PAR M. VICTOR CHARLIER
i^OUS réunissons ces trois tles comme elles le sont sur la carte , et comme elles le seront un jour, sans doute, par une commune destinée.
En vain 111e Bourbon est aujourd'hui réparée de Hle Maurice par ces chances aveades de la guerre et de la conquête qui leur ont assigné des gouvernements différents, et qui ont abandonné Tune à l'administration assez insouciante de la France, tandis que l'autre à été placée sous le joug de l'Angleterre. En Tain toutes deux paraissent suivre une voie de civilisation , où il n'a pas été donné à Madagascar d'entrer hardiment , entravée qu'elle est jusqu'à ce jour, et isolée de ses deux voisines, les filles métisses de l'Europe, par les luttes intestines et profondément stériles de ses petits princes à demi sauvages, par les intrigues et les rivalités malfaisantes des aventuriers anglais ou français qui devaient bien plutôt leur porter la lumière, les arts, le commerce et la paix, enfin par tous les maux que la barbarie est tarae de traverser avant d'être transformée en une civilisation , même incomplète , et bariolée de mille bizarres couleurs.
Tous ces arrangements, tous ces
1" Livraison. (Iles Màdàgàscah
obstacles, qui viennent du fait des hommes, peuvent bien être, comme eux , éphémères; mais ce que la nature a établi doit, avec le temps, prévaloir : et la nature a voulu , cela est visible* que Bourbon et Maurice fussent comme deux sœurs jumelles , nageant dans le même bassin et constamment séparées par un flot, mais se donnant la main sous l'onde pour n'être jamais désunies. Aussi, la langue, les mœurs, les intérêts, les passions, les lois ellesmêmes , en dépit des deux administrations d'origines opposées , se conservent semblables dans les deux fies, avec une physionomie légèrement distincte toutefois, comme il convient à deux sœurs jumelles. Il se fait entre elles, par de rapides voyages , un continuel échange de richesses , de lettres affectueuses, de visites amicales qui affermissent leur union et maintiennent leur ressemblance primitive et naturelle. Si la brise est douce et si elle souffle fidèlement des régions comprises entre l'est et le sud, où se trouve caché le berceau inconnu de ce vent régulier qui a reçu mission , de l'équateur au tropique, d'enfler presque toujours du même côté la voile du navigateur, il suffit d'un beau
, Bourbon et Mauhgb.) 1
L'UNIVKR&
jour et d'une beUd finît *)otlr être mol* lement voiture au Port-Louis de l'île Maurice sur la rade foraine de Saint- Denis de l'île Bourbon , où Dieu préserve de perdition les pauvres navires moailjtés comme en pleine mer! Et après le soleil cotfché surtout, si c'est une nuit sombre et orageuse, et non une de ces nuits étoiles , limpides et lumineuses, que la nature prodigue aux terres tropicales, un créole de Maurice peut, en se promenant sur la grève la plus occidentale de son île, apercevoir la flamme du volcan qui domine la côte orientale de Bourbon ; volcan mobile et perpétuel qui a dû ravager, tfaAs lés teïflps anciens , cet deux terres si voisines, encore marquées des empreintes de son passage.
Madagascar, au premier abord , et à ne considérer que la distance qui est interposée sur la carte entre elle et les Iles Maurice et Bourbon, semble plus éloignée de participer à ce qu'il y a de commun entre leur existence et leur destinée; mais Madagascar, cet immense territoire insulaire, plus étendu que le territoire de la France , pousse bien assez avant ses vastes racines pour rejoindre sous la mer kt base étroite sur laquelle s'élèvent les deux petites îles, qui sont comme ses satellites et ses sentinelles avancées dans l'océan indien. D'ailleurs, cette chaîne invisible et mystérieuse n'est pas la seule ; les relations plus positives , qui sont du fait de l'homme , viennent chaque jour ajouter à la force du lien secret que la nature a voulu établir entre Madagascar et Maurice et Bourbon. La population noire, dont les bras mettent en valeur ces deux cojonies semi-européennes, est dérivée presque tout entière de Madagascar; et le souvenir de cette origine se perpétue indélébile de générations en générations, au sein de l'esclavage; si bien que Maurice et Bourbon, tout en reproduisant, par leurs mœurs, leurs lois, leur langage, leur civilisation mélangée , quelques traits de la physionomie de notre vieille Europe , sont vraiment, par l'élément le plus essentiel de leur existence, c'est-à-dire
par leur population, des colonies qu'on peut appeler madécasses. Elles tendent de plus en plus , par le cours des choses et le développement des races de couleur à diverses nuances, à reconnaître deux métropoles , l'une dont les blancs sont glorieux , c'est l'Europe ; l'autre, qu'ils redoutent et qu'ils exploitent pour le quart d'heure , c'est Madagascar.
Il y a plus : la culture de la terre , à Maurice et à Bourbon , a reçu une telle direction, que ces deux Iles aujourd'hui , pour exister seulement , pour vivre de la vie matérielle, et trouver, en un mot, leur nourriture, sont h la merci de leuf puissante voisine.
En effet, les colons européens, comme ils n'ont pas changé de pays pour changer d'air (ils le proclament assez souvent), mais pour s'enrichir par les moyens les plus expéditifs , se gardent bien de demander au terrain précieux des tropiques , et aussi aux bras esclaves (font ils disposent , ces produits indispensables , mais vulgaires , le blé, le riz , le manioc ; ils ne veulent pas , comme ils disent , faire des vivres , ou ils en font le moins possible. Ces productions de première nécessité, qu'ils peuvent appeler du dehors, sans les acheter trop cher généralement, tiendraient chez eux la place des plantations beaucoup plus locales , beaucoup plus riches, du café et de la canne à sucre, dont l'Europe a besoin, et qu'elle sera disposée à payer avec assez de libéralité , tant aue les ressources de la science ne lui auront pas encore donné le moyen de remplacer complètement le café et la canne à sucre ( n'en déplaise aux promoteurs patriotiques des betteraves nées françaises), et tant que la chimie, dans cette grande entreprise qu'elle a faite de permuter entre les sols divers leurs dispositions innées, de créer aux fruits de la terre des destinations nouvelles, n'aura pas achevé de dire à la nature : « Nous avons changé tout cela ; nous trouvons tout ce que nous voulons en chaque chose : tout est dans tout , il ne faut que savoir l'y chercher. »
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
Entendons bien, avant (faffer plus loin, que jusqu'à présent l'emploi à mu près exclusif que les colon» font de leurs terres nous semble un assez bon calcul, et dans leur intérêt privé, et même dans l'intérêt de la production générale du globe. Il est clair, en effet , que , si chaque terrain produit exclusivement la chose à laquelle il est le mieux approprié, et non pas une chose étrangère, qui lui est imposée
Sar de pénibles eftorts de culture et 'industrie, il y a moins de forces perdues , et dans le terrain même , et aussi dans le travail de l'homme. Ce n'est' donc pas un blâme que nous avons prétendu exprimer sur le mode d'exploitation adopté par les colons; c'est un fait que nous avons voulu simplement constater, parce que ce fait nous parait concourir puissamment, avec plusieurs autres , a resserrer les liens qui unissent déjà et uniront de plus en plus l'existence de Maurice et de Bourbon à celle de leur formidable vassale et nourrice, Madagascar. Chaque semaine, on voit arriver, sur la rade foraine de Bourbon et dans le beau port de Maurice, des navires chargés de riz malgache ou de bœufs malgaches. Ces bœufs gigantesques sont acheminés vers les habitations , où ils doivent avoir avec les nègres leur part des travaux agricoles ; ou bien ils vont en droite ligne à la boucherie : du reste, leur race ne se reproduit guère dans les deux colonies , qui , n'ayant pas de terrain pour les vivres des nommes, en ont encore moins à sacrifier, vous le pouvez croire, aux pâturages et à l'éducation des bestiaux.
U fout donc remplacer de temps à autre les bœufs malgaches ou le petit sombre de ceux qui naissent créoles , par de nouvelles recrues : il en est pour eux absolument comme il en était pour les nègres , avant que l'abolition de la traite fût devenue réelle et définitive; il y a nécessité de remplir, par des importations sans cesse renouvelées, les vides que ne remplit pas la reproduction indigène. Les immenses savanes de Madagascar sont chargées d'y pourvoir, comme sa population
pourvoyait naguère à l'horrible consommation qui se faisait en nègres, et comme ses rizières et ses champs de maïs approvisionnent aujourd'hui les marchés où les colons blancs vont chercher le principal élément de leutf nourriture et de celle de leurs esclaves. Madagascar, après avoir peuplé ses deux voisines, en grande partie, def esclaves qui les mettent en valeur, continue donc de les y faire vivre et de faire vivre aussi leurs maîtres : ou peut bien dire qu'elle nourrit journellement sa propre servitude {servit** tem suant quoticRé pascit). Mais die n'achète .pas du moins cette servitude (servitutem émit), comme l'ajoute Tacite en parlant d'un autre peuple plus malheureux : on la lui paie, au contraire , on la lui paie en fui accor» dant, par voie d'échange, de l'argent monnayé , ce premier symbole et ce
Suissant véhicule de toute civilisation \ es armes , de la poudre , des habits militaires, quelques rudiments de la discipline européenne enseignés par des déserteurs anglais ou français) tout ce qui peut, en un mot , seconder sa croissance rapide, l'assimiler plus vite aux îles qu'elle nourrit, et l'aider à se transformer un jour peut-être de vassale en suzeraine.
Telle est, nous le croyons, la der* nière phase du développement de sa destinée dans la carrière que lui ont ouverte elles-mêmes les deux lies voi* sines. Quoi qu'il en advienne , on volt tout au moins qu'elle les touche d'assez près pour que nous ayons dû join* dre son histoire aux courtes annales qui les intéressent. Quelle histoire?
quelles annales? Ces trois lies ont peu vécu, et les événements historiques, ne s'offrant qu'en petit nombre et peu importants , devront être supplées bien souvent par la description matériels ou l'analyse morale ; les recherches dt l'historien , qui s'égareraient en purs perte, seront utilement remplacées par les souvenirs du voyageur. Qu'importe, si l'on réussit, par cette sné» tbode , à faire connaître ces portions du globe jusqu'ici trop peu connues?
Et cette méthode est bien certainement
L'UNIVERS
la meilleure, quand il s'agit de régions dont le passé est peu rempli, dont le présent n'est pas fixé, et dont l'avenir est livré aux conjectures.
Nous commencerons par Madagascar, puis nous passerons à Bourbon , et , en dernier heu , nous parlerons de Maurice, nous élevant ainsi , de degré en degré, dans l'échelle de la civilisation : car Maurice est un pays plus avancé que Bourbon , et Madagascar est encore dans la barbarie. Cet ordre est le plus logique, ce nous semble, que notre récit puisse suivre.
Vous trouverez, dans les meilleurs dictionnairesde géographie, que Madagascar , située en face de la côte orientale d'Afrique, dont elle est séparée par le canal de Mozambique, a une étendue d'environ 350 lieues du nord au sud, de 100 à 120 lieues de l'est à l'ouest, et une population de 1,600,000 habitants, selon quelques voyageurs, de 4,000,000 selon d'autres. Cette* population est mêlée de juifs , de mahométans et d'idolâtres : les deux dernières classes y dominent, et le peu de juifs qu'on y rencontre ont singulièrement dénaturé et corrompu leurs traditions de foi, de culte, et de rites, trois choses que ce peuple ; même dans d'autres contrées moins éloignées de l'ancienne Jérusalem et- mieux fournies en rabbins, n'a pas su conserver aussi immuables que sa prétention étrange de ne jamais changer et d'attendre toujours.
Les races , à Madagascar , sont plus variées que les religions. Cependant, grâce à la distinction fondamentale de la couleur, elles peuvent être ramenées à deux classes principales : il v a en effet les nègres proprement dits, aux grosses lèvres , au nez écrasé , au front déprimé, à la chevelure laineuse, et les olivâtres , qui ont généralement les cheveux plus longs , plus souples , et les traits 'plus rapprochés du type européen ou asiatique. Mais c'est parmi ces olivâtres que Ton remarque des nuances à l'infini , pour la couleur et pour le caractère de la physionomie.
On est convenu de croire assez généralement qu'ils sont d'origine malaise.
Nous nous permettrons' de penser qu'ils ont plus d'une origine. Et d'abord , fussent-ils venus primitivement du peuple malais, de cette souche vivaceet féconde qui s'est propagée et a
{)oussé au loin ses racines à travers 'Inde et dans tous les parages de l'Asie et de l'Afrique,' entre le cap de Bonne-Espérance et la Chine , on peut bien être assuré qu'ils ont à Madagascar confondu plus ou moins leur race avec les autres races qu'ils y ont trouvées, et même avec la race inférieure des nègres : de là des variétés qu'il serait impossible aujourd'hui de discerner et de classer. Et puis , n'imaginez pas que les Arabes , séparés de Madagascar par une mer qurles en rapproche plutôt qu'elle ne les en éloigne, aient oublié d'y jeter quelques semences de leur population vagabonde, eux qui ont laissé sur presque tous les points du globe des traces de leur passage, comme s'ils avaient reçu de la Providence, à un certain jour, la mission de régénérer toutes les nations engourdies du vieux monde, en s'insinuant dans leur sein, comme un levain actif dans une pâte robuste et saine encore, mais inerte.
Aux yeux de tout homme qui sait voir, il est évident que le caractère arabe s'est conservé dans la physionomie et les mœurs des Malgaches qui montrent le plus de supériorité sur leurs compatriotes : chez les autres , chez ceux dont les familles ont altéré davantage ce caractère primitif par des mésalliances successives , il n'est pas encore effacé; on pourrait le croire indélébile.
Du temps de Flacourt, qui fut envoyé à Madagascar en 1648 , il y avait dans quelques parties de cette île, si nous en croyons son témoignage, qui mérite bien sur ce point une confiance absolue, la confiance nécessairement acquise à un témoin oculaire sur des faits dont la démonstration est du domaine exclusif de la vue, il y avait, disons-nous , des familles entièrement blanches et qui exerçaient sur la population noire une suprématie incontestée. Ces familles , venues d'Arabie,
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et dont Flacourt put reconnaître l'existence principalement dans la province d'Anossi , se divisaient en plusieurs classes , selon le degré de leur puissance, et aussi, on est fondé à le croire , selon la pureté ou la dégradation plus ou moins sensible de leur couleur et de leur primitive origine.
Il nous suffira de citer les Rohandrians et les Anacandrians qui , d'après le voyageur français que nous venons de nommer, occupaient les deux Premiers échelons de la hiérarchie lanche à Madagascar. Les Rohandrians étaient comme les princes du pays et tout à fait blancs (voy. pi. I et II). Les Anacandrians, qui venaient immédiatement après eux, passaient pour être les descendants de cette race princière , mais les descendants dégénérés; et pour mieux dire, on les regardait comme issus d'une race bâtarde et déjà altérée des Rohandrians. Ce qu'il est essentiel toutefois de remarquer ici, pour ajouter une preuve de plus à notre opinion sur les oriçines des populations madécasses, c est que les Anacandrians s'appelaient aussi Ontanpassemaca , c'est-à-dire hommes des sables de la Mecque, d'où ils se disaient en effet venus avec les Rohandrians, ces hommes blancs d'un sang plus pur, auxquels le premier rang était dévolu sans partage.
Parmi les noirs, oui formaient, à vrai dire, dès cette époque, la masse des habitants de Madagascar, Flacourt établit également plusieurs divisions ; nous n'en citerons crue deux, parce que toute cette classification ancienne, modifiée par le temps, n'a plus aujourd'hui la même importance , depuis qu'on a vu 6e confondre ses nuances variées en quelques distinctions fondamentales.
II y avait donc alors , entre autres, les l'oadzyris, les plus grands et les plus riches d'entre les noirs : ils étaient maîtres d'un ou plusieurs villages , et, sans parler du droit de vie et de mort sur leurs sujets et esclaves, ils avaient le privilège qu'on peut croire insignifiant et vulgaire, et qui ne l'était pas,
de couper eux-mêmes la gorge aux animaux qui leur appartenaient. Ces Voadzyris étaient du sang des anciens maîtres de Madagascar , et leurs pères
}t avaient tenu le premier rang jusqu'à 'arrivée des familles blanches d'Arabie, auxquelles ils avaient dû se soumettre, de gré ou de force, mais bien plutôt, on peut le croire, par l'ascendant d'une supériorité morale que par aucune violence.
Il y avait , après les Voadzyris , les Louhavouhits (voy. la pi- I), qui étaient grands aussi parmi les noirs , mais n'avaient pas le droit de couper la gorge à un bœuf ou à une vache de leurs propres troupeaux. Il fallait, nous dit Flacourt, qu'ils allassent quérir un Rohandrian, pour remplir cet office de boucher, quoiqu'il y eût des hommes parmi eux qui possédaient plus de huit cents bêtes.
Aujourd'hui il y a bien encore des Rohandrians, des Louhavouhits et une troisième classe d'hommes , celle des esclaves. Mais ces trois classes trèsdistinctes, le sont par leurs privilèges, par leurs droits civils et politiques, par la différence de leur existence sociale , non plus par les caractères extérieurs de leurs figures. L'influence du climat et le mélange des races ont fait disparaître , ou du moins ont sin-
fulièrement atténué l'espèce de nolesse et d'autorité ou'iis pouvaient faire dériver de la prééminence de leur couleur. L'opinion seule les sépare du reste des Malgaches ; mais cette opinion , fortifiée par les liens de l'habitude, suffit pour leur assurer une grande puissance. Ils régnent en véritables despotes, et il n'existe peut-être nulle part ailleurs , si nous en croyons les mémoires inédits d'un voyageur français , une tyrannie aussi bien établie dans les mœurs. Leur autorité (chose étrange) n'est appuyée ni sur l'amour, ni sur la force. Haïs des Malgaches , et n'ayant en main aucun pouvoir réel pour se faire obéir, ils exercent néanmoins sur ce peuple un tel empire, qu'il est sans exemple qu'on ait cherché à secouer leur joug.
Divisés par la jalousie, mais unis par
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les Hens du 'sang et per une politique commune 9 ils savent dissimuler leurs haines et vivent entre eux avec une extrême circonspection. Du reste, avilis par l'ivrognerie la plus honteuse, et corrompus par l'exercice d'un pourvoir sans contrôle , ils offrent le spectacle de tous les vices et n'en sont pas moins l'objet du respect le plus profond et le plus inviolable. Les privilèges dont ils jouissent , paraîtraient ridicules, si Ton ne remarquait que c'est par ces privilèges que se main* tient leur puissance dans l'opinion.
Un Rohanarian est un être si différent de ses sujets ou subordonnés, que ses yeux, sa bouche, tous les organes de son corps ne portent point le même nom que les mêmes parties chez les autres Malgaches. Eux seuls ont encore maintenant , comme du temps de Flacourt, le droit d'éeorçer un animal ; eux seuls ont le droit de savoir écrire : il n'y a même pas long-temps qu'ils voulaient seuls être vêtus. — 11 est juste d'ajouter que les privilèges de l'aristocratie madécasse ne sont pas aussi étendus dans toutes les provinces de la grande 21e de Madagascar; mais ils sont de cette nature et de cette gravité surtout dans la province d'Anoasij'unedes plus importantes, la plus connue des Français, et celle en un mot où flotta long-temps le pavillon de la France sur les murs du Fort Dauphin.
Les Louhavouhits , ou libres, qui composent la deuxième classe de la population, selon le même voyageur, Fortuné Albrand, auquel nous empruntons ces détails , sont originaires du fmyg , dont ils possèdent en propriété la plus grande partie. Leurs mœurs sont fort douces , et c'est parmi eux
2u'il faut chercher à Madagascar des ommes honnêtes , sincères et bienveillants. Réunis dans des villages qui sont composés d'une seule famille, que gouverne le plus âgé, ils reproduisent quelques traits des mœurs patriarcales. Il leur reste , pour compenser la perte de toutes leurs libertés, le droit de choisir leurs tyrans ; et , en effet, ils peuvent, s'ils sont mécontents de leur chef, faire hommage de
fours terres à un autre, lors même i
ces terres seraient enclavées dans cel du Rohandrian qu'ils abandonnent, et sans qu'il en résulte la moindre mésintelligence entre les chefs, obligés de se ménager et de se pardonner beaucoup de choses mutuellement, dans l'intérêt d'une politique commune. Ce droit des Louhavouhits est l'unique barrière que les mœurs aient élevée dans ce pays contre la tyrannie.
Au-dessous des Louhavouhits, on trouve les esclaves , car il y a des esclaves à Madagascar, indépendamment de ceux que peut y avoir faits, et que peut y entretenir la fâcheuse intervention des Européens. Toutefois cette dénomination demande à être expliquée et adoucie. Il y a deux sortes d'esclaves* Ceux qui appartiennent aux chefs, ou Rohandrians. et qu'on nomme Ountovas, ne sont guère que les satellites de leurs maîtres, et n'ont d'esclaves que le nom : ils ne travaillent qu'autant qu'ils le veulent, et ne doivent de rétribution à leurs chefs que lorsqu'ils sont salariés par les blancs; encore cette rétribution ne dépasset-elle jamais la neuvième partie de leur salaire. Leur esclavage est si peu réel, que leur mettre ne pourrait ou n'oserait en vendre un seul. En effet , il serait bientôt abandonné de tous; car ces Ountovas peuvent , aussi bien que les libres, ou Louhavouhits, changer de maître quand ils sont mécontents du leur. II est vrai qu'ils prennent rarement ce parti, qui les oblige à quitter leur maison , leurs amis, le village qui les a vus naître, tandis que le Loubavouhit reste sur sa terre, et se contente de se mettre sous la protection d'un autre chef.
La seconde espèce d'esclaves est celle des Owuteows, ou esclaves des particuliers. Ce sont les seuls qui pourraient être considérés comme subissant une véritable servitude ; mais il n'en existe presque plus dans le pays, vu l'extrême différence de leur condition avec celle des Ountovas , et l'impunité qui leur est assurée en se sauvant chez un Rohandrian. Les Européens ont quelques-uns de ces esclaves à leur service;
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mais ils emploient, pour les retenir, un moyen forcé dont on use , dans les colonies, pour leur faire expier les foutes les plus graves : il les tiennent enchaînés par Tes pieds, et ne leur permettent pas de déposer leurs fers, même pendant les heures de travail, et la nuit , ils les entassent dans une prison qu'on nomme le Bloc
On ne s'attend pas, sans doute, à nous voir, après ce simple exposé des trois ou quatre principales divisions de la société madecasse , en suivre l'application dans les diverses peuplades qui se partagent le territoire de la grande fie dont nous nous occupons.
Il nous semble avoir pénétré bien assez avant dans les énumérations spéciales
Sie peut comporter le cadre d'un artie tei que le nôtre. Ce que nous allons avoir à ajouter sur Madagascar, ses habitants, son passé, son avenir, toute sa destinée enfin , devra garder un caractère plus marqué de généralité : il n'en peut pas être autrement (*).
(*) Cependant nous suppléons autant que possible par le dessin les descriptions détaillées que h brièveté obligatoire de notre leste nous interdit sur les diverses castes de la population que nous devons faire connaître , sur leur physionomie , leurs habitudes de corps, Leurs costumes, leurs armes et leurs usages. On peut voir (pL 11) on Rohandriau avec sa femme, portée par des esclaves lorsqu'elle va en visite dans le pars. On voit, en outre (pi, I)9 que le contraste signalé par nous, d'après Fiacourt , entre les deux couleurs tranchées qui existaient» Madagascar de son temps, s'étendait à des provinces dont nous n'avons pu analyser, comme pour celle d'Anossi , les
races variées. M anghabei , dont on reraar-
2 aéra que les maîtres de village ou Philoue'vr étaient on pouvaient être quelquefois i blancs alors, c'est la baie d'Aatongil , située far i5° 37' lat. snd et 48° 5' long, est. Le Machicoro'u et sa femme, tous deux noirs, •qui forment opposition par leur couleur , dans la même planche, appartiennent au grand pays des Machicores , placé dans la partie méridionale de Madagascar et enclavé dan* riniérieur des terres , sur un espace d'environ 70 lieues de t'est-nord-est à l'ouestlad-ouest, et de 5o lieues du nord directe* ment au sud.
Les Malgaches, à les prendre en masse et sans nous arrêter davantage aux distinctions de castes et de peuplades que nous venons de constater, sont hospitaliers , braves , insouciants de l'avenir. Ils ont une aptitude naturelle à tous les arts et aux travaux de l'industrie manufacturière; il ne s'asit que de savoir exciter par le contact et l'exemple du génie européen leurs dispositions endormies. Ils aiment avec fureur léchant, la danse, et s'oublient facilement dans les plaisirs et la mollesse, quand une grande passion ne vient pas les animer. Ils portent aussi , au milieu de leurs plus vives gaietés, ce quelque chose de triste au fond du cœur , qui dispose ordinairement à l'indolence et à une rêverie stérile, mais qui , dans quelques organisations heureuses , et à de certains moments, s'épanche au dehors et devient de la poésie. Leur amour pour les femmes est un dernier trait qui les assimile aux Arabes. Nous avons vu plus d'un Malgache qui, après avoir fourni sa longue et pénible journée d'esclave à piocher dans un sillon de cannes à sucre, partait le soir pour aller voir sa maîtresse, sa camarade, dans une habitation à trois ou quatre lieues, et, toujours courant et haletant, se trouvait le lendemain matin revenu à sa corvée , sous les regards de son maître étonné, satisfait et trompé; car vous comprenez que le maître est sérieusement trompé , que des forces actives lui sont enlevées, quand un esclave prend la liberté de ne pas se réparer par le sommeil.
Madagascar est une terre généralement tres-fertile, qui offre des ressources immenses par la diversité de ses productions. Nous ne les énumére»
rons pas toutes : il suffit de citer le riz , le coton, la soie, les gommes, les résines , l'ambre gris, l'ébena , les bois de teinture et de construction, le chanvre, le lin, le cristal de roche, rétain, l'or même, et surtout le fer, dont la qualité est supérieure. En outre , grâce a la multitude de troupeaux de bœufs qui couvrent son territoire , on trouve a s'y approvisionner en salaisons, en
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cuirs et en suif. Quant aux productions du sol de la France, le ble, la vigne, etc. , on croit très-possible et même facile de les naturaliser avec un grand succès à Madagascar.
On pourrait saisir ici l'occasion de faire connaître les richesses que présente l'histoire naturelle de cette* île; mais comme elles ne différent pas essentiellement de celles que Ton trouve aux îles Maurice et Bourbon, nous réservons ce que nous aurions à en dire brièvement, pour la partie de notre article où il sera parlé de cette dernière colonie. Sauf quelques exceptions, et, par exemple, sauf l'exception fondamentale de la production du sucre et de la culture de la canne en grand, qui, embrassant à la fois une industrie agricole et une industrie manufacturière, dépassent encore, dans l'état actuel des choses, la portée de la civilisation madécasse, la plupart des produits naturels, plus ou moins améliorés par le travail de l'homme, et que Ton rencontre dans les deux petites îles, s'offrent également sur le territoire de la grande île voisine, qui est comme leur mère, et qui reproduit avec plus d'étendue, plus d'ampleur et moins de troubles intérieurs et volcaniques, une physionomie assez semblable, des traits de famille et la même constitution organique. On jugera donc, par ce que nous dirons de la fécondité de Bourbon, quelles sont les ressources que Madagascar, mieux exploitée, ouvrirait à un grand développement d'agriculture.
Par malheur, on est forcé d'ajouter
?u'il a régné jusqu'ici, sur presque toute étendue des cotes de cette Ile magnifique, des fièvres pestilentielles pendant la moitié de l'année , la saison de l'hivernage; et c'est, dit Bernardin de Saint-Pierre, ce qui empêchera toujours les nations européennes d'y faire des établissements fixes. Sa prédiction .
Suant à présent, n'a pas encore cessé 'être justifiée par l'événement. Toutefois, il faut dire qu'on s'y est mal pris et qu'on n'était guère en mesure de s'y mieux prendre. On aurait dû, et cela
était impossible aux faibles ressources des colons européens, pénétrer dans l'intérieur des terres, aussitôt après le débarquement , s'y établir en toute assurance, puisque là n'existent pas les mêmes causes d'insalubrité, et descendre peu à peu de ce point vers les cotes, en travaillant chaque jour à assainir devant soi quelque portion de territoire. Ce mode de colonisation est le seul qui puisse devenir efficace pour toute cette zone pestilentielle qui entoure Madagascar,commed'un rempart de maladies contre les entreprises des étrangers. D'une telle nécessité, imposée à la marche que doit suivre l'œuvre d'assainissement, il est naturel de conclure qu'il est réservé aux indigènes eux-mêmes de l'accomplir: c'est par eux et avec eux que la civilisation, lorsqu'elle les aura gagnés et enrôlés sous ses bannières, descendra de l'intérieur vers les côtes, portant avec elle ses bienfaits ordinaires, la salubrité, l'aisance, l'activité industrielle. Les Malgaches semblent appelés à exécuter leur transformation d un peuple barbare en un peuple civilise, avec les idées européennes sans doute , mais par leurs propres mains, et sans aliéner pour un temps quelque partie de leur indépendance, comme cela s'est vu jusqu'à ce jour dans toutes les transformations semblables.
Les Malgaches feront bien de sel charger de leurs affaires eux-mêmes.
Les Européens, qui se sont précipités avidement sur tant d'autres parties du globe et y ont pris racine, n'ont entrepris la tâche de coloniser et de civiliser Madagascar, ni de très-bonne heure, ni avec beaucoup d'empressement, ni surtout avec la persévérance qui est le premier gage du succès. Ils étaient déjà établis sur tous les points qu'ils occupent aujourd'hui au delà du cap de Bonne-Espérance, avant de songer à Madagascar; et une fois décidés à jeter les yeux sur cette île, ils y sont revenus à plusieurs fois , ont été découragea par le moindre revers , et en ont dis-
Saru, par intervalles, comme s'ils m evaient jamais y reparaître : lents 4 entreprendre, prompts à tout aban-
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donner. Leur conduite se conçoit et s'explique aisément. Madagascar n'est sur aucune des grandes routes corn* merciales où voyage la spéculation européenne ; elle n'est pas dans le voisinage des grands champs de batailles maritimes où pouvaient se rencontrer les ambitions rivales des puissances du vieux monde. Dès lors il n'y avait pas on intérêt pressant et actuel à s'y poster, à s'y fixer, malgré tous les' obstacles; on avait bien d'autres endroits plus commodes pour y placer ou un comptoir ou une station militaire.
L'importance de Madagascar est, avant tout, dans la fécondité de son territoire, et il fallait aux Européens , pour en tirer parti , tout un système de colonisation : or, ce n'est pas la première chose de laquelle on s'avise dans les expéditions maritimes; on se ménage d'abord des lieux de relâche pour le commerce et pour la guerre; le désir de coloniser ne vient qu'ensuite.
Cependant il y a eu, de la part des Européens , plusieurs tentatives d'établissement, dont nous devons esquisser rapidement le résumé historique. V
Les Français sont ceux qui ont laissé jusqu'à présenties traces les plus nombreuses et les plus marquées de leur passage à Madagascar; mais ils ne sont
Sis les seuls qui aient essayé de s'y étair. Les Hollandais, les Portugais, les Anglais vinrent de bonne heure trafiquersur les côtes de cette grande fie, ety dresser passagèrement des comptoirs subalternes , gue la méfiance des indigènes les empêcha bien de transformer en des forteresses permanentes et des centres dedomination coloniale, comme ils l'auraient peut-être voulu et comme ils Pavaient déjà fait avec tant de succès sur plusieurs points de l'Asie et de l'Afrique. Maigre le peu d'importance et quelquefois même la ridicule exiguïté de leurs tentatives pour s'asseoir à Madagascar, il en faut bien dire un mot.
L'anse aux Gallions, qui ne peut donner asile qu'à des navires d'un faible tonnage , fut le premier endroit occupé par les Portugais, vers 1548, et l'on
peuteroire, d'après cettedate ancienne,
Sue ce fut le premier point, dans l'île e Madagascar, où les Européens en général aient tenté de se fixer. Ces Portugais étaient sous les ordres d'un homme de leur nation , que les habitants nommèrent Macinorbei, par corruption sans doute de Monsiqnor-BH, nom composé d'un mot portugais et d'un mot madécasse qui, réunis, signifient grand seigneur ou arand monsieur. Macinorbei , puisqu'il faut l'appeler par ce s. briquet madécasse, le seul nom sous lequel il soit connu, Macinorbei aborda a l'anse aux Gallions avec 70 hommes , et dans l'intention évidente de s'y établir d'une manière permanente ; mais son espoir fut trompé, et son établissement n eut pas la durée qu'il se promettait. Il avait fait bâtir, dans l'îlet d'Anossi, que l'on nomme aussi l'îlet des Portugais , une maison de pierre , dont les murailles subsistaient encore du temps de Flacourt , qui , après avoir été commandant du Fort-Dauphin pour le roi de France, écrivait en 1658 une Histoire de la grande isle Madagascar.
Quand cette maison fut bâtie, les indigènes qui demeuraient dans le voisinage, sous prétexte de fêter à la mode de leur pays la nouvelle construction , apportèrent une grande quantité de vin de miel aux Portugais , et les déterminèrent à faire , en commun avec eux, un banquet de réjouissance, et, comme nous dirions, a pendre la crémaillère. Mais ce fut une triste crémaillère, en vérité! Au milieu de la fête, les Portugais avec leur chef furent massacrés. Il n'y en eut que cinq qui furent épargnés , ou qui survécurent à leurs olessures. Dès ce moment, enfermés dans la maison de pierre, comme dans une citadelle, avec 30 nègres , leurs esclaves , ils les armèrent de fusils , se mirent à faire de temps en temps, à leur tête, des incursions sur tout le territoire voisin , brûlèrent les villages, rançonnèrent les indigènes pour venger la mort de leurs malheureux compagnons. Ils parvinrent ainsi à imposer aux nègres ennemis une trêve et l'obligation de leurfournir des vivres
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jour et d'une beUd finit ^oUr être moK lement voiture ou Port-Louis de l'île Maurice sur la rade foraine de Saint- Denis de File Bourbon , où Dieu préserve de perdition les pauvres navires mouillés comme en pleine mer! Et après le soleil couché surtout , si c'est une nuit sombre et orageuse , et non une de ces nuits étoilées , limpides et lumineuses, que la nature prodigue aux terres tropicales, un créole de Maurice peut, en se promenant sur la grève la plus occidentale de son île, apercevoir la flamme du volcan qui domine la côte orientale de Bourbon ; volcan mobile et perpétuel qui a dû ravager, dans lès teiflpê aftctem, cet deux terres si voisines, encore marquées des empreintes de son passage.
Madagascar, au premier abord , et à ne considérer que la distance qui est interposée sur la carte entre elle et les îles Maurice et Bourbon, semble plus éloignée de participer à ce qu'il y a de commun entre leur existence et leur destinée; mais Madagascar, cet immense territoire insulaire, plus étendu que le territoire de la France , pousse bien assez avant ses vastes racines pour rejoindre sous la mer U base étroite sur laquelle s'élèvent les deux petites Iles, qui sont comme ses satellites et ses sentinelles avancées dans l'océan indien. D'ailleurs, cette chaîne invisible et mystérieuse n'est pas la seule ; les relations plus positives , qui sont du fait de l'homme , viennent chaque jour ajouter à la force du lien secret que la nature a voulu établir entre Madagascar et Maurice et Bourbon. La population noire, dont les bras mettent en valeur ces deux colonies semi-européennes, est dérivée presque tout entière de Madagascar; et le souvenir de cette origine se perpétue indélébile de générations en générations, au sein de l'esclavage; si bien que Maurice et Bourbon, tout en reproduisant, par leurs moeurs, leurs lois , leur langage , leur civilisation mélangée, quelques traits de la physionomie de notre vieille Europe , sent vraiment, par l'élément le plus essentiel de leur existence» c'est-à-dire
pftr lotir population, dès colonies qu'on
S eut appeler madécasses. Elles tenent de plus en plus , par le cours des choses et le développement des races de couleur à diverses nuances, à reconnaître deux métropoles, Tune dont les blancs sont glorieux, c'est l'Europe ; l'autre, qu'ils redoutent et qu'ils exploitent pour le quart d'heure , c'est Madagascar.
Il y a plus : la culture de la terre , à Maurice et à Bourbon , a reçu une telle direction , que ces deux îles aujourd'hui , pour exister seulement , pour vivre de la vie matérielle, et trouver, en un mot, leur nourriture, sont à la merci de leur puissante voisine.
En effet, les colons européens , comme ils n'ont pas changé de pays pour changer d'air ( ils le proclament assez souvent), mais pour s'enrichir par les moyens les plus expéditifs , se gardent bien de demander au terrain précieux des tropiques , et aussi aux bras esclaves dont ils disposent , ces produits indispensables , mais vulgaires , le blé, le riz, le manioc; ils ne veulent pas, comme ils disent, faire des vivres, ou ils en font le moins possible. Ces productions de première nécessité, qu'ils peuvent appeler du dehors, sans les acheter trop cher généralement, tiendraient chez eux la place des plantations beaucoup plus locales, beaucoup plus riches, du café et de la canne à sucre, dont l'Europe a besoin, et qu'elle sera disposée à payer avec assez de libéralité, tant aûe les ressources de la science ne lui auront pas encore donné le moyen de remplacer complètement le café et la canne à sucre ( n'en déplaise aux promoteurs patriotiques des betteraves nées françaises) , et tant que la chimie , dans cette grande entreprise qu'elle a faite de permuter entre les sols divers leurs dispositions innées, de créer aux fruits de la terre des destinations nouvelles, n'aura pas achevé de dire à la nature : « Nous avons changé tout cela ; nous trouvons tout ce que nous voulons en chaque chose : tout est dans tout, il ne faut que savoir l'y chercher.»
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
Entendons bien, avant (Tôlier plus loin, que jusqu'à présent l'emploi à peu près exclusif que les colons font de leurs terres nous semble un assez bon calcul , et dans leur intérêt privé, et même dans l'intérêt de la production générale du globe. Il est clair, en effet, que, si chaque terrain produit exclusivement la chose à laquelle il est le mieux approprié, et non pas une chose étrangère, qui lui est imposée par de pénibles efforts de culture et d'industrie, il y a moins de forces perdues , et dans le terrain même , et aussi dans le travail de l'homme. Ce n'est' donc pas un blâme que nous avons prétendu exprimer sur le mode d'exploitation adopté par les colons; c'est un fait que nous avons voulu simplement constater, parce que ce fait nous parait concourir puissamment, avec plusieurs autres , a resserrer les liens qui unissent déjà et uniront de plus en plus l'existence de Maurice et de Bourbon à celle de leur formidable vassale et nourrice, Madagascar. Chaque semaine , on voit arriver, sur la rade foraine de Bourbon et dans le beau port de Maurice, des navires charges de riz malgache ou de boeufs malgaches. Ces boeufs gigantesques sont acheminés vers les habitations , où ils doivent avoir avec les nègres leur part des travaux agricoles; ou bien ils vont en droite ligne à la boucherie : du reste, leur race ne se reproduit guère dans les deux colonies, qui, n'ayant pas de terrain pour les vivres des hommes, en ont encore moins à sacrifier, vous le pouvez croire, aux pâturages et à l'éducation des bestiaux.
Il faut donc remplacer de temps à autre les bœufs malgaches ou le petit nombre de ceux qui naissent créoles , par de nouvelles recrues : il en est pour eux absolument comme il en était pour les nègres , avant que l'abolition de la traite fût devenue réelle et définitive; il y a nécessité de remplir, par des importations sans cesse renouvelées, les vides que ne remplit pas la reproduction indigène. Les immenses savanes de Madagascar sont chargées d'y pourvoir, comme sa population
pourvoyait naguère à l'horrible consommation qui se faisait en nègres, et comme ses rizières et ses champs de maïs approvisionnent aujourd'hui les marches où les colons blancs vont chercher le principal élément de leur* nourriture et de celle de leurs esclaves. Madagascar, après avoir peuplé ses deux voisines, en grande partie, def esclaves qui les mettent en valeur, continue donc de les y faire vivre et de faire vivre aussi leurs martres : on peut bien dire qu'elle nourrit journellement sa propre servitude [servit** tem suant qvotidîé pascit). Mais elle n'achète .pas du moins cette servitude (servitutem emU), comme l'ajoute Tacite en parlant d'un autre peuple plus malheureux : on la lui paie , au contraire, on la lui paie en lui accordant, par voie d'échange, de l'argent monnayé, ce premier symbole et ce
Puissant véhicule de toute civilisation; es armes , de la poudre , des habits militaires, quelques rudiments de la discipline européenne enseignés par des déserteurs anglais ou français) tout ce qui peut, en un mot , seconder sa croissance rapide, l'assimiler plus vite aux tles qu'elle nourrit, et l'aider à se transformer un jour peut-être de vassale en suzeraine.
Telle est, nous le croyons, la der* nière phase du développement de sa destinée dans la carrière que lui ont ouverte elles-mêmes les deux Mes voi* sines. Quoi qu'il en advienne , on voit tout au moins qu'elle les touche d'assez près pour que nous ayons du joindre son histoire aux courtes annales qui les intéressent. Quelle histoire?
quelles annales? Ces trois tles ont peu vécu, et les événements historiques T ne s'offrant qu'en petit nombre et peu importants , devront être suppléés bien souvent par la description matériels ou l'analyse morale ; les recherches ds l'historien , qui s'égareraient en pars perte, seront utilement remplacées par les souvenirs du voyageur. Qu'un* porte, si l'on réussit, par cette né»
thode , à faire connaître ces portions du globe jusqu'ici trop peu connues?
Et cette méthode est bien certainement
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jour et d'une beUd finit flotfr être mol» lement voiture au Port-Louis de l'île Maurice sur la rade foraine de Saint- Denis de File Bourbon, où Dieu préserve de perdition les pauvres navires mouillés comme en pleine mer! Et après le soleil couché surtout, si c'est une nuit sombre et orageuse , et non une de ces nuits étoilées , limpides et lumineuses, que la nature prodigue aux terres tropicales, un créole de Maurice peut , en se promenant sur la grève la plus occidentale de son île, apercevoir la flamme du volcan qui domine la cote orientale de Bourbon ; volcan mobile et perpétuel qui a du ravager, dans le* tempe anciens , cei deux terres si voisines, encore marquées des empreintes de son passage.
Madagascar, au premier abord , et à ne considérer que la distance qui est interposée sur la carte entre elle et les îles Maurice et Bourbon, semble plus éloignée de participer à ce qu'il y a de commun entre leur existence et leur destiuée; mais Madagascar, oet immense territoire insulaire, plus étendu que le territoire de la France , pousse bien assez avant ses vastes racines pour rejoindre sous la mer la base étroite sur laquelle s'élèvent les deux petites Iles, qui sont comme ses satellites et ses sentinelles avancées dans l'océan indien. D'ailleurs, cette chaîne invisible et mystérieuse n'est pas la seule ; les relations plus positives , qui sont du fait de l'homme , viennent chaque jour ajouter à la force du lien secret que la nature a voulu établir entre Madagascar et Maurice et Bourbon. La population noire, dont les bras mettent en valeur ces deux colonies semi-européennes, est dérivée presque tout entière de Madagascar; et le souvenir de cette origine se perpétue indélébile de générations en générations, au sein de l'esclavage; si bien que Maurice et Bourbon, tout en reproduisant, par leurs mœurs, leurs lois, leur langage, leur civilisation mélangée , quelques traits de la physionomie de notre vieille Europe , sont vraiment, par l'élément le plus essentiel «te leur existence» c'est-à-dire
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Il y a plus : la culture de la terre , à Maurice et à Bourbon , a reçu une telle direction, que ces deux îles aujourd'hui , pour exister seulement , pour vivre de la vie matérielle, et trouver, en un mot, leur nourriture, sont à la merci de leuf puissante voisine.
En effet, les colons européens, comme ils n'ont pas changé de pays pour changer d'air ( ils le proclament assez souvent), mais pour s'enrichir par les moyens les plusexpéditifs, se gardent bien de demander au terrain précieux des tropiques , et aussi aux bras esclaves dont ils disposent , ces produits indispensables , mais vulgaires , le blé, le riz, le manioc; ils ne veulent pas, comme ils disent, Jmre des vivres, ou ils en font le moins possible. Ces productions de première nécessité, qu'ils peuvent appeler du dehors, sans les acheter trop cher généralement, tiendraient chez eux la place des plantations beaucoup plus locales, beaucoup plus riches, du café et de la canne à sucre, dont l'Europe a besoin, et qu'elle sera disposée à payer avec assez de libéralité, tant gûe les ressources de la science ne lui auront pas encore donné le moyen de remplacer complètement le café et la canne à sucre ( n'en déplaise aux promoteurs patriotiques des betteraves nées françaises) , et tant que la chimie , dans cette grande entreprise qu'elle a faite de permuter entre les sols divers leurs dispositions innées , de créer aux fruits de la terre des destinations nouvelles, n'aura pas achevé de dire à la nature : « Nous avons changé tout cela ; nous trouvons tout ce que nous voulons en chaque chose : tout est dans tout, il ne faut que savoir l'y chercher. »
ILES MADAGASCAR, BOURBON Et MAtMCË.
Entendons bien, avant (Tâïîer plus loin, que jusqu'à présent l'emploi à peu près exclusif que les colons font de leurs terres nous semble un assez bon calcul, et dans leur intérêt privé, et même dans l'intérêt de la production générale du globe. Il est clair, en effet , que , si chaque terrain produit exclusivement la chose à laquelle il est te mieux approprié, et non pas une chose étrangère, qui lui est imposée par de pénibles efforts de culture et d'industrie, il y a moins de forces perdues , et dans le terrain même , et aussi dans le travail de l'homme. Ce D'est' donc pas un blâme que nous avons prétendu exprimer sur le mode d'exploitation adopté par les colons; c'est un fait que nous avons voulu simplement constater, parce que ce fait nous paraît concourir puissamment, avec plusieurs autres , a resserrer les liens qui unissent déjà et uniront de plus en plus l'existence de Maurice et de Bourbon à celle de leur formidable vassale et nourrice, Madagascar. Chaque semaine , on voit arriver, sur la rade foraine de Bourbon et dans le beau port de Maurice, des navires chargés de riz malgache ou de bœufs malgaches. Ces boeufs gigantesques sont acheminés vers les habitations, où ils doivent avoir avec les nègres leur part des travaux agricoles; ou bien ils vont en droite ligne à la boucherie : du reste, leur race ne se reproduit guère dans les deux colonies , qui , n'ayant ras de terrain pour les vivres des hommes, en ont encore moins à sa-* crifier, tous le pouvez croire, aux pâturages et à l'éducation des bestiaux.
Il faut donc remplacer de temps à autre les bœufs malgaches ou le petit nombre de ceux qui naissent créoles , par de nouvelles recrues : il en est pour eux absolument comme il en était pour les nègres , avant que l'abolition de la traite fût devenue réelle et définitive; il y a nécessité de remplir, par des importations sans cesse renouvelées, les vides que ne remplit pas la reproduction indigène. Les immenses savanes de Madagascar sont chargées d'y pourvoir, comme sa population
pourvoyait naguère à l'horrible consommation qutse faisait en nègres, et comme ses rizières et ses champs de maïs approvisionnent aujourd'hui les marches où les colons blancs vont chercher le principal élément de leur* nourriture et de celle de leurs esclaves. Madagascar, après avoir peuplé se* deux voisines, en grande partie, def esclaves qui les mettent en valeur, continue donc de les y faire vivre et de faire vivre aussi leurs maîtres ? on peut bien dire qu'elle nourrit journellement sa propre servitude {sentitu* tem suam qvotidîé pascit). Mais elle n'achète .pas du moins cette servitude (servitutem émit), comme l'ajoute Tacite en parlant d'un autre peuple plus malheureux : on la lui paie , au contraire, on la lui paie en fui accor* dunt, par voie d'échange, de l'argent monnayé, ce premier symbole et ce
Suissant véhicule de toute civilisation; es armes , de la poudre , des habits militaires, quelques rudiments de la discipHne européenne enseignés par des déserteurs anglais ou français) tout ce qui peut, en un mot , seconder sa croissance rapide, l'assimiler plus vite aux îles qu'elle nourrit, et l'aider à se transformer un jour peut-être de vassale en suzeraine.
Telle est, nous le croyons, la dernière phase du développement de sa destinée dans la carrière que lui ont ouverte elles-mêmes les deux lies voi* sines. Quoi qu'il en advienne , on voit tout au moins qu'elle les touche d'assez près pour que nous ayons dû join* dre son histoire aux courtes annales qui les intéressent. Quelle histoire?
quelles annales? Ces trois fies ont peu vécu, et les événements historiques, ne s'offrant qu'en petit nombre et peu importants , devront être suppléés bie* souvent par la description matérielle ou l'analyse morale ; les recherches de l'historien , qui s'égareraient en pure perte, seront utilement remplacées par les souvenirs du voyageur. Qu'ira* porte, si l'on réussit, par cette me* thode , à faire connaître ces portions du globe jusqu'ici trop peu connues?
Et cette méthode est bien certainement
L'UNIVERS
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Spiritus, Dix ou douze nègres et une négresse , qui étaient avec eux, faisant partie du service du Fort-Dauphin , se mirent aussi à genoux en se recommandant à Dieu. L'hvmne achevé , les Français se demandèrent pardon les uns aux autres pour les torts qu'ils pouvaient avoir mutuellement a se reprocher, s'encouragèrent à l'envi et se mirent en défense , tirant des coups de fusil pour écarter ceux des ennemis qui, plus impatients de verser leur sang , les serraient de trop près. Ils se battirent en retraite pendant cinq heures , et tuèrent plus de cinquante nègres des plus hardis qui s'avançaient les premiers, sans compter ceux qui furent blessés en grand nombre. Ils se servaient si à propos de leurs armes, qu'ils ne tiraient aucun coup sans effet, le* uns chargeant les fusils, pendant que les autres en faisaient un bon usage.
Leurs nègres les aidaient comme ils pouvaient, en jetant des pierres aux ennemis , et en leur renvoyant les javelots qu'ils recevaient. La négresse elle-même ramassait des pierres et en emplissait sa pagne, pour que du moins ces faibles armes , ces étranges projectiles ne vinssent pas à manquer à un combat si inégal. La poudre, au bout de cinq heures de lutte, commençant à leur faire faute, ils se retirèrent, le soir, sur une petite colline , où ils passèrent la nuit. Ils n'avaient perdu qu'un seul des leurs • Nicolas de Bonnes; un autre parmi eux fut blessé, mais continua de combattre. Le chef des nègres ennemis , renonçant à employer Ta force contre des hommes si intrépides , et voulant , sans doute , non pas leur témoigner sa générosité, mais les prendre par ruse , leur expédia un de ses officiers en parlementaire, et leur envoya même une génisse et un
frand bassin de riz cuit, Tes plaignant, isait-il , d'avoir été si long-temps sans boire ni manger , et d'avoir supporté tant de fatigues. Les Français acceptèrent ses provisions et en usèrent; puis ils se tinrent sur leurs gardes le reste delà nuit, et, le lendemain, ils consentirent à entrer en conférence avec
loi : ce fut pont lui déclarer qo'ili étaient encore résolus à se bien battre, et à lui vendre leur vie bien chèrement; qu'il devait donc commander à ses nègres de se retirer, s'il ne voulait pas voir le combat recommencer de pto»
belle, et les coups de fusil atteindre ceux qui feraient quelques pas en avant. Le prince nègre , touché cette fois probablement d'une sincère admiration, congédia la plus grande partie de son armée, qui se retira aussitôt; puis il vint en quelque sorte s'excuser auprès de cette poignée de braves. — C'étaient, disait-il , les langues malfaisantes des sorciers qui avaient semé dans son pays une grande quantité de sorts et de charmes, et I avaient enivré au point de lui faire entreprendre une guerre injuste contre les chrétiens. Il voyait bien maintenant qu'ils avaient de leur côté Dieu et la justice, qui les avaient visiblement protégés, et leur avaient donné la force de se défendre hardiment contre une si grande multitude d'ennemis. Il admirait comment ils avaient eu la hardiesse de résister, vu qu'ils étaient tous jeunes gens, et qu'à peine y en avait-il un ou deux qui eussent de la barbe. — « Nous avons ouï parler, ajoutait-il, des Portugais; nous avons connu les Hollandais et les Anglais; mats ce ne sont "point des hommes comme vous autres : car vous ne vous souciez point de votre vie, vous la méprisez, et, quoique tous ayez la mort devant les yeux , vous ne vous épouvantez pas ; vous êtes autres mie ces étrangers. Vous n'êtes pas cies hommes, mais des lions , et quelque chose de plus. • Après cette allocution, il les laissa aller; il y eut cependant 400 nègres de sa troupe qui , malgré cette réconciliation achetée par tant d'héroïsme, suivirent les Français et s'efforcèrent d'inquiéter leur marche. Mais ees efforts furent inutiles , et les onze braves soldats, accompagnés jusqu'au bout par leurs fidèles serviteurs , rentrèrent au Fort-Dauphin , où l'on commençait à désespérer de les revoir, et où Pènthousiasme qu'on leur témoigna dans un petit cercle d'amis et de camarades,
ÎLES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
lfi
a** pa empêcher Toubii de peser jusqu'à présent de tout son poids et de tonte son ombre sur les glorieux faits d'armes de leur miraculeuse retraite.
Le même prince nègre, Dian Tse* rotih, qui avait paru sincèrement réconcilié avec les François, par admiration on par crainte , revint bientôt à ses premiers seutiments d'animosité et à ses projets de destruction. Plusieurs entreprises sérieuses contre le Fort- Dauphin furent dirigées par lui et par d'autres chefs , qui réussirent quelquefois à rassembler sous leurs ordres plus de dix mille hommes. Flacourt, on peut s'en convaincre parce fait, n'avait donc pas été plus habile ni plus heureux que son prédécesseur à diviser les pe uplades indigènes, et à triompher de leurs attaques toujours renaissantes. Il eut même , dans tout ce tumulte de passions sauvages nui grondaient autour de lui , l'imprudente \dée de ouitter une fois le Fort-Dauphin pendant plusieurs semaines, pour aller dans la partie nord-est de l'île chercher lui-même des provisions de riz, dont il n'avait jamais une grande abondance.
Les naturels , il est vrai , ne surent pas profiter de son absence pour attaquer rétablissement français, et par le fait il se trouva n'avoir pas commis une faute aussi grave qu'elle aurait pu Fétre. Mais il n'en est pas moins certain que sa place était au Fort-Dauphin, où il devait demeurer en permanence, non pas seulement pour combattre les insurrections armées, mais pour surveiller tous les complots avant qu'ils n'eussent éclaté, et pour déjouer toutes les ligues dès le premier moment de leur formation. Un voyage si prolongé et si aventureux dans dételles circonstances, montre assez clairement, quand mémo Flacourt ne ramerait pas d'ailleurs en dix endroits de son récit, qu'il n'avait pas su ménager constamment à sa petite colonie la approvisionnements nécessaires, en éveillant avec adresse l'amour du gain et nn peu de confiance commerciale dans les populations voisines qui feablaien* destinées à le nourrir, lui .
et les siens , et qui le pouvaient faire si elles l'avaient voulu.
Il faisait alliance avec une peuplade , il recevait les serments de sel chefs, et quelques jours ou quelques mois après, il découvrait que cette alliance et ces serments n'avaient eé pour but et pour résultat que de mieux masquer une nouvelle prise d'armes des indigènes. Quelquefois les
Îtlus humbles individus de cette popuation s'imposaient des sacrifices dans leur fortune, pour dissimuler leurs projets de violence, et ils «savaient d'entretenir la sécurité, ou plutôt l'insouciance française, par des présents de toute espèce; ils se dépouillaient de leurs plus belles parures . de leurs colliers de verroterie, de leurs plus riches pagnes , de leurs armes les plus précieuses : il y en eut qui apportèrent à Flacourt trois têtes qu'ils avaient coupées, disaient-ils, à trois de ses plus grands ennemis. Toutes ces bassesses, étrangement relevées par une odeur de sang, annonçaient presque toujours des mouvements de révolte prêts à éclater. Enfin, pour mettre te comble aux inexprimables dégoûts d'une telle situation , il y eut des Fran>
Îiaîs qui firent cause commune avec es indigènes, et qui, décidés à renier leurs compagnons pour toujours, & faire de Madagascar leur patrie, signalèrent à leurs nouveaux compatriotes, moins barbares qu'eux, le meilleur moyen d'expulser du sol madécasse ou d'y enterrer dans le sable dévorant de ces rivages, les hâtes que la France leur avait envoyés.
Flacourt, épuisé de ressources, se voyant oublié de la compagnie, résolut d'aller en France ; et après avoir confié ses pouvoirs à un lieutenant, il s'embarqua sur une simple barque pontée, dans les derniers jours de l'année 1653. Avant son départ , il avait fait dresser dans son jardin du Fort- Dauphin , une grande pierre de marbre blanc, avec une inscription latine, dont les derniers mots recommandaient aux étrangers qui viendraient après M dans Ttle, de se méfier des indigènes : O advenu, iege monUa nostra, tibi}
L'UNIVERS
tuis, vUœque tux prqfiùura. Cave àb incolis. Vole.
Il traçait là en quelques mots le résumé de toute son histoire, et prophétisait celle de ses successeurs. C'est même à ce titre, c'est parce que son existence à Madagascar, ses fautes, ses malheurs , représentent assez bien l'existence, les fautes et les malheurs de ceux qui vinrent ensuite , que nous lui avons consacré un peu plus d'espace dans cette courte notice. Nous avons aussi donné plus d'étendue aux événements principaux qui signalèrent le commandement de Pronis , et cela pour la même raison. Nous allons abréger désormais.
Le faible navire qui portait Fiacourt, impuissant à lutter contre les mauvais temps et les mauvaises mers qui rendent si pénible le passage de Madagascar au cap de Bonne-Espérance, le ramena au Fort-Dauphin vingt jours après son départ. Il eut de la peine à y établir son autorité qu'on prétendait méconnaître, et il commença, à travers les mêmes embarras et les mêmes souffrances, à préparer son retour en France, qu'il considérait comme la seule voie de salut pour lui-même et pour les siens.
En 1654, son vœu fut enfin rempli.
Deux navires, appartenant au maréchal duc de la Meillerave , gouverneur de Nantes, et commandés par un gentilhomme nommé de la Forest des Rovers, vinrent toucher au Fort-Dauphin et lui apporter des nouvelles, mais bien peu consolantes. La compagnie, dont te privilège de concession pour cet établissement colonial était expiré, ne l'avait pas fait renouveler, et n'avait pas même daigné prévenir de cette résolution négative, assez grave pourtant, son agent principal a Madagascar. Le fameux Foucquet, procureurgénéral au parlement de Paris , surintendant des finances , et l'un des principaux intéressés dans la compagnie française de l'Orient, écrivait a Fiacourt cette lettre vraiment curieuse, quand on considère quel personnage l'a écrite ou dictée, quelle main infidèle et prodigue l'a signée : «Mon-
sieur, le dessein que Ton a pris d'envoyer en vos quartiers , par la première occasion favorable, des Pères de la Mission, pour assister tant les chrétiens qu'infidèles qui y sont, m'oblige de vous faire ces lignes et de vous prier de les recevoir et traiter le plus favorablement qu'il se pourra. J'espère
Sie, comme il y va de la gloire de ieu, vous ne vous y épargnerez pas, ' et leur ferez connaître que ma recommandation ne leur sera pas inutile: et si deçà il se rencontre occasion de vous servir, je le ferai aussi volontiers gue je suis, monsieur, votre très-affectionné serviteur, Foucquet. » — Dans une autre lettre de la même date et du même Jour ( 8 janvier 1654 ), cet homme d'affaires et de plaisir, qui présidait alors au gaspillage du trésor de la France, ne parlait encore que de ses chers et bons Pères de Saint- Lazare , au commandant de Madagascar, qui avait attendu vainement, pendant plusieurs années, d'autres instructions et quelques renforts plus positifs. — « Monsieur, je vous ai déjà écrit pour vous recommander deux prêtres de la Mission qui s'en vont travailler à Madagascar au salut des Français et à la conversion des infidèles ; à quoi j'ajoute qu'ils y portent quelques hardes pour leur usage et quelques rassades ( espèce de verroterie pour colliers ou bracelets ), de la valeur de 3 ou 400 livres, que des personnes de condition et de piété leur ont charitablement données. C'est seulement pour les débiter dans le pays, tant en présent aux principaux pour tâcher de les attirer à notre religion , que par échange avec les denrées dont ils auront besoin pour leur subsistance
durant quelques années Je vous
prie de les favoriser en tout ce que vous pourrez pour la gloire de Dieu; vous aurez part au mérite et au bien au'ils feront, et vous m'obligerez à demeurer de plus en plus, monsieur1, votre très-affectionné serviteur, Foucquet. »
Il nous a paru essentiel de reproduire ces lettres: elles attestent qu'au nombre des causes de ruine qui ont
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
if
toujours été déposées fatalement dans le sein de nos établissements coloniaux, dès leur naissance, il faut mettre en première ligne l'incurie de la métropole on parfois sa ridicule et mesquine intervention.
Flacoart fut plus décidé que jamais à revenir en France, pour s'assurer si, comme on le lui disait , le duc de la Meifleraye s'était fait continuer, à ses risques et périls, la concession de la compagnie qui était expirée, et pour reprendre, s'il y avait lieu, la direction des affaires de Madagascar sous cette nouvelle autorité. U offrit donc et fit accepter son commandement au sieur de Pronis , qui se trouvait embarqué, à titre d'officier, sur un des deux navires nouvellement arrivés au Fort-Dauphin.
Cette fois, Pronis subissait plutôt qu'il ne prenait la direction d'une colonie dont il n'avait plus rien à faire, à moins d'obtenir de nouveaux secours et d'antres pouvoirs de la même compagnie ou crune autre compagnie entièrement reconstituée. Aussi n'occupa-t-il ce poste que temporairement, et pour assister à des catastrophes désormais inévitables et qui achevèrent la ruine de l'établissement. Toutefois on a des raisons de croire que l'incendie du Fort-Dauphin par les naturels avait eu lieu déjà avant que Flacourt l'eût quitté; et pourtant celui-ci n'en «lit pas un mot dans ses mémoires.
Mais si ce désastre, dont on ignore la date précise, tut retardé et pour ainsi dire ajourné, de manière a tomber Mir la seconde administration de Pronis , il n'en doit pas être responsable: toute la responsabilité en doit retourner à Flacourt, qui l'avait préparé, ou plutôt à la compagnie qui n avait I-rèté aucune force , aucun appui à ses agents au dehors.
L'île Madagascar, à partir de 1654 environ, fut négligée par la compagnie française de l'Orient, qui porta ses ''i* rations dans d'autres contrées du uobe. Ge fut neuf ans après seulement que la compagnie tourna de nouteau ses regards vers son ancienne concession du Fort-Dauphin, qu'elle
2* Livraison (Iles Madagascar,
n'eut pas de peine à se faire eoiitt* nuer. Elle y envoya, en 1063, une nouvelle expédition, dont die donna le commandement à un officier nommé Chamargon. Celui-ci eut d'abord quelques succès, grâce à l'esprit de conciliation et à la politique prudente d'un homme qu'il sut employer 9 .et qui s'était fait à peu près Malgache par ses relations, par ses habitudes et
a un mariage : cet homme était un île aventurier né à la Rochelle, et connu, dans la tradition madécasse, sous le nom de Lacase, qui a été substitué à son vrai nom de Levacher. Il parait toutefois ou'il ne fut pas toujours admis à diriger Chamargon de ses sases conseils, car les trois années passées sous le commandement de ce gouverneur ne nous offrent guère que désastres, désolation, misère; et les naturels, comme les Français, eurent leur part de souffrances.
Les choses étaient dans ce fâcheux état, lorsque le marquis de Montdevergue, investi du titre de commandant général des établissements au delà de la ligne*, arriva au Fort-Dauphin, le 10 mars 1667, avec dix navires, dont un de trente-six canons. Il amenait avec lui deux directeurs de la compagnie, un
Srocureur général, quatre compagnies 'infanterie, dix chefs ou gérants de colonisation , huit marchands et trentedeux femmes. Il se fit reconnaître comme amiral et gouverneur de ce qu'on nommait alors magnifiquement la France orientale. Grâce au concours de l'aventurier Lacase, toujours intelligent, toujours zélé pour le service de ses compatriotes, des relations d'amitié se rétablirent entre les Français et les indigènes, la paix régna, et tout paraissait en bon chemin pour prospérer.
Mais le gouvernement du roi choisit ce moment de prospérité inattendue pour remplacer le marquis de Montde* vergue. En 1670 , arrivèrent des bâtiments de guerre sous le commandement de Delahaie, qui se fit aussitôt reconnaître amiral avec le titre de vice-roi. Il désigna Chamargon pourcommander en second sous ses ordres, et nomma
Bourbon et Maurice. 2
tfUNIVEttS.
LMM» «*>? 4* W* ; C'est à Çôtt*
époque 90e la cQmnagme céqa. au roi la propriété de.Maqagaçpar. Cette cession .et la nomination de Delahaie au gouvernement d'un pays qu'il ne cour Baissait pas et que son prédécesseur avait eu le temps d'étqdier4 donnèrent le signal d'une série de combat* avea las indigènes, de fautes et de désastres
Si se terminèrent pat la Mine cornite de notre établissement Delahaie se retira honteusement du Fort-Dauh phia et passa à Surate avec ses troupes. La vengeance des naturels trouva a se satisfaire sur Chamargon et. Lacase,
2ui périrent l'un après l'autre misera* lement. Le gendre de ee dernier»
Aommé Labrctesche ; essaya vainement de tenir un peu de temps , et prit enfin le parti de rair avec sa famille et quel* guet -missionnaires sur un navire qui était tenu relâcher à Madagascar. U eut à peine le temps de recueillir quelque* malheureux Français échappés au massacre général.
Apres ee grand désastre, il ne Ait plus question, en France, pendant de tonebes années, de la colonisation de Madagascar.
En 1768 , sous le ministère du duc de Praslin, Un officier distingué, M. de Mandate 1 alla , au nom du roi , prendre le commandement du Fort-Dauphin.
Ses instructions , plus sages et plus pré* voyantes que celles qui avaient été données à ses prédécesseurs, lui prescrivaient de renouer et d'entretenir constamment des frelations amicales avec les indigènes, dé n'attendre que des moyens de douceur la retour de l'influence perdue i de paraître, eh un mot, maintenir un fort sur leur territoire * avec leur assentiment tacite, et plutôt pour satisfaire à la dignité de la France gue pour se préparer a Paccomwiàsèment d'aucun projet hostile. Ce pian était raisonnable; mais il devait échouer par l'insuffisance des ressour» Ces allouées pour son exécution. Et pourtant, quelques années après, en W4, le gouvernement français accordait, non sans une prodigalité imprudente, deux millions pour un autre projet d'établissement, a la baie d'An-
ast à cette tygl;^la.djtacgpii de cefea ptfr??
céqa. au roi prise, qui venait mal à propos. zaïre concurrence et diversion a celle .du Fort-Dauphin? était confiée I Béniowski * à cet nomme qui fut un héros avec tant d'autres de ses compagnons d'armes* daps -la lutte de la liberté po- IjWAisei^atreiaiUjssiè, maisqujajorç et depuis longrtempe étaif, ae^cendu au rôle d'un aventurier vulgaire, À peina débarqué* U fit la guerre* une guerre de barbare parmi ces peuplades $ demisauvages , > et. *e réussit ...à, ewçuérir autre cbese que de nouvelles haines au nom français , compromis aveg h sien»
U quitta Pila hospitalière, miS8.por lui à feu et à sang,, pour y retenir plus tard* en 1785 , sous le dranea* aplats , et pour j laisser la vite dans un yedn effort de vengeance contre tes Français et les Malgaches.
Vers 1816 , une ère nouvelle corn?
pacnca pour Madagascar.. Depuis, les derniers événements que nous, vouons de rappelés jusqu'à nette époque * la France avait continué, avec des for-
Bourbon, et notamment le Fort-Dau-
eun, plusieurs fois incendié, plusieurs is repris et réparé. En 18 1 0 j Bourbon et Mauriee tombèrent entre les mains Ile l'Angleterre, qui dut songer dès lors à exploiter Madagascar par elle-même et à sa manière. Ah lieu de jeter des établissements précaires sur le littoral île cette grande lie, elle envoya des agents politiques dans l'intérieur, et travailla à se r asservir par une influence plus adroitement ménagée.
En 1815, Bourbon tut rendue à la France; mais Maurice fut retenue par les Anglais, qui eurent toujours ainsi Un motif et un moyen d'intervenir par leur habile politique dans les affaires de Madagascar. Une heureuse circonstance vint seconder leurs desseins , ce fut l'apparition d'un chef vraiment remarquante parmi les races si fortement divisées de ta population madécasse. Le gouverneur anglais de l'Ile Maurice, M. Farqhuar, comprit aussitôt que, pour dominer et diriger feulement la
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
passante métropole des nègres les plus intelligents peut-être qu'il y ait au monde, il valait mieux, contrairement à la tactique habituelle, avoir à traiter avec un homme qu'avec un peuple partagé en une foule ûe peuplades. Il poussa donc de toutes ses forces, c'est-à-dire, de ses conseils et de ses intrigues, a l'agrandissement de cet homme ; il l'attacha à sa cause en lui faisant entrevoir tous les avantages de la civilisation ; il excita en lui la soif des conquêtes, et lai montra la domination de son fie tout entière comme le seul but digne de son ambition. Radama (c'est le nom de ce chef) était merveilleusement disposé à suivre de tels conseils. Il faut dire un mot de cet homme , dont la renommée , grande et populaire parmi les siens, ç pénétré dans toutes les îles de l'Océan indien et s'est étendue jusqu'en Europe.
Radama, chef des Hovas, était trèsjeune encore lorsqu'il fut appelé, par droit héréditaire, au commandement de cette tribu , l'une des plus puissantes de Madagascar, par le nombre, par l'activité guerrière et par l'intelligence, il ne reçut aucune instruction dans son enfance; mais, dès qu'il fut le maître de sa tribu, et qu'en cette qualité il eut commencé à entretenir par lui-même des relations d'intérêt avec les Européens, il comprit d'où lui devaient venir désormais la lumière et la force; il n'eut plus d'autre pensée que d'assimiler le plus possible son peuple aux colons (l'Europe qu'il put prendre pour modèles. L'influence de la politique anglaise s'était hâtée, avons-nous dit } de s'emparer de lui; mais il avait, lui e{ sa famille et sa fyibu, de plus vieilles habitudes d'amitié avec les Français :
il les aurait continuées, et les aurait fait prévaloir sur toute amitié nouvelle j si Ton avait su devancer auprès de lui les premières démarches du gouvernement britannique, et ce fut du moins un Français qui lui apprit à lire, à écrire , & compter, à parler la langue de la France. jLa forme extérieure de la civilisation naissante de Madagascar s'est ressentie quelque temps de ci concours des influences rivales de deux
nations européennes : l'armée de R* dama, ou plutôt la faible portion dp cette armée qu'il put façonner à ung nouvelle discipline, empruntée fie î'£ t ranger, offrit d'abord un singulier mélange du costume .anglais et dû ces* tume français; les habits rouges, pa| exemple, fui venaient de la garnison de Maurice, et les schakos, les épaun lettes, de la garnison de Bourbon; 1^ fusils de toute origine. Ne rions pu toutefois de cette bigarrure : ainsi députent tous les peuples qui veulent en* prunter à d'autres, plus avancés, uoq civilisation qu'ils ne peuvent arracher nécessairement que par lambeaux. Et croit-on qu'elle n'est pas singulièrement bariolée aujourd'hui encore , cette Russie qu'on est toujours disposé à prendre pour terme de comparaison?
N'est-elle pas, à l'heure qu'il est, em-
Sreinte toujours du double caractère e sa transformation, demi-française, demi-allemande?
À Madagascar, donc, l'influence politique des Anglais prévalut sous Radama , et , à côté de cette influence , les habitudes françaises continuèrent d'être en honneur. Mais l'influence politique des Anglais , et surtout la manière dont ils l'avaient acquise, nous entraînèrent à une faute grave, et pour nous et pour les naturels, dont i| faudra toujours voir l'intérêt en regard du nôtre. Les Anglais, en effet, s' étant emparés de l'esprit du chef des Hovas, et l'excitant a réunir dans sa main la souve?
raineté de toute l'île, nous imaginâmes (et pour être quelque chose il ne semblait pas nous rester d'autre parti) Sue nous devions nous mettre du côté es tribus vaincues et non domptées, les soulever, les appeler à l'indépendance, et régner à notre tour sur quel? que point de leur territoire, à l'aide de ces divisions qui affaibliraient Radama et ses alliés de l'île Maurice.
C'était là une fausse vue des choses e{ un désastreux calcul. Quand , après de longues années de luttes intestines, un pays , destiné à vivre tout entier d'une vie commune (et une île est certainement dans cette condition), produit enfin un homriie qui aurait la puissance
L'UNIVERS
et le désir de commencer la réalisation de cette unité féconde, c'est un crime à une nation étrangère de venir contrarier un si çrand et si difficile travail, pour satisfaire quelques vagues intérêts de son ambition particulière.
Qu'elle ait aussi son but et qu'elle le
poursuive, mais en se déclarant pour te parti le meilleur, pour celui qui veut l'unité, sans laquelle il n'y a rien de
gossible ni de durable dans le inonde, i ce rôle est déjà pris par une nation rivale , est-ce une raison pour en prendre un contraire? Il vaudrait mieux savoir s'approprier ce rôle et le remplir dignement. Au lieu de cela, le gouvernement français de l'île Bourbon , soit qu'il ait agi de lui-même , soit qu'il ait reçu ses instructions de la métropole, encouragea la résistance des tribus qui ne reconnaissaient pas ou qui supportaient mal l'autorité de Hadama.
Nous nous lassons, et nous serions bien plus assuré de lasser le lecteur, si nons nous arrêtions à toutes les fautes de conduite, et à tous les malheurs qui les ont suivies, dans les diverses tentatives de colonisation ou d'établissement qui furent encore faites sous les auspices et sous le nom de la France. Il suffira de dire qu'au mois de mars 1825, après beaucoup d'autres outrages publics à l'honneur français, un corps de Hovas se présenta devant le Fort-Dauphin , obligea le lieutenant d'infanterie, qui occupait ce poste avec une garnison de trois hommes, à se retirer sur un îlot voisin, et abattit honteuseihent le pavillon blanc, le pavillon que la grandeur de la France faisait alors partout ailleurs respecter. Nous nous souvenons d'avoir vu nousméme, à l'hôpital militaire de Saint- Denis (île Bourbon), ce malheureux lieutenant, le comte de Grasse, malade tout a la fois des fièvres madécasses et du désespoir d'avoir cédé à un ordre sauvage d'expulsion , contre lequel son courage aurait vainement essayé une lutte trop inégale.
Cependant , au milieu des fautes et des malheurs qui ont toujours signalé, à Madagascar, toutes les entreprises
de colonisation tentées par les Français , lorsqu'ils ont agi sous l'inspiration de l'autorité publique, il serait injuste de ne pas distinguer et mentionner à part, avec éloge et reconnaissance, une entreprise conduite plus habilement par un homme isolé, qui, vers cette même époque environ , de 1820 à 1826, fut sur le point de donner à sa patrie un nouvel établissement colonial, fondé d'abord dans la modeste pensée et sur les humbles bases d'une spéculation particulière.
Un jeune Marseillais , Fortuné Albrand , élève de l'ancienne École normale, quitta la France, dans les premiers temps de la restauration, avec deux camarades d'études, MM. Lévy et Rabany , pour aller, à l'île Bourbon, organiser une maison d'éducation publique. L'un de ses deux compagnons, se séparant de cette fraternelle association pendant une relâche forcée dans un port d'Angleterre, revint en France où il a fait son chemin dans l'enseignement. L'autre a fondé et dirigé un collège à l'île Bourbon. Albrand, trompant sa destination primitive, mnis non pas sa vocation, a choisi la meilleure part, on peut le dire; car il a travaillé , dans une sphère plus élevée et plus orageuse, pour le bien public:
il est le seul des trois amis qui ait déjà terminé sa carrière, si jeune hélas! et si confiant dans l'avenir! mais sa vie n'a pas été sans éclat et sa mort san* regrets dans les contrées lointaines où il lui a été donné de faire connaître sa talents et son couraee.
Arrivé à l'île Bouroon , Albrand, qui déjà se faisait remarquer par une extrême facilité de parler et d'écrire presque tous les idiomes de l'Orient, éprouva un< invincible répugnance à s'emprisonne!
dans les murs d'un collège colonial, e| suivit son goût pour les aventures. I fit quelques voyages à Mascate, ricin
Srovince de l'Arabie , avec laquelle lei eux colonies de Maurice et de Bourj bon entretiennent des relations àt commerce assez fréquentes. Plus tard après avoir montré , dans ces expédi tions et dans d'autres circonstances la plus étonnante habileté pour négo
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
tier avec les populations demi-barbares de l'Afrique et de l'Asie , il accepta du gouverneur de Bourbon , M. Miiius , une sorte de mission diplomatique, et partit (janvier 1819 ), en qualité d'envoyé extraordinaire, pour Zanzibar, fie occupée par les Arabes musulmans et située vis-à-vis la côte de Zanguebar. Il revint bientôt avec la commission, de la part du roi de Quiloa, d'offrir à la France deux îles importantes et dune grande ricbesse, Monfia et Zanzibar, que le gouverneur de Bourbon, comme on peut bien le croire, n'était pas en mesure d'accepter ni d'occuper.
Immédiatement après son retour, il fut nommé agent commercial principal à Fort-Dauphin, et chargé d'explorer la côte de Madagascar et d'aller prendre , au nom du roi , possession du Fort-Dauphin et de l'île Sainte- Luce, deux points importants qui alors se trouvaient abandonnés par la France depuis longues années. Le navire qui le portait toucha successivement à nie Sainte-Marie, à Tamatave, à Tintingue, àSainte-Luce.Enfin, le 1er août 1819, Albrand planta le pavillon français au Fort-Dauphin. Son arrivée mit un aux vexations auxquelles étaient livrés sans défense le petit nombre de Français que des affaires de commerce retenaient sur cette côte. Alliant la prudence, à la fermeté, il fît bientôt craindre et respecter le nom français à ces peuples demi-sauvages , que son éloquence a s'exprimer dans leur idiome frappait d admiration. L'ascendant qu il prit sur eux n'étonnera pas, si Von songe aue, chez les Malgaches, tout se décide par le talent de la parole ; c'est un des traits distinctifs du caractère de ce peuple.
Les succès qu'obtenait Albrand donnèrent l'idée de lui confier une mission plus difficile. L'administration de Bourbon avait reconnu la nécessité d'envover à Radama un représentant delà France, pour gagner de vitesse les Anglais , qui déjà commençaient à essayer de tous leurs moyens de séduction auprès de ce prince ambitieux tt puissant. Il était encore temps alors
de les prévenir et de faire prévaloir l'influence française ; mais au moment où Albrand allait partir, environné d'une certaine pompe orientale, pour pénétrer jusqu'à Radama dans l'intérieur des terres, l'administration, effrayée des dépenses où devait l'entraîner cette ambassade, sacrifia ses premières vues politiques et l'intérêt de l'avenir à des considérations de mesquine économe.
Ici commence la seconde, la meilleure et la plus féconde période de la vie coloniale d' Albrand, celle où il a tenté , en travaillant à sa fortune particulière par une exploitation agricole, de donner à la France une colonie enfin mieux assise parmi les populations madéeasses, et en quelque sorte enracinée dans le sol. Depuis long-temps le gouvernement français désirait faire de nouveau l'essai d'un établissement militaire à Sainte-Marie; mais cet établissement ne pouvait avoir chance de durée qu'autant qu'une colonie agricole, fondée tout auprès, lui fournirait les ressources indispensables, tout en contribuant à assainir le territoire. Les difficultés de la colonie guerrière étaient telles que de jour en jour on reculait devant l'entreprise, depuis long-temps annoncée. La colonie agricole présentait des obstacles non moins sérieux, savoir : l'insalubrité du climat, le caractère défiant et vindicatif des naturels, la malheureuse issue des tentatives faites à diverses reprises depuis cent cinquante ans. Mais Albrand , quoiqu'il se rendit bien compte de toutes les difficultés et de tous les périls qu'il rencontrerait, conçut la ferme résolution de se faire planteur a Sainte-Marie dans ces circonstances défavorables. Les avances de fonds qui lui étaient nécessaires lui furent fournies par un homme généreux, dont le nom mérite d'être connu : c'était M. Hugot, négociant à Bourbon. Il trouva un digne compagnon de ses travaux et de ses dangers dans M. Carayon , officier distingué de l'arme de l'artillerie. Il partit avec cet ami, en juillet 1820, bravant toutes les prédictions fâcheuses qu'on ne leur épar-
L'UNIVERS
gna guère ; et ttoftf années leur suffirent pour former, dans le Heu choisi par eux, un magnifique établissement de culture, Une habitation commode et même salubre, enfin un excellent noyau de colonie, qui faisait l'admiration de tous Tés traitants qui venaient de Bourbon rîsitér les deux amis, au milieu de leurs cinq ou six cent» Malgaches, apprivoisés, émerveillés et prenant goût eux-mêmes au travail.
Pendant que ces grands défrichements «accomplissaient à Sainte-Marie, un nouveau gouverneur, M. Henri Desaulses de Freycinct, était venu
S rendre le commandemant de Itle tourbon. Il offrit à Albrand une fonction assez élevée dans cette dernière colonie; il voulut ensuite le charger de la mission auprès de Radama qu'on avait projetée précédemment. Mais il était trop tard. Albrand refusa tout , pour se vouer exclusivement à son oeuvre de colonisation particulière, ayant la conscience d'accomplir en même temps une oeuvre d'intérêt public.
Les accroissements, la marche régulière et le succès incontestable dé sa petite colonie agricole décidèrent le gouvernement français à tenter encore une fois, à Sainte-Marie , l'établissement militaire qu'on projetait depuis long-temps. L'expédition partit de France et arriva à sa destination dans les premiers jours de 1822, c'est* à-dire dix-huit mois après que les deux amis eurent commencé de se faire planteurs. Malheureusement, les trois guarts des hommes qui la composaient furent moissonnés par le climat avec une rapidité effrayante. Albrand , affligé de ce désastre , sans en être découragé, aida les survivants de ses conseils, les rassura par ses exemples, et contribua à en sauver un grand nombre. Quoiqu'il fût indépendant dû nouvel établissement militaire et pût lui demeurer étranger, il en était l'âme; fbut le monde reconnaissait ce fait , et Ton eut "bientôt l'occasion d'en donner Un éclatant témoignage. Le commandant militaire de Sainte-Marie venait de succomber aux atteintes du climat (avril
ifttt)» Lé mort et l'afastfM» de tout officier appelé de droit à le remplacer mettaient l'établissement dans une situation très - difficile r on avait à craindre la vengeance des naturels, (m'avaient exaspérés dea vexations et des mjostiœs.Tous lea regards se portèrent alors sur Albrand. Simple colon, il fut d'une véix unanime élu chef de tout l'établissement français.
Vers la même époque, et c'est une preuve, non pas précisément de l'extension que pouvait avoir reçue son entreprise particulière de culture et de commerce , mais bien plutôt des libres relations qu'il était parvenu à nouer avec la grande terre de Madagascar, il se chargea par traité d'une partie de l'approvisionnement des îles Bourbon et Maurice. Un nouveau chef militaire étant venu bientôt à Sainte- Marie , le relever de son commandement intérimaire, il eut plus de loisir pour sfc livrer à son exploitation agricole, et en effet il accrut ses défrichements et ses opérations. Déjà des cultures nouvelles se formaient et prospéraient à côté, et , pour ainsi dire, à l'abri des siennes. Déjà lui-même, à ses plantations de girofle et de café, qui sont les produits ordinaires de renfonce des colonies, il ajoutait une sucrerie, cet indice infaillible d'une agriculture plus avancée et d'une industrie plus active. Mais il ne lui fut pas donné de voir le résultat de ses travaux, d'en assurer le succès définitif. Il mourut en décembre 1826, au milieu de ses plus belles espérances. En mourant, il pensait encore à protéger cette petite tle Sainte-Marie, sa dernière patrie, contre la réputation d'insalubrité qui lui était si bien acquise ; il cherchait à prouver qu'il succombait à une maladie de l'encéphale, qui n'avait rien de comtnun avec la fièvre de Madagascar. Ce furent la presque ses dernières paroles.
Précédemment, il avait rendu à Sainte-Marie un service plus positif et plus irrécusable: Il s'agissait de l'arracher à la sujétion où la hiérarchie administrative la plaçait envers ÏÛ§ Bourbon, dontflLle waunEDyùïképcps*
ILES MADAGASCAR, BÛIJ&BpN ET MAURICE.
SpÊ^r#?ïM*te ^trppple, ava)t obtenu que le comgrawlant de Sajptétok m^ml^t 4l*«ctemflnt avec |e mtnjrt«e.l£§}? fl savait pa$ apsez fécu- &# fi#{ pprAj 9P& 99 ipoff , et Sainte-Marie, popme Madagascar même,' e'cbappfrerf absolument, et »urtepjoars oestre, à l'influence
Ra44ipa se formait, vers cette épo-.
que, air métier & la guerre, contre les populations de son île sans cesse insurgées, par les leçon* d'un sousofificjer (fc te esrnhftn anglaise de Maurice, imnmê Hastce, 4u* était derenu son premier général et son pins utile conseiller. -
Ce qtri prouve toutefois queRadama était un habile homme, voulant et sachant demeurer maître chez lui, recourir aux lumières <|es Européens , et non s'asservir à eux* c'est qu'après avoir soumis les tribus hostiles a ses desseins i et s'être attaché leurs chefs les Plus courageux, il songea à contreba»
lancer l'influence anglaise qui l'avait ftidé peut-être à vaincre , mais qui lui devenait trop lourde et trop redoutable par ses exigences et par les liens qu'elle s'efforçait de créer autour de fin, comme pour l'enchaîner dans un perpétuel vasselaçe. Il créa, dans ce but, un titre au-dessus de tous les autres dans sa hiérarchie militaire, le titre de maréchal, et en décora, non pas son général Hastee, comme l'espéraient les Anglais, mais un autre favori, son secrétaire, son premier maître, dont nous avons delà parlé, un Français enfin , nommé Robin et précédemment sous-officier de Ja garnison française de Bourbon. C'était là on signe que Radama revenait à ses première** affections, à son penchant naturel pour' la France. Il avait toujours aimé et adrfiïré la France; et comme tous les rois dëmi-barbares de ce siècle , on pense bien qu'il gardait dans sa case royale un portrait de Napoléon , et avait l'insolence de le prendre pour modèle. L'administration de la colonie dé Bourbon eût pu profiter
ta m dWWtjODf | pwaMtt : 4 j se 4ée|arer enfin pour l'unie 4e ï gasçar, sou$ le sceptre du roi ftadanaa, et non pas, comme on continua de Je faire, chercher un appui précaire m*cesmvei&ent dans vingt petites bordes, à chaque symptôme de nouvelles divisions. Cette conduite t toujours la même et toujours aussi fausse, ne
Euvait qu'entraîner les mêmes maiurs , et l'affection de Radama , qui semblait se reporter vers les Français, ne devait pas long-temps leur être une sauvegarde.
• Radama mourut vers la fin de 1838.
Des soupçons d'empoisonnement eurent cours dans le premier moment où l'on apprit cette nouvelle, qui tenait vraiment frapper Madagascar d'une calamité publique, et des soupçons de cette nature, tout injustes qu'ils soient, furent accrédités aisément , parce que la mort du chef des Hovas venait combler tous les vœux du parti anglais. En effet, le parti anglais, désappointé et écarté par Radama, se préparait de longue main à exercer, après lui, toute l'autorité par l'intermédiaire d'un jeune Malgache, Andimiasre, élevé dans les écoles an-
flàises et devenu l'amant de la reine u femme doyenne de Radama. Cette espérance ne fat pas trompée. La femme doyenne, Ranavah), succéda à son mari , parce qu'elle sut et osa faire valoir son droit par des massacres. Elle régna , ou plutôt Andimlase régna sous son nom, et le parti an* ; klais fut tout-puissant, sous le nom a'Andimiase. Le sergent français Robin , maréchal madécasse, fut disgracié et ne sauva sa vie que par sa qualité d'étranger : avec lui finit l'influencé française , qui avait paru vouloir un moment renaître.
Du jour où mourut le grand chef malgache , il ne se trouva plus , dané ce qui composa un instant son royaume, une main assez puissante pour ed tenir toutes les parties assemblées. Lè3 divisions , les guerres intestines re^ commencèrent . et les établissements français à Madagascar, pour lesquels des administrateurs à courte vu$
L'UNIVERS
avaient toujours paru craindre l'unité de 11 le; ne furent pas ramenés dans une voie de prospérité par cette nouvelle révolution. Seulement, dans un coin inaperçu de la petite tle Sainte- Marie, un capitaine en second d'artillerie de marine, M. Schœll, remplit les fonctions temporaires de gouverneur, avec un talent , une prévoyance et une activité qui auraient mérité de trouver leur emploi sur un plus grand théâtre : du reste , à peu près oublié, lui et les siens , du gouvernement de France et aussi du gouvernement de sa seconde métropole, File Bourbon; oublié également, ce qui valait mieux, des indigènes occupés a s'entretuer sur ta Grande-Terre, comme si Radama avait droit, lui aussi, ce conquérant noir, cet Alexandre madécasse, à de sanglantes funérailles.
Cependant les fautes et les humilia* tions du gouvernement français dans tous ces événements de Madagascar eurent du retentissement en France et y causèrent quelque honte. Le ministère de la marine , dirigé alors par un homme plein d'honneur, M. Hyde de Neuville , forma une expédition assez imposante , et destinée à reprendre sur les Hovas nos établissements, à les agrandir, à les consolider. Le 19 juillet 1829, on vit arriver, sur la rade de Sainte -Marie, la frégate de 64 canons la Terpsichore, ayant à son bord des troupes d'infanterie , la corvette l'Infatigable de 16 canons , le transport le Madagascar de 6 canons, et la goèlette-aviso le Colibri. Le 2 août, la division fut complétée par l'arrivée de la corvette de charge la Nièvre de 26 canons, et de la petite corvette la Chevrette de 16 canons :
elles portaient des troupes d'infanterie et d'artillerie. On était à peine à la fin de ce même mois , que déjà 300 hommes de troupes de terre et 100 marins commençaient des travaux de défrichement sur la presqu'île de Tintingue, un des points les plus importants de la Grande -Terre, et d'autant plus commode pour la fondation d'un établissement nouveau, qu'il est dans le ypjsinage de la petite île Sainte-Marie,
où s'était maintenue , sous le capitaine Schœll , une ombre de colonie, comme
Srotestation vivante en faveur des roits de la France.
Bientôt, grâce au concours actif et loyal d'un grand nombre de naturels qui, par haine pour les Hovas autant que par attachement pour nous , venaient attacher leur fortune à la nôtre , la presqu'île de Tintingue fut mise en état d'être habitée et défendue. Des % maisons en bois , des magasins d'armes, des fortifications s'élevèrent comme par enchantement, et le 18 septembre il y avait déjà un fort où l'on put arborer le pavillon blanc.
Tout le monde accueillit avec une entière confiance, au milieu de cette solennité, la proclamation du commandant de la division, le capitaine de vaisseau Gourbeyre , qui faisait entrevoir l'avenir sous les plus riantes couleurs. De toutes parts accoururent des familles nombreuses d'émigrants,
gui se séparaient des Hovas pour emrasser notre cause. Dans ces circonstances, puisqu'il n'y avait plus d'homme pour maintenir l'unité de Madagascar , et donner à ceux qui sauraient être ses alliés l'alliance de toute l'île, il devenait de bonne politique, pour les chefs de la colonie naissante , de recevoir tous les mécontents , et avec eux de faire tête à la tribu puissante qui aspirait encore à la souveraineté insulaire. Cest ce qu'on fit avec un empressement oui n'eut d'égal que l'empressement des indigènes a se mettre sous notre protection. Les uns trouvèrent place dans la partie défrichée et s'y installèrent, partagés en deux villages; d'autres se contentèrent de bâtir leurs cases dans les bois voisins, non encore abattus ; le reste se répandit sur le littoral de la baie de Tintingue : le plus considérable de ces postes madécasses fut celui de Mahomnas , dont la population s'éleva aussitôt à deux mille âmes environ.
Une prise de possession si prompte et si décidée ne pouvait manquer d'éveiller les inquiétudes de la reine Ranavalo, cette veuve de Radama,
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
cette femme doyenne dont nous avons parlé. En effet, on ne tarda pas à recevoir à bord de la Terpsichore une lettre où elle protestait contre notre séjour sur la côte de Madagascar. U fut répondu à sa protestation par une lettre énergique ou , après l'avoir sommée de restituer nos propriétés , on signifiait qu'en cas de refus , on avait résolu de les reprendre par la force des armes : ces propriétés étaient énumérées et on ne lui faisait pas grâce (Tune seule; c'était le Fort-Dauphin, Foulepointe , Fénérif , Manahar, sans compter Sainte-Marie et Tintingue où l'on était déjà établi. Rien de mieux qu'un tel manifeste, s'il se fût ad uniquement de consacrer les droits ae la France, fondés sur une possession antérieure , et de les protéger contre toute prescription dans l'avenir. Mais pour le moment, eût-on obtenu la restitution de tous ces postes , on n'avait pas assez de forces pour les occuper et s'y défendre : il était donc assez impolitique de porter du premier coup ses réclamations au delà des limites de sa puissance réelle. Il en devait résulter un obstacle insurmontable à toute conciliation, et la guerre se trouvait par cela même déclarée :
on n'avait plus qu'à choisir le point sur lequel elle éclaterait.
La division fit voile vers Tamatave et s'y embossa , le 17 octobre, devant le fort occupé par les Hovas. Le lendemain, la canonnade commença : un de nos boulets mit le feu à la poudrière et la fit sauter avec une partie du fort que nous venions reprendre.
La consternation se mit dans les rangs ennemis , qui ne purent opposer qu'une faible résistance à notre débarquement : il suffit de moins de deux Heures pour livrer à nos troupes , une fois débarquées, le village ae Tamatave où elles trouvèrent des vivres en grande quantité et des munitions de pierre de tout genre , provenant des manufactures anglaises.
Trois jours après , les troupes françaises enlevaient aux Hovas, à sept n'eues de Tamatave , la forte position ^Ambatou-Jdalpuiae, où ils s'étaient
retranchés. Ce succès fut un encouragement pour faire voile vers Foulepointe ; mais l'expédition sur ce point important, ainsi résolue dans un mouvement d'enthousiasme, fut mal combinée, et ne fut guère mieux exécutée : elle échoua complètement. Le capitaine Schœll , emporté par sa bravoure , y laissa la vie avec beaucoup d'autres de nos braves ; perte irréparable sans doute, à plus de quatre mille lieues de la métropole et dans une si petite armée , mais d'une conséquence bien plus fâcheuse par l'effet moral qui en résulta que par le chiffre même de la perte matérielle. C'en était fait du prestige que de premiers triomphes , éclatants et rapides, avaient attaché au nom français.
Pour rétablir la salutaire impression de terreur qu'avait d'abord répandue le succès de nos armes, on résolut surle-champ une nouvelle attaque, et cette fois sur un point qu'il était urgent d'enlever aux Hovas. Ils venaient de construire , à quatre lieues de Tintingue , entre Tintingue et Sainte-Marie , un fort qui menaçait de couper la communication entre ces deux établissements, et qui devenait chaque jour plus formidable par les ouvrages et par la garnison que nos ennemis y ajoutaient.
Ce fort , dit de la Pointe-Larrée , fut attaqué et pris , mais après une défense opiniâtre des Hovas, qui dut être pour, nos troupes , déjà repoussées de Foulepointe , un second enseignement, un avis de ne pas mépriser des ennemis si propres à la guerre et si intelligents à tirer parti des leçons de leurs propres défaites.
Toutefois il était dans la destinée de notre nouvel essai de colonisation d'échapper au danger de la guerre et de se briser à un autre écueil , déjà signalé par l'exemple de tant d'autres ruines semblables. Vers la fin de 1829, la saison de l'hivernage annonça son retour précoce par ses ravages ordinaires. L'imprévoyance des. chefs de l'expédition, le gaspillage des ressources par des mains subalternes dont on ne surveilla pas assez la prodigalité , l'absence d'une autorité assez puissant
1/IIBIfEM.
pour empêcher la démoralisation des espriti et des courages «tons la souffrance, tout cela et mille causes accessoires de désordre ne permirent pas de neutraliser les désastreux effets d'une insalubrité inévitable. On n'eut pas même , contre les- maux de la saison, la ressource de pouvoir nourrir t}es aliments le» plus simples les habitants de la eolonie : par nrapossihllitJé qù se trouvèrent les chefs de surveiller l'approvisionnement , et par l'agiotage qu-Hs ne surent pas interdire sur les attirées les plus nécessaires à la vie, H y eut des moments (et ce fait est l'expression d'une grande misère) où l'on consentit à donner 1 £ . 25 c. pour un bol de riz. On Ait réduit à envoyer chercher du riz à Bourbon pour alimenter les établissements de Madagascar : c'est le contraire , avons-nous dit plus haut , qui arrive d'ordinaire entre ces deux îles et qui est la loi naturelle de leurs relations ; mais alors toutes les règles ordinaires étaient interverties. Le faible secours que l'on parvint à tirer de Bourbon ne suffit pas pour faire vivre à la fois les Français et les naturels quiétaient venus se placer sous la protection de notre drapeau, au nombre de plus de quatre mille. Ces malheureux, par cela même qu'ils s'étaient attachés à notre fortune, ne pouvaient plus s'écarter de nos établissements pour aller chercher au loin leur' nourriture : ils risquaient de rencontrer, à chaque pas , leurs ennemis et les nôtres, qui les épiaient dans les bois voisins , et les tuaient sans miséricorde. Cependant il y en eut plusieurs qui, n'entendant plus que la voix du besoin, se hasardèrent a côtoyer le littoral de l'île dans des pirogues, et allèrent demander, dans le nord, un asile et du riz aux Sadaves, tribu ennemie des Hovas, et demeurée libre, quoique bien moins puissante.
Ceux qui restèrent à Sainte-Marie et à Tfntfngue, épuisés, découragés, ne fournissaient* plus aucun travail utile, et contribuaient ainsi à augmenter le découragement de tous et la misère commune.
Le retour de la belle saison n'amena
pas la fin de cette (mina. Site le continua jusqu'à l'hivernage de 1W0-8I, et sévit alors avec une rigueur encore plus cruelle. — « On ne rencontrait plus ( nous empruntons ici les propres paroles d'un témoin oculaire de ces malheurs) sur les chemins, dans lés villages, dans l'intérieur même du fort, 3ue des spectres ambulants: beaucoup e cadavres, trouvés dans les bois ou dans les cases, obligèrent de prendre des mesures contré l'infection. Les malbeUreux chefs malgaches cherchaient à vendre Ou plutôt à donner leurs esclaves pour avoir de quoi satisfaire l'impérieux besoin de la faim qui les minait. On voyait donner des nommes et des femmes dans la forcé de f âge pour un sac ou deux de riz , valeur de 10 à 15 francs. Les feuilles, les racines, les végétaux n'offraient plus une nourriture suffisante, presque tout étant dépouillé ou arraché. Ce qui mit le comble à la misère, ce lut une excursion des Hovas, pendant l'hivernage, au mois de décembre 1880. Ils vinrent environ deux cents récolter les plantations qu'avaientfaites nos malheureux
Malgaches aux environs du fort
Malgré les approvisionnements qu'envoyait Bourbon, malgré les distributions de biscuit , de riz et de légumes qu'on faisait aux naturels , il fut impossible d'arrêter les terribles effets de cette famine. On avait la douleur de voir des enfants arracher aux chiens et se disputer entre eus les os que l'on jetait. Les casernes étaient encombrées de ces malheureux, avec qui nos soldats voulaient bien partager leurs aliments. »
Le chef de l'expédition navale , ayant reconnu de bonne heure qu'elle ne pouvait réussir, et fcentant 1 impossibilité d'y porter remède, était parti pour France, le 13 octobre , avant le commencement de ce second hivernage si lamentable. Au mois de mars 1831, l'évacuation de Tintingue fut' décidée, et l'on ne s'occupa plus que des moyens de transporter à Bourbon ou en France Te personnel et le matériel , compromis dan3 la fatale entreprise.
On ne voulut laisser aux Hovas tM
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
de ce <mi mit constitué notre établissement, *iif même aucune trace da (fan sur lègue) f! avait été formé. Dans eefcut, ajirès avoir tfovàfllé activement i une teuvre de destruction , on là consomma, Te 6 juillet, en mettant le feu aux quatre coins du fort ,' à Th$
r'tal, I là demeuré du commandant , la poudrière, aux magasins, aux casernes, auï chantiers de construction, et aussi h deiix navires, ÏÂnrut et U Magalbn, qui étaient à moitié coulés.
Le lendemain, les débris dé l'expédition firent voilé pohr Sainte -Marie.
Enfin, le 14 juillet 1631, cette Ile ellemême fpt abandonnée , et malheureusement ce n'était pas une solitude indifférenteet inanimée que le drapeau de la France abandonnait Non : fa France se retirait, laissant derrière elle un grand nombre (Je noirs malgaches , ses alliés, victimes désignées et dévouées à la famine et peut-être aux vengeances atroces des ennemis que leur avait suscités Palliance française.
Telle fut la fin de la dernière expédition que la France ait tentée sur le soi dévbrant de Madagascar. Puisse une catastrophe qui a trompé les espérances de succès les mieux fondées en apparence , détourner à jamais notre gouvernement d'une pareille entreprise ! Nous croyons avoir démontré par le raisonnement et par l'autorité des faits , que Madagascar peut et doit accomplir par elle-même le long travail de perfectionnement intérieur dont son grand chef,Radama, lui a donné l'idée.
Seulement elle aura à emprunter des lumières et une direction morale a ses deux voisines , les îles Maurice et Bourbon , mais non à leur demander des maîtres. Précepteur n'est pas maître.
Bien loin de là; c'est Pu sage ordinaire que , pour avoir formé un élève de haute lignée /réservé à un destin brillant, on s* assure pour l'avenir une place dans son cortège et sa domesticité favorite : on a élevé plus grand que soi et l'on devient ThurnWe satellite d'une planète lumineuse. Ce rôle inférieur Sera un jour,' nous le croyons, celui des Hes Maurice et ^ourbon, à l'égard de Madagascar, tatfr élève souvent re-
belle, dont elles redressent aujourd'hui l'enfance à CtiupB dé Verges.
Quoi qu'il piisse advenir de cette espèce ae prophétie, qui nous est énère et jpréëieuse comme une conviction personnelle, il est curieux , après Madagascar, d'étudier les deux fies qui entretiennent maintenant avec elfe, on ne saurait du moins le nier, les re* lations les plus nombreuses et les plus continues. Parlons d'abord de Bourbon ; nous avons dit ce qui nous engageait à lui donner, dans notre article, cette place intermédiaire entra Madagascar et Maurice.
ILE »OCHBON.
L'île Bourbon est située par les 20* 50/ et 21° 24' de latitude méridionale , et par les 52° 56' et 53° S5' de longitude orientale du méridien de Paris.
Elle est à 84 lieues O.^.-S. de File Maurice. Dans son plus grand diamètre, elle a environ 20 lieues-, son petit diamètre en peut avoir 15, et sa circonférence, en suivant les principales sinuosités des côtes , a été évaluée à 44 lieues.
La température moyenne y est de 20° du thermomètre de Reaumur.
Toutefois elle défasse de beaucoup ce terme dans la saison d'été, qui se fart sentir surtout depuis la fin de novembre jusqu'au commencement d'avril.
Mais ce qui empêche l'extrême chaleur d'être intolérable, c'est que la saison d'été est en même temps ce qu'on nomme aux colonies la saison de l'hivernage : singulière confusion de mots qui a besoin d'être édaircie, qui peut l'être aisément , et qui ne cache pas , comme on pourra le voir tout de suite, une égale confusion d'idées. Cest en effet la saison d'été, si Ton considère les grandes chaleurs qu'elle amène, et c'est la saison de l'hivernage, parce qu'alors commencent les pluies, qui sont le seul et -véritable hiver des té* gions tropicales. Ces plaies deviennent alors presque continuelles pendant quelques mois , après avoir respecté 1$ reste de l'année/
L'UNIVERS
Quelquefois, mais pas aussi souvent qu'on le suppose en Europe, les pluies sont mêlées de tempêtes et vont jusqu'àl'ouragan. Alors, il faut le dire, on n'a pas et on ne saurait avoir en Europe une idée aussi complète des bouleversements de la nature. Les arbres sont déracinés dans la campagne ; les herbes elles-mêmes, si humbles -qu'elles soient et si faciles à s'incliner devant cette force incomparable, sont fauchées par le vent; les maisons, qui sont la plupart construites sans étages et assises timidement un peu au-dessus du sol, par cette prévoyance de l'homme qui sent toute sa faiblesse en face des horribles violences de la nature, les cases les plus modestes et qui paraissaient le mieux abritées sous la protection d'une colline , sont dé-
Souillées de leur toiture de paille ou ebois, sur laquelle on avait espéré vainement que l'ouragan glisserait sans savoir ou se prendre ; et puis , cette première ouverture étant laite, rieu ne peut plus s'opposer aux ravages du vent victorieux qui fait irruption de tous côtés. Bien plus , on a vu des pierres toutes préparées pour les assises de quelque construction nouvelle, des pierres qui chargeraient péniblement les épaules d'un homme, enlevées de terre et transportées à une certaine distance par le tourbillon. On a vu , le lendemain d'une telle journée de désastres , l'eau douce et lim- Eide des sources et des fontaines puliques, à une grande profondeur dans l'intérieur de l'Ile, se ressentir étrangement de toute cette mêlée passagère des éléments, en offrant au goût des buveurs les moins délicats une indicible saveur saumâtre, qui prouvait sa communication momentanée et inexplicable avec les flots amers de rOcéan , balayés peut-être à travers les airs jusqu'à ces réservoirs éloignés, ou poussés là par une pente et une force inconnues, dans des canaux souterrains.
Mais , répétons-le , ces accidents de l'île Bourbon ne sont pas pour elle des calamités qu'elle ait à subir périodiquement , chaque année , et en quel-
que sorte des conditions de son existence, privilégiée sous tant d'autres rapports. La saison d'été n'est pas toujours si malheureuse, et bien souvent elle se passe simplement avec des pluies , qui sont une faveur du ciel sur ces terres long -temps arides, et un adoucissement aux ardeurs de son soleil, qui , parvenu alors à son zénith, darde ses rayons verticaux avec une redoutable intensité. Les pluies ne sont rs , d'ailleurs , le seul moyen accordé cette fie favorisée pour combattre les rigueurs d'une température brûlante ; elle est rafraîchie encore par un vent régulier qui souffle presque sans interruption pendant toute l'année, et sans varier dans sa direction plus que de l'est au sud-est : c'est ce vent alizé qui rèçne tout à l'entour du globe dans la même zone de latitude, entre l'équateur et le tropique méridional; c est cette aspiration bienfaisante que les navigateurs bénissent et appellent toujours dans un long voyage, parce qu'elle doit enfler leur voile à
Soint nommé et leur permettre , penant quelques semaines et dans un espace déterminé , l'assurance de n'être pas écartés de la route qui leur est tracée sur la carte. Ce souffle des vents alizés , si cher et si précieux aux marins , est salutaire aussi , comme on le voit , aux habitants des îles semées sur son passage. L'île Bourbon particulièrement lui doit la fraîcheur vivifiante qui vient par intervalles , en quelque sorte par des bouffées interrompues , attiédir les journées incandescentes de son été, et fournir aux organes de l'homme quelque chose qui n'est pas du feu à respirer. Le soir , quand ce vent régulier des tropiques se retire et paraît du moins ne plus se promener que sur la mer, où son intensité augmente , une brise de terre se lève et descend, pour ainsi dire, des montagnes centrales de l'île, a travers ses plaines , et jusque sur ses côtes , dans ses havres et sur ses caps multipliés à l'infini. Alors , pour tous ceux qui ont eu à braver l'inclémence d'une atmosphère enflammée, ou qui ont pu la fuir dans leurs demeures , c'est un
ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
moment dont rien ne saurait exprimer les déliées.
On comprend que ces deux brises , qui semblent combinées de manière a se relayer, Tune venant du large, l'autre née, on ne sait comment, dans les flancs mêmes des montagnes intérieures, contribuent à maintenir dans l'île nne salubrité pour laquelle d'excessives chaleurs pourraient inspirer peut-être quelque crainte. Ce n'est pas là , du reste , la seule cause qui lui assure une salubrité dont il n'y a pas d'exemple nulle part dans le monde. L'île doit beaucoup, sous ce rapport, à sa configuration. Elle est assise sur une base presque ronde, et s'élève en forme de cône dont le sommet est tronqué, ou plutôt enseveli dans les nuages. Là s'agglomèrent les eaux qui alimentent ses rivières ou ses torrents , et qui fécondent la partie inférieure de ses terres. Mais elles s'écoulent avec rapidité vers la mer sur une pente sensiblement inclinée ; elles ne rencontrent, dans le lit qu'elles creusent, aucun réservoir naturel où elles puissent séjourner et se corrompre : nul amas d'eau dormante n'est possible; nul étang échauffé , aigri par le soleil ; nul marais où s'engendrent les influences morbides. L'eau ne descend des mamelles inépuisables de la région montagneuse du centre, que pour transmettre, partout où elle passe , ce qu'elle a d'utile et de fécondant, non pour déposer ni nourrir les principes d'exhalaisons malfaisantes. Aussi l'on ignore, dans cet heureux coin du globe , les longues maladies , les infirmités chroniques, les maux obstinés dont la mort seule ailleurs est le remède , ou qui se perpétuent même dans les familles par droit d'hérédité : là on mourt en une semaine ou Ton se rétablit, et les jours de la convalescence s'écoulent encore plus rapides que les jours de la maladie , et non sans une douceur inexprimable que ceux-là seuls ont éprouvée, auxquels il a été donné de se sentir revivre sous les ravons d'un soleil magnifique, qui, s'il consume vite ce qu'il touche , sait aussi puissamment tout ranimer.
Nul enfant, sous ce beau climat où la vie circule avec aisance dans les membres, comme l'eau dans les canaux naturels qu'elle se choisit, nul enfant presque ne vient au monde pour y végéter contrefait, et l'on n'y voit pas, comme en Europe, des jambes et des corps se contourner horriblement par une altération de tout l'organisme, apportée en naissant et aggravée encore par la rigidité du froid ou l'humidité plus funeste de la température. Les créoles, à part quelques exceptions , si rares qu'on pourrait les estimer des monstruosités , sont tous , sinon robustes , (cela n'est guère facile sous la double action d'une chaleur débilitante etd'excès énervants commencés dès le jeune âge), du moins d'une taille avantageuse et droite, déformes élégantes et légères, vifs , alertes , dispos et habiles a tous les exercices corporels. Les femmes sont belles, plus généralement grandes que petites , un neu pâles , et nonchalamment penchées comme leurs fleurs sans rosée; mais la tiee est forte et vivace, et il n'v a guère de femmes créoles qui aient à dissimuler quelques-uns des défauts que la jeunesse même, dans d'autres climats, n'épargne pas toujours à la beauté. S'il fallait élever quelque part un temple à la Santé physique, c'est à l'île Bourbon qu'il faudrait en déterminer la place; elle est encore ce qu'elle était autrefois, alors que les navires , en passant dans son voisinage, y débarquaient leurs malades désespérés, lesquels y guérissaient sans aucun soin , sans médicaments ni régime, sans autre remède que leur séjour' même sur une terre hospitalière, plus efficace que toutes les ressources de l'art médical.
Le sol, travaillé dans toute l'étendue de l'île par d'anciennes éruptions volcaniques , qui ont , dit-on , le singulier privilège d'apporter4a fécondité partout où elles portent leurs ravages , est en effet très-fertile dans les parties qui sont et ont pu être cultivées. La région des cultures régulières occupe une lisière de terrain d'une lieue et demie environ de largeur, qui règne le long des côtes et entoure 111e
L'UNIVERS
entière comme d'une ceinture de récoltes verdoyantes. Parfois la culture est poussée plus avant dans les terres, et monte, comme une herbe grimpante et vigoureuse, à travers les escarpements des collines éloignées de la cote, à une certaine hauteur dans les montagnes centrales : on cultive, en quelgues endroits, s'il faut en croire des rapports que nous estimons véridiques , jusqu'à 500 toises au-dessus du niveau de l'Océan. De loin, si l'on se donne le plaisir de côtoyer dans, une barque les rivages de l'île, c'est un beau spectacle qui s'offre aux yeux de l'observateur. D'abord, une première ceinture extérieure d'une couleur grisâtre, composée des galets basaltiques et des roches volcanisées que les torrents de l'intérieur entraînent avec eux et amassent incessamment sur les bords de la mer. Ensuite cette lisière dont nous venons de parler , et qui contient toutes les nuances de verdure ; le vert éclatant et lustré des cannes à sucre et des plants de maïs , le vert
|)lus sombre des champs de manioc j e vert jaunissant des blés, qui croissent aussi et mûrissent sous les tropiques comme en Europe, mais moins hauts, moins vigoureux, moins pressés; car les terres tropicales Sont faites apparemment pour produire lé luxe de la vie, le café, le sucre, les épices, et laisser produire à d'autres terres les choses de première nécessité. Plus loin, dans la région où le terrain commence à monter pair une pente assez rapide , on aperçoit de.
Îlistance en distance des bandes étroies de verdure qui partent de la lisière cultivée et s'avancent perpendiculairement vers les sommets des montagnes, sans les atteindre , mais de manière a montrer combien le travail de l'homme a une tendance opiniâtre à envahir *;ans cesse quelque nouveau canton de a nature sauvage. Enfin, au-dessus Je tout cela , domine une région noire et grise, toute pierreuse, toute volcanique , enveloppée constamment d'une vapeur mobile dont le spectateur , que nous supposons placé en mer dans une barque , faisant sa petite circum-
navigation, ne saurait dire positivement si ce sont des nuages , ou la fumée de quelque cratère mal éteint du volcan sur lequel toute l'île est établie. Le volcan, avons-nous dit, a du autrefois , dans des temps dont personne n'a pu garder là mémoire, parcourir l'île Bourbon tout entière : on retrouve partout des vestiges de son passage incontestable. Mais il y a des points (Jui portent l'empreinte d'une vulcanisation plus récente, et ceux-là.
que pour une époque éloignée, ceux-là, disons-nous, sont complètement privés de toute végétation vraiment digne de ce nom.
Rien n'égale l'aspect désolé des deux lieues de terrain qui s'étendent le long de la côte du sud-est, qui pénètrent a une profondeur de trois lieues dans l'intérieur, et qu'on nomme le Grand» pat/s brûlé , ou plus simplement dans le jargon créole, le Grand-Brûlé.
Ce n'est pas là un volcan d'Italie , le Vésuve ou l'Etna, qu'on va voir en partie de plaisir, avec sa femme, ou sa fille, ou sa jeune sœur, et qui se laisse approcher corn plaisamment, dans certaines saisons, oui permet aux regards curieux des badauds de Paris ou de Londres de plonger, sans beaucoup de* courage , dans sa bouche toujours béante, souvent paisible, et vers laquelle d'ailleurs des guides sont toujours prêts à conduire le voyageur par des chemins frayés et bien connus , avec des haltes réglées d'avance et des lieux déterminés de rafraîchissement.
Dans le Grand-Brûlé , aucune de ces ressources ne se présente à celui qui S'y aventure. C'est une immense lave refroidie qui couvre le sol , nour ainsi dire , d'une enveloppe métallique , d'une cuirasse de fer bruni, grisâtre, luisant néanmoins au soleil , s*échauffant surtout assez pour brûler les pieds des voyageurs, et se brisant pour déchirer de ses fragments anguleux les chaussures les plus résistantes.
Nul autre signe de végétation que des brins d'herbes cà et (à, maigreç, rares, sans couleur et tons odeur, puisant à
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peine une chétive nourriture dans un sol sablonneux, à travers les fissures de la lave, et se flétrissant vite par la réverbération enflammée de la couche métallique, au-dessus de laquelle il leur faut végéter. Nul Sentier tracé sur ce marais de lave calcinée; et si l'on veut se diriger vers te point d'où s'exhale* pour se confondre dans les nuages , la fumée du cratère , on rencontre bien* tôt d'énormes crevasses dans les flancs des montagnes, on a vingt préci-
Îrices à tourner, jusqu'à ce .qu enfin 'on en trouve qui ne peuvent être ni tournés, ni franchis, et qui servent de dernière barrière au volcan, pour dérober à toute investigation les bouches changeantes et nombreuses qu'il lui pldît de choisir, tour à tour dans la même, région pour ses éruptions fréquemment répétées.
D'autres voyageurs ont pu être plus patients et plus adroits, ou bien le cratère s'être rapproché pour eux momentanément de la partie du pays brûlé ou Ton peut aborder ; mais celui qui écrit ces I ignés doit avouer^u'il n'a pas eu un tel bonheur. Il a erré pendanttrois jours dans le Grand-Briuê , il y a campé et dormi , s'éveillant avec le soleil pour se mettre de nouveau à rechercher les traces du volcan : ces traces étaient visibles à chaque pas, mais le volcan ne se laissait approcher par aucun point.
Il ne tenait qu'au voyageur toutefois, arrêté par d'affreux abîmes, de prendre pour le volcan même quelqu'un de.
ces précipices , qui peut bien en effet , d'un jour à l'autre, lui servir de nouveau cratère, dans ses évolutions capricieuses.
Au reste, s'il est difficile de le surprendre sur le fait, et de découvrir la bouche par laquelle il vomit le soufre et les métaux fondus dans ses fournaises souterraines , il se révèle assez , comme beaucoup d'autres causes naturelles qui demeurent ignorées , comme le Nil dont la source est inconnue également, non pas , il est vrai , par des bienfaits, mais par des résultats toujours prodigieux.
Lorsque^ dans la saison des pluies, il commence une de ses grandes érup-
tions qui ne reviennent Bas tow In ans , et dont les colons du .voisinage gardent un long souvenir, il s'annonce
par un bruit sourd et continu qui qpi pelle de plusieurs lieues à la ronde les habitants curieux d'assister .à un magnifique et terrible spectacle. Après avoir donné en quelque sorte cet avertissement à ceux qui veulent voir et qui ont à venir de loin , k ceux qui sont trop voisins et qui veulent fuir* il se livre à. toute sa furie. Une lave enflammée déborde du cratère, se précipite avec violence du haut des monâmes et tombe dans la plaine, où e continue de brûler, en se dirigeant toujours vers la mer, mais plus lentement, sur une pente moins inclinée.
Alors toute l'attention des spectateurs se concentre sur ce mobile étang de feu qui remplit peu à peu tout l'espacç du Grand-Brûlé , et l'on éprouve un plaisir de frayeur et d'admiration à suivre ses progrès vers le rivage, c'està-dire vers le seul côté où une issue lui soit ouverte. De temps à autre, il semble s'arrêter par le refroidissement de la lave qui forme une nouvelle couche sur les couches anciennes j et Ton croirait que le fleuve, qui a sa source dans les profondeurs de la montagne volcanique, n'ira pas au bout de la course qui lui est marquée jusqu'à l'Océan ; mais alors de nouveaux flots de bitume et de métal en combustion arrivent pour l'alimenter, et il reprend sa marche solennelle avec un bruit monotone de rochers qu'il déracine et chocjue les uns contre les autres. Ainsi, après plusieurs haltes , grossi de toutes les laves successives qui descendent Sour s'ajouter à sa force , comme un euve gonflé par la fonte des neiges .
il arrive à l'extrémité de la côte, il domine la mer environnante, il va s'y précipiter. L'attention redouble. Tout à coup, avant que l'œil ait pu rien distinguer de nouveau, l'oreille est frappée d'un bruit qui se prolonge et que toutes les voix, d'un commun accord et non sans quelque surprise, assimilent à un bruit bien simple, bien familier, au frissonnement de l'eau froide que, devant le foyer do-
L'UNIVERS
mestimie, on laisserait tomber sur une huile bouillante dans un vase. Mais c'est un frissonnement de la lave dans l'Océan, sur deux lieues de côtes, d'où bientôt elle tombe uniformément pendant plusieurs heures , et ce qui semblait vulgaire ne manque plus alors d'une certaine majesté. Dans les jours qui suivent ce grand désordre naturel, cette confusion de l'eau avec le feu , tous les poissons péchés autour de l'île arrivent morts dans les filets.
Ce sont là des éruptions complètes, qui sont rares. Il y en a d'autres plus ordinaireset partielles, et presque régulières dans leurs retours; elles varient dans leur marche et leurs phénomènes. Parfois, sans aucun murmure, sans beaucoup de fumée et sans émission de lave au dehors, le volcan signale au loin son existence par un singulier symptôme; il remplit l'air d'une poussière jaune et brillante , d'un nombre infini de parcelles métalliques qu'on prendrait pour de la poudre d'or, si les objets qui en sont couverts, les plantes, les légumes et les fruits dans toute la campagne , n'en étaient légèrement altérés dans leur
fout, et viciés dans leurs qualités, endant deux ou trois jours , il n'est pas extraordinaire d'avoir à secouer partout cette poussière équivoque que te vent chasse et répand devant lui sur tous les points de l'île visités par lui au-dessous de la région du volcan.
Le terrain de l'Ile Bourbon , soumis, comme il l'a été et comme il l'est, aux influences que nous venons de décrire, paraît être admirablement disposé pour beaucoup de productions variées.
La plupart des plantes et des arbres qu'on y trouve aujourd'hui, surtout les plantes les plus utiles et les arbres à. fruits, y ont été apportés par les soins du gouvernement ou de quelques particuliers honorables, dont les noms méritaient d'être conservés plus fidèlement dans la mémoire des créoles :
il y a un de ces noms du moins qui n'a pu être étouffé parmi eux dans un oubli absolu, c'est celui de l'illustre Poivre, intendant, voyageur, naturaliste et agronome , qui eut, par-dessus
tout, le génie de l'administration coloniale. Mous devons exposer rapidement les dénominations et les propriétés de quelques-uns de ces arbres et de ces plantes, sans tenir compte le plus souvent de leurs origines.
Un des arbres les plus remarquables, non pas seulement par son nom , mats par son utilité , un arbre dont le bois , généralement employé aux constructions navales, est compact, lourd, incorruptible, c'est celui qu'on nomme le bois puant et qui n'est autre que le teck de l'Inde. La sève corrode le fer: aussi a-t-on soin de choisir, pour le couper, -la saison où elle a moins d'activité , et de ne l'employer que le plus sec possible.
Le benjoin, seul bois de l'île qui puisse être employé au charronnage , est propre , en outre , à beaucoup d'autres emplois, à la charpente, à la menuiserie. Autrefois, avant qu'on l'eût exploité , comme on l'a fait , avec une prodigalité imprévoyante, on en trouvait d'assez gros pour construire de grandes pirogues d'un petit nombre de pièces.
Tout le monde connaît de nom le bois de fer. Il est ainsi appelé pour son extrême dureté , et pour le grain trèsserré de toute sa substance qui lui donne quelque similitude avec le buis, dont il n'a pas toutefois la beauté. La consistance du bois de fer n'empêche pas que , s'il est exposé à l'air , il se conserve peu : on le dit incorruptible dans l'eau.
Le bois noir, espèce de mimosa , est un de ceux qui , sans être indigènes ni de l'île Bourbon, ni de l'île Maurice, peuvent être regardés comme y ayant reçu un véritable caractère de nationalité. Les vieux colons de 111e Maurice se souviennent encore de la période révolutionnaire, si rapide chez eux, grâce à leur sagesse , et oui tourna bien plutôt au ridicule qu'à la cruauté; époque- féconde en plaisanteries plus ou moins officielles , où l'assemblée coloniale décréta que, pour être reconnu citoyen actif y il fallait posséder uu cochon, une poule et deux bois noirs devant sa porte ou dans sa cour.
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Le bois noir en effet est d'une grande utilité: ce n'est pas seulement parce qu'il sert quelquefois dans les ouvrages de charpente , ni parce qu'il est trèspropre à être converti en charbon; mais ce qui le rend précieux, c'est qu'il abrite sous ses rameaux convenablement espacés les plants de café qui ont besoin d'un peu de soleil et n'en sauraient supporter les ardeurs excessives. Ses feuilles d'ailleurs, lorsqu'il les perd, deviennent an excellent engrais et contribuent à entretenir la belle végétation du cafier qu'il a pris sous sa protection. Malheureusement, dès que le bois noir vient à mourir, il faut enlever aussitôt jusqu'aux moindres débris , jusqu'à la plus légère poussière de ses racines , car elles sont alors mortelles à la plante frêle et délicate que son ombrage défendait. Cest un arbre qui fait vivre et qui tue : il avait bien , comme on voit, quelques droits, comme une sorte d'emblème mystérieux, à la prédilection révolutionnaire de l'assemblée coloniale.
Le bambou est bien connu en Eu-
rope, du moins
-ar ses applications ; l'île Bourbon et il
il n'est pas rare est encore plus commun à l'Ile Maurice. Cest un roseau qui parfois s'élève aussi haut que nos plus grands arbres, qui ressemble de loin à nos saules, et pousse des branches garnies de feuilles comme celles de l'olivier. On fait de belles avenues avec des bambous, dont les cimes s'agitent au moindre souille de Pair et rendent un murmure continu, assez analogue , quand on l'entend de lom,aux croassements de mille corbeaux rassemblés dans la région des nuages.
Mais de tous les arbres qui font entendre leur voix murmurante dans l'atmosphère paisibleou est baignée l'île Bourbon, il n'en est point de plus singulier, de plus mélancolique et de plus harmonieux que le Filao, C'est une longue tige lisse et polie qui s'élance comme celle d'un peuplier. Elle est couronnée d'une multitude infinie de petites branches, ou plutôt de minces filaments, comme ceux des ifs, mais plus souples et plus déliés , dont
3* livraison. (ïlïs Madagascar
le vent peut faire tout ce qu'il veut. Il faut, pour avoir une idée de toute la puissance musicale qui est contenue dans l'air, et qui peut s'éveiller d'ellemême, sans l'intermédiaire de la main de l'homme, il faut avoir, comme nous, prêté l'oreille avec surprise , en cheminant la nuit le long des routes plan» tées de filaos , à la cantilène toujours grave et toujours triste que le vent psalmodie dans les rameaux multipliés de ces arbres merveilleux.
On s'y trompe aisément, et il n'est pas rare, même après avoir été averti vingt fois par les indications du vieux noir qu'on a pris pour guide , ou par sa propre expérience, d'attribuer ce sombre murmure à la voix lointaine de la mer qui gémit aux approches de la tempête , et qui s'engounre avec un bruit sourd dans les cavernes naturelles de ses rivages. C'est un caractère bien admirable, au milieu des magiques accents du filao, que cet éloignement factice d'où l'on s'imagine les recevoir. Souvent on a ces arbres presque au-dessus de sa tête , on a la mer a quelques pas , derrière des roches à l'abri desquelles elle dort invisible et silencieuse; et pourtant l'on s'obstine à croire que c'est elle qui gémit, on est emporté par le souvenir bien loin de la petite marche qu'on poursuit dans d'étroites limites insulaires , on s'élance par la pensée vers le grand voyage du monde, dont on a déjà sans doute accompli quelques étapes laborieuses. Si l'on a en quelque sorte deux patries, comme c'est la condition de beaucoup d'hommes de notre temps, qui ont été déplacés de bonne heure , à la suite des destinées errantes de leurs pères, voyageurs, ou exilés, ou soldats, on abandonne son ame à ce murmure qui trompe , à cette illusion qui reporte l'imagination à plus de 4 mille lieues de là, vers l'Europe. Et plus tard , hélas ! si Ton a revu l'Europe , la mémoire de la seconde patrie , de la patrie qu'on a pu se faire pendant quelque temps aux colonies , ne revient jamais sans être invinciblement unie a cette voix indéfinissable des filaos , dont les notes
, Maurice m Boubbon.) *
L'UNIVERS
monotones ne peuvent plus être oubliées, et ne seraient pas méconnues, une fois que l'oreille s'en est imbibée et pénétrée dans l'ivresse d'une nuit calme des Tropiques. C'est un des charmes secrets des colonies qu'on regrette le plus de n'avoir pu emporter avec soi et de ne retrouver en aucun lieu; et plus on avance dans la vie , plus ce regret se fait sentir : le filao est plus beau , plus triste que les cyprès , il célèbre entre le ciel et la terre un hymne perpétuel , et il n'y a pas, on le sent bien en vieillissant, d'ombre meilleure pour couvrir un tombeau.
Laissons néanmoins ces souvenirs et revenons aux détails positifs de la yie, à une nature moins poétique, piais plus utile, aux arbres à fruit, aux plantes alimentaires que produit l'île Bourbon.
. 11 n'y a pas beaucoup d'arbres à fruit qui soient indigènes dans l'Ile : il y a toutefois le pécher, qui croît Spontanément dans les bois , et donne çans culture des fruits en nombre yifini. Mais parmi la quantité d'arbres étrangers qui ont été naturalisés sur cette terre , si bien préparée pour les recevoir, il en est quelques-uns auxquels est due une mention particulière.
' L'oranger se présente en première ligne ; et ce n'est pas seulement parce aue l'odeur embaumée de ses fleurs le (ait reconnaître au milieu de tous les autres, mais c'est encore et surtout parce qu'il est un produit spécial de rîle Bourbon, absolument ignoré à l'île. Maurice, on ne peut aire par Quelle fantaisie bizarre de la nature, pu par quelle incurie des hommes. Au reste , môme dans la première de ces colonies , si nous en croyons un essai de statistique, publié par un de ses anciens administrateurs, M.Thomas, auquel nous avons emprunté d'ailleurs plusieurs autres informations intéressantes, le nombre des orangers diminue beaucoup depuis quelque temps, et la qualité ae leurs fruits décroît aussi aune manière sensible.
On ne peut citer que pour mémoire le
grenadier, le dattier, le palmiste, qui se trouvent décrits partout, dont beaucoup de personnes ont pu voir des plants dans nos jardins européens, et qui sont assez connus même de celles qui ne les ont pas vus.
Sur le cocotier , non moins connu , il y a à faire quelques observations curieuses. C'est une sorte de palmier qui se plaît dans le sable, qui ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile, et de mauvais câbles avec les filaments de sa bourre. Sa coque , d'une grande dureté, ne s'ouvre que par une suture comme nos noix. On peut le considérer comme l'arbre vraiment caractéristique des pays méridionaux, de même que le sapin est la parure triste et pâle des régions du INord . Il n'est pas inutile, au sujet du cocotier, de remarquer une prévoyance de la nature, qui aurait achevé de réconcilier le bon Garo de La Fontaine avec l'auteur de toutes choses. La noix de coco , par sa pesanteur, sa dureté et la hauteur où elle est suspendue, exposerait à un danger sérieux le voyageur qui viendrait chercher le repos à l'ombre du cocotier : aussi, d'après ce ?[ue nous disent les naturalistes qui lennent à honorer Dieu dans tous ses ouvrages, c'est pour cela que le cocotier, avec ses feuilles rares et maigres , oui se courbent tristement espacées à son sommet, comme un pinceau usé et émoussé , est incapable de donner de l'ombre au voyageur. Il est Vrai que la prévoyance inconnue qu'accusait Garo , loVsqu'il comparait le gland à la citrouille , eût été plus complète, ce nous semble, si elle eût songé à garnir le cocotier , dans ces climats brûlants, d'un plus épais feuillage; mais il y a là sans doute quelque mystère, que les naturalistes des causes finales se chargeront un jour de découvrir et d'interpréter. — En attendant, il nous faut constater une espèce particulière de cocotier, appelé marin, ou des Seychelles, dont il est originaire : celui-ci porte des cocos doubles, dont quelques-uns pèsent plus de 40 livres. Dépouillé de sa bourre, le coco des Seychelles offre une sin-
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guHère configuration, et ici nous regrettons d'être réduit à parler latin, et encore est-ce du latin de naturaliste : Mulieris corporis byurcatlonem cum naturâ et puis représentât.
Un autre arbre va donner raison encore aux causes finales ; c'est \ejao mder ou jacq> qui fournit beaucoup d'ombrage et produit un fruit monstrueux , de la grosseur d'une longue citrouille, avec la peau d'un beau vert et toute rugueuse : mais le fruit est attaché au tronc et se trouve à la portée de la main. Il est rempli d'amandes , dont l'odeur est fétide et repoussante d'abord, mais qui, lavées a plusieurs eaux, composent un mets dont les Noirs sont très-friands. C'est un aphrodisiaque.
Le bananier est un des arbres qui portent les fruits les plus nourrissants tout à la fois et les mus savoureux. U vient parfaitement bien dans des terrains de toute nature et se multiplie avec facilité. Son tronc n'est pas de bois à proprement parler; mais c'est une touffe de feuille* serrées , enroulées les unes sur les autres dans un ordre concentrique, et formant une espèce de colonne, au sommet de laquelle elles s'épanouissent en larges bandes d'un beau vert satiné. Il sumt d'un an au bananier pour pousser à ce sommet, d'où retombent ses feuilles comme un parasol, de longues grappes composées de fruits, qui ont la forme de concombres : c'est ce qu'on nomme des régimes de bananes.
Nommons en passant le goyavier ou gouyavier, qui fait les délices des jeunes enfants créoles : c'est, dit-on, le seul fruit où l'on trouve des vers.
Le papayer est une espèce de figuier sans branches, qui atteint vite à toute sa croissance : on dirait une colonne surmontée d'un chapiteau de larges feuilles. De son tronc sortent des fruits semblabes à de petits melons et d'une saveur médiocre. Le papayer femelle ne porte que des fleurs, et toujours deux sujets de sexe différent s'élèvent voisins l'un de l'autre, l'un produisant , l'autre n'étalant aux yeux que son luxe de floraison stérile en
apparence : peut-être, et les créoles n*en doutent pas , il s'établit entre eut une communication féconde dont on n'a pas encore pu surprendre les voies secrètes.
Il y a un fruit dont nous ne voudrions tenir aucun compte, n'était son nom étrange, V avocat. Il est d'une fadeur extrême, d'une blancheur molle et sans consistance : on le réduit en une sorte de crème pour le manger, et on ne le mange qu'à grand renfort de sel et de poivre, ou bien avec du sucre, du jus d'orange ou de citron, même du vin de Madère. Tout cet assaisonnement est indispensable
rlui donner quelque saveur. N'aipas croire, d'après cela, qu'on ait songé à faire une mauvaise plaisanterie en lui appliquant cette dénomination, Y avocat. Cest simplement une dérivation du nom que lui donnaient les Mexicains avant nous , ahuaca, et dont les Espagnols, pour leur part , ont fait avocate.
Le manguier donne des fruits abondants , de la forme d'une très-grosse prune aplatie , couverte d'une sorte de cuir dont s'exhale malheureusement l'odeur de térébenthine : malgré cette odeur désagréable, qui, du reste, disparaît avec l'enveloppe , la mangue e6t comparable aux meilleurs fruits d'Europe , et c'est aussi , dans l'opinion la plus générale, le meilleur de tous ceux que l'on trouve aux colonies. Nous ne parlons pas de l'ananas, beaucoup mieux connu en Europe, mais dont la saveur, plus compliquée, n'est pas plus savoureuse.
Un autre fruit , qui , grâce à l'admirable roman de Paul et Virginie y est aussi célèbre dans le monde que peut l'être un fruit dont presque personne n'a goûté, c'est le pamplemousse, grosse orange à chair rouge d'une saveur médiocre (*).
(*) Nous saisissons cette occasion de renvoyer le lecteur i la 7* planche, où est figurée une vue des Pamplemousses et des environs , quoique ce soit la , comme Bernardin de Saint-Pierre ne l'a laissé ignorer à personne, un site de l'île de France, dont nous ne nous occupons pas encore,
tt
L'UNIVERS
Nous avons, au commencement de cette énumération , nommé le Dédier , un des arbres qui viennent si bien en Europe , comme étant aussi de ceux auxquels sourit le mieux le climat de l'île Bourbon. Il n'est pas aujourd'hui le seul que les regards de l'Européen puissent retrouver et reconnaître avec plaisir sur cette terre brûlée de tous les feux du soleil, des Tropiques. Il y a, au Mont Saint-François, dans les hauteurs qui dominent Saint- Denis, capitale de la colonie, un emplacement élevé de 296 toises au-dessus du niveau de la mer , et dont la température habituelle est de 12 à 14* de Réaumur.
Là , dans un terrain dont la disposition circulaire permettait de choisir les expositions convenables et de rechercher les conditions de culture les plus analogues à celles qui sont reconnues nécessaires en Europe, deux habiles agronomes et naturalistes, élèves du Muséum de Paris, MM. Bréon frères, ont naturalisé, avec un succès plus ou moins marqué selon les espèces, une foule d'arbres fruitiers et autres au milieu desquels le voyageur enchanté, surpris, et rafraîchi par une brise tempérée, peut bien rêver un moment qu'il se promène dans quelque jardin privilégié des plus belles provinces de France. Pour ne parler que des arbres fruitiers, voici l'espèce d'inventaire qui en fut dressé dès 1820 :
aç4 indiridu» d« a a variétés de pommier. ilz 18 poirier.
prunier.
pécher.
abricotier.
lo
marier.
amaudier.
cerisier.
framboisier.
noyer.
|io
1 olivier d'Europe.
En outre, des groseilliers blancs et rouges en grappes et à maquereau.
On avaitdéia alors distribuéaux habitants près de nuit cents individus de ces arbres. Depuis lors le nombre s'en est accru d'une manière notable dans le jardin de naturalisation , et il va sans dire que les distributions et les cultures en dehors de l'établissement ont
suivi la même loi de progression ascendante.
Cependant tous les produits naturels n'obtiennent pas à l'île Bourbon un égal succès. La plupart de nos légumes y dégénèrent. Le melon , entr' autres , n'y vaut rien, et pourtant on le recherche parce qu'il est rare : le melon d'eau , ou pastèque, y est d'un peu meilleure qualité. La pomme de terre, de l'espèce ordinaire, n'y est pas plus crosse qu'une noix. En revenche , les colons ont celle de l'Inde, dite cambar, qui pèse souvent plus d'une livre, et surtout la patate, qui multiplie beaucoup, et dont quelques espèces sont préférables à nos châtaignes.
Le blé, dont la production est de
S lus en plus négligée , y atteint vite son egré de croissance ; car il ne s'écoule Four lui que quatre ou cinq mois entre ensemencement de la terre et la moisson. Il est vrai qu'il ne s'élève pas à une grande hauteur, il est vrai aussi que le chaume se dessèche et meurt sous l'action des rayons solaires, avant que le grain soit convenablement nourri , avant que l'épi soit mûr. De là vient sans doute qu'il est si difficile de conserver ce grain et sa farine, même lorsqu'on en a fait du biscuit : on a vu quelquefois du biscuit de cette farine, fabriqué avec tout le soin possible, et de la plus belle apparence, supporter à peine un mois de navigation.
Nous avons réservé pour la fin de notre nomenclature les produits naturels qui devraient être les bases principales de la culture à l'île Bourbon : ce sont les girofliers, les muscadiers, les plants de café, les cannes à sucre. On comprend que les cannes à sucre puissent avoir une préférence marquée sur les autres éléments de prospérité agricole, puisqu'elles sont en même temps une source de grand travail manufacturier et le plus riche objet d'échange dans le commerce européen ; mais l'île Bourbon possède une surface assez étendue en bonnes terres de qualités diverses, et une population assez nombreuse, pour ne pas devoir se renfermer presque d'une manière
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exclusive dans une seule industrie.
On évalue généralement à 126,000 hectares la surface cultivable de 111e, et on ne comprend pas dans cette évaluation toute la partie centrale, qui, se trouvant séparée des côtes par les montagnes et enfermée comme par une ceinture continue de rochers dominants , forme une espèce de vaste coupe intérieure, jusqu'à présent trèspeu connue. Quant a la population , aui n'a sans doute pas varié beaucoup depuis la date des dernières informations que nous ayons pu nous procurer (1er janvier 1826), elle était, à cette époque, de 17,908 blancs, de 5,405 hommes de couleur libre , et de 61,898 noirs esclaves. Ce chiffre est moins officiellement constaté, pour plusieurs motifs, dont un des plus graves est la difficulté d'obtenir des propriétaires d'esclaves des déclarations vraies sur cette nature de propriété mobilière, soumis à un impôt de capitation. On voit en/il y a là , surtout si l'on s'étudiait a accroître la population noire par d'autres moyens que la traite , désormais bien décidément abolie, on voit qu'il y a de quoi donner aux sucreries les bras qu'elles peuvent réclamer avec un meilleur système de machines économiques, et réserver néanmoins pour les autres exploitations coloniales, plus modestes, le nombre de travailleurs qu'on a eu l'imprévoyance de leur enlever.
La canne à sucre est certainement, à Bourbon, du moins dans les terrains qui lui sont appropriés, d'une qualité supérieure; mais s'il fallait dire pourtant quelle est la production qui reçoit, des ressources naturelles de ce sol vulcanisé, la plus incontestable supériorité , on trouverait que ce sont ses plants de café, dont en effet la renommée dans le monde vient après celle du café de Moka.
Cependant voyez ce que peut faire un mauvais régime commercial pour intervertir les privilèges que la nature a donnés a certains sols , et pour leur en attribuer beaucoup d'autres qui ne leur ont pas été concédés avec la même largesse par ce suprême
arbitre de toutes les facultés productives des diverses régions. Sous la restauration , on fit une loi de douanes en France, qui assurait aux sucres des colonies françaises, sur le marché de la métropole , une préférence décisive comparativement aux sucres étrangers : le tarif, avec la prime qu'il consacrait, fut même réglé de telle sorte que les colonies françaises se trouvèrent en possession de fournir, non seulement aux besoins de la consommation intérieure de la France, mais aux demandes de l'exportation.
Ce fut donc pour elles un puissant motif d'encouragement à produire davantage, et elles n'y manquèrent pas. Leurs plantations de cannes et leurs usines pour la fabrication du sucre prirent un développement subit et exagéré, qui ne fut peut-être pas exempt d'imprudence. A l'Ile Bourbon notamment y on se mit à arracher les girofliers , les muscadiers que l'administrateur Poivre y avait heureusement naturalisés, les cafiers qu'on *y avait transportés d'Arabie, et qui avalent si bien réussi; on détruisit les cotonniers en petit nombre qui croissaient dans les lieux propres à cette ingrate végétation; enfin on réduisit encore plus la quantité de terrain affectée à la production du maïs , du riz, du manioc, des vivres en un mot, et Ton se résigna plus que jamais à se placer, pour sa nourriture et celle de ses noirs, à la merci des cultivateurs de Madagascar ou de l'Inde. Aujourd'hui que la prime en faveur des sucres des colonies françaises est supprimée, aujourd'hui que, d'ailleurs, comme des discussions récentes viennent de le faire connaître avec une éclatante publicité, le sucre de betteraves envahit rapidement le marché de la métropole, sur lequel il est déjà en mesure de verser 30 millions de kilogrammes, le débouché du sucre colonial français, trop favorisé pendant plusieurs années, est devenu tout d'un coup moins considérable , et cette réduction ne sera pas un fait passager, car désormais l'abus de l'ancienne législation ne saurait reparaître, ni l'essor de la produc-
zs
L'UNIVERS
tion indigène s'arrêter.ïl faudra donc - que les planteurs de Pfle Bourbon, après avoirremplacéibllement,dans un accès de spéculation effrénée, toutes leurs cultures variées par une culture à peu près unique , retournent à leur ancien système plus modéré, moins chanceux , mais aussi moins fécond en bénéfices ; il faudra qu'ils substituent maintenant à une portion de leurs champs de cannes à sucre, le giroflier, le muscadier, les plants de cale surtout qu'ils avaient sacrifiés sans pitié comme sans souci d'une vieille réputation à maintenir.
Les intérêts des planteurs n'auront pu que souffrir, en définitive, de ces variations dans des habitudes prises, de ces dépenses faites pour premier établissement dans une direction où H devient impossible ensuite de persévérer. On ne dispose pas ainsi capricieusement des facultés productives d'une terre, sans en recevoir la punition dans sa fortune.
L'île Bourbon devrait moins qu'aucune autre risquer de ces expériences hasardeuses, parce que, dans le moment de la transition d'une culture à une autre, elle n'a point, pour remplacer les bénéfices qui peuvent lui manquer temporairement, la ressource d'un commerce oui trouve à s'exercer sur les marchandises d'origine étrangère : elle ne peut , quand ses revenus agricoles lui font faute ? se faire Tentrepositaire des produits à échanger entre l'Europe et l'Asie, par exemple, et substituer, pour vivre en attendant, les fonctions de facteur du monde au travail et aux avantages plus directs de l'agriculture qui vient à languir. L'île Bourbon n'a pas de port, et cette cause naturelle d'infériorité, si ce n'est même d'incapacité commerciale, a jusqu'à présent réduit à peu près exclusivement tous ses moyens de richesse à une source unique , l'agriculture. Il y a bien dans la principale ville, ou plutôt dans le bourg chef-lieu qu'on nomme Saint- Denis (voy.p/.V), un certain nombre de marchands ; mais c'est pour répartir, par une vente journalière et de détail, entre les consommateurs, leè objets qui sont ou de première nécessité» ou
même de quelque luxe dans les usages ordinaires de ta vie : leur fonction ne s'étend guère au delà de cette opération mesquine et limitée. Il y a bien aussi plusieurs négociants d'un ordre plus relevé; mais ce sont, à proprement parler, des commissionnaires auxquels sont consignés les navires et les cargaisons d'Europe, et qui se chargent de remplir un rôle intermédiaire entre leurs correspondants d'outremer et les planteurs de l'île, désireux de vendre leurs récoltes sans quitter les plantations où ils vivent superbement en seigneurs suzerains. Les affaires de ces négociants ne sortent pas généralement a un certain cercle d'échange , dont ils sont les principaux instruments, entre les marchandises européennes et les productions de leur colonie. Du reste , ils ne s'avisent guère , si bien placés qu'ils soient sur la route de Tlnde, d'aller chercher en un lieu des marchandises étrangères à leur îte, pour les porter ailleurs et les échanger contre des produits également étrangers; ils n'entreprennent pas hardiment ce que nous appellerons le transit de la mer, c'est-à-dire le commerce alimenté par le commerce même, indépendamment de toute ressource des cultures indigènes. Ce n'est pas à eux qu'est échue la moindre partie de 1'héritaçe, depuis long-temps ouvert, de Venise et de la Hollande , deux puissances purement commerciales, deux territoires ingrats qui ne produisaient pas eux-mêmes naturellement une richesse palpable et immédiatement propre aux échanges, mais dont les enfants industrieux, actifs et hardis savaient créer une immense richesse en se faisant les courtiers , les commissionnaires , les échangistes nécessaires de la richesse de toutes les nations.
Que ce soit la privation d'un port favorable , et non le défaut d'activité et de génie commercial, oui ait refusé jusqu'ici aux créoles de 1 île Bourbon l'alliance des moyens de fortune par un grand commerce avec les heureux dons naturels de leur belle industrie agricole, c'est ce qu'il est sage et bienveillant de croire, tant que ce port
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n'aura pas été établi. La rade de Saint- Denis, une de ces rades foraines , comme on les appelle, parce que les navires y sont mouilles comme en dehors de tout abri , et toujours prêts à partir, et déjà, pour ainsi dire, en pleine mer, la rade de Saint-Denis ne peut pas être efficacement améliorée par aucun travail humain; et d'ailleurs ce serait toujours une rade, non un port. Là on peut bien jeter l'ancre, mais on y est soumis à un mouvement continuel de tangage (de l'avant à l'arrière ) , par les chocs de la lame qui vient du large, et à laquelle rien n'oppose une barrière. Souvent , dans les ras de marée simplement (et nous ne parlons pas des ouragans) , les navires chassent sur leurs ancres, et, s'ils sont nombreux en rade, arrivent à s'aborder et à se causer mutuellement des avaries , trop heureux encore s'ils ne sont pas affalés jusque sur la côte. Un capitaine vigilant et qui aime son navire comme un enfant , ne se permettra pas de passer à terre une seule nuit ; car une nuit suffit pour amené* la perdition des bâtiments qui couvrent la rade , ou leur fuite inopinée devant ]a tempête. Si un ouragan se déclare, et même un de ces ouragans avortés en naissant, dont, à terre, il est facile de braver les périls, un pavillon hissé en haut d'un mât sur la grève , et appuyé d'un coup de canon d'alarme , donne le signal du départ aux marins qui voudraient tenter, sur leurs bâtiments à l'ancre, de faire face à l'orage. Et si , après cet avertissement qui est un ordre salutaire , l'obstination d'un capitaine à compromettre l'intérêt de ses armateurs et le salut de son équipage, le retenait encore sur la rade , des coups de canon à boulets le forceraient bientôt de fuir devant une catastrophe assurée.
Voilà ce qu'est la rade de Saint-Denis : et l'ile Bourbon n'a pour ainsi dire pas d'autre lieu de repos pour les navires qui la visitent. Il y a pourtant, si Ton veut, sous le vent 'de Saint-Denis où la mer est plus câline, la baie de Saint-Paul , qui offre un mouillage plus sûr ou moins périlleux ; mais les
marins préfèrent encore la rade foraine de Saint-Denis, sans doute parce que là est le centre des affaires , le siège du gouvernement, le débouché le plus favorable pour les marchandises importées d'Europe, et le marché le plus commode, le plus général, pour traiter des denrées coloniales qu'il s'agit d'exporter. Ce n'est guère la peine de parler du port Caron eu quai La Rose, petite anse par laquelle se fait quelque commerce, alimenté par les plantations du quartier Sainte-Rose et des autres quartiers voisins du volcan : ce port ou plutôt ce débarcadère doit le peu d'utilité dont il peut être, non pas a de grands avantages naturels, ni à de grands travaux d'art; mais seulement la mer, plus tranquille en cet endroit qu'ailleurs, offre à l'embarquement et au débarquement certaines facilités dont parfois des navires profitent pour venir prendre là directement leur cargaison de sucre ou de café , au lieu de s'exposer pendant plusieurs semaines, sur la rade de Saint- Denis , à des périls continuels , en attendant un chargement retardé par les négociations intermédiaires des courtiers et par la lenteur des charrois de l'intérieur. Cependant tout le monde, marins et colons , a bien compris de-
Euis long-temps qu'il faut préparer aux âtiments qui viennent commercer à Bourbon, un autre lieu de refuge que le guai La Rose ou la rade foraine de Saint-Denis. Les dernières nouvelles de cette colonie nous apprennent qu'on s'y prépare sérieusement à former un port dans la baie et à l'embouchure de la rivière de Saint-Gilles, à l'une des extrémités les plus occidentales de l'île. Dès lors il est facile de voir que le vent, qui souffle toujours des régions de l'est, sera nécessairement favorable, dans cette station nouvelle, pour la sortie des navires. Le sera-t-il assez tout au moins pour ne pas contrarier leur entrée? C est ce qu'on a dû constater, et dès lors qu'on a fait choix de ce point, il faut croire qu'on y a trouvé la solution du problème dans ses deux conditions v l'entrée et 1» sortie faciles des navires.
L'UNIVERS
Avec un port qui soit enfin digne de ce nom, l'île Bourbon échangera ses produits naturels avec plus de facilité et d'avantage, et prendra sans doute une part un peu plus active dans le mouvement commercial du monde, qui passait autrefois devant elle, trop souvent sans s'y arrêter. Mais , quels que doivent devenir ses succès dans cette ▼oie nouvelle de prospérité, son caractère dominant, sa supériorité distincte et spéciale sera toujours d'être un pays éminemment agricole. Les habitudes sont prises , et Ta nature est cette fois d'accord avec les habitudes. Il n'y a qu'une cause qui puisse modifier sin-
toujours croissants d'une population inépuisable. Bientôt à ces déportés vinrent se joindre des pirates qui avaient peut-être avec eux une assez intime affinité de mœurs ou d'habitudes , et qui , du reste, s'établirent comme eux dans l'île, quittèrent peu à peu leur existence de brigandage pour la vie plus régulière de colons , et acceptèrent naturellement des femmes de la
i peuf manquer de s'opérer, paisib ou violente , dans le régime de l'esclavage : combien de bras, et quels bras resteront alors à la culture? Avant d'essayer de répondre à cette question, et pour Féclaircir, il est nécessaire d'exposer en quelques mots l'histoire de l'Ile Bourbon, ou le peu que l'on en connaît , et de rechercher quelles ont été les origines de sa population, quelle est la combinaison actuelle des diverses races qui la composent.
Découverte en 1545 par les Portugais , l'île Bourbon fut appelée Mascareigne, du nom de Mascarenhas , commandant du navire ou de l'expédition qui y aborda pour ja première fois.
Les Portugais en prirent possession au nom de leur roi, Jean IV, mais n'y formèrent aucun établissement.
Ce fut en 1642 que Pronis , agent de la compagnie française des Indes à Madagascar, prit possession de l'île Mascareigne au nom du roi de France.
Toutefois elle demeura inhabitée, ou du moins on ignore guels auraient pu en être les rares habitants jusque vers 1646, année où ce même Pronis y fit déposer douze exilés ou déportés , dont nous avons dit plus haut quelles avaient été les causes d'exil ou plutôt de déportation. Ils s'allièrent avec des négresses de Madagascar qui leur furent expédiées de cette grande île, réservée de bonne heure, comme on voit, à répandre sur sa faible voisine les flots
origine.
En 1649, de Flacourt, qui avait succédé à Pronis dans l'administration des établissements français à Madagascar, renouvela plus solennellement l'acte de possession de 111e Mascareigne et lui donna le nom d'île Bourbon. U y envoya alors quatre génisses et un taureau qui s'y multiplièrent rapidement et furent la souche des premiers troupeaux que 111e ait nourris dans ses pâturages. Ce fut encore un nouvel emprunt fait à Madagascar, qui n'a pas cessé depuis, nous Pavons dit, d'approvisionner cette petite île, en quelque sorte sa création, des boeufs qui la nourrissent ou la cultivent, des hommes qui la fécondent de leurs sueurs, et du riz qui permet à l'avide spéculation des créoles de ne consacrer leur terrain précieux et étroit
Ii'aux plus riches cultures du climat es Tropiques.
La population de la naissante colonie s'augmenta, en 1671 , par l'arrivée des Français échappés au massacre du Fort -Dauphin de Madagascar, puis , en 1690, par l'émigration d'un certain nombre d'autres Français, que la révocation de l'édit de Nantes avait forcés de chercher d'abord un refuge en Hollande, ensuite une patrie au delà du cap de Bonne-Espérance.
Ce dernier renfort de colons contribua non-seulement à accroître la population de l'île Bourbon, mais à l'épurer r salutaire résultat y qui fut, du reste, à la même époque, une bonne fortune pour beaucoup d'autres colonies encore jeunes sur tous les points du globe , comme si la Providence s'était attachée à tirer instantanément quelque bien pour l'humanité de la cruelle et impolitique mesure dont la France
IIÏS MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE
fat frappée et le règne de Louis XIV déshonoré. On vit alors dans l'île quelque chose de la simplicité de mœurs qu'on attribue au fabuleux âge d'or de la poésie antique; et un voyageur que le hasard aurait amené dans cet heureux coin de la terre, eût été bien émerveillé d'apprendre que la génération d'hommes paisibles , innocents et purs, vivant et travaillant sous ses yeux,
8 recédait d'une race de pirates et de éportés, alliés aux plus humbles négresses malgaches. Le mélange de la colonie protestante, si faible et si peu nombreuse qu'elle fût, avait sans doute fait ce miracle. Un levain d'une pureté rare, apporté d'Europe, avait mis en fermentation toute la masse de la populatiou antérieure, et en avait expulsé les éléments mauvais, neutralisé les influences vicieuses. La vie mène d'un établissement colonial qui commence , cette vie simple et douce, assaisonnée par le travail et tournée par la solitude vers les idées les meilleures, cette vie aux champs, sous un beau ciel , et récompensée au delà de toute espérance par tes produits abondants d une terre vierge , dut aider , plus encore peut-être que l'arrivée des reliçionnaires émigrés, à changer les habitudes grossières ou coupables des colons primitifs : il ne leur resta plus qu'une certaine rudesse native et franche qui n'était pas sans charmes, et une ignorance pleine de moralité. La plupart des maisons demeuraient constamment ouvertes; et même on ne connaissait ou l'on ne voulait connaître aucun moyen de les tenir fermées :
une serrure était alors un objet de curiosité. Quelques habitants mettaient leur argent dans une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Enfin, à cette même épocrae sans doute il faut rapporter l'origine de cette espèce de proverbe, qui est conservé encore aujourd'hui dans la mémoire des vieux créoles, mais dans leur mémoire seulement : qu'on peut faire le tour de nie sans avoir une piastre dans sa poche et louer âne ni mulet; tant l'hospitalité des premiers colons pourvoyait de bon cœur et avec une prodigalité
affectueuse à tous les besoins de l'étranger qui passait devant leur case et venait réjouir leurs regards de la vue d'un visage nouveau !
La simplicité de ces moeurs et la probité qu'elles annoncent s'altérèrent par l'accroissement de la population (il fallait s'y attendre) , et aussi par son contact nécessaire avec beaucoup d'étrangers, chercheurs de fortune, pendant les guerres de l'Inde entre l'Angleterre et la France. Les volontaires de l'île Bourbon se distinguèrent dans l'Inde par leur bravoure ; mais ils ramenèrent chez eux le goût des étoffes et des richesses asiatiques et l'amour des distinctions militaires. Les pères de famille commencèrent alors à envoyer leurs fils en Europe pour y recevoir une éducation plus complète, ou y prendre plutôt quelques vices et des prétentions qu'ils auraient pu longtemps ignorer dans leur humble patrie.
Malgré tous leurs efforts, les créoles de l'île Bourbon n'ont pas réussi à se donner une physionomie vraiment européenne. La trace de leur origine subsiste encore dans les générations actuelles, en dépit des recrues successives qui sont venues d'Europe se mêler à la population primitive, l'amender, la vivifier par r alliance d'un sang étranger. A Bourbon , il est vrai, l'oreille n'est pas désagréablement frappée , comme aux Antilles , de cet accent monotone et bredouilleur , crai semble partir à la fois d'une poitrine fêlée et d'une langue encore empêchée dans les liens de l'enfance ,* accent bizarre, indéfinissable, dont nous n'avons connu l'analogue nulle part, et qui reste sans doute comme le vestige indélébile de la race éteinte des Caraïbes, d'où procèdent, quoi qu'elles en puissent dire et croire, les familles anciennes, les plus superbes familles, l'aristocratie prétendue blanche de la Martinique et de la Guadeloupe. Mais à Bourbon, il y a d'autres signes héréditaires qui trahissent la filiation madécasse : ils sont plus insensibles, ils échappent à toute définition régulière et méthodique par laquelle on essaie*
irait de les expliquer et de les faire comprendre. (Test une singulière sauvagerie qui n'excluait pas autrefois, nous l'avons dit, les vertus hospitalières, mais qui se combinait avec elles sans oter des âmes créoles une certaine inquiétude timide et vague d'encourir le dédaiu ou la moquerie de leurs hôtes européens ; c'est une nonchalance qui ne s'éveille un peu que pour le plaisir , le chant et la danse ; c'est une indifférence presque absolue pour tout ce qui se passe dans le monde hors des limites étroites de l'horizon insulaire; c'est quelque chose d'inappréciable dans la teinte quasiblanche et dans la forme de l'œil; c'est enfin la nuance de la peau , qui n'est ni blanche, ni basanée, ni cuivrée bien certainement, qui, pour des regards peu exercés, peut paraître semblable à l'épiderme de tout le monde , mais qui suffirait , aux yeux des connaisseurs , pour faire soupçonner sous son enveloppe un mélange de sang européen et de sang madécasse, même si l'on ignorait les commencements de la colonie. L'histoire de ces commencements est si avérée , que les colons de l'21e Maurice, qui de la manière la plus amusante s'enorgueillissent de leur origine purement européenne, ne manquent jamais , s'ils ont à qualifier parfois quelque objet d'un blanc sale ou équivoque, le linge d'une table, la robe d'une femme, de dire avec mépris : « Blanc, si l'on veut , mais blanc de Bourbon ! »
D'après cela, on serait disposé à croire que le principe de la distinction •des couleurs, ce principe sur lequel a été établie jusquMci toute l'organisation politique des colonies modernes , n'a jamais fait sentir à l'île Bourbon 4on influence avec une rigueur tyrannique. On se tromperait et on apprécierait mal le caractère et la portée du préjugé de la couleur dans les mœurs coloniales. Plus un créole , admis par une longue possession d'état au nom- , bre des blancs , est suspect de n'avoir pas des droits bien légitimes à cet insigne honneur, plus il jugera nécessaire de le revendiquer, de s'y cram-
ponner, de se détacher de la classe de couleur, en manifestant pour cette classe un dédain marqué et une aversion plus bruyante en paroles. Le blanc qui vient incontestablement d'Europe, le vrai blanc de pur sang, est d'ordinaire plus calme dans l'expression de son mépris , une fois que son éducation coloniale lui a enseigné que les gens de couleur doivent être tenus à distance par ce moyen, et dès que sa vanité lui a dit qu il est bien commode à ce prix de faire souche d'aristocrates. Mais à Bourbon , dans les anciennes familles qui possèdent la plus grande partie des terres , on n'en trouverait pas beaucoup qui eussent l'assurance d'une origine européenne parfaitement prouvée. Seulement elles louissent d'une possession d'état qu'elles se sont attribuée elles-mêmes de leur ^propre autorité. Il y a eu en quelque sorte un jour fixe , à l'époque de 1 organisation définitive de l'Ile Bourbon d'après les bases fondamentales du régime colonial pour toutes les îles à esclaves , il y a eu un terme de rigueur, passé lequel toute famille qui n'a pas réussi ou n'a pas songé à se faire reconnaître pour blanche, a dû se résigner à être confinée à jamais parmi les mulâtres. Une ligne de démarcation a été tirée, pour ainsi dire, à une certaine heure , et il n'a plus été permis à personne de la franchir : heureux ceux qui étaient arrivés à temps ou à propos pour passer de l'autre côté ! Ils sont blancs par une convention qui a reçu force de loi , et ils s'en glorifient plus souvent et plus haut que s'ils l'étaient par droit de naissance.
Cependant il y a eu toujours une raison puissante pour oue les antip* thies entre les deux couleurs aient été moins envenimées à Bourbon que dans d'autres colonies, et n'aient jamais amené les mêmes querelles violentes; c'est que la vie de chacun est plus isolée , plus étrangère à toute lutte immédiate et vive des vanités , dans une fie plutôt agricole que commerciale , où les travaux de la campagne retiennent la majeure partie de la popula-
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tîon activement occupée hors des villes , si même il y a des villes dans ce pays sans port, sans manufactures, et presque sans manne locale. Les questions d'étiquette, la police des théâtres, des banquets,des cérémonies publiques, des fêtes religieuses ou civiles, voilà ce qui a été l'occasion , à peu près partout , des collisions déplorables entre les deux classes rivales des colonies , les blancs et les mulâtres libres : nous' disons l'occasion et non la cause, sans doute qui est plus profonde, plus sérieuse et plus radicale; mais l'occasion est principalement ce qu'il s'agit d'éviter , quand des éléments si contraires et si inflammables sont constamment à la veille de se rencontrer et de se combattre sur la même terre. A File Bourbon, ils ne se sont pas trouvés en présence avec toutes leurs forces , et cela suffit pour expliquer leur conciliation apparente qui a pu surprendre des observateurs inhabiles à a tout voir et à tenir compte de toutes les circonstances.
Aussi la paix, entre les deux camps opposés, n'a guère été troublée à Pne Bourbon , dans les diverses phases de sa courte histoire, que nous devons reprendre à l'endroit où nous l'avons bissée tout à l'heure , pour l'achever en quelques mots.
L'île Mascareigne fut cédée au gouvernement du roi par la compagnie des Indes, après ses grands desastres en Asie , vers la fin du règne de Louis XV, Klle portait déjà le nom d'Ile Bourbon, comme nous l'avons dit, et elle eut, par cette cession, un titre déplus pour le garder. Sous les divers gouverneurs qui lui furent envoyés, elle continua ses progrès en agriculture, parce qu'elle put les développer sans secours étranger, par la seule puissance de son terrain fertile; mais elle ne chercha pas à s'ouvrir aucun débouché commercial , et , quoiqu'elle eût commencé d'être habitée etTiiltivée avant l'île Maurice, quoiqu'elle eût même contribué à la peupler, elle se laissa devancer par elle et lui abandonna sur la carte une prééminence imposante sons le rapport de la population libre,
des lumières, de l'influence maritime et militaire, de l'activité des relations de tout genre avec le monde entier.
Elle ne reçut de ses administrateurs, pendant toute cette période avant la révolution et même jusqu'à ce jour , aucun monument de quelque valeur; car à peine peut-on citer l'hôtel du gouvernement, maison de bois un peu plus vaste et plus élevée que les autres demeures particulières, mais d'une assez vulgaire architecture (voy. pi. IV), et une redoute fermée, construite en pierre, mais presque inutile par son éloignement de la côte et sa trop grande élévation audessus du niveau 4e la mer.
Dans cet état peu avancé de la civilisation à l'île Bourbon, il lui naquit deux poètes, contemporains et amis et frères d'armes, Antoine Bertin et le chevalier Évariste de Parny. Tous deux célébrèrent les ioies et les douleurs de l'amour sur le mode éléçiaque dont Properce et Tibulle leur offraient de si parfaits modèles; tous deux , élevés et formés en Europe où ils vinrent dès l'enfance , furent les disciples de l'antiquité et du XVIII* siècle ; leur talent n emprunta que bien peu de chose aux influences neuves et brûlantes du ciel de leur patrie , et le sol oui les a vus naître peut bien 6e glorifier de ce hasard, mais non de les avoir fait poètes : ils le devinrent par les livres et l'étude , au sortir de l'université, et aussi par l'enivrement de la vie militaire, par le spectacle de Versailles , par les flatteries des grandes dames et des grands seigneurs. Le véritable poète , le chantre unique et divin dont peuvent s'honorer le plus les deux petites îles , Maurice et Bourbon, c'est celui qu'elles n'ont pas porté jeune enfant dans leur sein, mais qu'elles ont accueilli et nourri et inspiré dans l'âge des fraîches idées et des ardentes passions, c'est Bernardin de Saint- Pierre; et l'île Maurice a plus droit d'en être fière , pour avoir été chantée par lui , que l'île Bourbon pour avoir donné le jour à ses deux brillants officiers qui firent des vers quand ils se trouvèrent de loisir. Au reste, obser-
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vons-le bien , la culture de leur esprit n'éveilla pas l'émulation de leurs compatriotes, qui restèrent plongés dans la même ignorance. On raconte encore aujourd'hui des traits merveilleux de la simplicité des créoles de Bourbon à cette époque : ce sont la plupart sans doute des contes faits à plaisir, mais ils font connaître assez bien la* physionomie de la population qu'ils livrent à un ridicule pourtant exagéré. Ainsi l'on vous dira qu'un planteur remit à un capitaine négrier un baril de poudre pour lui acheter deux nègres sur la cote mozambique; mais, au retour, le capitaine ne présenta qu'un esclave à son client , et sur la plainte de ce bonhomme un peu surpris et mécontent , il répondit avec le sang-froid le {)Ius digne d'éloge : « Que voulez-vous? e feu a pris à votre baril de poudre , et je n'ai pu en sauver que la moitié.
C'est pourquoi je n'ai acheté qu'un nègre pour votre compte. »
Vinrent les guerres de la révolution et de l'empire , et les corsaires français , qui eurent besoin d'armer leurs bâtiments de bons soldats et d'habiles tireurs, n'estimèrent pas les créoles de Bourbon des personnages si ridicules. Toutefois ces créoles donnèrent encore , dans cette occasion , des preuves de leur insouciance naturelle : il fallut , pour leur faire prendre la mer, que l'excitation leur arrivât du dehors ; quelques-uns même furent enlevés par les capitaines d'armes qui avaient mission de chercher à terre des recrues pour leurs équipages. Une fois embarqués, ces conscrits involontaires, ces matelots enrôlés malgré eux par une sorte de presse exercée avec ruse dans les habitations écartées, se battaient comme des lions; ils se montraient en braves , sans savoir ce qu'on nomme bravoure et sans se douter qu'il en puisse être autrement jamais dès qu'une bataille est engagée. Ils défendirent leur île contre les escadres anglaises , sous le gouvernement républicain, quand elle s'appelait île de la Réunion, et sous l'empire , quand elle avait pris le nom d'île Bonaparte. Cependant , dans une dernière attaque par des
troupes anglaises débarquées en grand nombre, ils la rendirent, le 8 juillet 1810, après une faible résistance, qui ne se prolongea peut-être pas cette fois autant qu'elle eut pu l'être; mais c'est qu'ils furent mal conduits et que , sans chefs pour les encourager et leur faire reconnaître toute leur force , ils n'osèrent pas tout ce qu'ils pouvaient, et n'en eurent peut-être pas la pensée :
ils savent combattre en effet et mourir, mais ils ne savent pas prendre sur eux une ferme résolution. Ils se trouvèrent Anglais tout d'un coup sans beaucoup de regret, et s'accommodèrent trop facilement de la honte d'une défaite peu disputée.
En 1815, ils rentrèrent sous la domination française , en vertu du traité de Paris, et leur île perdit le nom de Bonaparte pour reprendre celui de la maison de Bourbon. De ce moment date une nouvelle ère pour cette colonie, une ère moins importante , il est vrai , par les faits déjà accomplis aujourd'hui que par ceux qui se préparent pour l'avenir; mais il est essentiel de constater le caractère dominant , la tendance prononcée de la période qui s'ouvre en 1815 et qui se continue a l'heure qu'il est d'une manière plus décisive et plus évidente :
c'est un caractère et une tendance de rénovation complète dans le régime colonial.
La révolution de 93 elle-même, dont le retentissement et le contre-coup furent si terribles dans les îles françaises de l'Amérique, avait à peine effleuré 111e Bourbon et remué quelques passions éphémères qui s'agitèrent un moment à la surface du pays. Un homme, qui, plus tard, sur un plus grand théâtre , remplit un rôle bien plus considérable, M. de Villèle contribua Euissamment à maintenir l'ordre étali dans la colonie contre les réformes impérativement envoyées de France, et qui avaient alors le double tort , il faut le dire, d'être prématurées et d'arriver toutes à la fois ; il sut faire avorter la révolution coloniale dans sa première phase , comme il essaya . trente ans après, d'escamoter pièce à pièce
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toutes les conquêtes de la révolution de France, gui , par malheur pour lui et pour ses ingénieux calculs , était de- Tenue trop grande et trop forte pour se prêter à cet habile manège. A l'époque où les décrets de la convention en faveur des hommes de couleur libres et des noirs esclaves menaçaient de bouleverser les tles de France et Bourbon-, comme tous les autres établissements d'outre-mer fondés sur le système de l'esclavage, Joseph de Villèle était garde-marine (on dirait aujourd'hui aspirant) à bord d'un navire de l'état commandé par M. de Saint-Félix, son oncle, gentilhomme hostile aux idées révolutionnaires, qui avaient été embrassées avec ardeur par la plupart des officiers de la marine française , et par les équipages avec un emportement dont il y avait tout à craindre pour la discipline. Une révolte éclata, à ta mer, contre le capitaine de Saint-Félix ; et comme l'oncle et le neveu se trouvèrent seuls de leur avis , seuls décidés à la résistance, ils furent mis à terre à 111e de France, dont le gouvernement, n'osant pas se déclarer pour eux , les fit transporter ou déporter à l'île Bourbon. Là, Joseph de Villèle, réduit à accepter pour vivre toute ressource qui s'offrirait, entra chez un riche planteur, comme gérant de l'habitation , comme précepteur des enfants, comme secrétaire de son patron, l'un des membres influents de rassemblée coloniale.
A ce dernier titre, il eut bientôt luimême sa part d'influence, et l'on peut bien croire qu'il ne manqua pas d'habileté pour l'agrandir et pour en user : il en usa de manière à tout abolir de ce qui avait été maladroitement tenté dans le sens de la réforme radicale, imposée de loin par la convention ; il rétablit toutes choses, les règlements, les habitudes, les pensées et les discours, conformément à l'ancien système; qui n'avait, à vrai dire, guère été interrompu. Il réussit, et il devait réussir; car il avait alors pour lui l'autorité des faits : le temps et la discussion n'avaient pas encore miné et remplacé par une base plus salutaire les deux principes abusifs du vieil édi-
fice colonial, le travail esclave et la distinction des couleurs.
II n'en a pas été de même, à partir de 1815 jusqu'au jour où nous voilà parvenus : une grande décomposition s'est opérée, durant cet intervalle, dans l'organisation vermoulue des colonies. M. de Villèle et son parti , qui, sous la restauration , même lorsqu'ils n'occupèrent pas le pouvoir, exercèrent toujours une haute influence sur le mode d'exécution des lois; c'est-àdire quelquefois sur leur inexécution, s'efforcèrent en vain d'empêcher l'infiltration des idées de réforme dans nos îles à esclaves , et spécialement à l'île Bourbon : malgré eux, les idées de réforme y firent des progrès incroyables pendant ces quinze années de paix , d'échanges assiuus et de libre communication entre les régions d'outre-mer et le continent européen. Ils laissèrent avec une étonnante impudeur continuer la traite des noirs, pour fournir les bras nécessaires à un immense développement de culture, déterminé par des lois de privilège; et nous nous rappelons avoir vu , sur la rade foraine de Saint-Denis, la lourde gabare la Mayenne, qu'on y fit stationner plusieurs années, pour se donner les honneurs d'un faux semblant d'intention répressive contre le honteux trafic prohibé d'un commun accord par les traités les plus solennels des nations européennes. Toutes les fois qu'un navire suspect venait à être signalé au vent de 1 île , comme manœuvrant pour s'approcher de terre et débarquer sa cargaison vivante, la Mayenne se mettait péniblement en mouvement, pour donner la chasse, disait-on , au négrier, qui , taillé pour la course, bravait cette vaine menace, prenait tout le temps de se débarrasser de ses noirs, et larguait ensuite ses voiles , tournant le cap vers les côtes de Madagascar ou de Mozambique où l'attendaient de nouvelles traites inépuisables. Pendant ce temps , les noirs étaient poussés vers l'intérieur des terres à coups de fouet, et dès qu'ils avaient franchi les cinquante pas géométriques qui constituent, pour cette
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nature particulière de denrée, une aorte de ligne de douanes autour de l'île , ils appartenaient définitivement à sa population d'esclaves, on ne les recherchait plus, ils étaient distribués entre toutes les parties prenantes. De cette manière, l'administration croyait assurer l'avenir de l'île Bourbon, qu'elle comblait de toutes ses faveurs.
Elle n'a pas vu qu'elle compromettait, au contraire, cet avenir, tel qu'elle le voulait comprendre. En effet, die a donné des forces nouvelles à une population déjà nombreuse et formidable, qui doit être un jour, et prochainement peut-être, le point d'appui d'une réforme fondamentale.
Ce n'est pas que les nègres esclaves, soit des anciennes traites, soit des traites plus récentes introduites par contrebande, aient encore beaucoup médité sur leur émancipation. Mais en même temps que la population esclave s'accroissait, celle des hommes de couleur libre, incessamment augmentée aussi par les suites naturelles du libertinage des blancs, auquel nul conseil de politique ne mettra jamais un terme , recevait d'Europe des avertissements sur leurs droits imprescriptibles, des lumières pour les défendre, et des promesses d'un secours efficace qui donnait l'éveil à toutes leurs passions. Aujourd'hui, après la révolution de 1830, cette classe a obtenu, sans avoir à les conquérir, les mêmes droits politiques que les blancs , et se trouve avec eux sur un pied d'égalité complète aux yeux de la loi. Il s'agit maintenant de réaliser dans la pratique une concession légale qui date d'hier ; et pour cela les hommes de couleur libres sont nécessairement entraînés à effrayer les blancs de la menace d'une alliance avec les noirs encore esclaves ; ils sont même condamnés , pour justifier leurs propres prétentions, aujourd'hui reconnues légitimes, à réclamer un adoucissement, puis la suppression de l'esclavage. La logique des idées qui sont en voie de conquérir leur terrain , fera une loi de cette tactique aux mulâtres libres de Bourbon; et si, par impossible , ils s'y
refusaient , quelque chose de plus fort que la logique des idées, 1 exemple même d'une colonie voisine, dénie Maurice , où l'émancipation des esclaves vient d'être proclamée et s'accom* Elit avec un plein succès, forcerait bien > gouvernement de la métropole française d'adopter la même mesure et de rappliquer de sa propre autorité à cette Ile Bourbon, qui en effet n'a jamais jusqu'ici fait sa destinée par elle-même, et l'a reçue ou attendue des influences extérieures.
L'avenir de l'Ile Bourbon, comme des autres colonies à esclaves, est donc aux populations de couleur, à celles qui seront libres demain comme à celles qui le 6ont aujourd'hui. Et
2uand on songe que celles, à l'Ile Bouron , qui ne sont pas encore émancipées et qui ne peuvent manquer de l'être, se composent en majeure partie de Malgaches nouvellement réduits en esclavage, grâce à la facilité avec laquelle se faisait la traite dans les dernières années de la restauration, ott doit pressentir au profit de quelle influence s'opérera l'émancipation générale oui ne peut pas être long-temps retardée. L'île Bourbon compte dans son sein un grand nombre de noirs qui ne sont pas Malgaches ; mais ce sont des hommes de trente castes et origines diverses , crai ne s'entendent pas et ne formeront jamais ensemble un corps de nation : elle n'a de population compacte et unie que celle des Malgaches; et c'est donc pour donner la prééminence dans les affaires à cette race intelligente, vive et brave, que s'accomplira l'affranchissement inévitable qu'il faut prévoir* L'île Bourbon deviendra ainsi une succursale, une annexe du territoire de Madagascar.
Elle pourra bien, dans les premiers temps , continuer de diriger cette imposante métropole, cette grande île, sa mère et sa nourrice , parce qu'elle aura pour elle la supériorité que donne la civilisation ; elle sera usufruitière de la domination qu'exerçaient les blancs.
Mais peu à peu elle se sentira absorbée dans le vaste sein dont on peut dire qu'elle est sortie : elle sera pour
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Madagascar ce qu'est une yole légère pour le vaisseau majestueux qui la porte suspendue à sa poupe. Il n'importe guère alors que cette yole ait amené à bord le commandant, et
S 'elle s'enorgueillisse de son pavil- 1; elle n'en est pas moins entraînée, presque inaperçue, avec tous ses vains ornements de parade, au-dessus du sillage que trace l'immense carène.