ILOTS DU LITTORAL LIBYEN
Ainsi que nous l'avons déjà dit, les flots répandus sur la côte septentrionale de la Libye formaient , pour les bâtiments des anciens, habitués à serrer de près le rivage, autant de points de reconnaissance : quelquesuns leur offraient des ports commodes, d'autres avaient acquis une célébrité historique.
Les noms qui leur avaient été imposés dans l'harmonieux langage de la Grèce ont fait place aux dénominations souvent barbares enfantées par le caprice des populations modernes qui habitent le littoral voisin. Ces noms antiques ; ces dénominations nouvelles, et la douteuse correspondance des uns et des autres , composent à peu près tout ce que l'on en sait aujourd'hui , parce que nos marins, habitués à cingler en haute mer, ont eu bien rarement l'occasion de prêter quelque attention à tous ces rochers sans importance, que ne recommandaient d'ailleurs aucune production spéciale, aucun avantage quelconque; et de leur côté, les ingénieurs qui ont exécuté des reconnaissances hydrographiques en ces parages, ne se sont guère mis en peine de nous donner la description pittoresque de ces infimes parcelles détachées du rivage, qu'il leur suffisait de pointer sur leurs cartes, sans avoir souci de l'intérêt de
curiosité que pouvait seule éveiller une érudition archéologique trop souvent considérée par les hommes de science comme un fastidieux bagage , en ce siècle essentiellement utilitaire.
II n'est pas en notre pouvoir de suppléer à l'insuffisance de nos guides ; mais nous réunirons du moins en un seul faisceau les rares et maigres documents qu'ils peuvent nous fournir.
Le Périple de Scylax , qui nous reporte, dans P échelle des temps, vers le milieu du quatrième siècle avant notre ère , nous conduit le long des ri vages africains à l'époque de Ta grandeur et de la prospérité de Carthage, nous les faisant parcourir depuis Alexandrie jusque par delà les colonnes d'Hercule. Dans un stadiasme anonyme de la Méditerranée, compilé tardivement par quelque moine chrétien , se trouve encadré un curieux fragment d'une date beaucoup plus ancienne, emprunté peut-être au portulan ou au stadiasme de Tiinosthènes, qui vivait dans la première moitié du troisième siècle avant l'ère vulgaire , ou peut -être à quelque périple plus ancien encore, et antérieur même à celui de Scylax ; mais ce n'est qu'un lambeau dont nous n'avons plus la portion qui se continuait au delà d'Utjque. Les Tables de Ptolémée, plus récentes de quatre siècles , nous
présentent de nouveau ces mêmes parages dans leur ensemble à l'époque deTomojpotence romaine. Puis il nous faut d'an bond franchir la distance qui sépare le géographe alexandrin des ccsmoçraphies arabes et des portulans néo-latins, auxquels se rattachent les reconnaissances et les descriptions modernes.
Cest avec eux tous que , voyageant à travers le temps et l'espace , nous allons parcourir a notre tour, d'îlot en îlot, le littoral africain baigné par la Méditerranée, depuis Panciennne limite d'Asie jusqu'au détroit de Gades.
Cest à l'embouchure la plus occidentale du Nil qu'était fixée la borne commune de l'Asie et de l'Afrique.
Dès ce point commençaient à se montrer, sur le littoral, les nations libyences, et tout d'abord les Adyrmachides, dont le nom rappelle une des populations issues de Qahhtbâo, et cantonnées dans l'Arabie méridionale (*) : les plus anciens témoignages historiques nous montrant ainsi la parenté intime des races arabes avec celles de la côte de Libye. Au même point commençait a&ssije long du rivage, la série des :ies libyennes.
CANOPB.
On rencontrait d'abord celle de Caoope, ainsi appelée , suivant la tradition des temps homériques, d'après le nom du pilote qui y conduisit Ménélas au retour de Troie, et qui mourut sur <* rocher; l'île était déserte encore à l'époque où fut rédigée la portion correspondante du Périple de Scylax : on y montrait cependant le tombeau du vieux nocher, et ce monument de la piété des Grecs subsistait encore au temps de saint Épiphane. Vis-à-vis , sur la terre ferme, s'élevait la ville de Thonis, conservant le nom du monarque hospitalier chez lequel s'étaient arrêtés Méoélas et sa belle Hélène : le retrait de la mer, les atterrissements du *il, peut-être aussi la main des hom-
'*) Bhadzarmawet des généalogies billes, Uhadkr*m*ut des Arabes.
mes, vinrent plus tard réunir à l'antique cité l'île où les Spartiates avaient bâti le tombeau de Canope et jeté les fondements d'une ville qui devait faire oublier Thonis. La célèbre et luxurieuse Canope, oubliée à son tour, a fait place au château d'Abouqyr, trop fameux aujourd'hui par le combat nanal où la marine française éprouva de si funestes désastres ," à cette époque où nos armes allaient promener leur gloire jusqu'au pied des Pyramides, et laisser à l'Egypte les germes féconds destinés à régénérer cette terre antique.
PHAROS ET ANTIRHODE.
De Canope, nous avons à courir cent vingt stades ou douze milles vers l'ouest pour atteindre Pharos, dont le nom est devenu appel latif dans nos langues modernes , en mémoire de la tour magniûque destinée à éclairer, du haut de son huitième étage, les nautoniers de cette côte semée Recueils et de bas-fonds.
Longeant le rivage où gisent les ruines du palais des Ptolémées dans l'antique Alexandrie , nous saluons en passant les deux obélisques appelés vulgairement les aiguilles de Cléopâtre; nous contournons le promontoire que les anciens avaient nommé Lochias , avec le petit îlot rocheux qui en est en quelque sorte un appendice, et qu'on désigne par le nom de Pharillon, comme un précurseur et un diminutif du Phare; puis, franchissant le passage que laissent entre elles quelques autres pointes de rochers, nous entrons dans le Port-Neuf d'Alexandrie , celui que les anciens appelaient le Grand - Port, et nous venons mouiller au pied du château carré bâti à la place où s'élevait jadis la tour du Phare. Au sud, nous apercevons les murailles aux cent tours de la ville arabe, remparts superbes d'une enceinte aujourd'hui déserte, faible partie elle-même de la grande Alexandrie des Romains et des Grecs, dont notre œil peut distinguer au loin encore quelques monuments ruinés, entre au-
L'UNIVERS
très la colonne de Sévère, que la routine traditionnelle décore toujours du nom de Pompée. Au delà se déroule une vaste plaine inondée, emplacement naguère desséché de l'ancien lac Maréotis. En deçà, au contraire, et tout près de nous, la ville moderne, celle des Turks, est répandue sur un sol de formation récente, arraché à la mer, ou plutôt délaissé par elle , amas de sables successivement déposés contre l'isthme factice que les Urecs avaient dénommé FHeptastadion , et qui réunissait, par une chaussée et un pont élevé sur de hautes arcades , l'île da Phare à la cité.
Nulle part les âges n'ont marqué leur succession rapide de traces plus facilement apercevables.
Homère, en son Odyssée, énonce nue 111e de Pharos est éloignée de V Egypte de tout un jour de navigation. Grand émoi des commentateurs pour expliquer ce passage : Ératosthènes d'accuser le poète d être fort ignorant en géographie, Strabon de défendre l'infaillibilité du divin chantre des navigations d'Ulysse. Un critique moderne (Paulmier) s'écrie avec raison que, chez Homère, Egypte est le nom du Nil , et que le poète a voulu constater uniquement la différence en longitude comprise entre l'île de Pharos et la principale bouche du Nil; mais un voyageur, à qui Ton doit plus d'une observation ingénieuse, Savary, suppose qu'une baie profonde s'ouvrait sur la côte égyptienne opposée à. l'île, et qu'Homère a exactement exprimé la distance qui séparait celle-ci du fond de la baie; que plus tard une barre sablonneuse se forma et vint à émerger à l'entrée de la baie, séparant désormais de la mer le grand lac Ma réotis, dont l'évaporation vint rétrécir graduellement les dimensions, jusqu'à ce qu'il eut fini par disparaître tout à fait , pour se reformer tout d'un coup au gré d'une puissance ennemie qui sacrifiait à sa naine contre les Français les populations agglomérées dans le Ouêdy Maryout.
Sur la langue de terre comprise entre le lac et la mer fut bâtie, par
Alexandre le Grand» la ville oui devait être désormais la capitale de l'Egypte.
Devant elle s'étendait, à près d'un mille de distance , une île allongée d'ouest en est, abritant un grand port, que vint couper en deux l'Heptastadion : au port oriental demeura le nom de Grand-Port ; celui de l'ouest reçut le nom d'Eunoste ou du Bon Retour; on l'appelle aujourd'hui Port- Neuf. Les navires pouvaient passer de l'un à l'autre sous les hautes arcades du pont : aujourd'hui le pont et l'ancien isthme tout entier ont dis-
fiaru sous les sables qui ont formé 'isthme nouveau occupé maintenant par l'iskanderyeh des Turks.
Dans cet ensablement du Grand- Port a disparu aussi la petite île d'yrfntirhodos, qu'on reconnaît encore au milieu de fa ville actuelle, dans une hauteur jonchée de ruines.
L'île de Pharos elle-même n'était point, dès l'origine, aussi étendue qu'on la retrouve aujourd'hui dans la presqu'île dont elle forme l'extrémité.
Sans parler des alluvions sablonneuses qui ont allongé sa pointe occidentale , elle n'avait pas, à l'orient, cet appendice au bout duquel est bâti le château et qu'ornait jadis la fameuse tour comptée au nombre des sept merveilles du monde : cette tour s'élançait d'un îlot distinct , qui fut réuni à Pile principale par l'étroite chaussée encore subsistante. L'île donna son nom à la tour, et la renommée de celle-ci fut telle, que ce nom a été adopté dans nos langues modernes pour désigner toutes les tours répandues sur nos cotes maritimes pour guider dans la nuit la course des navigateurs.
Démarrons maintenant notre embarcation, contournons le petit îlot du Phare, et le rocher qui s'en détache à l'est , levant au-dessus des eaux une pointe prismatique aux lisses fan cettes, qui l'ont fait appeler le Diamant; puis nous longerons vers l'ouest tout le rivage septentrional de l'île jusqu'à cette pointe du couchant, renommée pour les figues délicieuses Qu'elle produit , et qui lui ont valu la énomination de Râs-el-Tyn ou cafj
des Figues; et de là cinglons vers les fJ« prochaines.