‹ Iles de l'AfriqueChapitre 50 sur 82 · POSSESSIONS ESPAGNOLES · texte numérisé non relu

POSSESSIONS ESPAGNOLES

Les deux îles' de Fernan-do-PÔ et d'Annobon* constituent, dans l'archipel de Guinée, la part de l'Espagne ; l'une est la plus grande, l'autre la plus petite de tout le groupe, dont celle-là forme l'extrémité nord-est, celle-ci l'extrémité sud-ouest, à 350 milles de distance mutuelle. A peine quelques tentatives éphémères d%établissements y ont-elles été faites par ses premiers possesseurs comme par ses maîtres actuels. On conçoit que dans ces conditions, habitées d'ailleurs qu'elles sont par des populations d'origine tout à fait diverse, elles nous donnent à considérer, non plus deux fractions analogues d'un même tout, mais bien deux individualités distinctes à étudier chacune séparément : c'est ce que nous allons faire.

FBBÏfAN-DO-PÔ.

Nom, situation, aspect.

Si les noms propres d'hommes conservaient toujours leur orthographe nationale, cette lie devrait nous offrir encore intact celui du portugais Fernào do Poo, qui la découvrit; le nom de ce navigateur, traduit intégralement en espagnol, deviendrait Fernando del Polvo; mais l'usage ne s'est arrêté ni à la forme portugaise complète, ni à cette transformation espagnole, et gardant le nom original, il Pa modifié suivant les habitudes de l'orthographe castillane en Fernan-do- P6, ou même Fernando-do-Pô, que les étrangers écrivent moins exacte-

ment Fernando - Pô* ; l'orthographe française nous dicterait Fernanad'O- Pô.

Celte fie est la plus voisine du continent, dont elle n'est éloignée que de 20 milles. Elle s'étend entre 3° IC et 3° 44' de latitude nord, 6° ? et 6° 84' de longitude à Test du méridien de Paris. Sa plus grande longueur, du nord-nord-est au sud-sud-ouest, est de 38 milles; sa largeur, de 18 à 22 milles. Elle pourrait cependant être renfermée dans un parallélogramme de 560 milles carrés ou 193 000 hectares.

Pour le navigateur qui vient de l'ouest le long des côtes monotones de la Guinée, c'est un magnifique spectacle que celui des montagnes, hautes de 4 000 mètres, qui dans leur solitaire grandeur dominent majestueusement à l'horizon* Fernan-do- Pô se détache de ce massif à environ 20 nulles au sud-ouest, et se montre tous la forme de depx pics réunis par un isthme : celui du nord, plus haut que l'autre, s'élève graduellement de la mer jusqu'à une altitude de 3 240 mètres, a peine coupé, sur le flanc oriental, de quelques vallées peu profondes, tandis que le versant opposé n'offre que des pentes abruptes. La partie méridionale de l'île est des plus pittoresques; plusieurs cimes culminent çâ et là, depuis 300 jusqu'à 900 mètres, au milieu d'un sol très - accidenté f sillon né de nombreux torrents, qui bondissent quelquefois en cascades écumantes.

Par un temps clair, l'Ile se voit à une distance cfe plus de 100 milles ; en approchant, le rivage laisse voir une roche sombre,, couverte de bois hauts et touffus au bas et sur les flancs de la montagne jusqu'aux trois quarts de sa hauteur, puis clair-semés, rabougris, cbétifs, entremêlés de buissons et d'une herbe brune et sèche.

On aperçoit par places de vastes terrains cultivés, dont la fraîche végétation marie agréablement ses nuances à la teinte plus foncée des bois. L'ensemble de f île est d'une beauté admimirable, et justifie pleinement le nom û'ilàafervwsa ou Pelle Ile, que

lui avait donné le découvreur. Plus près de terre, tout cela disparaît derrière uu rideau de collines qui borde la côte.

Nature du sol, climat, productions végétales, animaux de Fernan-do- Pô.

Le sol, sur tous les points où Ton a pu l'examiner, est formé d'une terre rouge argileuse , en couches de 9 à

10 pieds d'épaisseur, reposant sur un grès dans lequel on observe des fragments de lave; ce grès, à la Pointe William, s'incline vers l'est sous un angle de 10 à 12 degrés. Les parties les plus hautes du pic sont probable* ment de granit. Du reste, la terre de la région Dasse, partout riche et fertile, semble devoir produire tout ce qu'on lui demandera.

Le voisinage du continent africain soumet Fernan-do-Pô au souffle embrasé du harmattan y chargé des émanations brûlantes, sèches et poudreuses des sables du désert ; intolérable si la brise n'en venait modérer l'ardeur ; salubre cependant après la saison des pluies, en ce qu'il purge l'atmosphère des vapeurs miasmatiques qu'engendre 1 humidité: on a observe qu'a son retour les malades commencent à entrer en convalescence.

11 produit un singulier effet sur la peau des naturels; répiderme s'écaille, et tout le corps semble couvert d'une poussière blanche. La brise la plus agréable est celle du nord-ouest, qui souffle vers le milieu du jour.

Les forêts de Fernan-do-Pô1 présentent une grande variété d'arbres, parmi lesquels on remarque, après le palmier, le chêne d'Afrique, le sapin, i'ébénier, l'arbre de vie, une sorte de campéche jaune, diverses espèces d'acajou, et d'autres bois très-durs. II y a quelque raison de croire que le muscadier et le giroflier croissent à Fernan-do-Pô, ce qui du reste n'aurait rien d'extraordinaire, puisque ces deux arbres ont été plantés a Saint-Thomas et à l'île du Prince. On y trouve du poivre noir. Les ignames sont remarquablement belles, abondantes et

LtJWIVEM.

d\ine savetir très-délicate. L*tVe produit aussi des patates, divers fruits sauvages qui nous sont inconnus, et plusieurs plantes potagères, entre autres le gouet comestible, dont les feuilles tendres remplacent parfaitement les épinards.

L'Ile abonde en singes, dont quelques-uns sont d'une grandeur remarquable, et pèsent jusqu'à 25 kilogrammes. Ils appartiennent à plusieurs variétés différentes : Tune d'elles a les poils longs , touffus et d'un noir de jais ; une autre les a courts et d'un gris d'argent ; dans une troisième ils sont d'une longueur moyenne , d'un brun doré. L'île renferme aussi beaucoup de chèvres sauvages et de moutons. A en croire les naturels, il y a de grands troupeaux de bœufs sauvages dans les montagnes de l'intérieur ; mais les Européens ne les ont Ëmais aperçus. Le seul animal doestique est une espèce particulière de chien de très-petite taille, fauve et blanc. Il y a une quantité infinie de perroquets, dont les naturels estiment la chair à l'égal de celle des volailles

?u'ils élèvent. Les cdtes sont fréquences par denx espèces de tortues, la Verte que l'on mange, et la brune oui n'est recherchée que pour son écaille.

Caractères physique et moral de ta population indigène de Fernan-do»

An dire d*Ow*n; aucune des races africaines qu'il a vues ne lui a offert un aspect aussi caractéristique que fes indigènes de Fernan-do-Po, appelés par les étrangers Boubis , et ouf se nomment eux-mêmes au singulier Boubi , et collectivement comme tribu Àdèyah. Là manière d'accommoder les ignames, et le nom du village de Boubi à l'embouchure de la rivière de Bénin, sont tout ce que l'on a signalé de commun entre eux et les peuples des côtes voisines. Leur langue, douce à l'oreille, mais fort pauvre, n'offre aucun rapport avec celles dont nous possédons des vocabulaires. Ils sont de taille moyenne, bienfaits, robustes etquelquefois d'une force herculéenne;

les traits de leur visage présentent une diversité que l'on remarque rarement dans les populations africaines, les uns étant presque beaux, tandis que d'autres sont (Tune laideur repoussante.

Ils ont en général le front arrondi et assez élevé, l'angle facial ouvert, l'œil noir et bien fendu, les dents bien rangées, fortes et blanches, un air de douceur et d'intelligence réfléchie.

Leurs cheveux sont longs , noirs et rudes; leur peau, d'un ton jaunâtre, qui les rapproche des races cuivrées.

Ils se tatouent au moyen du cotiso, qui produit une forte excroissance des chairs incisées. Ce tatouage consiste en segments de cercles concentriques dessinés sur la poitrine et jusque sur le ventre; on voit souvent les enfants ayant, du haut en bas, la figure déchimietée par ces scarifications. Cette étrange parure , hideuse pour des yeux européens, est prisée d'autant plus que les incisions ont produit un bourrelet plus saillant.

La douceur de leur caractère se montre dans la manière bienveillante dont ils accueillent les étrangers.

« Dans une de mes excursions vers « l'intérieur, dit un voyageur, je ren- « contrai par hasard un des chefs in- « diçénes; il me demanda si je n'a- « vais pas peur en allant ainsi seul « au milieu d'eux. Pas le moins du « monde, lui répondis- je, ajoutant « qu'en quelque lieu que ce fût je me « confierais a un Boubi, et que je les « aimais. Alors il me prit la main et « la serra cordialement, puis me côn- « duisit à sa demeure; il me fit occu- « per la place d'honneur à son fover, « me donna des œufs, du vin de palme « et une pipe de tabac. C'était tout « ce qu'il avait à m'offrir. »

Manière de se vêtir des naturels de Fernan-do-PÔ.

Les Adeyah s'oignent le corps d'huile de palme, dans Inquelle le plus ordinairement ils délayent une argile trèsfine et très-douce, d'une teinte ocreuse, quelquefois grise. Il est presque impossible de deviner la couleur de leur peau bous cette couche de peinture,

dont l'odedt rend lèilt âpjttoche pres1queinsupportable pour des Européens.

Leurs cheveux en sont aussi couverts, et avec une telle profusion , que le tout forme sur ta tête une sorte de calotte impénétrable , et les longues tresses qui tombent sur leurs épaules y laissent égoutter l'huile dont elles sont imprégnées. Quoique cette coiffure soit un abri suffisant contre toutes les intempéries de l'air, ils y ajoutent encore un bonnet d'herbe sèche grossièrement tressée, bordé de plumes de coq ou d'autres oiseaux jartistement espacées, orné en outre de crânes de singes, de dents de chien ou de petits os disposés en croix, et quelquefois sur le devant, de cornes de bélier ou de daim, encore fixées à une partie de l'os frontal de l'animal, ce qui, les maintenant élevées, ferait croire au premier aspect qu'elles appartiennent réellement à l'individu qui les porte.

Les principaux personnages complètent leur coiffure par une longue plume. Pour fixer sur la tête le bonnet avec tout cet attirail de plumes , de cornes, de coquillages et d'os, on se sert d'un morceau de bois, qui entre d'un côté et ressort de l'autre, en traversant la chevelure; quelquefois cette élégante épingle est l'os de la patte ou de la cuisse de quelque petit animal qu'on a eu soin d'affiler eh pointe afin qu'il pénètre facilement.

Les femmes vont nu-tête, et au bout de leurs cheveux, retroussés en arrière comme ceux des hommes, elles portent une grosse boule d'argile rouge, qui sert sans doute à les maintenir.

Tous les Adeyah vont nus, ayant seulement autour des reins une ceinture de cuir ou de joncs tressés, reposant sur les hanches, et d'où pendent par-devant une infinité de petites lanières, ou bien des filières de noyaux de fruits ou de vertèbres de serpents, ou même simplement une touffe d'herbes; les chefs seuls prolongent aussi par-derrière cet unique véteroent. lîs ornent généralement leur bras droit d'un bracelet étroit formé de fragments de coquilles arrondis en psins, quelquefois de morceaux de

fer poli, enchâssés dans une tresse de paille ; ils mettent aux poignets de petits bracelets de la même espèce. Au bras gauche, une bande de cuir maintient, près de l'épaule, un mauvais couteau à deux tranchants émoussés et sans pointe, grossièrement emmanché dans un court morceau de bois. A leur cou ils suspendent, soit comme ornements, soit comme amulettes, des verroteries, des osselets, des poils, des dents, des griffes d'animaux, des semences d'arbres, des morceaux de noix de coco , et autres bagatelles analogues.

Habitations } nourriture, relations de famille des naturels de Fernan»

do-Pô.

Leurs huttes sont ordinairement disposées en petits groupes au milieu des arbres, autour d'un terrain défriché , où l'on cultive l'igname. Elles se composent de grossiers treillages maintenus par quelques pieux fichés en terre, et supportant un toit de feuilles de palmier. Elles ont 10 ou 12 pieds de longueur, la moitié en largeur, et tout au plus 4 ou 5 piecfe de haut.

L'ameublement consiste en une sorte de plauches légèrement concaves, élevées de quelques pouces au-dessus du sol pour servir de lits : souvent néanmoins ils couchent simplement sur la terre nue avec une bûche pour oreiller. A l'entrée de chaque hameau se trouve une maison d'assemblée, où les nommés sis réunissent pour passer le temps à conter des histoires, en faisant des filets de chasse ou de pêche, pendant que les femmes sont occupées aux travaux des champs ou à la préparation des aliments.

Leur nourriture la plus commune est le/oq/ow, ou pâte d'ignames cuites et pilees ; le coco leur fournit sa pulpe et son huile, le cacaoyer ses feuilles (délétères quand elles sont crues,, mais excellentes quand elles ont été bouillies comme celles de nos choux) ; le poivre sert de condiment à tous leur mets. Quant à la portion plus solide de leurs repas, la chasse fournit aux habitants de l'intérieur des sin*

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ges, des daims, des cabris, des écureuils, des porcs-épics , des rats de buisson, des serpents, et diverses espèces d'oiseaux ; la pêche procure aux peuplades littorales des poissons aussi abondants que délicats. Tous ont pour boisson le vin de palme, soit doux, soit fermenté.

La polygamie est générale parmi lesf Adeyah, et quelques-uns ont jusqu'à huit femmes. Quand une jeune tille devient nubile, son prétendu s'adresse à la mère à qui il offre quelques présents ; s'il est agréé, les deux familles se réunissent pour la célébration du mariage. Le fiancé porte à ta fiancée ses présents de noce, pendant que les jeunes filles du village assemblées autour d'elle la félicitent en chantant et en dansant, et lui offrant aussi leurs cadeaux. Cette cérémonie est suivie d'un festin où Ton mange une chèvre rôtie, arrosée d'huile de palme, et d'autres mets de luxe : après quoi le mari, entouré de tous les invités, emmène sa femme dans sa propre demeure. Par une singularité assez curieuse, le premier enfant est toujours considéré comme inférieur à ceux qui «naissent après lui, sous le rapport des facultés intellectuelles et de la force physique. L'adultère est

λuni avec une grande rigueur. Si la èmme est convaincue d'infidélité, on lui coupe les deux mains, nuis elle est conduite dans la forêt, où fa mort met bientôt fin a ses souffrances.

Croyances religieuse* et organisation sociale des naturels de Fernando- Pô.

Le Boubi croit à un être tout-puissant qui Ta créé , mais il a de plus une confiance illimitée dans ses fétiches, objets d'une nature quelconque qu'il porte sur lui, qu'il place au-dessus de toutes les portes, sur les routes et sur les arbres. Rien ne peut faire qu'un Boubi se dessaisisse de son fétiche; il aimerait mieux mourir que de rentrer sans lui dans sa hutte. Cependant les fétiches ne sont pour lui que ûts médiateurs auxquels il offre des sacrifices pour les disposer à lui inspi-

rer de bonnes pensées, et à lui as-

K rendre à vivre conformément à la vo- >nté du Dieu suprême. L'homme fétiche , c'est-à-dire , le prêtre ou le sorcier, est considéré comme un intermédiaire entre Dieu et les hommes, et, en conséquence, il exerce une grande autorité sur ces derniers.

On croit en même temps à un méchant esprit, source de tout mal, dont la demeure est au fond des eaux, et Ton s'efforce de détourner son action malfaisante, d'apaiser sa colère par des cérémonies expiatoires , consistant en chants et danses sacrées.

Les Adeyah paraissent divisés en

Setites tribus, soumises à des chefs ont l'autorité est plus ou moins grande, plus ou moins respectée. Ces chefs sont facilement reconnaissables à la profusion et à la variété des ornements qu'ils portent , ainsi qu'à un collier de coquilles, se croisant sur la poitrine, après avoir passé sur les épaules, et qui leur donne quelque chose de martial.

Le Boubi ne marche jamais qu'armé soit d'une pique, longue d'environ huit pieds, d'un bois dur, aiguisée à l'une de ses extrémités', soit de longues javelines à pointe barbelée, dont ils se servent avec tant d'adresse et de vigueur, que, à la distance de trente pas, ils manquent rarement un but de la grandeur d'une pièce de cinq francs, et qu'ils traversent avec la même facilité la poitrine de leurs ennemis.

Ils se servent, pour monnaie, de fragments de coquille arrondis , qu'ils assemblent par filières de 75 , et qu'ils portent toujours sur eux , autour de leur corps, de leurs jambes ou de leurs bras.

L'usage d'une monnaie, aussi bien

?ue celui des pirogues, aussi bien que institution de la circoncision, semblent révéler des influences étrangères, plutôt que le développement spontané d'une civilisation primitive. L'habitude de fumer, devenue générale chez les Adeyah , est certainement une importation européenne.

ARNOBOlf.

Nom, situation, étendue.

Sous la forme portugaise qui lui appartient étymologiquement, le nom de cette île devrait 8 écrire Anno-bom; il se traduirait en pur castillan Anobueno; mais les Espagnols se sont bornés à conserver l'ancienne dénomination, avec une légère modification conforme à l'analogie orthographique de leur langue. Rien ne saurait, en aucun cas, autoriser le barbarisme d'An* nabona , forgé par les Anglais, grands coutumiers du fait, comme chacun tait.

Annobon est Pile la plus méridionale du golfe de Guinée , et la plus éloignée du continent. Elle gît par !• 30* de latitude sud et 3° ÎO7 de longitude orientale du méridien de Paris, à 1 10 milles au sud-ouest de Saint- Thomas. Sa plus grande longueur est de 4 milles du nord -nord -ouest au sud-sud-est, sur une largeur qui ne dépasse pas un mille et demi , offrant ainsi une superficie moindre de 6 milles carrés ou 2 000 hectares.

Au sud sont trois roches, auxquelles on a eu la bonne pensée d'attacher le nom des trois navigateurs portugais auxquels on doit la découverte de l'archipel de Guinée : Pero de Eseobar, Joâo de San ta rem, et Fernao do Pô. Un autre îlot, plus voisin de la pointe sud , a reçu le nom d'Adam. Un autre encore', à moins d'un mille au nord-est, est appelé îlot aux Tortues.

Orographie; climat.

La surface d' Annobon est entièrement montagneuse, ou plutôt cette île n'est , à vrai dire , qu'une seule montagne qui surgit brusquement du fond de la mer, offrant une triple cime, dont la plus haute, qui est au nord, s'élève jusqu'à mille mètres au-dessus des eaux. Les formes en sont arrondies comme celles de Fernan-do-Pô , plutôt qu'aiguës comme celles de Saint-Thomas et du Prince.

Quelques officiers anglais attachés à l'expédition hydrographique d'Owen

ayant tenté de gravir le pic septentrional , trouvèrent l'entreprise d'une extrême difficulté, et même dangereuse, le roc étant partout formé d'une lave cellulaire compacte, fendillée comme le serait une masse de schiste, et dans un état de décomposition causé probablement par Faction du soleil après de fortes pluies, ce gui le rendait si peu sûr , qu'il fallait examiner chaque fragment de rocher avant d'y poser le pied. Le sommet du pic offre une plate-forme étroite, d'une dizaine de mètres de longueur, sur laquelle le vent souffle avec une telle violence,

3u'il menaça d'expulser nos voyageurs e la placé qu'ils avaient eu tant de peine à atteindre. Deux croix de boLs, qui y avaient jadis été plantées, étaient maintenant vermoulues; l'une renversée, l'autre bien près de l'être. La descente fut très-périlleuse, et, sur un point , un fragment de rocher qui se détacha de la montagne risqua d écraser toute la petite troupe. Au pied et au nord-ouest de la dernière cime , dans une sorte de cratère occupant le plan supérieur du vaste cône tronqué que forme la montagne, se trouve un petit lac d'environ trois quarts de mille de circuit ; d'après son aspect et' le rapport des guides, on l'aurait cru d'une énorme profondeur , tandis que la sonde démontra qu'il n'avait pas plus de trois mètres dans l'endroit où il y avait le plus d'eau, sur un fond d'argile dure et bleuâtre ; les eaux en sont très-douces; quelques personnes leur trouvaient une teinte rougeâtre, mais ce n'était là qu'une appréciation contestable, et le fait demeure problématique.

Les vents réguliers qui soufflent à Annobon sont ceux du sud-est, dont la constance est seulement troublée par les tournades qui se font sentir de mars à septembre. La saison pluvieuse est en avril et mai, puis d'octobre à novembre. L'opinion favorable que l'on a communément de la salubrité du climat d' Annobon ne doit être reçue, dit le capitaine Boteler, qu'avec* réserve, sa propre expérience ne la lui ayant pas démontrée; cepen-

36e Livraison. (Iles de l'Afrique.)

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daht il remarque, plus loin, que ce climat est décidément le plus sec et le plus sain des quatre lies.

Population et ressources de file d'Annobon.

La population d'Annobon est d'environ 8 000 individus. Ce sont des nègres descendant des esclaves amenés dans rtle, au seizième siècle, par le petit nombre de colons portugais qui vinrent s'y établir, et qui ont disparu. Le plus remarquable souvenir u'ils aient conservé de l'ancien séjour Jes Européens, est un attachement singulier pour ta religion catholique, qui , du reste , n'est guère pour eux qu'un culte matériel accompagné de cérémonies dont ils ne comprennent plus le sens. Leur rigorisme religieux est tel, que, malgré leur caractère bon et pacifique, on les a vus quelquefois jeter à la mer ceux des leurs qui avaient été convaincus de fétichisme; quelques-unes de ces malheureuses victimes, portées par les courants, sont allées aborder à l'île de Saint- Thomas.

Les mœurs et coutumes des habitants d'Annobon n'ont rien de particulier, et leur manière de vivre diffère peu de celle des esclaves des colonies européennes. Dans leurs rapports avec les étrangers, ils sont peu scrupuleux , autant néanmoins qu'on peut s'y attendre de la part de gens qui iront rien, et dont la convoitise est excitée par la vue d'objets qui peuvent leur être nécessaires. Leurs habitations sont petites et grossièrement construites en planches brutes, en terre, en herbe, et en rejetons de palmiers. On compte dans l'tte jusqu'à neuf églises ou chapelles dans le même genre, et la résidence du governador ne vaut pas mieux que les autres.

Le chef-lieu de nie , bâti jadis par les Portugais sous la pompeuse dénomination de Cidade de Santo-Antenio da Praia , n'est qu'un grand village de quatre à cinq cents habitants, situé à la pointe nord de l'île, avec Une rade assez bonne. Le plateau du mouillage est fert peu étendu; à sa limite

la sonde ne trouve plus de fond, tandis

Su'en deçà il n'y a que 50 mètres 'eau au maximum; à un demi-mille de la plage, on n'a plus que U mètres. On y est à l'abri de tous les vents dominants, excepté les cas de tournades; mais alors même, l'escarpement du fond ne permet pas aux ancres de chasser.

Le principal objet que se proposent les navires en touchant à Annobon, est de s'y procurer des rafraîchissements, dont l'abondance n'est pas d'ailleurs aussi grande qu'on se le ligure ordinairement. Les moutons y sont petits, mais d'un goût excellent; la volaille, surtout la pintade, y est rare; les chèvres et les lapins abondent, au contraire , ainsi que le poisson. Les ignames, les patates douces, le manioc, les cocos , les bananes, les goyaves, les tamarins, les limons et les oranges de Séville foisonnent, mais les ananas ne sont pas communs. On peut faire autant d'eau que l'on en désire, bien

Sue ce soit avec difficulté, à cause u ressac. Les transactions s'opèrent d'ailleurs plus aisément par des échanges qu'au moyen d'argent , en offrant, par exemple, des mouchoirs communs bariolés de couleurs voyantes, de vieux habillements, des fusils, des hameçons, de la coutellerie, des verroteries, du rhum, du tabac; une petite quantité de ces deux derniers objets est regardée comme un présent de très-haute valeur.

Le bois le plus commun dans l'île est celui du cotonnier ; il ne vaut rien pour brûler, à cause de sa nature spongieuse. On peut s'en procurer d'autre, plus petit et meilleur, mais eu quantité peu considérable.

Relation d'une visite à Annobon à la * fin du dernier siècle.

Nous emprunterons quelques détails complémentaires sur Annobon, à la relation d'un voyageur anonyme du siècle dernier, qui a fait sur la rade de cette île un séjour d'un mois.

« Après avoir sondé sur uû fond de douze brasses , nous mimes en panne ; nous espérions que les naturel» Tien-

dftient nous indiquer uH mouillage iùr : notre espoir ne fut pas tronïpé. Nous vîmes un canot qui venait droit à nous. Ce n'était qu'un arbre creusé, contenant une douzaine de nègres, toos nus, à l'exception d'un , habillé tant bien que mal à l'européenne , et qui semblait exercer sur les autres une sorte d'autorité.

«Il monta à bord avec confiance, accompagné d'une espèce d'interprète, qui, au moyen d'an peu d'anglais, nous apprit que l'étrange figure que nous forions était celle de monsieur le yubernador de l'île ; que cette fie se nommait Annobon; que ses habitants étaient tous bons chrétiens, et, de plus, bons catholiques; qu'ils avaient eu autrefois un missionnaire, mort depuis quelques années ; que l'on ne leur ea avait point envoyé d'autre, mais qu'ils n'en avaient pas moins une église, dans laquelle monsieur le gouverneur, ainsi que toute la nation, nous priaient de permettre à notre aumônier de venir dire la messe et bénir quelques mariages. Or, comme les navires marchands n'ont d'autre aumônier que leur chirurgien, nous lui répondîmes que, le nôtre ne fouissant pas do privilège de joindre l'encensoir à la lancette, ni par conséquent du pouvoir de lier et de délier les âmes, nous nous bornerions à aller prier avec eux.

« Comme tout historien doit le portrait de son héros, je vais donner un abrégé de celui du gouverneur. C'est uq homme crand, maigre, sec, et borgne. Sa tête est enveloppée d'un cfiinbn recouvert d'un chapeau rond que borde un galon de laine. Habit de bouracan brun , veste de velours noir «fUtrecbt, culotte de peluche verte, et souliers tout ronds. Il porte, à ce qu'il m'a paru , comme marque distinctive de sa dignité, outre un mouchoir bleu fort usé , et pendu à la boutonnière , un gros bâton surmonté d'une pomme et enivre dont il paraît faire grand cas Pendant que j'essayais de causer avec lui, en mêlant du français et de l'allemand avec un peu d'anglais et d* italien , croyant faire de tout cela «te langue passable pour un Africain,

Son Excellence { sensible aux efforts que je faisais pour me fendre intellr-

Sible , occupait sa main gauche à me ébarrasser de mon mouchoir , et travailla avec tant de succès, qu'il le fit passer dans la sienne, sans qu'il partit que la double attention qu'exigeaient sa manœuvre et mon discours, lui causât le moindre embarras.

« Quand je me rendis dans 111e lé lendemain et que je mis pied à terre, le premier mouvement des insulaires fut de fuir vers leurs cabanes, lesquelles , assez régulièrement alignéeejormaient deux rues parallèles au rivage. J'avais avec moi le nègre qui parlait un peu anglais. Je le chargeai de rassurer ses compatriotes , et il leur eut à peine dit deux mots, que nous nous vîmes entourés de toute la populace, qui nous suivit à l'église avec de grandes et bruyantes démonstrations de joie.

« Quoique cette église ne fût qu'une longue baraque de terre, recouverte de feuilles de palmier, l'intérieur était assez propre, et mieux orné que ne le sont d'ordinaire nos églises de village. Tout près de là était la cabane qu'occupait jadis le missionnaire. Je ne pus, malgré beaucoup de questions, savoir de quel ordre il était. Mais, à en juger par les moeurs de ses néophytes, il paraît que le bon père travailla avec peu de succès à la vigne du Seigneur.

« Je visitai plusieurs cabanes , qui , toutes, étaient plutôt des repaires que des habitations humaines : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous y grouillaient, et, en rois de la nature, assis dans la fange, me regardaient avec des yeux étonnés et stupides.

« Dès mon retour à bord , il s'établit , entre nous et tes insulaires , un commerce d'autant plus singulier, que l'argent n'ayant aucune valeur à leurs yeux, si on leur eût offert un sac de douze cents francs, ils eussent certainement préféré le sac à la matière; il nous fallut donc en revenir aux règles primitives du négoce, et tous nos marchés se firent par des échanges.

Chacun de nous se fit donc marchand :

on donnait des bas, de vieux mouchoirs, du fil, des aiguilles, etc., poui

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des poules, des cochons, des canards, des ananas, des oranges, du maïs, etc.; nos moindres guenilles trouvaient des acquéreurs, de sorte que le plus mince fripier eût pu charger un vaisseau du produit de son magasin. Si Ton eût laissé faire nos soldats, ils se seraient mis tout nus pour se procurer des vivres frais. Nous avions plusieurs barriques de bœuf, de lard, de morue, qui s'étaient gâtées-, les nègres recevaient, dévoraient tout cela avec avidité. L'infection des viandes les plus corrompues était pour eux ce qu'est pour un gourmet de l'Europe le plus délicat fumet... Allez, après cela, disputer des goûts et faire des dissertations sur le bon ou le mauvais positifs. Jamais les dieux de l'Olympe ne burent le nectar céleste avec autant de volupté, que ces malheureux en éprouvaient à boire de la mauvaise eau-de-vie trempée aux trois quarts de notre eau noire et puante.

« Comme nous avions un pressant besoin d'eau, les nègres, toujours dans l'appât de quelque chose à recevoir ou à prendre , se chargèrent de nous enseigner une aiguade , et nous offrirent leur secours. En consé-

Îiuence, on expédia la chaloupe avec es futailles vides; je me donnai le plaisir de la suivre dans un canot que deux nègres conduisaient, et qui, vu son peu de largeur, était une voiture aussi vacillante qu'incommode. En longeant la côte , nous arrivâmes , au bout d'une demi-heure , dans une espèce de crique formée par l'embouchure d'un torrent qui coule à travers une étroite vallée. Quoique les récifs qui bordent la côte en rendissent l'accès difficile, j'y touchai sans peine avec mon canot, tandis que la chaloupe fut obligée de mouiller à deux encablures de la terre : cet inconvénient devenait un obstacle pour nous autres Européens savants; nous eûmes donc recours à nos amis, dont plusieurs avaient suivi la chaloupe; et leur instinct, plus puissant que notre art, vint heureusement à notre secours, bien que notre maître -canon nier, vieux bon* homme très-vain, ne voulût absolu-

ment pas que nous eussions la honte de recourir à ces coquins de nègres...

Dès que la chaloupe eut mouillé, les Africains jetèrent les futailles à la mer ; ils tes suivirent , et, les poussant devant eux, tantôt avec la tête, tantôt avec une main , ils les firent passer à travers un labyrinthe de rochers contre lesquels nous les eussions d'autant plus sûrement fracassées, que la mer y brisait violemment. Lorsque les nièces furent pleines, ils les reconduisirent par le même procédé à la chaloupe ; de sorte que ce qui, sans pouvoir répondre du succès, nous eût peut-être coûté trois jours de travail , fut exécuté par ces coquins de nègres en moins de deux heures. »

Entre autres observations sur le sol et les productions, notre voyageur a fait cette remarque singulière, que, dans les parties occupées par les orangers et les citronniers, en creusant la terre, il lui a constamment trouvé une couleur jaune, et le goût ainsi que le parfum d'une compote d'oranges.

« Je n'ai d'ailleurs eu connaissance à Annobon, ajoute-t-il, d'aucun insecte ni reptile venimeux. Je n'ai vu de quadrupèdes que des porcs, des moutons, et je n'ai pu tirer autre chose des habitants, sinon que , dans l'intérieur de l'île, on trouvait des quaquasy qui, d'après mes conjectures, ne peuvent être qu'une espèce de daims. »

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