‹ Iles de l'AfriqueChapitre 59 sur 82 · ILE MAURICE · texte numérisé non relu

ILE MAURICE

Voici lareinede toutes les lies de l'Océan indien! Il y en a de plus étendues et en grand nombre; il y en a de plus riches , de plus fertiles ; il y en a qui sont appelées à une plus haute destinée , car elles contiennent assez de terrain pour qu'on puisse v trouver la place de plusieurs provinces, et y fonder même des royaumes : mais aucune n'est plus brillante, plus célèbre, plus enviée dans sa petitesse , plus chère aux navigateurs qui s'y donnent rendez -vous de tous les points du glofce. Pourquoi faut-il qu'elle ait subi ce nom néerlandais de Maurice, et perdu nn nom plus sonore et plus glorieux, le nom de la France, dont elle avait soutenu le fardeau , en y ajoutant aussi pour sa part un peu ae gloire?

Pourquoi n'est-elle plus reconnaissante, sous ce déguisement et sous la tristesse qui la voile , aux regards de ceux qui font connue jadis vive , animée , bruyante et folle , au point qu'on osait bien l'appeler la Lutèce des mers orientales? Cest qu'elle est captive sous un joug étranger auquel , depuis bientôt vingt -cinq ans, elle n'a pas encore pu s assouplir plus que le premier jour; c'est qu'elle regrette le temps où elle était Française,' le temps des beaux combats de navire à navire contre les Anglais, le temps des fabuleuses prouesses de nos corsaires qui jetaient l'or à pleines mains dans toutes les tavernes, les riches productions de l'Inde sur tous les marchés , et les incomparables tissus de l'Asie sur les épaules des pâles mulâtresses; époque <f ivresse, d'enthousiasme et d'honneur, où la colonie la plus Française

par les sentiments comme par le nom, suivant l'exemple de la métropole, s'abandonnait a toute l'Imprévoyance des joies que permet une fortune prospère. Aujourd'hui, malheureuse de son état présent que la domination et la fiscalité britanniques lui rendent pénible et ruineux, elle ne vit plus que des souvenirs du passé et des espéran- Tes d'un avenir sans doute chimérique, dont elle attend encore une fois sa réunion à la France.

Nous allons rappeler brièvement quel a été son passé, nous dirons quelles sont les misères de son état présent ; mais hélas ! nous éviterons de rechercher troc curieusement quel doit être son avenir.

L'île Maurice , plus petite que l'île Bourbon , n'a que 45 lieues de circonférence; elle est de forme ovale, 14 lieues de long sur 11 de large. Découverte, comme sa voisine, par le Portugais Mascarenhas, qui la nomma Acerno ou Cerné, elle passa en 1598 aux mains des Hollandais qui lui donnèrent le nom de Maurice, leur stathouder. Ils la quittèrent en 1712. On a dit qu'ils en furent chassés par l'impossibilité de détruire la prodigieuse multitude de rats , habitants primitifs et seuls indigènes de l'Ile , contre lesquels ils ne trouvèrent aucun moyen de défendre leurs provisions, leurs vêtements , les cordages et le bois de leurs navires, l'espoir de leurs récoltes mangées avant d'être en herbe, enfin leurs corps mêmes pendant la nuit.

Il est plus vraisemblable de croire que les Hollandais , qui s'établissaient alors au cap de Bonne - Espérance , voulurent réserver toutes leurs forces pour la colonisation de ce point important à l'extrémité d'un continent immense sur lequel il leur serait possible de s'étendre et de former un vaste empire : c'était dans le siècle dernier, et encore bien plus dans les deux siècles précédents , le rêve de toutes les puissances européennes- d'avoir an dehors, non pas seulement des stations maritimes et des établissements coloniaux pour la commodité du commerce, mais de grandes possessions

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territoriales où elles pussent développer à Taise leurs droits de souveraineté consacrés par la violence. Les Hollandais ne virent pas apparemment quelle était l'importance de la position de l'île Maurice , qui peut devenir au besoin un nid de pirates, et qui sera toujours une des barrières à franchir avant de voeuer librement dans la mer des Indes.

Trois ans après cette faute des Hollandais, peuple négociant, peuple courtier, mais de tout temps peu familiarisé avec les conditions et les nécessités d'une politique élevée, les Français, en 1715 , abordèrent à l'île Maurice et lui imposèrent le nom d'île de France.

Toutefois ce ne fut qu'en 1721 que des colons de Bourbon allèrent former dans l'île voisine un premier établissement. Il faut croire qu'ils réussirent mieux à combattre les étranges ennemis devant lesquels les Hollandais Ï>assent pour s'être enfuis ; car, depuis e jour où fut fondée la nouvelle colonie, elle n'a pas cessé un instant d'être habitée et cultivée; elle a toujours été en progression de prospérités, du moins jusqu'en 1810, date de la conquête par les Anglais. 11 est vrai de dire que les animaux malfaisants , qui étaient le fléau de l'île et de son agriculture , y sont encore très-nombreux, et que des primes sont proposées aux esclaves dans toutes les habitations , pour les détruire , et l'on emploie dans ce but tous les encouragements , tous les pièges imaginables.

Lîle de France (qu'on nous permette de lui conserver ce nom jusqu'à ce que nous ayons à la montrer vaincue et captive de l1 Angleterre), l'île de France est moins fertile que sa voisine : elle a été pourtant labourée comme elle par des feux volcaniques , mais dans des âges plus anciens, et elle en garde encore les signes les plus visibles. Elle serait citée" infailliblement pour la salubrité de son climat, pour la transparence de son atmosphère , pour la limpidité de ses eaux qui s'écoulent rapidement et facilement vers la mer, en formant toutefois çà et là quelques étangs purs de toutes exhalaisons dangereuses; elle

serait enfin réputée sans doute comi un hospice naturel pour les matelol malades, si elle n'avait auprès d ' cette île Bourbon, la plus salubre gion du globe, et le vrai temple deld santé sur la terre. Du reste , comme l'île Bourbon , elle ignore presque en* tièrement les infirmités, les monstrueuses conformations dont les enfants , sous d'autres climats plus rigoureux, reçoivent le germe dès le sein de leur» mères. Sa population est vive, alerte, aussi active qu'on peut l'être dans ua pays où la chaleur et les plaisirs faciles relâchent de bonne heure les ressorti:

de Pâme, et affaiblissent la constitution physique. Les hommes sont pleins d'ardeur, intelligents et courageux; unecer* taine force nerveuse les soutient et les anime, à défaut de cette véritable vi-j

§ueur musculaire , qui est le privilège t es zones tempérées. Ils sont merveil- , leusement propres à tous les exercices du corps , et ne manquent pas de dispositions pour les travaux de l'industrie , pour les spéculations du commerce. S'ils avaient , ou s'ils savaient plus souvent trouver l'occasion de cultiver leur esprit , on verrait éclore, chez beaucoup d'entre eux, une vocation pour les arts qui reste enfouie dans l'obscurité de leur vie insulaire , et ne se manifeste que par des éclairs d'enthousiasme vraiment poétique pour les spectacles de la nature : les sciences elles-mêmes, s'ils pouvaient seulement les entrevoir, ne leur resteraient peutêtre pas inaccessibles. Surtout dès ce moment, et dans leur incomplète éducation, ils possèdent un don naturel, gui tient peut-être à la vivacité de leurs impressions , aux habitudes d'indépendance et de commandement qui les ont mis à leur aise avec tout le monde dès leur enfance , un don précieux qui éclate dans leurs conversations animées, et qui n'étonne pas médiocrement les voyageurs ennuyés du silence boudeur, ou fatigués du bredouillement indéchiffrable des créoles de l'Amérique ; ils ont le don de la parole , ils ont 1 accent de l'ame qui donne la vie à toute parole humaine; et il n'y a pas un mot sorti de leur bouche qui

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soit entaché d'aucun vice de prononciation : des barbarismes tant que vous voudrez , des tournures de phrases incorrectes ou bizarres ; mais rien d'étranger dans les sons , rien qui dénature pour Foreille une langue parlée à plus de quatre mille lieues de Paris , et a cent mille lieues assurément de toutes vos académies. Il est triste d'ajouter que cette facilité abondante et naturelle n'aboutit dans le pays qu'à produire des avocats , embroûilleurs d'affaires devant une justice équivoque.

Disons aussi que tout est bien comme il arrive , et que chaque sol produit heureusement ce qu'il a besoin de consommer; or, il n'est pas de terrain au monde où les procès poussent plus drus et plus vivaces qu'a l'île de France, et elle en trouverait à revendre au vieux pays Manceau et à la Basse-Normandie de l'ancien régime.

Laissons donc ces avocats et parlons un peu de leurs femmes. L'île de France, sous ce rapport, n'a rien à envier à l'île Bourbon ni aux autres colonies. Les femmes, celles qui sont d'origine européenne, plus facile à constater là que partout ailleurs, sont jolies plutôt que belles, nonchalantes, presque assoupies, en se donnant l'air de travailler pendant des journées entières sur leurs canapés de rotin ou sur leur nattes indiennes étendues à terre, et ne reprenant, vers le soir, un peu d'activité que pour se parer, courir au bal dans leurs chaises à porteurs, ou faire une promenade délicieuse au Champ-de-Mars quand la brise de terre se lève et descend du sommet des montagnes encore rougies

Ear les derniers rayons du soleil. Le al est ce qu'elles aiment le plus , après elles-mêmes, après le bien-être et la paisible composition de toute leur vie, comme s'il s'agissait de l'arrangement d'une robe de velours dont tous les plis sont marqués et prévus , après la blancheur

de leurs mains , de leur cou et de leur visage, après la légère nuance d'incarnat surtout que les plus enviées parmi elles , hélas ! en petit nombre , s'efforcent d'entretenir, en se plongeant, pendant de longues heures bien em-

4e Livraison. (Iles Madagascar, Bourbon et Maurice.)

ployées , dans l'eau la plus froide que leurs esclaves puissent leur préparer.

Le bal , après tout cela, leur plaît beaucoup, et généralement leur plaît mieux que l'amour , malgré le préjugé commun qui circule en Europe, et que l'on voudra bien , si l'on y attache quelque importance, reporter du moins aux dames caraïbes des Antilles. Une preuve ( et nous prions le lecteur de se contenter de celle-là ) , une preuve que nous avons été sur ce point un observateur exact, impartial, et que nous ne médisons point des élégantes créoles blanches du Port-Louis de l'île de France , en leur refusant ce don involontaire et inné, qui fait qu'on aime beaucoup et souvent , c'est que, s'il y a parfois dans la ville une aventure tant soit peu hasardée hors des limite* de la coquetterie permise , on s'en occupe dans tous les cercles, et le nom de l'héroïne est long-temps dans toutes les bouches. Certes , si l'usage général dans cette colonie , la seule que nous prétendions défendre, comportait tout ce que supposent certains hâbleurs qui abusent du privilège d'être revenus de loin , on ne ferait pas un pareil bruit; car une des qualités des habitants du Port-Louis, la qualité essentielle qui fait de cette ville, peuplée autant, à peu près, que Saint- Germain-en-Lave ou Pontoise, 'une véritable grande ville néanmoins, un petit Paris , comme s'obstinent à le dire tous les marins, c'est que personne n'y prête une grande attention , ni un vif intérêt, même de curiosité, à la vie du voisin; c'est qu'on y iouit, pourvu qu'on ne soit pas philanthrope assermenté, que l'on n ait jamais correspondu avec feu l'abbé Grégoire , d'une extrême liberté d'action, de mœurs et de fantaisie : ce pavs est unique pour réunir , à côté de l'esclavage , la plus grande somme de liberté qui puisse être accordée à des hommes réunis en état de société régulière. 11 est vrai que l'esclavage est pour les noirs, et la liberté pour les blancs : tout s'explique , des qu'on sait faire cette distinction.

Pour en finir avec la grave question

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que pous avpns posée plus haut, et pour ne pas trop nous compromettre, nous ne nierons pas que, dans un pays où les hommes n ont bien sou- Vent des yeux , de la passion et de riches parures que pour les mulâtresses, les femmes blanches , qui prennent tant de soin de leur incarnat, se sont par- ; fois vengées, comme on trouve a se | venger quand on est femme et belle, eût-on même le malheur d'être blanche. Mais c'est de la vengeance, et non de l'amour : notre théorie a raison jusqu'au bout, et prenez donc garde désormais d'accueillir aveuglément les proverbes qui ont passe la mer; ils sont menteurs, en leur qualité de voyageurs lointains.

Les mulâtresses sont véritablement les seules femmes à l'île de France qui aient un caractère d'originalité individuelle, et qui reproduisent, dans leurs habitudes, dans leur vie, dans leurs dualités et leurs défauts, dans* leur démarche tout à la fois pleine de la mollesse asiatique et d'une coquetterie plus que parisienne, quelque chose ues influences de climat et d'origine auxquelles il est convenu généralement d attribuer une force héréditaire, et une perpétuité inaltérable.

Qu'on ne nous parle pas des bayadères de l'Inde, saltimbanques aux gages d'un jongleur, ou d'un prêtre non tnoins charlatan , ou de quelque riche blasé dans les passions et affadi dans ses goûts de luxe et d'élégance. Çu'on ne nous parle non plus des courtisanes

grecques, chez lesquelles les maîtres e la sagesse antique envoyaient leurs disciples sacrifier aux Grâces, et qui furent quelquefois les confidentes des plus grandes pensées, des projets les plus vastes et des plus nobles ambitions du guerrier et de l'orateur , dont elles partageaient les plaisirs et les triomphes. Les mulâtresses du Port- Louis sont des courtisanes aussi, qui ne seraient désavouées ni par le goût, ni par la grâce, ni par la plus exquise élégance; mais, s'il est bien certain qu'elles ne voudraient jamais, même les plus humbles d'entre elles, s'abaisser à l'ignoble tâche d'amuser par des

tours d'adresse ou des jeux de tréteaux quelque satrape imbécile, elles n'ont pas, Dieu merci, la prétention, comme les Aspasies de l'antiquité, d'intervenir par le conseil dans les affairés publiques, de diriger leurs amants pour être elles-mêmes plus que des femmes,, ou bien, comme les Lais et les Pnrynés, dé faire niche aux philosophes pour le malin plaisir dé mettre à iJécoqvert toute la vanité de la sagesse humaine.

Elles vont plus simplement leur chemin; et Si maintes fois elles pnt attirée leur suite, et retenu quelque temps à leurs genoux des hommes d'un nom Illustre, ou d'une grande science, ou d'un rang élevé, soit des lords de Par istocVatfe anglaise qui allaient dans l'Inde prendre possession du gouvernement de cent millions d'hommes , sojt des savants qui avaient mission de mesurer un degré de méridien ou dé surveiller le passage d'une étoile, soit des brames qui s'en allaient de l'0rien| en Europe chercher la lumière plus éclatante du Nord et de l'Occident, soit des navigateurs intrépides à explorer des parages inconnus , intrépides à combattre, comme les d'Entrëcasteâux , les Lapérouse, les Suffren, et d'autres encore vivants et noh moins glorieux, dont nous tairons les noms pour qu'oïl les devine; si elles se sont glorifié un hioment de leurs succès auprès de ces nobles voyageurs qui passent et ne reviennent plus, il n'est pas entré pour cela dans leurs âmes ni ambition , ni désir de dominer; elles n'ont cédé qu'à une instinctive vanité de la femme, qu'il faut bien leur pardonner. Mais, plus ordinairement, elles avouent pour maîtres et elles couronnent celui qu'elles aiment. Elles ont une cour déjeunes créoles ignorants, d'Européens sans fortune ; elles choisissent tour à tour parmi eux celui qui sait leur plaire ; elles veulent des soins, des flatteries, des sacrifices de temps et de volonté, encore bien plus que d'argent, et, a défaut du respect que leur refusent les préjugés du système colonial , au moins les hommages que leur beauté est bien digne de leur assurer. C'est à ces conditions qu'elles sont courtisa-

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t c'est par cette indépendante mad'agir, et aussi par le goiU des par le luxe, par une causerie tnijse , qu'elles ont su relever une îîe d'insouciance et de désordre qui , da,ns <j autres pays, trouverait de la peine a n'être pas confondue avec le yice qui fait un traite honteux de luimême.

Telles se montrent généralement les Mulâtresses dé cette île privilégiée, aux yeux de l'observateur qui a pu les voir sans prévention défavorable et aussi sans étire tenu de les flatter par reconnaissance : elles se montrent sous cet aspect séduisant, du moins dans les rangs les plus élevés de leur caste, que la politique coloniale s'efforce en vain de rabaisser. Dans les rangs inférieurs , il y a chez elles , comme cela se voit partout, une populace; mais cette populace même, qui porte leur nom et ?ii leur fait honte, ne descend jamais, 111e de France, aussi avant dans l'ignominie et la fange que le font ailleurs les femmes une fois avilies. Toutes ces mulâtresses , les superbes et les humbles, par une confusion qui n'est pas sans intention malveillante, sont enveloppées , dans le langage des femmes blanches , sous une dénomination commune ; on les appelle les libres de couleur: la haine des femmes blanches, si envenimée qu'elle soit par des blessures incurables , ne s'est pas avisée d'aucune autre injure.

Au-dessus de cette classe de mulâtresses, libres et justifiant leur titre, il y en a de plus honorables qui mènent une vie aussi exemplaire et aussi pure qu'on le puisse faire hors du ma- 1 riaçe. Une mulâtresse s'attache à un blanc et devient à la fois sa maîtresse, sa ménagère, sa femme, sa conseillère de tous les jours et de toutes les heures, |a gardienne fidèle de son honneur et de ses intérêts , une véritable providence pour fui dans uu pays où il n'y a d'autres dieux reconnus que les

fiastres d'Espagne et les roupies dé Inde. Elle est d'autant plus admirable dans son dévouement , qu'elle remplit toutes les obligations d'une femme

refuse les avantages, non parce qu'elle n'est pas légitime, mais parce qu'elle est de couleur. Ainsi, même aujourd'hui , quoique l'égalité des conditions ait été proclamée de par la loi et au! nom de S. M. le roi de la Grande-Bre-l tagne et d'Irlande, elle n'accompagnera pas son mari dans la société dei personnes blanches qu'il peut avoir fi visiter ; elle ne prendra pas placé avec elles à fa même table; elle ne sera a$ mise à les coudoyer qu'au théâtre, aux concerts, à l'église, dans les lieux publics où la loi est officiellement souvç^ raine; mais ailleurs, mais dans là vie

S rivée, où la loi ne peut avoir autant 'empire et éprouvera encore degrands obstacles pendant long-temps à prévaloir sur des usages si anciennement établis, elle est refoulée plus bastille retourne à Iq situation inférieure que lui impose toujours, malgré la loi* son titre de femme de couleur ; elle n'est pas , en qn mot , régale de celqi qui l'aimé ouvertement, qui l'honore en

grâce

elle, exclus, comme el|e, de la so ciété aristocratique des blancs; ils remplissent le vide de sa vie et la solitudedesa majsorj. Toutefois, sîelleest connue pour bonne mëuqgère, dans le monde où son mari' est admis * on s'intéresse avec assez d'affection à savoir comment elle se porte, c'est-àdire, en d'autres termes, comment les affaires communes du ménage doivent se trouver de son état de santé et de sdn concours actif. Les femmes blanches elles-mêmes, comme elles la savent engagée dans des liens aussi durables que ceux du mariage, et comme elles n'ont plus dès lors a redouter de sa part la rivalité qui leur rend si odieuses lés libres de couleur , demandèrent de fcs nouvelles avec une sorte d'intérêt assez tendre; mais elles ne voudraient ni la recevoir, lui faire visite, ni pèut-ëtrk la saluer. Et au milieu de tant d'humiliations, cèttji femme admirable ne manque â aucun des devoirs dont elle à volontairement accepté |e fardeaii. fjje élève ses pn-

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fants dans les mêmes sentiments d'abnégation absolue et de soumission aux volontés de leur père; elle leur apprend à l'honorer moins comme un père

re comme un maître. Bien plus, miracle de dévouement! s'il v a dans sa maison des enfants issus d'un mariage antérieur, d'un mariage légitime avec une femme blanche , elle n'est pas pour eux une marâtre , si ce n'est peuwtre dans les replis mystérieux du cœur qu'il ne faut pas trop sonder; elle a pour eux tous les soins d'une mère et tout le respect en même temps d'une gouvernante qui reconnaît son infériorité; elle les forme en leur obéissant, et enseigne de bonne heure à ses propres enfants, plus docile et plus résignée que la mère d'Ismaël , quelle différence il y a dans l'opinion des hommes entre le fils de Sara et le fils dé la malheureuse Agar. Après tant de sacrifices héroïques, on a vu

S lus d'une mulâtresse porter un ou eux ans le deuil de 1 homme blanc auquel elle avait voué sa jeunesse, ses passions, toute sa vie, et s'éteindre dans la douleur et les larmes, sans autre maladie aue l'impossibilité de survivre à une liaison consacrée par une longue habitude.

Le nombre de ces héroïnes d'une affection plus que conjugale ne peut cpie diminuer de plus en plus chaque jour , maintenant que l'égalité des couleurs est une conquête dont elles ont à profiter avec leurs frères et leurs sœurs de sang mêlé. Dans leur dévouement singulier, en effet, il entrait bien un peu de cette satisfaction amère et ineffable qu'une femme éprouve à apporter dans sa communauté avec un homme adoré une plus grande somme de sacrifices, d'humbles attentions et. de souffrances. Aujourd'hui, elles sont de droit au même niveau que les blancs , et, si elles continuent de s'allier avec eux, elles seront sur le qui-vive, et tiendront surtout à faire constater, dans les relations habituelles du ménage , leur état nouveau ; elles se donneront presque la mission de représenter une opinion plûlosophique,un parti politique, la plus

irréfragable des opinions, le plus juste des partis sans doute ; mais enfin ce ne sera plus chez elles le même sentiment d'abnégation et d'aveugle docilité sans arrière-pensée.

Il y a toujours eu , d'ailleurs , des mulâtresses, disons-le à la louange de leur fierté, qui n'ont pas voulu de ces unions inégales avec les blancs, où le dévouement, la vertu, l'esprit, une fidélité à toute épreuve ne pouvaient les préserver des mépris d une caste supérieure. Elles aimaient mieux suivre la vocation que leur indiquait leur couleur, épouser un mulâtre, et demeurer à l'écart en attendant des jours meilleurs et un ordre de choses plus raisonnable , sans rien demander aux aristocrates coloniaux, ni leur amour, ni leurs dédains. Ces femmes étaient et sont encore les plus nobles caractères des colonies : elles ont compris et soutenu leur dignité avant que fa loi et l'opinion vinssent à leur secours.

Pour tout dire sans exagération et sans ménagements, nous ne devons pas dissimuler un fait à peu près général , qui n'est peut-être pas sans quelque influence sur les directions différentes suivies par ces trois classes de mulâtresses : c'est que, si l'on tient compte de plusieurs exemples exceptionnels qui ne détruisent pas la règle, leur vocation semble s'être décidée , ou pour la vie libre et brillante de courtisanes, ou pour les fonctions patientes de ménagères au profit des blancs, ou pour l'état de femmes légitimement mariées, selon les nuances de dégradation de leur couleur. Les plus noires, celles qui touchent de plus près à leur origine mêlée, épousent des mulâtres.

D'autres , un peu plus éloignées, sans être blanches, du degré ascendant de leur filiation où a commencé te mélange de sang qui coule dans leurs veines, se sentent faites pour plaire, non pas à tous les blancs qui cherchent avant tout le plaisir, mais à un seul blanc qui aimera surtout dans sa ménagère du zèle , de l'assiduité au travail, de la fidélité de comptoir, et après cela , quelques charmes person-

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sels. Celles enfin qui sont tout à fait blanches, seulement avec je ne sais quels signes caractéristiques dans les yeux et dans le tissu serré et brillant de la peau qui les distinguent des femmes blanches d'origine europénne, paraissent vouées naturellement à l'existence oublieuse et enivrante de courtisanes par les séductions dont est de bonne heure assiégée leur beauté incomparable. Nous avions négligé de le dire, et Ton aurait pu sans cela ne pas concevoir notre admiration : il y a de ces femmes appelées du nom générique de mulâtresses , et belles pourtant aux mêmes titres qui font la beauté en Europe; elles ont jusqu'à la blancheur même des pays septentrionaux , mais avec moins de fadeur et plus de vivacité.

Si blanches qu'elles soient par F épiderme, elles ne le sont pas de droit en vertu de leur origine, et l'usage colonial, renforcé par l'animosité des dames créoles de pur sang européen, n'oublie pas cette distinction. A l'île de France, la liçne de démarcation entre les deux couleurs a été tracée dès l'enfance de la colonie et n'a jamais été franchie. Il a été facile de la faire respecter : on va en apercevoir la raison dans l'histoire de ses commencements , «çi'il est temps de reprendre où nous 1 avons laissée.

Le premier établissement formé à nie de France, comme on l'a vu plus haut, provenait de créoles de l'île Bourbon. Ceux-ci étant eux-mêmes d'une race mêlée , la distinction des couleurs , dans le pays dont ils se faisaient les colons, n'aurait pu être que conventionnelle lorsqu'on s'en serait avisé.

Mais ces premiers cultivateurs , arrivés de Bourbon , étaient en très-petit nombre, et la trace de leur existence ne se retrouve nulle part , marquée en signes distincts, dans la population insulaire dont ils vinrent composer le noyau primitif. Le vrai fondateur de la colonie, à nie de France, fut Mahé de La Bourdonnais , qui , nommé gouverneurgénéral des iles de France et de Bourbon, en 1734, aborda au Port-Louis, l'année suivante, amenant avec lui

d'honnêtes ouvriers, et aussi un certain nombre de mauvais sujets dont la France était heureuse de se débarrasser, mais qu'il sut adroitement utiliser Cour l'accomplissement de ses desseins, ous ses compagnons avaient du moins le mérite, si c'est un mérite, d'avoir l'Europe pour patrie; et de là vient que les colons de l'île de France peuvent se gloriûer aujourd'hui , avec vérité dans un sens, de leur pure origine : elle est pure, si l'on veut, puisqu'elle est blanche, et c'est, en réalité, tout ce qu'ils tiennent à démontrer.

« II serait difficile, a dit un biogra-

She de Mahé de La Bourdonnais, de onner une idée de l'état de dénûment et d'anarchie où il trouva l'île de France. Justice, police, industrie, commerce, tout était à créer : La Bour* donnais créa, organisa tout; iî, construisit des arsenaux, des magasins, des fortifications, des aqueducs, des

guais, des canaux, des moulins, des ôpitaux, des casernes, des boutiques, des chantiers pour radouber et construire des vaisseaux : il introduisit la culture du manioc, du sucre, de l'indigo et du coton, etc. » Bernardin de Saint-Pierre, sans lequel, à vrai dire, la réputation de La Bourdonnais ris* quait fort de demeurer obscure comme celle de beaucoup d'hommes distingués qui ont servi avec éclat loin de la France, énumère aussi , dans la préface de Paul et Hrqlnie, les travaux que ce grand administrateur a entrepris et achevés, malgré mille obstacles , à l'île de France; et il ajoute : « Tout ce que j'ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage : ses talents militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talents administratifs. »

Quand l'île fut devenue, par les soins de son fondateur, une colonie déjà digne de ce nom, un séjour supportable, où l'on put espérer de se ménager une vie assez douce pour le moment et quelques chances de fortune pour l'avenir, les colons volontaires y arrivèrent, en petit nombre d'abord, mais de tous les points du globe et de toutes les professions. Il y

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jefit de* jjihployfe civils de la compa: |ji{e dès Indes, ayant déjà acquis une c'èrtijjnè aisance et charmes de pouvoir s'étabhi; dans dne île où, en s'attrfbûarit'lè fHotibbôle du commerce et s'femparanf de là meilleure partie des ferrés à cultiver, ils allaient fonder ai: sèment une espèce d'aristocratie vénitienne, a la fois marchande, pro- §4 Hétaïre dû sol et arbitre héréditaire t e toutes les décisions graves du gouvernement local. }l y eut des niarins de cette même compagnie qui, indi-

fnés d'avoir travaille à la fortune des t litres et de n'avoir rien fait pour euxjnéiries, ne demandaient qu'un asile" pour leurs vieux jours, un coin de lefre et quelques esclaves pour vivre, ou le CQiîHiiandement d'une barque pour faire le cabotage entre les deuiç Iles : ils furent la souche d'une race dç mécontents et de frondeurs qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, il y eut aussi dès officiers militaires de la compagnie oui se trouvèrent heureux de prepdre leur retraite dans quelque habitation isolée : quelques-uns étaient hpbles, et tous étaient pleins dé cette fierté inhérente autrefois à tout homme oui avait porté l'épée; ils menèrent donc dans nie la vie des gentilshommes campagnards, cultivant la terre, ou surveillant leurs esclaves peu nombreux, pour ainsi dire avec une rapière pendante a leur coté. S'ils ne firent pas et ne durent pas faire fortune avec de semblables habitudes, ils eurent du moins la cpnsolation d'échapper $ Iq soujuission où des commis parvenus les avaient long-tenjps retenus, malgré toute leur gentilhommerie. A leur exemple, on yit arriver des officiers des régiments du roi, qui voulurent aussi guitter le service et se faire planteurs : m éprouvèrent de$ résistances, non de la part de jeurs chefs ou du gouvernement du roi, mais, le croirait-on? de là part de la compagnie, qui, étant souveraine de l'île, les traita presque en étrangers. De là de grande* querelles et des plaintes bruyantes qui entretinrent des divisions dans la colonie jusqu'à ee qu'elle eût été cédée au roi , et Pi compagnie dépossédée de tous ses

droits de souveraineté. Enfin, n'omettons pas de mentionner, comme complément de cette population primitive, des missionnaires de èt.-Lazare. assez bonnes geus? vivant bien avec tout le monde, ne s'ipquiétant guère a'évangéliser les pbirs, ni de prêcher la fraternité entre lés hommes, et sonçean} bien plutôt à s'assurer une vie paisible et inoffensijre dans de borines habitations très-bien cultivées par des esclaves aeduis à la communauté.

Lé développement de là colonisation à Tîle de France, en ouvrant une plus large carrière aux spéculations commerciale? , ne tarda pas à y attirer des marchands, libres de foutes relations avec la compagnie, et qui , possesseurs de quelques capitaux , se mirent à trafiquer sur toutes choses , sur les terres, Sur les denrées coloniales ou européennes, sur les noirs introduits ou à introduire dans l'Ile par la traite, alors permise et même encouragée. Ils voulurent, en un mot', prendre leur part du monopole qu'avaient exercé avant eux les employés civils de là compagnie des Indes, et ils ta prirent avec une turbulence ^ne avidité et un bonheur surtout qui ne furent pas du coût de tout le monde. Les ehiployés de la compagnie, pour se distinguer d'eux, sans doute, en courant là mçme carrière .les nommèrent Banian* ; et c'est le âbbriquet dédaigneux qu'on inflige encore aujourd'hui à tpqs lés petits tfîh ficants ou pacotflïeurs d'une moralité douteuse, qui traversent la mer vingt fois en tous sens, pour en venir, au bout d'une vie constamment agitée, à rep<v j ser leur conscience sur des monceaux d'écus de toutes provenance^ et dç i mille empreintes variées. Les banians de l'île de France se défendirent en re- ' fusant de reconnaître les distinctions que les premiers colons cherchaient a consacrer, et en proclamant avec une audace qui ne fut pas maladroite, ce grand principe, devenu depuis Tune des fois fondamentales du régime colonial, à savoir, que tous ceux qui ont passé la ligne sont égaux entre eux, s'ils sont blancs et s'ils le prouvent.

Les guerres de PInde entre la Francç

ILES MADAGASCAR; BOURBON ET MAURICE

M TàD&krrti rert les dernières an?

nées dû règne de Louis XV, firent refluer à l'Ile 'de France un assez grand nombre d'aventuriers , couverts de vices et de dettes, oui , bannis d'Europe pour leurs désordres, avaient trouvé d'abord un reiugfe et une existence ep Asie, et qui étajent chassés d'Asie par les malheurs de nos armes. Quelques: uns, parmi eux, appartenaient à des familles nobles; et portaient des noms qui n'étaient pa$ sans une certaine il* lustration, des noms qui sont restés dans l'Ile, et qui la décorent aujourd'hui aux yeux de l'étranger; car ils sont, la plupart, soutenus par des hommes honorables, laborieux et éclairés. Ces aventuriers si turbulents et d'un* moralité plus que douteuse, dont l'Europe s'était débarrassée sur l'Asie; et que l'Asie rejetait à* son tour partout où elle pouvait, ont été la tige corrompue de quelques familles qui méri; taraient une meilleure origine; ils ont fait souche d'honnêtes gen$ et de gens paisibles.

Mais, $ Tépoouë où ils vinrent s'abattre sur l'île de France, ils v apportèrent |e trouble , |e scandale , fe menris de tous le$ principes sociaux, la désorganisation <Tun établissement qui commentait â s'organiser. Pour se relever dans l'opinion , pour se mettre sur un pteçl (f égalité commode avec les colons , plus ânaens qu'eux , et dont les mœurs s'amélioraient dfcja, s'épuraient visiblement dans les calmes habitudes d'une vie de travail sur uhe terre féconde, sous un ciel bienfaisant, ils n'imaginèrent pas de moyen plus sdr que de rabaisser tout le monae à leur niveau; ils décrièrent toute la population, précédemment formée, qui les repoussait et se croyait, à leur égard, dispensée d'être hospitalière. C'est a leur arrivée , sans doute , qu'il convient de reporter l'origine de certain proverbe qui circule, aujourd'hui encore, parmi les vieux colons, malicieux ou mécontents, dont la probité n'a pas obtenu un regard favorable de la fortune; proverbe trop exclusif et injuste nécessairement dans sa généralité, tomme tous les proverbes, mais qui se-

rait facilement applicable 4 avec l™ les restrictions légitimes, à plusieurs autres colonies. Le voici, dans sa forme brève et sacramentelle d'oracle :

« 11 n'y a d' honnêtes gens dans filé que ceux qui sont venus par terre.»

Ce qui signiliè, apparemment, pour gui voudra sagement se contenter cf une interprétation modérée, que les cbejS* cheurs de fortune qui vinrent successivement accroître la population dé l'Ile de France, n'en composèrent jamais la partie la plus saine et la plus incorruptible; mais que leurs descendants, attaches au sol par la naissance , et propriétaires en naissant, eurent plus de motiis, plus de lachité, gracie A leur éducation simp;é, à leur inexpérience du luxe européen, a leur sécurité de l'avenir, pour se montrer soi*, gueux de leur réputation dans un pays ou ils devaient vivre et mourir, connus de tous, rétribués par tous en estime et en considération suivant leurs œuvres et leurs mérites. La bonne renommée de leur terre natale devint ainsi pour eux une propriété personnelle, et il lut de leur honneur, il est encore et il sera toujours dans leur intérêt de travailler a la maintenir, a l'étendre, à la protéger coiitre le lacheux préjugé de la mauvaise conduite des nouveaux venus. Bien loin d'avoir le même intérêt, ceux-ci n'ont qu'une seule pensée et qu'un seul désir, c'est d'amasser au plus vile les piastres qu'ils sont venus chercher dans un pays étranger, et de le quitter, sans trop de souci du nom qu'ils y pourront laisser. Telle est, disons-nous, leur idée; mais elle ne se realise que pour un bien petit nombre , et il y a , pour les spéculât urs qui ne réussissent pas au gré de leur ambition , un autre proverbe non moins vrai et plus ouvertement répandu que celui dont nous avons tout a l'neure sondé avec mesure la signification amère et très-peu mystérieuse. A en croire ces banians desappointés, que retient dans l'île, jusqu'à leur dernier jour, l'espoir opiniâtre de s'enrichir, efc surtout la mauvaise honte de reparaître en France, sous le clocher de leur village, sans les trésors qu'ift

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avaient rêvés et que leur supposent complaisamment leurs humbles familles , il y aurait à rentrée , ou pour mieux dire à la sortie du port Louis de l'ile Maurice, vers l'endroit du Pavillon, une espèce de bouée surmontée d'un pavillon et d'une cloche, qui indiquent aux navires, pour le jour et pour la nuit, la direction de leur chemin; il y aurait on ne sait quelle pierre ou quel dieu Terme invisible, une sorte d'aimant doué d'une force répulsive, et interdisant l'issue aux Européens qui ont formé dans la colonie des établissements avec l'intention éloignée d'un retour en Europe. On a vu beaucoup de colons qui, au plus fort d'une spéculation dont ils estimaient le résultat comme décisif pour leur fortune, croyaient pouvoir annoncer, chaque année, leur départ pour Tannée suivante, et arrêtaient même déjà leur choix, par manière de conversation, sur un navire fin voilier; et leur vie s'écoulait ainsi dans une illusion ou une hâblerie perpétuelle; et ils arrivaient à trouver une tombe sur une terre où ils avaient espéré fie faire que passer et s'enrichir. Puis, après eux, dans les lieux où ils s'étaient résignés à mourir, leurs enfants prenaient plaisir à vivre, contents et heureux de l'héritage paternel, qui eût été trop modeste pour être vendu et transféré en France, mais qui pouvait plus que suffire aux nécessites et aux jouissances de la vie coloniale.

Cette population d'Européens,préoccupés de I esprit de retour et d'une furieuse passion d'accumuler, a d'abord été la plus nombreuse dans l'Ile; mais insensiblement elle a donné naissance et a cédé la plus grande place à une population fixe , attachée au sol par affection, et naturellement plus morale , parce qu'elle est plus satisfaite de son état de fortune. Et aujourd'hui, s'il nous est permis de franchir d'un seul bond toutes les phases intermédiaires, les Anglais, maures du pays, ne permettent qu'à ceux de leur nation de s'y établir, et ceux de leur nation ne songent qu'en très-petit nombre à user de cette liberté, parce que le pays est

resté Français malgré son changement de nom , la seule chose qu'on ait pu réellement changer : de cette manière les habitants actuels de Mavritius- Island présentent une population plus sédentaire qu'elle ne l'a jamais été et qu'elle ne peut être dans aucune autre colonie ; c'est-à-dire qu'elle est plus paisible, plus morale et plus facile à gouverner.

Toutefois , dans la période confuse où s'est formée la population qu'on y voit aujourd'hui , et notamment, nous l'avons dit, lorsque les désastres dos Français dans l'Inde eurent jeté à file de France tant d'hommes de désordre, le gouvernement du pays fut jugé impossible, s'il restait entre les mains d'une société de marchands qui avaient assez de peine à s'accorder entre eux et à se gouverner eux-mêmes. La compagnie française des Indes orientales céda l'île de* France au roi , en 1 765. Dans les commencements de la nouvelle administration, il y eut bien encore des difficultés nombreuses, des incertitudes et des tiraillements, par suite de la désunion inévitable entre les corps militaires et les services administratifs, et aussi parce qu'il resta deux partis en présence l'un de l'autre , celui de la compagnie qui voulait survivre à son abdication, et celui du gouvernement du roi (jui avait en main la direction des affaires. De pareilles causes de division , et tout au moins de dissentiment, dans le sein d'une colonie naissante et encore faiblement peuplée, y entretinrent long-temps une aversion décidée pour la société : c'est un sentiment dont on ne reconnaîtrait guère les traces aujourd'hui dans les goûts et les habitudes des créoles. Il est vrai qu'alors il leur manquait l'élément le plus actif de toute société nouvelle : on ne comptait dans toute l'île que cent femmes d'un certain rang, c'est-à-dire blanches, qui fussent en état, sinon par leur esprit et leurs manières , du moins par leur origine et leurs souvenirs de la patrie européenne, de servir de centre à quelques reunions tant soit peu supportables : il y en avait dix tout au plus à la ville. On les

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visitait le soir , quand on n'avait pas résolu tout à fait de préférer la solitude à des réunions si monotones ; on jouait, on s'ennuyait , on se retirait au coup de canon de 8 heures , pour souper avec sa ménagère, mulâtresse ou noire, et ses bâtards de toutes couleurs.

Chose singulière! malgré l'isolement de chacun dans ce premier mode d'existence qui était celle de tout le monde, il se formait peu à peu dans l'île, sous les auspices et sous l'influence du gouvernement du roi, une véritable nation insulaire, compacte, homogène, réunie dans une intime communauté d'intérêts et dans les sentiments les plus vivaces de la nationalité française.

La révolution de France, à ses diverses périodes, trouva les habitants de Pile de France , sauf quelques exceptions rares qui n'eurent aucune force, parfaitement disposés à agir comme un seul homme. Une occasion de montrer leur unanimité de pensées et de vœux leur fut offerte par l'arrivée de deux agents du directoire, Baco etBurnel, qui leur apportaient une réforme coloniale, déjà soumise, en d'autres colonies, à de sanglantes épreuves. Ils s'entendirent, sans s'être concertés, pour la repousser, et rien n'aurait pu vaincre leur résistance. Nous ne voulons pas les en louer; nous n'aurons pas non plus le courage de les en blâmer, car la réforme était prçmaturée, et ils prouvent aujourd'hui , par leur facile soumission au bill anglais de l'émancipation des esclaves , qu'ils savent apprécier les circonstances et faire la part des nécessités politiques. Quelque opinion qu'on veuille conserver de l'opportunité de la mission de Baco et Burnel, il faudra convenir que les colons de l'île de France , qui n'avaient pas alors cette foi philanthropique et avaient résolu d'opposer aux mesures radicales expédiées de la métropole , la résistance la plus positive, conduisirent du moins leur opposition avec esprit , et l'esprit a quelquefois relevé et gagné, pour un moment, même les plus mauvaises causes. On raconte qu'à leur débarquement, les envoyés

du directoire, se voyant accueillis par les clameurs et les railleries de tous les habitants du Port-Louis, voulurent s'expliquer et commencèrent une harangue de déclamatoire philanthropie, qui allait sans doute être écoutée jusqu'au bout; car, malgré tout, il y avait alors un auditoire pour ces choses-là, dans les îles de la mer des Indes comme à Paris. Mais il arriva qu'un des deux orateurs venus de si loin pour prêcher, essaya d'obtenir un peu de silence et de répondre à quelques inquiétudes bruyantes par ces paroles banales : « Mes amis , c'est pour votre bien que nous allons travailler, c'est votre bien que nous voulons. » — Une voix sortie de la foule s'écria, en jouant sur les mots : « Nous savons que c'est notre bien que tu veux , mais tu ne l'auras pas précisément! » — Les rires, les huées, les convulsions d'une ioie frénétique ne permirent plus dès lors à l'orateur officiel de continuer sa doucereuse oraison de bienvenue.

On l'enleva , avec son compagnon de voyage et de mission malencontreuse, comme dans une presse maritime à la manière anglaise, et on les embarqua tous deux sur le navire qui les avait amenés récemment, et oui fit voile aussitôt pour la France. Ils se trouvèrent avoir à peu ppès fait quatre pas et prononcé quatre paroles dans la colonie qu'ils étaient venus évangéliser au nom de l'humanité et du directoire.

Voilà comment et avec quel concert, digne d'une cause plus pure et meilleure, les colons de l'île de France surent se défendre quand il s'agissait de leurs intérêts communs de fortune et d'autorité souveraine sur leurs nègres.

Nous avons parlé aussi de leur attachement à la nationalité française. Ce noble sentiment éclata, dans les longues guerres de la révolution et de "empire , par la résistance personnelle qu'ils opposèrent aux attaques de la marine anglaise, sans presque recevoir pourtant de secours efficaces de la métropole Une seule fois, après la rupture de la paix d'Amiens, il leur arriva un régiment déjà incomplet, la.

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109* demi-brigade de ligne , avec quelques compagnies d'artillerie et plusieurs officiers décourage et de talent, parmi lesquels, heureusement, brillait pu premier rang le généra) Decaen, pommé capitaine-général des établissements français au delà du cap de Ponne-Espérance. Ce brave chef et les soldats qu'il commandait avaient fait ja guerre en Allemagne, dans l'armée petyloreau, et le premier consul, qui se nouait d'eux (bien injustement, çgr leur patriotisme l'edt toujours emjortp, en toute occasion, sur leur* affections privées) , leur avait indiqué, fous prétexte d'un service honorable et périlleux, un lieu d'exil au delà des jners. Il )ès y oublia facilement; et bette poignée 'd'hommes, qui pouvait piep se croire sacrifiée et abandonnée, conserva à la mère patrie, pendant huit ans, la plus belle et la mieux située des colonies gui lui restaient depuis la perte de Saint-Domingue. Mais jb'esf que la 109* demi-brigade avait derrière elle , pour corps de réserve ,

f>us les créoles de l'île, qui tenaient à onnêur, et c'était cette fois un plus grand honneur , de défendre leur pays contre les armes de l'étranger , comme ils l'avaient défendu contre les plans de réorganisation révolutionnaire que leur envoyaient leurs concitoyens de l'a métropole. Ils montaient sur les bâtiments armés en course et s'associaient aux fabuleuses prouesses de Robert Surcouff , cet intrépide marin (le Saint-Malo, ce corsaire qui n'eut point d'égal et qui savait enlever les plus imposants vaisseaux de la compar gnie anglaise avec un bate.<u-pilote et quelques pilotins. lis complétaient aussi l'équipage des navires de la mariné impériale qui , dans les mers de l'Inde et en vue du Port-Louis (c'était Mors le port Napoléon), soutinrent >endant plusieurs années la gloire du layillon français, mis en lambeaux ïartout ailleurs, à Aboukir, à Trafal- ;ar , en vingt autres combats malheuux. Ils étaient présents à toutes les laces qù il pouvait y avoir des coups " fusil à donner ou à recevoir , pour tarer fe'jtàvilloh de la France. Les

hommes de mer lès Btas fflilstrëi âë notre époque, Hamel'rf, Bouvet , Rbri& sin, et le plus illiistrede tous, Dtipf rre ; se firent un nom dans ces parages 1 pendant que leurs frères d'armes , dont quelques-uns avaient une renommée déjà faite, "la perdaient sur d'autre^ champs de bataille. Ce fut im privilège de l'île de France de' donner aux marins qui la protégeaient l'occasion dés jjlus beaux triomphes militaires,* et ce] fîit aussi eh partie son ouvragé ; car elle né ménageait pas le sang de ses enfants, et elle savait récôjnpenser tous ces brillants officiers européens, qui ont aujourd'hui un r ne oaris le monde, et peut-être une placé dans quelque appendice flatteur de l'histoî re, par des applaudissements, des fêtes, et par ces couronnes inappréciables et mystérieuses que les femmes ont toujours voulu tresser pour les victorieux : l'île de France , sous ce rapport, n'eut pas , dit-on , le privilège dé se soustraire a l'usage immémorial.

En 1810, au mois de décembre, il fallut céder enfin à des forces supérieures. Les Anglais se présentèrent devant l'Ile avec plus de trente mille hommes et une forêt de mâts oui pouvait renfermer comme dans une figue continue de circonvallation. La résistance fut belle néanmoins, et la faiblesse des assiégés insulaires fut habilement déguisée. Une capitulation rut signé* par le général Decaen , et 111e se rendit aux conditions les plus glorieuses. 11 est permis d'employer ici ce mot pour une capitulation. Entré autres articles;, il était stipulé que la garnison serait! transportée en France, sur navire! anglais, avec armes et bagages , ave tous les honneurs de la pierre , au frais de la Grande-Bretagne, et qu les mêmes facilités pour le même voyag seraient accordées aux habitants euro péens ou créoles , qui, sans appartenu!

a l'armée, voudraient effectuer leiT passage en Europe : un délai de deu années leur était laissé pour prend r ce parti et vendre leurs propriétés ce lomales. La loi française était reconnu comme la loi du pays, et les trib naux français demeuraient charges i

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l'appliquer, «levant un barreau plajdapf en langue française.

Quels étaient les vainqueurs , quels étaient les vajncus h de telles conditions? Les Anglais^évidemment, recevaient Ip droit de mettre garnison dans Pfjp, de planter leur drapeau sur tous lés édifices oublies, de percevoir l'impdt; mais us subissaient le joug des lois, de la langue, des mœurs, des fantaisies même d'une colonie qui devenait leur sujette en quelque sorte par convention amiable , après que la nécessité eut fait entendre sa voix inflexible. Les Anglais subissent encore aujourd'hui le même joug. Rien n'est changé dans les rapports entre les deux populations européennes, dont Tune croit gouverner et a mission de gouverner, tandis que l'autre passe pour s'être soumise parce qu'elle a capitulé : Mauritius-lslmid est toujours une colonie française, avec une garnison vêtue d'uniformes rouges , et un petit nombre de commis venus d'Angleterre, gui s'étudient à oublier leur langue et a parler français dans les emplois supérieurs de l'administration publique ; tes autres places, d'ailleurs, celles qui ont un caractère subalterne, y sont abandonnées aux créoles.

Mais si l'île Maurice est restée la même par ses sentiments toujours vivants de nationalité française, il y a beaucoup d'autres choses qui ont changé pour elle et en elle, depuis qu'elle a perdu son nom si cher et si glorieux , le nom de la France. Beaucoup de choses ont changé en mal et en bien , il est juste de le reconnaître.

Sa prospérité matérielle a disparu comme un songe , sous le régi nie nouveau. Elle n'a plus été traitée par son ancienne mère patrie, dans les questions de douanes , que comme un loyer de production étrangère, et, d'un autre côté, l'Angleterre, pendant plusieurs années , comme pour la préparer (singulière préparation ! ) à sa nouvelle nationalité par un long et pénible noviciat, ne l'a pas admise à tous les avantages commerciaux qu'elle |£0Qr4aît à ses autres établissements, aWe-mer : nie Maurice a été pour

elle ce qu'on nomme une colonie dg la couronne, un pays conquis, et non une colonie de l'état.

En outre, il y a eu de terribles fléau^ qui ont paru conspirer avec cette répulsion ou cette insouciance de deux grands peuples, pour accabler un faible flot, dont l'un ni l'autre ne voulait prendre à cœur la malheureuse ei équivoque situation. Un incendie a dévoré plus de 1500 maisons du Port- Louis; un ouragan plus désastreux x on peut le dire, parce qu'il n'a pas sévi seulement sur la ville, mais sur les campagnes et sur tous les fruits de la terre, a ruiné les colons qui avaient échappé à la première et effroyable, cause de dévastation; puis est survenu le choléra . qui , dans ce voyage d'universelle dévastation , entrepris par lui il v a quinze ans à travers le globe, a fait une de ses premières pauses a l'île Maurice, s'attaquant là, selon sa coutume, principalement aux classes infimes de fa société, c'est-à-dire aux nègres , cette fortune la plus précieuse et cette suprême ressource des blancs , qui aurait pu complètement réparer, si elle eût été épargnée elle-même, les ruines de l'ouragan et de l'incendie. Elles l'ont été péniblement , longuement , et non sans laisser encore de tristes vestiges de désolation. Mais la perte des nègres a été irréparable, car ta traite, aboie de droit par uue solennelle convention des puissances européennes, a été supprimée de fait par la surveillance active de la mariné anglaise dans tous les lieux qui obéissent à l'action directe du gouverner mept britannique; et, certes, l'île Maurice n'avait pas de titres, ainsi qu'on Ta dû voir, pour être privilégiée entré toutes les possessions transatlantique!

de la Grande-Bretagne.

Voilà les malheurs qui, dans l'ima?

gination de ces colons français, aigris par la double perte de leur nationalité et de leur richesse , se lient nécessairement à l'idée importune de la domination anglaise, comme s'ils en avaient dû être un corollaire inévitable. Et jl leur semble que cette odieuse domination n'a réellement , pour 8e recom^

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mander à leurs yeux, que les routes dont elle a sillonné largement le territoire de la colonie , routes magnifiques en effet , qui n'existaient pas même sur le papier , du temps de l'administration française , et qui maintenant sont parcourues avec autant de facilité que les plus belles voies de communication de fa Grande-Bretagne, par des voitures à quatre chevaux , des jockeis , des courriers , et des chariots , pour un service très-aclif de roulage, attelés des grands bœufs de Madagascar.

Un autre changement s'opère, à l'heure qu'il est, dans l'organisation fondamentale de 111e Maurice , et ce changement, on peut bien en être assuré , n'est pas encore un de ceux dont elle voudra se montrer reconnaissante envers la volonté souveraine de ses dominateurs : il s'agit de l'émancipation des esclaves , qui est déclarée en principe et qui s'achemine vers sa réalisation, à travers une période nécessaire d'apprentissage où les nègres, proclamés libres pour une époque déterminée, devront recevoir, par une éducation nouvelle, les mœurs, l'esprit de conduite , les habitudes laborieuses de la liberté. Du reste, cette grande mesure de réformation raicale s'accomplit à l'île Maurice , sans presque éprouver aucune résistance. Elle en gémit, elle en souffre dans ses intérêts présents, qui ne s'accommodent pas des inquiétudes et des frayeurs inhérentes à une pareille révolution sociale , et pourtant elle ne fait rien pour l'entraver, elle qui autrefois expulsa les représentants du gouvernement de la France par la seule force d'un jeu de mots. Apparemment, elle a compris que les circonstances sont bien différentes, que le temps a mûri des idées dont elle pouvait se rire il y a quarante ans , et que nous traversons tous, aujourd'hui, les Européens aussi bien que les colons , une crise assez sérieuse pour qu'il ne soit plus permis de plaisanter avec les mots ni avec les choses.

Et puis, eile doit avoir naturellement la conscience que son avenir reprendra une certaine sérénité, quel

que soit le régime nouveau sons lequel il lui faudra vivre. Rien ne pourra lui enlever son admirable position sur le grand chemin, pour ainsi dire, qui mène de l'Europe aux Indes; rien ne la privera de sesdeux ports. L'un , au sud-est, se nomme le Grand-Port : il est généralement assez difficile d'en sortir ; mais on y entre vent-arrière en toute sécurité (la brise soufflant près-

3ue toujours dans ces parages , d'une es parties de la boussole qui sont entre 1 est et le sud ) ; et il serait possible d'y réunir à l'aise les plus puissantes escadres. L'autre est le Port-Louis , au nord-ouest (voy pi. VI), d'où l'on sort et où l'on entrecfe vent largue , comme on dit dans la langue des marins; le Port-Louis, calme et reposé comme une lagune de Venise, et où l'on fait, le soir , entre les navires qui dorment à l'ancre, de fraîches promenades sur des canots élégants , avec des nègres pour rameurs, dont la cautilène madéeasse, se prolongeant sur les eaux en refrains monotones et plaintifs, ne permet guère de regretter, j'imagine, les vers du Tasse estropies par les bateliers de l'Adriatique.

Riche de ces avantages naturels , où le côté positif se mêle heureusement au côté poétique et le domine, l'île Maurice peut se voir privée d'une portion de travail utile par l'affranchissement de ses esclaves; elle aura toujours devant elle , pour se dédommager d'une réduction possible de culture, le commerce du monde, auquel ses ports serviront d'entrepôts , et dont ses industrieux habitants seront les facteurs.

La culture, d'ailleurs, pourra bien ne pas diminuer; et si les bras qui ont été esclaves , et qui vont se trouver libres, devaient devenir inactifs, des travailleurs qui n'ont jamais prêté leurs services que librement ne manqueraient pas aux planteurs (*). L'île Maurice, en

(*) Nous, voyons , dans un état communique à la Chambre des communes, le 9 mai 1826, par le secrétaire d'état des colonies, que le nombre des uoirs esclaves y était de 63,700, dout 55,ooo miles. Des renseigne-

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effet, a toujours été le champ d'asile de toutes les populations asiatiques qui, opprimées chez elles, et n'ayant pas là d'espace pour respirer et vivre, sont disposées à aller chercher au dehors, de la terre , du travail et la vie à force d'industrie patiente. Cfn voit au Port-Louis des Malabares , des Chinois, des Malais, des Arabes, des Indiens de toutes professions et des deux religions qui se partagent l'Inde, la religion de Brama h et la religion de Mahomet. Tous ces hommes, sur le terrain neutre que leur a garanti l'hospitalité des créoles, vivent d'accord les uns avec les autres , ou du moins les uns à côté des autres. Quelques-uns parmi eux célèbrent, chaque année, dans une pompe solennelle , la grande fête de leur culte et font dans les rues de la ville une procession publique.

C'est une occasion pour les noncroyants, pour les fidèles des autres religions , de se réunir comme dans une réjouissance nationale et périodique, ae passer vingt-quatre heures flans la joie, les intrigues et les rendez-vous d'amour ; c'est un prétexte pour une espèce de carnaval , mais de carnaval respectueux , où la tolérance religieuse et les ménagements pour une croyance étrangère sont le premier devoir, et passent même avant le plaisir. Un tel mélange de peuples offre à l'île Maurice, non pas seulement une pépinière de travailleurs libres, mais encore une garantie que la population malgache, la plus nombreuse dans la colonie, n'abusera pas facilement ni bientôt de sa liberté, tardivement acquise, pour prétendre à une domination exclusive que l'avenir, nous le croyons et nous l'avons dit , lui réserve dans ses vicissitudes inévitables.

Une ère inconnue s'ouvre pour nie Maurice aussi bien que pour tous les

menti particuliers, auxquels nous devons qoeique confiance, nous permettent d'établir le chiffre de la population blanche à 10,000, et celui de la population libre de couleur à 16,000 , vers la même époque. Il y avait alors , en outre , 4,000 hommes tant amvicis ( Indiens condamnés à la déportation) que soldats de la garnison et marins.

établissements d'outre-mer qui avaient des esclaves et qui n'en vont plus avoir -, et ce qui est inconnu peut Sien renfermer mille chances et mille périls que nulle prévoyance humaine ne saurait embrasser.' L'inconnu , quant au problème qu'auront à résoudre, par leur existence future, les deux îles voisines de Madagascar , est contenu surtout dans le développement formidable de cette île puissante et barbare: il s'ensuit qu'on n'osera prédire ni par quels moyens la grande terre dévorera les deux petites, ni dans quelles limites la planète obscure absorbera les deux satellites d'où lui vient aujourd'hui la lumière. Mais on peut être persuadé néanmoins que, dans cet envahissement toujours progressif de la puissance réelle et matérielle, l'île Maurice sera celle des deux colonies jumelles qui résistera le plus longtemps. Elle résistera d'abord par Ta division des races qui l'habitent ; elle résistera aussi par la force morale que lui assure, bien plus qu'à l'île Bourbon , sa civilisation plus avancée. Il faudra que le débordement des nations malgaches ait déjà monté bien haut pour atteindre à son niveau. Et encore, quand cela sera fait, des circonstances naturelles, invincibles, lui garantissent toujours un ascendant qui ne Dérira pas tout entier. C'est une Sle a laquelle appartient une place privilégiée sur la carte du monde, quels que soient ses colons ou ses maîtres.

Le^éniedes lettres lui a, d'ailleurs, assuré pour toujours dans le souvenir des hommes , même quand elle devrait être rapidement absorbée dans le sein, d'une île plus puissante , une renommée immortelle et une illustration qui ne pourra s'effacer, ni se confondre avec aucune domination étrangère, si complète et si sauvage qu'elle puisse être. Le nom de l'île de France et tous ces noms qui lui appartiennent, les Pamplemousses, nie d'Ambre, la Montagne-Longue, Id. Rivière-Noire, le Port-Louis, vivront aussi long-temps que le roman ou le poëme de Paul et Virginie, c'està-dire aussi long-temps que la langue française et ses derniers monument*

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subsisteront pour la gloire de l'esprit humain.

Ce livre est connu aujourd'hui dans le monde entier : Il peut n'être pas sans intérêt de rechercher comment Il est hé; et de quel point obscur il est parti pour son giorieui pèlerinage.

Sur quel canevas, vulgaire ou déjà poétique en soi-même , le poète a-t-il dé«: ployé la riche draperie de stvle et d'images qui éblouit nos regards ? De quelles couleurs , empruntées à la nature réelle et à là contemplation assidue des régions intertropicales, a-t-il Chargé sa palette } dont la splendeur col me et harmonieuse n'a été égalée par aucun peintre de paysage? A quels événements , peut-être enfouis dans les traditions de la vie coloniale, a-t-il demandé les principaux faits de sa Pastorale si simple et pourtant si dramatique? Voilà des révélations qu'il serait intéressant d'obtenir, non pas seulement pdur satisfaire la frivole curiosité du public, mais pour éclairer les procédés de Part et découvrir tout ce qu'il y a parfois de poésie cachée dans la réalité même des choses qu'un

§rand écrivain sait voir avec les yeu* u génie, et dévoiler à tous dans une lumière inattendue.

Quant aux sites , nous les avons visités, et nous avons relu, en les visitant, les descriptions qui les embellissent sans doute, mais sans dénaturer leur physionomie. — « Sur le côté oriental' de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de Plie de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes....

J'aimais à me rendre dans ce lieu solitaire.... » — Et nous aussi, nous avons fait plus d'une fois ce pèlerinage, non pas à des ruines qui n'existent plus {ctiam perfore ruinse)^ mais à un souvenir qui vivra impérissable, à des ombres modestes et douces ,qu*oh croit toujours voir errantes dans ce bassin élevé qu'enferment et protègent trois montagnes , et au-dessus duquel volent en rond les oiseaux blancs des tropiques, nous ëvons reconnu les lieux eue le poète avait décrits; mais surtout hoiis avons admiré sa puissance

d'imagination. Sans lui, quel voyageur eût jamais songé à placer dans ces lieux voisins du port, et dont l'aspect ne devient poétique à la longue que par réflexion; la vie obscure et touchante de deux fahiilles blanches récemment transplantées de la vieille Europe !

Nous avons exploré également le quartier et l'église de Pamplemousse ,

au'on aperçoit en effet du haut Je cette emeure sauvage où madame de La Tour s'était retirée comme dans ud nid, par l'invincible instinct qui porte les êtres souffrants à chercher la solitude. Mais nous n'avons pas retrouvé les avenues de bambous qui enveloppaient dans ce temps-là l'église des Pamplemousses, simple monu trient , le plus isolé , le plus mélancolique, le plus

{>rofondément religieux que possède 'île de France. Peut-être les belles plantations de bambous , qu'on aime encore aujourd'hui à se représenter autour de cette humble maison de

Srière, n'ont-elles jamais eu d*exis- ?nce que dans la pensée pieuse et l'idée artistique du grand écrivain; et cependant on s'imagine, en approchant, qu'on entend le murriiure de ces arbres qui ne se taiserit ni jour ni nuit: on aurait là, du moins, une consolation du silence des cloches, qui ne sont pas d'un emploi fréquent dans les cérémonies saintes des colonies , et n'auraient point d'ailleurs, avec la chaude et molle atmosphère des climats équinoxiaux , cette puissante et grave sonorité qui , chez nous, s'élance de nos longues flèches de cathédrales, uoyées dans un air froid et brumeux.

La rivière du Rempart, la rivière Noire, le quartier des plaines Wilhems , la Poudre d'or, le ruisseau des Lataniers , tous les quartiers de l'île qui virent les jeux, les courses aventureuses, les plaisirs ou les souffrances des deux familles créées par Bernardin, nous avons tout parcouru, tout vérifié par une comparaison de la fiction avec la réalité; et partout il nous a fallu reconnaître que sous la fiction il y avait une base positive , mail où personne n'aurait entrera les char-

ILES MADAGASCAR, BOURBON ET MAURICE

ms qu'on art magique en a frit sortir. Ce De sont pas lj# sites les plus beaux eu eux-toémes qqi ont été choisis par le peintre pour y poser ses scènes patriarcales a la manière de Ruth et de ftoémi , et ses chants dignes de l'Odyssée. Il n'a pas daigné ajouter sa poésie à la poésie primitive des lieux qui pouvaient le mieux se passer d'être vus & travers le prisme aune Imagipatiun née pour tout embellie : les grands artistes sont plus hardis ou plus, généreux. || a donc voulu s'arrêter de préférence aux cantons incultes et d'une riebesçe inférieure; il a pénétré le mystère de leur beauté , il Ta révélée aux.

gue spectacle encore enveloppé dé quelques voiles. A notre sens, dans ce panorama, varié où est encadrée là touchante chronique de Paul et Virginie, il n'y a que Me d'Ambre et sou détroit qui n'aient pas reçu du même enchanteur une décoration factice et des éharmes refusés par la nature :

file (TAnibre ne pouvait, par les efforts d'aucun art humain , être amenéç à surpasser en éclat et en beauté ce que la nature èlIé-méme a fait pour elle. Quand lé soleil l'éclairé de ses rayons, et que , du haut des montagnes intérieures de la grande terre, on contemple cette petite île toute brillante d'une lumière d'drgent , et toute verdoyante aussi, Ton croirait voir un banc composé tout à la fois de ces coraux blanchâtres et de ces herbes encore fraîches que la mer rejette à sa surface et fait échouer ddns une immobilité complète 5 quelque distance de ses rivages. Le détroit qui sépare l'île d'Ambre de l'île de Franfce est presque toujours comme one glace parfaitement unie qui reflète les feux du soleil, l'azur du ciel et jusqu'au passage dans l'air des oiseaux de la terre et de l'océan. U est, dans son état le blus ordinaire , ce qu'il fut le lendemain du naufrage où une jeune vierge , en présence de son amant , sacrifia sa vie, tout son espoir , tout son amour, à un sentiment héroïque de pudeur.

Les faits demandés par Bernardta

à la réalité, n'ont pas été moins orbes que les sites où il a déroulé sa fable. Eu veut-on la preuve? Un travail, curieux a été publié par Lemontey, de l'Académie française , sur la partie biftfch rique du roman de Paul et rtrgW* t on peut le consulter. Voici , au resttt quelques-unes des indications qu'jj contient, et qui nous feront assister, fin quelque sorte , à l'origine et aux ùf^tt miers linéaments de ce poëme, fait de plusieurs pièces rapportées,, gqpiqu'U semble avoir été fondu d'un seul bloq par une pensée en fernieptation.

. Le naufrage çlu SahU-Gérqn est qti fait dont l'existence a été constatée t niais avec des détails assez différents de ceux du roman , dans le greffe dq tort-Louis de l'île de France. LeSctihi' 'Géran, de 7 à 800 tonneaux, partit de Lorient le 24 mars 1774, avec un nombreux équipage , et sous lé commandé*1 ment du capitaine Delamare, que Bernardin de Saint-Pierre a nomme M. ÀUr bin pour les convenances de sa fable^ Lorsque le bâtiment se trouva, le 17 aorit, à six lieues de l'Ile de France et reconnut les petites îles qui en signalent rapproche, le ciel était serein ^ la nuit approchait , ef le parti le plus sage était de mouiller dans la baie du Tombeau : c'était l'avis du premier bosseman, Alain Ambroise, qui connaissait bien tous ces parages. Mais les opinions se trouvant partagées sur ce point parmi les officiers, le capitaine leur dit : « Vous êtes plus pratique^ que moi ; il y a vingt ans que je ne suis venu ici : mes idées se sont effacées : prenez la conduite du vaisseau. » Il fut arrêté qu'on tiendrait le cap pendant la nuit; mais un officier de quart, malgré cette précaution , approcha trop de terre , et tout à coup la lame jeta le navire sur un brisant avec un fracas et un craquement épouvantables. La quille se brisa et les deux extrémités du bâtiment se soulevèrent, prêtes à s'engloutir dans l'abîme. On peut se figurer la douleur et la confusion qui durent éclater à bord, lorsqu'on Songera que l'équipage et les passagère étaient en grand nombre, et quril y

avait plus de cent malades. Chacun se prépara à chercher son salut comme il l'entendrait et par les moyens qui seraient à sa portée. Deux terres, la cote même de l'île de France et l'ile d'Ambre, toutes deux éloignées du Saint- G ér an à la distance d'une lieue, se montraient aux malheureux naufragés comme leurs seuls refuges. Une n'er calme et unie baignait ces deux . rivages , car, selon l'expression de Lemontey, ce fut là véritablement un naufrage de main d'homme. Seulement, pour atteindre le bassin paisible qu'ils avaient en vue, les naufragés avaient à franchir la chaîne des brisants où le navire demeurait suspendu et dont une mer houleuse et des courants rapides défendaient le passage.

* Huit hommes de l'équipage et un passager furent les seuls qui survécurent à la destruction du navire.

Quelques circonstances, produites dans une simple déposition de matelot devant un greffier, donnèrent sans doute au chantre de Virginie l'idée de ce magnifique spectacle d une éternelle douleur, alors qu'une jeune demoiselle, comme il le dit, parut dans la galerie de la poupe du Saint- Gér an, et, luttant contre tous les efforts d'un marin pour la sauver, préféra la mort, une mort certaine et affreuse, à l'immolation de ses sentiments de pudeur. — On lit dans la déposition du matelot Janvrin, qu'au moment où le navire échoué allait être englputi dans les flots, mademoiselle Maillard était sur le gaillard barrière avec M. de Péramont y qui ne V abandonnait pas. — Il ajoute : Mademoiselle Caillou était sur le gaillard d 'avant avec MM.

I illarmois, Gresle, Guiné,et Longchamps de Monlendre, qui descendit le loyig du bord pour se jeter à la mer, et remonta presque aussitôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se sauver. — Qui peut douter, d'après cela, que mademoiselle Caillou ne soit Virginie de La Tour? Il y a encore, à l'ile de France, nous Pavons vu et ne l'avons pas oublié, une famille

noble qui a nom Caillou de Prècourt; elle conserve en effet le souvenir d'un naufrage qu'elle eut personnellement à déplorer.

Quant à la résolution exaltée que Bernardin prête à Virginie, au moment où on la pressait de quitter ses vêtements , ce fut un homme ( chose bizarre, et qui paraît moins vraisemblable), ce fut le capitaine Delamare luimême qui donna cet exemple de pudeur, ridicule sans doute de sa part, et sublime de la part d'une jeune vierge. La fiction ici l'emporte sur la sèche et froide vérité, qui est consignée dans la déposition d'Ëdme Caret, patron de chaloupe. Ce brave marin , après avoir tout préparé pour sauver son capitaine, lui dit : Monsieur, quittez votre veste et votre culotte. M. Delamare ne voulut jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait pas à la décence de son état d'arriver à terre tout nu, et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'il ne devait pas quitter.

Ces noms eux-mêmes, Virginie et de La Tour, furent pris par Pauteur dans les plus purs souvenirs de sa vie errante. Le nom de Paul, selon Lemontey, serait celui d'un moine franciscain, pour qui Bernardin de Saint- Pierre, encore enfant, s'était pris d'une si vive amitié, qu'on ne put l'en séparer ni l'empêcher d'aller avec lui faire une quête au travers de la province de Normandie, préludant ainsi à ses cour ses sur les deux hémisphères par la bizarrerie de ce pèlerinage séraplnque.

Voilà donc comme le génie procède et de quels fragments épars it sait couv poser une œuvre pleine d'harmonieuse unité. Quelle qu'ait été sa marche , applaudissons à ce qu'il a fait, nous sur tout dont la chère patrie lui doit toutes; gloire, nous qui pou vous mettre, avec une sorte de bonheur inexplicable, notre obscurité à Pabri de ces noms dt Port-Louis et d'île de France, doni l'illustration, grâce à un livre dedi4 par un hôte immortel , n'a rien à euvier à la renommée d'aucun autre lie* sur la terre !

FIN

x&ss A&mv&mas ib>b &a uqbib bus zktbbs.

SU

RODBIGUES, GALÉGA, LES SÉCHELLES, LES ALMIRANTES, ETC.,

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