‹ Iles de l'AfriqueChapitre 19 sur 82 · IN A TUBE VOLCANIQUE BU SOL · texte numérisé non relu

IN A TUBE VOLCANIQUE BU SOL

La nature de ces montagnes est complètement volcanique : le savant commandeur de Dolomieu, qui les parcourut en 1769, nous en a laissé une courte description, en exprimant le regret que le temps et les circonstances ne lui eussent pas permis de les étudier avec plus de détail; ce qu'il en dit est cependant encore ce que nous avons de moins incomplet; et le capitaine Smyth, qui les décrit aussi après les avoir visitées en 1815, semble s'être borné à résumer les indications du célèbre géologue, auquel nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter à notre tour les éléments d'une esquisse abrégée.

Suivant l'observation de cet excellent guide, les montagnes de la Pantellerie portent de toutes parts les vestiges du feu qui les a produites, et des ouvertures profondes qu'il a faites sur leurs flancs ou sur leurs sommets : elles sont formées de scories noires et de laves solides; les vallées qui les séparent sont couvertes de laves qui ont coulé de tous côtés et dont l'entassement a formé de très-grands massifs.

Elles ont presque toutes pour base le porphyre ou la roche cornéenne, et elles contiennent , dans un fond noir, des cristaux nombreux de feldspath blanc , et quelques schœrls noirs : elles sont en général très- vitreuses , preuve de l'activité des anciens feux , autant que de la fusibilité des matières qu'ils ont traitées. On y trouve, beaucoup plus que dans les autres volcans, des verres parfaits ou pierres obsidiennes en blocs d'un très-gros volume; mais dans le centre de cette vitrification

bien noire, très-dure, et d'une cassure aussi nette que celle du cristal , il j a toujours une inGnité de cristaux de schœrl blanc, qui n'ont éprouvé d'autre altération que beaucoup de gerçures. De toutes les matières volcaniques propres à faire de petits vases, des boîtes et d'autres objets d'ornonent, celle-ci est la plus agréable; elle prend le poli et le lustre de l'agate la plus une, et elle a une couleur noire très-foncée qui fait un trèsbel effet avec les taches blanches de

Le capitaine Smyth ajoute que la pierre ponce est abondante et qu'on en pourrait tirer un parti avantageux comme article de commerce , ainsi oue de la pouzzolane, Tune et l'autre étant cf excellente qualité et placées de manière à pouvoir être facilement embarquées,

GlOTTES QUI OFFRENT DIVERS PHÉNOMÈNES SINGULIERS. — Il y a

dans ces montagnes une grande quantité de grottes et de cavernes qui présentent toutes des phénomènes singuliers. Plusieurs tirent, de la figure prismatique des colonnes de basalte qui en fonnent les parois , un aspect très-pittoresque analogue à celui d'arceaux gothiques en ruine. Auprès de la pointe Sataria il en est quelquesunes, appelées Stufe ou étuves, que les habitants croient fermement posséder des vertus très -efficaces pour la goérison de certaines maladies. «Dans ces singuliers réduits », dit le capitaine Smyth," «je me suis trouvé en Ême transpiration sans éprouver l'attement qu'on ressent d'ordinaire (Jaos les lieux de cette espèce ; et si [en avais besoin , je préférerais certainement ces étuves à toutes celles que [ai visitées; mais je pense qu'elles sont trop dépourvues de tous les attraits de la mode pour la généralité des malades anglais, à qui il est si difficile de quitter les habitudes qui ont «branlé leur santé. » Suivant le rapport qu'en fait Dolomieu , on voit Wriir par un trou ou galerie étroite et icciinee, qui est dans le fond de cet fetrc, une fumée humide qui à son

débouché établit un courant d'air assez fort et semblable à celui des étuves de Sciacca en Sicile; ces vapeurs, par le contact de l'atmosphère, se condeusent sous la voûte , coulent contre les parois, et forment un petit ruisseau d'eau douce qui s'échappe de cette caverne obscure et qui sert pour la boisson.

A peu de distance de la ville, il y a une autre grotte et quelques fentes dans le corps de la montagne , d'où il sort , au contraire , un courant d'air très-froid, qui cause une sensation très-vive lorsqu'on y présente la main.

Les habitants viennent y exposer les vaisseaux qui renferment leur boisson, et celle ci acquiert une fraîcheur qui devient glaciale quand le liquide reste assez longtemps soumis à cette influence réfrigérante.

Au milieu des montagnes est un endroit appelé Seral/ia Favata , qui offre des traces sensibles d'une inflammation existant encore avec une espèce d'activité. Il sort, par une infinité de petits trous et de fissures, une fumée sulfureuse et épaisse qui blanchit les pierres exposées à son influence, et qui sublime du soufre à l'extrémité des canaux qui lui donnent issue; le sol y est presque brûlant. A peu de distance il y a une grotte au fond de laquelle on entend le bruit d'une chute d'eau considérable, et dont il sort une fumée épaisse qui se condense au contact de 1 atmosphère, et qui couvre d'humidité quelques arbrisseaux voisins. Dans une petite anse qui est à un mille de la ville, débouche , par une gorge étroite , un gros ruisseau doué d'une chaleur si considérable, qu'il rend tiède Peau de la mer à laquelle il, se mêle; on en éprouve encore là sensation a dix pas du rivage. Dolomieu pense que ce ruisseau, dont il fie put aller chercher la source, pourrait bien être formé par l'eau dont la chute s'entend dans la grotte de la Faoata.

Lacs formés dans des cratères db volcans éteints. — Eu arrière de la Cala di cinque denti , à cinq cents oas de la ville, il y a un lac nom-

L'UNIVERS

iné Bain, qui occupe la coupe d'up ancien cratère, et qui peut avoir de huit cents pas à un mille de circuit, sur une immense profondeur; les eaux en sont tièdes , et les habitants s'en servent pour laver leur linge; on y voit quelquefois une espèce de bouillonnement produit par un dégagement d'air. Il ne contient aucun poisson; mais, loin de chasser les oiseaux ou défaire tomber morts ceux qui volent au-dessus de sa surface , ainsi qu'on le disait anciennement du lac Averne, il les attire, au contraire, par sa température chaude, et ils s'y rassemblent Sar milliers pendant l'hiver. Il sort u pied de cette montagne plusieurs sources d'eau chaude, qui sont fournies vraisemblablement par le lac; et un peu plus loin, tout près de la pointe Serafina, est une petite anse où il s'en trouve également plusieurs qui, tenant en dissolution de la soude, ont une qualité savonneuse que Ton met à profit pour le blanchissage.

Suivant une indication recueillie

Far Dapper, on trouve au milieu de Ile un abîme ou gouffre sans fond, appelé Fossa. On avait dit pareillement au capitaine Smyth que, sur la montagne la plus haute, qui est au centré de nie, étaient les restes d'un cratère converti en un lac d'eau douce; mais on ne s'accordait pas sur son étendue, et il ne put l'aller vérifier par luimême, ainsi qu'il l'eût voulu faire.

Aspect général de l'île et ds sa végétation. — L'aspect général de l'île correspond de tout point à son origine; et quoique ce volcan ne fasse plus d'éruption depuis un très-grand nombre de siècles, il conserve encore toute l'aspérité et la teinte noire et brûlée des volcans les plus modernes.

Presque toutes les hauteurs se refusent encore à la végétation; mais le flanc des montagnes et le fond des vallées produisent naturellement différents arbrisseaux, parmi lesquels le lentisque joue le premier rôle. Sur les pentes méridionales de la principale montagne s'étend une belle forêt où dominent le châtaignier et le chêne, dont on pourrait tirer parti pour la

construction des vaisseaux, si la difficulté du transport n'y mettait obstacle ; plus bas, les oliviers ont une floraison magnifique. Les Pantelleriens ont d'ailleurs assez d'activité, et ils travaillent opiniâtrement cette terre ingrate; ils cultivent peu de blé, et leur récolte d'une année suffit à peine à la consommation de trois mois, ce qui les rend tributaires de la Sicile pour leur approvisionnement; mais ils ont beaucoup de cotonniers, de vignes | d'oliviers et de plantes potagères; leurs fruits sont excellents, et leurs raisins surtout sont des plus beaux et des moins chers de toute la Méditerranée.

Ainsi qu'il est naturel de le penser, les cultures se sont agglomérées autour de la ville, et la Pantellerie, vue de ce côté , présente un charmant aspect, dont un touriste américain, M.Bigelow, faisait, il y a dix ans, une peinture que Ton ne peut se défendre de trouver empreinte de quelque exagération , tant elle diffère du sévère portrait de Dolomieu, confirmé plutôt que contredit par les indications de Smyth.

« Penteîlaria, dit M. Bigelow, ressemblait à une aiguë marine verdâtre, entourée d'une monture en bleu; le soleil levant semblait se complaire à éclairer cette terre charmante. Combien elle enchanta nos regards lorsque nous nous en fûmes approchés, et que pous glissâmes le long de ses rivages d'émeraude! La verdure, éclairée par les rayons du soleil , avait pris une « teinte plus vive, et la végétation étalait toute sa richesse: des vergers en pleine floraison déployaient des nuances variées à l'infini; dans tous les jardins, l'amandier était couvert d'une profusion de fleurs rosées; les orangers et les citronniers exhalaient les odeurs les plus suaves, et toute là nature souriait sous l'influence d'une matinée délicieuse. Les values de là mer, réduites à des ondulations douces en approchant du rivage, brisaient «ur ses bords en cercles blancs comme la neige et ressemblant à des colliers de perles orientales,

« Ce ne sont pas des beautés imaginaires que je décris; mes expressions ne peuvent suffire à rendre les impressions produites par le tableau gtu s'offrait spontanément à mes regards : souvent nous étions à peine doignés d'une portée de trait de la câte, parce que la profondeur de là mer permet partout d'en approcher ainsi; nous étions du côté où peut-être la perspective est la plus belle et la plus variée , et nous pûmes en jouir à loisir. Nous contemplâmes la ville, oui est bâtie à l'extrémité nord-ouest de lUe, et sa jolie alameda ou promenade. Nous aperçûmes les habitants* les uns occupés, d'autres, en plu?

grand nombre, marchant d'un air tranquille , ou assis et faisant la conversation à l'ombre des arbres fleuris.

Des paysans travaillaient aux vigne* et aux oliviers; sur les chemins con- • duisant de la ville à la Cala Tramontana et à San Gaetano, des muletiers et des hommes ou des femmes allant et venant à pied, animaient la scène générale.

« Quand nous eûmes doublé la pointe septentrionale du port, et quitté la ville, le paysage nous offrit un caractère différent, mais dqq moins agréable : le monastère de Saint- Théodore dominait sur nous du haut d'un coteau verdoyant et boisé; des maisonnettes, dans des situations pittoresques, se présentaient successivement à nos regards. Plusieurs petites vallées d'un agrément merveilleux attiraient notre attention; de temps en temps nous apercevions un ruisseau limpide se glissant à travers l'herbe fraîche pour aller 6e mêler avec les eaux qui baignaient ces rivages enchantés. En un mot. l'Ile se déployait comme un vaste jardin partagé en endos sans nombre, dont les limites circonscrites marquaient la valeur et la fertilité des puis petits espaces; c'était réellement un tableau ravissant; l'imagination fa plus riche n'aurait pu concevoir rien de plus gracieux. »

La yiub kt ses habitants. — Cette ville , devant laquelle rient de

passer l'enthousiaste, voyageur, est très-mal bâtie, au dire dé Dolomieu, dont la froide rérjcjté nova commande une confiance pkii entière; elle est de* minée et défendue par un château (*) assez fort de position, où on envoie de Ifaplea les prisonniers d'État; il y a une garnison d'une centaine de soldats, qui n'ont plus à s'inquiétât des déprédations des Barbaresques do* puis que la France, en plantant son drapeau sur Alger, a délivré la Médi* terranée de ces forbans. U est garni de dix à douze vieux canons; deux petites batteries , de deus pièces chacune, sont établies sur les pointes Santa-Croce et San-Leonardo, s l'entrée du port; le magasin à poudre est bâti sur une colline voisine, de peur d'accident. Cette ville est grande, sui* vant le rapport du capitaine Sraytb, mais d'un aspect misérable , et chargée plutôt que décorée d'une énorme église paroissiale, de plusieurs chapelles et d'un couvent oe. capucins.

La population entiers de l'île s'y trouve rassemblée; elle s'élevait à trois ou quatre mille âmes du temps de Dolomieu; Smyth compte environ quatre mille six cents habitants, la plupart indigènes, assez industrieux , naïade moeurs très-relâchées; le teste sont des réfugiés ou des exilés de 81* çile. Leurs occupations principales sont la culture et le commerce < ils exportent du vin, de l'huile, du coton, des raisins, un peu d'alun, et une a»» sez grande quantité d'orseille, espèce de lichen recueilli sur leurs rochers, et qui donne, par la fermentation avec l'urine, une belle eonleuf violette; tout cela est envoyé en Sicile, à la*

Suelle ils fournissent aussi des ânes ont la race est en grande réputation pour la rapidité en même temps que pour la douceur de son allure.

(•) La position absolue de ce ebâteau, •stronomiquement déterminée par le capitaine Smytli, est de 36°5i'i5" de latitude septentrionale, et n'Si'ïg" de longitude orientale comptée du méridien de Green,» wich , ce qui revient & q°3V $" s l'égard du méridien de Paria.

L'UNIVERS

Histoire.

No* ancien de l'île. — Le nom de Pantellerie, PanteUaria ou Pantalarea, que porte aujourd'hui cette tle, ne nous laisse point deviner son étymologie ; il se trouve dans le Portulan de Jean dlJzzano, ainsi que dans la carte catalane de la bibliothèque du roi Charles V, qui date de 1375, et peut-être n'est-il pas beaucoup plus ancien; il ûgure cependant déjà, sous une forme un peu différente (la PantaneMa) (*),dans les mémoires de Raymond Montaner, en Tannée 1313. Il a remplacé, pour les Européens, celui de Qoussrah, conservé par les Arabes, et dans lequel se perpétue la dénomination antique de cette petite terre. Les écrivains classiques récrivent de manières très-diverses : parmi les Grecs, Scvlax orthographie Kosyros} Polybe Kossyros, Strabon Kossoura , Aopien et Ptolémée Kossyra; parmi les Latins , on trouve Cosyra chez Ovide et chez Pline, Cossyra dans Silius Italicus, Cosura dans Mêla et Senèque, enfin Cossura dans Ethicus , Martianus Capella et Paul Diacre, ainsi que dans plusieurs médailles.

Est-il besoin de dire que le savant Rochart trouvait, au nom de Cossura, une étymologie punique? Il n'avait garde de l'oublier : il a même deux étvmologies toutes prêtes: si ce nom était écrit par les Carthaginois ou les Phéniciens Qoussrah, comme il est orthographié par les Arabes, cette appellation faisait allusion à la petitesse de l'île, que Silius Italicus a en effet remarquée; ou bien on peut penser que sa stérilité , stigmatisée par Ovide et par Sénèque , lui avait valu une dénomination dérivée de Hàoser, qui signtfie disette. Ce sont des jeux d'esprit

3u il n'est pas donné à tout le monde e se permettre, et auxquels le grand

, (*) LVlymologie du mot de PantaneUa se rrrele d'elle-même dans ta signification bien déterminée de ce mot, diminutif de Pantmno, uu marécage : serait ce une allusion au lac du Bagno ou à ta Fossa ? Nous n'osons rien affirmer à ce sujet

nom de Bochart peut seul imposer quel que gravité.

Obiginb phénicienne des habitants DE LA PANTELLERIE. — Il est à présumer que Kossyra ou Cossura reçut, comme Malte, et à la même époque , ses premiers habitants de la Phérucie ; et si elle ne fut pas directement peuplée par les Phéniciens oui durent la visiter, on a du moins la certitude qu'elle fut occupée par les Carthaginois , car on possède des médailles puniques frappées dans cette île, et qui sont en tout semblables , sauf les caractères de l'inscription, aux médailles romaines de la même localité , portant en lettres latines le mot cossvba; M. de Boze communiqua, en 1731, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, un dessin comparatif des unes et des au- * très, en faisant remarquer la similitude complète des types, la correspondance nécessaire des caractères puniques de l'un avec les caractères latins de l'autre , et la date relative qui en résultait, l'un appartenant à l'époque carthaginoise, l'autre à l'époque romaine.

On peut tirer, du langage des habitants, un argument encore en faveur de leur origine punique ; non en prenant ce langage pour un reste de la langue des Carthaginois, ainsi que longtemps les érudits l'ont pensé du maltais, mais en faisant remarquer ici, comme nous l'avons fait pour la population de Malte, que les* habitants de la Pantellerie parlent un jargon arabe, malgré leur qualité de sujets napolitains, malgré leurs rapports presque exclusifs avec la Sicile; et cependant ils n'ont guère subi que trois siècles de domination arabe , entre neuf siècles de domination romaine et sept siècles de domination sicilienne : d'où il faut conclure que leur idiome actuel s'est enté sur un idiome antérieur analogue (tel que Ip punique) , que la domination des Romains n'avait pu leur faire oublier.

Histoire ancienne de la-Pantbllebie. — C'est pendant la première guerre punique que nous voyons Cossura apparaître pour là première

fois dans l'histoire : Zonare nous raconte que lf s consuls Servius Fulvius Faetinus Nobilior et Marcus jEmilius Paullus ayant équipé une floitt* de trois ceot cinquante galères pour aller rétaliir, eo Afrique, les affaires des Romains compromises par la défaite de Héguius, furent poussés par une tempête sur Pile de Cossu ra , l'an 255 avant notre ère; Us profitèrent de l'occasion pour y faire une descente, ravagèrent tout le plat pays et prirent lavilie capitale, appelée du même nom que l'île entière : ils allèrent ensuite remporter quelques avantages sur la côte d'Afrique , et revinrent subir un désastreux naufrage sur les rivages de Sidie; mais leurs prouesses furent jupes des plus glorieuses , et rentrés à Borne à l'expiration de leur charge, ils eurent tous deux les honneurs du triomphe pour leurs victoires navales sur les Cossuriens et les Carthaginois, ainsi que le constatent les fastes capitolios: Fulvius Nobilior triompha le 20 janvier de Tannée 254 avant notre ère, et son collègue eut le même avantage le lendemain 21 janvier; des médailles frappées en mémoire de ce triomphe sont parvenues jusqu'à nous.

Cependant la possession de Cossura par les Romains fut de courte durée : sut h nouvelle du désastre de leur flotte, les Carthaginois s'empressèrent d'envoyer des vaisseaux et des troupes »w la conduite de Carthalon , qui reprit, en passant, l'île et la ville de Cossura, et gagna ensuite la Sicile.

Pendant la seconde guerre punique, « l'année 217 avant notre ère, le consul Cnaeus Servilius , qui commandait la flotte romaine , ayant fait vers le ftd une croisière , et rançonné l'île deOrrina , parut devant Cossura , dont il s'empara , et mit garnison dans sa Nte ville, ainsi que le raconte Powe. Et néanmoins le poète Silius I tatou Domine la petite Gossyre parmi ta populations qui en 21 S envoyé- Kot des renforts à l'armée cathagiwàse de Sicile. Mais lorsque Carthage fot tombée , Cossura fut désormais romaine.

Au temps des guerres civiles de Ma-

rius et de Svlla , en Tannée 82 avant notre ère, le consul Cnaeus Papirius Carbo, qui tenait encore en A tri que contre la fortune de Sylla et de Pompée, voulant se rapprocher de la Sicile, se rendit, avec plusieurs sénateurs et autres gens de marque qui lui étaient demeurés fidèles, dans l'Ile de Cossura, d'où il dépêcha Lucius Brutus à Lilybée pour avoir des nouvelles; mais Brutus fut arrêté et se tua ; et Pompée , averti que Carbo était à Cossura, envoya aussitôt des gens sûrs pour s'emparer de lui et des siens, et les ramener en Sicile , où ils furent tous mis à mort.

Nous devons occasionnellement à Sénèque quelques lumières sur l'état de Cossura pendant la domination romaine : déjà Ovide avait d'un mot caractérisé sa nature stérile; Seneque est plus explicite : dans son livre de la Consolation > adressé à sa mère Helvia, développant la thèse qu'il n'est point de lieu d'exil où quelqu'un ne vive pour son plaisir, il lui cite pour exemple les lieux les plus déserts , les lies les plus âpres, entre autres, Cosura : « Que peut- on » , lui écrit - il , « trouver de plus décharné , de plus « abrupt de toutes parts que ce rocher? « Qu'est-il de plus dénué de tout quant « aux provisions, de plusfarouchemiant « aux nommes, de plus laid quant à l'as- « pect des lieux , de plus variable quant a au climat? Et cependant il s'yrencon- « tre plus d'étrangers que de natifs. »

Histoire mopeene de la Pantellebie. — Ce n'est qu'au neuvième siècle de notre ère que cette île fift conquise par les Arabes; Ebn-Khaldoun,dans son histoire des.Aghlabytes (dont M. Noël Des Vergers a tout nouvellement publié une traduction pleine à la fois d'exactitude et de goût), raconte ou plutôt indique, sous l'année 220 de l'hégire, 835 de notre ère, qu'une flotte fut dirigée par Zyâdet- Allah , roi de Qay rouan , contre l'île de Qoussrah , où elle rencontra ( et battit) la flotte de l'empereur de Constant» nople. Au mois de janvier 1026, suivant un récit d'Ebn-eUAtsyr (rapporté dans une note du volume

que nous venons de citer) , Qoussrah rut témoin d'une tempête gui assaillit et disloqua une flotte de quatre cents bâtiments, que Mo'ezz ben-Bâdys envoyait au secours des Arabes de Sicile , et dont la plupart périrent dans la tourmente : le même fait est rapporté par le Nowayry, qui nous fait ensuite connaître comment, en Tannée 1149, le roi de Sicile Roger envoya une flotte de cent cinquante vaisseaux , sous les ordres de son amiral Georgi, pour s'emparer de Qoussrah, et se diriger ensuite contre Mehdyah, sur la côte d'Afrique. L'Êdrysy, qui vivait, eomme chacun sait , à la cour de Roger, dit que cette île est bien fortifiée, qu'elle a des puits , des champs cultivés et des oliviers; qu'on y trouve beaucoup de chèvres sauvages qui s'enfuient à l'aspect des hommes ; enfin , qu'elle a un port assez bien abrité.

Réunie désormais à la Sicile, la Pantellerie forma pendant longtemps une partie du domaine de la reine; elle passa ensuite à diverses familles

privées ,

qu'ara qu'enfin , en 1492.

elle fut inféodée, à titre de principauté, à ta maison de Requesens,à qui elle est restée. Le fameux corsaire Draguty fit, en 1588, une descente, saccagea le château, et emmena un millier d'habitants en esclavage ; elle éprouva encore depuis quelques actes de piraterie de ta part des vaisseaux barbaresques , jusqu'à ce que la France eût enfin purgé la Méditerranée de ces écumeurs de mer; mais son histoire n'offre plus aucun trait digne d'être

mentionné.

LAMPKOOCISB.

Description.

Située à quatre-vingts mi lies au sudsud-est de la Pantellerie, Lampédouse s'étend du levant au couchant sur une longueur de six railles, n'ayant guère qu'un mille de large dans sa partie occidentale, et n'atteignant même pas deux milles dans sa plus grande lar»

geur, oui est vers l'orient. C'est un long plateau abrupt, se terminant à la mer tu falaises escarpées , sauf au

sud -est où il descend par degrés, d'une hauteur de plus de cent mètres, jusqu'à une plage basse découpée eu une multitude transes ou de oaies , dont la principale est appelée le Havre ou ie Port.

Le cap du Ponent est une montagne pittoresque, escarpée, verticale, offrant le point le plus élevé de toute l'île ; une càte très-accore s'étend de là , en regardant le nord, jusqu'au capo Grecale, d'où elle se continue , en tirant au sud, jusqu'à la Punta Sottile, ainsi nommée de sa forme aiguë ; au milieu de ses replis, cette partie de la côte ouvre à la mer une entrée assez profonde , où les hautes falaises s'écartent pour laisser arriver à une plage sablonneuse , appelée la Cala Piscîna. Apre s la Punta Sottile, en retournant vers l'ouest , on rencontre d'abord ra baie française, puis le Port ou Havre, compris entre la pointe du Cheval blanc et celle de la Vigie; ensuite se succèdent les pointes délia Croce, délia Madonna , dei Greci , délia Galera ; après quoi l'on arrive à un petit groupe de rochers appelés le Lapin et les Lapereaux, qui sont exactement à moitié chemin entre le Havre et le cap du Ponent : la stratification de ces flots, aussi bien que leur forme , les rattachent tellement aux blanches montagnes de l'île principale , qu'on a peine a les en distinguer. Depuis là jusqu'au cap du Ponent la côte redevient accore et inabordable : on raconte qu'André Doria , après un engagement avec les Turks, étant venu chercher à Lampe* douse un refuge contre la tempête, plusieurs de ses vaisseaux , entraînés de ce côté, eurent beaucoup à souffrir, i tandis que ceux qui accostèrent vers l'est s'en trouvèrent mieux : au sur*!

plus, l'infatigable marin parvînt à réparer ses avaries dans l'île même , dei manière à pouvoir reprendre aussitôt la mer. j

Le port (*) est au fond d'une bai*

(*) 8t position , déterminée par les obser.

valions du capitaine Smyth, est à 3 5° 219' zo"

de latitude septentrionale, et za* 35' i04

de longitude orientale comptée du méridietj

où les navires de trois à quatre cents tenneani peuvent trouver un excellent abri contre tous les vents ; celui du *od - sud - ouest y cause néanmoins beaucoup de ressac. Quoiqu'il y ait assez de fond pour une frégate , on n'aurait guère assez de place pour l'y tenir, à moins de l'amarrer I terre»

La baie est intérieurement partagée par deux pointes de terre en trois petites anses où le rirage offre une étroite plage sablonneuse.

Llle contient plusieurs sources d'eao • douce, mais peu considérables, placées dans de petites baies incommodes, où Ton ne peut même quelquefois S'en approvisionner qu'en creusant profondément.

La partie occidentale de Lampédonse est couverte d'oliviers rabougris et (Tune Téeétation très-variée ; on vient cooper dans ses forêts beaucoup de bois de chauffage pour la consommaton de Malte et de Tripoli. Au milieu de ces fourrés vivent en grand nombre des chèvres sauvages et des lapins, double fléau des cultures essayées dans la partie orientale de 111e , et contre lequel il a fallu se défendre par des mars de clôture; mais il en est un troisième contre lequel les murs sont impuissants : c'est la grue de Numidie, que son port gracieux a fait appeler la fiemoiselle, et qui arrive au mois de mai, s' abattant sur les légumes, dont eHe fait ses délices, pendant que des sentinelles veillent tour à tour à la sécurité commune de toute la troupe ailée.

Indications historique*.

La population de cette lie semble n'atoir eu qu'une existence intermittente, et c'est, en quelque sorte, è ces alternatives que se borne toute son histoire.

Ikdicâtiohs fouihiss *n l'antiquité classique.— Les anciens ne nous en ont guère appris que le nom,

fe Greeawich, ce qui rerient à io« xi' 4(?' i l'éçard du méridien de Paru. La déelinai- *oo & l'aiguille aimantée y était, en i8i5, , fc i7*&r du nord vert roueit

sur lequel il reste . au surplus , quelque incertitude. Strabon place, vis-àvis de Thapsus , l'île pélegienne de Lo* padousa; Pline indique à environ cinquante milles de Cêrcina , Lopa* dusa, longue de six milles ; Ptolémée se borne a nommer Lopadoûsa parmi les îles de la mer d'Afrique. Jusque-là il y a parfait accord ; mais Athénée, dans son Banquet des savants, citant beaucoup d'îles qui ont tiré leur dénomination des productions naturelles dont elles abondent , dit qu'il en est de même des Lapadoûsat, et cette leçon paraît fautive à la vérité , mais c'est probablement Lepadousa qu'A faut lire, c'est-à-dire, l'île aux ltpaft ( ou pétoncles , coquillage univalve qui ^ se mange soit cru, comme l'huître, soît apprêté, comme la moule. Les Italiens ont conservé la trace de cette forme dans leur Lipadosa , comme l'a employée l'Arioste, Cependant, l'appellation la plus vulgaire est Lampedosa , comme on la trouve écrite dans Livio Sanuto, ainsi que dans le Portulan de Jean d'Uzzano , et même dans la géographie arabe de PÉdrysy , que nous u'invoquons cependant qu'avec la défiance toujours commandée par l'incertitude d'une lecture qui dépend de points diacritiques dont la position différente peut donner tantôt Lvbadousah ; tantôt Lanbedousah. Cette appellation vulgaire aura pour elle f autorité la plus ancienne, si l'on doit, comme nous le croyons , reconnaître l'île qui nous occupe dans celle que Scylax nomma Lampas, après Ko- Byra, Mélité et Gaulos , c'est-à-dire, après (a Panteilerie, Malte et le Gozt. Lampas c'est la Lampe, Lampadousa l'île aux Lampes , et le nom moderne du Lampion donné à l'Ilot qui en est comme une dépendance , semble confirmer cette étymologie, à laquelle peuvent encore se rattacher d'autres indications. v *

On doit croire en effet que les anciens avaient de bonne heure senti le besoin, au milieu de ces mers orageuses, d'éclairer, pendant la nuit, un S oint où les navires avaient la faculté • trouver un refuge; et comme les

L'UNIVERS

besoins de cette nature se perpétuent, peut-être la lampe toujours allumée de l'anachorète de Lampédouse, dont nous parlerons tout à 1 heure , n'estelle qu'une continuation d'un très antique usage. Quoi qu'il en soit, au temps de Scyiax, il y avait dans cette fie deux ou trois tours , et des habitants carthaginois (*). Fut-elle habitée sous les Romains? flous n'avons à cet égard aucun témoignage. Quant aux Arabes, nous sommes à peu près dans la même ignorance ; seulement , de l'observation du schéryfÊdrysy, qu'on n'y trouve aucune espèce de fruits ni d'animaux , il semble résulter implicitement qu'elle était absolument déserte de son temps : car la présence de l'homme entraîne toujours quelque culture et la propagation de quelques animaux.

Indications foubnies par l'his- TOifiB modebne.— Vers le milieu du

âuiuzième siècle, Alphonse d'Aragon, even u roi de Naples et de Sicile, donna en fief l'île de Lampédouse à l'un de ses gentilshommes, du nom de Caro, lequel y construisit ou y répara la tour qui domine le port, et qu'on appelait naguère encore la Tour de Roland, mais qui est plus communément désignée, par les écrivains modernes, sous le simple nom de Château; jamais, dit-on cependant, ce château ne put être habité, à raison, aioute-t-on gravement, des spectres horribles qui le bantaient.

Plus tard , néanmoins, une petite population vint se grouper autour de ce manoir seigneurial. Une légende sicilienne , rappelée par le capitaine William Smyth , rapporte qu'un vaisseau avant fait naufrage sur les côtes de Lampédouse , il n'échappa de ce désastre que deux dames palermitaines, appelées Rosine et Clélie , qui trouvèrent en ce lieu deux ermites , Sinibaid et Guy , empressés de renoncer à leur vie ascétique pour les épouser et donner naissance à une nombreuse postérité qui s'établit en une petite ville au foud du

(*) Tnà Kapx*lfcwttv olxevpfai.

port, où l'on en voit encore les raines autour de celles du vieux château.

Mais les corsaires ne la laissèrent point tranquille , et Barberousse vint enlever tous les habitants pour les emmener en esclavage à Alger. L'île n'eut plus d'autre population que ses anachorètes et quelques hôtes passagers.

En parlant de cette 21e rocheuse, qui lui parut mériter le nom de Lapidosa bien plutôt que celui de Lampédouse, Gramaye n'oublie pas de mentionner l'ermitage, avec une image de la Vierge devant laquelle on brûlait souvent des cierges, non-seulement les chrétiens , mais les Maures même; il ajoute que 1 île était agréable , fertile , boisée , pourvue d'un port commode , et qu'il y aurait grand avantage pour la chrétienté à la remettre entre les mains d'une milice chevaleresque qui la fortifierait et la défendrait contre les corsaires infidèles; idée qui devait être plus tard reprise et développée à la cour de Saint-Pétersbourg, ainsi que nous l'exposerons bientôt.

L'Ile passa en 1667, par voie d'acquisition , avec le titre de prince , à Ferdinand Tommasi de Païenne, grand d'Espagne, dans la famille duquel cette propriété s'est depuis lors perpétuée.

L'ermite de Lampédouse. — Le comte de Sandwich, qui vint y relâcher en ! 739 , à son retour du Levant, y trouva* encore pour unique habitant un anachorète. Il vivait solitairement dans une grotte artfrtement taillée dans le roc, loin du commerce des hommes qu'il semblait fuir, cultivant de ses mains un petit jardin et une vigne qu'il entretenait avec beaucoup de soin et d'attention.

« Auprès de la grotte qui lui sert d'habitation, dit le noble voyageur, est une chapelle de même nature, dans laquelle il célèbre la messe suivant le rit catholique romain; et, vis-à-vis de cette chapelle, on voit une autre grotte dans laquelle est le tombeau d'un santon turk , qui mourut pendant que la flotte du Grand-Seigneur était à l'ancre devant l'île , et qui fut enterré en cet endroit. L'ermite entretient une lampe

toujours allumé* de? ant ce tombeau , attention à laquelle il doit l'avantage de n'être point inquiété par les Musulmans qui Tiennent à Larapédouse faire de Peau pour leurs navires *t leurs plères. Nous fûmes ravitaillés par ce bon vieillard autant que ses facultés le lai permettaient : il nous donna un veau et quelques autres provisions, qui bannirent entièrement les craintfs que nous avions eues de périr de faim. »

A c6té de ces détails nous placerons immédiatement ceux que nous fournit, à soixante-quinze ans de distance, sur Termite de Lampédouse , le capitaine Smyth, qui a Tait l'hydrographie de eette fie, et recueilli les traditions locales qui la concernent.

« A une petite distance de la Cala* Croce, dit-il, dans un ravin assez pittoresque , se trouve la résidence d un célèbre reclus; sa grotte est divisée en deux parties : Tune formant une chapelle catholique , l'autre une mosquée mahométane. Ce lieu étant à environ vingt minutes du port, le bon vieillard a toujours assez de temps pour reconnaître les vaisseaux qui viennent jeter Tancre, et, selon le pavillon qu'ils arborent , sa lampe est pour la chapelle ou pour la zawyeh ; de là la citation proverbiale de Vermite de Lampedouw. Les Turks, lors même qu'ils ne trouvent dans l'île aucun habitant, soit accidentellement, soit à cause de la mort du solitaire, ne manquent jamais de laisser à leur passage quelque présent, persuadés que sans cela ils ne pourraient accomplir leur retour. Voici comment le père Vincent Goronelli expose leurs idées à cet égard : «Quelques écrivains dignes de foi assurent, dit le célèbre géographe vénitien , que personne ne peut séjourner dans cette lie Vause des fantômes , des spectres et des visions horribles dont on est assailli durant la nuit ; des apparitions formidables, des rêves effrayants causant de mortelles terreurs, privent de sommeil et de repos quiconque voudrait y passer une seule nuit. Les Turks sont imbus de cette ridicule et superstitieuse idée, qu'une invisible

fatalité retiendrait dans nie celui qui voudrait la quitter sans y laisser quel-

3ue chose, ou qui aurait la hardiesae 'y prendre la plus légère bagatelle.

Mais la foi pure des chevaliers de Malte est au-dessus de ces vaines puérilités , car ils viennent annuellement avec leurs galères recueillir les offrandes faites à la chapelle et les emporter à Malte, où elles servent à l'entretien de l'hôpital des malades. »

Peste a Lampédouse. — « J'avais remarqué, continue le capitaine Smyth, un tel nombre de cavernes troglodytiques, que j'étais désireux d'en visiter quelques-unes; pendant que j'explorais la baie orientale du port , j'étais sur le point de pénétrer dans une petite grotte , lorsque je fus arrêté dès J'entrée par l'inscription suivante profondément gravée dans le roc :

QUI B1TBOVÀST CADAVERB MOBTO DI PESTE IN GlUGIf 0 1784 (*).

Les lettres de la belle-sœur du consul anglais Tu H y qui résidait à cette époque à Tripoli d'Afrique, nous fournissent quelques lumières pouvant servir d'éclaircissement historique à cette inscription. Parmi ces lettres, qui ont été publiées d'abord sous le titre de Lettres de Tripoli, puis sous celui de Relation d'un séjour de dix années en Afrique, il s'en trouve une, datée du 7 août 1784, qui contient les détails suivants :

«Un malheureux bâtiment français, • ayant la peste à bord , est en rade ; « il a erré en mer pendant longtemps, «et, n'ayant pu obtenir d'entrer à «Malte, non plus que dans quelques « autres ports , il est allé à l'île Lam- « pédouse, entre Malte et Sousah, où « quelques moines et un petit nombre « d'autres personnes jouissaient depuis « bien des années d'une heureuse tran- « quillité , vivant des produits du sol « qu'ils cultivaient , et n'ayant près- « que aucun rapport avec le reste du « monde. Ici le capitaine voulut don-

(*) Ici se trouve on cadavre mort de la peste en juin x 784.

110 L'UNIVERS

c ner de l'air à sa cargaison ; mais « comme l'ouverture des ballots causa « immédiatement la mort de ceux qui «l'exécutèrent, il fut obligé d'y re- « noncer. Dans les sept jours qu il de» « meura là, moururent le supérieur du «couvent et presque tous les habi- « tants de cette petite île; et deux cor* « saires tripolitains , qui y avaient rt> « lâché pour faire de l'eau , ont été « brûlés.

« Ce navire est venu à Tripoli avec «la même cargaison, qui consiste en « balles de coton. Uya beaucoup de « Turks à bord, qui offrent de se raser «et de gagner la terre à la nage; le «reste de l'équipage rôde incessam- « ment autour du port jour obtenir « la permission de débarquer et bru- « 1er ensuite le navire ; mais jusqu'à « présent les Maures n'ont pas encore « voulu y consentir. »

Projet Rétablissement de la Russie à Lampédouse.

r Vers la m$me époque, la cour de Russie eut un moment l'idée de faire de Lampédouse un point de relâche

5our sa marine militaire et marchande ans la Méditerranée. Cette curieuse Eicularité nous est révélée par un ment trouvé parmi les papiers du tix prince Potemkin, premier ministre de l'impératrice Catherine II:

pièce qui a été imprimée par William Eton , dans l'appendice de son Tableau historique, politique et moderne de l'empire ottoman, sous ce titre : « Projet du feu prince Potemkin , pour acheter d'un particulier les îles de Lampédouse et de Linose, situées dans la Méditerranée, ainsi que pour obtenir 4e la cour de Naples la cession de la suzeraineté. »

« J'ignore, dit Eton, s'il a été fait quelque ouverture à la cour de Naples concernant ce projet, qui fut accueilli avec empressement par le prince Potemkin, ainsi que par l'impératrice.

Les détails suivants sont extraits des papiers orignaux qui étaient entre les mains de ce prince. Il est probable que le projet fut abandonné lorsque le ro*

de Naples consentit à recevoir la flotte russe dans les ports de la Sicile.

« On avait le dessein d'établir dans ces lies, pour les Russes et les Grecs, un ordre de chevalerie analogue à celui de Malte, avec cette différence qu'on n'exigerait point de preuves d'ancienne noblesse. Je n'ai jamais eu connaissance, ajoute Eton, des statuts réglementaires de cette institution; je sais seulement que l'impératrice en devait être le grand maître, sauf à être représentée dans llle par le gouverneur en fonctions. »

Nous n'insérerons ici que par extrait ce curieux document. Il est divisé en plusieurs sections . dont la première , consacrée à une description de l'île, nous a paru surtout devoir être abrégée.

« Description de llle de Lampédowe.

« Il est aisé de protéger les côtes de Lampédouse par des forts et des retranchements. Au rond de la baie (qui est au sud de llle, et qui est trèspoissonneuse), se trouve une anse, dont on peut faire un port excellent à peu de frais, la nature ayant pourvu au plus difficile: rentrée en est au sud-sud-ouest ; il y a quinze brasses d'eau à l'embouchure , dix au milieu , et la profondeur diminue graduellement. On pourrait fermer rentrée de cette baie, la creuser à une profondeur convenable sans qu'il en coûtât beaucoup , et la prolonger bien avant dans l'île, ce qui formerait un port très-étendu pour !esj)âtiments de toute grandeur. Le terrain s'élève très • peu au-dessus du niveau de la mer, et il est d'une nature qui rendrait l'excavation des plus faciles. Il ne serait pas moins aisé d'y creuser des bassins. Les plus violents coups de vent ne troublent point le calme de cette baie.

« L'entrée de l'anse ou du port a quatre-vingt-dix brasses de largeur, et une longueur d'un demi-mille. La côte à droite est un rocher, et près de là se trouve une église bâtie sur une élévation en pierres. Cette position , étant fortifiée, protégerait la rade, et dominerait au loin du côté de la terre.

« Les navires peuvent ancrer dans

iibtiedamt tout l'été; et dans I*hîm> lorsque le vent souffle avec trop de violence du sud ou du sud-ouest , iis peuvent se retirer au nord de Me; ta ou a la facilité de se tenir aussi pu de la côte qu'on le juge convenable. Dès que le port serait prêt à les recevoir, ils y seraient à l'abri dé toot danger; ils pourraient aussi foire voile ver» Ltnose, qui n'est qu'à Vingt milles environ de distance, vu que cette fie est exactement située dans la direction d'où soufflent les vents orageux d'hiver. La côte de Linose est si rire que les navires peuvent y amarrer. Cependant de gros bâtiments ne «stpas plus exposés à ^Lampédouse aoedani ta rade de Livonrne.

« Il n'y a dans l'île que dix à quinze habitants : ce sont des Maltais , dont Tm est prêtre. Ils sont sous la protection de la France. Les vaisseaux de Barbarie y relâchent souvent, ainsi que io navires maltais venant de Turquie arec la peste. Les patrons de ces derfiwn y restent jusqu'à ce que la contap'on ait cessé , afin de retourner ensuite en Turquie , et de sauver, par ce moyen, et leurs cargaisons et leurs navires, qui seraient brûlés s'ils abordaient dans quelques ports où l'on fait toaraotame.

«Lampédouse est dans la situation bpha avantageuse, à cent milles de Soasah en Barbarie , de Girgenti en Me, et du grand port de Malte; à « eents milles de Toulon , d'Alger et de rentrée de l'Archipel; à neuf cent enqnantemiiies de Gibraltar, d'Alexandrie et de Constantinople; et à cent mow te railles de Tripoli, de Tunis et fe la pointe méridionale de la Sicile.

• taataejis que trouverait la Russie dans la possession de cette lie.

«Sa situation est la meilleure que paiisBoflrir la Méditerranée: elle remports sur celle de Malte pour la station d'une flotte en temps de paix ftnme en temps de guerre.

• En temps de guerre , si l'Ile était «posée à une invasion , ou à être ât- ^ée pat une flotte supérieure, les qui y aéraient stationnés

pourraient se retirer à Malte ou en Sicile, etc. Cependant, une flotte qui serait en défense près de la côte» serait protégée par les batteries de l'île.

« C'est la meilleure des stations pour la protection du commerce. L'île se trouvant à mi-chemiu et du Levant et du détroit de Gibraltar, les bâtiments qui viendraient de l'un ou de l'autre coté pourraient y trouver des frégates destinées à protéger leur marche.

«On pourrait aussi établir dans cette tle des magasins de munitions navales, qui y seraient apportées de la mer Noire, au lieu d'aller les acheter en Italie , comme on le fait en temps de guerre , à des prix exorbitants.

« L'île est en état de produire les provisions dont elle a besoin pour elle - même : mais provisoirement on peut en tirer de la Sicile ou des côtes de Barbarie, même en temps de guerre, comme le font les Maltais.

Elles coûtent deux fois davantage à Livourne.

« Cet établissement tiendrait en échec les États de Barbarie , et les empêcherait de commettre des hostilités contre fes Russes. On pourrait tenir ses ports bloqués. Si Malte voulait sérieusement aller en course contre les vaisseaux de ces puissances, de concert avec les Russes , les Algériens ne dépasseraient jamais ces îles; et Tunis, ainsi que Tripoli, seraient continuellement bloqués.

« Enfin, c'est la meilleure position possible pour l'établissement d'un entrepôt ; les productions de la Russie, destinées pour la Méditerranée, y arriveraient par la mer Noire, ainsi que les marchandises qui seraient prises en retour.

« Comme il faudrait y établir un lazaret, il deviendrait inutile dé faire la quarantaine en Russie.

• Règles à suivre pour le gouvernement.

* Une colonie et une province de l'empire doivent être gouvernées par des maximes opposées.

« 1° La colonie ne doit rien manufacturer de ce oui se manufacture en Rus-

L'UNIVERS

aie , pns même les produits bruts de son sol.

« 2° La colonie ne doit produire que les objets que la Russie ne produit point , ou ceux dont elle a besoin, tant pour elle que pour ses vaisseaux.

« 3° La colonie doit prendre de ta Russie tout ce dont elle aura besoin, en tant que la Russie peut le lui fournir.

« 4° La colonie ne doit trafiquer avec aucun autre pays. La Russie doit recevoir ses productions pour les consommer, ou les envoyer chez l'étranger, devant elle seule recueillir les avantages de l'exportation et de la navigation.

« 5° Les habitants de la colonie doivent être, autant que possible, tirés de l'étranger, afin de ne pas diminuer la population de In métropole.

« 6° Une colonie doit être éloignée de la métropole à une distance suffisante pour devenir une pépinière de matelots, mais non pas assez considérable pour que le voyage porte atteinte à leur santé. Le climat doit être sain, afin que les avantages que procure la colonie ne soient point contre-balancés par la perte des sujets de la métropole qui seraient dans le cas de s'y rendre. Ce climat doit différer de celui de la métropole.

m Lois pour la colonie.

« Il faut avoir égard, dans rétablissement d'un gouvernement, au génie, aux coutumes et aux mœurs des nations nrconvoisines.

« 1° Il ne sera point payé de droit quelconque, ni sur l'importation, ni sur l'exportation d'aucune espèce de marchandises. Les droits continueront à être perçus dans les ports de Russie sur le pied actuel, ou avec les réductions qui seront jugées nécessaires.

« 2° Il est dérendu d'employer ou d'avoir aucun ustensile ou instrument de fer, de cuivre , et aucune portion de drap, de linge ou de toiles à voiles, qui n'aurait pas été faite en Russie ou importée de ce pays, à l'exception des soies ou autres marchandises qui ne

sont pas produites ou manufacturées en Russie, et que les colons pourront tirer des nations voisines, d'après l'énumération qui en sera faite.

« 3° Aucun bâtiment étranger, si ce n'est en temps de guerre, ou en cas de détresse, n'aura la liberté d'entrer dans le port, à moins qu'il n'ait à bord aucune espèce de marchandises; et alors il n'aura de communication avec les colons qu'après avoir été visité.

Des bâtiments chargés, qui auront besoin d'être secourus, le seront, mais seront considérés comme faisant quarantaine, aussi longtemps qu'ils resteront en vue de Trie. Apres le délai expiré, les passagers, eu égard à l'endroit d'où ils viendront, pourront se rendre à terre avec leurs bagages, mais sans marchandises.

« 4° Les étrangers pourront acheter des marchandises dans nie, excepté les objets de son produit, et lea exporter sur leurs propres bâtiments arrivés à vide.

« 5° Les étrangers ou les Russes pourront importer dans l'Ile des marchandises de la Russie ou d'ailleurs , mais seulement sur des bâtiments russes.

« 6° Les bâtiments russes seulement pourront exporter en Russie les produits de I île. La cargaison, déchargée en Russie, devra être conforme à la note qui en sera donnée par le gouvernement de l'île. Elle ne pourra être portée ailleurs, ni aucune portion être vendue pour acquitter les frais de séjour dans les ports où les navires auront relâché en cas de détresse. Mais en ces circonstances , on pourra engager le produit de la vente qui sera faite en Russie.

« 7° Les productions de Me seront enregistrées avant la récolte, ou leur transport dans les magasins.

« 8° Tout individu , de quelque nation ou religion qu'il soit , peut devenir habitant de l'île , et laquitter quand il le jugera convenable-, mais la résidence dans la colonie ne lui donnera pas le droit d'arborer le pavillon russe sur un navire grand ou petit.

« 9° Chaque individu qui possédera

une maison ou des terres cultivées, de la valeur de cinq cents roubles, sera autorisé à avoir le pavillon russe pour un navire de quarante tonneaux ; pour an navire de quatre-vingts tonneaux, s'il possède une maison ou des terres évaluées à mille roubles; et, pour un ou d'autres navires plus considérables, à mesure de l'augmentation de ses propriétés. Quiconque prêtera son nom a d'autres perdra le privilège attaché à ses possessions, et l'emprunteur aura son bâtiment confisqué. La propriété qui aura donné droit au pavillon ne pourra être vendue qu'après que les passe-ports des navires auront été remis au gouvernement, et que ces navires seront rentrés dans le port de Hic. Les propriétaires de bâtiments ne seront point obligés de les monter eux-mêmes.

« 10° Celui qui enverra sa famille en Russie, ou une autre famille à la place de la sienne, composée d'un individu mâle au-dessous de trente-cinq ans, et d'une femme au-dessous de vingt-cinq, ou d'un homme de quelque âge que ce soit , et d'une femme audessous de trente ans, avec un enfant, ou au-dessous de trente-ciuq, avec deux enfants, ou d'un homme et d'une femme de quelque âge que ce soit , avec trois enfants, qui -se feront naturaliser en Russie et y achèteront un immeuble de cinq cents roubles , aux mêmes conditions que dans 111e, relativement à la vente ; celui qui fera cet envoi aura le pavillon russe pour un navire de toute grandeur au-dessous de deux cents tonneaux, et proportionnellement pour un ou plusieurs vaisseaux plus considérables. Les individus envoyés en Russie ne seront pas responsables de la conduite de celui qui les y aura fait passer : celui-ci ne le sera pas non plus de la conduite des individus envoyés. »

Destinée ultérieure de Lampédouse.

Tel est le projet, très - complet , comme on voit, d'un établissement russe à Lampédouse ; mais le cabinet de Saint-Pétersbourg ne fut pas le seul

8* Livraison (Iles de l'Afbiquï

qui se laissa éprendre de l'envie de posséder cette lie; l'Angleterre eut aussi ses vues à cet égard : et lors des négociations qui amenèrent le traité d'Amiens en 1803, le cabinet de Saint James , craignant d'être forcé à la restitution de Malte, demandait en ce cas, comme le moindre dédommagement qu'on dût accorder à ses justes prétentions, la cession de Lampédouse pour en faire une station navale.

A la même époque, ou peu de temps après, les spéculations privées venant en aide aux intérêts politiques, un sujet anglais, nommé Fernandez, prit à Ferme l'île de Lampédouse, qui lui paraissait offrir une situation des plus avantageuses pour l'établissement d'une pêcherie, pour la production du bétail et des vivres frais destinés a l'approvisionnement de Malte, et pour des relations commerciales avec la Barbarie ; et il avait élevé un long mur d'enceinte aân de séparer ses cultures du reste de 111e, et de les défendre contre les chèvres sauvages des montagnes du Ponent Mais les changements apportés à la direction des affaires publiques par suite de la paix générale de 1815 , des procès, et quelques autres motifs encore, inutiles à rappeler, ruinèrent cette spéculation.

Quand le capitaine Smvtb alla vers ce temps-là explorer l'île, il trouva la famille Fernandez au milieu d'une solitude presque abandon née, dans une mai son voisine de la grande grotte , sans défense contre les pirates , ni même contre la libre pratique des bâtiments infectés de la peste , d'après un usage consacré. Douze à quatorze paysans maltais étaient disséminés dans les environs , ayant pour demeure diverses grottes, au voisinage des terres cultivées.

Aujourd'hui que la France a accompli la noble tâche de purger la Méditerranée des pirates qui l'infestaient, les possesseurs de Lampédouse en peuvent tirer un meilleur parti ; mais elle est si peu visitée, que nous n'avons point de nouvelles des améliorations qui peuvent s'y être développées sous cette heureuse influence.

L'UNIVERS

Légendes poétiques»

Et maintenant que nous avons épuisé les maigres données que nous fournissaient une sèche topographie , une froide et aride histoire , laissons-nous entraîner à une rapide excursion dans le champ de la poésie et des fables , pour constater le rôle que dans ses riches fictions Arioste a fait jouer à cette lie-là même que nous venons de décrire. Allons chercher d'abord, dans ses octaves cadencées, pour les traduire en un style plus grave , les éléments du récit où figure cette Lipadouse illustrée par de tels chants :

voici en peu de mots l'analyse de sa narration.

Combat db Roiand, Bbaitoi-

MABT ET OUVIEB, CONTBE Grà- DAS8B, AGBAKANT ET SOBRIffO, DANS

l'Arioste. — Pendant que le preux Roiand s'empare de Bizerte, naguère le boulevard de toute l'Afrique , le roi de Barbarie Agramant, battu sur les côtes de Provence par la flotte chrétienne, s'enfuit avec le vieux Sobrino, et voit sa capitale livrée aux flammes par le redoutable paladin ; il tourne la proue vers l'Orient pour aller demander des secours d'hommes et d'argent à son voisin le sultan d'Egypte; mais il s'élève une tempête que le patron du navire conseille d'éviter en abordant à une île voisine, à gauche de leur route : Agramant y consent, et Ton échappe au péril en gagnant cette plage qui , pour le salut des navigateurs , est placée entre l'Afrique et la haute fournaise de l'Etna. Cet tlot était sans habitants , rempli d'humbles myrtes et de genévriers, solitude charmante et écartée, qui n'était guère connue que des cerfs, des daims, des chevreuils, des lièvres, et encore de quelques pécheurs habitués à venir suspendre aux buissons d'épines leurs filets humides pour les sécher, laissant alors les poissons reposer tranquilles sous les eaux. Le roi d'Afrique ▼ retrouve le roi de Sericane , le vaillant Gradasse , dont le vaisseau avait été emporté par un coup de vent depuis Arles jusqu'à cette tte déserte :

Gradasse console Agramant de la perte de ses États, le détourne d'aller réclamer les secours de l'Egypte, et lui propose d'appeler en combat singulier le fier Roland, dont la mort rendra facile la délivrance de l'Afrique et la reprise de Bizerte. En définitive, les trois rois musulmans Gradasse , Agramant et Sobrino envoient à Bizerte un messager porter un cartel de défi au comte Roland, lui donnant rendezvous, avec deux autres chevaliers bien armés , à Lipadusa , petite fie qu'entoure et baigne la même mer. Roland accepte avec joie , et choisit pour ses seconds Brandimart et Olivier.

Dans l'intervalle, le musulman Roger, déjà chrétien au fond du cœur, et qui devait être la tige de l'illustre maison d'Est, après avoir délivré à Marseille le roi de Nasamona et six autres rois maures faits prisonniers , s'étant embarqué avec eux pour l'Afrique, avait été assailli par la tempête, et entraîné vers un écueil où le vaisseau risquait d'être brisé; pour échapper à un tel péril , on se jette dans une chaloupe, mais elle est bientôt submergée : Roger surnage seul , et luttant contre les flots, atteint recueil solitaire et gagne une plage de sable du côté où la montagne s'abaisse vers la mer en pentes plus douces. Sauvé des eaux sur ce mont inculte et sauvage, il est assailli d'une nouvelle crainte , celle de se trouver exilé sur ce coin de terre, et d'y périr de besoin; cependant il gravit courageusement les rochers escarpés, et rencontre bientôt un ermite retiré depuis près de quarante ans sur cet écueil , où il habitait une cellule creusée dans le roc : pur cette grotte s'élevait une chapelle très -bien ornée, exposée à l'orient, et suivie d'un bosquet de lauriers, de genévriers, de myrtes, et de palmiers chargés de fruits , qui descendait jusqu'à la mer et qu'arrosait sans cesse une source limpide tombant de la montagne en murmurant : dès le lendemain Roger, accomplissant le voeu qu'il avait formé , reçoit le baptême des mains de l'ermite, et reste près de lui en attendant une occa-

«on prochaine de sortir de cette tle.

Cependant Roland et ses deux compagnons, partis de Bizerte, naviguent directement vers Lipadusa, où leur était assigné le rendez-vous : ils arrivent, et le combat a lieu entre les trois paladins chrétiens et les trois mooaàjues musulmans; Brandimart est tué par Gradasse, Agramant et Graciasse sont tués par Roland ; Olivier et Sobrino sont olessés. « En cet « endroit de mon histoire, dit Arioste,

• Frédéric' Fulgoso exprime quelque i doute qu'elle soit vraie, parce «qu'ayant avec la flotte parcouru la « côte de Barbarie dans tous les sens, *i\ vint ici, et trouva l'île tellement «sauvage, montagneuse et inégale, « qu'il n'y a point , à son dire , en

• toute cette raboteuse terre , un seul < point où le pied puisse poser à plat : c et iKne tient pas pour vraisemblable s que sur Falpestre écueil six cheva-

• tiers la fleur du monde pussent livrer œ combat équestre. Mais voici com-

« méat je réponds à cette objection :

• Cest que recueil, en oe temps-là, « offrait à son extrémité une plaine

• telle qu'il la fallait pour la circons-

• tance; mais que depuis, un rocher, «détaché par un tremblement de « terre, est tombé dessus et l'a entieV « rement couverte. Si donc il vous est « arrivé, à Fulgoso , de me reprendre « en ceci devant l'invincible duc tle

• Ferrare , je vous prie de ne pas tar-

• der à loi dire que même en cela je « oe sois peut-être point un menteur.»

Sur ces entrefaites, Renaud de MooUttban, ayant pris congé de Charlemagne peur aller à la recherche de son cheval de bataille que lui avait traîtreusement enlevé Gradasse, apprend à Bile, où la nouvelle en était rapidement arrivée de Sicile, qu'un combat allait se livrer entre le comte Roland et les rois Gradasse et Agra- ■aotBbitesa marche, et s'embarque a Ottie pour Trapani : là il change de oaviraL et se presse d'arriver à la fente île de Lipadusa, celle qui avait «é choisie parles combattants, et où hi étaient déjà réunis : Renaud presse fe mtatots, ou frit force de voiles et

de rames; mais les vents contraire!

le font arriver un peu tard , lorsque le combat était terminé.

Les restes de Gradasse et d* Agramant furent envoyés à Bizerte , ceux de Brandimart sont emportés en Sicile par les trois chevaliers chrétiens, qui, partis le soir par un vent frais, arrivent le lendemain à Agrigente, et rendent les honneurs funèbres à leur compagnon : puis ils s'enquièrent d'un médecin pour soigner la blessure d'Olivier; et leur nocher leur apprend que non loin de là, sur un écueil solitaire, est un ermite auquel on ne s'adresse jamais en vain ; ils se dirigent sur ce point , et le lendemain ils arrivent en Tue de recueil escarpé , où ils sont reçus par l'ermite même qui avait baptisé Roger, et auprès duquel celui-ci était depuis lors resté ; Olivier est miraculeusement guéri par lui , ainsi que le roi Sobrino, qu'il baptise aussi.

Tous ces paladins se rembarquent ensemble , quittent l'écueil , et viennent à Marseille , d'où ils se rendent à la cour de Charlemagne.

La géographie du poète est-elle aussi fantastique que les récits dont elle lui fournit le théâtre? Il serait peut-être trop rigoureux de le penser: nous avons l'exemple, il est vrai , de la manière facile dont il se débarrasse des objections qu'on pourrait lui faire sur l'existence d'une plaine qui ne se voit plus dans la montueuse Lipadouse; mais cette réponse enjouée qu'il fait d'avance à une contradiction possible , montre qu'il s'était enquis de Fétat des lieux, peut-être en consultant ce même Frédéric Fulgoso, dont la pourpre romaine récompensa les exploits guerriers plutôt que les mérites ecclésiastiques : Arioste a voulu faire une peinture fidèle , sauf à créer , pour le combat de ses héros , une plaine qu'il a soin d'abîmer ensuite sous les rochers véritables qui en tiennent aujourd'hui la place.

Lors donc qu'il nous parle d'autres tles de ces parages, nous devons supposer qu'il tait allusion à des fies réelles plutôt qu'à de simples fantaisies de sa fertile et vagabonde imagination. Si

L'UNIVERS

Ton a suivi avec quelque attention le fil de son récit dans le résumé que nous venons de faire des incidents épars en plusieurs chants successifs de sa merveilleuse épopée, on a dû reconnaître la mention distincte de trois îles : d'abord celle où les vaisseaux de Gradasse et d'Agramant ont cherché un refuge contre la tempête, puis celle que ces rois fantastiques choisissent pour leur champ de bataille avec les paladins chrétiens conquérants de Bizerte ; enfin celle où la tempête jette Roger, et où les chevaliers restés vainqueurs dans cette lutte viennent demander à Termite la guérison de leurs blessés. De ces trois lies, une seule est nommée, c'est Lipadouse; la première est peut-être Linose, qui réunit les trois conditions d'être déserte , de se trouver sur la route de Bizerte vers l'Egypte, et d'être voisine de Lipadouse , où Gradasse assigne le rendezvous à Roland; quant à la troisième, elle est , tout comme Lipadouse, à une journée de Girgenti ; ce n'est point Lipadouse même, mais le poète y a placé son ermite dans des conditions analogues à celles de Termite historique de Lipadouse : peut-être est-ce le Lampion qu'il a eu en vue (*) ; et le petit groupe de ces trois tles pélagiennes aurait ainsi fourni le lieu des scènes successives de ce triple épisode. La. tempête de Shakspea.be. — Un siècle après TArioste, un autre grand poète choisissait aussi pour théâtre de l'un de ses drames une île située , comme celles du chantre ferrarais , dans une mer fréquemment battue par les orages : nous voulons parler de Shakspeare , et de sa féerie de la Tempête , qui a fait récemment le sujet d'une controverse littéraire dont les journaux et les revues anglaises ont retenti , et dans laquelle a figuré le nom de Lampédouse.

(*) Nous ne devons pas dissimuler que Favignana, vis-à-vis de Trapani , avait chez les Arabes un nom (Gezyret tl-Râheb ou île du Moine) qui , joint à sa distance de Girgenli , pourrait remplir les conditions du poëme, si son voisinage presque immédiat de la cote n'excluait loute idée de solitude.

L'exposition du sujet nous fournit les indications que voici : Prosper , duc de Milan , plongé dans l'étude , avait laissé la direction des affaires à son frère Antonio, que l'ambition poussa à consommer une usurpation , avec l'appui du roi de Naples, a qui il fit hommage : Prosper fut embarqué avec sa fille Mirande , et abandonné à quelques lieues en mer, dans une vieille carcasse de navire , sans agrès ni cordages , sans voile ni mât , que les rats même avaient instinctivement désertée , et fut ainsi livré à la fureur des flots et des vents , sans autres ressources que des provisions de vivres et d'eau, des vêtements, et quelquesuns de ces livres qui lui avaient fait oublier et perdre son duché. Il fut entraîné dans une île déserte, et une grotte devint sa demeure.

L'île avait précédemment appartenu à une vieille sorcière , bannie d'Alger pour ses méfaits et ses affreux sortilèges , ayant à ses ordres un esprit de Tair, Ariel , qu'elle emprisonna dans le creux d'un pin , pour le punir de n'avoir point voulu exécuter ses odieuses volontés. Prosper délivra le sylphe de sa prison , et trouva en lui un serviteur dévoué , toujours prêt à remplir les missions aériennes qu'il lui plaisait de lui confier. Après douze ans d'une vie consacrée à 1 éducation de sa fillr , Prosper trouve enfin une occasion do se venger de ses ennemis : le roi <lv. Naples est allé marier sa Glle Claribel avec le roi de Tunis , et il va reprendre la mer pour retourner dans ses États ; le même vaisseau porte ce monarque et sa cour, où figure, parmi ses vassaux, le duc usurpateur de Milan.

A minuit , Prosper évoque Ariel , et lui commande d'aller chercher aux ora-

§euses Bermudes le brouillard, élément es tempêtes , qu'il déchaînera contre le vaisseau royal , pour le faire naufrager près de son îfe.Et c'est au matin que le poète ouvre la scène par les derniers efforts de la tempête et le naufrage du vaisseau napolitain; et guand Prosper demande compte à Anel de l'exécution de ses ordres , le génie aérien lui fait le récit de leur exact ae*

compllssement : il a tellement tourmenté le navire et effrayé les passagers, qu'ils se sont tous jetés à la mer pour gagner la plage , sauf les marias , qui sont restés à bord ; « maintenant , dit-il , • le vaisseau du roi est en sûreté dans « le havre ; il est dans cette baie profonde, où tantôt tu m'as appelé, à - minait, pour aller chercher les brouil- « lards des tempétueuses Bermudes ; « quant au reste de la flotte , elle s'est « ralliée , et elle vogue sur la Méditer- « ranée, regagnant tristement Naples. »

La pièce tout entière est remplie de prestiges qui amènent le repentir des coupables et la restauration de Prosper. Les commentateurs inattentifs avaient établi l'opinion commune que le lieu de la scène, cette île déserte devenue l'asile de Prosper, n'était autre que l'une des Bermudes ; évidemment une telle explication ne peut supporter le moindre examen : il tombe sous le sens que cette île , où la sorcière Sycorax , bannie d'Alger, avait été déportée; où les vents avaient poussé le vieux ponton sur lequel étaient abandonnés Prosper et Mirande : où enfin la tempête, venue des Bermudes, amène le vaisseau du roi de Naples qu'elle a saisi à son départ de Tunis , il tombe sous le sens que c'est une île de la Méditerranée , probablement à Test de Tunis. Pour remplir les conditions du drame de Shakspeare, il faut que cette île soit déserte , qu'elle ait une grotte , une baie profonde , qu'elle soit hantée par les esprits , et que tout cela soit vulgarisé par des bruits populaires: or, toutes ces conditions se réunissent pour désigner Lampédouse, où la grotte du proverbial ermite est peu éloignée de la baie qui s'enfonce dans les terres entre la pointe de Garde et celle du Cavallo Bianco, et

S 'on appelle le Havre; où enfin les îtôraes et les spectres veillaient naguère, et veillent peut-être encore, à la sûreté des offrandes déposées dans la chapelle par les mariniers de toutes les nations et de tous les cultes. Il est donc tout naturel de penser que Shakspeare, peut-être après une lecture des fictions de l'Arioste dans la traduc-

tion anglaise de Harrington, aura ima* giné sa Tempête, et lui aura donné pour théâtre l'île que le poète de Ferrare avait signalée, et que les récits du temps montraient comme peuplée d'esprits follets. Cette idée est venue à un libraire de Londres (*) , en lisant lui-même le Roland furieux dans les vers de Harrington ; et un révérend ecclésiastique, M. Hunter, s'est hâté de publier une dissertation sur ce qu'il donne pompeusement comme une découverte qui lui appartient : les bons esprits se rencontrent, dit un vieil adage , et c'est sans doute ce qui est arrivé à MM.Rodd et Hunter; et cela doit si naturellement arriver à tous ceux qui liront l'exposition de Shakspeare avec un peu d'attention , que si une chose nous surprend dans la polémique soulevée à ce sujet par la presse littéraire anglaise , c'est de trouver des critiques assez difficiles pour rejeter la désignation de Lampédouse.

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