanc, quelques autres de hornblende, et des fragments de roches basalti-

3ue8 : ce tuf peut avoir une épaisseur e douze à quinze mètres, surtout vers le sud-est de cette Ile. Il est recouvert l«jr un calcaire grossier moderne, d'une couleur brunâtre , disjfosé en couches minces, qui gisent horizontalement sur le tuf et qui contiennent aussi des débris de roches basaltiques r les interstices de ces couches sont remplis d'une espèce de craie blanche et friable. C'est leur situation horizontale qui a déterminé la forme de l'île en plateau allongé.

« La mer, qui bat constamment avec violence contre ce roc, en a rongé les bords et les a rendus fort escarpés ; elle y a même creusé des grottes , qui servent, dit-on, de retraite aux loups ; et elle l'a percé à son extrémité orientale d'une ouverture visible d'assez loin par les navigateurs. Les plages qui, dans quelques endroits, facilitent les abords de l'île, sont de sable coquillier, mêlé de beaucoup de petites espèces de mollusques et de débris de coraux.

« Le long plateau d'Alboran , lorsque nous y abordâmes, était entièrement couvert de frankénies à corymbes; nous aperçûmes bien çà et là'des restes d'asphodèles rameux et quelques buissons de liciet d'Europe, mais nous ne pûmes découvrir dans cette saison aucune trace de plantes annuelles.

« Le sol , dans les endroits où les frankénies avaient laissé quelques vides, était couvert de coquilles d'un colimaçon que nous trouvâmes vivant sur ces mêmes plantes : c'est une variété que nous avons nommée hélice d'Alboran, ne différant de l'hélice pisane„que par sa couleur entièrement noire et sa bouche blanchâtre sans aucune teinte de rose ; ce caractère est constant dans toqtes les hélices répandues dans l'île en si grande abondance, et constitue une variété locale très - remarquable , occasionnée sans doute par la nourriture que l'animal puise uniquement sur les frankénies.

« L'îlot d'Alboran est fréquenté par un grand nonibre de hérons et de pion-

geons ; on y voit aussi quelques autres espèces d'oiseaux , tels que le merle bleu, le rouge-gorge, répervier: ces espèces sont toutes extrêmement grasses, et font leur principale nourriture des sauterelles dont Plie est couverte , et qui s'envolent par centaines quand on traverse les touffes de frankénies. »

ALBOHAlf À-T-IL ÉTÉ MENTIONNÉ

pab les anciens?— A cette description des deux habiles naturalistes, devons «nous ajouter les conjectures hasardées par les géographes, gens trèspeu sobres de conjectures , comme on sait? habitués qu'ils sont à traduire en délinéations précises, en nomenclatures arrêtées, les données souvent trèsvagues des voyageurs ou des historiens, n'ayant point à leur service la commode élasticité des phrases dubitatives de l'écrivain , ils sont forcés , en quelque sorte , de prendre un parti sur les questions les plus douteuses; et s'enhardissant ainsi à brusquer la solution de toutes les difficultés , ils proclament trop souvent comme un fait acquis à la science les résultats les plus contestables, les plus arbitraires.

Ainsi , daos l'Insulaire qui termine la compilation vulgairement connue sous le nom d'Itinéraire d'An ton in , on voit figurer, dans la mer comprise entre Carthagène d'Espagne et Césarée de Mauritanie, entre autres Iles, celle de V Erreur et celle de Taurïa , distantes entre elles de soixante et

3 uinze stades, et éloignées toutes deux e soixante et quinze stades aussi à l'égard de Calama de Mauritanie. Et les géographes, même de très-savants, n'ont pas craint d'identifier Alboran à cette Utsula Erroris de l'antiquité.

Or, sans entrer ici en dissertation afin de montrer que Calama a dû exister \ers l'emplacement aujourd'hui occupé par Nedroumah, il suffit de faire observer que d' Alboran au fleuve Molouyah, limite la plus prochaine de la Mauritanie Césarienne, la distance est de plus de cinq cents stades, pour ne laisser aucun doute sur l'impossibilité d'une telle synonymie.

Essayerons-nous, à notre tour, de trouvera cet Ilot d' Alboran une corres*

pondancedans la géographie ancienne ?

rfous aimons mieux avouer humble* ment notre impuissance à cet égard ; sans doute, parmi les escales énumérées dans le Périple de Scylax , immédiatement avant les colonnes d'Hercule , on voit figurer une fie déserte , appelée Drinattpa, qui attend ellemême une synonymie dans In nomenclature moderne; mais quelle raison aurions-nous de la faire correspondre à Alboran plutôt qu'à tout autre îlot de la côte africaine? Mieux vaut, ce nous semble , s'abstenir.

Quelques cartographes des derniers siècles ont donné à Alboran le nom d'Albusama ; mais c'est par confusion avec le petit îlot côtier voisin de la ville par eux appelée aussi Albusama , et qui n'est autre qu'EI-Mezemmah des Arabes.

LES ILES DES GJA'FARYN.

A cinquante-six milles de distance au sud-est d'Alboran , se trouve, vers la côte , un petit groupe de trois fies alignées d'ouest en est, qui figuraient dans les anciens itinéraires romains sous la simple appellation de T rois- Iles , ad très Insulas, et oui ont pris, depuis la conquête arabe, le nom de la tribu à laquelle elles sont échues , savoir, celle des Bcny-Gja'far ou Gja'faryn (*) ; ce nom, écrit encore Jaffarim en 1375 sur la carte catalane de la bibliothèque du roi Charles Y , et Jafarin en 1442 dans le Portulan de Jean d'Uzzano , est défiguré , dans les documents des derniers siècles, en Zafarinos , Chafarinas , Chafelines , et Zapharines (**) , qui est ainsi devenu la dénomination vulgaire.

TOPOGBAPH1B GBNBBALK. — Ces

fies ont été comprises dans l'exploration hydrographique des côtes de l'Ai- S rie, exécutée de 1831 à 1833 par M. Bérard et Dortet de Tessan , qui les ont reconnues et en ont levé le plan dans leur troisième campagne :

(**) La cane anglaise de Smyth porte

L'UKIYE&S.

t'est naturellement à eui que nous devons emprunter d'abord un aperçu topographique de ce petit groupe.

f « Elles sont , disent - ils , petites et très-voisines Tune de l'autre. La plus occidentale, qui a cent trente -cinq mètres de hauteur, est la plus élevée.

Elle est séparée de celle du milieu par un canal d un tiers de raille, à travers lequel on peut passer, mais en rangeant de plus près l'île du milieu , à cause d'un haut-fond de roches où Ton ne trouve que quatre mètres d'eau.

• L'île du milieu a quarante et uu mètres de hauteur ; sa forme est presse ronde; le petit canal qui la sépare e l'île la plus orientale est protond et sans aucun danger. Celle-ci n'a pas un demi-mille dans sa plus grande dimension; elle est très-découpée, et fort étroite en certains endroits. Elle a plusieurs sommets qui , de loin , ressemblent à autant d îlots, et dont le plus élevé peut avoir quarante mètres, filles offrent un mouillage assez sûr; le fond y est très-bon.

« Le canal qui les sépare de la terre ferme est presque de deux milles; on peut y louvoyer sans crainte. Quelques pilotes anciens disent que les vents pénètrent rarement dans le fond du ffolfe où elles sont placées, et que les bâtiments marchands ont toujours craint d'y être entraînés par les courants, étant alors exposés aux attaques des pirates de la côte marokaine voisine. Nous voyons cependant sur les vieux plans des îles Zafarines, faits par les Espagnols , que ces courants portent ordinairement à l'est.

« Notre séjour dans ces parages a été signalé par des calmes constants , avec un ciel vaporeux et de fortes chaleurs, qui ont eu une grande influence sur la santé de l'équipage, car tout le monde à bord a été plus ou moins atteint de maux de gorge, de coliques et de migraines.

« On ne trouve de l'eau sur aucune des trois tles. Cependant, quelques cartes espagnoles marquent une aiguade à la partie sud delà plus grande faite de l'ouest), dans un endroit où d'énormes roches viennent aboutir à

la mer. Leur sol granitique est couvert d'une petite couche de terre végétale , où l'on voit quelques plantes rabougries. On a essayé de les cultiver : nous y avons vu le chaume d'un blé qui n était pas très-ancien. L'Ile du milieu était couverte d'un nombre prodigieux de petits escargots blancs, qui avaient dévoré toutes les plantes vivantes. Sur la plus grande, il y a beau* coup de figuiers de Barbarie. Les environs abondent en poissons et en coquillages. Les rochers qui sont exposés au nord sont couverts de moules d'une très-grosse espèce. »

On ne donne habituellement à chacune de ces trois îles d'autre dénomination spéciale que celle qui résulte de la position relative; mais M. Webb et M. Bertbelot, qui les ont visitées en 1830, ont cru pouvoir leur appliquer respectivement trois noms illustrés par la science; et ils ont, en conséquence, proposé d'appeler île Brongniart celle de l'ouest; île de Buch celle du milieu; et île Buckland celle de l'est.

GÉOLOGIB ET PfiODUCTIOftS HA-

tubblles. — Nous devons à M. Bertbelot la communication d'une notice descriptive de ces îles , qu'il a explorées en naturaliste; et nous profitons avec empressement de l'autorisation qu'il nous a donnée d'en insérer ici un extrait.

« La constitution géologique des tles Zapharines offre u'abord un trapp feldspathique bleuâtre, contenant en abondance des cristaux de hornblende et de mica avec de la cnalcédoine recouverte de spath calcaire : ce trapp renferme aussi une espèce de seohstein qui se présente sous (a forme jaspoïde passant à l'hématite. Cette roche fait la base des trois îles, et elle est en décomposition dans celle que nous avons appelée du nom du célèbre géologue Brongaiart. Ce trapp est traversé par des filons amygdaioîdes de couleur fauve , renfermant des fragments de la roche antérieure, et remplis de cavités tapissées de cnalcédoine. Toute cette formation est recouverte par un calcaire très -compacte, contenant à

ILES PE I/4EKIQUE.

Pétattospe 1* mimes espaces d'hélices que «ou» avons retrouvées virantes; ces coquilles abondent principalement dans le calcaire de 1 île de Boch.

i On ne trouve aux Zapharines au* cône espèce de source; mais en automne et en hiver les pluies sont assez fréquentes. On pourrait, par le moyen de citernes, réunir l'eau nécessaire à l'approvisionnement des navires; et dès lors cette station deviendrait de quelque importance pour une nation maritime, a cause du commerce que Ton pourrait faire avec la côte voisine, et dont le monopole est actuellement entre les mains des Génois établis à Gibraltar, qui exercent ce trafic par voie de contrebande. Ce commerce consiste principalement en blé, en besoin, peaux et laine* Le blé s'achète à raison (Tune piastre forte la fanègue d'Espagne (environ dix francs l'hectolitre), tous frais payés. Les moutons sont trèfrgrands, et ne valent qu'une demi-piastre ; quelquefois même on en a trois pour une piastre; on paye les bœufs tk piastres, et les mules dix.

« On trouve de Feau sur sa côte voisine, vers le cap le plus rapproché des fes (et que, par ce motif, les Espagnols Relient Cabo del Agua) ; un bastion établi dans cet endroit serait de plus d'importance nue les forteresses espagnoles de Mehlla et de Geuta, tant à cause des relations que Ton entretiendrait avec r in teneur, que pour faciliter l'approvisionnement des narres.

«Le cRmat des Zapharines, de jy&ne que celui de la côte, quoique* daud, est cependant fort sain. Lors de la fièvre jaune de Gibraltar, plusieurs bâtiments de cette place vinrent ancrer dansée mouillage, et débarquèrent dans ces tles diverses familles pi fuyaient devant l'épidémie : ce»

«migrants s'y construisirent des cataès, et y restèrent autant que dura le fléau.

« lions trouvâmes deux espèces d'hé- «<*s aux tles Zapharines: Tune qne kxk avons nommée hélice intermé; diaire, parce qu'elle tient le milieu

entre I'iiélice candidissime et Fhélice vermiculée; Vautre, que nous appelons hélice resplendissante, et qui est voisine de l'hélice splendide.

« Les principales plantes qui croissent sur ces tles sont : les asphodèles rameux et fistuleux ~> l'asperge borride, la bette marine , la coloquinte , la carotte de Mauritanie, la férule glauque , la frankénie à corymbes, le genévrier oxycèdre (dans File Brongniart), la nivéole trichophylle , le liciet d'Europe , la momordique elaterium à racines très-renflées (dans l'île de Buch), l'olivier d'Europe très-rabougri (dans File Brongniart), la pbelipée jaune , la scille maritime et quelques autres liliacées, la pyrole, et la stapélie d'Espagne , peut-être la même que la stapélie européenne du professeur Gussone , trouvée à Lampedousa. »

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