ANCIENNES TRADITIONS DE L'OCÉAN ATLANTIQUE
Ce n'est point à la théogonie des Grecs que nous voulons ici demander l'histoire du vieil Océan ; ce n'est pas le fils du Ciel et de la Terre , le frère et l'époux de Téthys, le père des soixante et douze Océan ides, l'aïeul des Néréides, des Phorcydes et des flyades, dont nous voulons tenter ici de débrouiller le mythe obscur. Nous n'avons même point à chercher sur la bordure du merveilleux bouclier forgé parVulcain, et chanté par Homère, ou sur les pans du vaste manteau historié par Jupiter lui-même, et célébré par Phérécyde de Syra , l'Océan servant de limites à la terre habitable, et coulant comme un fleuve autour d'elle.
Laissons à l'écart de notre sérieuse étude les mythologues et les poètes , et leurs décevantes fictions : laissons le divin Homère retirer, à l'orient, des profondeurs océaniques, le flambeau du jour qu'il ira replonger, au couchant, dans les mêmes ondes (*); laissons
(*) V &xata££cfaxo fiafojftow Xhuovoîo.
Iliade VII, 4".
*Ev ff fana 'ûxcavâ Xaïucpôv «doç feUoto. IbidJvTlî, 1*5.
Orphée tracer, autour de notre terre , le cercle où il fait rouler sans terme un océan infatigable et limpide (*).
Nous avons bien assez des philosophes, des cosmographes et des historiens pour nous montrer, comme l'auteur du livre aristotélique Du Monde, * la terre habitée formant une seule « masse insulaire au milieu de la nier « appelée Atlantique ; » ou comme Ci* céron , au dernier livre de sa République, « toute la terre ramassée en une « île étroite et longue, plongeant dans « cette mer que l'on décore des noms « d'Atlantique, de grande mer, ou d'O- « céan; »... ou encore, comme Posas»
donius dans Strabon , et comme Plu* tarque, en son livre De la fortune des Romains y « l'Océan roulant circulaire* « ment ses flots autour de la terre habitable. »
Nous n'avons pas à nous préoccuper ici de cette extension du nom d'Atlan* tique sur toute la périphérie du monde alors connu ; ce n'est point cette mer
(*) Tov xiixXov àxapuxrou xaXXi^oou *Ûxcat> voto "0; yaîav 8£\rç)<f i îrlpi? îyp. àpupuXÇaç. Orph. , de Jupiter et de Junon.
L'UNIVERS
amphitrite, ce bahhr mokhyth ( mer ambiante) comme rappellent les Arabes, que nous avons à considérer en son entier : nous devons nous borner exclusivement à la portion qui constituait pour les anciens la mer hespétienne y c'est-à-dire la mer du soir, du couchant , que les Arabes dénommèrent Elrbahnr-elrmozhallam ( mer ténébreuse), ou bahhr •el-zholmât (mer de ténèbres), avec une parfaite justesse. Jamais , en effet , obscurité plus profonde n'a enveloppé notions plus incertaines sur des plages inexplorées.
Les premières connaissances positives que l'antiquité put recueillir au delà des colonnes d'Hercule, restèrent, on le sait, un secret national pour les Phéniciens, qui ne craignaient pas de faire sombrer leurs propres navires aûn d'assurer la perte des étrangers assez hardis pour s'aventurer sur leurs traces. S'il transpira quelque chose de leurs découvertes, ce ne furent que de vagues indices, livrés au caprice de l'imagination des Grecs; et peut-être est-ce là le fondement unique des récits de Théopoinpe et de Platon, aussi bien que des traditions morcelées recueillies ou reproduites par l'auteur du livre aristotélique Des oui -dire merveilleux, et par Diodore de Sicile.
Donnons, des uns et des autres, une analyse rapide.
La Méropide de Théopompe.
Midas, qui vivait dans les temps héroïques , et (jui avait , comme chacun sait, les oreilles longues, oreilles fameuses dans tous les âges !... Midas régnait sur la Phrygie ; et il avait entendu parler avec grand éloge de sou contemporain Silène , roi de Carie au dire de quelques-uns, roi de Nysa en Afrique d'après Diodore, savant philosophe selon d'autres , joyeux et insouciant buveur suivant des traditions qui n'ont guère conservé la mémoire
Î|uede son gros ventre, devenu céèbre presque à l'égal des oreilles de Midas. Quoi qu'il en soit des quolibets dont est parsemée cette histoire , Mi-
das, malgré ses longues oreilles, ou plutôt à cause d'elles , car elles sont représentées par quelques-uns comme une expression métaphorique de la haute intelligence du monarque phrygien ,... Midas avait eu grande envie de posséder à sa cour te savant aimable que Bacchus de Thébes avait eu pour précepteur; et il avait, afin d'y parvenir, à ce que racontent les poètes, employé la supercherie, de douces violences, et des chaînes de fleurs.
L'ayant ainsi attiré près de lui , il écoutait avec avidité ses discours; et dans un de ces doctes entretiens, il reçut de son hôte les révélations géographiques que nous a transmises Théopompe de Chio, dont Élien nous a conservé ce curieux fragment.
« L'Europe, l'Asie et la Libye, disait Silène , étaient autant d'îles autour desquelles circulait l'Océan; en dehors de ce monde existait un continent unique d'une immense étendue, peuplé de grands animaux; les hommes oui l'habitaient avaient une stature double de la nôtre, et la durée de leur vie s'allongeait dans la même proportion; on trouvait chez eux de grandes et nombreuses cités , des mœurs particulières, et des lois tout différentes de celles qui nous régissent. Il y avait surtout deux cités, les plus considérables en étendue, qui n'offraient entre elles aucune espèce de ressemblance; l'une appelée Makliimos ou la Guerrière , l'autre Fusebés ou la Pieuse : les Eusebiens vivaient dans une douce paix , recueillant sans labeur d'amples moissons des fruits que la terre leur prodiguait sans culture; exempts de maux, ils coulaient leurs jours dans la joie et le bonheur; chez eux , point de procès : ils étaient si équitables, que les dieux mêmes ne dédaignaient pas de descendre souvent parmi eux. Les citoyens de Makhimos, au contraire, étaient très-belliqueux, toujours armés, toujours en guerre pour subjuguer leurs voisins, en sorte que cette république commandait elle seule à un grand nombre de nations ; elle ne comptait pas moins de deux cents myriades d'habitants ; peu mou-
nient de maladies, ils périssaient presque toujours dans les combats, sous les coups de pierre ou de massue, car ils n'avaient pas à redouter d'être blessés par le fer. Ils possédaient tant d'or et d'argent, que l'or avait à leurs yeux moi os de prix que le fer n'en a pour nous. Une fois ils tentèrent de venir dans nos fies; et <f innombrables guerriers , traversant l'Océan, arrivèrent jusque chez les Hyperboréens ; mais ayant appris que nous regardions comme les plus heureux de la terre ces peuples dont la vie s'écoulait obscure et sans gloire, ils méprisèrent une telle conquête, et dédaignèrent d'aller plus loin.
• Mais voici le plus merveilleux du récit de Silène : Des hommes appelés MéropeSy constitués en cités nombreuses et considérables, occupaient une vaste région qui se terminait à une espèce d abîme appelé Anostos^ rempli d'une vapeur sombre et rougeâtre. Dans ce pays coulaient deux fleuves, l'un de la Joie, l'autre de la Tristesse y bordés d'arbres semblables à de grands platanes, et dont les fruits participaient à la nature et à la vertu du fleuve près duquel ils naissaient :
les cueillait-on sur les rives de la Tristesse, celui qui en mangeait versait désormais d'incessantes larmes, passait le reste de sa vie dans les pleurs, et Gnissait par mourir de chagrin. Les fruits cueillis sur les bords du fleuve de la Joie avaient un effet tout contraire ; celui qui en coûtait perdait le désir de ce qu'il avait le plus recherché, oubliait ce qu'il avait chéri, et rajeunissant graduellement, repassait tour à tour de la vieillesse à l'âge viril, à la jeunesse, à l'adolescence, au premier âge, jusqu'à ce qu'enfin il retournât au néant. »
Voilà Je récit que Théopompe de Çhio mettait dans la bouche de Silène.
Elien, en le répétant, n'y voulait point ajouter foi , et ne voyait dans Théopompe, ici comme ailleurs, qu'un simple mythologue. Nous n'avons carde d'accorder plus de valeur qu'Élien à l'abîme sans issue et aux fleuves merveilleux de la Méropide ; mais l'indica-
tion même de cette contrée trahissait du moins une vague notion de -l'existence réelle d'une grande terre d'Occident, que les révolutions physiques ont ensuite fait disparaître , ainsi que va nous le raconter Platon.
L'Atlantide de Platon.
Ici la tradition , revêtue de formes
f)lus sérieuses , se produit avec toute a gravité d'une narration historique.
Critias avait, en sa jeunesse, partagé avec son père Dropidas l'intimité de Solon, le législateur d'Athènes et l'un des sept sages de la Grèce. Il avait entendu de sa bouche des récits que sa mémoire avait précieusement conservés; et dans sa vieillesse il les trans« mit à son petit -fils Critias , alors enfant. Le divin Platon, évoquant à son tour ces vieux souvenirs, dans les deux dialogues qu'il a intitulés , l'un Tintée, et l'autre Critias. place dans la bouche de l'un des interlocuteurs, Critias, arrière-petit-fils de Dropidas, le récit des conversations qu'a l'âge de dix ans il avait entendues de son aïeul , alors nonagénaire.
Un jour que devant celui-ci étaient vantés, pour lui complaire, les talents poétiques de Solon, le vieillard s'était écrié que certes le grand législateur ne l'eût cédé , comme poète, ni à Homère ni à Hésiode , si les troubles politiques de sa patrie ne lui eussent été le loisir d'achever la grande épopée qu'il avait entreprise a son retour d'Egypte : le sujet en était d'un bien haut'intérét; c'était l'histoire des plus anciennes luttes de la Grèce primitive contre les peuples étrangers. Ces événements avaient été effacés de la mémoire des hommes par une grande révolution physique qui, engloutissant sous les eaux débordées les villes et leur civilisation, n'avait épargné que les grossiers habitants des montagnes, bientôt redevenus presque sauvages sous J'empire de la misère et des premières nécessités, et n'ayant pu renaître à une civilisation nouvelle qu'à travers de longues épreuves et une enfance lente, comme celle de toutes les
^UNIVERS
■««laa. barbares. I/$gypte, qui se trouvait, par un heureux privilège, à l'abri de pareilles catastrophes , avait pu conserver dans ses livres et sur ses monuments la. tradition écrite de ces temps antiques, et c'est là que Solon l'avait recueillie.
Solon avait reçu bon accueil des habitants de Sais, fondée par la déesse Neïth, la même que P Athené des Grecs; et il avait eu avec leurs prêtres de savantes conversations. Un jour qu'il évoquait devant eux les plus anciennes traditions de sa patrie, le premier Pnoronée, Niot>é, |e déluge, Pyrrha, Deucaltoo, et les. temps héroïques, un des vieux prêtres se récria sur la nouveauté relative de pareils récits, et, à sa prière, lui déroula l'histoire des siècles antérieurs au grand cataclysme qui avait replongé la Grèce dans la barbarie : il indiqua la fondation de la première cité Athénienne mille ans avant la fondation de Sais, dont les annales , gravées en oaractères sacrés dans les temples, embrassaient un espace de huit mille ans : il rappela quelques institutions de cette antique Athènes , en tout semblables à celles de Saïs, et poursuivit ainsi :
«Nos monuments écrits célèbrent « beaucoup de grandes actions de votre «cité, mais une surtout plus grande « et plus belle que toutes les autres : «ils disent en effet comment votre « cité anéantit jadis une puissance « formidable qui , de la mer Atlanti- « que, s'avançait pour envahir à la fois « l'Europe entière et l'Asie. Car on « pouvait alors traverser cette mer : il «y avait, devant l'embouchure que « vous appelez les Colonnes d'Hercule, « une île plus grande que la Libye et « l'Asie ensemble, et d où les naviga- «teurs pouvaient passer aux autres « îles , puis de ces dernières à tout le « continent opposé, qui entoure cette « mer proprement dite* Car ce qui est « en deçà de l'embouchure dont nous « parlons , ressemble à un port ayant «une entrée étroite; mais quant à « cette mer-là , certainement la terre « gui l'entoure de toutes parts doit avec «juste raison être appelée continent.
«Dans cette île Atlantide s'était «formée une «grande et merveilleuse « puissance de rois dominant sur l'île « entière, de même que sur beaucoup « d'autres fies et de portions du conti- « nent. En outre , clans nos contrées «en deçà du détroit, ils dominaient « sur la Libye jusqu'à l'Egypte, et sur « l'Europe jusqu'à la Tyrrhenie. Toute «cette puissance se réunit un jour « pour asservir d'un seul coup votre « pays , le nôtre , et tous ceux qui se « trouvent en deçà du détroit. C'est « alors , 6 Solon, que la puissance de « votre cité brilla aux yeux de tous les « hommes par la vigueur et le cou- « rage; car, supérieure à tous par sa « vaillance et par son habileté dans les « arts relatifs à la guerre , d'abord à « la tête des Hellènes , puis réduite à « elle seule par la défection de ses al- « liés, exposée aux plus grands dan- « gers, elle triompha pourtant de l'in- «vasion et en érigea des trophées, « sauva de l'esclavage les peuples en- « core indépendants, et délivra du joug «les autres, situés comme nous en « deçà des limites héracléennes.
« Mais, dans la suite des temps, « d'affreux tremblements de terre et « des inondations étant survenus en « un seul jour et une seule nuit de dé- « sa s très, la terre engloutit tout ce « qu'il y avait chez vous de guerriers, « et l'île Atlantide disparut sous les « eaux : aussi , maintenant encore, ne «peut -on parcourir ni reconnaître « cette mer, à cause de la quantité de « vase profonde que l'île abîmée a lais- « sée à sa place. »
Tel est le récit que le prêtre de Sais avait fait à Solon , et que Solon avait répété à l'aïeul de Critias, dans la famille duquel étaient même restées les notes manuscrites du saçe. Oseronsnous, armés d'un scepticisme commode, reléguer parmi les fables et les contes philosophiques cette relation de l'existence et de la disparition sondaine de l'Atlantide? Elle est trop gravement écrite , et par un homme trop sérieux, pour qu'il soit possible d'en faire si bon marché : c est évidemment une tradition réelle que Pla-
ton 3 voulu constater ; »t Proclus, sou commentateur, atteste que Crantor, postërieu? de trois siècles à Solon, avait retrouvé les mêmes récits chez les prêtres de Sais, qui lui montraient les stèles couvertes d'inscriptions où cette histoire était» disaient-Us, consignée.
Mais cette tradition égyptienne, quels en étaient l'origine et le fonde* ment? Et quelle croyance méritaitelle en elle-même? Solon qui la recueillit, et Platon qui la promulgua, y avaient-ils une foi entière? C'est ce qu'il serait bien difficile de décider au milieu des opinions diverses qui eurent cours à ce sujet dans l'école néo-platonicienne : Longin allait jusqu'à regarder cet épisode du Timée comme un simple ornement littéraire; quelques autres y voyaient une allégorie où se cachaient des doctrines profondes sur la nature de notre univers; mais le plus grand nombre, et, à ce qu'A sembla, les plus éclairés, se bornaient à prendre le récit au pied de la lettre, comme avaient fait jadis Crantor, Philon, et le géographe Marcellus, auteur d'un livre sur l'Afrique intérieure ; ou bien ils conciliaient , avec une foi absolue dans la vérité historique du fait , ridée que Platon l'avait choisi comme un symbole de dogmes philosophiques, et telle était la croyance aborigènes, de Porphyre, de Jamblique, de Syrianus et de son disciple Proclus, et de bien d'autres. Hors de l'académie, le géographe Possidonius, et chez les Latins , Pline , Ammien- Marcellin, Arnobe, et Tertullien , admettaient de même, sans conteste, la narration de Platon. Chez les modernes , les opinions sont fort partagées : les géographes positifs, les critiques rigoureux la rejettent, comme d'Anville , Gossellin , Malte - Bruu , Ukert, Letronne, Humboldt; mais c'est moins, de leur part, une négation absolue du fait , qu'une juste réserve à Tégard d'une tradition vague et dénuée de preuves ; tandis que d'autres, moins exigeants sur la production des documents justificatifs d'événements si anciens, reçoivent sans
difficulté le récit égyptien , comme Ortélius, Beckmann, Cellarius, Mentelle, Enge), Schérer, Tourhefort, Buffon, Borv de Saint-Vincent, sans
rler de mine autres qui ont abordé question avec moins d'autorité:
mais leur assentiment ne peut faire perdre, non plus, à la tradition de l'Atlantide son caractère d'incertitude, et aux explications qui s'y rattachent leur nature conjecturale. C'est le sort commun de tous les récits qui se rap-
Eortent aux âges antérieurs aux temps istoriques.
Toujours est - il que si la vieille légende saïtique, accueillie par les anciens philosophes, admise par des géographes et des naturalistes célèbres, se trouve ainsi garantie du dédaigneux oubli d'une critique superbe, les singulières hypothèses auxquelles elle a servi de fondement, et qui en ont tour à tour transporté le théâtre au nord ou au sud de l'Europe , en Asie , en Amérique, et jusqu'en Océanie, prêteraient a la raillerie si elles n'étaient émises par des hommes pleins de savoir et ae renommée, dans des ouvrages quelquefois brillants, quelquefois remplis d une érudition peu commune.
Mais nous n'avons à nous préoccuper aucunement ici des excentricités de Rudbek ou de Bailly, de Baer, de Latreille ou de Delisle de Sales , de Sanson ou de Stalbaum, ou de tels autres rêveurs moins célèbres.
En prenant le récit de Platon dans le sens géographique le plus prochain et le plus naturel , il ne sera douteux pour personne que les vestiges de l'Atlantide , s'il en existe encore, ne
f>euvent être cherchés ailleurs que sur 'emplacement qu'il a lui-même désigné, c'est-à-dire vis-à-vis du détroit des Colonnes, dans un espace aussi grand que les contrées auxquelles appartenaient de son temps les dénominations d'Asie et de Libye ; là doit se trouver une mer moins aisément navigable, dont les flots soient épaissis par Tes détritus des terres englouties. Telle a dû être en effet , dans des siècles moins éclairés que le nôtre, l'explica* tion donnée à cette épaisse végétation.
L'UNIVERS
de sargasses brunâtres, qui couvre de ses amas flottants les immenses plaines liquides autour desquelles un grand courant circulaire accomplit et recommence sans fin sa route éternelle.
Raynal , au siècle dernier , s'y trompait encore: pour lui ces sargasses, où la science moderne n'aperçoit que des produits spontanés d'une mer plus tranquille, étaient des débris arrachés à une terre cachée sous des eaux peu profondes.
Quoi qu'il en soit des causes qui déterminent la circulation de ce courant et le repos des eaux qu'il entoure de son flot accéléré, c'est bien dans le cercle circonscrit par ce même courant, que, réelle ou conjecturale, était sise l'Atlantide effondrée de Platon; et si quelques pointes de rochers, sommets de ses plus hautes montagnes, percent encore la surface de l'Océan , c'est là seulement qu'elles doivent se montrer. Or, c'est là précisément que l'on voit émerger, du sein de la mer Atlantique, les archipels des Açores, de Madère, des Canaries, du Cap- Vert, et cette foule de rochers, d'écueils, de vigies, de bancs, de récifs, dont la position incertaine et l'existence même , souvent problématique, font Je désespoir des hydrographes.
Les découvertes phéniciennes.
L'historien auquel nous devons l'ouvrage le plus considérable que l'antiquité nous ait transmis sur les traditions primitives des peuples et des Says connus de son temps, Diodore e Sicile, qui avait donné à l'un de ses livres le titre de iVèsiôtikè ou Insulaire, ne pouvait manquer d'y consigner quelques récits des îles de l'Océan occidental , cette mer au delà des colonnes d'Hercule, où les Phéniciens avaient eu seuls la hardiesse de pénétrer.
Il raconte , avec plus de détails que nous n'en voulons transcrire ici, comment, à plusieurs journées de navifation de la Libye, il existe au sein es mers une île considérable, au sol fertile, coupée de montagnes et d'agréa-
bles vallées, sillonnée de rivières navigables ; la richesse féconde des forêts, des vergers et des jardins, la douceur des eaux, la pureté de l'air, la bonté des fruits , du gibier et du poisson , tout concourait à en faire un séjour de bien-être et de santé. Séparée , dès l'origine, du reste du monde, cette tie était longtemps restée inconnue : elle fut découverte par des navigateurs phéniciens partis de leur établissement de Gadir pour explorer l'Océan ; comme ils voguaient le long des côtes Libyennes, ils furent assaillis et ballottés pendant plusieurs jours par une tempête qui les porta sur cette île, dont ils reconnurent et signalèrent les heureuses qualités. Plus tard, lesTyrrhéniens , maîtres de la mer , projetèrent d'y envoyer une colonie; mais ils en furent empêchés par les Carthaginois, qui voulaieut se réserver à eux-mêmes ce refuge pour le cas où la fortune leur deviendrait contraire.
Le livre aristotélique des Ouï-dire merveilleux contient aussi la mention de cette île punique de l'Océan occidental; mais ce qu'il en rapporte semble applicable à une époque moins reculée: « On raconte, y est-il dit,
3ue dans la mer au delà des colonnes 'Hercule , à plusieurs journées du continent, les Carthaginois avaient trouvé une île admirablement riche en bois de toutes sortes , en cours d'eau navigables, en productions de tout genre. La beauté de cette île y attirait fréquemment les Carthaginois, et un certain nombre d'entre eux s'y étaient établis ; mais les su f fêtes résolurent de s'opposer à cette émigration : ils défendirent , sous peine de mort, de se rendre dans l'île, et ils firent même périr tous les habitants qui persistèrent à y demeurer, de peur qu'elle ne devînt un point de ralliement pour des factieux , qui, maîtres de cette île, pourraient venir porter le trouble dans la mère patrie , attenter à sa liberté, peut-être l'asservir. » Ce n'est plus de la Méropide fabuleuse ou de la douteuse Atlantide qu'il est question en ces récits. Le grand cataclysme qui engloutit les
Atlantes et submergea leur île immense , n'avait déjà laissé que des îles lointaines et inhabitées , comme celle où abordèrent les Phéniciens, et les feux volcaniques sous l'effort desquels avait péri la grande terre océanienne, en jalonnaient dès lors l'emplacement :
du moins ces feux ont-ils une mention aussi dans les Ouï-dire merveilleux:
« On assure qu'en dehors des colonnes d'Hercule (c'est le disciple d'Aristote qui parie), sont des volcans dont les uns brûlent sans interruption, tandis que les autres ne montrent leurs feux que pendant la nuit; ainsi (ajoute-t-il) Ta fait connaître le périple de Hannon.»
Nous allons recourir nous-mêmes à ce fameux périple, pour nous former uoe idée moins vague des explorations que les Phéniciens avaient effectuées dans TOcéan occidental ; mais remarquons dès ce moment que Me où la tempête les avait pousses, d'où leur jaloux égoïsme avait exclu les Tvrrhéniens, et qu'eux-mêmes s'interdirent plus tard de coloniser, n'était point signalée par des volcans , que c'était une terre riante, fertile et surtout boisée. Peut-être, sur ces indices, est-il permis de supposer que le hasard et les vents les avaient conduits a Madère.
Strabon affirme au surplus, de la manière la plus expresse, que les Phéniciens connaissaient, dès avant le temps d'Homère , les îles des Bienheureux, dont nous aurons à nous occuper plus loin.
Mais venons au périple de Hannon :
le morceau qui no >s est parvenu sous ce titre estai bien le même que cite i écrivain aristotélique; et n'avonsnous pas à regretter la perte d'une relation beaucoup plus étendue, mentionnée par Pline le Naturaliste, et ne s'arrêta nt qu'aux contins de l'Arabie?
Ce serait un grave sujet d'interminables diseussions dont nous n'avons que faire ici : examinons ce qui nous reste, voilà raisonnablement ou nous devons borner notre tâche, et quoique ce morceau ne soit guère étendu, nous le réduirons à un simple résumé , plus concis encore.
« Les Carthaginois ayant ordonné à Hannon d'aller fonder des colonies au delà à%s stèles Héracléennes , il partit avec soixante vaisseaux portant trente mille personnes de tout sexe. A deux journées au dehors du détroit il forma l'établissement de Thymiatérion, dominant une vaste plaine ; puis continuant de voguer à l'ouest, il atteignit Soloïs , promontoire boisé où il éleva un autel à Neptune ; il courut ensuite une demi journée vers l'est jusqu'à une lagune voisine de la mer, remplie de grands roseaux et fréquentée par les éléphants. Après avoir fait encore une journée , il échelonna sur la côte cinq comptoirs; après quoi il se rendit au grand fleuve Lixos où il s'arrêta; les Lixites étaient nomades, et avaient au-dessus d'eux des Éthiopiens, au milieu desquels s'élevaient des montagnes habitées par des Troglodytes. Ayant pris des interprètes en cet endroit, il longea pendant deux jours une côte déserte, et tourna à Test pour gagner, en une autre journée , le fond d'un golfe où il trouva une petite tle de cinq stades de tour, qu'il appela Kernè. Il estima sa route, et en conclut que Kernè devait être, à l'égard du détroit des Colonnes , à la même distance, mais à l'opposite de Carthage.
« De là, traversant le grand fleuve Khrétès , Hannon arriva dans une la-
§une renfermant trois îles plus granes que Kernè , au delà desquelles il navigua une journée pour atteindre le fond, où s'élevaient de hautes montagnes peuplées d'hommes sauvages; il passa de là dans un autre fleuve trèslarge rempli de crocodiles et d'hippopotames, et revint à Kernè.
« Repartant de Kernè pour aller vers le sud , Hannon longea pendant douze jours une côte habitée par des Éthiopiens qui fuyaient à son approche, et parlaient une langue inconnue à ses interprètes lixites ; il atteignit ainsi de grandes montagnes couvertes de bosquets odoriférants ; après avoir mis deux jours à les doubler, il entra dans un immense golfe terminé, vers la terre, par une plaine d'où l'on voyait
L'UNIVERS
briller de toutes parts et par intervalles des feux, tantôt plus, tantôt moins nombreux. II avança pendant cing jours encore le long du rivage jusqu'à un grand golfe dont le nom, suivant les Interprètes, signifiait Corne du couchant ; là se trouvait une grande île, et dans cette lie un estuaire renfermant à son tour une autre fie, où l'on aborda ; Je jour on n'y voyait qu'une forêt, mais la nuit c'étaient des feux ardents , des sons de flûte , des bruits de cymbales et de tambourins, des milliers de cris; la peur s'empara des navigateurs, et sur Tordre de leurs devins, ils quittèrent l'île au plus tôt et longèrent la contrée brûlante des Parfums, d'où il s'écoulait vers la mer des courants embrasés; on ne pouvait marcher sur le sol à cause de la chaleur , et l'on s'en éloigna au plus vite. Pendant quatre journées on aperçut , la nuit, la terre couverte de feux , au milieu desquels s'en élevait un plus considérable que tous les autres ; au jour il n'offrait qu'une haute montagne appelée Tnéôn okhèma ou chariot des Dieux.
« Après avoir mis trois journées à doubler ces torrents de feu , Ha nu on atteignit un golfe nommé Corne du midi , au fond duquel était une île pareille à la précédente , ayant comme elle un estuaire, et dans cet estuaire une autre île, peuplée de sauvages; les femmes , proportionnellement beaucoup plus nombreuses , avaient le corps velu, et les interprètes les appelaient Gorilles ou plutôt Gorgades (*).
Il ne put s'emparer d'aucun homme; mais il parvint à saisir trois femmes, qui se défendirent si opiniâtrement à coups de dents et d'ongles, qu'on finit
Sar les tuer et emporter leurs peaux Carthage. Ce fut là le terme de cette navigation, faute de vivres pour aller plus loin. »
Tel est ce voyage de découvertes, le plus ancien dont une relation détail-
(*) Il semble hors de doute que Gorille* est une mauvaise leçou provenant de l'analogie de formes , dans récriture onciale des anciens manuscrits, entre les mots rOPIAAAC et rOPrAAAC. .
lée soit parvenue jusqu'à nous ; les savants en ont trop exagéré ou trop restreint l'antiquité et "importance:
sans le faire remonter, comme Vossius et Gossellin, jusqu'à la date incertaine de la guerre de Troie, sans l'abaisser non plus , comme Dodevell , jusqu'au siècle d'Alexandre le Grand, on doit le rapporter à un âge antérieur à celui d Hérodote et d'Aristote; et quant à l'étendue géographique des navigations qu'il raconte, autant il serait imprudent de les prolonger avec Campomanes et Bougainville jusqu'au golfe de Guinée, ou même, avec Bochart et Heeren, jusqu'au Sénégal et à la Gambie , autant 11 serait peu sage de l'arrêter , comme Gossellin, aux environs du cap Noun.
Dans tous les cas, ce n'est point des îles de la haute mer qu'il est question dans ce fameux périple, mais de quelques îlots collés au rivage ; et pour les retrouver aujourd'hui , c est entre d'obscurs rochers, sans importance et sans nom, qu'il faut rechercher Kerné aussi bien que les Gorgades; la tradition nous y aidera-t-elle ? Hélas , elle s'arrête et s'éteint trop tôt. Cependant il n'est pas sans intérêt de la suivre v d'abord dans les instructions nautiques de Scylax, qui compte cinq journées depuis les Colonnes jusqu'à Soloïs , et sept journées de plus jusqu'à Kernè ; ensuite dans le périple de Polybe, résumé par Pline avec moins de précision qui! n'eût été désirable; enfin dans les Tables de Ptolémée, qui énumère un plus grand nombre d'îles littorales, savoir , JPcena ou la Phénicienne , Erythia, |{.ernè et Autolala , en détaillant en même temps les formes générales de la côte africaine et la situation relative des îles Fortunées, représentées maintenant par les Canaries. Une comparaison de ces formes avec celles que les reconnaissances modernes ont procurées , permet de déterminer en gros leurs correspondances mutuelles ; des traits les plus saillants passant aux déiinéations secondaires , on parvient ainsi à reconnaître conjecturafement l'Ile Pœna dans l'îlot de Fedâlah , l'Ile Ery-
ILES m IMFR1QUE.
nwa dans le rocher de Masaghan, l'île de Kernè dans celle qui a voisine le cap Gamin et à laquelle Livra Sanuto attribue le nom de Doqâlah, enfin l'Ue Autoiala ou Junonia ou du So* leil dans celle de Mogador.
Puis identifiant le promontoire Soloentia au eap Noun , et le promontoire Àrsinarium ou Surrentium au eap Bojador, on retrouve, immédiatement après, la Corne du couchant, avec plusieurs tlots que les Grecs et la Latins, par confusion , appelèrent Gorgades et lies des Gorgones ; enfin il semble que ce soit à l'entrée du Rio do Ouro et dans les tlots voisins qu'il faille reconnaître la Corne du midi et 111e des Gorgades de Ha n non.
Ce n'est donc point dans le périple qui nous est parvenu de l'amiral carthaginois, que sont consignées les notions puniques sur les fies pélagien»
ne» de V Océan occidental; et si les Gorgades ont pris ultérieurement dans la géographie grecque une place plus considérable; si d'un autre côté ;e nom <f Atlantide était venu se con* finor, au temps de Pline , dans Tune des petites tles de la côte que nous venons d'explorer (probablement dans celle que Ptolémée appelle Autoiala) , on n'y saurait voir qu'un résultat de cette incertitude et de ces capricieux déplacements qui caractérisent les traditions géographiques de l'antiquité.
C'est ee dont nous allons nous convaincre en passant en revue les notions classiques sur les Iles occidentales, toujours placées aux dernières limites d'one sphère qui s'agrandissait successivement à mesure que le propre* des lumières ajoutait quelques terres de plus à l'orbe du monde
Les Hespérides.
Au temps où la Grèce poétique, planant du haut de l'Olympe sur le disque terrestre, voyait à l'horizon les montagnes de la Thrace , les derniers cantons de l'Asie Mineure , les côtes de la Libye, et les rivages ultérieurs d> la Sicile se perdre dans une lointow obscurité, au voisinage du circu-
laire Océan qui formait le limbe du planisphère, les désignations absolues d'Orient et d'Occident avaient une application bien différente de celle que nous leur donnons aujourd'hui.
11 suffisait d'atteindre la plage où la Pentapolecyrénéenue venait expirer devant les flots redoutables de la grande Syrte, pour se trouver dans le domaine des Hespérides ou enfants du couchant , dont les bosquets embaumés, étalant les fruits dorés du citronnier et de l'oranger, étaient justement vantés comme un jardin aux pommes d'or; et leur ville, baignée par le lac de Triton , portait elle-même le nom d'Hespéris, échangé plus tard contre celui de Bérénice, que remplace maintenant celui de Ben-Ghâzy.
Aux indications de la géographie, |a fable était venue lier ses traditions mythiques : ces Hespérides , qui possédaient le délicieux jardin aux pommes d'pr, elle en faisait des nymphes peu nombreuses, rarement plus de trois , filles, comme les Gorgones et les Grées, de Phorcus et de Céto; quelquefois elle, confondait entre elles ces triades diverses nées d'un même père et d'une même mère, et c'est la gorgone Méduse qu'elle donnait pour reine aux peuples riverains du lac Triton. D'autres circonstances encore rattachaient ce mythe au sol de la Cyrénaïque, car Cyrène était la patrie de Phorcus, et Pallas y était adorée sous le nom de Gorgone.
Mais, plus tard, c'est au fond de la petite Syrte que nous retrouvons le lac Triton, avec le culte de Pallas, et l'origiue du nom aussi bien que du redoutable ornement de son égide ; car c'est ï égide ou vêtement de peau de chèvre des femmes libyennes que la déesse avait adoptée; et des franges de cuir, vues à travers le jprisme de l'imagination poétique des Grecs, s'étaient transformées en serpents, ainsi que nous le révèle naïvement Hérodote (*). La tête de Gorgone, attachée par Homère et par Euripide au bou-
(*) 'Ou* tytec 6t<xl, àXXà Ijjumivot.
Hkrodota, IV, 189.
L'UNIVERS
clier de Pallas , et par Virgile sur la poitrine cuirassée de la déesse (*), n'était donc, suivant toute apparence, autre chose qu'un de ces bouquets de lanières de cuir diversement coloriées, qu'on voit encore, de nos jours, orner le centre des boucliers africains.
Puis enfin le Triton, les Gorgones, et les Hespérides avec leurs pommes d'or, furent transportés au tond de l'Occident, et reculés jusqu'au delà des Colonnes d'Hercule quand les Grecs en eurent connaissance par des récits étrangers avant que le samien Koléos eût été poussé jusaue - là par les vents (**). Alors le jardin merveilleux des Hespérides fut placé sur les bords du Lixus , et leur ville fut Lixa , baignée aussi, comme l'antique Hespéris, par un lac Tritonide. Mais si la fable était obligée de s'enfuir au couchant devant les progrès successifs de la géographie , elle se modifiait sans effort et s'accommodait volontiers à ces nouvelles conditions ; ce nVst plus alors du cyrénéen Phorcus que les Hespérides avaient reçu le jour , mais bien d'Hespérus frère d'Atlas, ou de sa fille Hespéris et d'Atlas lui-même; et le nom d'Atlantides leur appartenait désormais aussi bien que celui d'Hespérides : leur nombre aussi s'était accru jusqu'à sept. Les Gorgones ellesmêmes, au lieu de rompre leur ancienne liaison avec les Hespérides, étaient entraînées dans leur marche vers l'Occident, et les unes et les autres enfin
(*) 'Evtt ts ropyeir) *apoX^ ôeivoîo ice-
XcâpO'J
AeiviQ te , (xiiepôvT) te, Atoç tépaç *Àt- Yt6xoy>. Homère, Iliade, V.
Topytù à* àç àir* aiytfioç 8eSç XaXxfj pL6Tco7coiç iirirtxotai irpo^Sctoç, rio/XoTai ffvvxfôâaxriv èxTwet <pô6ov.
Euripide, Rhésus.
Connexotque ingues , ipsitnqoe in pectore Dît» Gorgona de*ec(o vrrleuieia lu mina coll».
Virgile, Enéide, VIÏI.
(**) ropyouç 6' oS, vaîouai icéprp xXvroû 'Qxeavoîo , '£(TX*Tit Tcpo; wxtoç • W ,E<nrep(fieç Xiywçwvoi.
Hésiode, Théogonie, 274.
Jïetpao-iv èv yair^, «porcap 'EtncEpiâwv Xfpçwvwv. ibid%, 5x8.
quittaient le continent pour se réfugier dans des îles plus reculées. Des découvertes géographiques successives étaient ainsi constatées par les diverses transformations du mythe ; mais qu'il nous suffise d'avoir indiqué celles-ci , et hâtons-nous de puiser à des sources plus sérieuses les traditions de ce monde insulaire que nous voulons reconstituer.
« Dans les temps primitifs » (c'est à Diodore de Sicile que nous empruntons ce récit) , « il y eut , dit - on , en Libye des Amazones ; et l'on assure , au surplus, qu'il a existé en Libye plus d'une nation de femmes belliqueuses et puissantes, telles que furent aussi les Gorgones. Les Amazones habitaient, aux dernières limites du monde, dans l'île Hespéra, ainsi appelée de sa situation occidentale ; cette île se trouvait dans le lac Tritonide, au voisinage de l'Ethiopie et du mont Atlas; île
?;rande, fertile, couverte d'arbres, de ruits et de troupeaux, semée d'escarboucles, de sardoines et d'émeraudes.
Les Amazones s'emparèrent de tous les points de l'île, hors un seul, appelé Menés, qu'elles respectèrent comme sacré, et qui resta aux Éthiopiens ichthyophages ; puis ce fut le tour des nations libyennes les plus voisines , notamment des Atlantes, maîtres d'un beau pays et de grandes villes ; conduites par leur reine tVlyrina, elles enlevèrent Kernè aux Atlantes vaincus , et leur accordèrent ensuite paix et amitié; si bien qu'elles prirent fait et cause pour eux contre les Gorgones , qui infestaient leurs frontières; il y eut de grands combats, où la victoire resta aux Amazones. Plus tard , les Gorgones étant redevenues puissantes sous leur reine Méduse, elles subirent une nouvelle défaite de la part de Persée. Enfin les Amazones et les Gorgones furent détruites les unes et les autres par Hercule, dans sa grande expédition d'Occident. »
En cette narration, sortie d'une bouche grecque, pouvons-nous ressaisi 1 les lambeaux d'une histoire réelle des premières races occidentales de la Lf, bye? Les Atlantes, les Amazones ei
les Gorgones sont-elles en effet des nations libyennes tour à tour dominatrices du couchant, jusqu'à ce qu'Hercule, personnification de la race punique, fût venu leur enlever l'empire?
Sous pouvons poser la question; mais resta des esprits plus hardis que nous laissons le soin de la résoudre.
Il règne, dans tous les cas, une graode confusion dans l'application laite par les Grecs , aux îles occidentales, des noms de Gorgades, d'Hespendes et d'Atlantides.
Quant aux Gorgades, nous avons vu qu'Hannon les avait trouvées dans la Corne du sud ; Xénophon de Lampsaqae ne croyait point s'écarter du récit de Hannon en les plaçant dans la Corne de l'ouest ; et Pline , ainsi que bien d'autres , ont répété cela sur la foi (fun tel guide ; mais Statius Sébosus, qui avait recueilli, soixante ans avant notre ère , les informations des raîiçiteiirs gadi tains sur ces parages, rapprochait bien autrement les Gorpdes, puisqu'il les mettait à quarante journées en deçà de la Corne du couchant. Et, quant aux Hespérides, est-il Iwoin de faire ressortir combien la position de l'île Hespéra de Diodore '3 laquelle nous pouvons joindre Kernè, conquise par les Amazones Hespérides) est éloignée des deux lies des Hespérides de Sébosus, qui les établit à une journée seulement de la Corne du couchant , et à quarante journées de ovation au delà des Gorgades?
En ee qui touche les Atlantides, nous avons vu combien l'île de Platon est différente de celle de Pline; combien Pone et l'autre diffèrent à leur tour de Kernè, où Diodore avilit pincé les Atlantes avant d'y faire arriver ses Amazones ou Hespérides; enfin combien toutes trois sont dissemblables ta sept Atlantides ou Hespérides, ffies d'Atlas et d'Hespéris, signalées par Diodore de Sicile lui-même , énuraérées par les poètes (*), et que nous
# ; . "Era V éxetvoi éititàrjàQv xaXéovrat ALwovtj , M cpôin} te, KeXaivfa) x\ 'HX*x-
tpnw, Kit Ivtçoxfi » xai Tr\lr(évr\ , xal itotvia
Mata. Aratus, P/iœnomena.
allons retrouver en pareil nombre sous le nom de Fortunées.
Les Iles Fortunées.
Homère avait placé aux extrémités de la terre , sur les bords de l'Océan , le champ Élvséen, où les dieux admettaient les héros à jouir d'une vie éternelle; séjour délicieux, sans neige, sans long hiver, et sans pluie, mais toujours rafraîchi par la suave haleine du zéphyr. Hésiode vint expliquer à son tour que cette demeure réservée aux héros était aux dernières limites du monde, dans les iles des Bienheureux, contre le profond Océan. Et Plutarque , mentionnant la rencontre faite par Sertorius, dans un port de la Bétique, de quelques mariniers nouvellement revenus d'un voyage aux îles Atlantides, les décrit, d'après leur rapport, comme deux îles peu distantes entre elles, éloignées de dix mille stades du continent ibérien , et appelées îles des Bienheureux ; jouissant du climat le plus doux et de la plus admirable fécondité; si bien que les Barbares même les regardaient comme étant réellement le champ Élyséen , séjour des bienheureux , célébré par Homère.
Cette dénomination d'îles des Bienheureux, constamment retenue par les Grecs, et devenue vulgaire en leurs écrits, est celle que les Latins ont traduite par l'appellation , non moins répandue, d'îles Fortunées.
Après les indications recueillies par Sertorius, les premiers renseignements précis qui nous parviennent de l'anti-
3 ni té nous sont transmis par Pline, 'après Statius Sébosus, qui les avait obtenus des navigateurs gaditains. Sébosus avait appris qu'à sept cent cinquante milles de Gades , le moderne Cadiz , on trouvait d'abord l'île Junonia, à l'occident de laquelle, et à pareille distance, étaient Pluvialia (ainsi nommée parce qu'elle n'avait d'eau que celle des pluies), et Capraria.
A deux cent cinquante milles de cellesci étaient les Fortunées, sur la gauche de la Mauritanie, au sud-ouest : l'une était appelée Convallis à raison de sa
L'UNIVERS
convexité, l'autre Planaria à cause de son aspect uni ; cette dernière avait trois cents milles de tour.
Le roi Juba le Jeune, qui avait établi des teintureries de pourpre dans les îles voisines de la côte des Àutololes, d'où elles furent appelées îles Purpuraires, Juba s'enquit aussi des îles Fortunées, et voici ce qu'il apprit. Il fallait naviguer six cent vingt-cinq milles au sud -ouest des Purpuraires , savoir : trois cent soixante et quinze milles au midi, et deux cent cinquante milles à l'ouest (*), pour arriver, d'abord à Ombrios , qui n'offrait aucune trace d'habitations, et avait un lac dans lès montagnes, ainsi que des arbres semblables à la férule, les uns noirs et fournissant un liquide amer, les autres blancs et donnant une boisson agréable. Une autre île était appelée Junonia, et ne renfermait qu'une petite maison de pierre ; au voisinage, un îlot de même nom. Au delà se trouvait Capraria , remplie de grands lézards. De ces îles, on apercevait la nébuleuse Ni varia, ainsi appelée de ses neiges perpétuelles. Sa voisine, Canada, devait ce nom à la multitude de sqs grands chiens, dont on amena deux à Juba ; elle offrait des vestiges d'habitations ; outre l'abondance des fruits et des oiseaux communs à toutes ces îles, celle-ci était surtout fertile en dattes , pommes de pin et miel ; elle produisait le papyrus ; l'esturgeon se trouvait dans ses rivières ; mais elle était souvent infectée par les monstres putrescents que la mer rejetait sur ses
CÔt€8.
Ainsi , au lieu des deux îles Fortunées indiquées à Sertorius et à Sébosus, Juba en comptait cinq , et même six , si l'on fait état distinct de la petite Junonia. Ptolémée, à son tour, énumère les Fortunées, et en compte six, se succédant du nord au sud en cet ordre : Aprositos, Junonia, Pluitalia ,
(*) Le texte de Pline porte *5o milles à Y ouest, et 375 milles à Vest; mais il est évident que la somme totale déjà énoncée étant de 6a5 milles au sud-ouest, c'est le sud qu'il faut lire, au lieu de YetL
Casperia ou plutôt Capraria, Canaria , et Ninguaria.
Malgré les divergences que l'on aperçoit entre les indications de ces trois autorités , on ne peut manquer d'être en même temps frappé d'un certain accord mutuel d'où il est aisé d'arriver, par induction, à des résultats plus complets. Ainsi, entre la nomenclature de Juba et celle de Ptolémée , la concordance est presque parfaite :
la pluvieuse Ombrios de Juba nous présente, sous une forme grecque , la Pluitalia de Ptolémée. Elle a près d'elle Junonia , ainsi appelée de part et d'autre ; et Capraria, dont le nom se lit Casperia dans Ptolémée, peutêtre par une simple erreur de copiste.
Canaria se produit sans variantes dans les deux documents; et Nivaria de Juba, neigeuse et nébuleuse à la fois , se retrouve sans difficulté dans la Ninguarta de Ptolémée.
Sébosus, après une Junonia qui, d'après le compte des distances, ne peut être la même que celle dont nous venons de parler, offre Pluvialia, qu'il est impossible de ne pas identifier à la Pluitalia de Ptolémée , à l'Ombrios de Juba ; puis Capraria, qui est aussi la Capraria de Juba, et la Casperia de Ptolémée ; enfin Planaria et Convailis} les seules qu'il appelle Fortunées, et qui correspondent à Canaria et Nivaria, ou Nmguaria des deux autres autorités.
Essayons de nous rendre compte de la valeur géographique de ces indications.
Il suffit du nom de Canaria parmi ceux des îles de ce groupe, pour nous tenir dûment avertis qu il s'agit bien certainement de l'archipel des Canaries. Or, cet archipel se compose de sept îles principales, et en dédoublant la Junonia de Ptolémée, sur l'autorité de Juba, on aurait précisément sept îles Fortunées , pour répondre une à une aux sept grandes Canaries. Des géographes éminents se sont laissé.
prendre à cette apparente concorda nce, même Gossellin , naguère l'oracle de nos académies en ce qui touche la géographie positive des anciens : lui
dont la critique sévère semblait prendre à tâche de resserrer dans les plus étroites limites le monde connu des Grecs et des Romains, il s'écartait ici de son système restrictif pour embrasser tout l'archipel canarien dans le cercle des découvertes antiques , «Inquiétant peu de bouleverser toutes les indications de position relative des sept fortunées, pour les identifier aux sept îles principales que nous connaissons aujourd'hui , déclarant inexplicables les mesures qui ne cadraient pas à ses idées, et corrigeant avec une liberté sans bornes les documents dont ii s'était constitué l'interprète souverain.
U est bien certain, toutefois, que Canaria et Ninguaria ou Nivaria, d'après les Tables de Ptolémée comme d'après la relation de Juba * sont les dernières îles visitées, peut-être même seulement aperçues, clans le groupe des Fortunées; or, puisque Canaria a conservé son nom jusqu'à nos jours , et que Nivaria , par sa dénomination aussi bien que par la position que lui assigne Ptolémée à l'égard de Canaria* est certainement Ténérife, ainsi que l'on s'accorde unanimement à le proclamer, il en résulte sans conteste que Gomère< Palme et Fer doivent être rejetées en dehors de la limite des connaissances des anciens sur cet archipel.
Ptuitalia et Capraria, qui précèdent immédiatement Canaria et Nivaria , paraissent répondre naturellement à Laseelote (*) et Fortaventure» Junonia, au nord de Pîuitalia, serait dès lors la moderne Grackwa , à laquelle il faut adjoindre Clara, peur représenter la Petite Junonia, que Juba signale comme une annexe de l'autre.
Et il nous restera Allegransà pour répondre à Aprositos de Ptolémée.
Quant à cette autre Junonia que 8ébrosus indique à moitié chemin de
(*) Pour répondre à Fétang de Pîuitalia, Ltaodote offre encore an marais, qui a pu être plu profond avant qu'Un entier &boi»eucDt eût perte à son oecoble la té- <&mK de cette ùe.
Gades et de Pluvial ia, on la reconnaît sans difficulté dans la Junonia Autolala de Ptolémée, c'est-à-dire, dans l'îlot de Mogador. Et les Purpuraires de Juba, ces quelques îles situées visà-vis des Au toi oies, ce sont, d'abord cette même Junonia Autolala, et probablement avec elle Cerné (*), Êrythia (**) et Poena de Ptolémée.
La connaissance de ces fies se perdit dans le moyen âge, à tel point que leur exploration devint une entreprise de découvertes nouvelles, après un intervalle de plusieurs siècles. Et l'Océan eut derechef ses légendes d'tles merveilleuses, tant pour l'Europe chrétienne que pour le monde musulman dilaté jusgu aux extrémités occidentales de l'Afrique et de l'Andalousie.
Occupons - nous d'abord des vagues notions qui eurent cours parmi ces enfants de l'Orient sur les îles de la mer Ténébreuse.
fies tonnues des Arabes.
Au dire du noble géographe Mohhammed el-Ëdrysy, Ptolémée le Pélusiote avait porté le nombre des îles de la mer Ténébreuse à non moins de vingt-sept mille, les unes peuplées, les autres désertes. Ebn-el-Ouârdy , pour sa part, croyait ces îles si multipliées, que Dieu seul les pouvait compter.
Quant aux hommes, ils n'avaient abordé qu'à dix-sept d'entre elles; et force nous est , en conséquence , de borner notre étude à ces dix-sept îles connues des hommes, quelque regret que nous puissions avoir d'ignorerles merveilles1 des vingt-6ix mille neuf cent quatrevingt-trois autres.
Parmi les dix-se{>t dont il est venu mention jusqu'à nous, il faut compter en première ligne les îles Étkbnbllks (Ei-Geaâyr el-Kkaledât), où les savants musulmans, à l'exemple de Pto-
(*) La même, suivant toute apparence f qui est appelée Gaulea par Isidore et Dieuil» sans doute à cause des yaùXoi phéaiciena qui y stationnaient au rapport de Scylax.
(**) Nommée aussi Erytlirta; ce qui semble convenir on ne peut mieux à Tune de$ Purputrâm.
L'UNIVERS
léméede Péluse, avaient fixé le premier degré des longitudes , et qu'ils plaçaient à dix degrés à l'ouest du continent d'Afrique. C'était un groupe de six îles florissantes, voisines les unes des autres , où les plantes et les arbres venaient naturellement sans culture, où tout était bon et agréable. Là se voyaient autant de hautes tours, élevées de cent coudées, et servant de fanaux aux navigateurs, sur chacune desquelles était placée une statue d'airain, le bras étendu en arrière, pour avertir qu'il n'y avait point de route au delà. Ces statues étaient l'œuvre de Dzou-el-Qarnayn , ou du héros Bicorne qui, dans les traditions arabes, tient la même place qu'Hercule dans les légendes mythiques de la Grèce.
Les fies Éternelles se trouvaient symétriquement réparties dans les trois premiers climats d'entre les sept qui se succèdent depuis I'équateur jusqu'au pôle. Le nom des deux îles comprises dans le premier climat ne nous est point connu ; mais nous savons que les deux suivantes, celles qui appartiennent au deuxième climat, étaient appelées Masfahan et Laghous(*);
Suant aux deux autres, à retrouver ans le troisième climat, il ne nous est pas donné non plus de les distinguer avec certitude au milieu de celles que nous décrivent en ces parages les géographes arabes, et que nous allons passer en revue.
Sàbah fut visitée par Dzou-el-Qarnayn, qui y passa une nuit, pendant laquelle ses compagnons et lui furent assaillis à coups de pierres par les habitants.
A Sà'àly , nul signe extérieur ne distingue les deux sexes; un vêtement de feuilles de palmier est commun aux femmes ainsi qu'aux hommes , et ceux-ci n'ont point de barbe; des dents aiguës leur sortent de la bouche, leurs
Îreux étincellent comme des éclairs, et eur souffle est enflammé comme des charbons ardents. Ils font la guerre
(*) La leçon de quelques manuscrits donne les variantes Syfahan et La'ou*.
aux monstres marins, dont ils se nourrissent , et parlent un langage inintelligible.
Hhasabàt est d'une étendue considérable, et dominée par une monta- §ne d'où s'écoule une petite rivière 'eau douce, et au pied de laquelle vivent des hommes basanés, de petite taille, ayant une grande barbe, la face large, les oreilles longues, et se nourrissant d'herbages comme les animaux.
El-Ghour est considérable aussi , et très -abondante en pâturages, plantes, arbres et fruits; elle a des rivières , des lacs , des forêts ; et l'on y trouve en quantité des ânes sauvages et des bœufs à grandes cornes.
Mostaschkyn , appelée aussi l'île de Tennyn ou du Dragon, est fameuse par la destruction d'un énorme dragon qui y causait d'effroyables ravages, et que Dzou-el-Qarnayn vint détruire, ainsi qu'Hercule, dans les fables grecques, était venu détruire le dragon du jardin des Hespérides; mais l'expédition du héros arabe est moins poétiquement racontée : il fait remplir deux peaux de bœufs de poison et de matières inflammables, et quand le monstre a englouti dans son estomac ces deux simulacres, on lui lance dans la gueule une barre de fer rouge pour allumer le soufre , la poix et l'huile dont on l'avait ainsi gorgé. Les habitants, reconnaissants du service que leur avait rendu Dzou-el-Qarnayn, lui offrirent, entre autres présents, un petit animal appelé Mo'arêgj, semblable au lièvre, ayant le poil doré, une corne noire au front, et dont l'aspect seul mettait en fuite les lions et tous les animaux féroces ou dangereux. L'île est grande, remplie de rivières, d'arbres et de fruits, et renferme une ville défendue par une haute citadelle.
L'île de Qaxhan a pour habitants des êtres à forme humaine, mais à tête d'animal , qui plongent dans l'Océan pour en retirer les monstres marias dont ils font leur nourriture.
L'île d'KL-AKHWAYN EL-SAHHA-
bàyn ou des Deux frères sorciers, est célèbre par la punition de ces deux
frères, appelés Scherfaam et Schabram , pirates qui attaquaient les vaisseaux , s'emparaient des cargaisons, et réduisaient les hommes en esclavage; Dieu, irrité de leurs déprédations, les changea en deux rochers, que Ton voit encore surgir au milieu des flots; et l'île , depuis lors, s'est repeuplée. Elle est située en face du port d'Asafy , et par un temps clair, on peut , du continent, apercevoir la fumée qui s'élève de nie. suivant la remarque d'un amiral de la flotte des Almoravides , qui avait résolu d'y aborder.
Une autre fie, grande et brumeuse, est celle d'EL-GHANAM ou des troupeaux de menu bétail ; on en trouve en effet beaucoup, mais la chair en est si amère, qu'il est impossible d'en manger.
Dans le voisinage est Riqà , appelée aussi Gbzyret bl-Thoyoub, ou Me aux Oiseaux, à cause de certains oiseaux de proie , de couleur rousse , qui se nourrissent de poissons et de mollusques, et sont particuliers à cette localité. Il y croit de grosses figues , renommées comme un puissant antidote contre tous les poisons. Un monarque franc y expédia un navire pour en rapporter des fruits et des oiseaux dont il s'agit : mais le bâtiment se perdit, et l'on n'en eut plus de nouvelles.
L'île Sahhklyah (*) , ou littorale, n'a pas moins de quinze journées de long sur dix de large. Il y avait autrefois trois villes grandes et populeuses, ou les navires venaient chercher de l'ambre et diverses pierres précieuses ; mais les guerres civiles firent périr la plupart des habitants, et le peu qui restait passa en Europe.
Laqah produit beaucoup de bois d*aloès, qui est sans valeur sur les lieux, et n'acquiert de prix qu'après avoir été exporté : c'est la que les rois de PAfrigue occidentale venaient s'en approvisionner. Llle était fort peuplés, mais elle est devenue déserte
f) Cest là, ce nous semble, la véritable lecture d'un nom qui a été aussi transcrit SUuyU Dhâdliyl, et Sckaslend.
parce que les serpents s'y sont beaucoup multipliés.
Enfin IN ou b y ah offre des bois et des rivières, mais point d'habitants.
Une autre lie manque encore pour compléter le nombre de dix -sept énoncé par Ebn-el-Wardy : c'est celle de Qadjbs, formellement désignée par le schéryf El-Édrysy , parmi celles où furent établies les six statues de bronze élevées par Dzou-el-Qarnayn.
A quoi répondraient, dans une géographie moins fantastique, les diverses lies ou groupes d'Iles que nous venons d'énumérer? Et d'abord, les Gezâyr el-Khaledât ou îles Éternelles représentent-elles les îles Fortunées des Romains ? On pourrait le supposer au premier aspect, en les voyant échelonnées du sud au nord entre le premier et le troisième climat, et l'on pourrait même invoquer, à l'appui de cette identité, le témoignage de Soyouthy, compilateur d'un célèbre dictionnaire géographique arabe. Cependant c'est aux Açores que les traditions ultérieures ont placé les fameuses statues destinées à marquer les dernières limites connues de l'Occident ; et la distance de dix degrés à l'ouest de la côte africaine est un nouvel argument que nous fournit Abou-el-Fédâ pour taire correspondre les îles Éternelles aux Açores. Un autre motif plus puissant encore , c'est qu'un savant géographe africain , Ebn Sa'yd , énonce que les Gezayr el-Sa'adeh, ou îles du Bonheur, dans lesquelles nous ne pouvons méconnnaître les îles Fortunées de l'antiquité classique , sont situées précisément entre Tes îles Éternelles et le littoral d'Afrique.
Nous devons renoncera déterminer en détail la synonymie géographique, soit ancienne, soit moderne, de toutes ces îles diverses ; nous manquons de lumières suffisantes à cet égard. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de trouver, dans le récit d'une expédition de découvertes , que nous allons rapporter, quelques indices propres à nous faire reconnaître deux ou trois îles moins obscurément désignées.
La date de cette expédition n'est pas
7T Livraison. (lus db l'At*iqtji.)
I/TJNÎVERS.
fixée : nous savons seulement qu'elle est antérieure au temps de l'Édrysy , né à la fin du onzième siècle de notre ère; elle peut remonter au huitième siècle, auquel a commencé l'occupation de Lisbonne par les Arabes. Mous allons résumer ici purement et simplement la narration de l'Édrysy. ,
« C'est de Lisbonne que partirent huit mariniers, tous cousins germains , pour une expédition dont le but était de savoir ce que renferme l'Océan, et quelles en sont les limites. Ayant construit un navire de charge, et mis à bord de l'eau et des vivres pour plusieurs mois, ils prirent la mer au premier souflle du vent d'est; après onze jours de navigation, ils trouvèrent une mer épaisse , fétide , semée d'écueils , dont ils redoutèrent les périls, ce qui leur fit changer la direction de leurs voiles pour courir au sud l'espace de douze journées ; ils atteignirent alors l'Ile d'EI-Ghanam, ainsi nommée des nombreux troupeaux de menu bétail qui y paissaient sans berger. Il y avait une source d'eau courante ombragée de figuiers sauvages, mais la chair des têtes de bétail qu'ils tuèrent avait une telle amertume, qu'ils renoncèrent à en manger, et se contentèrent d'en emporter les peaux. S'étant rembarques, ils naviguèrent encore douze jours vers le sud, et arrivèrent en vue d'une île qui paraissait habitée et cultivée; comme ils en approchaient, ils se virent entourés de barques, faits prisonniers, et conduits dans une ville qui était sur le bord de la mer : descendus à terre , ils se trouvèrent au milieu d'une population basanée, de haute taille , à cheveux lisses , et dont les femmes étaient d'une grande beauté.
Le troisième jour , il entra dans la maison où on les avait logés, un interprète parlant arabe, qui les questionna sur leur origine, leur pays, et le motif de leur venue; deux jours après, il$ furent conduits ta chef de l'Ile, qui renouvela les mêmes questions, et auquel ils répondirent qu'ils avaient voulu explorer l'Océan pour en découvrir les limites. Le chef, à ces mots , se prit à sourire , et leur fit expliquer
comment son père avait jadis envoyé aussi à la découverte, et comment, après un mois de vaines recherches, ses gens avaient été forcés de revenir. 11 les assura d'ailleurs de sa bienveillance, et Jes fit reconduire à leur logis, jusqu'à ce que le vent d'ouest avant soufflé, on vint les prendre, leur bander les yeux, et les embarquer. Après une navigation qu'ils estimèrent à trois journées et trois nuits , on les déposa sur le rivage, leur laissant les yeux bandés et les mains attachées derrière le dos : le silence régnait autour d'eux ; mais avant enfin entendu quelques voix humaines, ils poussèrent de grands cris, et firent ainsi accourir h eux des Berbers qui leur rendirent la vue et la liberté. Ils apprirent alors
Su'ils étaient à deux mois de chemin e Lisbonne; et comme le plus considérable de la troupe, ému de pitié, s'écriait , en écoutant le récit de leur infortune, fVasafy (hélas!), ils prirent ce nom pour celui de la localité , qui a continué depuis lors d'être ainsi appelée. Ils revinrent à Lisbonne, assez confus de leur désappointement, et on ne les désigna plus que par l'épithète d'EL-MAGHBOUBYN ou tes Déçut, qui resta depuis à la rue où ils habitaient. »
Quelles conclusions géographiques devons-nous tirer de ce récit? Onze journées à l'ouest de Lisbonne, puis douze journées au sud , ont dû conduire à Madère .' ce serait donc là l'île é'El-Ghanam ou à'EhAghnàm (*), c'est-à-dire, du menu bitail,dont le nom a un singulier rapport de consonnance avec la dénomination italienne d'île de Legname, qui se trouve inscrite sur les portulans néo-latins avant que les Portugais l'eussent traduite littéralement par celle d'île de Madeira. Seulement, il esta observer que le mot de Ghanam ou Àghnâm, qui s'entend le plus ordinairement des troupeaux de moutons, désignerait plutôt ici des troupeaux de chèvres, dont la chair est rendue amère , suivant l'observation de Pingénieux au-
(*) EUJghndm est le pluriel à'Rl-Gkanam.
leur d'une histoire naturelle des Canaries, M. Berthelot, par une plante, lecoqueret, qu'elles broutent quelquefois.
Comme Ftîe de Râqô a été indiquée.
dans le voisinage de la précédente, on en devrait induire que Râqâ, ou Itle aux Oiseaux , n'est autre que Pofto- Santo, autour de laquelle le même naturaliste a remarqué une grande quantité de pygargues pécheurs, au plumage rutilant.
Quant à Hle des I>eux frères sorciers, où les Maghrouryn se rendirent ensuite en douze journées de navigation vers le sud, et d'où ils furent reconduits à Àsafy en trois jours et trois nuits, \\ semble qu'on ne puisse la chercher ailleurs qu'à Lancelote, flan-
3uée , à sa pointe septentrionale , des eux rocs , celui de Test et celui de l'ouest, auxquels paratt faire allusion la fable arabe de la transformation des deux frères en rochers.
Les îles de Saint-Brandan.
Les récits arabesques que nous venons d'analyser se répandirent-ils dès lors dans la chrétienté ? On le pourrait croire à certains traits de ressemblance qu'on voit percer dans les lé- Î rendes chrétiennes en circulation dès e onzième siècle, chez les diverses nations de l'Europe, sur les navigations de quelques saints personnages à travers l'Océan occidental.
Les voyages fantastiques de saint Brandan , rejetés avec raison par les BoHandistes de leurs Jetés des saints, figurent dans d'autres graves recueils moins sévèrement épures; ils font surtout l'objet de nombreuses légendes , tant en prose qu'en vers, latines, françaises, anglo-normandes , anglaises, erses, galloises, flamandes, saxonnes, qui nous racontent minutieusement , non sans quelques variantes, ces merveffleuses navigations, dont, à notre tour, nous allons résumer ici les grands traite.
Brandan était un moine irlandais , fondateur, vers le milieu du sixième sède, de l'abbaye de Cluainfert, de
le
l'ordre de Saint-Benott, où H mourut en 578 , le 16 mai , quantième auquel l'Église l'a inscrit dans le martyrologe.
«Ayant un jour donné l'hospitalité an moine Bariote, qui revenait de courir l'Océan , il apprit de lui l'existence, au delà du Mont de pierre 9 d'une fie appelée Délicieuse, où son disciple Mernoc s'était retiré avec plusieurs religieux de son ordre ; Bariote était ailé le visiter , et Mernoc l'avait conduit à une fie plus éloignée vers l'Occident, où Ton n'arrivait qu'à travers une enceinte de brouillards épais, au delà desquels brillait une étemelle clarté : cette fie était la Tebee promise DBS SAIftTS.
« Brandan , saisi d'un pieux désir de voir cette fie des Bienheureux, s'embarqua dans un navire d'osier recouvert de peaux tannées et soigneusement graissées, avec dix-sept religieux, parmi lesquels était saint Malo, alors adolescent. Ils naviguèrent vers le tropique , et, après quarante jours de mer, ils atteignirent une lie escarpée»
sillonnée de ruisseaux, où ils reçurent la plus gracieuse hospitalité et renouvelèrent leurs provisions. Ils remirent à la voile dès le lendemain, et restèrent à errer au caprice des vents jusqu'à ce qu'ils forent portés vers une autre fie , coupée de rivières poissonneuses, couverte d'innombrables troupeaux de brebis grosses comme des {çénisses ; ils y renouvelèrent encore eurs provisions , et comme on était au samedi saint, ils choisirent un agneau sans tache pour célébrer, le lendemain, la paque snr une fie qu'ils voyaient à une courte distance. Celle-ci était nue, sans places sablonneuses ni coteaux boises : ils y descendirent pour faire cuire leur agneau; mais quand ils eurent disposé leur marmite et que le feu qu'ils allumaient au-dessous commença à flamber, l'Ilot parut se mouvoir, et ik coururent enrayés vers leur barque, où saint Brandan était resté : il leur apprit alors que ce qu'ils avaient cru un flot solide n'était autre chose qu'une baleine; et ils se hâtèrent de regagner l'Ile précédente,
L'UNIVERS
laissant s'éloigner de son côté le monstre, sur le dos duquel ils voyaient, à deux milles de distance, flamber encore le feu qu'ils avaient allumé.
« Du sommet de l'île où ils étaient retournés, ils en aperçurent une autre, mais cette fois herbeuse, boisée et fleurie, où ils se rendirent, et trouvèrent une multitude d'oiseaux , qui chantèrent avec eux les louanges du Seigneur; cette fie était le Pàbàdis dbs oiseaux. Les pieux voyageurs y restèrent jusqu'à la Pentecôte ; et s'étant alors rembarques, ils errèrent pendant plusieurs mois sur l'Océan.
Enfin ils abordèrent à une autre tle , habitée par des cénobites qui avaient pour patrons saint Patrice et saint Ailbée; ils célébrèrent avec eux la Noël , et ne reprirent la mer qu'après l'octave de l'Epiphanie.
« Un an s'était écoulé pendant ces pérégrinations, et ils recommencèrent sans interruption les mêmes courses pendant six autres années , se retrouvant toujours pour la Noël à l'Ile de Saint-Patrice et Saint-Ailbée , pour la semaine sainte à l'île des Moutons, pour la pâque sur le dos de la baleine, et pour la Pentecôte à l'île des Oiseaux. Mais la septième année, des épreuves toutes spéciales leur étaient réservées : ils furent sur le point d'être attaqués par une baleine , puis par un griffon, puis par des cyclones. Ils virent diverses autres îles : d abord une, grande et boisée, sur laquelle s'échoua la baleine oui les avait menacés, et qu'ils dépecèrent; puis une autre île très-plane, produisant de gros fruits rouges, et habitée par une population qui s'intitulait les Hommes forts; ensuite une autre encore, embaumée par l'odeur des fruits en grappes sous le poids desquels pliaient les arbres qui les portaient, et rafraîchie par des sources limpides bordées d'herbages «t de racines édules; après quoi ils allèrent célébrer la Noël au lieu accoutumé.
« Ayant ensuite navigué au nord, ils rirent Hle rocheuse et couverte de scories, sans herbe ni arbre, où les cydopetAvatent leurs forges ; ils s'en éloi-
gnèrent au plus tôt, et eurent le spectacle d'un immense incendie. Le lendemain, ils virent au nord une grande et haute montagne au sommet nébuleux, vomissant des flammes : c'était l'enfer. Revenus vers le sud, ils abordèrent une île petite, ronde, toute nue, au sommet de laquelle habitait un ermite qui leur donna sa bénédiction ; puis ils voguèrent encore vers le sud pendant tout le carême , et se retrouvèrent successivement, pour la semaine sainte, pour la pâque, et pour la Pentecôte, aux lieux qui leur étaient fatalement assignés.
« Enfin le terme de leurs épreuves étant arrivé, ils s'embarquèrent de nouveau, avec des provisions pour « quarante jours ; après ce temps, ils entrèrent dans la zone d'obscurité qui entoure l'île des Saints; et quand ils l'eurent traversée, ils se trouvèrent inondés de lumière, au rivage de l'île tant cherchée. C'était une terre étendue, semée de pierres précieuses, couverte de fruits comme à la saison d'automne, éclairée d'un jour sans Gn ; ils la parcoururent sur un espace de quarante journées sans lui trouver de limite, et atteignirent un grand fleuve qui coulait au milieu ; un ange leur apparut alors, pour leur dire qu'ils ne pouvaient aller au delà , et qu'ils den vaient retourner dans leur patrie, emportant des fruits et des pierres précieuses de cette terre, réservée aux saints pour te temps où Dieu aura subjugué à la vraie foi toutes les nations de l'univers.
« Saint Brandan et ses compagnons rentrèrent alors dans leur navire, traversèrent de nouveau 1 enceinte de ténèbres qui dérobe cette bienheureuse terre à la curiosité des mortels, et vinrent aborder à l'île des Délices , où ils se reposèrent trois jours ; puis , ayant reçu la bénédiction de l'abbé de ce monastère, ils revinrent directement en Irlande raconter à leurs frères les merveilles qu'ils avaient vues. » Tels sont les récits du onzième siècle. Ce n'était point encore assez de merveilles , et Sigebert de Geuiblours, qui rédigea dans le siècle suivant la
légende de saint Malo, trouva quelques particularités inédites à joindre à la relation de ce fameux voyage, dans lequel son héros avait jusqu'alors joué on rôle trop obscur : 111e tant vantée qu'il allait rechercher en compagnie de son ancien maître, s'appelait Ima; et quand ils l'eurent atteinte, saint Halo, qu'animait un zèle ardent pour la conversion des infidèles , se hâta de ressusciter un géant qui y était enterré, afin de l'instruire dans la vraie foi et de le baptiser sous le nom de MUdus, après quoi il le laissa mourir de nouveau.
En recherchant quel est le canevas géographique sur lequel sont brodées ces légendes merveilleuses , on ne peut manquer d'être frappé de Tordre où se succèdent constamment, en cette pérégrination septennale, Pile aux grosses brebis , celle des oiseaux, enfin celle de Saint- Patrice et Saiot- Ailbée, lesquelles offrent comme un vague reflet des îles d'EI-Ghanam ou du menu bétail, d'EI-Thoyour ou des oiseaux, et de Scherham et Schabram ou des Deux frères sorciers des voyageurs et des géographes arabes (*) ; et la baleine qui vient jouer le rôle (fane île au milieu de ce récit , mais
3ui s'éveille et se meut quand on allume u feu sur son dos , ne semble-t-elle pas empruntée de l'épisode tout semblable qu'on trouve dans la relation du septuple voyage de Sindbâd le marin ?
L idée même ou griffon aux serres menaçantes n'est-efie pas prise du grand oiseau rokh qui enlevé Sindbâd ?
D'un autre côté, cette montagne haute et nébuleuse qui vomit des flammes échappées de l'enfer, n'offre-t-elle pas un rapport marqué avec l'f le d'Enfer, ainsi dénommée sur les cartes du moyen âge , et que nous appelons aujourd'hui Ténérife? L'île des Délices et la Terre-Promise des Saints ne devraient-elles point aussi être considé-
(*} Ce rapprochement des récita arabes et de la légende de saint Brandan est si naturel, que M. Reinaud de l'Institut a été coudait dé son côté à le signaler également dus le beau travail qu'il prépare sur lagéofnphie d'Abouiféda.
rées comme une transformation des îles du Bonheur et des Iles Éternelles des Arabes?
Sans nous perdre en conjectures de ce genre , voyons ce que les traditions ultérieures ont fait des indications géographiques de saint Brandan. Dès le douzième siècle, H on or i us d'Autan racontait, dans son Image du monde, « qu'il y avait dans l'Océan une cer- « taine Ile agréable et fertile par-dessus «toutes les autres, inconnue aux « hommes , découverte par «quelaue «hasard, puis cherchée sans quon «pût la retrouver, et enfin appelée « Perdue : c'était, disait-on, celle où « Brandan était venu. » Dans la carte vénitienne des frères Pizzigani en 1367, dans celle d'un anconitain dont le nom est effacé, conservée dans la bibliothèque de Weimar et portant la date de 1424 , dans celle du génois Beccariaen 1435, le groupe de Madère estintitulélles-FortunéesdesaintBrandan. Sur le fameux globe de Martin de Beheim en 1492, c'est à une grande île beaucoup plus occidentale et placée au voisinage de l'équateur, qu'appartient l'inscription suivante : « L'an « 565 après la naissance de Jésus- «Christ, saint Brandan arriva avec « son navire dans cette île , où il vit « beaucoup de choses merveilleuses; et « après sept ans écoulés , il s'en re- « tourna dans son pays. » Quand ces parages de l'Océan furent mieux connus, on transporta l'île de Saint- Brandan, avec des dimensions beaucoup moindres , dans l'ouest de l'Irlande, ainsi qu'on le voit au seizième siècle sur les cartes d'Ortélius ; puis elle disparut tout à fait de l'Océan occidental pour s'aller réfugier dans la mer des Indes, où nous la reverrons en compagnie de Cerné.
Mais ses anciennes voisines d'occident ne purent croire à un si complet abandon; elles supposèrent que l'île capricieuse se dérobait malicieusement à leur vue, mais qu'elle se laissait quelquefois entrevoir (*) comme la
(•) Christophe Colomb , dans son journal (publié en x8a5 par le savant Navarrete),
L'UNIVERS
folâtre jouveocell* du Cygne de Mantoue, et jetait sur leurs bords des citrons, des fruits étrangers, même des arbres entiers !
« llalo ne Otlttoa p«it Imira paeU>,
m Et fuf it ftd mIicm, «t #• «pif «nié TJderi. »
Et cédant à de telles agaceries , on la cherchait sans Ja pouvoir découvrir, mais on ne doutait pas de son existence ; et quand , à Évora , Emmanuel de Portugal signait, le 4 juin 1519, l'abandon de ses prétentions sur les îles Canaries , il y comprenait expressément nie Cachée^ l'île Non-Trouvée, comme on l'appelait alors.
On la cherchait mal sans doute!
c'est du moins ce que pensèrent en 1526 Fernando de Troya et Fernando Alvarez, tous deux habitants de la grande Canarie, qui se promirent bien d'être plus habiles dans leur exploration, mais qui revinrent après de vaines courses , sans avoir rien découvert; l'anglais Thomas Nicholls, qui écrivait à cette époque, était disposé à croire, lui, que Pile de Saint-Braudan n'était autre que Madère.
Mais voilà qu'en 1570 l'île fugace se laissa voir si fréquemment, si nettement, qu'on ne douta plus delà facilité de l'atteindre : cependant on voulut bien prendre ses mesures pour ne la point manquer. Le docteur Hernan Perez de Grado, premier juge de l'audience royale de Canarie, expédia, le 3 avril, une commission officielle aux tribunaux des trois îles de Palma , de Fer et de Gomère , pour procéder à une enquête exacte à ce sujet : sur
3uoi Alonso de Espinosa , gouverneur e l'île de Fer, entendit plus de cent témoins qui affirmaient avoir vu dans le nord-ouest, à environ quarante
rappelle , sous U dite du 9 août 1492 « que des habitant* de Ferro, venus eu x45i, lui avaient assuré voir tous les ans cette terre à l'occident ; et des habitants de Gomère lui avaient affirmé la même chose. Puis, en 1484, il avait vu en Portugal des gens de Madère qui venaient demander au roi une caravelle pour aller à la découverte de cette île, qui leur apparaissait toujours dans la même direction.
lieues de Gomère, et sous le vent de Palma , l'île où il s'agissait d'aborder.
A Palma , ce fut bien autre chose :
on n'y entendit que trois témoins, il est vrai , mais quels précieux témoins ! trois Portugais de Sétubal , parmi lesquels le pilote Pero Velho, habitué aux voyages du Brésil! les autres avaient vu l'île de Saint-Brandan . eux y avaient touché, et la tempête les y avait spontanément portés : ils étaient entrés dans une anse ouverte au sud , avaient sauté à terre, bu de l'eau fraîche d'un ruisseau, remarqué sur le sol l'empreinte répétée d'un pied humain double de la grandeur commune (*) , trouvé une croix attachée à un tronc d'arbre par un clou dont la tête était large comme une pièce d'un réal , et près de là trois pierres assemblées en triangle et entre lesquelles on avait naguère fait du feu , pour cuire sans doute les mollusques dont les coquilles étaient jonchées à l'eu tour ; ils s'étaient enfoncés dans les bois à la poursuite de quelques vaches, chèvres et brebis ; mais l'approche de la nuit et la crainte mie le vent n'emportât le navire déterminèrent Pero Velho à se rembarquer précipitamment, sans attendre deux hommes de son équipage qui étaient descendus à terre avec lui ; il prit le large pour laisser passer ce grain et voulut revenir ensuite prendre ses deux matelots , mais il eut la douleur de ne pouvoir retrouver l'île.
Le chanoine Pedro Ortiz de Funez recueillit de son côté, àTénérife, le témoignage de Marcos Verde. qui avait eu pareillement le privilège de débarquer à Saint-Brandan : en revenant de la croisière de Barbarie, pendant les expéditions espagnoles d'Afrique, il se trouva en vue d'une île inconnue qu'il supposa être Saint- Brandan, et où il vint atterrir le soir, dans une anse formée par l'embouchure d'un marigot; il descendit à terre avec quelques compagnons; l'île leur parut déserte , et s'étant rembar-
(") Sans doute celui du géant Mildus ressuscité par saint Malo,
que* à «nu 4* la nuit, il? furent assaillis d'an tel vent qu'ils eurent bâte de fuir cette côte inhospitalière..
Après de telles affirmation*, il n'y avait plu* à conserver de doutes : et uoe flottille commandé* par Fernando «feYillaJobos, gouverneur de Patina, sortit de cette tle pour aller à la déeou> verte; maie Saint-Brandan demeura encore introuvable*
On ne se découragea point, et en 1604 on confia une nouvelle expédition au pilote consommé Gaspar Perez de Acosta, aidé des conseils du franciscain Lorenzo Pinedo , habile dans la science pratique de la mer; mais ils.
ne virent aucune terre ni aucun des indices qui peuvent en déceler le voisinage. Ce désappointement refroidit, sa moins pour quelque temps, l'ardeur des recherches nautiques dont Saint-Brandan avait été l'objet ; mais de nouveaux témoignages de son existence venaient toujours s'ajouter à la masse de ceux qu'on avait antérieure»
ment recueillis, et faisaient revivre la confiance que l'inutilité constante des précédentes explorations avait affaiblie.
Un aventurier français raconta à Abreu Galindo (*) qu'ayant été assailli par la tempête dans les parages des Canaries , il arriva démâté à une fie inconnue extrêmement boisée , y dé* barqua, et abattit un arbre pour réparer sa mâture ; mais que pendant que ses hommes le dégrossissaient, 1 atmosphère devint si chargée qu'ils abandonnèrent leur travail pour regagner le navire et prendre le large, en sorte que le lendemain ils entrèrent à Palme.
D'un autre côté , le colonel Roberto de Rivas constata que le capitaine d'un navire canarien avait cru passer en vue de Palme , et que le lendemain , croyant toucher a Ténérife, c'était Palme qu'il avait trouvée en réalité; d'où il concluait que la première tle devait être Saint-Brandan.
(*) ht franciscain Juan de Abreu Gafindo , dont le livre traduit en anglais par George Glas» a été publié à Londres en (764, écrivait lm-roéme en i«33.
, Lee tempêtes du nord-ouest amenaient d'ailleurs toujours sur les plages de F.er et de Gomere des fruits , des branches d'arbres fraîchement arrachées; et l'Ile fantastique continuait d'apparaître aux habitants de Fer et de Palme : si bien qu'en 1731, le capitaine général don Juan de Mur y Aguirre résolut de tenter encore une nouvelle expédition, qu'il confia au capitaine don Gaspar Dominguez , en lui adjoignant pour chapelain le dominicain Pedro fonde et le rordelier Francisco de] Christo. Le navire partit de Sainte-Croix de Ténérife vers la fin de l'automne; mais cette fois comme les autres l'heure de la découverte de Saint-Brandan n'était point arrivée :
et l'on renonça définitivement à toute nouvelle tentative de ce genre.
Mais on ne cessa point d'apercevoir au loin , dans de certaines circonstances atmosphériques, cette Ile insaisissable , dont quelques dessinateurs recueillirent l'image ; le prêtre canarien don Joseph de Viera y Clavijo , historien judicieux de sa patrie , connaissait un grand nombre de pareils dessins ; il en cite seulement un de Prospéra Cazorla, un autre fait en 1780 par le bénéficier don Juan Smalley, et il publia lui-même celui qu'avait esquissé à Gomère, le 8 mai 1759, vers six heures du matin , en présence de plus de quarante témoins, un franciscain plein de bonne-foi et d'amour de la vérité.
Tous les dessins, tous les récits, s'accordaient à présenter 111e de Saint- Brandan comme allongée du nord au sud , et formée de deux cimes inégales (dont la plus haute est au nord) ayant entre elles une dépression considérable, qui, vue à la lunette, paraissait couverte d'arbres. Au surplus , on reconnaissait unanimement que 111e, dans son ensemble , offrait une parfaite ressemblance avec celle de Palme.
Là est précisément le mot de l'énigme : l'apparition de Saint-Brandan n'est autre chose que le phénomène expliqué par Monge à rarmée d'Egypte: c'est un effet de mirage , c'est la réflexion de Palme elle-même par des nuages spé-
L'UNIVERS
culaires amoncelés dans le nord-ouest; c'est la fée Morgane qui se joue de la crédulité des Canariens, et dont la capricieuse baguette crée ou détruit les illusions d'optique qui les ont tant de fois déçus.
Il est vrai que Morgane n'a pu leur envoyer ces fruits exotiques , ces rameaux verts , ces arbres entiers que la mer jette sur leurs côtes : mais c'est l'ouragan qui les a arrachés des côtes américaines et tes a lancés à travers l'Atlantique. Et cette île boisée où Pero Velho, où Marcos Verde, où l'aventurier français ont abordé , elle n'est pas non plus l'œuvre de Morgane ; mais peut-on y méconnaître Madère?
Ijcs lies nouvellement trouvées, du quinzième siècle.
Saint Brandan et saint Malo n'étaient point les seuls à qui le moyen âge eût dédié quelques îles fantastiques de l'Océan occidental. Ils avaient seulement l'avantage d'une double priorité dans l'ordre chronologique, puisque leur légende remontait jusqu'au sixième siècle , et qu'elle eut cours en Eu* rope dès le onzième.
De pieux évéques espagnols chassés de leurs sièges par l'invasion des Maures, au huitième siècle, trouvèrent à leur tour un lieu de refuge au milieu de l'Océan ; mais leur asile ne fut pas révélé au monde avant le quinzième.
La plus ancienne indication explicite que nous ayons pu trouver de ce double tait , est consignée dans une légende de quelques lignes inscrite en vieil allemand sur le fameux globe dressé en 1493, pour la ville de Nuremberg, par le cosmographe navigateur Martin de Beheim; en voici la traduction littérale:
« Quand on se reporte à l'année 734 « après la naissance du Christ , alors « que toute l'Espagne fut envahie par « les mécréants d'Afrique, alors aussi « l'île Antilia , nommée Septe Citade «(les* Sept Cités), ci-dessus figurée, «fut peuplée par un archevêque de « Porto en Portugal , avec six autres « évéques, et d'autres chrétiens hom-
« mes et femmes , lesquels l'étant en- « fuis d'Espagne sur des vaisseaux , y « vinrent avec leurs bestiaux et leur « fortune. C'est par hasard qu'en l'animée 1414 un navire d'Espagne s'en « approcha de très-près. »
Et d'après le rapport sans doute du pilote de ce navire, les portulans rédigés depuis cette époque furent enrichis de 1 île Antilia, que l'on voit en effet dessinée sur une carte conservée dans la bibliothèque grand-ducale de Weimar, et qui fut composée en 1424 par un cosmographe anconitain dont le nom est effacé ; puis sur la carte du génois Beccaria, datée de juillet 1435, et qui se conserve dans la bibliothèque de Panne; pareillement sur la carte du vénitien Andréa Bianco , publiée par Formaléoni, et qui porte la date de 1436 ; et encore sur la carte du génois Bartholomeo de Pareto, publiée par Andrés, et datée du ltr janvier 1455; j'allais oublier une carte de Fanconitain Andréa Ben incasa , de 1476, appartenant à la bibliothèque de Genève :
enfin , le globe de Martin de Beheim vient clore cette liste des monuments
géographiques où est consignée la traition ae cette île fantastique d' Antilia, que les découvertes de Colomb devaient faire reculer vers les ténèbres de l'Occident, jusqu'à ce qu'il plût aux cosmographes d'en appliquer le nom aux îles du Nouveau -Monde, que nous connaissons aujourd'hui sous la dénomination d'Antilles.
Cette île était désignée en 1474, par le savant docteur florentin Paul Toscanelli , dans les lettres qu'il adressait à la cour de Portugal et à Christophe Colomb , comme l'une des relâches intermédiaires sur la route de Lisbonne aux Indes par l'ouest : et il envoyait en même temps une carte dessinée de sa main , ou il montrait la distance totale de Lisbonne au fameux port chinois de Quiosay, jalonnée er les grandes îles d' Antilia et de Zingu , de telle manière qu'il fallait compter vingt-six espaces de Lisbonne à Quinsay, et dix espaces seulement entre Antilia et Zipangu.
Tout le monde sait que Zipangu n'est
autre dMMe que le Giapan-Koué , ou Japon, et que le nom en était parvenu en Europe par les récits de Marc Polo; c'était la dernière terre connue de l'Orient, comme Antilia était la dernière terre connue (ou censée connue) de rOccident : évaluer la distance de Tune à l'autre, c'était mesurer la note à faire pour achever le tour du monde; noble préoccupation de quelques esprits supérieurs de cette époque, à la tête desquels il faut pieusement garder la première place a Colomb, donttoutes les facu Ités se concentraient sur cette grande pensée , et dont le dévouement sublime en devait poursuivre l'accomplissement à travers les obstacles et les dégoûts de toute espèce.
Toscanelli l'aidait à combattre les répugnances de la cour de Portugal en représentant cette navigation aventureuse comme moins difficile et moins longue que ne le pensait le vulgaire : il n y avait, sur sa carte, de mer absolument inconnue que sur une étendue de dix espaces ou intervalles de méridiens, chacun de ces intervalles, à la hauteur de Lisbonne, ne valant quedeux eent cinquante milles nautiques : en d'autres termes , la carte de Toscanelli étant dessinée sur un cadre de projection ou les méridiens et les parallèles étaient tracés de cinq en cinq degrés , riie Antilia et le Japon s'y trouvaient placés à une distance mutuelle de cinquante degrés de longitude , sur le parallèle de Lisbonne , où le décroissent des longitudes ne laissait plus au degré qu'une valeur de cinquante milles nautiques.
Aujourd'hui que nous n'avons plus la carte de Toscanelli , ces indications ne suffisent pas à nous instruire complètement de la position qu'il assignait à cette Antilia, dont il ne lui venait pas même à la pensée que l'existence pût être révoquée en doute; l'intervalle total de vingt-six espaces ou cent trente degrés entre Lisbonne tt Quinsay, comment était-il distribué quant aux distances de Quinsay au Japon, et de Lisbonne à Antilia ? C'est ensemble seize espaces ou quatre- Vingts degrés dont nous ignorons la
répartition dans l'opinion du docteur florentin : heureusement que le globe de Martin de Beheim , savant mathématicien lui-même comme Toscanelli, nous est d'un grand secours pour la solution de ce problème , car il présente aussi, probablement sur les mêmes données , et peut-être comme copie pure et simple, en cette partie, de la carte du savant de Florence, cent trente degrés ou vingt-six espaces entre Lisbonne et remplacement de Quinsay, dont cinquante degrés ou dix espaces entre Zipangu et Antilia; il y a donc tout lieu de croire qu'il s'accordait non moins exactement avec Toscanelli pour le surplus, et que les trente -cinq degrés ou sept espaces qu'il marque entre l'emplacement de Quinsay et Zipangu, ainsi que les quarante-cinq degrés ou neuf espaces entre Lisbonne et Antilia , sont précisément les mesures que le Florentin avait calculées.
U serait curieux sans doute d'arrêter un moment son attention sur ces premiers indices du retour à la projection graduée des cartes géographiques, laissée en oubli depuis Ptolémée, et reprise désormais avec des similitudes et des différences également intéressantes à observer, le premier méridien demeurant fixe aux fies Fortunées , tandis que Lisbonne reculait à l'est jusqu'au quinzième degré. Mais ce n'est point ici le lieu de se laisser entraîner à de telles considérations; et d'ailleurs le plus accompli des voyageurs et des géographes de notre temps, Alexandre de Humboldt, n'a-t-il pas promis au inonde savant, à la suite de. son Histoire de la géographie du nouveau continent, celle des progrès de l'astronomie nautique aux quinzième et seizième siècles? Et qui oserait s'aventurer au-devant de lui dans une telle carrière ?
Sii'il nous suffise de remarquer, sur u obe de Beheim , que nous regardons comme une copie ou une réminiscence de la carte de Toscanelli en cette partie, l'emplacement de Quinsay tombant sous 245° de longitude orientale, Zipangu sous 280°, Antilia sous
I/UIUVEES.
a3o^étLisbonne8eus.l6°.AioBi,eapartanjde la cour de Portugal, on n'avait à parcourir que 3 260 milles nautiques jusqu'à Àntuia, et alors 2600 nulles seulement séparaient du Japon , éloigné lui-même de 1 760 milles du grand port des Chinois.
Mais cette lie ainsi jetée entre le Portugal et le Japon , elle était donc bien connue des marina d'alors? Probablement, puisque Toscanelli, dans ■a réponse aux questions de la cour de Portugal, parte avec si peu d'hésitation de « l*lle d'Antilia dont vous « avec connaissance, et que vous nom- « mez , vous autres, des Sept Cités. » Fernand Colomb, dans la Vie qu'il nous a laissée de son père (*), semble croire pourtant que ce n'était qu'une réminiscence de l'Ile Atlantique visitée par les Carthaginois , suivant le livre aristotélique des Ouï-dire merveilleux :
« Quelques Portugais, « dit-il, « l'ins- « erivaient sur leurs cartes avec le nom « d'Antilia , bien qu'elle ne s'accordât « pas avec la position donnée par Aris- « tote; aucun ne la mettait à plus de « deux cents lieues environ directe* « ment à l'occident des Canaries et « des Açores. Ils tiennent pour cer- « tain que c'est l'île des Sept Cités, « peuplée par des Portugais an temps
* où I Espagne fut enlevée au roi don
• Roderic par les Maures, c'est-à-dire « en l'année 714 de Jésus - Christ.
« A cette époque, dit-on, sept évéques « s'embarquèrent, et se rendirent avec
(*) Ce livre fut écrit originairement en espagnol par Fernand Colomb, dont le manuscrit autographe fut donné par Louis Colomb, fils de Diego et neveu de Fernand # à un seigneur génois, Baliano de Fornari, qui résolut d'en publier simultanément une triple édition , espagnole , italienne , et latine ; mais la version italienne seule , exécutée par Alphonse d'Ulloa , parut à Venise en x 571 ; et 1 original espagnol s'étant perdu, c'est sur cette version italienne qu'ont été faites les traductions peu fidèles de Cotolendy en français, et de Barcia en castillan. C'est dire assez que l'édition italienne est la seule qui puisse aujourd'hui être alléguée dans un travail sérieux.
leurs gêna et leurs navires à cette Hé, où chacun d'eux fonda une cité; et afin que les leurs ne pensassent plus à retourner en Espagne* ils brûlèrent les navires, ainsi que tous les cordages et autres objets propres à la navigation. Or , certains Portugais discourant de cette tle, il y en avait tel qui affirmait que beaucoup de ses compatriotes y étaient allés, mais n'avaient jamais pu en revenir; on dit particulièrement que, du vivant de l'infant dom Henn de Portugal , un navire du port de Portugal fut poussé par la tempête sur cette lie Antilia, et que l'équipage étant descendu à terre, fut conduit à l'église par ceux de l'Ile, qui voulaient voir si c'étaient des chrétiens, et s'ils suivaient le rit romain; et ayant vérifié 3u'ils l'observaient, ils les prièrent e ne point partir avant l'arrivée de leur seigneur, qui était absent, et qui leur aurait fait beaucoup d'accueil et de largesses; et on le fit aussitôt prévenir. Mais le patron et les matelots craignirent d'être retenus, et que le peuple, pour rester inconnu, ne brûlât leur navire; et ils repartirent ainsi pour le Portugal , espérant être récompensés de cela par l'infant. Celui-ci les reprit sévèrement, et leur ordonna d*y retourner au plus vite; mais le patron, effrayé, s'enfuit de Portugal avec le navire et l'équipage. On dit, de plus, que, pendant qu'ils étaient A l'église dans i'tle, les hommes du bord ayant ramassé du sable pour la cuisine, reconnurent que le tiers en était de l'or pur. Un certain Diègue de Tiene alla aussi à la recherche de cette fie ; son pilote, appelé Pierre de Velasco, natif de Palos de Moguer, raconta à Christophe Colomb, a Sainte-Marie de la Rabida, qu'ils étaient partis du Fayal et avaient navigué plus de cent cinquante lieues au sud-ouest , et que, revenant alors en arrière, ils étaient arrivés en vue de 111e de Flores, d'où ils étaient allés, en continuant au nord-est, atterrir au cap Sainte -Claire en Irlande, et s'en étaient retournés aussitôt à leur tle.
ir
« Ced tout était arrivé plus de qua- «rante im avant la découverte des • Iodes occidentales. »
Biais, après cette grande découverte, h fantastique Antilia devait disparaître, et toutes les traditions qu on y rattachait s'effacer; cependant un écrivain espagnol du seizième siècle , fauteur bien connu d'un Traité de fart de naviguer, Pierre de Médine , s'en mettait encore en peine dans son livre Des grandeurs et choses mémorables de f Espagne. « Non loin de l'île de Madère, » écrivait -il, «est une autre île qui se nomme Antilia , qui ot se Toit plus aujourd'hui. Je I ai trouvée figurée sur une carte marine fort ancienne, et comme on n'en a aucune information, je me suis appliqué à chercher de tous côtés si j'en pourrais découvrir quelque trace ou renseignement ; et dans un Ptolémée qui *?ait été adressé au pape Urbain , je trouvai cette fie indiquée, avec la légende suivante (*) : « Cette fie Antilia ■ fut autrefois découverte par les Portu-
• gais; mais aujourd'hui on ne la ren- « contre plus quand on la cherche:
« on y a trouve des gens parlant la •langue espagnole, qu'on dit s'être
• réfugiés dans cette île en fuyant de-
• Tant les Barbares qui envahirent l'Es-
• pagne sous le règne du roi Roderic , «le dernier qui gouverna l'Espagne «au temps des Goths. Ils ont là un
• archevêque avec sii autres évéques, « et chacun d'eux a sa cité propre ; ce
f*) "Voici cette légende dans le latin orianal , mirant la transcription de Pierre de Medine:
• I*U iniula Antilia aliquando a Lusiti&ii est inventa , sed modo quando quentur non invenitur. Invente sunt in illa Ctctes qui bispanica lingua loquuntur. Que teœpore régis Roderici qui ultimus Hispatiam tempore Gothorura rexit, ad hanc iKubm a facie Barbarorum qui tune His- Viuhm invaserant, fagisse creduntur. Hat*nl hie nnum archiepiscopum cum sex lin* epùcopis, et quilibet il Ion ma suam Whet proprian civitatem , quare a mullis feula Septe» Civitatum dicitur. Hic popda» christianissimè ri vit, omnibus di vite «euh Juyuj pJentu, *
« qui fait que beaucoup de cens l'ap- « pellent fie des Sept Cités; le peuple • y vit très-chrétiennement, comblé de « toutes les richesses de ce monde. »
Cette tle , telle qu'elle était figurée sur la carte , a quatre - vingt - sept lieues dans sa plus grande longueur, qui est du nord au midi, et vingt-huit de large, avec l'indication de beaucoup de ports et de rivières. Dans le Ptolémée dont il est parlé ci-dessus, elle est située à peu près sur le même parallèle 3ue le détroit de Gibraltar, a 86° et emi de latitude. On dit qu'en naviguant on voit cette île de loin , mais qu'en s'en approchant on ne la trouve plus. »
Le pape Urbain auquel fait ici allusion Pierre de Médine, ne peut être qu'Urbain VI, qui siégea de 1378 à 1389; si donc la légende lue sur un exemplaire de Ptolémée qui avait appartenu à ce pontife, y était portée des l'époque de la confection de ce manuscrit, nous aurions là une preuve que les récits de 111e Antilia avaient commencé à se répandre dès le quatorzième siècle, une trentaine d'années avant l'époque à laquelle nous avons cru devoir en rapporter l'origine d'a-
Êrès les indications de Martin de eheira. Mais il est probable que l'Antilia et sa légende figuraient, dans le Ptolémée dont il s'agit , sur une de ces cartes supplémentaires que les cosmographes des quinzième et seizième siècles se plaisaient à ajouter successivement aux exemplaires manuscrits et aux éditions imprimées du géographe alexandrin ; et nous persistons à croire que si la tradition populaire de la fuite des sept évéques à travers l'Océan peut remonter jusqu'à une date plus ancienne, l'application de cette tradition à une île déterminée, soit réelle, soit imaginaire, comme l'Antilia des cartes marines dont j'ai donné la liste, cette application, dis-je, ne doit pas être cherchée plus haut que l'année 1414, désignée par le cosmographe de Nuremberg comme celle où un navire espagnol eut connaissance , au delà de Madère, d'une terre jusqu'alors inaperçue; terra qui n'était
I/TJNIVERS.
peut-être en réalité que le groupe des Açores imparfaitement observé, mais qui devint , par l'exagération si commune en pareille occurrence chez les cartographes, la grande lie Antilia ou des Sept-Cités.
D'où vient ce nom d'Àntilia? Ce n'est point chose facile à dire; toutes les étymologies proposées jusqu'à présent nous semblent fort peu satisfaisant» s , et il nous paratt plus sage de s'abstenir tout à fait que d'opter entre elles. Les uns ont supposé qu'il y fallait voir une tle antérieure; d'autres, plus savants, ont cru y reconnaître la Gézyret el-Tennyn ou île du Dragon des costnographes arabes; d'autres encore y ont peut-être entrevu quelque rapport avec le nom d'Mlantis; cette dernière étymologie a du moins le mérite d'être la plus ancienne, et peut-être contemporaine de la première apparition de Hle sur les cartes ; on trouve du moins dans un document géographique, portant la date de 1455, la désignation que voici : « Cette île est « appelée isle de Anttliis; Platon, qui « fut un grand et savant philosophe , «assure que cette île était presque « aussi erande que l'Afrique; et il dit «que dans cette mer se voient de « grands heurtements des courants qui « passaient sur cette île sablonneuse , « a raison desquels sables la susdite «île s'est presque effondrée par la « volonté de Dieu ; et cette mer est « appelée mer de fiatture. »
Sur la plupart des cartes anciennes que nous avons citées plus haut , l'île Antilia n'est point isolée; elle fait partie d'un groupe auquel est appliquée dans son ensemble la désignation de Insulse de novo repertœ , ou îles nouvellement découvertes, et qui se compose, dans les cartes les plus complètes à cet égard, de quatre îles, savoir : Antilia elle-même, la plus considérable de tout le groupe , formant à peu près un parallélogramme d'environ quatre-vingts lieues de long du sud au nord, sur vingt lieues de large de l'est à l'ouest ; tout auprès, à vingt lieues seulement à l'ouest d'Antilia , et parallèlement à elle , une petite île
presque carrée, de douze lîeues de long sur dix de large, appelée du nom de Royllo; à soixante lieues au nord et dans le prolongement d'Antilia, une autre grande île allongée, ayant à son tour cinquante lieues du sud au nord et quinze lieues de l'est à l'ouest ; enfin , à l'extrémité septentrionale de celle-ci , une petite île semi-circulaire de douze lieues de base, terminant le groupe, et portant le nom de Tanmar .quant au nom de la troisième, il a été I objet d'élucubrations qui méritent une mention particulière, x On avait peu examiné les monuments cartographiaues du moyen âge, lorsque Formaleoni, savant "libraire de Venise, occupé d'une édition italienne de l'Histoire des voyages, consulta les cartes d'André Bianco, conservées à la bibliothèque de Saint-Marc, et sur lesquelles notre célèbre d'Ansse de Villoison avait éveillé l'intérêt de l'Europe : il les jugea si curieuses, qu'il en Gt le sujet d'une dissertation spéciale destinée à les faire connaître avec quelque détail. Les îles de l'océan Atlantique avaient principalement attiré l'attention, surtout Antilia, où l'on croyait trouver une révélation anticipée" de la découverte des Antilles d'Amérinue; quant au nom de l'autre grande île , on n'apercevait pas clairement ce qui était écrit , à ce qu'assure le célèbre abbé Andrés, qui examina aussi l'atlas de Bianco; mais Formaleoni lut ou crut lire De la man SatanaxiOy qu'il traduisit par : Me de la main de Satan.
« Cette dénomination ,» dit-il, « m'a fait alambiquer le cerveau en conjectures. Après les plus profondes recherches dans tous les auteurs de géo? graphie ancienne, du moyen âge, et moderne, je n'avais rien pu découvrir, sauf, dans les mémoires du vénitien Domenico Mauro Ne^ro, la mention d'une certaine île de Mana* qui pourrait bien être notre île Delaman; mais , dans tout son ouvrage , je n'ai pu trouver à cet égard de renseignements suffisants. J'ai feuilleté vainement Corvino, Girava, Anpianus, Lilio de Vicence, et autres écrivains des
sèdes inférieurs : partout j'ai trouvé m profond silence. Enfin , ce que ie e'ii pu découvrir dans les livres ne géographie , je crois l'avoir rencontré dans un ancien petit roman, intitulé :
Je Pèkrinage de trois jeunes gens, wr Christophe Arménien : il y est nit mention d'une certaine région de FIndcoù chaque jour on voyait sortir de la mer une grande main ouverte , qui, la nuit, saisissait les habitants, et les entraînait au fond de la mer.
• Llnde était alors, comme chacun sait, le pays des merveilles, et comprenait toutes les terres et les îles imaginaires ou mal connues : opinion si b.eo enracinée, que les Espagnols et les Français même donnent encore le nom d'Iudes occidentales aux îles Antilles. La main monstrueuse ne pouvait être certainement que celle d'un demoo , et d'un grand démon , puis-
Î utile paraissait d'une grandeur proiçieuse: voilà la preuve que c'était la main de Satan, le prince des ténèbres successeur de Pluton. Que le pays raolrtté par cette main diabolique fût île «continent, peu importait; il suffisait (ie »Toir que la chose était ainsi, et de croire à la vérité du fait. Or il paraît que Bianco y croyait, puisqu'il en fait expressément mention dans sa carte, et wmrae ilie de la main de Satan »
Voilà une explication ingénieuse 9ns doute, mais qui ressemble quelle peu à celle de la dent d'or ; rien n'est moins prouvé en effet que l'exactitude de Formaléoni dans le déchiffrement des mots qu'il a cru lire de woia» Satanaxio. En comparant la carte de Bianco avec celles où la même uKcription devrait se trouver, on tarehe en vain cette dénomination singulière qui a tant occupé l'esprit to savant vénitien ; sur les unes , le Wfli de nie manque tout à fait ; l'île «leméme a été effacée sur la carte de fcreto; mais sur celle de Beccaria, la N complète de toutes, on voit le nom unique de Satanagio (*) , qui est
(*) On i quelquefois lu fautivement Sa- Wbfp et Sararafio, comme on a lu Bô- ^v le nom de l'auteur, et Danmar on &*»■ poor Tanmar*
évidemment le même que Satanaxio
de la carte de Bianco ; et Ton est conduit à penser que le mot lu Delaman par Formaléoni, sur cette dernière carte, est un nom distinct appartenant à la petite île semi-circulaire voisine, et que Beccaria, ainsi que Pareto, appellent Tanmar. Ce ne serait donc plus la main de Satan, qui, d'un conte in»
dieu, aurait passé sur les monuments géographiques du quinzième siècle.
Mais, du moins, Satan ne s9y est-il pas impatronisé sous ces formes vénitienne et génoise de Satanaxio et Satanagio? Vraiment on pourrait être tenté de n'en rien croire si Ton réfléchit quecenom peut se lire aussi bien 5. Atanaxio ou S. Managio, ce qui transforme aussitôt le prince des ténèbres, l'abominable Sa tanas, en un saint du calendrier, le glorieux saint Athanase, dont la fête se célèbre le 2 mai, époque bien voisine du 13 avril et du 8 mai , qui ont valu à certaines autres lies de la même mer les noms de Saint- George et de Saint-Michel. Nous lais* sons à nos lecteurs la faculté d'opter pour celle des deux dénominations qui leur paraîtra le mieux fondée; mais nous ne saurions dissimuler que l'application du nom de Saint - Athanase nous paraît beaucoup plus conforme à l'esprit et aux habitudes des marins de ce temps, bien que l'enfer même ait pris rang dans leur nomenclature insulaire, comme nous l'exposerons tout à l'heure.
En résumé, les Met nouvellement trouvées d'Antilia, Royllo, S. Atanagio et Tanmar, disparurent succès* sivement des cartes (d'où Antilia s'effaça la dernière ) , sans aue l'histoire de leur existence ait été eclaircie pour nous ; c'est une énigme dont ie mot semble désormais perdu sans retour*
Mais ces îles n'étaient pas les seules auxquelles fût appliquée cette dénomination générale à'Ùes nouvellement trouvées; elle avait désigné, bien auparavant, des découvertes beaucoup moins problématiques, auxquelles nous allons consacrer un article séparé.
I/UH1VERS.
Lu découvertes antérieures aux explorations officielles.
Jusqu'ici, nous n'avons guère exposé que les notions vagues et incertaines recueillies par une science naissante , imparfaite, qui se paye d'indices hasardés et de légendes fantastiques; mais comme ces formes vaporeuses gai se jouent de notre œil aux lueurs indécises du crépuscule et s'effacent au grand jour, de même ces légendes et ces notions douteuses qui se jouent de notre intelligence à l'aurore des découvertes, disparaissent à mesure que la critique et l'exploration réelle répandent la lumière sur les régions inconnues où elles avaient leur do* raaine.
Mais aussi , avant la notoriété complète que le retentissement des grandes expéditions officielles attache pour le vulgaire à la découverte des terres et des îles qui s'encadrent dans un vaste réseau de reconnaissances et d'explorations, l'homme d'étude voit poindre cà et là, au milieu du champ immense des recherches futures, quelques jalons plantés par de hardis aventuriers, éclaireurs isolés et sans nom, qui ont frayé la voie aux découvreurs officiels pour lesquels sont réservées la corn* mune renommée et l'admiration de la postérité. Presque toujours, d'ailleurs, le droit de découverte et même celui de première occupation, fruit d'entreprises privées, a été considéré comme non avenu et complètement effacé par la prise de possession des gouvernements ; et nous n'avions pas besoin, pour constater cette vérité, d'en trouver un nouvel et récent exemple dans la déclaration de souveraineté de l'Angleterre sur la Nouvelle-Zélande , au mépris des droits des colons français qui s'y étaient antérieurement établis.
Pour ne nous point écarter de la spécialité de notre sujet, nous devons ici nous restreindre à l'histoire des navigations de découverte dans l'Océan occidental , aux abords de l'Afrique; aussi notre dessein actuel est-il uniquement de signaler les indications
certaines parvenues jusqu'à nous des découvertes accomplies en ces parages, avant que les grandes expéditions dirigées avec une si noble persévérance par l'immortel prince Henri le Navigateur se fussent engagées daus la même voie pour la suivre jusqu'aux rivages de l'Inde, et n'eussent plus laissé de place, dans l'histoire, aux tentatives plus obscures qui les avaient précédées (*).
(*) Les paçes qui suivent n'offrent point le résultat hâtif d'une étude superficielle : c'est le fruit , au contraire , d'un examen lent et consciencieux , d'une méditation approfondie et réitérée.
Elles ne sont point inspirées non plus
far un esprit de jalousie et de détraction à égard d un peuple dont nous aimons au contraire a proclamer la gloire impérissable, et dont nous savons respecter les susceptibilités nationales dans le présent , comme nons admirons ses prouesses dans le passé. Nous le déclarons hautement à l'avance, nous ne venons contester aucun des titres de la natiou portugaise à une renommée justement acquise dans la carrière des découvertes. Eh ! qui donc voudrait fermer les yeux au spectacle du merveilleux développemeut de cette puissance aux quinzième et seizième siècles? Qui fermera l'oreille aux chants du grand poète qui en écrivit la magnifique épopée? Loin de nons la pensée d'amoindrir ce patrimoine de gloire dont les fils des Lusiades ont si bien le droit d'être fiers, et qu'ifs conservent avec une pieuse ferveur digne de respect dans son principe, d'Indulgence dans ses écarts, et qui n'a jamais, cessé d'avoir toutes nos sympathies. Un noble prélat, distingué par son savoir, vénérable par son âge, éminent par la pourpre et la dignité patriarcale dont il est revêtu , pourra , sous l'empire de cet ardent patriotisme, trouver hardi, d'une légèreté inconsidérée, ou tranchant et magistral, l'humble exposé de nos convictions ; nous ne nous en offenserons point , et notre respect pour les convictions contraires auxquelles il obéit , n'en sera point altéré.
Les grandes explorations portugaises du quinzième siècle, dans l'océan Atlantique , eurent l'immense résultat d'ouvrir la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance , d'élever soudainement alors au premier nng des puissances européennes, une nation jusque-là sans importance, et d'assurer un
Nom m dirons rien des navigations dieppotMi qui devancèrent d'un siècle les reconnaissances portugaises au long des côtes d'Afrique; soutenues arec bonne foi, elles ont été admises comme tout à fait probables dans le sein même de l'académie de Lisbonne; «telles ne présentent en effet rien que de très-plausible; mais les documents contemporains qui en assuraient l'authenticité ont péri, et la critique moderne s'arme avec avantage de cette absence de preuves, et de la nouveauté relative des relations alléguées, pour contester la légitimité des récits qui montrent les Français établis en Gui* oee et jusqu'à la C6te d'or avant la fin
i renom aux princes qui avaient su «neewir et exécuter cette belle entreprise. Rien ne peut, à cet égard , amoindrir leur droit à l'admiration de la postérité.
Mais ce grand œuvre, qu'ils eurent la ^oùt (faeeomplir , lurent - ils les seuls , tacQt-tu «s premiers à le concevoir et à le laier? La prévention nationale peut le prendre, et inspirer de savants ouvrages four le soutenir : les témoignages historiques le démentent.
Ces témoignages , titres d'honneur pour Maires peuples, nous venons les présepter hns leur simplicité 9 les montrer dans leur «rouble et leur enchaînement, en les "tant parler eux-mêmes. Ils ont pu être çnorés on méconnus , morcelés , mutilés , «fetraiiement interprétés: nous ne croyons pu que leur autorité en ait souffert Ils sont top datrs, trop explicites, trop certains, F*» noir besoin d être commentés ou dé* ■«nidos: il suffit de les produire dans leur atcgrité, et c'est ce que nous avons fait
fa ae s'étonnera pas que nous ayons •uîé one lutte corps à corps avec des hom- *** bien au-dessus de nous par le rang et < mérite, aui déjà sont entrés dans la lice ">*** les champions de la thèse opposée ; 'I } aurait présomption à nous de mesurer ^forces personnelles contre d'aussi formidables jouteurs ; il n'y en a point à apporter parement et simplement la preuve «fouqtfni dénient.
Sors ae pouvons insérer ici les citations ^•elles et Ml annotations qiie comporte ftfc thèse; mais nous les joindrons inté- P*«U à une publication spéciale de oa
du quatorzième siècle : elle est dans son droit et elle en use ; nous aurions mauvaise grâce à te méconnaître.
Mais d'autres reconnaissances, plus difficiles à contester, précédèrent celles
3Ue fit exécuter le prince Henri , et ont il convient de rappeler avec quelque précision les dates successives ; c'est aux historiens portugais euxmêmes, aux historieus spéciaux de leurs explorations et de leurs nobles efforts, que nous emprunterons à cet égard les données nécessaires.
Le célèbre Jean de Barros nous apprend d'abord que c'est après la prise de Sebthah, en 1415,|que l'infant dom Henri, ayant obtenu des Arabes des renseignements sur l'intérieur du pays, résolut la conquête de la Guinée : « 11 commença de mettre à exé- « cution cette œuvre qu'il désirait si « fort, en envoyant chaque année deux « ou trois navires à la découverte des « côtes au delà du cap de Noun , « qui est à environ douze lieues plus «avant que le cap d'Aeuilon ; lequel « cap de Noun était le dernier ternie c des terres connues que les marins « espagnols eussent atteint dans leurs « navigations en ces parages. — Mais « les navires qui , cette fois et autres. « allèrent et revinrent, ne découvrirent « que jusqu'au cap Boyador, qui est en «avant du cap de Noun environ « soixante lieues; et tous s'arrêtaient « là, sans que personne osât se ris- « quer à le doubler. »
Deux jeunes chevaliers , Jean Gonçalvez Zarco et Tristan Vaz Teixeyra, eurent le courage de tenter les nre-* miers cette entreprise jugée si périlleuse ; mais, avant qu'ils fussent arrivés à la côte africaine (c'est encore à Barros que nous devons ce récit), ils furent assaillis par la tempête et les vents contraires avec une telle vivacité , que leur petit navire , perdu au sein (Tune mer agitée, était emporté au caprice des flots , sans qu'on pflf reconnaître, tant on avait l'esprit troublé par la frayeur, en quel parage on se trouvait; car les mariniers [portugais] de ee temps n'étaient point accoutumés à voguer ainsi en pleine mer,
L'UKIVERS.
toute leur science nautique se bornant à un cabotage toujours en vue de terre. Mais enfin la tempête s'apaisa , et ils eurent la bonne fortune d'apercevoir une lie, où ils vinrent atterrir, et qu'ils appelèrent Porto Santo; il leur sembla qu'en leur offrant une terre en ces lieux inespérés, Dieu la leur accordait non-seulement pour leur salut, mais aussi pour le bien et le profit de leur pays , tant son aspect et sa position leur parurent favorables, outre l'avantage qu'elle avait de n'être point peuplée de sauvages comme Tétaient alors les Canaries, dont ils avaient déjà connaissance. Ils vinrent rendre compte de leur découverte au prince Henri, oui les renvoya pour coloniser cette Ile nouvelle. Au bout de deux ans, ils poussèrent une exploration vers le nord -ouest, où ils apercevaient une tache noire à l'horizon :
c'était une autre île, dont ils prirent possession, et à laquelle, dit Barros, ils donnèrent le nom portugais de Madeira, ou bois de haute futaie, à cause des forêts épaisses dont elle était couverte.
Cependant l'infant ne perdait point de vue le passage tant désiré du cap Boyador ; et , pendant douze années consécutives , il envova à grands frais des navires de ce coté, sans que jamais il s'en trouvât aucun qui osât tenter de doubler le cap. Le chroniqueur officiel de la conquête de Guinée T Gomes Eannes de Zurara , nous donne, sur les efforts opiniâtres du prince, des détails précieux, dont nous ne pouvons que résumer ici les traits principaux. « Enfin, après douze ans, «dit Zurara, l'infant arma un navire « dont il donna le commandement à « Gii Eannes , son écuyer ; mais ce- « lui-ci , frappé de la même crainte « que ses devanciers , n'arriva qu'aux « lies de Canarie, d'où il ramena quel- « ques captifs. C'était en l'aunée 1433 «de Jésus-Christ. L'année suivante, « l'infant arma de nouveau le même « navire, et faisant appeler Gil Eannes, « il lui donna pour mission spéciale « de doubler le cap, tenant pour suffi- «tant ce résultat seul du voyage.
« Aussi Gil Eannes prit-il la résolu- « tion de ne plus reparaître devant son « prince sans avoir accompli sa tâche; « et il tint parole, car cette fois, bra- « vant tout danger, il passa le cap : « l'action était , au fond, peu de chose « en soi, mais elle fut réputée grande, « tant il fallait de hardiesse pour sur- « monter les frayeurs invétérées qui « en avaient jusqu'alors empêché l'ac- « complissement.
« Gil Eannes fut , à son retour, gra- « cieusement accueilli , noblement et « richement récompensé. L'infant fit « alors armer un second bâtiment , « dans lequel il envoya Alphonse Gon- «çalvez Baldaya, son échanson, en « même temps qu'il renvoyait Gil « Eannes avec son navire, pour aller « de nouveau à la découverte; ce qu'ils « exécutèrent en dépassant cette fois « le cap de cinquante lieues. »
L'infant chargea encore Alphonse Gonçalvez Baldaya d'une nouvelle expédition : « le même bâtiment fut pré- « paré ; et , dans ce voyage , on alla «soixante et dix lieues au delà du « point où l'on s'était arrêté la précé- « dente fois, c'est-à-dire, jusqu'à cent « vingt lieues du cap, où l'on trouva « une embouchure comme celle d'un «grand fleuve, s'enfonçant de huit « lieues dans les terres. — Poursuivant « sa route jusqu'à cinquante lieues « plus loin encore, Alphonse Gonçal- « vez arriva à une pointe formée par « un rocher qui , de loin , ressemblait «à une galère, ce qui a fait appeler « désormais ce lieu le port de la Ga- « 1ère (o puerto da Galè)\ ce fut en « l'année 1436 de Jésus-Christ. »
Cette embouchure de fleuve n'est autre que le Rio do Ouro, ainsi nommé en divers endroits par Zurara, qui ne dit cependant nulle part comment ce nom a été donné. Mais Jean de Barros assure que cet estuaire fut ainsi appelé à cause du premier or en poudre que les Portugais y reçurent pour la rançon des prisonniers maures qu'ils ramenèrent en cet endroit dans la campagne de 1442.
Ainsi rnistoire des navigations entreprises au long des côtes d'Afrique
sous le patronage de l'illustre promoteur des grandes découvertes du quinx raie siècle, montre que le cap Noun ne fut doublé par les Lusiades qu'à une date postérieure à la prise de Sebthahen 1415; qu'ils ne dé passèrent le cap Boyador qu'en 1434, et atteignirent seulement en 1436 l'estuaire auquel le nom de Mo do Ouro n'aurait même été donné par eux qu'en U4Î.
Mais il ne faut point oublier que d'autres nations avaient précédé les Portugais dans le développement de iears entreprises maritimes; et sans parler des navigations dieppoises dont les preuves ont péri, notre orgueil national peut encore revendiquer ici, pour les Normands, cette priorité que prétend disputer à tous 1 orgueil national d'un autre peuple : c'est une glorieuse émulation, une noble susceptibilité, que nous devons respecter dans nos rivaux comme nous voulons qu'ils la respectent en nous.
Oui, les Français avaient doublé le cap Noun et le cap Bovador , et connaissaient le fleuve de POr bien avant pe le prince Henri lançât les navigateurs portugais, tout novices encore alors, sur h même route : la chroni-
Si contemporaine de la Conquête des naries, par le baron normand Jean de Béthencourt , en l'année 1402, ne permet, à cet égard, aucun doute.
Et d'abord on voit l'expédition française, après avoir touché à Cadiz, reprendre la haute mer pour venir en droiture aux Canaries, et arriver à Lanoloteau mois de juillet 1402; après quoi Bétbencourt fit un voyage en Espagne pour y rendre hommage au roi deCastitle; et les chapelains qui ont ftrit son histoire assurent que « Mon- *ûur de Béthencourt, qui toutes les 1 Iles Canarianes a veu et visité ( et « aussi a tait messfre Gadiffer de la "Salle, bon chevalier et sage; et aussi «ont- ils toute la costière des Mores < et du destroit de Maroch en venant «derers les Iles), dit ainsi : que si • «néons nobles princes du royaume 1 «e France on d'ailleurs vouloient entreprendre aucune grand'conqueste
« par deçà , qui seroit une chose bien « faisable et raisonnable , ils le pour- « rotent faire à peu de frais, car Por- « tugal et Espagne et Aragon les four-
• niroient pour leur argent de toutes « vitailles et de navires plus que nul « autre pays , et aussi de pilotes qui « savent les ports et les contrées. »
Voilà bien pour la côte mauresque, où les Portugais, les Espagnols et les Catalans avaient l'habitude de caboter, c'est-à-dire, jusqu'au cap de Noun, ou au moins jusqu'au cap de Cantin. ( Voyons plus loin.
« Or est l'intention de Monsieur de « Béthencourt de visiter la contrée de « la terre-ferme, du cap de Cantin qui « est mi-voye d'ici et <r Espagne, jus- « ques au cap de Bugeder, qui fait la « pointe de la terre-terme au droit de « nous , et s'estend de l'autre bande « jusqnes au fleuve de l'Or, pour voir « s'il pourra trouver aucun bon port « et lieu qui se peust fortifier et estre « tenable quand temps et lieu sera , « pour avoir l'entrée du pays et pour ■ le mettre en treu s'il chet à poinct. » Ici , on le voit , il n'y a plus de pilotes portugais, espagnols ou catalans; il faut que nos Français aillent euxmêmes explorer la côte pour savoir s'il y a quelque port convenable. —
* Et mesmement, dit plus loin la Chro- « nique, se partit, la saison avant, « Monsieur de Béthencourt, et vint par « deçà un basteau avec quinze compa* « gnons dedans, d'une des fies nom- « mée Erbanie, et s'en alla au cap de « Bugeder, qui siet au royaume de la « Guinoye , à douze lieues près de « nous ; et là prindrent des gens du « pays , et s'en retournèrent à la « grand' Canare. »
Dans un autre endroit : « L'en ne « compte du cap de Bugeder jusques « au fleuve de l'Or que cent cinquante « lieues françoises, et ainsi l'a inons- « tré la carte ; ce n'est singlure que « pour trois jours pour naves et pour « barges; car gallées qui vont terre à « terre prengnent plus long chemin ; « et quant pour y aller d'icy, nous n'en « tenons pas grand compte. »
Plus tard, au retour d'un voyage en
18* livraison. (Iles db l'Afbtqub )
L'UNIVERS
France, Béthencourt voulut faire une descente à la grande Canarie, et if partit de Fortaventure avec trois galères le 0 octobre 1405. «Fortune vintdes- « stts la mer, que lès barges furent dé- « parfis, et vindrent tous trois près « des terres sa m t mes , bien près du «port de; Bugeder(*), et là descendit * Monsieur de Béthencourt et ses gens* « et titrent bien huict jours darts le « pays, etprindrent hommes et femmes « du Ils emmenèrent avec eux, et plus « de trois mille chameaux ; mais ils ne «les péurent recueillir au navire, et «en tuèrent et Jarrèrent, et puis « afen retournèrent à I* grand' Canatfe « tomme Monsieur de Béthencourt ft- « volt ordonna. *►.— Cette expédition est rappelée dans le récit de l'audience que le pape Innocent VII donna quelques mois après à'Bétheneourt, qui venait loi demander un évéque pour les Canaries : « Ainsi que j'entens le « pays de terre-ferme n'est pas loing « (Tylà ; le pays de Guynée et Je pays « de Barbarie ne sont pas à plus de é douze lieues; encore me rescript le «roy d*Espaigne que vous arez esté ttiè'dans ledit pays de Guynée bien «* dix lieues « et que vous avec tué et « amené des Sàrraztas d'icetay pays. »
' Ainsi, vingt-neuf ans déjà avant l'en* treprise tant vantée de Gil Eannes f Abus voyons les Français faire une gflâzyah de huit jours sur les terres africaines, au sud du cap de feugeder:
due valent, auprès de ce seul fait simplement éftontié , le bruit; rétablissant et le pompeux éclat d'une aveugle renommée?
-" OpeàdàW,«pH& avofr démontré la priorité des Français sur lès Portu* gëis dahs febrs hatigâtions«u delà du Cap ffoun et du cep Boyadof, nous ft'avbns pas la prétention denier que iPfatres découvreurs n'eusctent pué- Wdé les Hottes en oes parages ; nous favoris loyalement déclarer, au eontrdrre, qui* sTil n'existe point d'histoire certaine et suivie des explorations an* térfrures, les résultats du moins en sont déjà consignés d'une manière ir-
{*) Ce port est au Mid du cap.
récusable sur les cartes du quatorzième sièele , où l'on voit un traoé parfaitement exact et détaillé de la cote africaine jusqu'au cap Boyador, avec une indication plus vague du littoral ultérieur jusqu'au fleuve de l'Or; la fameuse carte catalane de 1376 est un précieux monument de ces notions anciennes que l'histoire écrite n'a point constatées ; et elle nous offre la mentiond'un voyage au fleure de l'Or, entrepôts, dès l'année 1846, par le mayorquin Jacqtips Ferrer (*); ce voyage n'était sans doute pas le premier : car on ne fait point un. armement à destination fixe, quand on ne connaît pas, approximativement au moins ^ le but que l'on doit atteindre. Ce voyage, en effet, n'était point une nouveauté pour des gens habitués aux eétes d'Afrique; la chronique des chapelains de Béthencourt raconte les pérégrinations d'un frère mendiant espagnol qui, par deux fois, visita ces parages, et la seconde « trouva Mores «qui armoient une galère pour aller
* au fleuve de 10r, et se loua avec « eux, et entrèrent en mer, et tindreni « le chemin au cap de Noun et au cap
• de Saubrun (**) , et puis au cap de « Bugeder , et toute la costière devers « mldy jusque* au fleuve de l'Or. •
Les Maures^ au surplus, c'esfrè-dire les Arabes de Mauritanie, étaient accidentellement allés déjà beaucoup plus au sud, jusque dans fegoife d'Argùm, qu'ils appelaient le golfe Vert, ainsi que le géographe Ebn-Sa'yd le raconte du voyageur Ebn-Fathymah.
, (*) La légende de la carte de 1375 est ainsi conçue :
« Partich Tuxer d*En lac Ferer, fer anâr « al riu de l'or, al gorn de san Lorens qui ti « a X de agost , e fo en l'any m. bec. xlvj. *
. Un manuscrit jflua récent , qui appartenait autrefois anx archives secrètes de Gènes, répète cette mention , en ajoutant que Ton n'avait pins eu, depuis, aucune nouTeUel du bâtiment.
f**) C*est-à«dire le cap de Sabro , Sainum* . Sabi&rty Smbbie, ou Sabjt be qui stgipfitj le eap de Sabloit ou de Sable, don! les Anglais ont fait le cap Juby, devenu mèane * sur quelques cartes françaises, le cap Djoubl.
Une expédition génoise avait dès longtemps précédé celle de Ferrer; Foglietta, Giustiniano, dans leurs histoires de Gènes , Usodimare dans un manuscrit conservé aux archives royales de sa patrie, l'ont racontée avec des détails divers, mais concordants, qui se complètent les uns les autres ; et une mention expresse en est faite aussi par le savant docteur Pierre tfAbano; celui-ci, mort en 1315 ou 1316, disait ce voyage exécuté près de trente ans avant l'époque où il écritait; et Usodimare, dans une lettre datée du 12 décembre 1466, le rapportait à cent soixante et dix ans en arrière de son propre voyage. Cette double indication nous reporte à l'année 1284, tandis que Giustiniano, et Fosiietta après lui, énoncent Tannée 1291, et que, sur deux manuscrits où se trouve consigné le récit d'Usodimare, l'un porte 1261, et l'autre 1290; foilà an desaccord apparent qui n'a rien de grave, et qui dépend uniquement de la manière de lire le dernier caractère d'une date énoncée en chiffres romains: nous lirons, nous,