‹ Iles de l'AfriqueChapitre 52 sur 82 · LES SPORADES DE L'ATLANTIQUE · texte numérisé non relu

LES SPORADES DE L'ATLANTIQUE

i Jusqu'ici les îles africaines de l'ocraa Atlantique se sont offertes sucressivement a notre étude par groupes ou archipels distincts : les Açores, Madère et ses annexes, les Canaries, te îles du Carj-Vert, l'archipel de Guiné?, ont ainsi tour à tour passé collectivement sous nos yeux. Il ne nous reste plus maintenant à examiner et à décrire que ces rochers isolés dans l'immensité de l'Océan , ces îles éparses au loin de toute autre terre , ces sporades jetées comme au hasard au «in des. flots, sans connexité entre dles, sans lien apparent qui les puisse rassembler sous un point de vue commun; escales imprévues rencontrées d'aventure, sur leur chemin d'aller ou fc retour, par les premiers navigateurs qoi frayèrent la grande route des Indes orientales.

Cependant l'esprit qui les embrasse

dans leur ensemble, les peut classer à son gré en diverses catégories subordonnées à des considérations spéciales. Et d'abord, en effet, n'y a-t-il pas lieu de faire le départ des lies dont l'existence constatée, vérifiée chèque jour, nous livre les matériaux d'une description et d'une histoire certaines ; et de celles que des indices fugitifs ont seulement signalées, dont les navigateurs se sont évertués sans succès à retrouver la trace, et dont l'existence douteuse n'est peut-être due qu'à des illusions ou des erreurs qui ont muiti-

5 lié les positions et la nomenelature t quelques points mal déterminés?

Ainsi doivent être inscrites , sur une liste sérieuse, l'Ascension, Sainte-Hélène , Tristan da Cunha et Goaçalo Alvarez, le penedo de Saô-Pedre, la Trinité et les trois flots de Martin Vaz * tandis que Saint-Mathieu, Santa-

L'UNIVERS

Croce, i'Ascensaô , Santa-Maria d'Agosto, Saxembourg, en seront éliminées pour ne trouver place que sur le râle suspect des tles douteuses, et peut-être fantastiques.

Sous un autre aspect, ces lies se montrent à nous échelonnées sur deux lignes parallèles, au large de la côte occidentale d'Afrique : la première, à une distance moyenne de 450 lieues, nous offrant successivement, du nord au sud, la douteuse Saint- Mathieu, l'Ascension, Sainte-Hélène, et Tristan da Gunba avec Gonçalo Alvarez ; l'autre , à une distance de 800 lieues, nous présentant à son tour Sào-Pedro, la problématique Santa- Croce, la Trinité et les Martin Vaz, les tles fantastiques d'Ascensào et de Santa-Maria d'Agosto, et l'incertaine Saxembourg.

L'ordre chronologique des découvertes constatées semble se combiner de la manière la plus heureuse avec cette double distinction, en nous montrant d'abord, sur la première ligne, Jean de Nova rencontrant l'Ascension en 1601, et Sainte-Hélène en 1502; et Tristan da Cunha abordant en 1506 aux îles qui portent son nom ; sur la deuxième ligne, George de Brito donnant en 151 1 contre les rochers de Sào- Pedro; et ensuite, mais h une date que nous ne connaissons pas avec précision, Martin Vaz trouvant le groupe d'Iles auquel son nom est demeuré.

Saint-Mathieu, signalée en 1525 par le commandeur Jean de Loaysa, ouvre alors naturellement la série des tles incertaines, presque complète dès la première moitié du seizième siècle, et a laquelle Saxembourg seulement n'est venue s'adjoindre qu'en 1670.

Tel est, en définitive, l'ordre dans lequel nous allons successivement porter notre étude sur chacune de ces Sporades de l'océan Éthiopique, entre lesquelles une seule passait pour habitable jusqu'à ce que l'Angleterre ait montré, en Rétablissant sur deux autres, que la ténacité des hommes peut dompter la nature, même dans les lieux où elle semble le plus réfractaire.

L'ASCENSION (*) DBSCHIPTIOFT.

Situation, étendue; aspect; nature du sol , climat.

Comprise dans la zone des vents alizés du sud-est, par 7° 56' de latitude méridionale (**), et 16* 45' de longitude .à l'ouest du méridien de Paris, a 270 lieues de la côte de Guinée, à 400 de celle du Brésil, et à 480 de l'archipel du Cap-Vert, l'île de l'Ascension, en sa forme à la fois triangulaire et arrondie, offre de l'ouest à f est une longueur un peu moindre de 7 milles, sur une largeur d'un peu plus de 6 milles du nord au sud ; elle a environ 21 milles de tour, et sa superOcie peut être évaluée à 7 000 hectares.

L'île est généralement montagneuse, et dominée par un pic qui se voit de plus de 30 milles de distance, élevant sa double cime à 865 mètres au-dessus du niveau de l'Océan ; les terrasses qui l'entourent conservent une altitude qui varie de 870 à 600 mètres ; puis elles s'abaissent graduellement au nord jusqu'au rivage, tandis qu'elles se terminent brusquement au sud par d'horribles précipices. Cette région culminante occupe la partie sud-est de l'île; le reste est comme une vaste plaine semée de collines de 200 à 300 mètres de haut, coniques, souvent cratériformes; des ravins escarpés et tortueux, dépourvus d'eau, sillonnent dans tous i les sens cette terre aride, et viennent , se terminer sur la côte en petites baies | sableuses, dans l'intervalle des roches | noirâtres qui forment le rempart de ( ceinture. La teinte rougeâtre du sol n'est interrompue que par la verdure qui tapisse en quelques eudroits les

(*) Cet article a été rédigé, en partie, avec le concoure de M. Oscar Mac-Cartby : les principaux guides consultés ont été Brandreth, mistress Power, Holman, et d'Unrille.

(**) Par une singulière inadvertance , Mtirray, dans son EncyclapatMa of Geo* grophy, et Mac-Culloch, dans son Univcr* sal Gazctleer, placent l'Ascension , l'un par S°8/, l'autre par 7° 26' de latitude nord ,

de la montagne principale, à laquelle on a donné en conséquence le nom de montagne Verte; mais cette diversion rachète faiblement le triste aspect de l'ensemble, et l'abbé de la Caille assure que « la vue de ces mon- « tagnes, et en général de toute l'Ile,

• présente aux yeux un spectacle af-

* freux et capable d'inspirer de l'nor-

La mer brise avec une extrême violence autour de ces âpres rivages, qu'elle rend presque partout inaccessibles. Quelques rochers détachés apparaissent d ailleurs sur divers points de la côte : un seul, voisin de la pointe est, s'est trouvé assez considérable pour recevoir un nom, celui d'Ilot aux Frégates. Au sud-est, une rentrée du littoral est appelée baie Française; une autre au nora, au voisinage immédiat de la pointe Sabine, porte la dénomination dJEnglish-Bay, ou baie Anglaise; une troisième, au nord-ouest, sous le nom de Sandy-Bay, ou baie Sablonneuse, offre le principal, disons

Sutôt le seul mouillage commode de le. Il a pour reconnaissance, à terre, une colline isolée, haute de 274 me* très, surmontée d'une croix rouge, et appelée en conséquence Red -Cross Bill; il est borné à l'ouest par un rocher qui fait saillie, et au large duquel gisent de dangereux écueils, qui se prolongent jusqu'à plus de 3 milles au sud ; aussi est- il plus sûr et plus usuel d'atterrir vers la pointe Sabine, et de longer la côte pour arriver dans la baie par le nord. On y trouve 19, 13, et s mètres d'eau, sur un fond de sable coquillier.

Cependant, on peut louvoyer ou ancrer avec sécurité, en se tenant à une distance suffisante à l'ouest de ce banc de roches. Trois cents bâtiments pourraient ainsi mouiller sous le vent de nie, à moins de 10 milles de la côte, à 200 mètres l'un de l'autre, par 38, 28 et 19 mètres, fond de sable et de vase. Ils n'auraient à craindre que les ras de marée, le plus fréquents depuis décembre jusqu'en avril, mais dont on' a éprouvé aussi de très-forts en juillet : ils viennent du nord-ouest, transfor-

mant tout à coup une mer parfaitement calme en de longues et vastes lames qui se précipitent vers le rivage, où elles viennent se briser avec une grande violence. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce phénomène, c'est que les vagues s'élèvent sans aucun signe précurseur, et s'apaisent soudain avec la même promptitude : un intervalle de 10 minutes le voit à la fois commencer et finir. Il paraît , au surplus, que la houle ne vient pas de loin, et ne se fait sentir qu'aux approches de 111e.

La physionomie stérile et désolée que présente dès l'abord Ifle de l'Ascension, la couleur rouge foncé qui y domine, les formes antractueuses de ses montagnes et de ses précipices, offrent assez d'indices caractéristiques des révolutions plutoniennes , pour qu'il ne reste aucun doute sur sa nature volcanique, avant d'en avoir examiné de plus près le sol et les formations rocheuses. Les trachytes y dominent, montrant, sur plusieurs points, la disposition régulière des colonnes basaltiques, en d'autres la structure des roches calcaires; ailleurs on le voit passer de la dureté compacte du grès à une décomposition complète. Le tuf volcanique se rencontre en masse confuse, mais il est en général distinctement stratifié: l'argile ferrugineuse rouge, le tuf, l'argile bleue, le trachyte décomposé, alternent avec des couches de fraisil et de pouzzolane. La pierre ponce abonde partout à la surface.

Les collines éparses dans 111e conservent pour la plupart leur forme conique et leur sommet déprimé, bien que souvent elles soient dégradées sur le flanc méridional ; on y remarque aisément les coulées de lave, dont on peut suivre la direction jusqu'au rivage. Ces collines abondent en scories et en pouzzolane ; elles sont entourées à leur base de laves et quelquefois d'obsidienne.

Les plaines du nord-ouest sont formées aussi de fraisil, de scories, de cendres, et de terre finement pulvérisée, coupées de lits de gravier et de

37* Livraison, (lu» db l'Afbiquk.)

WMVBRS.

galet* de lave et de silex; des amas de lave et de scories de huit à. dix mètres de haut s'y trouvent aussi distribués ça et là : il semblerait que l'art a formé ces pyramides et ces traînées de cailloux, pour eu débarrasser le sol sur lequel ils auraient été primitivement répandus.

Des lits considérables de lave et de scories forment le rempart de ceinture,

Séqétalement escarpé a Test et au sud e l'île ; sur la cdle ouest, les coulées de lave se sont avancées jusque dans la mer, avec une grande diversité de formes » présentant une surface rugueuse, crevassée, sur laquelle il aérait difficile et même dangereux de ^'aventurer. On trouve dans les baies et anses du rivage un tuf calcaire formé par l'agrégation de fragments arrondis de coquilles brisées, que la chaleur et la pression ont agglutinées; il fournit une chaux excellente, dont le mélange aveo la pouzzolane, dans des proportions déterminées, produit le meilleur ciment. Le sable même qui forme la plage de ces baies est corn* posé de grains qui ne sont que des détritus de coquilles ; il s'y mêle, à la baie du sud-ouest et à CrystalBay, de petits cailloux de lave, de quartz, et de topaze.

L'Ascension est dépourvue d'eaux courantes, et les pluies n'y sont ni assez fréquentes ni assez régulières

Eour suppléer à cet inconvénient, et ftter la transformation de cette terre aride en on sol cultivable, par la décomposition des roches et le développement d'une végétation spontanée, vigoureuse, propre à la formation de 1 humus. Les sommités de la montagne Verte, surtout du côté du vent, éprouvent presque seules encore les effets de cette heureuse influence atmosphérique.

Le climat n'est point ici l'obstacle qui s'oppose à la fertilisation du sol, car il n est point sujet à ces variations excessives et brusques qui nuisent le plus aux tentatives de culture : l'observation a démontré que les extrêmes de température entre le jour le plus chaud «e l'été, c'est-à-dire, de dé*

cemhre à mai, et le jour le plus froid de l'hiver, c'est-à-dire, de juin à novembre, n'offrent qu'une différence totale de f 0* du thermomètre centésimal. La moyenne annuelle, sur le quai voisin du mouillage, est de 39* ; elle est généralement de ta* sur les basses terres; sur les hautes terres, elle ne dépasse pas 31*, c'est-à-dire

Îu'elle y est la même qu'à Alger : sur b pie, elle est au-dessous de 15°.

Productions végétale ; OHtmonop.

Au point de vue de la culture* le sol de l'Ile se classe naturellement en quatre régions distinctes: la première, celle des terres fécondes, ne consiste guère quVn une centaine d'hectares dans la plus haute partie de la montagne Verte, où la couche végétale offre deux et trois pieds d'épaisseur jusqu'au lit de scories, de cendres et d'argile sur lequel die repose ; la seconde région, celle des terres médiocres, est située sur les plateaux moyens, entre 420 et 660 mètres d'altitude, où la profondeur de la couche végétale n'est que de 6 à 18 pouces, et n'a pas 400 hectares d'étendue totale; la troisième est celle des mauvaises terres, ces plaines couvertes de fraisil et de pouzzolane, qui se laissent pénétrer par l'humidité des grandes niuies, et se parent alors par intervalles de pourpier verdoyant et de quelque gazon ; enfin , la quatrième et dernière région est celle des terres réfractaires, ces champs de lave qui ne donnent prise à aucune végétation. Ainsi, presque toute la flore de l'Ascension se trouve circonscrite dans les productions des hautes terres.

Les principales plantes indigènes sont la tomate et le ricin , que Ion y trouve en quantités considérables , le manioc , le poivre , l'ipécacuana , le groseillier à fruits jaunes, deux, ou trois espèces de fougères, la titbymale, le mouron, la dent de lion, le myosotis, quelques autres fleurs plus sauvages, et trois ou quatre mousses. Le cresson alénois, le pourpier, un chiendent grossier, couvrent de grands espaces, ainsi que le gazon de Bahama

mi a été importé, «et qui forme de beaux pâturages.

La culture potagère donne des produits très-vanés, des radis exquis, du cresson de fontaine, du calalou on éninards doux de l'Inde, une belle es* pece de laitue, des choux, des carottes excellentes, des navets, du céleri, des fèves, des haricots frais, beaucoup de concombres et de melons , des bananes, quantité de patates douces, dont il y a une variété très-farineuse et très-grosse. La pomme de terre anglaise dégénère rapidement. On a apporté de Sainte-Hélène quelques fraisiers dont les fruits sont excellents.

Des ananas avaient été plantés, mais ils n'ont pas réussi.

Sur la portion des terres réservées pour les pâturages, errent quelques chevaux et des ânes, les uns employés comme monture, les autres comme bétes de somme ; et quelques centaines de boeufs et de moutons destinés à la consommation locale ou au ravitaillement des navires. Ce bétail est apporté principalement du cap de Bonne-Espérance, aux frais du gouvernement , lequel le revend aux navires qui viennent ici faire des vivres. On y comptait autrefois environ 600 chèvres qui , abandonnées à elles-mêmes, allaient broutant, sur le sommet des rocs, ou au fond des vallées, le persil sauvage, le mouron, le chardon, la menthe, et d'autres herbes odoriférantes ; aussi leur chair, comparable à celle du meilleur mouton, avait-elle une fine saveur toute particulière; mais l'Ascension est une terre trop avare pour qu'un si grand nombre d'animaux put trouver à v vivre simultanément sans se nuire, et il a fallu bientôt condamner les chèvres à une destruction presque complète, pour ne pas compromettre F existence du gros Bétail. Ce tut une expédition pleine d'émotion* et de dangers, et les prouesses des capitaines Barnes et Payne sont encore le sujet de merveilleux récits. Cô Bfsatpq«rt à dire qu'ils aient çouifté Jos ressources que l'île peut eix&|» offrir aux armateurs de la chasse : toutes les chèvres n'ont pas*

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disparu ; ptolfeuta sent allées retrote ver, dans des lieux presque fnaecessi* blés, les volatiles gallinacés échappés h la surveillance de lèvre maîtres, et retournés à leur état primitif en compagnie des pintades sauvages, fort itombrfuses dans le pays. Il ne faut point oublier, d'ailleurs, les jouissances de h chasse aux chats !... Une petite colonie de ces animaux avait été apportée à l'Ascension pour y détruire les rats qui avaient envafhî l'ife entière; mais après les avoir exterminés, les chats, devenus maîtres de la place, ayant découvert qu'ils pourraient vivre en liberté sans le secours de l'homme, s'enfuirent dans les portions inhabitées de l'île, ou ifs ne se firent aucun scrupule de se régaler princièrement déjeunes poules de Guinée, et d'autres oiseaux, y ajoutant de temps à autre les œufs et autres friandises mi'ils découvraient dans leurs courses déprédatrices. Cette bande de quadrupèdes ravageurs était devenue si considérable en 1825, que les habitants se virent obligés ae réclamer l'assistance d'un certain nombre de chiens bassets pour leur faire la guerre; et les combats de ces deux puissances ennemies ne sont pas un des moindres attraits du hunting. Les chiens sont aussi dressés à la chasse des tourlourous ou crabes de terre, qui creusent leur demeure assez haut dans la montagne.

On trouve à l'Ascension diverses es- ' pèces d'oiseaux indigènes; les plus nombreux sont les frégates, les fous, les paille-en-queue aux longues plumes caudales; les hirondelles des tronues , les pétrels , les albatros noirs a poitrine blanche, marqués d'une « raie blanche sur chaque aile, et mesurant sept pieds d'envergure. Tous ces oiseaux sont en nombre considérable, et blanchissent de leur fiente les rochers sur lesquels ils perchent. Dans la saison delà ponte, l'hirondelle des tropiques dépose sur les plaines et sur les hauteurs un nombre d'oeufs tellement considérable, que Ton en ramasse jusqu'à dix mille douzaines dans une seule semaine ; ils ressem-

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Ment aux œufs de pluvier, et bien que l'oiseau soit de petite taille, la grosseur de l'oeuf est presque égale à celle des oeufs de poule, et les habitants en font une grande consommation; il y a k peu-près trois pontes en deux années.

Les poules de Guinée, dont l'importation est due aux croiseurs anglais, sont très-abondantes: elles se sont réfugiées dans les montagnes, et parmi les roches de lave dans Tes basses terres; des dispositions spéciales les protègent contre une entière destruction : une saison particulière est désignée pour les chasser. La propagation du faisan et de la perdrix n'a pas eu le même succès.

Chacun des colons a d'ailleurs sa petite basse-cour; car si les oies et les canards se trouvent un peu déplacés sur cette terre si altérée , les dindons et la menue volaille y réussissent on ne peut mieux. Nous aurions encore à citer parmi les habitants de l'air, trois espèces de beaux papillons, diverses mouches et quelques scarabées.

La mer nourrit en abondance d'excellents poissons : le muge, la morue des rochers, le maquereau, plus délicat lorsqu'il est jeune que lorsqu'il est gros ; l'anguille de mer, le meilleur de tous ; l'holocentre, aux brillantes couleurs de pourpre et d'or ; un autre poisson brun à reflets d'un pourpre éclatant, mais qui ne vaut rien. Les huîtres pullulent, mais elles sont de qualité médiocre, et Ton en mange peu. Mais l'animal dont on s'occupe le plus à l'Ascension, c'est la tortue de mer, la grande tortue franche à écaille verte. Depuis longtemps File est célèbre par le nombre, la grosseur et la qualité de ses tordues ; pendant six mois de l'année, de décembre à mai ou juin, elles semblent accourir de toutes les parties de l'Atlantique, pour déposer ici leurs œufs sur le sable; le fort de la saison est de Pâques à la Saint-Jean. C'est la nuit qu'elles arrivent: on les guette, et quand elles ont pondu, on les renverse sur le dos, pour les charger le lendemain sur des chariots qui les emportent.

On a grand soin d'écarter tout ce qui pourrait les détourner de venir :

on ne reçoit ni ne rend le salut maritime, de peur que le bruit du canon ne les enraye; on va même jusqu'à interdire de fumer sur le rivage, parce qu'on s'est aperçu que cela les éloignait. Elles sont toutes de la plus grande taille, pesant ordinairement e 200 à 250 kilogrammes, quelquesunes de 350 à 400. On en consomme environ 800 par année, mais leur nombre est tel, qu'en certaines années il en a été retourné jusqu'à 2 500.

Jadis les navires en prenaient au delà de leurs besoins, et en perdaient beaucoup, parce que les matelots en retournaient sur le dos beaucoup plus qu'il ne leur en fallait , et les laissaient périr dans cette position. Depuis leur établissement dans l'île, les Anglais ont mis avec raison un terme à cet abus ; ils se chargent seuls d'en approvisionner les navires qui en ont besoin, et en tiennent toujours une certaine quantité en réserve pour cette destination, dans un parc sur le bord de la mer, où l'eau se renouvelle à chaque marée. Les plus belles sont envoyées en présent aux grands personnages d'Angleterre, et le nom du destinataire est gravé sur l'écaillé blanche du ventre. Il est fort plaisant d'entendre en pareil cas, à bord, le matelot charge de les soigner faire chaque matin son rapport : « Je dois annoncer à votre honneur que Je duc de Wellington est mort cette nuit, »

ou bien, « Je ne suis pas content de la mine de lord Melville ce matin ; » puis les questions : « Comment va le lord chancelier? A-t-il l'air bien gaillard ?» et ainsi de suite.

La chair de tortue est un excellent manger pour les marins et pour les troupes; die se prépare comme la viande de bœuf ou de mouton , mais elle est moitié moins nourrissante. Accommodée par un cuisinier habile, c'est un mets renommé à juste titre.

Population.

La population de l'Ascension est presque exclusivement militaire : ce

n'est à proprement parler qu'une garnison d infanterie de marine, dont les officiers et les soldats ont avec eux leurs femmes, leurs enfants, et leurs valets mâles et femelles : ces derniers sont des nègres de traite libérés. Le nombre total des habitants de tout âge et de tout sexe est d'environ 400, dont 150 femmes, enfants et valets. Malgré l'état d'isolement dans lequel se trouve cette petite population, jamais l'ennui ne paraît sur les visages, toujours empreints, au contraire, d'un air de contentement. Il faut surtout attribuer cela à l'activité, au travail, qui ne laissent aucun accès à l'ennui.

A la réserve de trois heures de repos au plus fort de la chaleur du jour, les officiers et les soldats sont occupés, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, à la culture dans la montagne, à l'amélioration et à l'entretien des routes et des chemins, à celui des fortifications et des diverses constructions, à la surveillance des réservoirs d'eau douce, affaire essentielle ici ; au soin des troupeaux de la basse-cour, à la récolte des œufs, à la pèche, à la chasse du gibier à poil ou à plume, des crabes et des tortues.

Du reste , jamais ou presque jamais de maladies graves et générales, excepté dans les années pluvieuses, comme le furent 1818 et 1823, et ce sont de rares exceptions. On n'a observé aucune affection d'an genre particulier, et les maladies spéciales des tropiques présentent même ici un caractère tres-benin, et se guérissent au moyen d'un traitement ordinaire. Les Européens peuvent travailler sept ou huit neures par jour sans inconvénient, et l'on est frappé chez eux d'une apparence de santé fort rare dans les régions intertropicales.

La yente des liqueurs spirîtueuses est interdite, mais tout individu peut acheter chaque jour une pinte de forte bière brune. Le beurre, le fromage, et les autres petites douceurs, sont fournis au moyen d'un approvisionnement envoyé par des marchands d'Angleterre! qui ont un bénéfice de

1 0 pour 1 00 à l'exportation, et allouent 2 pour 100 an caporal chargé de la vente. Ils ne payent aucun fret, ayant obtenu le privilège de charger ces denrées sur le bâtiment de transport

Ïui chaque année approvisionne l'île e munitions, et le gouvernement a en outre permis d'échanger, avec les navires, des tortues contre les objets de première nécessité on de luxe relatif dont l'établissement aurait besoin.

L'arrivée d'un navire est presque un événement pour la petite communauté.

L'accueil bienveillant et hospitalier qui est fait aux passagers et autres visiteurs, ne peut manquer de laisser au cœur de ceux-ci d'agréables souvenirs.

* La majeure partie de la population réside dans une bourgade assise au bord de la mer, près du mouillage de Sandy-Bay, et qui, après avoir reçu d'abord le nom de Regenfs Square^ en Fhonneur du fils de George III, fut appelée plus tard George-Twtm, dil nom propre de ce même prince devenu le roi George IV. Elle consiste en deux rangées de magasins, un hôpital, une maison pour le gouverneur, une autre pour le cercle des officiers, quelques habitations détachées qui leur appartiennent, des baraques pour les soldats, et des huttes pour les travailleurs nègres, le tout formant, à l'exception des magasins situés près du fort, une ligne de maisons détachées, toutes en pierres brutes, cimentées avec le mortier de chaux et de pouzzolane dont nous avons parlé* Sur le rocher, haut de plus de 90 mètres, qui s'avance à l'ouest de la baie, est placée la batterie ou le fort Cockburn, armé de sept canons du calibre de vingt-quatre, pour protéger la rade; et au-dessous du fort, un grand réservoir contenant une provision de 1 700 tonnes d'eau douce.

Une route onduleuse de six milles conduit de George-Town àGreen-Mountain, site des principales cultures «V l'Ile ; il a fallu beaucoup d'efforts et de persévérance pour l'achèvement de ce travail^ qu'un esprit ordinaire eut

yiwivKas»

considéré comm inexécutable. Après quatre milles de marche, on arrive à la source de Dampier, sur laquelle était jadis fondé tout l'espoir de la population» et qui n'offre guère, dans les conditions les plus favorables, qu'un filet d'eau de la grosseur d'une plume. On a creusé dans le roc volcanique près de cette source, quelques habitations pour des soldats oui s'y sont fixés aveo leurs familles. De la source de Dampier, il faut encore monter pendant deux nulles pour atteindre, à plus de 600 mètres de hauteur absolue, la résidence du gouverneur, laquelle ne consiste qu'en un rez-de-chaussée.

Un officier et soixante-dix hommes stationnent dans cette partie de l'île, pour la surveillance des nouvelles sources, pour celle des troupeaux ? et pour les travaux agricoles. Ce service, oui est alternatif, jette de la diversité «ans les occupations de la garnison, et en enlevant les habitants de la ville à une température souvent très-éle- ?ée, leur permet de venir se retremper dans une atmosphère comparativement fraîche et quelquefois humide.

Les malades, transportés dans cet air pur et vivifiant, se rétablissent avec une promptitude surprenante.

HISTOIBE.

Découverte ; reconnaissances.

Le grand historien des découvertes des Portugais dans leurs navigations aux Indes orientales, Barros, nous raconte ainsi celle de 111e que nous nommons aujourd'hui l'Ascension :

« Le roi Emmanuel, voulant envoyer dans l'Inde une division de quatre vaisseaux, en l'année 1601, en confia le commandement à Jean de Nova, aleaïde particulier de Lisbonne, noble Galicien, très-entendu aux affaires maritimes, et qui avait longtemps rempli d'honorables emplois sur les flottes d'outre-mer, ce qui lui avait valu sa charge , Tune des plus importantes de la cité. Dès que V armement fat achevé 9 on partit du port de Belem le 6 mars 1601, et dans ce ttyag* ayant passé 8° an delà de l'é-

riteur, vers le sud, on trouva une à laquelle ou donna lé nom de la Conception, et le 7 juillet on alla mouiller à Faieuade de Saint-Biaise, qui est après le cap de Bonne-Espérance. »

Si l'on remarque ici la date du dé-

8 art de Lisbonne, et celle de l'arrivée ans la rade de Saint-Biaise, on reconnaîtra que cette traversée a été de cent vingt-cinq jours, et qu'il serait absurde de supposer 'que dans les vingt premiers jours Jean de Nova eût pu arriver devant l'Ile, de manière à s'y trouver le 25 mars, jour de la Conception, dont le nom serait ainsi demeuré à la découverte, suivant Tusage le plus fréquent des navigateurs de cette époque ; tandis qu'en admettant que cette arrivée ait eu lieu le jour de r Ascension, qui tombait cette annéelà le jeudi 20 mai, il y aurait eu soixante-dix-sept jours de traversée, depuis Lisbonne jusqu'à l'île nouvelle, et quarante-huit jours depuis l'Ile jusqu'au cap de Bonne-Espérance, ce qui est un calcul conforme à la situation relative de ces trois points.

D'un autre côté, il est certain que lorsque Jean d'Empoli, facteur de la maison florentine des Marchioni de Lisbonne, embarqué sur la flotte d'Alphonse d'Albuquerque en léOS, arriva en vue de l'île déjà découverte, elle portait, suivant son propre témoignage, le nom de l'Ascension, et nullement celui de la Conception; et Louis de Bartbema, qui y passa aussi en 1508 à son retour de 1 Inde, sur un des bâtiments de la maison Marchioni, ne l'appelle non plus que l'Ascension.

Il semble donc naturel de conclure que cette dénomination, qui lui a été constamment appliquée depuis, était bien celle que le découvreur même lui avait donnée ; et qu'une simple inadvertance d'écriture ou d'impression aura introduit dans le texte de Barros le nom erroné de la Conception.

Les Portugais ne formèrent aucun établissement à l'Ascension, et pendant plus de trois siècles elle fut seulement un lieu de relâche pour les navires qui traversaient l'Atlantique.

Les noms de Hugues de Linschoten en !SS3, de Davis, de Wybrant de Warwicken 1600,d*Owington en 1693, de Dampier en 1701, de Lacaille en 1754, de VYallis en 1768, de Carteret et de Bougainville en 1769 , de Gook en 1771, 1772 et 1775, et plus tard eeux de Sabine en 1822. de Duperrey en 182&, d'Owen en 1828, de d'TJrtille en 1829, brillent sur la longue liste des navigateurs qui y ont passé.

Le passage de Dampier fut plus mt'une simple visite, ce fut un naufrage: son oâtinient, ayant coulé bas devant Pftê, par suite d'une voie d'eau, le 21 février 1701, it se sauva avec son éqtHpage , et fit sur ce rocher un séjour forcé de deux mois, couchant dans les cavernes, vivant comme il put de tortues, de chèvres sauvages, de poissons et d'oiseaux de mer, jusqu'à ce qu'il fut enfin recueilli par un navire anglais de la compagnie des Indes revenant en Europe. Ce fut pendant cette triste relâche que, guidé par l'instinct des chèvres, il découvrit, sur le flanc nord-ouest de la montagne Verte, la source, ou plutôt le léger saintement d'eau douce, qui depuis a porté son nom.

« En 1801 », nous raconte un aimable voyageur aveugle, le lieutenant deraisseau Holman, « j'étais à bord « du vaisseau de S. M. le Cambriany

* lequel, revenant de Sainte-Hélène* « passa sf près de l'Ascension, qu'il 'j envoya un boulet de 24; nous

< vîmes fa poussière s'élever au-dessus «du point où il était tombé, mais « personne ne répondit à ce signai, 1 que nous avions fait avec intention,

* attendu que , l'année précédente ,

< PEndymion avait recueilli l'équi-

* page d'un brig naufragé sur cette «cote déserte. »

Colonisation anglaise*

Le moment ne devait pas tarder où les choses changeraient entièrement de face. Quand Napoléon fut envoyé en exil à Sainte-Hélène, l'Angleterre, craignant que quelque autre puissance ne pût s'établir à l'Ascension dans le but de tenter d'enlever

l'illustre prisonnier, prit le parti d'en faire prendre possession, en 1815, par vingt-cinq hommes, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Cappaje* appartenant à l'escadre de l'amiral Cockburn, lequel en fit aussi la station d'un sloop de guerre ; on construisit quelques baraques pour loger la petite garnison.

Le lieutenant Cappajequt pour successeur le major Campbell, qui arriva au mois de septembre 1821, avec un renfort de vingt-neuf hommes. Celuioi fut à son tour remplacé* au mois de mars 1824, par le iieutenant-eolonel Ni chois* accompagné de deux cent vingt-deux hommes. Grâce à cet accroissement notable de ia garnison , l'établissement prit plus dé consistance et un développement proportionnel à l'augmentation des forces actives de la colonie.

Cependant, le lieutenant-colonel Ni* chois, qui n'avait pas su se faire aimer, à cause de son caraetère impérieux et tyrannique, fut rappelé à la suite de quelques actes trop arbitraires* et remplacé, a la fin de novembre 1820, par le capitaine Bâte, qui amenait avee lui deux cent vingt-quatre hommes.

L'un des compagnons de voyage de d'Urville, le docteur Quoy, nous fait, de ce nouveau gouverneur au milieu de sa petite colonie, un portrait des plus favorables : « Le capitaine Bâte », dit-il, « par son air de douceur et de bonté, semble être né pour conduire un semblable établissement, qui demande réellement une trempe particulière de caractère, car ce rocher ressemble à l'exil le plus affreux* et lé serait en effet pour tout autre peuple que les Anglais , qui ne saurait pas (ainsi que 1 on s'exprime en terme de marine), s'y installer comme il faut.

Ce gouverneur et ses offleiers agissent sans la moindre cérémonie, et sont toujours dans le costume le phis simple, parce qu'il est le plus commode; c'étaient bien là les gens qui nous convenaient. Ils nous firent toutes tes politesses qui étaient en leur pouvoir, et leur table nous était ouverte. Nous eûmes le plaisir de leur donner à dt»

L'UNIVERS

ner, et ils parurent bien s'amuser ; on porta diverses santés , quelquesunes furent appuyées d'un modeste coup de canon, afin de ne pas effrayer les tortues. Dans cette circonstance, on se relâcha un peu de la sévérité du règlement. »

Voici quel était, à cette époque, l'état de l'établissement, qui n'avait encore été considéré, à ce qu'A semble, que comme un poste temporaire. La petite ville, ou plutôt le village de Regent's- Square, consistait en un assemblage de cahutes, dont les murs étaient de pierres sans ciment, vrai repaire de vermine ; la couverture, de toile ou de bardeaux, et le parquet, de grès ou de pisé; l'hôpital, qui recevait parfois les malades de la station navale d'Afrique, était placé dans un enfoncement et compose de quatre chambres d'environ cinq mètres sur trois et demi ; et les Africains occupaient un amas de misérables cases noires et sales ; un magasin aux vivres, un réservoir, et une petite maison de pierre pour les officiers, étaient les seules constructions qui distinguassent cette bour- Î;ade d un simple village africain. A a campagne, c'est-à-dire dans le canton montagneux, où l'on arrivait par un grand chemin de six milles, les logements étaient un peu meilleurs pour les officiers ; mais l'installation générale était pareille à celle de la ville. La baie était protégée par quelques canons, simplement placés sur une langue de terre, sans aucun ouvrage de défense ; et derrière, sur un tertre plus élevé, un bâtiment couvert en toile servait de poudrière. La quantité d'eau recueillie journellement des trots sources de Dampier, de Middleton et du Cassecou, atteignait à grand' peine un maximum de 2 000 litres, et trois charrettes, dix bœufs et trois charretiers, étaient sans cesse employés à en voiturer 1 500 litres par jour, de la montagne Verte à la ville, où un bas»

sin de pierre de la contenance de 80 tonneaux avait été préparé pour la recevoir.

Après l'arrivée du capitaine Bâte, tout changea de face ; il soumit à l'a-

mirauté ses projets d'amélioration pour transformer le poste de l'Ascension en un établissement définitif et permanent, sous le triple point de vue de la défense de l'île et du logement des troupes, de l'approvisionnement et de la conduite des eaux, enfin des cultures et des troupeaux. Le capitaine du génie Brandreth fut envoyé pour examiner ses plans et apprécier les moyens d'exécution ; il appuya ses propositions, l'aida de ses conseils, et les améliorations projetées eurent un plein succès. Le fort Gockburn fut construit ; et Kegent's-Sauare rebâti devint George-Town. Après quelques sondages inutiles, un puits, creusé dans un site favorable, au vent de l'île, assura désormais un approvisionnement considérable d'eau douce, et un tunnel d'un mille de long, achevé en octobre 18S2, en facilite l'arrivée par des canaux de fer, jusqu'à un premier bassin, d'où elle se rend de la môme manière à d'autres bassins successifs jusQu'au grand réservoir de la rade.

Enfin les cultures ont été poussées avec vigueur, et des troupeaux formés et entretenus.

Voilà ce que des efforts ingénieux et persévérants ont obtenu ; cette île aride, à l'aspect morne et désolé, déserte et silencieuse , a totalement changé de physionomie ; et la main de l'homme est parvenue à la convertir en un lieu de ravitaillement et de rafraîchissement pour les vaisseaux qui traversent l'Atlantique.

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