‹ Iles de l'AfriqueChapitre 62 sur 82 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Premières relations.

A quelle époque et par quel navigateur l'Ile Rodrigues ou Diogo-Roys fut-elle découverte? C'est là une question insoluble pour Rodrigues comme 5 our le reste des petites tles de la mer es Indes; la publication des documents historiques conservés dans les archives du Portugal y pourra seule répondre un jour. Quoi qu'il en soit, cette lie, à laquelle les géographes de

la fin du xvi* siècle donnèrent, on ne sait pourquoi, le nom de Don Galopes y figure sur les plus anciennes cartes manuscrites des Portugais, et jusqu'au milieu du xvii' siècle les navigateurs la confondirent souvent avec les autres îles éparses dans la mer des Indes. Les uns la plaçaient à 22 lieues, les autres à 40 lieues à l'orient de Madagascar ; nous voyons même quatre îles de ce nom sur le portulan de Juan Marti- «es, daté de 1567, qui appartient à M. Ternaux Compans. Une d'entre elles est située au nord du canal de Mozambique, et à environ mille lieues de la position réelle de Rodrigues ; les autres voyagent au nord de l'équateur et au sud du tropique du Capricorne.

De pareilles erreurs sont utiles à observer, parce qu'elles servent à montrer combien il faut être circonspect lorsqu'on veut éclairer, par les cartes seulement, l'histoire de la découverte de ces îles.

Celle de Diogo-Roys est souveot mentionnée dans les anciennes relations de voyages; mais, souvent aussi, elle est confondue avec Maurice. Cependant, l'auteur de la relation du voyage de l'amiral Harmansen, après avoir annoncé, comme ses devanciers, que l'île Maurice était autrefois nommée Diego- Rodriguez, distingue ensuite parfaitement ces deux îles : « Le 19 de septembre 1601, dit-il, sur le midi, on vit terre ; on crut que c'était l'île Maurice. Dès le matin du 20, on envoya trois chaloupes à terre qui revinrent sans avoir trouvé' ni port ni ancrage.—Les équipages rapportèrent que ce n'était pas là 111e Maurice.

On détacha le yacht pour aller visiter le côté septentrional de l'Ue , et le Gardien, avec deux canots, pour aller du côté méridional et se rencontrer tous quatre. Le 21, nous suivîmes le yacht; mais il y eut calme jusqu'au 23, et ce jour-là il nous rejoignit. Il apporta diverses sortes de volatiles qui lurent aussitôt distribués. On apprit en même temps qu'il y avait beaucoup de rafraîchissements dans ce lieu, qui était l'île de Diego- Rodriguez , mais point d'eau douce... Cette tle est

environnée d'une chaîne de roches.

Les canots trouvèrent du côté du nord, par le milieu de l'île, une ouverture par où un vaisseau pouvait passer, ou oui n'était que bien peu plus large. Ce fut par là que les deux canots passèrent pour aller chercher des rafraîchissements. Au delà du banc , proche de l'ouverture , il y a bon mouillage sur 25, 15 et 12 brasses. Le 23, sur la brune, on abandonna l'île. . . ; le 26, sur les dix heures du matin, on reconnut nie que les Hollandais nomment Tîte Maurice. »

François Cauche ,* connu par sa relation de Madagascar, visita Rodrigues en 1638 : « Le vingt-cinquiesmc juin nous abordasmes l'isle de Diegoliais , dit-il ; nous y descendis mes et y arborasmes les armes de France contre un tronc d'arbre, par les mains de Salomon Goubert (fils du capitaine). Nostre nauire fut tousiours en mer, n'ayant pu anchrer, le fond y estant trop bas. De là nous tirasmes en l'isle de Mascarhene qui en est éloignée de 30 lieues (lisez 150) où nous arborasmes aussi les armes du Roy... »

Établissement de Léguât et de ses compagnons.

La première relation étendue que nous possédions de l'île Rodrigues est celle qui parut à Londres, en 1708, sous le titre de Voyages et Aventures de François Léguât et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales. « La lecture de ce livre, écrit avec simplicité », dit M. Ey ries dans la Biographie universelle , « ne manque pas d'intérêt; il a été cité plusieurs fois, comme autorité, par des auteurs graves (entre autres par Buffon), et n'offre rien qui répugne à la croyance des esprits les plus difficiles. . . On ne con- S)it donc pas ce qui a pu déterminer ruzen de la Martinière à ranger la relation de Léguât parmi les « voyages fabuleux qui n'ont pas plus de réalité que les songes d'un fébr icitant * : ce jugement est inexact de tout point , car les observations de Léguât ont été confirmées par les

voyageurs qui Pont suivi ; le célèbre Haller, qui l'avait connu personnellement, déclara que c'était un homme franc et sincère. . . Il ne sera peut-être pas superflu de rapporter ici , à l'appui de la véracité de cet auteur, un fait cité par Beckmann dans son Histoire littéraire des voyages : Paul Bennelle , un des compagnons de Léguât , avait, à ce qu'il paraît , eu quelques démêlés avec fui ; néanmoins il reconnaissait que sa relation était vraie pour le lond : ce n'était que dans des choses peu importantes que ses récits différaient de ceux de Léguât; il avait même laissé un journal , qui n'a pas été imprimé, et qui était entre les mains de son petit-fils, mort au commencement de ce siècle. Beckmann tenait ces détails de madame de Mortens, épouse d'un conseiller aulique de Hanovre et arrière-petite-ûlle de Bennelle. » — Ajoutons à ces témoignages celui de l'abbé Pingre : « L'ouvrage de Léguât , dit cet astronome, passe pour un tissu de fables ; j'en ai trouvé beaucoup moins que je ne m'y attendais. »

En effet , dans tout le cours de sa relation, c'est à peine si Pingre relève chez notre auteur deux ou trois exagérations; lorsqu'il ne retrouve pas à Rodrigues certaines particularités rapportées par Léguât , il n'hésite pas à attribuer leur disparition au temps -et au séjour des hommes dans nie, plutôt que d'accuser de menterie un auteur avec lequel il s'accorde parfaitement sur d'autres points.

Léguât était un gentilhomme bourguignon que les persécutions suscitées par la révocation de l'édit de Nantes forcèrent de fuir en Hollande , où il arriva en 1689. Ayant appris que le marquis Duquesne faisait des préparatifs pour un établissement dans L'île de Mascareigne (Bourbon), et recevait gratis, sur deux gros vaisseaux que Ton armait, tous les protestants français réfugiés pour cause de religion, Léguât résolut d'aller finir ses jours dans cette île, à laquelle on donnait le nom $Èd,en à cause de son excellence, et se fit facilement recevoir dans la colonie. Mais au moment de mettre

L'UPIVE&S.

Jla voile, Duquesne, instruit qu'une otte française se dirigeait vers Mascarelgné, suspendit Inexécution de sdn projet, et envoyai la découverte une petite frégate commandée par le sieUr Valleau natif de 111e de he, qui reçut l'ordre de prendre possession de celte tle; mais au cas qu il y eût des Français , de passer jusqu'à 111e de Diego* Ruys ou Rodrigue, dont on prendrait possession au nom dudit marquis, dûment autorisé par les États-Généf aiix ; on y laisserait ceux qui voudraient y demeure^ eu attendant l 'arrivée de la colonie destinée pour Mascareigne, dont on s'emparerait deux ans après, avec des secours suffisants fournis par la Compagnie des Indes. » Ce fut sur ce bâtiment, nommé V Hirondelle, que Léguât s'embarqua On partit du Texel le 4 septembre 1690, et te 8 avril on arriva en vue de File des Délices ou Mascareigne, dont le seul aspect enchanta nos aventuriers; mais le capitaine, par des raisons qu'il ne voulut pas aire, ou que Léguât feint d'ignorer, s'éloigna de cette île tant désirée, et se dirigea vers Rodrigue, où Ton mouilla le 30 avril.

« L'isle nous parut extrêmement belle et de loin et de près , dit Léguât. Le capitaine, quiavoiteu ses raisons pour ne nous mettre ni à Tristan ni à Mascareigne, ne demandoit pas mieux que de nous laisser à Rodrigues, et dans cette vue il en exalta beaucoup toutes les beautés et tous les avantages. Ef- , fectivement, ce petit monde nouveau y paroissoit tout rempli de charmes et de délices. Nous ne pouvions nous lasser de regarder les petites montagnes dont elfe est presque toute composée, tant elles étoient richement couvertes de grands et beaux arbres. Les ruisseaux que nous en voyions découler tomboient dans les vallons, de la fertilité desquels il nous étoit impossible de douter. . . Quelqu'un de nous se souvint du fameux Lignon et de ces divers endroits enchantez qui sont si agréablement décrits dans le roman de M. d'Urfé. Mais notre esprit se porta incontinent à une tout autre pensée.

H oqs admirâmes les secrets et divins

ressorts de la Providence, qui, après avoir permis que nous fussions ruinés d'une patrie, nous en avoit ensuite arrachez par diverses merveilles, et voulut enfin essuyer nos larmes dans le paradis terrestre qu'elle nous montroit, et où il ne ti endroit qu'à nous d'être riches, libres et heureux, si dans le mépris des vaines richesses nous voulions employer notre tranquille vie à le glorifier et à sauver nos âmes* * Le 1er mai , Léguât descendit à terre avec sept compagnons, dont Il ne sera pas Inutile de faire connaître le nom et l'âge) C'étaient : Paul Bennelle, âgé de 20 ans, fils d'un marchand de Metz ; Jacques de la Case, Âgé de 30 ans, fils d'un marchand de TSerac:

il avait été officier dans les troupes de Brandebourg ; JeanTestard, droguiste, âgé de 26 ans, fils d'un marchand de Saint-Quentin; Isaac Bover, marchand, âgé de près de 27 ans, fils d'un apothicaire drauprès de Nérac; Jean de la Haye, orfèvre, âgé de 23 ans, de Rouen ; Robert Ànselin, âgé de 1S ans, Ûls d'un meunier de Picardie, et Pierre Thomas, l'un des pilotes de l'Hiroudelle.

Après avoir visité toute Pile, les colora choisirent, pour y élever leurs habitations, un vallon qui s'ouvre au nord-nord-ouest, et que traverse un gros ruisseau dont l'eau est bonne et belle. C'est l'endroit que l'on appelle aujourd'hui l'Enfoncement de François Léguât.— « Pierre Thomas^ dit l'auteur, voulut habiter la petite isle formée par le ruisseau. Il fit là sa cabane, et son petit jardin, avec un double pont, (/étoit un fort bon garçon ; il etoit le seul de fa compagnie qui prît du tabac en fumée; aussi étoitîl matelot. Quand son tabac fut fini, H fuma des feuilles. — La cabane la

§lus proche de l'isle étoit le logement e M. de la Haye; il étoit orfèvre et avoit construit une forge, de sorte qu'il fut obligé de faire sa maison un peu plus grande que les autres.

« La Haye cbantoit des psaumes, soit en travaillant, soit en se promenant.

Proche de la cabane de la Haye étoit l'hôtel de ville, ou, si l'on veut, le ren-

dez-tou* de te ^publique, daoalequd à soft génie inventif et à son adresse principales ^libérations cohcè> que nous devons ta cohStrtfctïbn dti

te»

noient )< fou la

la Cuisine. Cet édifice a voit environ la double grandeur des autres, et Robert Ansehn Y coucboit Cétoit là qu'on préparait te? sauces, mais 09 tes ailoit mander sous un grand et gros arbre situe au bord du ruisseau.

Cet arbre répandoit sur bous un bran* cbsge épater et nous garantissait des rayons ardents de ce pays-là; Ce fut dent le tronc fort dur de ce même arbre que nous creusâmes une espèce de niche pour y laisser les mémoriaux et les monuments dont je parlerai dans U suite. — De l'autre coté de l'eau , préeiséniewt à l' opposite de l'hôtel général, étoit aussi te jardin général. Il avoit 50 ou 60 pieds en carré, et la palissade qui l'environnoit à hauteur d'homme étoit fort serrée, de sorte que les ni us petites tortues même n'y poudroient passer. Cétoit, comme on le peut penser , l'unique raison qui nous obligeoit à fermer nos jardins. — Mate repassons te pont. Vous voyez entre deux parterres» et appuyée contre un grand arbre, te cabane de François Léguât, auteur de cette relation; et, un peu plus bas , la loge de M. de la Case. Ce salant homme avoit été officier dans les troupes de Brandebourg, et savoit déjà ne que cétoit que d'habiter sous des tentes. C'est un homme de bonne mine, un homme ingénieux, plein d'honneur, de courage et d'esprit. —De l'autre coté du ruisseau » entre l'Ilot et te grand jardin , te brave M. Testard avoit mis sa cabane. MM. Bennelle et Boyer a'étoient mis ensemble. On verra te portrait du bon Isaac Boyer, dans son épitepbe , ear je dirai par avance ici que ce cher compagnon de nos premières avortâtes a laissé ses es à Rodrigue*.

Et j'ajouterai, touchant M. Bonnette, que nos» l'aimions tous beaucoup, à causa des bonnes qualités dont il est orné. Je remarqnois avec plaisir, dans ee jeune homme, an esprit également droit, honnête, doux et vtf tout ensemble. Les études qu'il avoit faites lui doonoient des lumières que tous n'avoteot pas ; et c'est principalement

rare vaisseau dont il sera parlé dans la suite,, ainsi que la manufacture des chapeaux du Rocher, qui nous ont procuré de grandes consolations dans nos grandes détresses. — Et, au reste, je ne serai pas fâché de faire remarquer ici eh passant» qu'à l'exception de P. Thomas et de R. Anselitt , gens de petite fortune, tous tel autres amis dont j'ai parlé n'avoient pas été fcfiai4 ses d'Europe par la misère... C'étaient des gens de famille honorable , et qui avoient du bien. Mais comme cette colonie de Mr Duquesne faisoit du bruit et qu'ils étoient jeunes , sains et gaillards, sans aucuns liens ni de famille ni d'affaires, l'envie les prit de faire ce voyage.

« . . .Vous riez sans doute, lecteur* quand je vous parle de notre, petite ville; mais gu'étoit la fameuse Rome dans son commencement ? Des femmes, et, dans cent ans d'ici, on aurait compté sept paroisses où vous remarquez nos sept huttes.

« Quand nous eûmes achevé de préparer ces petites habitations , le capitaine, qui avoit demeuré quinze jours à la rade, leva l'ancre, après nous avoir laissé la plus grande partie de ce qui nous avoit été destiné, c'est-à-dire, du biscuit, des armes, de la poudre et du plomb; des ustensiles d agriculture , de ménage et de pèche; des outils; de tout en un mot, excepté des drogues , petit secours dont nous nous trouvâmes privés par oubli. Outre cela, chacun avoit ses provisions particulières. Le navire parti, nous défrichâmes notre jardin , et nous y semâmes toutes nos graines ; mais tes melons, la moutarde et le pourpier seuls réussirent. Les artichauts ne produisirent qu'un méchant petit fruit ; les raves furent entièrement détruites par les vers , et te chicorée conserva son amertume, quoi que nous fissions pour la lui ôter. Des trois grains de froment qui levèrent, nous n'en pûmes conserver qu'une plante : elle poussa plus de 200 tuyaux, et nous remplit d'une grande espérance ; mais la plante

L'UNIVERS

dégénéra, et ne produisit enfin qu'une espèce d'ivraie; ce qui nous affligea, comme on le peut penser, puisque nous nous vîmes privés du plaisir de manger du pain. » Léguât attribue la dégénération du froment à la précipitation et au peu de soin que Ton mit à semer tous les grains dans un même endroit et en même temps.

« Nos occupations , continue-t-il , pendant le séjour que nous avons fait dans cette Ile, n'étoient pas fort importantes, comme on peut bien se l'imaginer ; mais encore falloit-il faire

Quelque chose. L'entretien de nos caanes et ta culture de nos jardins occupoient une partie de notre temps ; la promenade en faisoit une autre, il n'y a ni hautes montagnes, ni coteaux dénués de verdure, quoiqu'ils soient fort remplis de rochers. Le fond , qui est de roc , est couvert de deux ou trois, ou quatre pieds de terre; et entre les endroits ou il ne paroît point du tout de terre; il ne laisse pas de croître des arbres extrêmement gros, grands et droits. De loin , cela donne une idée plus avantageuse de l'islecra'eile ne le mérite, parce qu'on la croit composée universellement d'un terroir excellent.

On peut aller partout aisément, puisqu'il n'y a point ou qu'il n'y a que très-peu d'endroits qui ne soient de facile accès, et qu'on rencontre partout de quoi manger et boire. Le gibier est abondant; des que nous frappions sur un arbre , ou que nous poussions de grands cris, les oiseaux accouroient de toutes parts à l'entour de nous. Alors la Providence nous disoit, Tue et mange, et nous n'avions qu'à battre le fusil et à faire du feu pour faire grand'chère.

On trouve aussi partout des tortues, et l'air est si doux , qu'on peut coucher sans crainte à la belle étoile. — J'ajouterai, sans pharisaisme, que nous avions tous les jours nos exercices de dévotion réglés; le dimanche, nous fesions à peu près ce qui se pratiquent dans nos églises de France, parce que nous avions la Bihle entière, nos saints . cantiques, un ample commentaire sur tout le Nouveau Testament , et plusieurs sermons de la vieille roche, qui

étoient des discours raisonnables. — Outre ces grandes promenades on ces petits voyages dont j'ai parlé, nous ne manquions guère de prendre, au soir, le plaisir de petites promenades voisines. Nous en avions une , entre autres, surie bord de la mer, à la gauche de notre ruisseau, qui étoit parfaitement belle. G'étoit une avenue naturelle, droite comme si elle a voit été plantée au cordeau, parallèle à la mer, et longue d'environ 1 200 pas. D'un côté, nous avions, dans ce bel endroit, la vue de la faste étendue de la mer, dont le flux et le reflux, venant à se rompre contre les brisants qui étoient à une lieue de là , fesoient un1 murmure confus qui nous jetoit parfois dans une rêverie à laquelle nous nous abandonnions d'autant plus volontiers,

Sue nous avions peu de choses à nous ire. De l'autre côté, de charmantes collines bornoient agréablement la vue; et les vallées, qui s'étendoient jusqu'à nous, étoient comme un beau verger dans la plus douce et la plus riche saison de l'automne. — Nous jouions quelquefois aux échecs, au trictrac, aux dames , à la boule et aux quilles. La chasse et la pêche étoient un peu trop aisées pour y prendre un fort grand plaisir. Nous en trouvions quelquefois à instruire des perroquets; nous en portâmes un à llte Maurice, qui par loi t français et flamand. -— Et si l'on veut savoir avec quel secret nous chassions les ténèbres quand nous en avions envie , j'ajouterai que nous avions apporté des lampes, et que nous en fesions bon usage avec de l'huile ou graisse de tortues , laquelle ne se fige jamais. Nous noua servions de verres ardents pour allumer le feu.

— Puisque nous avions chair et poisson à notre choix et en abondance , du réti, du bouilli, des soupes, des ragoûts, des herbes, des racines, d'excellents melons avec d'autres fruits, de bon vin de palme, et de l'eau douée et pure, le lecteur n'a pas eu peur, sans doute, de voir mourir de faim les pauvres aventuriers dé Rodrigues. Mais, puisqu'il a assez de bonté pour s'intéresser un peu à leur extraordinaire

état, je lui dirai.plus, et je rassurerai qu'ils fesoient une chère admirable , 6aos dégoût, sans indigestion, sans aucune sorte de maladie, grâces au Seigneur , et sans pain. Le capitaine leur avoit laissé deux grands barils de biscuit; mais ils ne s'en servoient que rarement pour faire des potages , et souvent ils n'y pensoient pas. »

Un peu plus d'un an s était écoulé lorsque les huit habitants de Rodripues, étonnés de ne voir paraître aucun navire, commencèrent a s'ennuyer.

Quelques-uns d'entre eux regrettèrent la perte de leur jeunesse, et s'affligèrent à la pensée d'être obligés de pas* ser les pkis beaux de leurs jours dans cette étrange solitude, et dans une tuante fainéantise. Apres plusieurs délibérations, il fut donc presque unanimement conclu qu'après avoir attendu deux ans entiers des nouvelles de M. fiuquosne, on mettrait tout en œuvre pour tâcher d'aller à l'Ile Maurice, qui appartenait alors aux Hollandais; qu'en conséquence, on travaillerait à faire une barque du mieux qu'on pourrait. Quoique dépourvus des outils et de la plus grande partie des matériaux nécessaires à l'exécution de ce projet, nos aventuriers, qui faisaient en outre leur apprentissage de constructeurs, parvinrent , à force de patience et de zèle, à terminer une grande barque de 22 pieds de quille.

Le jour du départ fut fixé au samedi 19 avril 1693. Après avoir écrit en abrégé l'histoire de leur arrivée et de leur séjour dans l'île, et l'avoir placée dans une fiole au fond d'une niche creusée dans le tronc d'un gros arbre, Léguât et ses compagnons montèrent dans leur barque, et la dirigèrent avec si peu de précaution et d'habileté, qu'elle toucha sur les brisants, et finit par se remplir d'eau. Après avoir couru les plus grands dangers, nos aventuriers réussirent à gagner la terre , non sans essuyer de très-grandes fatigues. «Chacun perdit quelque chose dans ce naufrage, dit Léguât, et les hardes furent généralement gâtées ; mais nos vies ayant été conservées comme par miracle, nous en rendîmes

nos très-hombles actions d» grâces au bon et puissant Protecteur qui nous avoit accordé son secours. »

— Cependant Isaac Boyer ne résista pas a la fatigue excessive qu'il avait éprouvée; dès qu'il eut atteint le rivage, il se sentit incommodé, et son mal empira en trois ou quatre jours , au point que ses compagnons desespérèrent de le conserver. Cependant ils s'efforcèrent de le saigner; mais es fut en vain qu'ils lui incisèrent le bras en plusieurs endroits. La fièvre augmenta, il tomba en délire, et y demeura pendant quelques jours. « Notre unique recours , dit Léguât , fut donc au grand médecin du corps et de l'âme. Avant la fin de ce rude combat , nous eûmes la consolation de voir notre cher frère rentrer dans son bon sens , et nous donner toutes les plus certaines et les plus édifiantes marques d'une repentance sincère, d'une sainte espérance, et de son salut. Eufin , il rendit son âme à Dieu, le 8 mai, après trois semaines de maladie, âgé d'environ 29 ans. — Et ainsi mourut Isaac Boyer, la huitième partie des rois et des habitans de l'isle Rodrigues. « L'épitaphe de Boyer, telle qu'elle se trouve dans le livre que nous analysons, est évidemment une composition littéraire faite après coup; elle est trop étrange pour que nous n'en donnions pas ici un extrait :

A l'ombre des palmiers immortel* , Dans le sein fidèle d'une terre vierge. Ont été pieusement déposés les os D'Isa AC Boyer, Nonneste et fidèle Gascon descendu d'Adam; D'un sang aussi noble qu'aucun des humains ses frères, Qui tous comptent à coup sûr jtarmi leurs ancêtres des Êvêques et des Meuniers. Si tous les /tommes vivotent comme il a vécu, La danse, la dentelle, les sergens, les serrures, Les canons, les prisons, les mal to tiers , les monarques, Seraient des choses inutiles au monde. Plus philosophe que les philosophes, il éloit sage. Plus théologien que les théologiens, il était chrétien. Plus docte que les docteurs, il connoissoit son ignorance. Plus indépendant que les souverains, Il n'avoit ni peste de flatteurs ni ivresse d'ambition. Mt, Plus riche que les potentats, il ne lui manmtoit rien qu'une Femme, il fut contraint d'abandonner sa chère patrie et tout avec elle,1 pour se dérober aux Mumbtres furieux du LA GRANDE TRIBULATION. // traverse , en fuyant, tes monts et les mers, Et venant échouer dans cette isle, il u. trouva te vfsU port dt saluL Lui et sept çomgaptous a\

tUWVEUB.

i fortsm*, mont été peuêêmi itmx «*t

entier* Peuplk ir Domisatburs. iJ ouroft vhts longtemps joui Des délicet de ce nouveau monde, ri te secret désir de son cdeur

pOHr LE SCTE TRW AIMABLE *t« IVOf tfngOfftf

dans une entreprise qui lui cau$a ta mort

// procura l'honneur A Ciste Rodrigue

de pouvoir rendre au Seigneur un ressuscite bienheureux. Son âme alla glorieusement triompher DAM IM Palais DB l'UMOETA* UTB

« Le deuil que nous eûmes de la privation d'un ami qui nous étoit cher et nécessaire , non plus que le mauvais succès de la première entreprise, n'empêcha pas qu'on ne songeât encore à sortir de hsle. • Les plus jeunes de la troupe étaient les plus résolus à tenter de nouveau la fortune. Léguât s'efforça, par un long discours, de les en dissuader : « Ils m'écoutèrent patiemment, continue-t-il ; il me sembloit que plusieurs étaient ébranlés, lorsque Pwn d'entre eux que le bât blessoit, comme on dit , en un endroit à quoi je ne pensots pas, allégua brusquement «ne nouvelle raison pour partir, laquelle se trouva si fort du goût de presque tous les autres, que tout mon plaidoyer fut comme oublié. Est-ce que vous vous imaginez , dit ce jeune homme , que nous voulions nous condamner nous - mêmes à passer toute notre vie sans femmes? Pensez-vous que votre paradis terrestre soit plus excellent que celui que Dieu avoit préparé et enrichi pour Adam , où H prononça de sa propre bouche qu'\\ n'était pas bon que ITiomme fût seul?

— Mon cher ami, répondit quelqu'un la femme d'Adam fit une si belle besogne, qu'il ne nous saurait arriver pis que d'avoir une pareille ouvrière ici! — • On se mit à rire, et le chapitre des dames devînt, comme on dit, l'évangile du jour : de l'abondance du cœur fa bouche parla. Il ne me fut pas difficile de voir où le lièvre gisoit ( si je puis ajouter proverbe à proverbe) , et, sous le règne des quolibets , quelque bel esprit àuroit pu dire sûrement ici qu'il n'y avoit pas un de mes aventuriers qui n'eût beaucoup mieux aimé Chimene qu'il n'aimoit Rodrigue,,.

Le résultat de l'entretien fut qu'on pfcrtfroft à ta pleine lune prochaine.

On prépara donc les choses nécessaire* au voyage; et la chaloupe ayant été radoubée, on mit en mer. le 21 mai 1«98 (*). » Après huit jours de traversée, pendant lesquels nos marins inexpérimentés endurèrent toutes sorte* de misères, on atteignît l'tte Maurice.

Là commencent , pour Léguât et ses compagnons , une suite de malheurs

3m ne se terminent que par la mort e plusieurs d'entre eux. Victimes de ta rapacité du gouverneur de 111e, exilés par son ordre sur un rocher voisin , ils sont ensuite conduits à Batavia, où, jugés pour des crimes imaginaires, ils sont enfin acquittés et libérés, mais sans pouvoir recouvrer tout ce qu'on leur a volé à l'île Maurice (**).

Derniers essais de colonisation.

La publication de l'ouvrage que nous venons d'analyser attira l'attention du ministre dé la marine; des renseignements furent demandés sur Rodrigues au gouverneur de rite Bourbon, et en 1714 Parât , qui commandait ce poste, écrivit au comte de Pontchartratn : « que des officiers anglais qui avaient hiverné à ftle de IWegue-Rodrigues en 1706 ou 1707, lui avaient appris que le port, où les navires de trente canons peuvent mouiller , a une entrée fort difficile; et que, malgré la quantité de tortues qu'on trouve à Rodrigues. cette île ne serait d'aucune utilité à la Compagnie des Indes. » Néanmoins, en 1725, le conseil supérieur de Bourbon décida

3u'on en prendrait possession au nom n roi et de la Compagnie ; un navire y fut envoyé à eet effet, et les officiers levèrent géométriquement le plan de

(*) Léguât était grand amateur d'inscrip tioiis. Avant son départ de Rodrigue» , H en composa plusieurs , qui contiennent, comme l'épitaphe de Boyer, des traits satiriques mêlés à des pensées hardies ou empreintes du puritanisme protestant de l'époque. On les trouvera à la fin du premier volume de sa relation.

(•*) Des huit aventuriers de Rodrigues, trois seulement revirent l'Europe, savoir; Léguât, Lacase et fauche.

111e (*). Mais ce ne foi que yen 1700 qu'on y forma on petit établissement destiné à faire des amas de tortues, lorsque fabbé Pingre vint à Rodrigties observer le premier passage de Vénus sur le soleil (G juin 1761 ). La petite colonie ne se composait que de trois ou quatre blancs sous les ordres de M. de Pu vigne, lieutenant dans les troupes de la Compagnie. « Cétoit, dit Pingre, Tonde de mademoiselle de Puvigné qui s'est fait admirer de tout Paris, dans un état auquel elle a cru que l'honneur et la religion exigeoient qu'elle renonçât. La sincérité et (Intégrité caractérisent M. de Pu vigne; sa famille habite avec lui à Rodrigues. »

L'établissement se composait de deux baraques qui servaient en même temps de magasins et de logement au commandant et an chirurgien. Notre auteur remarque que tous ceux qui demeuraient è Rodrigues faisaient profession d'être chrétiens , mais que chacun Pétait à sa manière. Le culte se réduisait à faire sonner tons les jours l'angelus que personne ne disait : de plus, le commandant faisait faire exactement la prière à ses esclaves par un esclave qui n'avait point encore été baptisé. Il n'y avait ni église, ni chapelle , et il n'y en avait même jamais en. « François Léguât et ses compagnons, dit Pingre, servoient Dieu à leur manière avec pins d'exactitude que ne l'ont servi les catholiques depuis qu'ils s'y sont établis. H y a cependant à Rodrigues un cimetière bénit par quelque aumônier de navire, qui aura voulu laisser ce monument du passage d*on ministre de la véritable église car cette isle abandonnée. » Noua sera-Ml permis d'observer que, sauf l'angelns qu'on ne fait plus sonner, et les prières jue les noirs ne disent plus, cette description du culte religieux à Rodrigue» est absolument pareille à ee qu'on y voit encore aujourd'hui.

Pu vigne avait fait élever sur le bord de la mer une batterie de six pièces de canon de deux livres de balle; comme

(*) Ce travail «juste en mauscnt «u Dé* pot des cartel et plaoi de la marine.

ou ne conservait Rodrigues qtfe pour profiter de ses tortues-, on ne croyait pes qu'il fût nécessaire de la mettre en état de défense : on ne s'imaginait pas qu'il entrerait dans l'esprit des Anglais d'en faire nn entrepôt pour attaquer l'Ile-de-France. C'est ce qui arriva pourtant : le 15 septembre 1761, une escadre anglaise vint s'emparer de eette tle; elle demeura dans le port jusqu'au 35 décembre , attendant vainement un renfort d'Europe destiné à l'attaque de l'Ile-de-France. La mortalité qui se mit dans les équipages de eette flotte, et qui fut causée par l'usage des poissons venimeux, dont les coraux de l'île abondent durant certaine saison, accéléra son départ. Quelques actes de violence éprouvés par les habitants de la part d'un commandant brutal , et la perte d'un bâtiment de ta Compagnie oui fut incendié impitoyablement, malgré le passe-port dont 1»

tronome Pingre était porteur et qui aurait dû sauvegarder ce navire, tels forent les événements qui signalèrent le court séjour des Anglais à Rodrigues. Après leur départ, Pingre et soA compagnon Thuilier continuèrent paisiblement leurs travaux astronomiques, et levèrent un plan géométrique de nie, qui ne ressemble en rien à ce* lui de Léguât. Outre ces opérations « Pingre a consigné dans son manuscrit de longues descriptions des animaux et des plantes de Rodrigues, dont nous avons donné plus haut des extraits.

Lors de la rétrocession des colonies orientales au gouvernement royal, Rodrigues devint, en I766,lelieu d'exil d'un membre du conseil supérieur de l'Ile-de-France, Rivalz de Saint-Antoine, qui s'était prononcé avec le pi ne d'énergie contre les usurpations de pouvoir du gouverneur miJiurre.

Dumas. La détention de ee magistrat à Rodrigues ne dura qu'un an; sur unrap-

8ort envoyé au roi par le conseil, Sa lajesté ordonna la mise en liberté de Rivalz , et peu de temps après Dumas fut rappelé en France, où il n'échappa aux suites fâcheuses de son excès de

K ravoir qu'en faisant amende honorae auprès de celui qu'il avait perse-

L'UNIVERS

cuté. — Les dépenses occasionnées par le poste établi à Rodrigues se mon* taient, à cette époque, à environ 80 000 livres; les revenus étaient alors de 60 000 livres. Ëo 1770, ils se réduisirent à 12 000 livres, et comme le nombre de tortues diminuait rapidement, le ministre ordonna de lover ce petit établissement. — Durant la révolution, des concessions furent accordées à plusieurs personnes habitant l'Ile-de- France, Tune desquelles reçut le titre d'agent du gouvernement. Mais en Tan xiv, le général Decaen, ayant appris que les ennemis trouvaient dans cette île, en temps de croisière, des vivres et des rafraîchissements , résolut de la faire évacuer, et de n'y laisser qu'un nombre d'hommes strictement nécessaire pour n'en point abandonner la propriété (*). Les huit familles qui y demeuraient revinrent donc à 1 Ile-de-France, où on les dédommagea par des concessions sur les terres réservées du gouvernement. Cette précaution n'empêcha pas que Rodrigues ne servît de lieu de rendez-vous à l'escadre nombreuse qui se rendit mattresse de l'Ile-de-France en 1810. La situation de cette petite île au vent et à cent lieues seulement de son cheflieu, la désigne en effet comme la meilleure reconnaissance que puisse faire une expédition navale destinée à agir contre l'Ile-de-France, et l'on ne saurait assez s'étonner que l'habile général Decaen ait négligé d'y faire exécuter quelques travaux de défense qui eussent inquiété l'ennemi et contrarié la jonction de ses forces.

Après la conquête de l'Ile-de-France, Rodrigues reçut de nouveau quelques colons ; en 1837, cette île était habitée par environ 200 personnes, dont les occupations se partageaient entre la culture, la pêche et la salaison du pois* son. Une espèce de police et de tribunal y a été organisée en 1843.

(*) Archives de la marine, Lettre du général Decaen, en date du 10 ventôse an xit.

Page 1