SAINT-MICHEL
L'ile de Saint-Michel s'étend à peu près de l'est-sud-est à J'ouest-nordouest , sur une longueur de quarantecinq milles , et une largeur qui varie de six à douze milles. Bien qu'elle pût nourrir un million d'habitants, on n'y compte actuellement qu'environ 110,000 âmes : mais elle n'en avait que
80,000 en 1810, et guère plus de 60,000 en 1790; le progrès est donc très-remarquable.
Vue de la mer, elle offre un aspect âpre et montagneux ; en approchant , on aperçoit d'innombrables ravines , longues et profondes , dont la-largeur varie de quelques pieds à quelques toises. Presque partout , la terre s'élève soudainement du fond de la mer , et souvent elle présente un mur de rochers perpendiculaires de 35 à 40 mètres d élévation.
Une série de hauteurs montagneuses traverse 111e d'une extrémité à Fautre ; ce n'est point une chaîne continue, et un petit nombre seulement de ces montagnes sont liées entre elles à leur base. Beaucoup sont tronquées, et offrent à leur sommet des dépressions plus ou moins vastes, dont quelques-unes ont plusieurs milles de circuit, et renferment des lacs assez considérables ; ce sont évidemment des cratères de volcans éteints ; mais leur dimension est telle , qu'on peut les regarder comme de véritables vallées circulaires. Les autres vallées sont généralement dirigées perpendiculairement à la ligne des montagnes et à la côte où elles vienuent aboutir, servant de lit à des ruisseaux et desnorrents peu étendus, dont les plus grands, tels que ceux de Ribeira Grande et de Ribeira Quente, n'ont eux-mêmes qu'une bien mince importance.
Outre ses cratères éteints, l'Ile de Saint-Michel conserve des traces multipliées des éruptions dont elle a été le théâtre ; peut-être n'est-elle même, en entier, que le produit de volcans sous-marins. Beaucoup de grottes et de cavernes existent dans le flanc des montagnes, sur plusieurs points de l'Ile; on en cite une très- remarquable à quatre milles de iPonta-Delgada. Il n'est pas probable cependant que toutes soient dues exclusivement à l'action des volcans, et l'on peut juger, par la disposition des couches qui se laisse apercevoir sur divers points de la côte , et par la nature des matériaux qui les composent, que d'autres causes ont aussi contribue à la forma-
non de ces vastes cavités; on remarque en effets te long du rivage, des couches comparativement minces de laves , alternant avec d'énormes lits de pierres ponces, de tufs, ou de cendres, qui ont jusqu'à quarante et cinquante pieds d'épaisseur. Le tassement des substances friables et Faction des eaux opèrent dès lors aisément, sous ia lave solide , des déblaiements énormes, qui constituent quelquesunes au moins des cavernes de Saint- Michel.
Le rempart escarpé que présente la cote sur presque toute la périphérie de nie, offre une grande facilite pour reconnaître la superposition relative des roches et des terrains qui entrent dans la structure géologique du sol.
L'assise inférieure est une lave compacte , sur laquelle reposent des couches alternatives de tuf volcanique, de scories, et de laves, tantôt poreuses, tantôt plus serrées, de moins en moins riches en cristaux d'oiivine, de hornblende et de leucite. .
Toute nie peut se partager, dans sa longueur , en quatre régions successives , distinctes d'aspect et de caractère ; Tune à Test, la plus élevée, la plus homogène dans sa constitution, exempte de traces de paroxysmes volcaniques postérieurs à sa première formation ; deux autres , d une hauteur on peu moindre , où se montrent au contraire de nombreux indices de bouleversements et de convulsions peu anciennes, des cratères remplis par des lacs , des coulées de lave , des amas de scories , des sources minérales; et enfin, entre ces deux dernières, une quatrième région plus basse , où des monticules coniques épars remplacent la chaîne centrale des montagnes proprement dites.
Dans cette partie basse et étroite de Saint-Michel , le point le plus remarquable est le Pico do Fogo ou pic du Feu , ainsi nommé de l'apparence des roches qui le composent. Il n'a pas deux cents mètres de haut, et présente un cône très-régulier; sa base est formée de scories spongieuses d'un ronge foncé, entremêlées de masses de
lave basaltique compacte, à grains Uns. Sur le flanc oriental est une grande ouverture, aujourd'hui remplie de scories et de débris de laves, mais qui, par sa Cgure irrégulière, les déchirures et les fissures qui de là s'étendent sur une portion considérable de la montagne , et par ses bords calcinés et en partie vitrifiés, montre qu'elle a jadis donné issue à un torrent de lave, aujourd'hui dure et compacte , qui se reconnaît jusqu'à une certaine distance.
La montée de ce cane est fatigante, à cause du peu d'adhérence du sol, et de la roideur des pentes. Les flancs sont couverts de bruyère commune; le sommet est composé de petits fragments de pierre ponce entremêlés de cendres, et presque entièrement dénué de végétation.
De ce point, on peut suivre de l'œil la trace de quelques coulées de lave qui se sont dirigées et réunies vers le nord : on les reconnaît à des espaces noirs et entièrement nus, qui font avec les terrains cultivés un contraste frappant. La lave est cependant cachée en maint endroit par des bruyères et d'autres arbustes , et quelquefois aussi par des champs de blé, là où une décomposition plus rapide a créé une couche de terre végétale d'une certaine épaisseur.
Près du Pico do Fogo , il y en a un autre qui lui ressemble pour la forme et l'aspect général, sauf le sommet tronqué , et creusé en bassin comme un cratère de volcan. Plusieurs mon* ticules du voisinage ont également une cavité à leur sommet, ou bien leurs flancs présentent des traces d'éruptions latérales. Les bords de quelquesuns de ces cratères sont déchirés irrégulièrement ; d'autres au contraire sont entiers et presque circulaires, souvent tapissés de bruyères et d'arbustes. La plupart, offrant la figure d'un cône renversé ou d'un entonnoir , se terminent parfois , dans le fond , par une surface plate , plus ou moins étendue. La profondeur varie de trois à quinze et même à trente mètres*
L'UNIVERS
Dans ki région de l'Ouest, continue à eeite-ci , la chaîne montagneuse se relevant d'une manière assez marquée, s'élargit en un plateau qui atteint , à son extrémité, une hauteur de plus de six cents mètres au-dessus du niveau de l'Océan ; mais là , une vaste dépression , ou plutôt un énorme effondrement, dessine un immense cratère dent ie bord supérieur n'a pas moins de quinze milles de tour ; le fond a neuf milles de circuit.
On sV rend par un chemin traeé sur le flanc méridional de la montagne , et praticable pour les bétes de somme. Du point où la route traverse le sommet, on a une vue d'ensemble de l'énorme cratère , dont l'ouverture parait bien plus considérable que lorsqu'on le regarde d'en bas. Les parois en sont revêtues de très-belles fougères, et s'abaissent par un angle de quarante-cinq degrés jusqu'à ia plaine du fond , que Ton nomme Valle dos sette Cidades, ou Vallée des Sept Cités, et dont une partie est occupée par deux lacs , l'un appelé Lagoa Grande , ou Grand Lac , et l'autre Lagoa A%ul , ou lae Bleu. Le reste est assez bien cultivé \ c'est un sol de lave et de pierre ponce recouvert d'un humus fertile.
Quelques misérables chaumières composent ie hameau, que l'on a qualifié du nom pompeux des Sept Cités, souvenir sans douta des traditions de l'ancienne Antilia , et indice peut-être d'une explication plausible des récits relatifs a cette île fantastique. Les ravins et les précipices sont nombreux à l'intérieur du cratère , et quelquesuns sont coupés de cascades pi tt ores-
Une route étroite et raboteuse, partant du village des Sept Cités, gravit les pentes septentrionales pour sortir de la vallée. Quand on est parvenu an faîte , où culmine le pic de M afra , haut d'un millier de mètres , on jouit d'une vue étendue et pittoresque; d'un côté , le flanc des montagnes inelkié doucement vers la surface tranquille des deux lacs; de l'autre, des versants escarpés au pied desquels fleurissent des bosquets d'orangers
et de myrtes ; plus loin; des champs, des cabanes, des montagnes et des collines s'éténdant à perte de vue à lest, tantôt parées de belles fougères verdoyantes , tantôt sillonnées de profondes ravines aboutissant à de sombres vallées. Au delà , pour bordure , l'immensité de l'Océan, sur lequel l'œil s'égare jusqu'à ce qu'il rencontre les contours vagues de Tercère au nord-ouest, ou de Sainte-Marie au sud-est.
Une autre dépression, occupée par la Lagoa do Conde, se fait remarquer vers le centre du même plateau , au nord-est du village de Feiteiras; et dans le voisinage de celui-ci existent des sourees thermales, dont on ne tire aucun parti.
Contiguë vers l'est à la région des monticules coniques , et symétriquement placée à l'opposite de celle que nous venons de décrire , s'élève une entre région de grand s cratères éteints, de lacs, et d'eaux thermales ; la Lagoa do Fogo, formée en 1563 à la place du monte Volcaô , remplit le fond d'une vaste caldeira dont les bords atteignent une hauteur absolue de mille mètres ; plus loin dans Test, en tirant un peu au sud , se voit au milieu d'un beau plateau , la Ijagoa do Congro* peu considérable , et à l'est de celle-ci ta grande Lagoa dus Fumas , ainsi appelée des fumas ou grottes répandues dans les alentours , et qui donnent aussi leur nom au plateau , à la vallée voisine , au village qui domine la vallée, et aux sources thermales qui font la renommée de tout ce canton.
La vallée a la forme d'un bassin presque circulaire, d'environ dix milles de circonférence, entouré de montagnes arides , qui ne laissent d'autre entrée qu'un étroit défilé au nord -est, par lequel s'échappe la RibHra Quentc, ou rivière ebaude.
Les sources thermales sont à environ un mille au nord du village. Elles consistent principalement en trois grands bassins situés à quelques mètres de distance l'un de l'autre. Le plus considérable a environ vingt pieds de
dfemètre ; au centre surgit une épaisse colonne d'eau bouillante , qui s'élève à deux ou trois pieds au-dessus de la surface du bassin ; et il se répand à Pentour un nuage de vapeur sulfureuse dont on ne peut endurer la chaleur brûlante quand on se trouve sous le vent ; on observe toutefois que le bétail se place quelquefois sous son influence pour détruire la vermine qui le tourmente ou pour se débarrasser de quelque affection cutanée.
La température de cette source atteint 104° du thermomètre centigrade, qui, dans les environs , ne descend point au-dessous de 20°. Il se dépose à plusieurs mètres à la ronde un sédiment siliceux très-fin , qui revêt les brins d'herbe , les bruyères, les roseaux qui croissent dans ce rayon , d'une croûte pierreuse dont l'épaisseur et la dureté augmentent graduellement d'une manière remarquable.
Le bassin voisin n'a point la même étendue ni une température aussi élevée; mais sous les autres rapports, il présente à peu près les mêmes caractères; le sol cfalentour est couvert de cristaux qu'y déposent les vapeurs flottantes ; et Ton découvre souvent dans les fissures des dépôts considérables de soufre cristallisé. La terre environnante conserve jusqu'à une profondeur considérable la même température que l'eau.
A environ dix mètres du premier bassin , dans une excavation que les sens du pays considèrent presque éorome un soupirail de Tenter, se trouve le troisième bassin , auquel est attaché le nom de Pedro Botelho; l'eau y bouillonne avec violence au milieu de bruits effrayants ; il en sort une immense quantité de boue savonneuse, dont les propriétés curatives dans les maladies cutanées et les ulcères, sont ungutièrement efficaces. Mats le phénomène le plus curieux que présente cette source * et qui Ta rendue célèbre, c'est que si l'on fait du bruit à rentrée lie la grotte , l'eau s'élance de ia source à une distance proportion»
née à fa violence <fu bruit , et il a été constaté que cela allait' quelquefois
jusau'à dix frfetis. « J'avoue, dK le ea- « pitaine Boid , que j'étais un peu in- « crédule quand on me le raconta pour « la première fois, et que je regardais « cela comme un conte ; aussi mon « étonnement fut-il grand lorsque les « cris réunis de notre troupe vinrent «me démontrer la vérité du fait; et «mon guide m'assura même qu'en « certaines occasions , il avait vu ce « mouvement de furie de l'eau accom- « pagné de feu et de fumée. Je livre « l'explication de ce phénpmène à la « sagacité des physiciens, i»
A une petite distance de ce lieu , vers l'ouest , se trouvent un nombre considérable d'autres sources d'un moindre volume , qui offrent aussi des propriétés caractéristiques très-remarquables ; quelques-unes sont froides :
rune d'elles, fortement imprégnée d'oxygène , est extrêmement agréable au palais et possède des propriétés digestives puissantes : elle donne presque immédiatement de l'appétit; une autre a une saveur acide qui n'est point désagréable ; une troisième offre un goût salin très-marqué. Tout près de là sont des sources ferrugineuses chaudes qui ont fait les cures les plus merveilleuses, de même qu'une source froide de vertus analogues , située dans un autre endroit. Un pauvre homme dont la jambe était couverte d'ulcères , et qui n'avait pas grande confiance dans la science des médecins de l'île , eut recours à cette dernière source ; l'usage de l'eau et l'application des boues deux fois par jour sur ia partie malade , le guérirent complètement en moins de quinze iours. Quelques-unes de ces eaux, chaudes ou froides, sont conduites jusqu'à une suite de bains construits pour la commodité des malades, mais tenus avec une telle négligence, qu'il faut à une personne habituée au confort de la civilisation européenne , une certaine dose de philosophie pour se décider à faire usage de baignoires d'un aussi dégoûtant aspect, véritables auges à pourceaux , moins propres encore que celles de nos bassescours.
Ribeira-Grande , dans la même ré-
L'UNIVERS
don, a aussi de précieuses sources thermales , renommées pour leur efficacité presque miraculeuse, un peu plus fréquentées que celles des Fumas, mais tenues à peu près de la même manière.
Quant à la région située à l'extrémité orientale de l'Ile , elle s'élève audessus de la précédente, comme celleci et celle de l'ouest s'élèvent au-dessus de celle des monticules qui les sépare. Toute cette masse est dominée par quelques cimes, dont la plus haute est le Pico da Fara, qui atteint environ douze cents mètres d'altitude.
Sauf cette dernière région géologique, la moindre en étendue, l'île de Saint-Michel offre partout des traces de l'action peu ancienne des feux souterrains, et Vhistoire même a constaté, depuis la date de la prise de possession portugaise en 1445, le souvenir de plusieurs éruptions désastreuses , qui avaient paru au bon père Fructuoso mériter à Saint-Michel Pépithète caractéristique de fatale, que lui a conservée le père Cordeyro , fidèle abréviateur de son devancier.
On sait en effet que dans l'intervalle du premier au second voyage de Goncalo Velbo Cabrai , un tremblement de terre avait fait crouler, dans la partie ouest de l'île, les montagnes dont la vallée des Sette Cidades occupe aujourd'hui la place. On sait que du 22 au 25 octobre 1522, un événement semblable abfma Villafranca sous les ruines de deux montagnes arrachées de leur base. On sait que le 25 juin 1563, au milieu de convulsions dont Ribeira - Grande eut surtout à souffrir , la cime du mont Volcao s'abîma dans un cratère, maintenant rempli par le lac do Fogo. Le 2 septembre 1630, on vit s'opérer un phénomène tout contraire; une violente explosion fut suivie de la formation d'un pic au milieu de ce qu'on appelle a lagoa S€ccay le lac desséché. Le 19 octobre 1652, après de violentes secousses qui avaient commencé dès le 10 du même mois, une éruption se déclara au pic de Joâo Ramos , au nord-est du village de Rosto de Çào, La dernière
éruption du Pico do Fogo est encore plus récente.
Indépendamment de ces convulsions volcaniques dont l'intérieur de l'île a été le théâtre, des éruptions sousmarines ont eu lieu , de mémoire d'homme , à peu de distance de ses rivages. On en cite une, notamment , à la date du 3 juillet 1638, à une lieue en mer eh face du pic des Camarinhasy au sud-ouest ; après l'événement on reconnut qu'un haut-fond s'était formé là où naguère la sonde accusait une profondeur de quarante brasses. Un phénomène semblable se renouvela , mais avec plus de violence et de durée, à la fin de 1810 et au commencement de 1811, vers le même point , en face du village de Ginetes : nous donnerons ici le récit d'un témoin oculaire.
« Dès juillet et août 1810, de violents tremblements de terre se firent sentir dans toute l'île ; les secousses continuèrent, mais légèrement, jusqu'en janvier 1811 ; le 28 et le 30, elles furent plus fortes. Le 31, un épouvantable tremblement de terre ébranla la ville de Ponta-Delgada , et le V février une forte odeur de soufre , des nuages de cendres portés par le vent d'ouest, et des monceaux de lave lancés en l'air jusqu'à deux mille pieds de hauteur, ne laissèrent plus de doute sur l'éruption d'un volcan à deux milles de la côte. On voyait sortir de la mer une colonne surmontée de fumée, et d'où s'élançaient des matières enflammées. L'éruption cessa au bout de huit jours, ayant produit uu écueil sur lequel la mer venait se briser.
« Le 13 juin suivant, une vive odeur de soufre , et des secousses fortes et répétées annoncèrent que l'éruption avait recommencé ; elle eut lieu deux milles plus loin que la première. Le vent éloignant la fumée, on put jouir de ce spectacle en se tenant sur les hauteurs de la côte, dont le sol éprouvait une sorte de trépidation plus ou moins prononcée, suivant que l'éruption était plus ou moins violente ; un rocher même se détacha et roula dans la mer. On vit alors le
volcan dans tonte sa grandeur, lançant do milieu des flots des matières enflammées, à des intervalles assez réguliers.
> Le 17, une masse immense de fumée blanche reposait sur la surface de Peau ; tout à coup il en jaillit successivement des colonnes de cendres d'un noir foncé , mêlées de pierres , qui s'élevaient perpendiculairement à
Eres de huit cents pieds au-dessus de \ mer ; puis retombant à travers la fumée blanche où elles se plongeaient, elles dessinaient, en lignes sombres , comme les branches pendantes d'un saule-pleureur. Ces explosions étaient accompagnées d'éclairs d'une vivacité éblouissante, et d'un bruit semblable a celui d'un feu d'artillerie et de mousgueterie bien nourri. Les nuages de fumée, chassés par le vent, aspiraient de la surface de la mer une multitude de trombes qui ajoutaient à la grandeur et à la magnificence de cet étonnant spectacle. On distingua enfin une petite île de trois cents mètres de tour et d'environ cent mètres d'élévation au-dessus de Peau, présentant au nordest une forme conique, et à l'extrémité opposée un cratère profond, où la marée se précipitait, et dont, pendant quelques jours , sortirent encore des flammes accompagnées d'explosions.
Le ressac fut d'abord trop violent pour permettre d'en approcher. Enfin le 4 juillet , le capitaine Tilliard, commandant la frégate anglaise la SabrU «a, y aborda ; la chaleur du sol et le peu de consistance des cendres sur lesquelles il fallait marcher, l'empêchèrent de pénétrer bien avant ; toutefois il prit officiellement possession de l'Ile et y arbora le pavillon de la Grande-Bretagne. Près de 111e nouvelle, la mer avait dix mètres de profondeur, et, à une demi-encablure, elle en avait près de quarante. Cet Ilot, battu par les vagues , disparut graduellement sous leur effort , et il est resté seulement à sa place un banc que la violente agitation des flots n'a pas permis d'examiner avec la sonde.
Vers la fin de janvier 1812, l'on observa de la fumée qui sortait encore
de la mer à l'endroit même où ce phénomène s'était montré. »
En 1638, un volcan sous-marin qui fit éruption entre Saint-Michel et Tercère , produisit pareillement une île qui disparut ensuite; presque à la même place, de 1719 à 1721, s'éleva une nouvelle île qui , s'abaissant ensuite graduellement, disparut enfin le 17 novembre 1723 : on trouva quatrevingts brasses de fond au lieu même qu'elle avait occupé.
Au point de vue de l'administration, Saint-Michel est partagé en quatre districts, savoir: celui de Ponta-Del-
Sada, qui s'étend sur un tiers de l'Ile, ont il forme la partie occidentale ; celui de Ribeira Grande au nord , et celui de Villa-Franca au sud , qui occupent ensemble les deux tiers de la partie restante ; et enfin celui de Nordeste , qui forme la partie orientale.
La ville de Ponta-Deleada est à la fois la capitale de l'Ile Saint-Michel et celle de tout l'arrondissement de l'Est, qui comprend en même temps, comme on sait, 111e de Sainte-Marie; c'est donc la résidence du gouverneur militaire, du corrégidor entre les mains duquel sont réunis le pouvoir judiciaire et l'autorité administrative, du meirinho ou procureur royal , et de tous les autres officiers d'epée ou de
SI urne attachés à la direction centrale es affaires de l'arrondissement, en même temps que des autorités particulières du district. Un consul général d'Angleterre s'y trouve aussi établi.
C'est la plus importante et la plus florissante cité des Açores. Elle est située sur la cdte méridionale de l'île, entre la Ponta-Delgada , près de laquelle elle est bâtie et qui lui donne son nom, et la Ponta-Galé à l'est, par 37° 40' de latitude nord, et 23° 16' de longitude occidentale comptée du méridien de Paris, à 212 lieues marines des côtes du Portugal. Elle est défendue à l'ouest , du côté de la mer , par le château fort de San-Braz , qui
{>eut avoir 90 pièces en batterie , et à 'est, mais à trois milles de distance, par les deux forts de SanPedro et de Rosto de CSo.
i/vmv£fts.
9 La blancheur des maisons, la sy* métrie avec laquelle elles sont disposées en amphithéâtre, donnent à cette ville une apparence séduisante : mais le prestige disparaît dès qu'on y pénètre; les maisons, généralement élevées de trois étages et bâties en lave , offrent , quoique blanchies extérieurement, l'aspect sombre et triste d'une prison ; les rues sont étroites 1 mal pavées, horriblement sales, et toujours encombrées de pourceaux »
presque tous d'une taille énorme.
On y compte six églises T dont les cloches sans cesse en mouvement depuis le lever jusqu'au coucher du sole iL produisent sur les étrangers l'efret le plus désagréable. On trouve aussi une chapelle protestante; il y avait de plus autrefois huit couvents d'hommes et quatre de femmes»
La ville est pourvue d'eau par un réservoir placé dans les montagnes voisines , d'où elle est amenée par des tuyaux* Les fontaines coulent jour et nuit dans des bassins autour desquels se trouvent toujours réunis quelques hommes et femmes des classes inférieures, ce qui en fait, pour les étrangers, un lieu aussi divertissant qu'une place de marché. On a l'habitude de les badigeonner en rouge et en noir, ce qui leur donne quelquefois un aspect très-pittoresque quand le temps a amorti la crudité des couleurs, et y a 6emé quelques plaques de mousse ou de lichen. L'eau est transportée de là aux habitations dans de longs et étroits barils placés par paires à dos dune, ou bien dans des cruches de terre rouge , dont les formes rappellent celles des vases d'Herculanura, et qui, par leur nature poreuse, servent, en été , au même usage que les alcarazas d'Espagne et les bardaks d'Egypte.
Le mouillage est aussi mauvais que tous ceux de l'Ile, mais il serait facile d'y remédier par la construction d'un dock. Le bon marché de la main-d'œuvre, la facilité de se procurer des matériaux de construction , rendraient les dépenses de ce travail bien légères à côte des avantages qui en résulte-
raient pour le commerce, et l'on n'aurait plus à déplorer , chaque année , la perte de quatre ou cinq navires.
Les environs de Ponta-Delgada , si brillants lorsque de loin l'œil s'égare sur leur ensemble , se montrent de près sous un tout autre aspect. Ces beaux ombrages , les riches perspectives que l'on avait rêvées n'existent pas : les qttintas se dérobent de tous côtés derrière de hautes et vilaines murailles, entre d'étroits et poudreux chemins . qui vont se perdre dans des champs de blé et de légumes, au milieu desquels un arbre apparaît de loin en loin. Pour retrouver cette belle végétation qui semble avoir disparu, il faut pénétrer au delà de ces maussades enceintes , et l'on retrouve alors plus
au'on n'avait espéré. Les arbres , les eurs, toutes les plantes y acquièrent une beauté dont il serait difficile de se faire une idée ; il n'est pas rare d'y voir, par exemple, le rosier à fleurs blanches et le camélia du Japon grands comme les arbres des forêts.
Ces quintas sont fréquemment louées à des Anglais ou des Américains , fort nombreux à Saint-Michel , qui en font de délicieuses retraites, fin jour que le capitaine Boid, au milieu d'une -promenade à l'aventure , était entré dans une de ces charmantes résidences , et ravi de son aspect, déplorait tout haut l'insouciance des Portugais pour une terre si belle, une jolie petite fille aux yeux bleus se hâta de lui dire, avec un accent anglais facile à reconnaître ; « Oh ! mon- « sieur, c'est papa qui a fait tout cela ; « les Portugais sont trop paresseux :
« ils ne savent que dormir, fumer, et «jouer aux cartes. »
La seeonde ville de Saint-Michel est aujourd'hui Villa-Franca do Campe, située à une dizaine de milles dans l'est de Ponta-beJgada; c'était autrefois la première, et jusqu'en 1546 elle fut la capitale de nie. Elle était d'abord assise un peu à l'ouest de son emplacement actuel ; mais en 1&22, un violent tremblement de terre
rt arraché de leurs fondements les collines adjacentes de Lorical et
deRubacal, engloutit sous lewsdéV bris la vule entière et quatre nulle de ses habitants ; elle fut rebâtie alors à Peodroit où on la voit maintenant.
Elle compte aujourd'hui environ 5000 âmes.
Elle est entourée d'un charmant paysage , brillant de la plus riche végétation ; la vigne y donne un vin excellent; les grains de toute espèce y sont aussi beaux qu'abondants ; les oranges y sont délicieuses; tous les fruits en général y sont supérieurs à ceux du reste des Açores , grâce aux soins que les riches propriétaires donnent à leur culture.
La ville est défendue, du côté de la mer, par un château, outre deux forts situés aux extrémités de la place, l'un à Fouest, nommé Forte da Força, et l'autre à l'est, Forte da Area. Visà-vis, à moins d'un mille en mer, s'élève à une centaine de mètres au-dessus des flots , un rocher escarpé que Ton appelle vulgairement o ilheoy Hlot; il est formé d'un tuf composé de scories, de cendres volcaniques et de pierres ponces, le tout agglutiné par un ciment jaunâtre. C'est évidemment le sommet conique d'un ancien volcan sous-marin , avec son cratère formant à l'intérieur un entonnoir dont le fond est occupé par un bassin d'environ 90 mètres de circuit; ce bassin communique avec la mer par une coupure naturelle au sud-ouest , et par un passage étroit, creusé en 1590 par Tes Espagnols, du côté de la ville, afin de servir d'entrée aux petits navires, qui y trouvèrent ainsi un port excellent. On avait en même temps fermé d'une forte digue une autre petite issue du côté du sud-est , où la mer brise avec violence durant les mois d'hiver ; mais la digue a été deplus tors tellenient négligée , qu'elle a entièrement disparu, et qu'aujourd'hui ce point est tout à fait abandonné par ses fpssesseiirs actuels , bien nue ce soit incontestablement . de toutes les localités 0es Açores, celle qui présente le plus d'avantages et de facilités pour b création <Tun vaste port. L'intert*JJé qui sépare ïilheo de la ville offre
déjà un excellent mouillage, où l'on trouve depuis 4 jusqu'à 9 ef 10 brasses d'eau sur un fond de bonne tenue*
Saint-Michel a encore «quelques villes ; A-Layoa, un peu à l'est de Ponta- Delgada , avec 4000 habitants ; Agoa de Pâa, plus loin dans la même direction et voisine de Viila-Franca, aven, une population de 3000 âmes; Nord* este, dont le titre officiel de ville date de 1514, ne compte guère que 2 500 aines; Ribeira - Grande , qui eut ce rang dès 1507, est beaucoup plus importante, et pourrait, avec sa banlieue , arriver au chiffre de 13 000 habitants. Le capitaine Boid donne encore le titre de ville à Jiabo de Peùcê (queue de poisson), qui ne renferme pas moins de 5 000 âmes.
Quant aux villages, il en faut compter plus d'une vingtaine , en tête desquels mérite d'être mentionné celui qui conserve le nom de Povoaçâo yeUw. , et qui fut le premier établissement des colons portugais; Rosto de Câo ( museau de chien ) est remarquable par le rocher dont l'aspect lui a valu son nom ; Fayal est ainsi nommé pour ses hêtres , Feteiras pour ses fougeraies , Relva pour son gazon, Fanaes da Luz et Fanaes d'Ajuda y pour les fanaux qui y sont établis , Capellas pour les grottes en arceaux qui se voient sur la côte voisine, Mo&teiroSj pour ses couvents, Achada grande et son diminutif Achadinha pour la grande plaine où ils sont bâtis , etc.
SAINTB-ltABIB.
Sainte-Marie a environ treize milles de long; sur neuf de large; elle est à peu près a 46 milles au sud-sud-est de Ponta-Deigada , et à 740 milles de la côte de Portugal. Elle diffère, par ses caractères géologiques , de toutes les autres Iles du même archipel ; car bien qu'elle ait été évidemment comme elles poussée au-dessus des flots par une action volcanique , il y a tout keu 4e croire que jamais les feux intérieurs ne se firent jour à sa surface, fjvlle part on ne voit l'indice d'aucun*
to
L'UNIVERS
éruption postérieure à la formation de llie; les éléments qui entrent dans la composition de ses roches diffèrent complètement de ceux du reste des Açores. Sa surface est partout élevée, offrant un terrain ardoisier à strates perpendiculaires , qui forment de tous côtes de hautes murailles plongeant immédiatement dans la mer. Sur la côte nord-ouest , les pluies ont mis à découvert , par leur action sur les roches schisteuses , l'immense fémur de Suelque animal (les habitants disent "un géant), qui se projette en avant de la masse du rocher.
On trouve en quelques lieux de vastes amas d'une argile plastique avec laquelle les habitants fabriquent une sorte de poterie grossière dont ils approvisionnent les îles voisines ; ils y exportent aussi de la chaux fournie par un calcaire dans lequel des débris de coquilles se trouvent quelquefois mélangés dans une proportion trèsforte.
Le terroir de Sainte-Marie, fertilisé par les nombreuses sources qui l'arrosent, pourrait aisément être mis dans le plus riche état de culture et de production , mais il est loin de présenter un aspect pareil même a celui des autres Açores ; la cause en est aux exigences 'des morgados envers leurs tenanciers , et à la tyrannie des autorités locales qui , plus éloignées du gouvernement central, exercent sans contrôle un pouvoir dont il est si facile d'abuser. Une des consé-
3uences de cet état de choses a été 'amener une grande diminution dans le chiffre de la population, qui aujourd'hui ne s'élève pas à plus de cinq mille âmes, tandis qu'il y a trente ans elle en comptait le double. Arbitrairement chargé de corvées gratuites au profit de chaque petit fonctionnaire de son voisinage , le laboureur prend le parti de s'enfuir au Brésil pour échapper à une vexation qui lui est devenue insupportable.
Sainte-Marie produit des vins comparables, pour leur qualité, à ceux de Madère , et elle pourrait les fabriquer dans des proportions fort con-
sidérables , mais elle se borne à une très-petite quantité. On y voit beau* coup d'arbrisseaux et d'arbustes , mais peu d'arbres d'une belle venue. Les légumes et les plantes potagères y abondent. On y recueille du maïs et du froment , dont une partie , jointe à quelques têtes de gros bétail, s'exporte annuellement à Madère. Ses pâturages nourrissent de beaux moutons; la perdrix rouge et la volaille s'y trouvent par myriades , aussi la Vie matérielle y est-elle à très-bon marché.
Sainte-Marie compte seulement une ville et trois villages ; la ville se nomme Porto : les trois villages, Santo-Spirito, Santa-Barbara et San-Pedro.
La ville de Porto est très-agréablement située à l'extrémité d'une plaine, sur un coteau qui domine la mer, au sud-ouest de l'île , par 36° 58' nord et 27» 32' à l'ouest de Paris. Elle est mal bâtie et d'une assez maussade apparence ; elle est défendue par un vieux château assis au sommet de la colline, vers le milieu de la baie. Celleci est petite , entre les pointes Marvaô et Força , que couronnent deux petits forts en ruine ; l'ancrage y est mauvais , exposé aux vents les plus contraires, et nullement susceptible d'être amélioré ; il vaut mieux mouiller à un mille au large, où Ton a 36 brasses sur un fond de sable; il ne faut pas s'écarter davantage \trs l'est, sous peine de ne plus trouver qu'un fond vaseux rempli de roches.
Porto compte environ 1800 habitants , qui sont , la plupart , de bons marins, et dont la pèche constitue l'industrie principale. Cette petite ville possède un couvent de Franciscains et trois de religieuses , aujourd'hui déserts. Le sol des environs est le mieux cultivé de l'île , et produit d'excellent seigle , du maïs, du froment, de l'orge et de délicieux légumes.
Le village de Santo-Spirito est petit et situé à trois milles au nord-est de Porto, sur une éminence rocheuse d'où la vue s'étend sur la mer. Les habitants y sont peu nombreux , pauvres et inoffensifs.
Santa-Barbara est sur la côte, a en*
vin» trois milles au nord du précédent; son territoire est très-agréablement varié de collines ondulées , dont les pentes regardent le midi et sont admirablement appropriées à la culture de la vigne et des fruits intertropicaux.
Sam-Pedro est le plus grand de ces villages ; il est situe sur une hauteur qui domine la mer , à environ deux milles au nord-ouest de Porto ; on y compte un millier d'habitants qui cultivent des grains et élèvent du bétail.
Sainte-Marie contient en outre beaucoup de petits hameaux et d'habitations isolées; mais la masse principale de Ja population agglomérée est établie dans le sud de l'île.
Sur la cote nord-est , à moins de deux cents mètres du rivage, est le petit îlot do Romeiroj ou du Pèlerin , où les chevaliers du Christ , qui les premiers occupèrent Sainte- Marie , élevèrent à la Vierge une chapelle qui devait consacrer la mémoire du jour delà découverte de l'île,. et qui devint dd but de pèlerinage, ce qui valut son nom à Tilheo sur lequel elle est bâtie. Il offre en outre aux visiteurs une grotte curieuse , où la nature , un peu aidée par la main de l'homme, a moulé diverses représentations grossières de figures humaines , dans lesqtirlles le clergé de la chapelle n'a pas manqué de reconnaître des statues de la Vierge et de plusieurs saints. La grotte est du reste ornée de très-belles stalactites.
Entre YUheodo Romeiro et la pointe nord de Sainte-Marie , se trouve une baie oui présente le mouillage le plus rir de file ; il prend , du hameau voisin, le nom de SanLourenço. On put s'y procurer aisément, aussi bien <p'à Porto , de l'eau et des vivres frais.
La population de Sainte-Marie est fort ignorante; on en pourra juger par l'anecdote suivante , empruntée * capitaine Boid : « Un magistrat nouvellement entré en fonctions, vouant commencer aussitôt que possible («ajvre de réforme qu'il savait être indispensable pour améliorer l'état
économique de l'île , prit à ce sujet des dispositions dont il ordonna l'impression et l'afûche dans les différentes parties de l'île ; un de ses subordonnés fut obligé de lui faire remarquer que ce serait peine perdue, attendu que dans toute l'étendue de sa juridiction , il ne se trouvait que deux femmes et un homme qui sussent lire ! »
LES FOUBMIS.
Notre description de l'archipel des Açores ne serait point complète si nous n'y faisions état de ce groupe de rochers qui surgissent à l'est entre Saint- Michel et Sainte- Marie, à trente milles au sud-sud-est de la première, et vingt milles dans le nord-est de la seconde ; c'est un amas de petits îlots courant à peu-près du nord-nord -est au sudsud-ouest, sur une étendue totale d'environ trois quarts de mille; lés marins portugais leur donnèrent le nom de Formigas ou fourmis, qui leur est demeuré.
Ils sont de figures diverses ; le plus considérable, appelé la grande Fourmi, est au sud , par 37° 17' 10" de latitude septentrionale et 27° 17' 47" de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Le plus élevé est au rentre , haut de dix a douze mètres , presque cylindrique :
on l'a nommé le Formigon, à cause de sa taille, qui le fait apercevoir le premier.
Vues de loin , les Formigas offrent l'aspect d'une ville avec ses clochers et ses édifices diversement étages ; de près, ce sont des roches nues, entre lesquelles , malgré le ressac , on peut circuler en bateau comme font les pécheurs de Sainte-Marie , qui y trouvent abondance de poissons, même d'escolars ( ce scombre si recherché à Naples sous le nom de Rovetto), et une grande quantité de coquillages.