II. HISTOIRE
Anciennes notions sur l'archipel de Madère.
L'archipel de Madère, comme ceux des Açores et des Canaries , semble avoir été connu des Arabes avant la renaissance de la civilisation européenne; et si leurs gezâurel-Khaledàt ou îles Eternelles répondent aux Açores; si leurs gezâyr-el-Sa'adeh ou fies du Bonheur représentent les anciennes Fortunées, et sont représentées à leur tour par les Canaries de nos jours, il faudra admettre aussi que leur brumeuse qezyret-el-Ghanom, ou île du menu Détail, répond à Y isola dello Legname des Italiens, ou Uha da Madeira des Portugais , no-
tre moderne Madère; et que leur gezvrah Râoâ ou gezyret-el-Thoyour, l'île aux oiseaux, qui en est voisine, est la même que Porto-Santo. La première fut visitée par les fameux Maghrouryn, à une date inconnue, intermédiaire entre l'occupation de Lisbonne par les Arabes au VIII* siècle, et le temps du noble géographe Edrysy, au XIIe; la seconde avait été visitée aussi à cette dernière époque, et l'Edrysy rapporte qu'un roi franc y avait envoyé un vaisseau qui se perdit.
La légende de saint Brandan , qui avait cours en Europe au moins dès le XIe siècle, paraît offrir aussi une mention de ces deux îles sous des noms analogues à ceux que leur donnent les géographes arabes ; l'île aux Grosses brebis n'est-elle point la même
Sue la gezyret-el-Ghanam, et l'île aux >iseaux là même que la gezyret-el- Thoyour? Les cartographes des siècles suivants paraissent du moins n'en avoir point douté; car dans leurs portulans ils ont inscrit, sur l'archipel de Madère et ses annexes, la dénomination générale tfinsulxfortunatx sancti Brandani.
Les cartes marines du xive siècle nous montrent toutefois ces îles d'une manière plus certaine et plus précise, avec leurs appendices les Iles Désertes et les îles Sauvages; et il est à cet égard un fait digne de remarque :
c'est que, sans acception de l'école hydrographique d'où nous viennent ces portulans , les dénominations appartiennent uniformément à la langue italienne; Insula de Legname , Porto Sancto, Insuie Déserte, Insuie Salvatge} tels sont les noms mie portent les cartes catalanes elles-mêmes ; d'où il faut nécessairement conclure que c'est aux Italiens, et, nous pouvons le dire d'après quelques indices très-significatifs, aux Génois en particulier, j que l'Europe néo-latine dut la révélation effective de cet archipel. |
Naufrage de Robert O'Machin. I
A une époque voisine se rapporte aussi une tradition qui nous offre à
son tour le récit d'une découverte fortuite de Madère par des naufragés anglais. Ii en avait été écrit, par François Alcaforado, écuyer de l'infant dora Henri de Portugal, une relation adressée à ce prince, et dont l'original, possédé ultérieurement par le célèbre littérateur Francisco Manuel, lui four* oit le sujet de l'un des récits historiques qu il dédia au roi Alphonse VI sous le titre d%Epanaphoras, et qui réunissaient, suivant le témoignage qui eo fut rendu à ce monarque par le censeur chargé de les examiner, ces trois qualités essentielles de l'histoire, > la vérité des faits, la clarté de l'exposition, et la juste appréciation des événements. Nous n'avons pas dessein de traduire ici en entier le morceau que l'auteur a consacré à la découverte de Madère; nous en voulons seulement offrir une exacte analyse, dépouillée de la pompe et de la recherche de langage dont l'original est orné.
«Sous le règne paisible d'Edouard HI d'Angleterre (qui occupa le trône de 1527 a 1377), vivait a Londres un jeune gentilhomme d'un grand mérite, Dominé Robert O'Machtn, qui avait su plaire à une jeune lady de la plus haute aristocratie, Anna d'Arfet, des* tinée par sa famille à un époux digne d'elle par le rang et la fortune ; mais i amour des deux jeunes gens était un obstacle à l'accomplissement de ce dessein ; on s'adressa au roi pour y mettre ordre, et Robert O'Machin fut arrêté, pendant qu'Anna devenait réponse d'un lord, qui l'emmena à Bristol : après quoi le jeune homme fut remis en liberté.
« Dans sa prison, il avait résolu de prendre sa revanche de la violence dont il était victime, et dès qu'il se ^t libre, son unique pensée fut de pouvoir à l'exécution de ses projets ; d rassembla secrètement, dans ce but, des parents et des amis sur lesquels il croyait pouvoir compter, leur exposa ses griefs et ses desseins , et refît leur parole qu'ils l'aideraient de Unies leurs forces à l'accomplisseffleut de ses vues. Il fut résolu que ta se rendrait séparément et par
diverses routes à Bristol, où Ton se réunirait de nouveau pour aviser aux moyens d'enlever la jeune épouse, et profiter ensuite des facilités que le' voisinage de la mer leur offrait pour se repare en France où ils trouveraient un refuge assuré.
« Les choses ainsi arrêtées, on se sépara, pour se retrouver bientôt exactement au rendez-vous de Bristol, où l'on délibéra derechef sur ce qu'il y avait lieu de faire : on convint d abord qne le plus adroit d'entre eux essayerait d'entrer au service du nouvel époux ; il réussit à souhait, et parvint à se faire prendre comme palefrenier, pour soigner les chevaux de selle, parmi lesquels se trouvait précisément une belle haquenée destinée aux promenades de la jeune femme en la compagnie de son mari ou de ses gens. De son côté, O'Machin et ses autres amis choisissaient dans la rade de Bristol le navire dont ils pourraient à un moment opportun se rendre maîtres sans trop de peine; et aûn de ne pas donner l'éveil sur leurs démarches, ils prirent l'habitude de se montrer journellement dans le port sur un léger bateau, comme des gens qui ne songeaient qu'à leurs plaisirs et qui affectionnaient ce genre de divertissement.
« Cependant, la belle Anna, secrètement avertie par le faux palefrenier de ce qui se tramait pour la réunir à son amant, consentit à tout ; et l'on n'attendit plus que l'instant favorable pour faire les dernières dispositions et tenter le coup de main; le vent du nord s'étant enfin déclaré, un jour fut choisi pour en profiter : Anna devait ce jour-là sortir à cheval pour se promener sur le bord de la mer vers un endroit très-peu fréquenté, où Robert alla s'embusquer dans sa chaloupe avec ses amis. A peine la jeune femme fut-elle dans la campa* gne, que sa haquenée, privée d'eau à dessein depuis trois jours, prit brus* quement sa course vers le rivage, semblant entraîner à la fois son pré* cieux fardeau et le palefrenier qui feignait de tenter en vain de la retenir, et
lift
I/umviJifl.
qui la guidait en réalité vers l'endroit convenu; Robert et les siens s'élan* oèrent de la chaloupe comme pour secourir la jeune dame, et elle fut aussitôt transportée dans l'embarcation , qui s'éloigna à force de rames, et se dirigea résolument vers le navire dont on avait dessein de s'emparer.
« Le jour choisi était précisément une fête, et tout l'équipage, comme on l'avait espéré, était en ville à se divertir; on put donc se rendre maître du bâtiment sans coup férir, et comme l'un des compagnons de Robert connaissait un peu la mer, on leva l'ancre, sans se mettre en peine d'autre pilote ; on déploya les voiles, on sortit heureusement'du port, et l'on cin* gla vers la France ; mais le vent fraîchit, et Robert qui n'avait d'autre souci que d'échapper à la poursuite dont il pensait bien qu'il allait être l'objet, en profita pour forcer sa marche, mettant toutes les voiles dehors, si bien qu'après un jour et une nuit, l'équipage improvisé ne savait plus où il était ; le vent, devenu plus fort, entraînait avec vitesse le bâtiment au milieu d'une mer courroucée et inconnue; le cinquième jour on avait perdu tout espoir de gagner la France, et la désolation s'était emparée de tous les esprits ; Robert surtout, responsable envers ses compagnons et sa bien -aimée du péril où il les avait exposés, souffrait doublement de leur malheureuse situation.
« Enfin, après treize jours de tourmente, on découvrit au matin une apparence de terre , qui se laissa voir plus distinctement à mesure que le soleil se levait; c'était une île trèshaute et très-boisée, où l'on aborda avec précaution. Une quantité d'oiseaux divers de taille et de plumage, qui vint se percher sur les agrès du navire sans montrer la moindre défiance, donna lieu de penser que l'île était inhabitée. Quelques-uns débar-
2 lièrent pour s'en assurer, et rapportent bientôt que l'île était déserte en effet, mais belle et salubre ; alors Anna et Robert y descendirent avee
leurs amis, laissant toute berd leurs gens pour la garde du navire.
* Animé par un beau soleil , sous un ciel parfaitement serein, le paye offrit aux voyageurs un charmant paysage, où des montagnes et des collines couvertes d'arbres inconnus étaient coupées d'agréables vallées arrosées de ruisseaux limpides; on y rencontrait même des animaux sauvages que la présence de l'homme n'effarouchait pas. Cet aspect riant les encouragea a s'avancer (/avantage, et ils gagnèrent, à peu de distance de la plage, un tertre arrondi au milieu d'une enceinte de lauriers, et dominé par un arbre magnifique dont aucun d'eux ne connaissait le nom ni l'espèce; delà montagne voisine des* cendait vers les prairies inférieures une petite rivière roulant doucement ses eaux sur un lit de sable fin. Ce lieu parut tout à fait propre à un campement, et l'on s'y établit sous des buttes de feuillage.
« Pendant trois jours de beau tenus, on put reconnaître le pays et prendre dans le vaisseau les objets dont on avaitbesoin: mais, après ces trois jours, il s'éleva dans la nuit une horrible tempête du nord-ouest, qui fit chasser le navire sur ses ancres, le ballotta pendant deux jours dans une mer courroucée, et le poussa en dérive sur les côtes de Maroc, où il fut pillé par les Maures, et ceux qui le montaient réduits en esclavage et jetés dans les bagnes. La disparition du bâtimeut fut un coup affreux pour ceux qui étaient restés à terre : la malheureuse Anna, muette de désespoir, ne (>roféra plus une parole, et déjà ébranée par tant de secousses, elle expira trois jours après, pleine de regrets et de résignation.
« Robert en éprouva de tels remords et une si affreuse douleur, qu'il ne put lui survivre : les soins de ses compagnons d'infortune essayèrent en vain de l'arracher au sombre désespoir où il était plongé ; mourir auprès de sa bien-aimée , reposer avec elle dans le même tombeau, auprès de l'autel dressé an pied du grand arbre
qui ipi servait d* dais, telle était *w unique pensée; au bout de cinq jour?
il rendit le dernier soupir, et, suivant son dernier voeu, il fut enseveli avec ton Anna près de l'autel rustique ; et sur son tombeau fut placée une grande croix de bois , avec une épitaphe latine, où étaient rappelés en vers éléçiaques ses malheurs et sa fin, et qui se terminait par la prière, adressée sui chrétiens qui pourraient venir habiter cette terre, d'élever à cette place un oratoire au Dieu rédempteur.
• Après ces derniers devoirs rendus à leur ami, les compagnons de Rot faert, gui avaient fait des provisions de fruits et de gibier, et réparé la voile de leur chaloupe, se confièrent à la mer, dans l'espoir de regagner leur patrie, ea se dirigeant d'abord vers la cote la plus prochaine ; ils arrivèrent ainsi sur le littoral africain, et se hâtèrent d'y aborder : mais ils furent aussitôt pris et menés au sultan de Maroc, qui les envoya rejoindre leurs camarades dans les bagnes.
Le pilote espagnol Jean de Morales.
«Dans ces matamores remplies d'esclaves chrétiens, le sort leur donna pour compagnon de captivité un Espar çnoi, natif de Sévi Ile, dont le nom était Jean de Morales, homme expert en la navigation, et qui avait été pilote pendant plusieurs années : il écouta avec un intérêt particulier, et prit plaisir à se faire répéter souvent par les esclaves anglais, le récit de leur déplorable aventure, de manière à se faire lui-même, de Ja situation, de l'aspect et des autres circonstances de File où la tempête les avait jetés, une idée aussi complète qu'il était possible de se la former sur de tels indices; se promettant de tirer parti de cette notion, si l'occasion lui était jamais offerte d'en profiter. Cette occasion devait se présenter en effet.
« On 6ait que le roi de Portugal Jean 1er était allé en 1415 conquérir la ville de Sebtbah, et que l'infant dom Henri , qui se distingua particulièrement dans cette glorieuse expédition, et qui. avait toujours eu m goût
prononcé pour les science* et le géo> graphie, profita de l'occasion pour recueillir, de la bouche des Maures et des Juifs du pays, des informations sur les contrées plus éloignées, leurs côtes et la mer qui les baigne, et conçut dès lors la résolution de les envoyer découvrir. Il y employa principalement un gentilhomme de sa maison, Jean Gonçalves Zarco, le premier qui eût été armé chevalier h la prise de &eb* thah , et qui continua de servir brar vement dans les autres expéditions d'Afrique ; le premier, dit-on aussi, qui introduisit sur les vaisseaux portu* gais l'usage de l'artillerie; il ht dès 1418 (lisez plutôt 14t9) la rencontre fortuite de File de Porto-ganto, où il fut jeté par une tempête en allant découvrir le cap Bojador; et il commandait la flotte portugaise qui croisait, au commencement de l'année 1420, à l'entrée du détroit de Gibraltar.
« D'un autre côté, afin de remplir les dernières volontés de l'infant don Sanche d'Aragon, grand maître de Calatrava, mort le 6 mars 1416, lequel avait laissé des sommes considérables pour le rachat des chrétiens espagnols esclaves à Maroc, une fuste avait été envoyée d'Espagne à cet effet, et elle ramenait à Tarifa les esclaves rachat tés, parmi lesquels se trouvait le se> villan Jean de Morales, lorsqu'elle fut aperçue par l'escadre portugaise : la paix n'était point assez fermement reV tablie entre les deux couronnes pour qu'il n'y fût fait, en mer, plus d'une brèche. Jean Gonçalves nt donner la chasse à la fuste, s'en empara, puis relâcha sa misérable prise, ne retenant que le pilote Jean de Morales, dont il jugea que l'infant dom Henri pourrait mettre à prolit l'habileté.
« Morales prit de bonne grâce son parti là-dessus, et s'offrit de conduire une expédition à la découverte de l'île inconnue où Robert et Anna avaient leur sépulture. Gonçalves , plein de joie, le ramena à Terçanabal et le présenta à l'infant dom Henri, qui l'écouta favorablement, et changea Gonçalves d'aller solliciter l'agrément du roi et de son conseil, pour
tso
L'UNIVERS
l'entreprise proposée : Jean Gonçalves partit donc pour la cour de Lisbonne, avec le pilote Jean de Morales, accompagné en outre des capitaines Jean Lotirenço, François Carvalhal, Ruy Paes, Afvar Affoiïso, et François Alcaforado, auteur de la relation originale d'où est tiré ce récit, et ayant encore avec lui quelques habiles mariniers de Lagos, tels que Antoine Gago et Laurent Gomes. Ils furent très-bien reçus à la cour ; mais les conseillers du monarque, qui ne voyaient peut-être pas sans ombrage les vastes desseins de l'infant, semblaient, au moins par leur lenteur, vouloir en arrêter l'essor ; si bien qu'averti par Gonçalves , ce prince vint lui-même à Lisbonne trouver le roi son père , et obtenir son approbation pour l'expédition qu'il projetait.
Expédition de Jean Gonçalves.
« Jean Gonçalves partit au mois de juin 1420 avec un vaisseau bien équipé, et un autre navire de moindre grandeur, et prit la route de Porto-Santo.
Les Portugais établis en cette île étaient alors fort préoccupés d'une ligne sombre qui se voyait dans le sudouest à f horizon, entre le ciel et la mer, ef d'où le vent apportait quelquefois un bruit étrange. Et comme en ce temps-là on ne naviguait qu'à portée des côtes, tenant pour miracle de * retrouver la terre , si Ton venait à la perdre de vue , on prenait cette obscurité lointaine pour un abîme, même pour une des bouches de l'enfer; les esprits forts supposaient que c'était tout au moins l'île où s'étaient réfugiés les évoques de Portugal et leurs ouailles à l'époque de l'invasion musulmane*
« L'expédition de Jean Gonçalves, arrivée à Porto-Santo, put y observer à l'aise le phénomène dont tous les esprits étaient alors émus : le pilote Jean de Morales affirmait que d'après son calcul, ce devait être la terre qu'ils cherchaient, et il expliquait l'existence de cette brume épaisse, objet de tant de conjectures , par l'action du soleil sur un sol dont l'humidité constante
était entretenue par d'impénétrables forêts. Persuadé par cette assurance , Jean Gonçalves, après une relâche de huit jours, remit en mer de bon matin, se dirigeant à pleines voiles vers cette ombre redoutée ; à midi ils se trouvaient au milieu de la brume, ne voyant plus ni la mer, ni le ciel, et entendant un effroyable mugissement des vagues sur tout l'horizon. L'équipage intimidé demandait à grands cris qu'on n'avançât pas davantage, qu'on ne risquât point ainsi de gaieté de cœur la vie de tant d'hommes. Gonçalves, faisant appel au courage dont ces gens avaient déjà donné tant de preuves dans les combats où ils s'étaient trouvés ensemble, les détermina à le suivre partout où il voudrait les mener; et l'on continua d'avancer, mais avec prudence, et les deux chaloupes furent envoyées en avant sous les ordres d'Antoine Gago et de Gonealve Luiz , pour sonder la route et éclairer la marche des deux navires.
« On trouva que la brume diminuait d'étendue et d'intensité vers l'est, et, en se portant dans cette direction, on aperçut à travers les brouillards, des formes noires que l'imagination de quelques-uns transforma aussitôt en des géants armés. Cependant la couleur et le clapotement des eaux annonçaient l'approche de la terre, et bientôt ils eurent la douce surprise de la voir distinctement devant eux :
c'était une pointe peu élevée, à laquelle Jean Gonçalves donna aussitôt le nom de Ponta de San-Lourenço.
Après l'avoir doublée, on côtoya le rivage exposé au sud, et Ton eut devant soi une terre élevée, couverte d'un bois épais, qui s'élevait de la plage jusqu'aux montagnes, sur la cime desquelles s'arrêtait la brume : Jean de Morales reconnut la baie que les Anglais lui avaient signalée, et l'on y mouilla au soleil couchant.
« lie lendemain, Ruy Paes fut envoyé avec une chaloupe pour explorer la côte, et relever sur le rivage les indices dont Morales avait conservé le souvenir ; il trouva exacts tous les détails donnés par le pilote séviltan, et
ILES m L'AFRIQUE.
se guidant sur les traces non encore
effacées du passage des anciens hôtes de ce lieu, il arriva sur le tertre où étaient le tombeau , l'épitaphe , et les croix de bois, qu'ils y avaient laissées. Jean Gonçalves, à oui il en fut rendu compte, ordonna alors le débarquement, prit solennellement possession du pays au nom du roi Jean de Portugal, de l'infaot dom Henri , et de Tordre du Christ ; on releva l'autel que k temps avait dégradé, et l'on y célébra le service divin.
tJean Gonçalves prenant ensuite sa chaloupe, et mettant la seconde sous la conduite d'Alvaro Affonso, s'avança le long de la côte pour l'explorer; il rencontra d'abord une belle rivière, dans laquelle il fit emplir quelques bouteilles d'eau; un peu plus loin s'offrit une vallée, où il fit descendre des soldats pour la visiter; Sis loin encore, une autre vallée bien isée montrait un grand nombre d'arbres abattus; Gonçalves en prit divers échantillons, laissant sur ce point une grande croix de bois, qui valut. à la localité le nom de Santa- Cruz. A quelque distance de là, il s'éleva d'une pointe de terre une quantité de geais, ce qui la fit appeler aponta dos gralhos. Deux lieues plus loin , se voyait une autre pointe qui , avec celle-ci, formait un golfe spacieux et commode où débouchaient plusieurs ▼allées : une d'abord , ornée de cèdres majestueux ; puis une seconde, où se voyait une large rivière, favorable à un débarquement ; Gonçalvo Ayres y fut envoyé avec des soldats pour npiorer l'intérieur; il rapporta que, du sommet des montagnes qu'il avait gravies, on apercevait la mer tout autour de cette terre, dont la nature insulaire fut ainsi constatée. A l'ouest de cette vallée, la plage, élargie et découverte, ne présentait à la vue qu'un vaste dump de fenouil, un funchal comme disent les Portugais , et ce nom lui «t resté : car les Portugais, au lieu de chercher, comme d'autres peuples, de grands noms pour leurs colonies, « sont contentés de conserver ceux <pi existaient déjà, ou d'adopter ceux
que la nature leur fournissait. De petits tlots , en face de ce funchal, offraient aux embarcations un excellent abri ; Jean Gonçalves y fit mouiller les deux navires, pour faire du bois et de l'eau, et fit rentrer tout le monde à bord pour passer la nuit.
« Le lendemain, les chaloupes repartirent pour s'avancer encore à l'ouest, et doubler la pointe qui de ce cdté borne la baie du Funchal ; il y fit planter comme signal une croix, d'où elle prit le nom de Ponta da Cruz ; au delà s'étendait une belle plage, qu'il appela en conséquence Praya jermosa; elle se terminait à un torrent considérable dont la beauté tenta la curiosité de deux soldats de Lagos , qui allèrent le reconnaître; mais les imprudents voulurent le passer à la nage ; le courant les emporta, et ils eussent infailliblement péri s'ils n'eussent été promptement secourus : cet événemeut fit désigner le torrent par le nom de Mbeira dos Socorridos.
« Continuant encore d'avancer, Jean Gonçalves parvint ja une petite anse abritée par un rocher, et il y entra avec ses chaloupes ; son arrivée troubla le repos d'une troupe de loups marins, qui s'enfuirent avec bruit d'une caverne située au pied du rocher et qui leur servait de retraite.
Gonçalves ne poussa pas plus loin que cette Caméra dos Lobos, la reconnaissance du littoral de l'île ; il regagna ses navires au mouillage du Funchal, et ayant fait provision d'eau, de bois, de plantes, d'oiseaux, il reprit la route de Portugal, où il arriva a la fin d'août.
« Le roi le reçut avec distinction , et lui confia le commandement héréditaire de sa nouvelle découverte, où il retourna au mois de mai suivant , avec sa femme, son fils, et toute sa famille. Il débarqua au port des Anglais, ou de Robert O'Machin, dont Je nom s'est un peu altéré dans celui de Porto do Machico, qui subsiste encore aujourd'hui; pour remplir le vœu de cet infortuné jeune homme, il jeta, à l'endroit même de son toi»»
L'UMYEBS.
beau, les fondements d'une église dédiée au Sauveur. Puis il se rendit au Funchal, dont la baie offrait un mouillage meilleur, et commença d'y bâtir une ville, oui s'agrandit rapidement auteur de I église de Sainte-Catherine fondée par sa femme. L'infant dom Henri reçut plus tard (*) , du roi dom Buarte son frère, la donation viagère de cette colonie , dont la juridiction spirituelle demeura attribuée à Tordre du Christ. Jean Goncalves Zarco fut lui-même en outre décoré du titre de comte da Caméra dos Lobos. »
Tel est le récit de la découverte de Madère, consigné dans le rapport adressé au prince Henri par François Alcaforado , qui faisait partie de rex* pédition de Jean Goncalves, et publié par dom Francisco Manuel, qui se taisait honneur de descendre luimême en ligne directe de Jean Goncalves de Caméra, et de posséder le principal majorât de la famille.
Colonisation portugaise.
Nous ne pouvons borner l'histoire des premiers temps de rétablissement des Portugais dans l'archipel de Madère, à cette relation, où il n'est parlé que de Jean Goncalves, et où il semble que Porto-Santo, aussi bien que l'île principale tout entière , avec ses dépendances, n'aient eu d'autre découvreur portugais, ni d'autre colonisateur que ce même Jean Goncalves, qui pourtant n'y fut que pour un tiers.
Nous avons déjà ait (**) comment
(*) Lettres donnée» à Ciatra le »6 sep? tembre 1433.
(**) Voir ci-dessus, pp. 3 1, 3a. Le Père Cordevro mentionne une tradition d'après laquelle Porto-Santo, déjà connue des Français et des Castillans , aurait été révélée par ceux-ci aux Portugais. Que Porto-Santo fût déjà connue en France au quatorzième siècle, c'est un point incontestable dont fait foi la carte catalane de la bibliothèque du roi Charles V; et il est probable que cette tle avait été signalée aux Portugais avant la rencontre fortuite de Jean Goncalves et de Tristan Vai , sans quoi il serait difficile d'expliquer comment la donation en aurait été fait* à «a autre qu'eux.
Jean Goncalves Zarco et Tristan Vaz Teixeira, embarqués ensemble pour une tentative vers le cap de Bojador, se trouvèrent emportés par la tempête loin de la côte qu'ils prolongeaient, et furent jetés à Porto-Santo , qui fut en effet pour eux un port de salut inespéré. Ceci ne put leur arriver qu'en 1419, puisqu'ils avaient accompagné l'infant dom Henri au secours de Sebthah assiégée, et que la flotte n'était rentrée en Portugal qu'au mois de décembre 1418.
Quand les deux aventuriers eurent rendu compte à l'infant de leur découverte inopinée, chacun, pour complaire au prince, offrit d'y aller fonder une colonie. Parmi ces gens empressés, le plus notable était un gentilhomme de la maison de l'infant dom Jean, nommé Barthélemi Perestrello, d'origine italienne (des Perestrelli de Plaisance) ; l'infant dom Henri agréa 6es services, et lui adjoignit les deux découvreurs pour aller ensemble, sur trois bâtiments bien pourvus de toutes choses propres à la colonisation, s'établir dans cette terre nouvelle, dont le commandement héréditaire lui fut concédé. Perestrello emportait dans une cage une lapine pleine; elle mit bas pendant le voyage: ce fut pour l'expédition un bon augure, un motif de joie et d'espérance ; malheureusement, lorsqu'on se fut établi à Porto- Santo, la fécondité des lapins se continua dans une telle proportion, que toutes les cultures en souffrirent, et que Perestrello lui-même, dit-on, revint découragé en Portugal.
Quant à ses deux compagnons, la prise de possession de Madère leur fut plus favorable; ce n'est point à l'un d'eux seulement, à Jean Goncalves, qu'en fut faite une donation intégrale ; l'Ile, au contraire, fut partagée entre les deux chevaliers, de manière à former deux,capitainies d'étendue à peu près égale, séparées par une ligne courant du milieu de la face nordouest (entre la ponta do Pargo et la ponta de Tristam), au milieu de la face sud -est (entre la ponta de San-Lourenco et la ponta do Garajam). Celle
à oofd, avec la Tille de Maehico pour ètflieu, échut à Tristan Vas; celle do sud, avec le Funehai pour capitale, ferma le lot de Jean Gonçalves. Le groupe des trois îles Désertes, au sudst de Madère, était une dépendance de la capitainie du Funchal.
Les historiens présentent ordinairement cette colonisation des lies comme avant immédiatement suivi la première reconnaissance des Portugais; cependant, il résulte d'un document officiel qu'il n'en aurait point été ainsi. Dans uu acte du 18 novemr bre 1460, par lequel l'infant dora Henri fit donation à l'ordre du Christ des revenus ecclésiastiques de ces colonies, ce prince déclare lui-même « qu'il avait commencé de coloniser « wn Ile de Madère, il ▼ avait alors
• trente-cinq ans, de même que celle
• de Porto-Santo, et ensuite la Dé- ■ serte (*). b Ce qui ne permet point de faire remonter plus haut que l'an-, née 1415 rétablissement , en ces Iles , de Jean Gonçalves, de Tristan Vas, et de Barthélemi Perestrello.
L'infant dora Henri mourut cinq JMrs après la date de cet acte, et, le a fcembre suivant, le roi Alphonse V faisait à son frère l'infant dom Ferdinand donation de la seigneurie des 3e, qu'avait possédée leur oncle de glorieuse mémoire : Madère, Porto- Santo, et la Déserte s'y trouvaient désignées en première ligne.
G&Ktmement des capitaines donataire*.
Quant aux capitaines donataires qui possédaient spécialement chacune de « îles, ils transmirent héréditairefltfot à leur postérité le commanfanent particulier dont ils étaient invatis : le père Cordeyro a donné sur ctaque famille des détails, qu'il nous suffit de résumer ici en quelques mots. *
Commençons par ceux de Porto-
(*) - Coneeti de povorar a minha ilha 'fcMideira, haven bora 35 annos; e ■ii» mono a do Porto-Santo* e a Désert*.*
Santo : Barthélemi Perestrello avait eu, de fiéatrix Furtado de Mendoça sa première femme, une ûlle, Iseult, gui fut mariée à Pedro Conrea , capitaine donataire de l'Ile Gracieuse des Açores; et de sa seconde femme Isabelle Monia, il laissa un fils, appelé Barthélemi comme son père, et une fille, Philippe Moniz Perestrello, qui fut l'épouse de Christophe Colomb , alors qu'il courait l'Ooéan, rêvant longtemps à l'avance la découverte d'un nouveau monde; et c'est à Porto-Santo que vit le jour leur premier-né, Diego Colomb, celui-là même pour qui l'immortel découvreur alla mendier un peu de pain au couvent de la Rabida.... Le vieux Perestrello était mort avant que sou fils fût sorti de l'enfance; et sa veuve, pressée de quitter Porto-Santo, prit le parti de vendre sa capitainie à Pedro Correa ; mais le jeune Barthélemi , devenu majeur , fit révoquer cette vente, et reprit lui-même la capitainie de Porto f- Santo; il épousa Guiomar Teixeira , la fille de Tristan Vas , capitaine donataire de Machico et ancien compagnon de son père ; leur fils porta le nom de Barthélemi , et eut à son tour un fils, appelé Garcie, qui fut orphelin de bonne heure, et succéda directement à son aïeul ; Garcie eut lui-même pour successeur son fils aîné Diogo Soarez Perestrello, et celui-ci fut remplacé par son fils afné appelé aussi Diogo, lequel défendit vigoureusement son île, dit-on, contre des corsaires français qui vinrent la piller trois fois. Bien qu'à la réunion du Portugal à l'Espagne, sous Philippe II, le gouveraemeut des îles portugaises subît une nouvelle organisation, Porto-Santo demeura sous l'autorité de ses commandants, de la famille des Perestrello». En 1707 seulement apparaissent des gouverneurs, dont le premier portait le nom de Figueroa, sous les ordres du capitaine général de Madère.
Dans cette dernière île, la capitainie du Funchal avait été transmise héréditairement du premier donataire Jean Gonçalves, à son fils aîné Jean II « qui mourut en 1601» après un gouver*
L'UNIVERS
nement de trente-quatre années consécutives; de Simon le Magnifique, fils de ce dernier, elle passa à un troisième Jean, puis à un autre Simon, qui fut confirmé en 1537 par le roi Jean III de Portugal, et reçut en 1576, du roi Sébastien, le titre de comte da Galheta. Pendant son gouvernement arrivèrent, au commencement d'octobre 1566, trois navires français montés par des luthériens, qui débarquèrent un millier d'hommes, s'emparèrent du Funchal, le pillèrent pendant quinze jours, et reprirent ensuite la mer. Il fut remplacé en 1582 par son fils Jean Gonçalves, bientôt emporté par la peste; celui-ci laissait pour héritier un enfant appelé Simon comme son aïeul ; mais Philippe II d'Espagne envoya aussitôt un commandant civil, puis un commandant militaire, et bientôt après réunit cette capitainie à celle du Machico sous les ordres d'un seul gouverneur de son choix.
Au Machico s'étaient succédé d'abord de père en fils trois capitaines donataires du nom de Tristan; Diogo Teixeira, fils du dernier, était mort en 1540 sans postérité masculine.
Alors le roi Jean III avait investi de cette capitainie Antonio da Silveyra,
qui fut autorisé à en faire cession, en 1549 , à Alphonse de Portugal comte de Vimioso, et celui-ci la laissa à son fils le comte dom Francisco, tué dans un combat devant Itle Saint-Michel des Açores. Philippe II alors conféra à Tristan Vaz de Vevga , parent à la fois des Teixeiras du Machico et des Caméras du FunchaJ, le titre de gouverneur de Madère, laissant aux comtes de Vimioso le domaine utile seulement de l'ancienne capitainie du Machico.
A dater de 1635, ces gouverneurs furent décorés du titre de capitaines généraux, qu'ils ont conservé jusqu'à ces derniers temps; trois fois sur leur longue liste figure encore le nom historique de Caméra, une fois même avec les prénoms de Jean Gonçalves, qui furent ceux du premier explorateur portugais.
Confondu dans le nombre des provinces du Portugal, dont il a désormais constamment suivi les vicissitudes, l'archipel de Madère n'a plus d'histoire propre ; et l'espèce d'individualité qu'avait pu lui conserver le gouvernement seigneurial de ses anciens capitaines est depuis longtemps effacée.