MALTE DEPUIS SOIT ÉTABLISSEMENT JUS- QDA SOW EXTINCTION
Des marchands d'Amalfi, ville du royaume deNaples, fondèrent, au milieu du onzième siècle, rétablissement qui devint le berceau de Tordre de Malte. Ils obtinrent du calife d'Egypte l'autorisation de bâtir à Jérusalem un hospice et une chapelle, qui devint, sous le nom de Sainte-Marie la Latine, Téglise des catholiques romains.
La plupart des historiens attribuent aux fondateurs de ces deux asiles ouverts aux pèlerins chrétiens des intentions exclusivement pieuses. Il est permis cependant de supposer qu'il se mêla quelque chose de profane au but que se proposèrent les marchands d'Amalfi. A cette époque, les républiques italiennes jouissaient d'une prospérité sans rivale; secondées par les milliers de navires dont elles avaient couvert toutes les mers connues, elles étendaient leur commerce dans tous les royaumes mahométans baignés par la Méditerranée, et cherchaient à se frayer un chemin vers l'Asie centrale en fondant des comptoirs sur les rives du Pont-Euxin. La Syrie n'avait pas échappé à ce vaste monopole, et il est vraisemblable que l'idée de consolider leur influence industrielle dans la Palestine ne fut pas étrangère au projet conçu par les négociants napolitains d'acquérir en quelque sorte droit de cité dans la ville sainte. Ainsi l'ordre religieux et militaire qui a brillé du plus vif éclat dans les fastes du christianisme, aurait dû son origine à une spéculation commerciale.
Dix -sept ans s'étaient écoulés depois la construction de l'hospice et de la chapelle, lorsque des Turcomans, sous la conduite d'ErtoghruI, firent irruption dans la Palestine, s'emparè-
rent de Jérusalem et dévastèrent les pieux établissements.
Gérard premier chef de V Ordre.
Les persécutions des Sarrasins contre les chrétiens de Syrie furent vengées par la première croisade. Lorsque l'armée catholique entra victorieuse dans Jérusalem , l'hôpital de Saint-Jean était administré par Pierre Gérard, que les historiens considèrent comme le premier grand maître de l'ordre de Malte. Ce religieux (*), né à Saint- Gêniez, dans l'île de Martigues, en Provence , devint le chef des hospitaliers de Saint- Jean vers l'année 1099.
Grâce à lui , les croisés blessés pendant l'assaut furent recueillis et entourés des soins les plus empressés. La charité, l'abnégation de ces hommes dévoués excitèrent l'admiration du nouveau roi de Jérusalem et de ses compagnons d'armes. Plusieurs d'entre eux, et la
{riupart de ceux qui avaient éprouvé 'efficacité du zèle des religieux, renoncèrent au métier des armes , et £e consacrèrent, dans la maison de Saint- Jean, au service des pauvres et des pèlerins. Pour assurer 1 existence d'une si utile institution, Godefroi lui fit don de la seigneurie de Montboire, qui faisait partie de son domaine du Brabant. Cet exemple fut imité par les principaux chefs de l'armée victorieuse, et l'hospice de Saint-Jean se trouva tout à coup à même de s'organiser sur des bases plus larges et plus solides.
Cependant Gérard, au lieu de donner à l'Ordre naissant dont il était l'administrateur, l'éclat et l'extension que comportaient sa renommée et ses ri-
(*) Plusieurs écrivains modernes le nomment Gérard Tum ou Tune. Celle erreur singulière vient de ce qu'on lit dans certaines chroniques écrites en latin : Gerardus Tum, on Gerardus Tune (alors Gérard). D'un adverbe on a fait un nom propre.
Sébastien Paul fait naître Gérard à Amahl ; Antoine Paul le fait originaire d'Avesnes , en Hamaut. VArt de vérifier les dettes, et Bouche, dans son Histoire de Provence, prouvent que ces deux opinions sont également erronées, et que le premier maître des hospitaliers naquit dans l'île d« Martigues.
Sa Livraison. (Malte et le Goze.)
L'UNIVERS
chesses* résolut d'en faire une simple communauté monastique consacrée à prêter appui et assistance aux chrétiens indigents. En effet, les hospitaliers
Ï dirent l'habit régulier et prononcèrent es vœux solennels.
On a lieu de s'étonner que la confrérie des hospitaliers, si justement vénérée pour les services qu'elle avait rendus aux croisés , n'ait été approuvée et autorisée par le pape que treize ans après la prise de Jérusalem. Ce fut Pascal II qui la revêtit le premier d'un caractère en quelque sorte officiel par sa bulle du 15 février 1113. Ce décret pontifical confirma les donations faites aux hospitaliers, affranchit de la dîme les terres qui leur appartenaient, et décida que le successeur de Gérard serait designé par le suffrage libre des frères. Cette dernière concession était surtout précieuse, en ce qu'elle offrait à la confrérie de Saint- Jean une garantie d'indépendance.
Le retour des débris de l'armée de Palestine en Europe fut pour les hospitaliers une occasion nouvelle d'acquérir réputation et richesse. Les compagnons de Godefroi publièrent dans le monde chrétien les saintes œuvres et le dévouement courageux des frères de Saint-Jean. On vit alors les rois et les princes rivaliser de générosité envers le célèbre hospice; il n'y eut pas dans l'Europe catholique une seule province un peu considérable qui ne renfermât un domaine soumis à l'autorité de Gérard. Des succursales de la maison de Jérusalem se créèrent en France, en Espagne et en Italie (*), et ces établissements où les pèlerins trouvaient, avant leur embarquement, tout ce dont ils avaient besoin pour leur voyage, furent de nouvelles et solides colonnes sur lesquelles s'appuya l'édifice élevé par les marchands d'Amalû. Tandis que les hospitaliers voyaient leurs domaines s'agrandir en Europe, leur supérieur jetait à Jérusalem les fonde-
(*) On peut citer entre autres les maisons de Saint-Gilles en Provence , de Séville dans l'Andalousie, de Tarenle dans la PouUle et de Messine en Sicile.
ments d'un temple magnifique destiné à perpétuer le souvenir de son administration, et à inaugurer l'ère de prospérité qui commençait pour la pieuse association. Ce temple , dédié à saint Jean-Baptiste, fut construit à l'endroit même où, suivant une ancienne tradition, Zacharie, père de ce saint, avait trouvé un asile. Autour de l'église, on bâtit de vastes corps de logis consacrés à la résidence des frères, des pèlerins et des pauvres.
Magistère de Raymond Dupuy.
Gérard mourut en 1118. Son corps fut transporté dans l'église de la cornmanderie ou bailliage de Manosque,en Provence. Raymond i Du puy, gentilhomme du Dauphiné, fut appelé à lui succéder (*).
Le nouveau supérieur ne tarda pas à donner des preuves d'une vaste intelligence. Il comprit qu'une association si richement dota, si puissamment protégée, et qui comptait parmi ses membres des nommes de haute réputation, était promise à de brillantes destinées. L'obscurité du cloître était peu compatible avec ces vues élevées.
Dupuy a bientôt surmonté cet obstacle.
Il fait reprendre à ses frères les armes qu'ils avaient quittées à regret; dès ce
(*) Quelques écrirais se sont trompes»
affirmant que les suffrages des hospitaliers se portèrent sur Broyant Roger. Raymond Dupuy fut bien réellement le successeur dt Gérard.
Dupuy est alternativement nommé del Pucli , de Podio et di Poggio par les auteurs italiens. Ces historiens revendiquent pour leur pays la gloire de lui avoir donné le jour. Les uns le font naître à Lucques, 1« autres à Florence. Nous dirons, dans l'unique intérêt de la vérité, que tout concourt a prouver qu'il était originaire du Dauphinc- Vertot assure que sa famille a continué d'exister en France sous le nom de Dupuy Monbrun. Si cela est exact, il y a encan dans le Languedoc des débris de celle anti-
3ue maison. Nous avons nous-méme connu ans les environs du village de Sainl-Paul (département du Tarn) uno dame qui portait le nom de Dupuy Moubrun, et qui, retirée dans un vieux manoir, se faissûi remarquer par sa piété.
MALTE ET LE GOZE
moment, l'Ordre devient militaire (*), et constitue une espèce de croisade en permanence. Nous voulons bien que la situation précaire des chrétiens de Syrie et l'insolence toujours croissante des Sarrasins aient été prises en considération par le chef des hospitaliers dans cette circonstance si décisive; mais l'ensemble des actes de Dupuy prouve qu'en armant le bras des religieux de Saint- Jean , il se proposa un but plus grand et aussi plus difficile à atteindre. Certes, nous ne croyons pas qu'il rêvât pour son Ordre la souveraineté indépendante et le sceptre de la Méditerranée; il ne lui était pas donné de lire dans un avenir encore si éloigné; mais, à coup sur, une noble ambition, des idées de grandeur et de puissance se mêlèrent dans son esprit au désir de consolider rétablissement de la chrétienté en Palestine.
Raymond Dupuy s'occupa immédiatement d'organiser l'Ordre suivant sa double mission religieuse et militaire.
Il divisa d'abord les hospitaliers en deux grandes classes : l'une comprenant, sous la dénomination de chevaliers, tous ceux qui étaient spécialement destinés au métier des armes; l'autre composée des ecclésiastiques et désignée par le nom de prêtres. Une troisième division fut créée pour obéir à l'esprit aristocratique de l'époque :
c'étaient les frères servants, qui se recrutoient parmi les individus qui n'étaient ni nobles ni gens d'église. Cette classe était employée au service des malades ou chargée des fonctions subalternes dans les armées. Le costume fut ainsi déterminé : pour les ecclésiastiques, robe noire avec manteau à pointe de même couleur, surmonté d'un capuce pointu et orné sur le côté gauche d'une croix de toile blanche à huit pointes; pour les laïques, même robe et même manteau dans l'établissement; à la guerre, soubreveste ou* cotte d'armes rouge avec la croix blan-
(*) La date de cette transformation de l'ordre de Saint-Jean est incertaine , ou , pour mieux dire, elte n'est signalée par aucun écrivain contemporain.
cbe droite; quant aux servants, il fut arrêté par le pape Alexandre IV, toujours dans le même esprit aristocratique, qu'ils se distingueraient des chevaliers par la couleur de la cotte d'armes.
Une autre division beaucoup moins rationnelle fut décrétée par Dupuy.
Comme des gens de toute nation venaient s'enrôler sous la bannière de Saint- Jean , il conçut l'idée de classer les frères suivant 'le pays auquel ils appartenaient; en conséquence, il créa sept langues ou compagnies, savoir:
Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne et Angleterre.
Cette division, qui s'est maintenue jusqu'à l'extinction de l'Ordre avec quelques modifications (*), devait nécessairement avoir de graves inconvénients ; elle tendait à créer des rivalités nationales entre des hommes qui , combattant sous le même étendard, devaient être unis par des mobiles et un but communs. Avec une pareille organisation, il n'v avait pas de fraternité possible parmi les hospitaliers; l'Ordre devait tôt ou tard voir éclater dans son sein les haines et les jalousies qui armaient les peuples de l'Europe les uns contre les autres; et c'est ce qui eut lieu, en effet, comme on le verra dans la suite de cette notice historique.
Un autre germe de trouble et d'affaiblissement fut introduit dès cette époque dans l'organisation de l'ordre de Saint- Jean. On eut l'imprudence de faire au principe monarchique et au principe démocratique une part à peu près égale dans la constitution de cette société déjà composée de tant d'éléments hétérogènes. Si le maître (**) ,
(*) La langue d'Angleterre fut supprimée quand ce pays eut embrassé la réforme.
Par compensation on créa les langues de Castille et de Portugal.
(**) C'est par erreur que Brompton , Roger de Jîoweden , historiens anglais contemporains, et de nos jours , Bonnier dans setJ Recherches historiques sur V ordre de 3faltet ont donné à Rajmond Dupuy le titre èèf grand mettre. ISous le voyous*, dans* un actl*
en qualité de chef du conseil de l'Ordre, était investi du pouvoir suprême, s'il avait le droit de nommer aux principaux emplois, s'il pouvait abuser de l'autorité et des richesses qui lui étaient confiées, en retour, le principe électif avait été adopté pour la nomination du chef lui-même, et ce correctif devait infailliblement entraîner les inconvénients du système de contre-poids, système qui n'est provisoirement toléré chez les nations modernes que parce que le progrès des lumières et l'adoucissement des mœurs en ont rendu les conséquences moins funestes.
Il est remarquable, du reste, que Té-' lément démocratique fut introduit dans le gouvernement de Tordre de Saint- Jean par la papauté (*), dans l'espoir, sans doute, que l'anarchie née de l'antagonisme des deux principes profiterait à la tiare. Raymond Dupuy fut le père des institutions de l'ordre de Saint-Jean ; s'il est excusable de n'avoir pas aperçu le vice de ses conceptions politiques et administratives, ses successeurs, qui n'ont fait que modifier son oeuvre, n'ont pas droit à la même indulgence , car ils avaient expérimenté ces institutions , et ils savaient par où . elles péchaient. Le commandeur Naberat, qui, à la suite de l'histoire de l'ordre de Malte par Baudouin, a recueilli les statuts, les privilèges et les ordonnances de cet Ordre, nous apprend que la règle décrétée par Raymond Dupuy, c'est-à-dire le code écrit des lois ae la société de Saint- Jean, fut perdue lors de la prise de Ptolémaïde, en 1290, et de la retraite des hospitaliers dans l'île de Chypre; mais il est constant que ce code fut retrouvé à Rome dans la bibliothèque du Vatican, du temps de Boni face VIII. Ce pontife le confirma dans toutes ses
passé le g décembre na5 entre les frères de l'hôpital et le chapitre de l'église de Tripoli , désigné comme maître et père de l'hôpital de Saint- Jean de Jérusalem. Lui-même prenait ce titre, que lui donnent aussi les papes dans leurs bulles.
(*) Nous avons dit que le pape Pascal II donna aux hospitaliers le droit d'élire leurs grands maître*.
dispositions, et les chapitres généraux tenus depuis cette époque n'y ont apporté que des changements sans importance. Les chefs de l'ordre de Malte ont donc fait comme tous les monar-
3ues du monde : pour eux, l'expérience es siècles a été sans fruits.
Dupuy pourvut avec sagesse à l'administration des hiens que l'Ordre possédait en Europe et en Asie. 11 les fit régir par des hospitaliers qui, sous la dénomination de précepteurs, exerçaient les pleins pouvoirs du maître et du conseil , avec l'obligation toutefois de rendre compte de leur gestion.
Ces biens servirent à constituer des espèces de fiefs aux chefs de la confrérie , et à créer, par conséquent, une féodalité viagère. Divisés en prieurés, bailliages et commanderies, ils étaient concèdes, sous certaines conditions, aux membres privilégiés. Il faut observer ici qu'à l'époque dont nous parlons, ces concessions et les titres honorifiques qui y étaient attachés, s'accordaient sans distinction de langue; plus tard, chaque nation eut sa part distincte dans les biens et les dignités. /
Peu de temps après la transformation de la confrérie en ordre militaire, une occasion favorable se présenta aui hospitaliers de montrer leur bravoure.
Attaqué dans sa principauté d' A mioche par une armée considérable de Sarrasins, Roger, tuteur du jeune Boëmond , fit un appel à tous les autres princes chrétiens qui s'étaient partagé la Syrie. Les chevaliers de Saint- Jean marchèrent sous la bannière du roi de Jérusalem , et eurent une part glorieuse dans la victoire que Baudouin remporta sur l'ennemi (1119). En
1123, nouvelle et courageuse assistance prêtée par Raymond Dupuy à Garnier, connétable de Palestine, contre les troupes du calife d'Egypte. En
1124, les chevaliers contribuent puissamment à la prise de Tyr. Peu après, ils aident Baudouin à repousser Borsequin et Doldeguin, chefs turcomans, qui avaient recommencé leurs courses dévastatrices dans la principauté d'Antioche.
MALTE ET LE GOZE
Jusqu'alors la gloire des chevaliers de Saint-Jean avait été sans rivale.
Mais peu à peu se forma auprès d'eux une association , qui , d'abord composée de neuf gentilshommes français, recruta de nombreux partisans et se fit rr marquer par son zèle à protéger les pèlerins dans leur route vers Jérusalem. Hugues de Payens, chef de cette association , envoyé à Rome par Baudouin, nour demander une nouvelle croisade , nt valoir les services de ses intrépides compagnons , et sollicita du pape Honoré II l'autorisation de fonder un ordre religieux et militaire.
Quelque temps après , saint Bernard dicta , au sein du concile de Troves , les règlements de l'ordre des Tem-
Kliers (*). Cette nouvelle milice vit ientôt ses rangs grossir dans une proportion inespérée. Le caractère purement militaire qu'elle avait pris attirait une foule d'individus qui préferaient le métier des armes et la gloire des champs de bataille aux pieuses occupations et aux soins humiliants imposés aux frères de Saint- Jean. Un grand nombre de seigneurs appartenant aux plus illustres familles d'Europe, mirent leurs richesses et leur courage au serviced'Hugues de Payens.
On put croire un moment que l'ordre de Saint- Jean serait éclipsé par une société qui se formait sous de si heureux et si brillants auspices. Pendant un certain temps , en effet , les tem-
{)liers méritèrent qu'on les mît , pour a bravoure chevaleresque, sur le même rang que les hospitaliers ; mais cette dangereuse concurrence fut de courte durée ; la conduite régulière , les vertus privées , le dévouement des frères de Saint-Jean aux souverains de la chrétienté comme aux indigents , leur donnèrent sur leurs rivaux- un avantage précieux, et leur valurent une prééminence incontestée.
Cependant les Turcomans inquiétaient toujours les garnisons chrétiennes. Ascalon était le centre princi-
(*) Ainsi nommés parce que les premiers — :~ avaient établi leur résidence dans
une maison de Jérusalem voisine du temple.
pal de leurs opérations. La reine Mélisande , qui , en l'absence de son époux Foulques d'Anjou , régnait à Jérusalem , fit fortifier l'ancienne ville de Bersabée , située sur le théâtre des incursions des barbares. La défense de cette place fut confiée aux hospitaliers qui acceptèrent avec joie le dangereux honneur d'occuper un pareil poste. Sur ces entrefaites , Raymond Dupuy fut appelé à donner des preuves de l'habileté politique qu'on lui supposait. Alphonse , roi <f Espagne , venait d'expirer en léguant non pas seulement ses biens, mais sa couronne aux chevaliers de Saint- Jean , du Temple et du Saint-Sépulcre. Justement indignées de ce testament qui livrait l'Espagne à des étrangers, les populations d'Aragon et de Navarre se choisirent chacune un souverain , et refusèrent d'exécuter les dernières volontés du roi défunt. Le maître des hospitaliers fut chargé de suivre cette importante affaire. Il se rendit dans la Péninsule , et , après des négociations adroitement conduites, il obtint « sinon la succession royale d'Alphonse, du moins de larges dédommagements en concessions territoriales et en privilèges.
De retour à Jérusalem , le mattre de Saint- Jean fut appelé à assister le jeune roi Baudouin dans sa tentative contre Ascalon. Le siège de cette ville , un des plus mémorables que signale l'histoire des croisades , fut moralement fatal à l'ordre du Temple, tandis qu'il rehaussa la gloire des hospitaliers. Les templiers s'étant aperçus qu'il existait dans les remparts une brèche assez large pour permettre une escalade, pénétrèrent seuls dans la place , et , pour se réserver le monopole du pillage, empêchèrent le reste de l'armée dV entrer après eux. Cet acte de cupidité, quoique racheté le lendemain par des exploits héroïques, indigna ceux qui en avaient été témoins , et fit briller d'un lustre nouveau le désintéressement et l'humilité des frères de Saint -Jean. C'est en
frande partie à ces derniers que le roi ut la conquête d' Ascalon. Instruit
TO
L'UNIVERS
àtotiUm nouveaux qu'Us avaient acquis à la reconnaissance de la chrè*tieotté, le pape Anastase IV s'empressa de confirmer solennellement les oriviléges qu£ leur avaient accordés ses prédécesseurs. Ce témoignage d'une légitime gratitude faillit leur devenir funeste. Le clergé de Syrie , qu'offusquait une gloire si pure, et qu'importunait une indépendance si inusitée, se plaignit par la bouche du patriarclie de Jérusalem , et traduisit l'ordre de Saint-Jean au tribunal du saint-siège.
Le crime le plus impardonnable aux
?eux des éveques de Palestine, était exemption de toute dîme ou redevance dont jouissaient les hospitaliers, exemption qui frustrait le clergé d'un revenu considérable. Ce procès , dans lequel on peut voir un prélude de celui des templiers , fut plaidé , d'un côté , avec toute l'aigreur et la violence qui caractérisent les causes injustes, de l'autre , avec une habileté et une dignité remarquables. Adrien IV, qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, ferma l'oreille aux accusations du patriarche et des évéques , et les chevaliers de Saint-Jean sortirent triomphants de cette périlleuse épreuve.
Que, suivant Guillaume de Tyr, ennemi acharné des hospitaliers, les agents du grand maître aient semé l'or à pleines mains pour se faire des partisans même parmi leurs adversaires; qu'ils aient promis au pape leur assistance contre les Normands de la Pouille et de la Sicile , qui menaçaient le trône pontifical ; toujours est-il que le droit était du côté des accusés, et qu'en défendant leurs privilèges contre l'avarice du clergé de Syrie , ils défendaient un bien acquis au prix de leur sang répandu sur vingt champs de bataille.
Ce n'est pas que, dès cette époque même , les hospitaliers ne justifiassent quelquefois le reproche d'ambition que leur adressaient leurs adversaires; ainsi on les vit refuser de se charger de défendre Césarée de Philippe (*) , à moins que le maître de cette ville ne
O Ville de Phénicie.
promît d'en partager avec eux les revenus et la propriété. Du reste, cette coupable conduite fut punie par une défaite sanglante essuyée sous les remparts de la place dont ils convoitaient l'occupation.
La bataille gagnée en 1158 par Baudouin contre Nour-Eddin fut le dernier fait d'armes éclatant auquel prirent part les hospitaliers sous le magistère de Raymond Dupuy. Ou ne sait si le chef de l'Ordre figura à cette terrible journée ; il est à supposer que son grand âge (*) l'en empêcha. Il mourut en 1 160 , après quarante-deux ans d'une administration glorieuse.
Pendant ce long règne (car on peut se servir de cette expression), il avait vu apparaître successivement sur les trônes d'Europe et de Palestine une nombreuse série de souverains : dix papes (**) , quatre empereurs d'Occident (*"*), deux empereurs d'Orient (****), deux rois de France(*****}, trois rois d'Angleterre (******), et trois rois de Jérusalem (*******).
Nous nous sommes étendu sur le magistère de Raymond Dupuy , parce qu'il est le plus important sous le rapport de l'organisation de l'ordre île Saint- Jean , et l'un des plus glorieux au point de vue militaire. Quoique Gérard doive être considéré comme le père de cet Ordre, Dupuy n'en fut pas moins le vrai fondateur, en ce sens qu'il lui donna un corps et une vie régulière , «et surtout parce qu'il
(*) Il avait alors plus de quatre-vingts ans.
(**) Gelaze II (m 8); Calixte 11(1119}; Honoré II (1124); Innocent II (11S0); Céleslin II (n43); Luce II (n44)î Eugène III (11 45); Anastase IV (ri 53); Adrien IV (n54); Alexandre III (r iSp).
(***) Henri V (1 107); LothaireII(i»;); Conrad III ( n38); Frédéric Barberous* (n63).
(*•**) Jean Comnène Porphyrogéoèle (1 1 1 8) ; Manuel Comnène (1 143).
(•«***) Pbilippel(ino); Louis VII(n38).
(******) Henri I(iioi); Etienne I(ii36); Henri U(n55\
(*•*•*••) Baudouin II (1 1 18) ; FoulquttI (n3o) ; Baudouin III (114a).
MALTfe Et LE GOZE.
eette confrérie , Sabord exclusivement religieuse , en association guerrière; c'est à cette métamorphose que les hospitaliers ont dû la puissance et la renommée dont ils ont joui jusqu'à la fin du dit- huitième siècle.
Magistère <T Auger. Rien de remarquable sous le magistère d' Auger de Balben , élu après Dupuy. Ce religieux était originaire du Dauphiné. L'année de sa mort est incertaine; mais on sait positivement ou'il gouverna deux ans à peine Tordre de Saint-Jean.
Vertot , d'après quelques historiens anciens et modernes , donne pour successeur à Auger de Balben , un certain Arnaud de Comps, également né dans le Dauphiné. Des autorités respectables contredisent cette opinion. Des dates certaines et des faits avérés prouvent qu'Arnaud de Comps est un grand maître supposé; l'existence d'une maison illustre du nom de Comps, dans la province de Dauphiné , ne démontrerait pas le moins du monde qu'un individu de cette famille fut appelé à gouverner l'ordre de Saint-Jean.
Le Codice del sacro orâfne, etc. , nous apprend que Gerbert d'Assaly ou Gilbert de Saly était grand maître en 1163; où donc pourrait-on placer le magistère d'Arnaud de Comps?
car Raymond Dupuy ne mourut qu'en 1160; et, après lui, c'est Auger de Balben que l'histoire désigne.
Magistères de Gilbert et de Castus.
Gilbert de Saly était né à Tyr ; en 1 166, il contribua à la prise de Léontopolis , et assista Amaury , roi de Jérusalem , dans sa malheureuse expédition contre le soudan d'Egypte. Les chevaliers de l'Ordre ne lui pardonnèrent pas d'avoir marché contre les Égyptiens au mépris d'un traité de paix qu'aucune déclaration d'hostilités n'avait déchiré. Aussi , dès que , chassé de Léontopolis par les barbares, il fut rentré dans la maison de Saint-Jean , l'accueil qu'il y reçut le força d'abdiquer le titre et les fonctions de grand maître. Toutefois cette abdication n'eut pas lieu avant l'année 1170 (*) , quoi qu'en dise
(*) Art de vérifier Us date*.
Vertot , ,car il existe un o\MWnent de cette même année, portant donation à oe grand martre de deux châteaux à Tripoli. Il mourut en 1168, en aHant de Dieppe en Angleterre.
Citons seulement pour mémoire le magistère de Gastus ou Castus , élu en 1170, et dont l'administration ne dura qu'un an et quelques mois (*).
Magistère de Joubert. Le sixième grand maître, Joubert de Syrie, fut élu en 1173 ou 1174. Chargé de la régence après l'avènement de Boëmond III (**)) il gouverna le royaume de Jérusalem avec prudence et fermeté. Tandis que , sous sa direction, Tordre des hospitaliers acquérait de nouveaux titres à la confiance et à la gratitude de la chrétienté , les templiers se perdaient dans l'estime générale par des actes d'un caractère odieux. L'un d'eux, nommé Meslier , passa dans les rangs des Sarrasins, et combattit ses frères. Un autre tua un envoyé du Vieux de la Montagne , et encourut, pour ce fait, la colère de Baudouin , qui le fit enlever malgré l'opposition du grand martre , et le jeta dans un cachot , en attendant un plus terrible et plus juste châtiment de son crime. L'ordre de Saint-Jean se fortifiait de toutes ces fautes. Il est à remarquer que, jusque-là, ses membres avaient mené une conduite à peu près irréprochable. Tandis que les chevaliers des Ordres rivaux s'abandonnaient aux écarts que comportaient les mœurs du temps, on avait vu les hospitaliers suivre la voie de la justice et de l'honneur. Était-ce de leur part vertu ou politique? l'un et l'autre sans doute ; mais même en admettant ces deux mobiles à la fois, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les chevaliers de Saint- Jean s'étaient montrés supérieurs à ceux qui jalousaient leur gloire; il faut une grande force d'âme pour ne pas se départir d'une ligne de conduite donnée , au milieu d'une so-
(*) Et non quatre ans, comme l'affirment plusieurs historiens.
(**) On sait que ce prince était atteint de la lèpre, et que ses infirmités le rendaient incapable de gouverner.
L'UNIVERS
ciété eaoore barbare et à une époque où les notions de vice et de morale étaient dans une singulière confusion.
Joubert, appelé par la guerre loin de Jérusalem, se signale contre les infidèles; dans une rencontre sanglante, il est blessé et obligé, pour s'échapper des mains d'un ennemi supérieur en nombre, de traverser le Jourdain à la nage. Il lit, au profit de l'Ordre, l'acquisition de la forteresse de Margat , qui , par sa situation sur les frontières de la Judée, avait une grande importance militaire, et devint, au dire des historiens, un des plus puissants boulevards de la chrétienté en Orient. Après un règne de quatre années glorieusement remplies , il mourut, en laissant après lui une réputation de grand courage et de haute sagesse. Quelques auteurs contemporains racontent qu'assiégé dans son chdteau de Margat par une armée nombreuse, le grand maître, après une défense héroïque et le massacre de presque tous ses chevaliers, fut fait prisonnier par le chef ennemi , qui le fit mourir de faim dans un cachot.
D'autres prétendent qu'il sortit sain et sauf de cette lutte sanglante, mais que, peu après, le spectacle de la décadence du royaume de Jérusalem lui causa une affliction si vive, qu'il en mourut. Cette version est encore plus honorable pour lui. Quoi qu'il en soit, sa mort eut lieu en 1177, et non en 1178 ou 1179, comme le veulent Bosio, Howeden, Baudouin, Naberat et Vertot (*)• Ce qui le prouve péremptoirement, c'est que des chartes rapportées par Sébastien Paul parlent de " Joubert comme ayant cessé de vivre au mois d'octobre de l'année 1177.
Pendant son magistère , l'Ordre s'enrichit de nouveaux privilèges. Rappe-
(*) Généralement parlant, partout où se trouve une erreur de fail ou de date dans les annales de Tordre de Saint-Jean , on est sur que Vertot Ta répétée. Et cependant il est le seul écrivain moderne qui ait donné un tableau à peu près complet de cet Ordre fameux ! On peut donc dire en toute sûrclc de conscience que l'histoire des chevaliers de Malte est encore à faire.
Ions aussi un fait qui a une certaine importance historique et qu'il faut rapporter à celte époque : ce fut sous l'administration de Joubert que Saladin Youssouf , Gis de Nodeemeddin Ayoub, Curde de nation , pritle titrede Soudan d'Egypte.
Magistère de Roger. Un Français de Normandie, Roger de Moulins, succéda à Joubert. Son magistère fut marqué par les discussions qui s'élevèrent entre les chevaliers de Saint- Jean et les templiers, discassions qui dégénérèrent en querelles violentes et amenèrent de déplorables luttes armées, dans lesquelles les champions des deux partis ne donnèrent que trop de preuves de leur bravoure. Le pape Alexandre III intervint, et contraignit les deux Ordres à accepter une paix qui ne pouvait être que passagère. C'en était fait de la réputation de désintéressement dont les hospitaliers avaient joui jusqu'au jour de ces hostilités; car i'animosité des deux confréries prenait sa source dans un sentiment de cupidité et d'ambition indigne de religieux qui faisaient {irofession de charité et de mépris pour es biens de ce monde.
Les griefs articulés par le haut clergé contre les hospitaliers et los chevaliers du Temple , dans le troisième concile de Latran (*) , furent d'une nature différente : les deux Ordres furent accusés d'avoir empiété sur les attributions des chefs des églises de Syrie, et sévèrement réprimandés à ce sujet.
On ne put voir dans le réquisitoire des prélats d'Orient que l'éclat d'une colère injuste, et l'explosion d'un sentiment d'amour-propre qui s'irritait de l'indépendance octroyée par la faveur pontificale à de simples religieux. L'Iwnneur des hospitaliers sortit donc sans tâche de ce procès solennel: heureux s'ils avaient été également absous par l'opinion publique dans leur querelle avec les chevaliers du Temple; mais il n'en fut pas ainsi ; on excusa les délits ecclésiastiques ; on ne pardonna point à l'ambition et à l'avarice.
(*) Tenu dans le mois de mars 1179. .
MALTE ET LE GOZE
Cependant les soldats de Saladin ravageaient les États chrétiens de Syrie. L'anarchie avait affaibli la domination des princes qui les gouvernaient et minait activement les bases du royaume de Jérusalem. Dans cette situation, on ne trouva rien de mieux que de tourner encore une fois les yeux vers l'Europe, qui, jusque-là, avait libéralement fourni aux terribles consommations des champs de bataille d'Orient. Le grand maître de Tordre de Saint-Jean fut envoyé à Rome en compagnie du patriarche de Jérusalem et du grand maréchal des templiers.
Les tentatives des trois ambassadeurs auprès du pape Luce III , de Frédéric Barberousse, du roi de France, Philippe II, et de Henri II, roi d'Angleterre, furent sans succès, et la terre sainte resta en proie à des dissensions intestines qui devaient infailliblement devenir fatales à ses dominateurs.
Saladin profita de ces divisions pour établir des intelligences avec les mécontents, à la tête desquels était Raymond , comte de Tripoli. Dès que cette alliance impie fut conclue, il entra en Palestine avec une armée formidable et vint assiéger la ville d'Acre, la plus forteet la plus riche de tout le royaume. La défense de la place fut confiée aux deux ordres militaires. A peine campés, les Sarrasins furent assaillis, de nuit, par les chrétiens. Le combat fut terrible; aux premiers rayons de l'aurore, les infidèles, revenus de leur terreur, accablèrent les chevaliers, qui, obligés de suppléer au nombre par la bravoure, se précipitèrent en désespérés dans les rangs ennemis. Dans cette effroyable mêlée, une main perfide, celle du comte de Tripoli, dit-on, frappa traîtreusement le grand maître des hospitaliers, dont le corps fut retrouvé le lendemain sous un monceau dé cadavres.
Magistères de Gantier, d'Erman- Çdrd Daps et de Duisson. Garnier de Syrie, huitième grand mattre, est signalé par l'histoire pour avoir figuré avec honneur à la bataille de Tibériade. Quelques écrivains le font mourir dans cette mémorable jour-
née, et affirment que son magistère ne dura que deux mois; mais une charte authentique le désigne encore comme grand maître en février 1191. Il aurait donc vu non-seulement la prise d'Absalon et de Jérusalem par Saladin, mais encore celle de Saint- Jean d'Acre par les' croisés, événement important
3ui eut lieu en 1191, après deux ans 'un siège meurtrier.
C'est vers cette époque que les sœurs hospitalières de Saint-Jean se retirèrent en Europe, où, loin des dangers de la guerre, elles fondèrent des établissements considérables. Les chevaliers, expulsés du lieu de leur résidence habituelle, s'établirent dans le château de Margat.
Ermangard Daps, élu après la mort de Garnier, fit une courte apparition à la tête de l'ordre de Saint-Jean. Godefroi de Duisson lui succéda. La durée de son règne est encore incertaine, car des historiens le font mourir en 1192, tandis que d'autres disent qu'il eut le
fouvernement de l'Ordre pendant plus e deux ans. L'incertitude cesse en lisant une charte relatée par Sébastien Paul, et qui prouve queGodefroi était encore en fonction au mois de mai 1201. Mathieu Paris, historien contemporain , prétend que les deux ordres militaires de Jérusalem étaient, en ce temps-là, beaucoup plus riches et plus puissants que certains souverains d Europe; qu'ils avaient acquis par don ou par héritage des provinces et des royaumes entiers; que les chevaliers de Saint-Jean possédaient à eux seuls, dans l'étendue de la chrétienté, jusqu'à dix-neuf mille manoirs (*), Ces agrandissements monstrueux furent la source de guerelles violentes entre les deux associations rivales. L'animosité s'accrut de part et d'autre à tel point que la force devint le seul argument admissible. Les templiers prirent l'initiative. Us s'établirent à main armée dans un château appartenante un gentilhomme nommé [Robert de Margat et vassal des hospitaliers. Le propriétaire spolié
(*) On entendait par manoir le labour d'une charrue à deux boeufs.
L'UNIVERS
se plaça jous la protection des chevaliers de Saint- Jean , gui s'empressèrent de saisir cette occasion de faire éclater leurs ressentiments. Le château fut repris sur les templiers après un combat acharné. Ce n'était Ja que le prélude d'une guerre plus sérieuse. Dès cet instant, chaque rencontre entre les troupes des deux Ordres fut signalée par une lutte sanglante. Bientôt les personnes étrangères aux confréries prirent parti pour celui des deux champions qu'elles préféraient , de telle sorte que le monde latin se partagea en deux camps ennemis; déplorable division dont les Sarrasins pouvaient profiter, et qui portait la perturbation dans le gouvernement du royaume de Syrie.
Enfin, cédant aux pressantes sollicitations des évéques, templiers et hospitaliers de Saint-Jean consentirent à en référer à la papauté. Innocent III parvint à rétablir la paix (1199), mais ce ne fut qu'une trêve passagère, car la sentence pontificale n'avait pu faire disparaître les motifs de haine réci-
Ç roque qui animaient les frères du emple et de Saint-Jean.
Magistère d'Alphonse de Portugal.
Alphonse, de la maison royale de Portugal , fut élevé à la grande maîtrise, après la mort de Godefroi de Duisson.
Il est évident, d'après le document qui fait vivre Godefroi jusqu'en 1201 , que le onzième grand maître ne peut avoir été élu en 1194, comme l'affirment la plupart des historiens. A peine installé , Alphonse provoque la réunion d'un chapitre général à Margat, pour aviser aux moyens de faire cesser les abus qui s'étaient introduits dans l'Ordre. Il fait décréter des mesures ri- ( coureuses contre le luxe et l'immoraîté des chevaliers. Sa sévérité lui attira l'inimitié de ceux qu'elle frappait, et il fut obligé d'abdiquer. Il se retira en Portugal, dans le courant de l'année 1204, et périt tristement dans une guerre civile.
Magistères de Geoffroy le Rat, de Guérin de Montaigu, de Bertrand de Texis, de Gérin? de Bertrand de Çomps et de Hlleoride. Aucun événement remarquable ne signala le ma-
gistère de Geoffroy le Rat ou Rath, élu en 1204. Quoi qu'en dise Vertot; ce n'est pas sous son règne qu'eured lieu les querelles des templiers et to, hospitaliers de Saint-Jean (*).
Mentionnons, sous le magistère de Guérin de Montaigu, élu en 1208, U réception d'André, roi de Hongrie, dans Tordre des hospitaliers, et le siège de Damiette (1218), qui fut pour les chevaliers de Saint-Jean une nouvelle occasion de faire briller leur valeur. Guérin vit mourir le roi de France Philippe II (1222), et une division funeste éclater entre le pape Gré- Çoire IX et l'empereur Frédéric 11.
1 laissa une réputation de grand capitaine et de politique consommé; néanmoins son règne, qui dura près de vingt-deux ans , n'ajouta pas beaucoup à l'éclat de l'ordre de Saint- Jean.
Le quatorzième grand maître fut Bertrand de Texis , élu en 1230 et mort en 1231 (**). Après lui, l'Ordre futgouverné par Guérin ou Gérin jusqu'à l'année 1236. C'est par erreur qu'on fait mourir ce dernier dans une bataille livrée aux Karismiens, car l'irruption de ces barbares en Palestine n'eut lieu
3u'en 1244. Son successeur, Bertrand e Comps ((236-1241), céda la place a Pierre de Villebride. C'est trois ans après la nomination de ce dernier qu'il faut placer la prise de Jérusalem par les Karismiens, et la bataille meurtrière qui , pendant deux jours entiers, ensanglanta le sol de la Palestine.
Villebride périt dans ce terrible combat, avec le grand maître des templiers et une foule de chevaliers appartenant aux deux Ordres.
Magistère de Châteauneuf. Plu-
(*) A partir du magistère de Joutai, Vertot entasse erreurs sur erreurs. Il fa le lire en s'aidant de Sébastien Fsul.iii Codice del sacro , et de Vjirt de vërjfitr la dates,
(**) Vertot fait régner Bertrand de Taû jusqu'en 1140. Nous nous abstiendrons. <fo reste, dans la suite de ce tableau de l'ordre de Malte, de relever les erreurs grosaierd de cet auteur; oe serait nous imnoser une tâche trop rude.
MALTE ET LE GOZE
sieurs faute mémorables recomniandeot à notre attention le magistère de Guillaume de Châteauneuf, religieux français élu en 1244. Le roi Louis IX était arrivé devant Damiette à la tête d'une armée de croisés; le grand maître l'y rejoint en 1249, tombe entre les mains des infidèles , le S avril 1250, et reste dix-huit mois prisonnier. Après sa délivrance, il se rend à Saint-Jean d'Acre pour mettre de nouveau son épée au service de la religion. Quelque temps après , il décide l'Ordre à contribuer à la rançon de saint Louis; puis, ligué avec le soudan d'Alep, il marche contre les Karismiens, oui avaient une seconde fois envahi la terre sainte. La fortune le trahit; il est encore fait prisonnier. Bientôt l'inimitié des templiers contre leurs rivaux en gloire et en richesses se rallume et amené un conflit déplorable. Les deux Ordres se livrèrent bataille, et les hospitaliers firent si bien, qu'à peine resta-t-il un templier pour porter à ceux de leurs frères qui n'avaient pas pris part à la lutte la nouvelle de cette sanglante défaite.
Enfin Châteauneuf assiste au combat de la Massoura, en 1259, et meurt après un règne brillant, mais rempli d événements dont les conséquences pouvaient devenir funestes à Tordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Magistères de Hugues de Revel et de Nicolas de Lorgne. Hugues de Revel , dix - neuvième grand maître , était Français, du Dauphiné. On le voit défendre contre le sultan Bondokdar la forteresse d'Assur, où quatre-vingt-dix chevaliers se firent tuer bravement; puis passer en Occident pour assister au concile de Lyon ( 1273 ) , et au chapitre général tenu à Cesarée, dans lequel des taxes furent mises sur les maisons de l'Ordre , pour subvenir aux frais de la guerre. Hugues mourut en 1278, et fut remplacé par Nicolas de Lorgue. L'étoile de l'ordre de Saint- Jean commençait à pâlir ; les hospitaliers furent chassés de Margat (1284) par Mansour, Soudan d'Egypte; le grand maître passa en Europe pour
solliciter de la chrétienté de nouveaux secours contre les Sarrasins; revêtu en Palestine sans avoir réussi dans ses négociations , il y mourut chargé d'années et accablé de douleur.
Magistère de Jean de Milliers. Jean de Viïliers, successeur de Hugues de Revel,était destiné à voir s'accomplir un événement fatal à l'ordre de Saint-Jean. A l'époque de son élection , le monde chrétien qui s'était approprié la Syrie tombait en dissolution. L'anarchie et les revers militaires avaient miné les bases du trône fondé par Godefroi.
Saint-Jean d'Acre , devenue le principal siège de cet empire croulant , contenait une population latine incapable de résister a la moindre agression des musulmans. « Les soldats n'étaient la
Elupart , dit l'abbé de Vertot , que des aodits et des gens ramassés de différents endroits , que le libertinage et l'oisiveté avaient fait enrôler, mais sans courage et sans discipline ; et , comme ils ne recevaient point de solde réglée , ils sortaient souvent de la ville, se répandaient dans la campagne, et volaient indifféremment les chrétiens et les infidèles; ils venaient, au préjudice de la trêve, de piller les bourgades des Sarrasins. Le Soudan envoya demander raisou de ces brigandages à ceux oui commandaient dans la place; mais il n'y avait point de gouverneur en chef ; la ville était remplie de Chypriotes , de Vénitiens , de Génois, de Pisans, de Florentins, d'Anglais, de Siciliens , d'hospitaliers, de templiers, de teutoniques , tous in* dépendants les uns des autres. La jalousie entre tant de nations différentes , et les intérêts particuliers de leurs chefs , les rendaient suspects et odieux les uns aux autres ; et , au lieu de concourir au bien commun , c'était assez qu'une nation eût ouvert un avis pour qu'une autre s'y opposât. On en venait même souvent aux voies de fait.
Cette malheureuse ville renfermait dans son enceinte ses plus cruels ennemis. Elle les trouvait surtout dans un grand nombre des soldats de la
Sarnison , et même parmi la plupart e set habitants, gens noircis des
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crimes les plus affreux. Le meurtre , l'assassinat et le poison demeuraient impunis. Les criminels trouvaient un asile toujours sûr dans les autres quartiers de la ville où ils n'avaient point commis de crime. La corruption des mœurs était générale presque dans toutes les conditions , sans en excepter ceux même que leur profession engageait à une continence parfaite. On faisait gloire du vice qu'on déguise sous le nom de faiblesse humaine; et il y avait même des hommes assez effrontés pour ne se pas cacher de ce péché affreux que la nature ne souffre qu'avec horreur. » Cette peinture morale de la population d'Acre peut s'appliquer à toute la société chrétienne de Syrie en général , et il est à présumer que les ordres religieux participaient aux désordres que flétrit l'auteur de l'histoire des chevaliers de Malte. Aussi cette multitude corrom-
Eue, triste produit des croisades, et onteux représentant de la catholicité européenne , fut-elle aisément balayée par I énergique fanatisme des mahométans. En 1291, Saint -Jean d'Acre tomba au pouvoir du souverain de l'Égvpte , et les chrétiens de Palestine perdirent ainsi leur dernier point fortifié, leur dernier refuge. L'île de Chypre reçut les débris de ce grand naufrage; et, tandis que les chevaliers teutoniques se retiraient dans leurs principautés de Prusse et de Livonie , les templiers et les frères de Saint- Jean s'établissaient dans la ville de Limisse, avec l'espoir de reconquérir cette terre sainte qui devait garder éternellement le souvenir de leurs exploits.
Jean de Villiers s'empressa de convoquer un chapitre général. Il y fut résolu que l'Ordre resterait à Limisse, fortiûerait cette place démantelée par les Sarrasins, construirait de petits navires pour protéger sur mer les pèlerins dans leur voyage vers le tombeau du Christ , et attendrait patiemment une occasion favorable pour repasser en Syrie. Les mesures relatives aux armements maritimes furent, pour la belliqueuse association, le si-
gnal d'une ère nouvelle. Les hospitaliers allaient désormais devenir aussi puissants sur mer qu'ils l'avaient été sur terre. Les premières prises qu'ils firent au détriment des Sarrasins leur donnèrent le coût des expéditions maritimes ; peu a peu le nombre de leurs vaisseaux s'accrut au point de former une escadre respectable. Ce fut pour eux un moyen de relever l'édifice dé leur fortune.
Mats cette nouvelle voie ouverte à Tordre de Saint-Jean offrait, à côté d'immenses avantages, des dangers que ne surent pas éviter les chevaliers, « La plupart , enrichis des prises qu'ils faisaient sur les infidèles , au lieu d'en porter le produit dans le trésor de l'Ordre, suivant leur devoir, employaient souvent dans le luxe ces biens qu'ils s'appropriaient. Des riches étoffes qu'ils trouvaient dans leurs!
prises , ils commencèrent à s'habiller plus magnifiquement qu'il ne convenait à des religieux. La délicatesse dô leurs tables était égale à la richesse de leurs habits; la dépense qu'ils faisaient en chevaux répondait à cette profusion , et l'air dangereux d'une île que l'aveugle gentil i te avait consacrée à Vénus, faisait de fâcheuses impressions sur la jeunesse de l'Ordre. On s'aperçut bientôt que plusieurs hospitaliers , pour soutenir une dépense si odieuse , s'endettaient ; et , par un autre abus qui s'était introduit dans les provinces en deçà de la mer, les
8 rieurs , pendant les "dernières guerres e la terre sainte , s'étaient mis comme en possession de donner l'habit religieux et la croix à des novices (*).»
Deux chapitres généraux, tenus à peu de distance l'un de l'autre, coupèrent court à ces scandaleux oublis des règles de l'Ordre. Dans le premier, il fut interdit à, tout hospitalier militaire de posséder plus de trois chevaine de service , et de décorer leurs harnais d'aucun ornement d'or ou d'argent; défense fut faite aux prieurs de recevoir aucun novice sans une commit sion du grand maître; dans le second,
(*) Verlot , r. I, p. {3? , édition in-*-
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Vt
il fut arrêté que les dettes laissées par les chevaliers seraient , à- leur mort , acquittées avec le produit de la vente de leurs richesses particulières , telles qu'équipages, objets de luxe, etc. Si cela ne suffisait pas , le reste du payement devait s'effectuer sur les tonds que chaque chevalier aurait consacrés w service de la Religion , soit en y entrant , soit des donations particulières qu'on lui aurait faites, et dont, de sou vivant , il n'aurait eu que l'usufruit. D'autres règlements tendant à rétablir la discipline furent décrétés Jans ces deux assemblées solennelles Je l'Ordre.
L'association de Saint -Jean était donc en voie de résurrection. Tout conspira en sa faveur. Boniface VIII, en lutte avec les rois de l'Europe, comprit la nécessité de s'assurer l'appui des deux Ordres placés sous la juridiction pontificale. En conséquence, il encouragea les efforts des hospitaliers , et les protégea contre les tentatives de certains souverains qui jalousaient leurs richesses en Europe. C'est ainsi qu'il fit lever le séquestre mis sur les biens de l'Ordre par les rois de Portugal et d'Angleterre. Toutefois, il ne put réussir à soustraire ses protégés à la capitation que Henri de Lusignan , roi de Chypre, avait frappée sur les deux communautés religieuses.
Le magistère de Jean de Villiers fut, comme on le voit, un des plus importants sous le rapport des événements ; il marque le passage de Tordre de Saint- Jean d un degré d'abaissement désespéré à une nouvelle situation grosse de chances heureuses. Ce grand maître put se flatter, en mourant, que l'Ordre qu'il avait gouverné dans des circonstances si difficiles était encore promis à de hautes destinées. Aucun historien ne nous a transmis la date précise de sa mort. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'il ne vécut pas.au delà de Tannée 1295.
Magistère d'Odon de Pins. Odon de Pins , de la langue 'de Provence et descendant d'une illustre maison de Catalogne, est le vingt-deuxième grand maître de l'ordre de Saint-Jean.
Ce religieux n'avait aucune des qualités nécessaires pour faire face aux difficultés de la situation. Sans cesse au pied des autels, il oubliait que les hospitaliers ne subsistaient plus que des produitsde leurs courses maritimes, et qu'il était urgent de hâter l'acquisition d'une force navale imposante. Son indifférence irrita les chevaliers, qui firent éclater tout haut leur mécontentement et demandèrent au pape l'autorisation de déposer le grand maître.
Odon fut cité devant le tribunal du souverain pontife ; mais comme il se rendait à Rome, il mourut, à la grande satisfaction de l'Ordre, et surtout de ceux qui ambitionnaient ses fonctions.
Magistère de Guillaume de VUlaret. Sous le règne de Guillaume de Villaret, élu en 1300, les hospitaliers essayèrent de réaliser leur projet de retourner en Palestine. Ils parvinrent à opérer un débarquement et à pénétrer dans Jérusalem. Mais cette place avait été privée de ses fortifications par les Sarrasins, et était, par là, devenue impossible à défendre : aussi la joie des chevaliers de Saint-Jean futelle de courte durée : au premier bruit de l'approche de l'ennemi , ils furent obligés de battre en retraite et de regagner le littoral pour se jeter dans leurs vaisseaux.
Cette mésaventure dut affliger les hospitaliers, qui avaient pu espérer
3ue le moment était venu pour eux 'échapper à l'autorité despotique du roi de Chypre. Mais à défaut d'un point fortifié en Syrie , ils songèrent à s'établir dans une île de la Méditerranée qu'ils enlèveraient aux infidèles.
Le grand maître jeta les yeux sur Rhodes qui avait un port vaste et sûr, offrait des ressources précieuses, et, par son voisinage de la terre sainte , laisserait aux hospitaliers toute facilité de profiter d'une occasion favorable pour débarquer en Asie. Mais Villaret ne jugea pas les forces de l'Ordre suffisantes pour tenter la conquête de cette colonie ; il ajourna donc l'exécution de son projet , et se disposait à aller le communiquer au pape, lorsqu'il fut saisi d'une violente maladie
L'UNIVERS
qui le steiia an tombeau (1307).
Magistère de Foulques de ViUaret.
Son frère fut désigné pour le remplacer. A peine revêtu de sa haute dignité, le nouveau grand maître va solliciter ras8istance du roi de France et du pape pour s'emparer de Rhodes. A la voix de ces deux souverains, une croisade s'or-
Sanise; une flotte nombreuse appareille ans le port napolitain de Brindes , et bientôt 111e que convoitait Tordre de Saint- Jean , est arrachée par la force à l'empereur Androntc (13Î0). Les Iles voisines ne tardèrent pas à subir le même sort, et dès lors les hospitaliers se virent de nouveau maîtres d'un domaine particulier ne relevant que de la papauté.
Moins de trois ans après , le procès et le supplice des templiers débarrassèrent les hospitaliers de rivaux qui ne laissaient pas de leur porter ombrage. La catastrophe qui frappa Jacques Moléet ses infortunes compagnons influa de la manière la plus heureuse sur l'ordre de Saint- Jean : d'abord, parce que l'estime que s'étaient conciliée les hospitaliers par leur dévouement aux intérêts de la religion s'accrut de toute la haine qu'on portait aux templiers ; en second lieu , parce que les biens de ces derniers furent adjugés par le concile de Vienne à l'Ordre survivant. Ces biens immenses, quoique vivement disputés pendant quatre ou cinq ans par les rois de France, d'Espagne et de Portugal , et quoique diminués par les concessions forcées de l'Ordre à la cupidité de ces souverains, n'en augmentèrent pas moins dans une proportion considérable les revenus des chevaliers de Rhodes. Ce fut pour eux une véritable bonne fortune, qui contribua puissamment à rendre à cette association son éclat primitif.'
Cependant un danger imprévu inspira de sérieuses inquiétudes aux hospitaliers; à peine l'Ordre avait-il commencé à s'organiser dans sa nouvelle résidence , qu'un ennemi redoutable chercha à l'en expulser. Othman , fondateur de l'empire turc, vint attaquer l'Ile de Rhodes à la tête d'une armée
nombreuse ; les chevaliers ne durai leur salut qu'à Amédée V , comte k Savoie , qui leur prêta une généreuse assistance et força les infidèles à »
retirer (1315).
Foulques de Villaret ne sut pas mettre à profit les chances favorables qui depuis quelque temps s'offraient à l'Or dre régénéré. Au lieu de s'appliquer à consolider et à développer l'oeuvre qu'il avait si heureusement commencée, il ne songea plus qu'au repos et à l'oisiveté. Il devint despote intraitable, et sa conduite immorale indigna tellement les chevaliers, qu'ils le déposèrent, à l'exemple d'Ouon de Pins. Le pape voulut le maintenir dans sa dignité, mais de retour à Rhodes, après un voyage dans la capitale du monde chrétien, il abdiqua ( 1319) et se retira en France, où il mourut huit ai»
Sus tard. Son corps fut déposé dans église de Saint-Jean à Montpellier.
Magistère d'Hélion de Mienewe.
Hélion de Villeneuve reçut à la cour du pape Jean XXII la" nouvelle de son élection à la grande maîtrise. C'est sous son règne qu'on place la célèbre histoire du monstre de Rhodes. Quoique ce fait soit traité de fable par plusieurs historiens, nous croyons devoir le rappeler en quelques mots, car il conserve toujours une valeur de légende. Le monstre en question était un énorme crocodile, qui, caché dans une caverne voisine de la mer, épouvantait les habitants de l'île par les ravages qu'il faisait aux environs de sa demeure redoutée. Le grand maître , pour épargner la vie de ses chevaliers , fit défense de combattre le formidable animal. Malgré cette défense, un chevalier nommé DieudoniM de Goson forma le projet de tuer h crocodile. Il se retira dans son château situé en Languedoc : là il fit faire en carton et en bois peint une iinagt exacte du monstre amphibie, etdresa des dogues à courir sus , et surtout 1 mordre leur terrible adversaire souj le ventre, car* il savait que les écailla dont l'animal était couvert le rendaient invulnérable partout ailleurs que dan cette partie de son corps. Longue le
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chiens furent suffisamment exercés, il retourna à Rhodes, combattit le crocodile et le tua. Le grand maître, inflexible sur le principe de l'obéissance, voulut punir le chevalier victorieux d'avoir transgressé ses ordres. Gozon fut dépouillé de l'habit ; mais quelque temps après, Hélion de Villeneuve, satisfait dravoir donné force à la loi et à la discipline, rendit l'habit au chevalier et I investit de hautes fonctions.
Magistères de Gozon et de Corneillan. Ce fut Gozon que le libre suffrage de ses frères éleva à la grande maîtrise après la mort d'Hélion ( 1346 ). Peu d'événements dignes d'une mention particulière signalèrent son gouvernement : nous rappellerons seulement qu'il aida puissamment le roi d'Arménie, attaqué par les Sarrasins d'Egypte, à reprendre les places fortes qui lui avaient été enlevées.
Pierre de Corne illan, vingt-septième grand maître, élu au mois de décembre 1353, meurt au moment où un chapitre général allait délibérer sur Te projet conçu par le pape, d'établir l'ordre de Saint-Jean en Europe et sur la terre ferme.
Magistères de Roger de Pins , de Bérenger, de Juillac et d'Hérédia.
Ce projet est repris sous le magistère de Roger de Pins, nommé en 1355.
On propose de conquérir la Morée pour en faire le siège de la Religion. La mort d'Innocent prévient toute tentative à cet égard.
En 1365, sous le magistère de Raymond Bérenger , les chevaliers , en compagnie de Pierre Ier, roi de Chypre, s'emparent d'Alexandrie d'Egypte et se retirent chargés de butin. Assemblée solennelle de l'Ordre à Avignon1, en 1374 : on y fait la première collection des statuts.
Robert de Juillac, trentième grand maître, élu en 1374, ne règne que deux ans et cède la place à Jean Fer n an dès d'Hérédia (1376). Ce dernier prend la ville de Patras, et tente, de concert avec les Vénitiens, la conquête de la Morée; c'était une réminiscence du projet de Ro^er de Pins. Le grand maître est fait prisonnier par les Turcs,
mais, racheté par sa fanutie, il revient à Rhodes en 1381. Il prend parti pour Clément VII contre Urbain VI. Celui-ci le déclare déchu de sa dignité et désigne à sa place Richard Caraccioli , qui est reconnu par les langues d'Angleterre et d'Italie. Ce faux grand maître meurt à Avignon au mois de mars 1396, et Hérédia un an après.
Magistères de Naillac, de Fluvian, de Lasticy de Jacques de Milty, de Zacosta et de Baptiste des Urstos.
Philibert de Naillac, son successeur, assiste à la fameuse bataille de Nicopolis, où Bajazet Ier battit l'armée des chrétiens coalisés. Le roi de Hongrie et le grand maître parviennent à se sauver dans une barque qui les conduit à bord de la flotte chrétienne ; ils gagnent ensuite l'île de Rhodes. Naillac veut aussi réaliser les vues de l'Ordre sur la Morée; il achète cette partie de la Grèce à Thomas Paléologue ; mais l'aversion des habitants pour les Latins s'oppose à ce que le traité s'exécute. Les chevaliers de Rhodes se couvrent de gloire à la défense de Smyrne attaquée par Timourlenk ( 1401 ). Le grand maître se rend en Europe , ou il passe près de dix ans. Il assiste au concile de Pise, et retourne à Rhodes pour y mourir en 1421.
Rien de remarquable sous le magistère d'Antoine Fluvian. Jean de Lastic, Français d'Auvergne, le remplace. Le 15 septembre 1440* une flotte égyptienne essaye de s'emparer de Rhodes. Le maréchal de l'Ordre la défait et la disperse. En 1444, nouvelle tentative du soudan d'Egypte contre la résidence des hospitaliers. Dix-huit mille hommes de troupes ennemie? débarquent dans la colonie. Après une lutte meurtrière de quarante jours « le chef des musulmans est force de se reconnaître vassal de 1 Ordre et s'engage à lui payer tribut.
Pendant le magistère de Jacques de Milly, élu en 1454 à la place de lastic, le pape Pie II modifie certainsrèglements de l'Ordre. 11 abroge les ordonnances relatives au jeûne absolu* Jusque-là, les chevaliers ne pouvaient même pas boire après la- collation f)
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durant le carême et les jours de l'avent ; il leur était aussi défendu de parler à table et au lit, et de se coucher avec de la lumière.— En 1457,lesTurcs font une descente dans les Iles de Cos et de Lango appartenant aux chevaliers: ils parviennent à débarquer à Rhodes, ou ils pillent et ravagent les campagnes. L'historien Bosio fait mourir Jacques de Milly en 1461.
Le règne de Pierre Raymond Zacosta , Espagnol de naissance, est remarquable par la création d'une huitième langue, celle de Castille, Léon et Portugal. Après lui, Jean-Baptiste des Ursins gouverne l'Ordre pendant douze ans.
Magistères de d'Aubusson, d'Émeri dAnwoise, de Blanche/art et de Caretto. Pierre d' A ubusson, trente-huitième grand maître, est élu le 17 juin 1476. Une flotte turque portant, dit-on, cent mille soldats, et commandée par un lieutenant de Mahomet II , vient attaquer l'île de Rhodes. Les Turcs, malgré leur persévérance, sont forcés, après un siège de quatre-vingt-neuf jours , de céder devant l'héroïque opiniâtreté de d' A ubusson et des chevaliers qui , depuis le premier moment de l'attaque jusqu'au dernier, avaientcombattu avec une espèce de fureur. L'ennemi se rembarqua le 19 août 1480, en laissant neuf mille morts et en emmenant quinze mille blessés.
Il est fâcheux que la gloire de Pierre d'Aubusson ait été ternie par la déloyauté dont il fit preuve dans les démêlés relatifs à l'infortuné prince Zizim ou Dgem , frère de Bajazet II et fils du conquérant de Constantinople. Battu par son frère, Zizim sollicite du grand maître un sauf-conduit pour se réfugier à Rhodes. D'Aubusson consent, et fait répondre au prince vaincu qu'il trouvera au sein de l'Ordre une hospitalité empressée. Il fait plus: il envoie une escadre au-devant de izim, lui fait une réception magnifique, et l'entoure de toutes les distractions qui peuvent lui faire oublier ses revers. Cependant, quelque temps après, le grand maître conclut avec Bajazet un traité par lequel il s'engage, moyen-
nant une pension de quarante-cinq mille ducats, à retenir son frère prisonnier.
On se demande de quel aroit d'Aubusson aliéna ainsi la liberté du malheureux Zizim. Pour le justifier, quelques historiens ont prétendu que le frère du sultan n'avait pas reçu du grand maître le sauf- conduit en question ; qu'il avait abordé à Rhodes pour fuir ses ennemis et au risque d'être traité par les chevaliers en prisonnier de guerre ; que , par conséquent, c'est en cette qualité qu'il fut accueilli à Rhodes; que dès lors d'Aubusson put en user à son égard suivant les intérêts de l'Ordre et des puissances chrétiennes, auxquelles il espérait épargner les attaques de Bajazet en opposant sans cesse à ce dernier son frère Zizim comme un épouvantai!. Mais le fait de la concession du saufconduit est trop bien constaté pour qu'il soit permis de le révoquer en doute, et ceci décide la question.
Mais ce n'est pas tout. Une fois en France, où des chevaliers de Rhodes, transformés en geôliers, le gardaient à vue dans une tour isolée, Zizim devient le pivot de la politique européenne. Le pape Innocent VIII le réclame pour en faire l'instrument de ses desseins. L'honneur, et, qui mieux est, l'humanité prescrivaient à d'Aubusson de protéger l'illustre captif envers et contre tous. Que fait-il cependant? Il le livre au pape! Pour surcroît de malheur, Alexandre VI avait remplacé Innocent VIII sur la chaire de Saint- Pierre, et Zizim tombe entre les mains de l'infâme Borgia. Le roi de France Charles VIII, qui venait de succéder al Louis XI, envahit l'Italie et réclame à son tour le prince turc. Le pontife, furieux d'être obligé de livrer un pri-j sonnier pour la garde duquel Bajazet lui payait jusqu'à soixante mille ducats par an , le fait empoisonner après Ysti voir livré à son ennemi. Le grand inafj tre fut, dit-on , saisi d'étonnement ci de douleur à la nouvelle de ce trafiqua événement; mais son manque de fd n'avait-il pas été la cause première <M la catastrophe?
Après d Aubusson , mort le S juil-
MALTE ET LE ÛOZE
let 1503, Émeri cPAmboise, frère du cardinal d'Amboise, Guy de Blanchefort et Fabrice Caretto, Italien, se succèdent dans la grande maîtrise.
Magistère de l'Ile- Adam. En 1521, Philippe Villiers deTIle-Adam est placé par les chevaliers à la tête de l'Ordre. Un an s'était à peine écoulé depuis son élection, lorsque Soliman , vainqueur sur les champs de bataille de Hongrie, envoya une flotte redoutable contre Rhodes. C'était la réalisation tardive d'un projet conçu par ce sultan dès son avènement au trône. MM. Ferdinand Denis et SanderRang, dans leur Histoire de la fondation d'Alger, rappellent à ce propos le passage suivant de Baudouin, qui exprime assez énergi-
Îjuenient , et dans ia naïveté du vieux angage, les motifs de la haine de Soliman contre les chevaliers de Rhodes :
«Il mit en ^considération qu'il avait peine de Jouir paisiblement des provinces d'Egypte et de Syrie, et que le plus court et assuré moyen d'en avoir nouvelles, et d'y mander qui était par mer, lui était ôté par les chevaliers de Rhodes, qui veillaient tous les passages, et attrapaient tout ce qui allait et venait, et pour cette cause il était contraint de tenir toujours une armée de mer sur pied, et que tant que ceux de cet Ordre seraient à Rhodes, ils ne cesseraient d'exciter les princes chrétiens à lui faire la guerre et à se liguer pour le recouvrement de la terre sainte. Il avait trouvé aux mémoires de Sélim , son père, que, pour assurer ses affaires , il fallait avoir Belgrade et Rhodes , et que les chrétiens, par le moyen des chevaliers de Rhodes , pouvaient toujours porter la guerre au milieu de ses États. Il était aussi importuné et pressé parles plaintes des habitants de Mételin, Négrepont, la Morée, de la Caramanie, et de ses nouveaux sujets d'Egypte et de Syrie, qui étaient ordinairement en alarmes, saccagés et rançonnés par les chevaliers de cet Ordre. » Des raisons de haute politique Poussèrent donc Soliman à chasser les Hospitaliers de Me qu'ils habitaient
Êr droit de conquête. Ecoutons encore > paroles que le même historien met
dans la bouche du sultan à la veille du siège de Rhodes (*) : « Il y a deux cents ans qu'une poignée de chevaliers affamés, chasses de leur nation pour décharger leurs familles, se sont ici perchés au milieu de cet empire, et ne s'y entretiennent que des rapines qu'ils exercent sur mes sujets, et font gloire de leurs extorsions , et de faire paraître qu'ils ont eu jusqu'ici les moyens et le courage de s**y maintenir, malgré les forces et la puissance de mes glorieux
1>rédécesseurs et la mienne, et tiennent es fidèles musulmans et tous nos sujets pour ennemis irréconciliables et les ont en grand mépris. Je ne sais par quel malheur ou quelle nonchalance fatale mes ancêtres les ont si longuement supportés sans les châtier... Il n'y a que la ville de Rhodes, située au cœur de mes États , aux portes de mes meilleures provinces de la Morée, de la Syrie, de la Métélie, de l'Archipellago, qui fait tête à ma grandeur et interrompt les progrès de mes victoires. Ils interceptent mes messages, ils volent mes tributs , ils détroussent nos marchands, ils intimident mes galères.; ils reçoivent les corsaires chrétiens, les malfaiteurs, les reniés, les fugitifs et les rebelles de notre foi et de ma justice; ils sollicitent et irritent sans cesse les princes du Ponant contre moi; ils marchandent et traitent de pair avec moi. Ne sont-ce pas des choses du tout insupportables? n'est-ce pas une honte et un opprobre à nous Ottomans d'en différer davantage le châtiment et la vengeance? Pour ce faire, j'ai envoyé ici autant de vaisseaux, de canons, de soldats et de bons capitaines, que s'il était question de conquérir un grand royaume. »
Nous ne savons jusqu'à quel point on peut croire que ce discours fut réellement prononcé par le sultan avant le siège de Rhodes, mais il résume merveilleusement tous lesgriefsque devait avoir Soliman contre les chevaliers. Le 6 juin 1522 , cent cinquante mille Turcs paraissent devant Rhodes, et
(*) Cet le allocution est aussi textuellement citée dans X Histoire de la fondation et Alger,
6* livraison. (Malte et le Goze.)
L'UNIVERS
bientôt le sultan les rejoint en personne avec un renfort considérable. Villiers de nie-Adam se prépare à une vigoureuse résistance : six cents chevaliers, quatre mille cinq cents hommes de troupes réglées et quelques centaines de bourgeois enrégimentés, voilà tout ce qu'il peut opposer aux masses ennemies ; mais il a foi dans le courage inébranlable de cette poignée de combattants.
Les hostilités commencent : les hospitaliers suppléent au nombre par la valeur et étonnent leurs adversaires par leur intrépidité. La destruction successive de leurs principales fortifications ne les déconcerte pas; ils se retranchent derrière les restes de murailles que les boulets ennemis n'ont pas encore atteints ; dans chaque sortie, ils sèment la mort et l'épouvante parmi les Turcs. Pendant qu'ils prodiguent leur sang sur les remparts fumants de leur citadelle, un traître est découvert : c'est un vieillard, un chancelier de la Religion; n'importe, on l'arrête et on le livre à la justice séculière ; condamné à mort, il est exécuté pour servir d'exemple aux âmes pusillanimes ou aux espions qui pourraient se trouver dans la ville. Après quatre mois d'une défense héroïque, les habitants pressent le grand maître de rendre la place qui n'est plus tenable. Le conseil de l'Ordre appuie leurs sollicitations; mais l'Ile- Adam est inflexible; il persiste a vouloir s'ensevelir sous les décombres de la capitale. Pendant deux mois encore il lutte sans relâche contre un ennemi qu'irritait une si longue résistance ; mais la poudre vient à manquer; les Turcs s emparent de la plupart des postes importants, et le grand maître n'est plus entouré que d'un petit nombre de chevaliers mutilés et affaiblis par des fatigues incessantes : alors seulement il cède aux supplications des habitants et consent a capituler. Les écrivains contemporains prétendent que quatre-vingt mille Turcs avaient trouvé la mort sous les murs de Rhodes (*) !
(*) Ce chiffre n'est pas seulement invraisemblable , il est impossible.
Soliman rendit hommape i la bravoure des chevaliers et a l'héroïsme de Pile-Adam. 11 monta au palais au
frand maître , le félicita sur sa belle éfense, l'exhorta à la résignation, et lui dit qu'il lui laisserait tout le temps nécessaire pour faire embarquer ses effets et ceux des habitants qui voudraient le suivre.
Les Turcs respectèrent tout ce qui pouvait rappeler matériellement le séjour des chevaliers dans la colonie ; ils laissèrent les écussons et les armoiries sculptées si parfaitement intacts, que plusieurs siècles plus tard on pouvait encore les contempler. Chateaubriand dit, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem : « J'ai remarqué à Rhodes les lis de France couronnes et aussi frais que s'ils sortaient de ia main du sculpteur. Les Turcs qui ont mutilé partout les monuments de la Grèce, ont épargné ceux de la chevalerie. L'honneur chrétien a étonne la bravoure inûdèle , et les Saladin ont respecté les Coucy. »
Ainsi se termina la seconde période de cette association fameuse qui fit retentir l'Oi hauts faits.
retentir l'Orient et l'Europe de ses
oui de
Par un singulier jeu de la fortune, l'Europe, qui s'était servie de l'association militaire de Rhodes pour tenir les Turcs en échec, vit un peu plus tard se créer presque à ses portes la contre-partie de cette espèce de république : Alger a été pour la chrétienté ce que Rhodes fut longtemps pour le monde musulman. Nous trouvons à ce sujet des considérations très-ingénieuses dans l'ouvrage de MM. Denis et Rang; le curieux parallèle qu'ils établissent entre l'œuvre de Barberousse et celle des hospitaliers mérite d'être cité; ce sera d'ailleurs pour nous l'occasion de faire connaître plusieurs détails de l'organisation de l'ordre de Saint-Jean à Rhodes, et plusieurs particularités que les bornes de cette no* tice nous ont forcé de passer sous silence. « A Rhodes u disent ces écrivains , ce sont des hommes appartenant à toutes les nations chrétiennes qu'on voit réunis pour opprimer les Turcs
MALTE ET LE GOZE
chez eux; à Alger, des Turcs de diverses provinces se sont groupés en face de la chrétienté pour piller les peuples qui les environnent; représaille fort naturelle après tout, et dont il serait malaisé de contester la justice.
«Alger, comme Rhodes, était une république militaire. Bans les deux gouvernements, le chef était électif et relevait d'une puissance supérieure, sous la protection de laquelle le pays s'était placé; en fait, il jouissait d une indépendance presque absolue , que la politique non -seulement autorisait, mais qui était favorisée par l'éloignement. Ainsi le grand maître de Rhodes s'inclinait bien devant une bulle ou devant un légat du pape, mais il ne donnait cours au bon plaisir de Sa Sainteté qu'autant que cela s'accordait avec les intérêts et les statuts de l'Ordre. De même, le frère d'Aroudi (Barberousse) avait placé l'odjeac d'Alger sous la protection du Grand Seigneur; il recevait respectueusement les fîrihans de la Porte, mais sûr de l'impuissance de celle-ci , ce n'était qu'avec une déférence apparente qu'il écoutait ses remontrances. En réalité, il n'en tenait aucun compte.
«A Alger, comme à Rhodes, la guerre se faisait au nom de la religion, et les plus grandes cruautés étaient commises eh son honneur. Ici , c'était un devoir de détruire les sectateurs de Mahomet, parce que leur culte est celui de l'imposture ; là , c'était mériter les gloires du ciel que de combattre les chrétiens, parce que leur culte est celui de l'idolâtrie. Une bataille gagnée venait-elle renouveler toutes les haines, des milliers de têtes avaient-elles été coupées, avait-on passé au fil de l'épée une population entière , on courait dans les mosquées, dans les églises même, faire hommage à Dieu d'une pareille victoire. C'était avec cet esprit de haine qu'on allait implorer sa protection pour le succès de nouveaux combats.
«A Rhodes, un conseil supérieur partageait l'autorité avec le grand maître qui le présidait. Ce conseil était compose de tous les baillis conventuels.
A Alger, une assemblée composée des hommes qui remplissaient les premières fonctions du gouvernement se formait autour du dey, et, sous le nom de divan y délibérait en sa présence sur les plus graves questions a État.
« Les premiers emplois correspondaient les uns aux autres, à peu de chose près du moins, dans les deux républiques militaires. A Rhodes. le chef de l'armée était celui-là même qui en conduisait la haute administration; à Alger, l'aga remplissait les doubles fonctions de ministre de la guerre et de commandant de l'armée.
Au grand commandeur répondait le casnadj, au commandant de l'arsenal, l'oukil-hardj j à l'amiral , V amirauté de la mar.tt ainsi de suite.
« A Rhodes, chaque bailli pouvait tenir un conseil particulier qu'on nommait Végard; il en était de même à Alçer, où un divan composé d'autorites de second ordre se rassemblait pour délibérer près de chacun des hauts fonctionnaires.
« Les chevaliers de Rhodes se recrutaient de gens de diverses nations, que la perte de leur fortune, le malheur d'être nés plus tard qu'un frère, la crainte de la justice, portaient à s'expatrier. Outre l'esprit religieux qui régnait à cette époque, il était naturel qu'on s'enrôlât avec empressement dans un ordre où la carrière des combats était en honneur, et où de grandes faveurs attendaient ceux qui savaient se distinguer. La régence, toujours d'après ce principe d'imitation, se composait de renégats de divers pays ou de recrues qu'elle faisait dans les villes du Levant, en promenant son étendard dans les rues, et en admettant immédiatement sous sa protection les vagabonds, les hommes repris de justice qui espéraient trouver ainsi l'impunité, et rarement quelques individus vraiment sincères dans leur croyance. De part et d'autre, c'étaient des hommes qui n'avaient rien de mieux à faire que de tenter les chances d'une vie aventureuse.
« Les moyens par lesquels la régence d'Alger et la maîtrise de Rhodes se
L'UNIVERS
soutenaient étaient précisément les mêmes : la course, le pillage, les rançons, les tributs, formaient la ressource principale des deux États. Venaient ensuite les secours et les donations envoyés par les coreligionnaires, dans le but d'alimenter la guerre et d'entretenir le zèle des combattants de la vraie foi.
« Des milliers d'esclaves musulmans mouillèrent de sang et de sueurs les remparts de Rhodes; un nombre plus grand encore de chrétiens travailla sous le poids des chaînes à la construction du port et des fortifications d'Alger. On frémit en songeant à tant de souffrances; car ce n'était pas seulement les mauvais traitements qu'il y avait à subir de la part d'ennemis sans pitié, il fallait supporter encore l'ardeur dévorante du climat.
« De même qu'à Rhodes , où le trésor de POrdre grossissait chaque année, la casna d'Alger se remplissait par des rentrées successives et cependant , de part et d'autre, l'histoire nous l'atteste, chevaliers et Algériens s'enrichissaient. Plongés dans le luxe, dans la débauche même , ils mentaient souvent à leur religion et à leurs serments.
a Enfin, pour terminer ce parallèle, nous ferons remarquer qu'à l'exemple de Villaret et des hospitaliers ses compagnons, les fondateurs de la régence choisirent le point central de leur puissance immédiatement dans le voisinage dés nations chrétiennes, dans un lieu fort par ses dispositions naturelles, et autour duquel toutes ces nations viennent former un demi-cercle.
Là, ne vivant que par la guerre, ne se soutenant que par la rapine, cette colonie sut se maintenir adroitement en hostilité perpétuelle avec celles de ces puissances dont la faiblesse lui assurait tout à la fois le plus de succès et d'impunité. Si les Algériens ont montré autant d'audace et de persévérance que les chevaliers de Rhodes , ils n'ont pas déployé moins d'adresse, de politique et de grandeur; toute l'histoire de la régence en est une preuve évidente. Enfin lorsque l'on porte son
attention sur la chute de cet État barbaresque, on y trouve de nouveaux rapports avec la ruine de Rhodes succombant devant les armes de Soliman; c'est que des puissances se trouvant dans les mêmes conditions, des puissances parasites, si l'on peut s'exprimer ainsi, fondées dans le même but, se soutenant par les mêmes moyens d'oppression et de violence, ne pouvaient . manquer d'avoir la même destinée. »
Le 1er janvier 1523 , quatre mille habitants et les quelques chevaliers qui n'avaient pas succombé dans la lutte s'embarquèrent sur les vaisseaux de la Religion, et quittèrent cette île que, pendant deux cent vingt ans, ils avaient disputée aux infidèles.
La flotte , d'abord dispersée par une tempête affreuse, aborda dans différents ports de Candie. Mais l'Ile- Adam , impatient de trouver un asile sûr pour ses nombreux compagnons d'infortune, fît remettre immédiatement à la voile et se dirigea sur l'Italie , où il espérait que l'assistance du pape ne lui ferait pas défaut. La triste expédition débarqua à Messine vers la fin d'avril 1523; mais la peste ayant fait invasion en Sicile , les débris de l'Ordre allèrent s'établir pour quelque temps sur les côtes du royaume de IV aples. Après une assez courte station à Bayes et dans le voisinage deCume.s ils se rembarquèrent le 7 juillet et arrivèrent à Civita-Vecchia.
Le grand maître se hâta d'aller réclamer les conseils et l'appui du souverain pontife. Parmi les propositions 3u'on lui faisait pour installer l'Ordre ans une nouvelle résidence, celle daller s'établir dans les Sles de Malte et de Goze, et à Tripoli d'Afrique, lui parut la plus acceptable. Mais Charles- Quint y mettait une condition à laquelle 1 Ile-Adam ne pouvait souscrire : c'était de prêter serment de fidélité a la couronne d'Espagne. Un pareil engagement eût été incompatible avec V indépendance de l'Ordre , indépendrïr.ce nécessaire au maintien de l'alliance naturelle de la Religion avec toutes !es puissances chétiennes indifféremment.
Pour aplanir cette difficulté, le grand
MALTE ET LE GOZE
maître se rendit à Madrid. A cette époque, François Ier était prisonnier du vainqueur de Pavie; l'Ile -Adam réussit, par son habileté, à amener les deux souverains rivaux à un accommodement et à- obtenir pour lui-même ce qu'il désirait , c'est-a-dire , la promesse que le pape seul réglerait les conditions de la concession de Malte et de Tripoli.
La grand maître négocia ensuite avec les rois de Portugal et d'Angleterre, à l'effet de leur faire restituer les biens de l'Ordre dont ils s'étaient emparés après la prise de Rhodes. Ces tentatives furent également couronnées de succès.
Le rapport des commissaires charges d'aller visiter Malte, le Goze et Tripoli, conclut à l'acceptation de l'offre de l'empereur, toutefois avec une restriction relativement à la ville barbaresque. Peu de temps après, toutes choses furent arrêtées entre le pape , Charles-Quint et le grand maître. Voici à quelles conditions le projet de donation fut définitivement réalisé : «L'empereur donna à perpétuité, tant en son nom que pour ses héritiers et successeurs, au très-révérend grand maître dudit Ordre et à ladite Religion df Saint- Jean , comme fief noble, libre t\ franc , les châteaux , places et îles de Tripoli, de Malte et du Goze, avec tout leur territoire et juridiction, haute et moyenne justice, et droit de vie et de mort sans appel au suzerain , sur tous les biens , propriétés et personnes des habitants de ces îles , dégageant ceux-ci de leur serment de fidélité, pour le prêter librement entre les mains de leur nouveau prince, à qui il abandonnait domaines, cens, gabelles et droits appartenant dans ces îles à sa couronne. Les seules conditions furent cellesci : l° l'Ordre jura qu'il ne souffrirait jamais que ses nouveaux sujets portassent aucun tort ou dommage aux Etats du roi de Sicile ou aux sujets de ce royaume ; 2° il s'engagea à l'hommage annuel d'un faucon au roi ou au M'é-roi de Sicile; 3° il abandonna au roi la nomination de l'évêque de Malte, sur la présentation à cette place de
trois de ses religieux, l'un desquels serait né sujet de la couronne de Sicile; 4° il promit que l'amiral de l'Ordre ou son lieutenant, étant toujours choisi dans la langue d'Italie , ceux qui les remplaceraient dans le commandement des escadres seraient des personnes non suspectes au roi de Sicile; 5° il reconnut la nécessité du consentement du roi de Sicile , dans le cas où l'Ordre voudrait transmettre à une puissance la possession de l'île'de Malte; 6° enfin il fut convenu qu'on traiterait par des commissaires et à l'amiable, des dédommagements dus aux possesseurs des fiefs et arrière-fiefs autrefois concédés dans l'île de Malte par le roi à divers particuliers, et que l'Ordre voudrait récupérer. »
Cette convention, conclue le 24 mars 1530, reçutpresque immédiatement son exécution. Deux ambassadeurs, accompagnés de six commissaires nommés par le vice-roi de Sicile, allèrent prendre possession de Malte au nom du grand maître de l'Ordre. Quant à Tri-
()oli, Charles-Quint avait exigé que es chevaliers fortifiassent cette place et s'y établissent, ce qui fut fidèlement exécuté. Enfin, le 2G novembre 1530, Villiers de l'Ile-Adam, le conseil et tous les chevaliers passèrent dans leurs nouveaux domaines , dont les habitants les accueillirent avec de vives démonstrations de joie.
Malte était alors , nous l'avons dit, sans ville et sans fortifications; le simulacre de château qui la protégeait n'était armé que d'un canon et de deux fauconneaux. Tout était donc à faire; mais la nature du sol de l'île seconda merveilleusement les efforts des chevaliers. En peu de temps, une ville, riche de monuments somptueux, s'éleva sur un des points qui s'avancent dans le grand port. Des forteresses, des batteries hérissées de bouches à feu, mirent le nouveau siège de l'Ordre à l'abri de toute agression. Tous ces travaux s'exécutèrent avec une telle rapidité , que vingt et un ans seulement après 1 installation des hospitaliers à Malte, le corsaire Dragut fut contraint d'abandonner ses
L'UNIVERS
projets de conquête sur cette colonie.
Du reste, ces occupations oui réclamaient toute l'activité des chevaliers, ne les empêchèrent pas de diriger , en 1531, une expédition maritime contre la ville de Modon en Grèce. Il est pénible d'ajouter qu'ils se bornèrent h piller cette place et à prendre huit cents femmes devenues leurs esclaves (*).
Qu'il nous soit permis à ce propos de rappeler et de flétrir l'usage adopté par les hospitaliers de réduire en esclavage tous les musulmans que les hasards des combats faisaient tomber en leur pouvoir. Il est étrange que des gens oui ne combattaient que sous la bannière du Christ, du Rédempteur des hommes, et que devait animer la charité chrétienne, se livrassent à un pareil abus du droit de la victoire.
Encore s'ils avaient traité leurs esclaves avec douceur et humanité, s'ils avaient cherché à leur inspirer le désir de renoncer au culte de Mahomet; mais il n'en était malheureusement pas ainsi. La condition des infidèles prisonniers de l'Ordre équivalait à un supplice qu'abrégeaient le plus souvent l'ennui , le désespoir ou les boulets lancés par leurs propres frères. L'emploi de rameur sur les galères et les travaux de forçat à JVfalte, tel était le triste lot qui leur était inévitablement réservé (**). Au surplus, quel-
(*) On raconte qu'une fille turque d\me grande beauté tomba en ire les mains du vicomte Cicala; elle devint sa femme légitime et lui donna un fils nommé Scipion Cicala , que des événements imprévus conduisirent à Ccnstantinople, et qui, après avoir embrasser islamisme, mérita par son courage d'élre placé à la tête des armées ottomanes. L'histoire nous apprend aussi qu'il eut l'occasion de venger les Turcs de la prise et du pillage de Modon.
(**) M. Adolphe Slade, k qui nous avons déjà emprunté quelques lignes, s'exprime ainsi au sujet des esclaves de l'Ordre :
« L'embarras que nous éprouvons pour faire mouvoir des vaisseaux même aune grandeur modérée , fait regarder la locomotion des galères comme une chose réellement extraordinaire. Je ne parle pas des galères
ques extraits des statuts de l'Ordre concernant les esclaves en diront plus
Sue tout ce que pourrait inspirer Vinignation la plus vive :
« Qu'aucun esclave infidèle, libre ou mis à rançon , tant de la Religion que des seigneurs religieux de cet ordre sacré, ne soit si hardi que de sortir des portes de cette Cité Valette ou Victorieuse, ni du bourg de la Sangle, qu'il n'ait une garde avec loi; sur peine , s'il est esclave , d'être puni sans aucune rémission, de cinquante coups de nerf, qui lui seront donnés publiquement sous le gibet, en cette Cité Valette , en la même place où se fait la justice des criminels; que s'il est mis à rançon , ou libre , il payera dix écus d'amende applicables en œuvres pieuses, selon que la seigneurie illustrissime (le grand maître) 1 ordonnera.
« Qu'aucun esclave libre ou rois à rançon n'ait la hardiesse d'aller à la pécfie ou ailleurs dans une barque, s'il n'a une garde avec lui , et qu'en chaque barque ne se puisse embarquer plus d'un esclave, sur peine d'avoir
des Romains et des Carthaginois avec leur triple rang de rameurs, et qui portaient mille hommes , sans compter les chevaux et les éléphants : elles passent toute science nautique ; je parle seulement des galères au mo\en âge, qui portaient deux cents hommes outre les rameurs. La solution de la question est dans la condition des esclaves, i La violence obtenait tout ce que ta force physique animale était capable de donner. Il est vrai que ces galères, semblables au spé- ' rouaro sicilien et au rapide bateau à viprur de nos jours , marchaient légèrement à l'aide j de trois voiles latines ; mais aucune conditioa ne pouvait éire comparée, pour la misère, pour l'horrible sujétion, à celle de l'esclave des galères : il restait attaché à son banc, à It pluie, au soleil , il y mangeait, il y mourait Dans les croisières ordinaires il ramait sans efforts, mais, dans une chasse, ses souffrances devaient être épouvantables. La Dante aurait pu enrichir son Enfer de et supplice. On cite des chasses qui duraient dix, douze et quatorze heures de suite, rt que l'on abandonnait à cause de l'épuisement des rameurs.»
MALTE ET LE GOZE
publiquement cinquante coups de nerf sous le gibet.
« Que nul esclave mis à rançon ou libre ne puisse vendre aucunes provisions, soit pour manger ou pour Jwire, sur peine de les perdre et a' a voir , en outre, cinquante coups de nerf.
« Que nul religieux ou séculier de quelque état, grade ou condition qu'il soit, n'ait la présomption ni la hardiesse de louer des maisons , boutiques et magasins à des esclaves hommes ou femmes, sur peine, en cas de contravention, de payer pour la première fois, cinq onces du poids général, dix pour la seconde,' et pour la troisième, de confiscation de la maison, boutique ou magasin qu'il aura baillé à ferme.
« 11 est enjoint et ordonné que tous les esclaves soient obligés de passer la nuit dans la prison de cette Cité Valette, ou en celle de la Victorieuse.
« Que tous les esclaves infidèles mis à rançon ou libres, soient tenus, dans le terme de six jours, de porter apparemment en l'un de leurs pieds, un fer pesant au moins demi-livre; que s'ils y manquent, qu'on leur donne publiquement cinquante coups de nerf (*). »
Nous n'ajouterons point de commentaires à ces citations; elles disent assez à, quel excès de despotisme étaient arrivés les chevaliers de Malte et quelle idée ils avaient de la dignité de l'homme.
Du reste, ces accusations ne s'adressent pas spécialement au magistère de rile-Âdam. C'est surtout sous le règne de ses successeurs que lf s expéditions maritimes augmentèrent dans une proportion effrayante le nombre des esclaves à Malte , et que les principes antisociaux des chevaliers reçurent
(*) Ordonnances de l'ordre de Saint- Jean, p. afto, dans le second volume de l'Histoire de Malte , par Baudouin et Naberat.
On remarquera que ce règlement sur les esclaves de la Religion date du commencement du dix-septième siècle, c'est-à-dire d'une époque où la cruauté et l'injustice n'avaient plus pour excuse la barbarie du moyen âge.
l'application la plus large et la plus répréhensible.
La fin du règne et de la carrière de Villiers fut attristée par un tragique événement. Des chevaliers de langues différentes ; animés les uns contre les autres d'une haine profonde, en vinrent aux mains, et leur sang, qui n'aurait jamais dû couler que sous le fer de l'ennemi, arrosa la terre de Malte. Cette lutte, qui menaçait de devenir générale, était une conséquence toute naturelle de la division de l'Ordre en nations séparées, division dont nous avons déjà signalé les inconvénients.
La paix se rétablit , grâce à la fermeté et à la prudence du grand maître.
Douze chevaliers furent bannis et plusieurs précipités dans la mer. Il dut en coûter beaucoup à l'Ile- Adam d'infliger aux coupables un si terrible châtiment; mais cette sévérité était nécessaire pour prévenir de nouvelles querelles intestines.
Un chagrin d'une autre nature était réservé à la vieillesse du noble chef des hospitaliers : Henri VIII, roi d'Angleterre, s'était insurgé contre l'autorité du pape et s'était proclamé pontife indépendant dans ses États.
Un de ses premiers soins fut d'abolir . la langue d'Angleterre et d'imposer ses croyances aux chevaliers licenciés.
Ceux qui résistent et protestent sont cruellement persécutes; un grand nombre d'entre eux sont livrés au bourreau; parmi ces derniers, l'histoire a conservé les noms des chevaliers Adrian Forrest, Inftley, Bonus, Fortescue et Marmaduke; d'autres, tels que Thomas Mylton et Edouard Waldegrave, sont chargés de fers et
t'etés en prison; quelques-uns sont >annis; les plus heureux parviennent à atteindre le port de Malte.
L'Ile-Adam ne résista pas à ce dernier coup; il mourut le cœur plein de douleur et faisant des vœux pour la prospérité de l'Ordre qu'il avait en quelque sorte sauvé de la destruction et sur lequel il avait fait rejaillir une gloire impérissable. Son nom se perpétua en France, sa patrie, mais tel-
L'UNIVERS
lement obscur qu'il a été oublié; il manqua même a ses descendants ce qui soutient quelquefois les familles de haute renommée, c'est-à-dire la fortune : on dit que vers Tannée 1730, un gentilhomme de cette illustre maison était réduit à voiturer de la pierre dans les environs de Troyes, pour faire subsister son vieux père! *
Puisque nous avons rappelé l'incident relatif à la langue d'Angleterre, retraçons en quelques mots les vicissitudes qu'eurent à subir les chevaliers de cette nation. Tous ceux qui s'étaient réfugiés à Malte conservèrent les dignités attachées à leur langue; privés des richesses qu'ils possédaient dans leur pays natal , ils trouvèrent dans la générosité de leurs frères un large dédommagement. Non -seulement on laissa subsister le nom de la langue d'Angleterre , mais encore on respecta le litre et les fonctions de grand Turcopolier (*) qui lui étaient spécialement attachés, et ce ne fut que longtemps après que le
rpe autorisa le grand maître à nommer cet emploi un candidat d'une autre nation. La langue d'Angleterre continua d'être représentée dans les conseils et les élections des grands maîtres. Lorsque, deux siècles plus tard , on créa une nouvelle langue , on conserva le souvenir de celle d'Angleterre en la nommant langue anglo-bavaroise. Au siège de Malte dont nous parlerons plus loin, on voit encore les chevaliers anglais occuper un poste spécial sur le môle, du côté du Bourg. Vers la fin du magistère de d'Omèdes, une heureuse nouvelle parvint à Malte : la reine Marie venait de restituer à l'Ordre les biens dont Henri VIII l'avait dépouillé. Mais bientôt ces biens furent de nouveau réunis à la couronne de la Grande-Bretagne qui , cette fois, les garda précieusement.
Magistères de Pierre du Pont et de Didier de Saint Jail te. Nous avons dit h la fin du chapitre qui traite de l'histoire
(*) Bailli conventuel; ce nom avait été emprunté aux turcopoles, ou cavalerie légère des Sarrasins, pendant les guerres de la terre sainte.
ancienne de Malte, quels furent les motifs qui décidèrent Charles-Quint à donner cette île à l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem. Tout en laissant aux hospitaliers une indépendance complète, si ce n'est toutefois dans leurs relations avec la Sicile, il s'était assuré, par le fait même de la donation, la reconnaissance et l'appui de la Religion. Il se présenta en 1535 une occasion de mettre à l'épreuve la bonne volonté des chevaliers envers leur bienfaiteur.
Les deux corsaires vulgairement connus sous le nom de Barberousse' faisaient de fréquentes descentes sur les côtes d'Italie et inquiétaient la marine espagnole; l'empereur résolut de les chasser de l'Afrique où ils s'étaient déjà emparés d'une grande étendue de
f>ays. Il communiqua son projet à 'ordre de Malte en lui demandant sa coopération. Pierre du Pont, succèsseur de l'Ile- Adam, était alors grand maître. Il s'empressa d'accéder au désir de Charles , et mit à ses ordres les galères de la Religion. Ce secours permit à l'empereur de battre ses ennemis et l'enhardit à aller attaquer Tunis. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'au lieu des Barbaresques qu'il croyait trouver dans la place, il vit venir à lui le chevalier Siméoni à la tête de six mille chrétiens qui tous avaient brisé leurs chaînes et expulsé les musulmans!
Didierde Saint- Jaille, qui s'était fait remarquer au siège de Rhodes, succéda à du Pont, mort le 12 novembre 1535.
Sous son court magistère, un autre corsaire, rival des Barberousse, essaya de prendre Tripoli , mais il fut repoussé avec perte.
Magistère de d'Omèdes. En septembre 1536 , d'Omèdes est élu grand maître par le parti espagnol qui , par suite de l'ascendant inévitable de Charles- Quint sur la Religion, commençait à f>rimer les autres langues. Ici se place e récit d'un événement qui accrut singulièrement la réputation militaire de l'Ordre; nous voulons parler de la célèbre expédition de Charles -Quint contre Alger. Il va sans dire que Mnlte fournit son contingent à l'armée im-
MALTE ET LE GOZE
pénale : quatre cents chevaliers, accompagnés chacun de deux valets armes, allèrent mettre leur épée au service du monarque espagnol. Pour les distinguer entre tous, le grand maître leur avait fait endosser des sou brf vestes de soie cramoisie, sur lesquelles brillait une croix blanche.
Les galères de la Religion , commandées par George Schiling, grand bailli d'Allemagne, joignirent la flotte de Charles dans les parages de l'Ile de Corse et obtinrent un poste d'honneur dans la marche des bâtiments. On sait quel fut le sort de cette nombreuse armée qui s'était flattée de planter la croix sur les mosquées d'Alger. Nous ne voulons pas rappeler les détails de l'entreprise , ni retracer le tableau de ce mémorable désastre; mais nous ne saurions nous dispenser de faire connaître la conduite digne d'admiration tenue par les chevaliers de Saint-Jean, sous les murs de la ville de Barberousse. Nous puiserons à bonne source , car nous avons sous les yeux le récit que M. Ferdinand Denis a donné de la tentative de Charles- Quint dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut (*). Après avoir raconte les premiers combats livrés sur le sol de l'Afrique, et l'horrible lutte qui s'engagea au milieu d'une tempête effroyable, l'habile écrivain s'exprime en ces termes : « Dans cette circonstance, ce furent surtout les chevaliers de Malte qui recueillirent l'honneur de la journée. Non-seulement la gloire qu'ils acquirent à ceux de la langue de France tut bien réelle , mais ils prouvèrent que s'ils avaient été plus nombreux, ou tout au moins soutenus, c'en était fait de la ville d'Alger , car l'armée chrétienne s'en emparait. Cette poignée de braves marchait à pied, précédée seulement de l'enseigne de l'Ordre que portait Ponce de Balagner , dit Savignac. Le
(*) Nous n'hésitons pas à recommander ce récit comme un modèle d'érudition, car il résume avec clarté l'opinion de tous les chroniqueurs et historiens qui ont traité le même sujet.
long du chemin de Bab-Azoun, on voyait battre en retraite devant eux le gros de l'armée algérienne , presque uniquement composée de cavaliers.
Parvenus à l'entrée du faubourg, la mêlée s'engagea , et l'on ne combattit plus qu'à coups de lance et d'épée.
Cette échauffourée fut surtout fatale à un frand nombre de musulmans qui Y périrent, et, au rapport de plusieurs historiens Nicolas de Villeeagnon (*) , se conduisit avec une intrepraité rare et une présence d'esprit qu on ne saurait passer sous silence. Frappé d'un coup de lance par un cavalier, et voyant qu'il a manqué celui qu'il lui destinait à son tour , il profite du moment où le cheval de son ennemi est embourbé, s'élance vers lui , le désarçonne en le tirant avec vigueur par un bras, et le tue dans la fange a coups de poignard.
« Durant cette mêlée, et pendant que les troupes se rapprochaient insensiblement des murs de la ville, le désordre et la confusion furent si grands, que les chevaliers de Malte , qui s'étaient avancés bien en avant d'une partie de l'armée musulmane, se consultèrent un instant pour savoir s'ils ne pénétreraient pas pêle-mêle avec les Maures dans la ville. Toutefois, après avoir considéré leur nombre , ils y renoncèrent. Hassan- Aga, d'ailleurs, ne leur laissa guère le loisir de la réflexion : rentré avec la plus grande partie des siens , et se voyant pressé par les casaques rouges ( c'est ainsi qu'il appelait les chevaliers de Malte qui lui inspiraient toujours grande terreur ) , il m promptement fermer la porte de Bab-Azoun, laissant ainsi beaucoup d'Algériens à la merci de l'ennemi. Ce fut en ce moment que Ponce de Bala-
§ner, tenant l'enseigne de la Beligion 'une main, enfonça de l'autre son poignard dans la porte et l'y laissa fiché ; noble action que se plaisent à rappeler lès vieilles chroniques et que les historiens modernes ont trop souvent oubliée.
« Pendant que ces chosts se passaient,
(*) Chevalier français de Tordre de Malte.
I/UNIVERS
Hassan -Àga rassemblait ses soldats sur les remparts , et commençait déjà à assaillir les chevaliers d'une grêle de balles, auxquelles on joignait des pierres, des traits et une foule de projectiles qui ehl>lessèrent un grand nombre. Ceux ci voyant qu'on ne les avait pas suivis, et que c'était en vain qu'ils attendaient du secours, prirent le parti de la retraite , ce qu'ils Brent en surmontant de grandes difficultés et même avec des pertes nombreuses, car les Turcs pouvaient juger du haut des remparts que nul corps de troupes ne se détachait pour protéger leur retraite , et considérant alors le petit nombre de ces braves , se décidèrent à les poursuivre et llrent ouvrir les portes de Bab-Azotln. Ce fut alors aussi qu'on vit paraître Hassan, monté sur un cheval magnifique, revêtu de son costume de guerre le plus somptueux ; il s'avançnit suivi de sa cavalerie et d'un grand nombre de fantassins. Au premier abord, les chevaliers, groupés à l'entrée du faubourg, essayèrent de faire tête ; mais ils n'y purent réussir, et prirent 14 fuite, avec le dessein de se réunir de nouveau dans un défilé de petites collines situé près du Pont des Fours. En effet, la position était plus avantageuse, et ils redoublèrent de courage, espérant toujours qu'il leur arriverait du secours; mais en attendant , le combat devenait de plus en -plus inégal , non-seulement parce que les chevaliers étaient en petit nombre, mais encore parce que la fatigue les accablait et qu'ils souffraient déjà le Supplice de la faim. Le vent qui continuait à souffler avec violence, la pluie qui tombait à flots et qui venait du nord, leur donnait dans la face(*). Tout cela augmentait la détresse de leur position. Durant ces derniers efforts, le brave Ponce de Balagner fut blessé d'un trait qu'on assura être empoisonné.
(*) «Les Turcs, dit Haëdo, montrent encore aujourd'hui le lieu où furent tués un si grand nombre de chevaliers qui avaient combattu avec tant de bravoure. Ils le nomment le tombeau des chevaliers, et l'honorent d'une manière toute particulière.
le
Emporté hors du champ de bataille j par quelques soldats de Malte , il ne voulut point abandonner l'enseigne de I la Religion tant qu'il conserverait quelque force; aussi ne lui échappa-t-elle qu'au moment où il rendit le dernier soupir. »
Les chevaliers ne se signalèrent pas moins dans la retraite que pendant le combat. Tandis que lés bâtiments espagnols et italiens étaient brisés par la tempête sur les écueils du rivage, les galères de la Religion , habilement manœuvrées , se jouaient de la violence des vents et de la fureur des flots. Quelqu'un vint dire à Charles- Quint qu'on apercevait des vaisseaux qui tenaient la mer : « 11 n'y a, s'ecria-t-il, que les galères de Malte qui puissent résister à un tel ouragan. ■ Il ne se trompait pas : c'étaient en effet les marins de l'Ordre qui voguaient en toute sécurité vers Boueie.
Peu de temps après cette désastreuse tentative, les infatigables chevaliers de Malte, commandés par le bailli la Sangle, s'emparèrent pour le compte de Charles - Quint de la ville d'Africa , forteresse gui passait pour inexpugnable et ou régnait Dragut.
Ce ne fut (pas sans éprouver des pertes nombreuses que les chevaliers réussirent à emporter la place.
Pour honorer la mémoire de ceux qui avaient trouvé une mort glorieuse sous ses murailles, 4'empereur fit transporter leurs cendres en Sicile, où elles furent solennellement déposées dans la cathédrale de Montréal. Le vice-roi leur fit élever un riche mausolée, sur lequel fut gravée l'inscription suivante : « La mort a pu mettre fin a la vie de ceux dont les restes reposent sous ce marbre; mais le soutenir de leur rare valeur ne s9 effacera jamais ; la foi de ces héros Heur a donné place dans le ciely et leur courage a rempli la terre de leur gloire; de sorte que le sang de leurs blessures, pour une vie éphémère , leur a procuré deux vies éternelles. »
Furieux de sa défaite et de la perte de ses trésors, Dragut vint menacer Malte avec une flotte considérable corn-
MALTE ET LE GOZB
mandée par Sinan, général de Soliman. La vue seule des batteries du château Saint- Ange détourna le pacha de Tidée d'attaquer la place; toutefois il ne voulut pas s'être mis pour rien en frais de forfanterie. Les Turcs se dirigèrent sur la Cité Notable dont ils espéraient avoir bon marché, attendu qu'elle n'était point fortifiée. Dans un si pressant danger, le grand maître conserva une étrange impassibilité. Son extrême avarice, s'effrayant des dépenses qu'occasionnerait l'envoi d'un secours considérable à la ville menacée, lui fit fermer les yeux sur les périls de la situation. Les paysans qui remplissaient la Cité Vieille lui envoyèrent demander aide et protection; il refusa sèchement, disant qu'il avait besoin pour la nouvelle capitale de toutes les forces de l'Ordre. Alors on le supplia de laisser venir au moins le chevalier Villegagnon, dont le nom seul suffirait pour rassurer les habitants alarmés. Villegagnon accepta avec joie cette offre flatteuse, et partit accompagné de six chevaliers français , ses amis. Ils pénétrèrent , à la faveur des ténèbres , dans la ville assiégée ; les acclamations et les cris de joie des paysans firent croire aux Turcs qu'ils avaient reçu un renfort considérable ; en même temps le général ottoman reçut la fausse nouvelle de l'arrivée d'une Hotte chrétienne qui avait mission de délivrer Malte : c en était assez pour décider Sinan -Pacha à lâcher prise.
Toutefois, avant de quitter ces parages, il voulut laisser aux chevaliers un souvenir de sa présence passagère devant leur fie : il essaya un débarquement au GozeXa lâchetédu gouverneur facilita l'entreprise; un seul canonnier anglais osa faire feu sur l'ennemi; le reste de la garnison se croisa les bras. Galatian, commandant de l'île, demanda à capituler, mais ses conditions furent rejetées avec le mépris qu'elles méritaient. Les musulmans firent irruption dans la forteresse et pillèrent le logement de l'infâme gouverneur, qui fut obligé d'emporter ses meubles sur ses épaules jusqu'aux vaisseaux turcs. Là il fut dépouillé de
ses habits et mis à la chaîne comntà un esclave; avec lui six mille chrétiens de tout sexe et de tout âge furent chargés de fers. Aucun d'eux n'opposa la* moindre résistance; on cite seulement un Sicilien qui. transporté de jalousie et de rage à l'idée que sa femme et ses deux jeunes filles seraient exposées à la brutalité sensuelle des turcs, les poignarda de sa propre main; puis, pour ne pas leur survivre, il s'arma d'un fusil et d'une arbalète, tua plusieurs barbaresques et tomba percé de coups.
La catastrophe du Goze produisit une vive sensation à Malte, et l'échauffourée qui l'avait précédée attira à d'Omèdes de justes reproches. La leçon, cependant, ne lui profita pas.
Une nouvelle circonstance tout aussi grave mit au jour sa coupable indifférence pour les intérêts de l'Ordre.
Enhardis par la prise du Goze, Dragut et le lieutenant de Soliman allèrent assiéger Tripoli , l'une des trois résidences des chevaliers. Le grand maître avait laissé cette place sans défense ; non-seulement les fortifications n'étaient pas en état de la protéger longtemps , mais encore d'Omèdes refusa d'y envoyer les renforts indispensables.
Il se borna à prier Gabriel d'Aramont, ambassadeur de France à Constantinople, de négocier avec les Turcs pour les décider à abandonner leur projet.
Il était trop tard , le siège était commencé. Tripoli renfermait, pour toute garnison, des troupes espagnoles et calabroises, récemment envoyées par les vice-rois de Sicile et de Naples. Au premier feu des ennemis , ces soldats, peu accoutumés aux périls de la guerre , se mutinèrent contre l'autorité du maréchal de l'Ordre, Vallier, oui commandait la place. Tous les efforts du gouverneur et des chevaliers français qui l'assistaient échouèrent contre le mauvais vouloir des troupes auxiliaires.
Pressé par les révoltés qui eu étaient venus aux menaces, le gouverneur fut contraint de capituler; malheureusement la convention ne fut pas respectée par les Barbaresques; quand les Espagnols et les Calabrois allèrent au*
L'UNIVERS
devant d'eux , ils les dépouillèrent et les retinrent captifs.
Les Turcs n'eurent pas si bon marché d'un fort situé à l'entrée du port, et que commandait le servant d'armes Desroches. Cet ouvrage avancé , quelque insignifiant qu'il fût , opposa une vive résistance aux assiégeants; et, lorsque le moment fut venu de se rendre ou de périr, Desroches et ses intrépides compagnons se jetèrent , la nuit, dans une barque qui les mena en pleine mer.
D'Aramont, dont nous avons parlé plus haut, racheta généreusement de ses deniers tous les chevaliers tombés entre les mains du vainqueur. De retour à Malte , il fut accueilli par les applaudissements de l'Ordre. Cependant un bruit sinistre arriva jusqu'à lui , au milieu de ce concert de bénédictions et de louanges; il apprit que le grand maître l'accusait d'avoir livré Tripoli. D'Omèdes, en effet, irrité des imputations parfaitement fondées auxquelles il était en butte , voulait rejeter tout l'odieux de la mésaventure sur l'ambassadeur, et c'était pour éloigner de sa personne tout soupçon fâcheux qu'il attaquait la loyauté de d'Aramont. Instruit de ce qui se tramait contre lui , le représentant de la France demanda à être entendu en audience solennelle; il ne lui fut pas difficile de se disculper et de confondre ses détracteurs ; quelques jours après il quitta Malte et se dirigea sur Constantinople , non sans avoir communi-
3ué à son souverain, Henri II, les étails de cette odieuse machination.
La colère du grand maître se tourna alors contre le maréchal ; un conseil fut formé pour lui faire rendre compte de sa conduite à Tripoli ; et ce tribunal fut composé des créatures de d'Omèdes. Vallier fut immédiatement arrêté, ainsi que les chevaliers Fauster, de Sousa et Herrera , qui avaient figuré d'une manière peu honorable dans l'affaire de la capitulation. Des témoins subornés car Tes agents du grand mattre déposèrent contre le maréchal; Yillegagnon lui seul éleva la voix en faveur de l'accusé; sa loyauté s'indi-
gnait d'une accusation dont il démontra la fausseté ; son exemple entraîna d'autres chevaliers qui secondèrent par leurs témoignages la cause du malheureux Vallier. Les juges , intimidés par cette vive opposition , déclarèrent qu'il n'y avait pas eu trahison , mais condamnèrent néanmoins le maréchal et ses coaccusés à être dépouillés de l'habit de l'Ordre, pour avoir abandonné une place dont on leur avait confié la défense. Mais ce n'était pas là le but que s'était proposé d'Omèdes ; ce qu'il lui fallait , c était la vie du maréchal. Il parvint à disjoindre les causes, et à faire juçer Vallier à* part.
L'accusé était infailliblement perdu, si Villegagnon ne fût pas intervenu avec sa rude franchise et sa parole imposante. Il était parvenu à connaître toutes les intrigues mises en jeu par le grand maître pour obtenir une condamnation capitale; et, au moment où celui-ci le somma de révéler ce qu'il prétendait savoir, le courageux chevalier déclara à haute voix que le juge s'était engagé à condamner Vallier, sous peine d'un dédit de cinq cents ducats d'or au profit de d'Omèdes.
Cette révélation coupa court aux débats. On nomma un autre juge , et le §rand maître fut forcé d'écrire au roi e France une lettre^ dans laquelle il avouait ses torts envers l'ambassadeur.
Quant au maréchal , il resta en prison jusqu'au magistère de la Valette; toute l'énergie et l'éloquence de ses défenseurs officieux ne purent le soustraire à la vengeance de l'ignoble d'Omèdes, tandis que les vrais coupables, c'est-à-dire, les chevaliers espagnols arrêtés avec Vallier, furent rendus à la liberté (*).
(*) Villegagnon a laissé un mémoire fort détaillé sur toute celte affaire dans laquelle il avait été un des principaux acteurs. Le caractère de cet homme offre de singulières particularités. On le voit a Malle plein d'une vertu chevaleresque, d'un courage et d'une probité universellement admirés ; mais la seconde période de sa carrière ne fut passant reproches. Yoici ce qu'en dit M. Ferdinaud Denis, t. II, p. 3oa de C Histoire de la fondation d'Alger : « Plus tard nous le voyons
, MALÎE ET LE (ÎOZE.
Nous avons cru ne pas devoir passer sous silence cette querelle d'intérieur, parce qu'elle montre jusqu'à quel point le grand maître pouvait abuser de son autorité , et aussi jusqu'où pouvait aller, sans dépasser les limites légales , la résistance des simples chevaliers.
Le chef de la Religion avait tous les moyens de corrompre ou d'intimider les juges ; argent , places et faveurs , il disposait de tout et pouvait choisir l'arme la plus utile, suivant la circonstance; mais, d'un autre côté, la démocratie de l'Ordre pouvait mater le despotisme du grand maître , et paralyser ses mauvaises intentions. Toutefois, le contre-poids n'était pas assez puissant pour faire toujours pencher la balance , et la victoire restait souvent, en définitive , au souverain.
La démonstration des Turcs contre Malte , f t la prise de Tripoli , avaient fait sentir le besoin de fortifier la résidence de l'Ordre , de manière à la mettre désormais à l'abri d'un coup de main audacieux. Strozzi, grand prieur de Capoue , et trois autres commissaires , furent chargés d'examiner les points les plus vulnérables, et de tracer le plan des ouvrages les plus urgents. En moins de six mois , grâce aux nombreuses offrandes des chevaliers de tous pays , et à l'activité des habitants de Malte , on vit s'élever, à la pointe du mont Sceberras, un château qu'on baptisa du no m' de Saint-Elme, et sur le mont Saint- Julien , qui commandait le Bourg , un fort qu'on appela Saint-Michel. Dès ce moment, la capitale de la Religion fut en état de soutenir le siège le plus loug et le plus terrible.
Avant la fin du magistère de d'O-
figurer dans l'histoire du Brésil, et l'un des forts de l'entrée de Rio Janeiro porte encore «on nom. Un vieux chroniqueur affirme même qu'il se faisait donner dans le nouveau inonde le litre de roi du Brésil. Homme de courage , mais esprit irrésolu , il paraii avoir persécuté cruellement les protestants qu'il avait d'abord chaudement protégés. A son retour en Europe , ils le surnommèrent U Caïn de t Amérique. »
mèdes , un nouveau revers vint affliger l'ordre de Saint- Jean : en 1 552 , Strozzi s'était emparé , en Afrique, de la ville de Zoare ; mais il fut presque immédiatement obligé d'abandonner sa conquête. Poursuivis l'épée dans les reins par une masse d'Arabes, les chevaliers se serrèrent autour de feur étendard , et se portèrent , pour mieux le défendre, sur le bord de la mer. La Cassière , qui était chargé de sa garde, le tenait constamment élevé, ce qui irritait l'ennemi qui voulait s'en emparer. Ce ne fut qu'après d'incroyables efforts de bravoure et des pertes sensibles que les chevaliers parvinrent à gagner leurs barques , épuisés de fatigue et couverts de blessures.
Magistère de la Sangle. D'Omèdes mourut le 6 septembre 1553, et fut remplacé par Claude la Sangle, dont nous avons eu l'occasion dé citer le nom. De nouveaux ouvrages fortifiés furent construits pour ajouter à la sécurité de la capitale. Tandis que des prises importantes enrichissaient l'Ordre, le fort Saint - Klme recevait un supplément de fortifications, et l'Ile Saint-Michel devenait inexpugnable. Cette langue de terre, qui , s'avançant dans la mer, dessine le port des Français et le port des Galères , n'avait eu jusque-là, pour toute défense , qu'un château de très-petites dimensions ; le grand maître fit entourer de murailles épaisses la portion de ce château qui regardait les rochers du Coradin (*) , y ajouta des bastions, et fit creuser des fossés pour recevoir l'eau de la mer. Comme tous ces travaux s'exécutèrent des deniers de la Sangle, les chevaliers, par reconnaissance, donnèrent son nom à la presqu'île. Aujourd'hui encore, on l'appelle île la Sangle.
Un accident déplorable vint offrir une douloureuse compensation aux succès éclatants de la marine de Malte et à la prospérité croissante de l'Ordre. Le 23 septembre, une tempête furieuse se déchaîna sur la colonie, et principalement sur la capitale. Cet ef-
(*) Voir le plan de La Valette.
L'UNIVERS
froyable ouragan, qui rappelle les tourmentes de la mer des Antilles, porta le ravage dans la ville, détruisit fes maisons situées sur le port, ébranla le château Saint-Ange et le fort Saint- Elme, lança à une grande distance l'arbre auquel était attaché l'étendard sacré, fracassa et engloutit plusieurs navires, en jeta quelques-uns sur le rivage, et renversa entièrement quatre galères , dont les équipages furent , en grande partie , noyés ou écrasés. Plus de six cents personnes, parmi lesquelles se trouvaient des chevaliers, perdirent la vie dans cette formidable révolte des éléments. Quand les vents et les flots furent calmés, le grand maître accourut sur la plage pour encourager, par sa présence, Tes malheureux dont les gémissements faisaient retentir les échos de la ville. Des cris étouffés, partis des flancs d'une galère renversée, frappèrent son oreille ; aussitôt, par son ordre, plusieurs planches de la carène qui se trouvait hors de l'eau furent enlevées. Comme le grotesque se mêle souvent aux choses les plus trafiques, le premier personnage qu'on vit sortir au vaisseau fut un singe qui sauta sur la rive en grimaçant de joie. Après lui, on retira le chevalier de Lescure , connu plus tard sous le nom de Romegas, et l'un des plus illustres marins de l'Ordre; d'autres chevaliers le suivirent , ainsi que quelques matelots et des esclaves. Ces malheureux étaient restés toute la nuit dans l'eau jusqu'au menton, et cramponnés avec leurs mains aux splives de la calle , ayant à peine assez d'air pour respirer; cette cruelle position avait tellement épuisé leurs forces, au'à peine hors de cet antre horrible , 11$ s'évanouirent.
Les corsaires auxquels les chevaliers faisaient une guerre si acharnée, profitèrent du moment de trouble jeté dans la Religion par la perte de ses meilleurs bâtiments, pour attaquer l'île de Malte. Dragut , comptant sur une répétition de la prise du Goze, tenta Une descente; mais il fut contraint de regagner ses vaisseaux en abandonnant aux chevaliers tout le butin qu'il avait
recueilli dans les parties'mal défendues de la colonie.
Si le cadre de cette notice nous le permettait, nous raconterions ici les nombreuses victoires navales, les merveilleuses entreprises qui, à cette époque de l'histoire de l'Ordre, rendirent le nom des chevaliers de Saint- Jean plus que jamais redoutable sur toute la Méditerranée. Qu'il nous suffise de dire que dans toutes les rencontres des galères de la Religion arec des vaisseaux turcs ou barbaresques, la valeur des chrétiens triompha du nombre. Entre autres actions mémorables, l'histoire cite le dévouement d'un chevalier gascon qui s'élança seul sur le pont d'un navire turc, et s'apercevant qu'il allait être massacré, mit le feu aux poudres et fit sauter avec lui tout l'équipage musulman.
L'année qui vit s'accomplir cet acte de généreuse intrépidité, fut celle de la mort du grand maître la Sangle (17 août 1557).
Magistère de la Valette. Nous voici parvenu à la période la plus glorieuse des fastes de l'Ordre; ici nous serons plus explicite , car il y a des faits dans l'histoire , qui ne s accommodent pas de la concision du résumé.
Jean de la Valette fut appelé à recueillir l'héritage de Claude la Sangle.
Son avènement au pouvoir fut marqué par un acte de justice éclatant ; le maréchal Vallier, l'ancien gouverneur de Tripoli, existait encore; la Sangle lui avait rendu la liberté, mais non le titre et les fonctions dont l'avait dépouillé d'Omèdes. La Valette, convaincu de l'innocence du maréchal, le fit réhabiliter après révision du procès, et le nomma grand bailli de Lango.
D autres soins non moins pressants préoccupèrent la Valette dès les premiers instants de son magistère : depuis longtemps, l'Ordre ne retirait plus rien de certaines provinces d'Allemagne et des États de Venise qui renfermaient des biens appartenant à la Religion; par sa fermeté et son activité intelligente, le nouveau grand
MALTE ET LE GOZE
maître parvint à faire rentrer ces revenus, précieuse ressource dont la perte définitive eût occasionné dans les finances de Malte un fâcheux déficit.
Nous avons un revers douloureux à enregistrer : le vice- roi de Sicile ayant concerté avec la Valette le plan d une attaque contre Tripoli , qu'occupaient encore les Arabes, la Religion offrit un continrent de quatre cents chevaliers, quinze cents soldats et deux cents pionniers. L'expédition projetée aurait probablement réussi, si le viceroi , changeant tout à coup de dessein, ne s'était pas obstiné à vouloir enlever la petite fie de Galves et à y bâtir un fort baptisé de son nom. Cette malencontreuse halte fut fatale à l'armée impériale, que la flotte de Kara-Mustapha défit complètement. Douze mille prisonniers, vingt-huit galères espagnoles et quatorze navires de charge tombèrent au pouvoir des Turcs. Trois galères de Alalte purent se soustraire aux poursuites de la flotte ennemie ; mais plusieurs chevaliers avaient succombé dans le cours de cette désastreuse campagne, aux atteintes d'une maladie qui avait décimé l'armée.
Rappelons, en passant, la création d'un ordre religieux et militaire par le crand-duc de Toscane. Cette milice, placée sous l'invocation de saint Etienne, pape, reçut de son fondateur Tordre exprès d'obéir en toute circonstance aux chevaliers de Malte. En effet, peu de temps après, des galères de Florence vinrent se ranger sous le pavillon d'une escadre maltaise, et cette première course faite de conserve amena la reprise de plusieurs vaisseaux chrétiens sur les Turcs, ainsi que la capture d'un certain nombre de bâtiments barbaresques.
La réputation maritime de l'Ordre allant toujours croissant, les souverains de l' Europe voulurent tous confier à des chevaliers le commandement de leurs flottes. Le roi d'Espagne en demanda un au grand maître pour diriger les forces navales de Sicile; les rois de France et d'Angleterre comptaient aussi des membres distingués de la Religion
parmi leurs marins. C'était un hommage des plus flatteurs rendu à l'habh lete et au courage des religieux de Malte. On s'explique mal, d'après cela, l'ingratitude dont la chrétienté fit preuve envers l'Ordre dans plus d'une circonstance décisive. Ainsi, on vit au concile de Trente, qui eut lieu vers cette époque, les ambassadeurs des différentes puissances refuser d'obtempérer aux légitimes réclamations du député de Malte (*), et l'envoyé du pape lui-même se borner à payer l'Ordre de vains compliments.
Ainsi encore, on vit, un peu plus tard, les rois de l'Europe laisser les chevaliers se défendre seuls dans leur île contre une armée innombrable de Turcs , sans qu'aucun de ceux - là même qui avaient si souvent éprouvé l'efficacité de l'assistance de la Religion, leur offrit le plus faible secours. Pignon de Vêlez , forteresse devant laquelle avaient échoué , deux ans auparavant , les efforts d'une armée espagnole, et qui, depuis ce moment, f lassait pour imprenable, avait été enevée par les chevaliers dans l'espace de vingt-quatre heures. Presgue en même temps, Giou, général des galères de l'Ordre, et Romégas, commandant de celles du grand maître , avaient attaqué et capturé , après un combat de cinq heures , un gros galion turc, chargé de riches marchandises d'Orient. Ces deux événements produisirent à Constantinople une vive impression ; et, dès ce moment, Soliman jura la perte de Malte.
(*) Le grand maître se plaignait par l'organe de ce député de ce que les papes laissaient des protestants s'emparer des commanderies et nommaient des princes catholiques aux prieurés , en violation des droits et des privilèges de l'Ordre. La récapitulation des services rendus à la chrétienté par les hospitaliers à Jérusalem, à Rhodes et à Malle, trouva dans les membres du concile des auditeurs parfaitement indifférents. Il y a même plus : le ministre d'Espagne se dispensa d'appuyer les représentations de l'envoyé de Malle , bien que toutes les places fortes que les Espagnols occupaient en Afrique eussent été conquises par les chevaliers*
L'UNIVERS
Siège de Malte (*). Les forces turques qui, en 1565, parurent devant la résidence des chevaliers , se composaient de cent cinquante vaisseaux chargés de trente mille hommes de débarquement, pris parmi les janissaires et les spahis, c'est-à-dire, parmi les meilleures troupes ottomanes ; un nombre considérable de bâtiments de transport étaient chargés de chevaux , de gros canons, de munitions et de provisions de bouche. A cette flotte devaient se joindre, par ordre du Grand Seigneur, tous les corsaires barba resques , et , à leur tête , le célèbre Dragut, avec le contingent d'Alger.
Quand la Valette jeta les yeux autour de lui pour voir sur combien de défenseurs l'Ordre pouvait compter, il dut être saisi d'un effroi involontaire; en effet, malgré l'empressement qu'avaient montré les chevaliers des commanderies à venir se réunir à leurs frères de Malte, leur nombre ne dépassait pas sept cents. Quelques centaines d'hommes de troupes réglées à la solde de la Religion , les soldats des galères , les habitants de la ville et les paysans portaient à huit mille cinq cents le chiffre de tous les gens en
(*) Le récit de ce siège par Verlot passe généralement pour être rempli d'ermirs.
Cependant Boisgelin fait observer avec raison qu'il n'est aucun des faits matériels rapportés par cet historien, qu'on ne puisse justifier par les autorités contemporaines les plus respectables , et par les documents qui se trouvaient dans les archives de l'Ordre. Quand Tertot répondait à ceux qui lui présentaient des observations à ce sujet : Mon siège est fait , c'est qu'il savait bien que ces importuns ne l'assaillaient de leurs demandas qne pour le décider à faire mention dans son récit de quelque chevalier de leur famille. Le refus d'admettre la moindre insertion après coup , à l'éloge des individus qui lui étaient recommandés, a valu à Yeitot des reproches aussi injustes que -violents. Qu'on remarque bien que nous ne parlons que du siège de Malte pour lequel il a eu à sa disposition les matériaux les plus précieux. Pour ce qui est des temps antérieurs, nous avons déjà exprimé notre peu de respect pour l'autorité de cet historien.
état de porter les armes ; mais il s'en fallait bien que tous offrissent les mêmes garanties de courage et d'expérience militaire. Cette poignée de combattants aurait sans doute suffi si la chrétienté eût été disposée à l'assister de ses secours matériels, comme l'honneur et son intérêt même le lui prescrivaient; mais pas un prince européen ne tendit la main à la Valette dans une circonstance où il v allait de la destruction de ce boulevard du monde occidental. Le pape Pie IV envoya dix mille écus , piteuse aumône faite de mauvaise grâce ; le roi d'Espagne promit , mais on verra à qtirl moment il lui plut de se décider à faire quelque chose pour ses utiles alliés de Malte.
Il fallut donc au grand maître toute l'énergie morale dont il était doué pour accepter sans crainte le défi de Soliman. Il est vrai qu'il puisait sa confiance dans un sentiment à peu près éteint aujourd'hui , et qui , à l'époque dont nous parlons, faisait accomplir des prodiges : la foi religieuse.
En sortant du conseil dans lequel les chevaliers furent solennellement informés du péril qui menaçait l'Ordre, la Valette alla , suivi de tous les chevaliers, se prosterner au pied des autels. Tous communièrent avec recueillement , et puisèrent , dans l'accomplissement de ce pieux devoir, une force qui doublait leur courage. Ce devait être un tableau bien imposant que celui de ces rudes guerriers venant offrir leur bras et leur vie au Dieu qu'ils adoraient , et s'encourager au martyre par la commémoration mystique du sacrifice accompli par Jésus- Christ. La cérémonie terminée, la Valette distribua les forces de la place, assigna à chacun son poste , et s'occupa de fortifier les points qui avaient le plus besoin de défense.
Les Turcs débarquèrent dans la petite anse qu'on appelle le port de 1 F chelle. A peine avaient-ils mis pied a terre qu'ils" se répandirent par troupes dans les campagnes voisines; les postes établis dans cette partie de l'île, et les paysans armés , les repoussèrent et leur
MALTE ET LE GOZE
firent éprouver de grandes pertes. On dit que plus de quinze cents musulmans périrent dans cette lutte préliminaire. Les troupes de Malte y avaient trouvé un autre avantage, c'était de s'accoutumer au feu et aux cris des Turcs.
La première attaque sérieuse fut dirigée contre le château Saint-Elme (*), commandé par Broglio, vieil officier piémontais, et défendu par cent vingt chevaliers , parmi lesquels se trouvait le bailli de Négrepont ; la garnison avait été renforcée par une compagnie de soldats espagnols. Il était d'autant plus important de conserver ce point , que le vice-roi de Sicile en avait fait la condition essentielle de l'envoi d'un secours.
Le 24 mai, l'artillerie ottomane commença à battre en brèche. Sur terre et sur mer, un feu continuel fut dirigé contre le fort. Les murailles ne tardèrent pas à s'endommager, et le château aurait été bientôt emporté si le grand maître n'avait pas eu le soin d'en renouveler sans cesse la garnison par des envois quotidiens de troupes fraîches. Des barques parties du Bourg transportaient à la pointe Saint-Elme des soldats et des chevaliers, puis ramenaient, pendant la nuit, les blessés au couvent. Après quelques jours de canonnade, le chevalier espagnol Lacerda fut envoyé de l'autre côté du port pour exposer au grand maître la situation de la place assiégée , et demander du secours. Le messager, sous l'influence d'une terreur coupable, déclara que le fort ne pouvait pas tenir plus de huit jours. « Quelle perte avez-vous donc faite , demanda le grand maître, pour crier au secours? » Lacerda répondit que le château était an malade exténué qu'on ne pouvait soutenir que par des remèdes continuels. «Eh bien, répliqua la Valette, fen serai le médecin, et j'en conduirai d'autres avec moi. S'ils ne peuvent pas vous guérir de la peur, ils
(*) Pour bien comprendre les opérations de ce siège , il est important d'avoir sous la yeux le plan de la capitale de Malte.
7e UvrcUson. (Malte et le Gozb
empêcheront bien au moins les infidèles de s'emparer du château ! »
En tenant un pareil langage, le grand maître n'espérait pas soustraire te point menacé à la persévérante activité des musulmans ; mais il voulait prolonger la défense le plus longtemps possible, afin de décider le vice -roi à envoyer le renfort qu'il avait promis , et oui n'arrivait pas. Pour plus de sûreté , il voulut exécuter l'engagement qu'il venait de prendre, de se charger en personne du commandement du fort ; mais le conseil 6'y opposa , et il dut céder à ses représentations. Par compensation, un grand nombre de chevaliers briguèrent l'honneur d'aller s'ensevelir sous les ruines du château Saint-Elme; malheureusement la place était trop petite pour les contenir tous; en conséquence, on n'y envoya qu'une centaine d'hommes déterminés; mais, dès cet instant, le grand maître put avoir la certitude que ce poste avancé de la capitale tiendrait encore longtemps.
Cependant les Turcs avaient réparé leurs pertes par l'acquisition de nouvelles troupes. Le renégat Uludgi-Ali, corsaire renommé dans les parages de l'Afrique, s'était réuni à la flotte de Soliman avec six galères et neuf cents hommes de débarquement; d'un autre côté, Dragut était arrivé avec une vingtaine de bâtiments et environ deux milli?
hommes de troupes aguerries. Mustapha-Pacha, commandant général de l'armée turque , avait ordre de ne rien faire sans avoir pris l'avis de cet habile écumeur de mer, qui passait pour être, par-dessus tout, excellent artilleur. Le premier soin de Dragut fut d'établir une batterie sur la pointe où s'élève aujourd'hui le fort Tigné, et qui a retenu son nom (*). Grâce à l'action de cette batterie, l'ennemi put s'emparer du ravelin qui protégeait la place du côté ouest; toutefois , ce premier succès leur coûta trois mille hom-
(*) La pointe Dragut s'avance à l'entrée de Marsa-Musciet, vis-à-vis Saint-Elme , et fait le pendant de la pointe Rioaioli (voir le plan géométral)
LTJNIVERS.
mes. Pendant le combat, un chevalier français, nommé Bridiers de laGardampe, ayant été frappé d'une balle dans la poitrine , et voyant ses frères d'armes se presser autour de lui pour le relever, leur dit : « Ne me comptez plus au nombre des vivants ; vos soins seront mieux employés à défendre nos autres frères ; » puis il se traîna jusgu'à la chapelle du château , où il expira au pied de l'autel , en invoquant le ciel en faveur des chrétiens.
Parmi les blessés qui, la nuit suivante, furent transportés au couvent, se trouvait le. chevalier Lacerda , qui , légèrement atteint d'un coup de reu , avait saisi ce prétexte pour sortir de la forteresse. Cet acte de lâcheté affli- ;ea la Valette bien plus que la nouelle du succès des Turcs. Il fit arrêter et emprisonner Lacerda , aux applau-
Îlissements de tous les autres chevaiers indignés comme lui. Les exem- Ïries de bravoure et de constance ne ui avaient pourtant pas manqué. Il avait vu , entre autres , le brave commandeur Broglio et le bailli de Négrepont refuser, quoique fort âzés et grièvement blessés, de se rendre au couvent, et s'obstiner à rester dans le fort ; il avait vu aussi des malheureux privés, par les boulets ennemis, d'un et même de deux membres , vouloir payer encore de leur personne mutilée, et encourager de la voix ceux qui paraissaient au moment de faiblir.
Malgré les prodigieux efforts des assiégés, leur position était devenue des plus critiques; ils députèrent au grand maître le chevalier Médran , qui ne pouvait être soupçonné de lâcheté , et qui fut chargé de demander des barques pour transporter la garnison dans le Bourg.
Le langage de Médran ébranla le conseil qui opina pour que la place fût abandonnée, dans la crainte qu'une plus longue défense n'occasionnât inutilement la perte d'une foule de braves chevaliers; mais le grand maître persista à vouloir résister jusqu'à la dernière extrémité, et le conseil finit par sa ranger à son avis. Nouvelles re*
présentations des assiégés qui déclarèrent ou'ils tenteraient une sortie Pépée a la main, pour ne pas tomber vivants entre les mains des Turcs. Nouvelle réplique de la Valette,, toujours dans le même sens.
Pour gagner du temps , il chargea trois commissaires de lui faire un rapport sur le véritable état de la place. Deux d'entre eux affirmèrent que le fort était tellement ruiné que la garnison ne pourrait pas soutenir un assaut sérieux ; le troisième, Constantin Castriot , homme intrépide et descendant du fameux Scanderberg, soutint qae le danser n'était. pas aussi imminent qu'on le prétendait; et il offrit, pour preuve , de se rendre lui-même à la forteresse , s'engageant à b"j maintenir encore quelque terni». Le grand maître accepta la proposition; mais, lorsque la garnison de Saint-Elme apprit qu'on allait la remplacer, elle demanda à rester, et sollicita de la Valette un pardon qu'il n'accorda que difficilement Pendant ces hésitations qui auraient
(m devenir fatales à la chose commune, 'ennemi se préparai ta un assautgénéral et définitif. Une canonnade nocturne des plus vives fut le prélude de cette lutte décisive; aux premiers rayons de l'aurore, on s'aperçut que les murailles du fort avaient été rasées par l'artillerie jusqu'au roc sur lequel elles s'élevaient. Cette vue ranima le courage des Ottomans , et dut faire présager à la garnison un triste résultat Au signal donné par le canon, les Turcs s'élancèreqt dans le fossé qoi était malheureusement à peu près comblé; ajors eût lieu un horrible combat dans lequel on vit musulmans et chrétiens, après avoir fait usage des armes à feu , se prendre corps à corps et s'attaquer à coups de poignard. Les chevaliers ne ripostaient pas seulement avec le canon a l'artillerie des infidèles, ils faisaient encore pleuvoir sur eus des cercles enflammés qui brûlaient vifs les malheureux qu'ils atteignaient Le fort Saint- Ange, les batteries du Bourg et même de la Sangle prenaient aussi part au combat ; leur feu inquie*
MALTE ET LE GOZE
tait les assiégeants gu'il prenait en flanc et qu'il empêchait de surprendre ie boulevard situé du c<5té de la grande Marse. Cette sanglante mêlée dura six heures consécutives , avec des alternatives de succès et de revers de part et d'autre. Enfin les Turcs furent obligés de se retirer, laissant deux mille hommes sur le terrain. Dix-sept chevaliers et plus de trois cents soldats tombèrent glorieusement sur la brèche ; un renfort de cent cinquante hommes immédiatement envoyé par le grand maître combla les lacunes que cette terrible journée avait faites dans les rangs de ces hommes intrépides.
Le moment était arrivé où ce ravitaillement continuel de la place ne pourrait plus s'effectuer, et où, en conséquence, les assiégés allaient se trouver entièrement isolés de leurs frères du Bourg. Le pacha fit tracer un chemin couvert oui allait jusque vis-à-vis du port de fa Renelle, et y plaça un grand nombre d'arquebusiers qui "tiraient sur les barques parties de la pointe Saint- Ange. Ce fut pour la garnison du château , et aussi pour la Valette, un sujet de profond chagrin de voir je fort ainsi investi de toutes parts, sans espoir de sauver même les blessés , comme on avait pu le faire jusqu'à cet instant.
Un nouvel assaut livré le 21 juin éclaircit encore les rangs des chrétiens. La nuit mit fin au combat; alors on put se compter et acquérir la certitude que l'heure du martyre avait sonné. « Les défenseurs de la place, dit Vertot , ne songèrent plus qu'à finir leur vie en bons chrétiens. Pendant la nuit, tous s'y préparèrent par la participation aux sacrements de l'Église ; après s'être tendrement embrasses , et Payant plus qu'à rendre leur âme à Dieu, cnacun se retira à son poste pour mourir au lit d'honneur et les armes à la main. Ceux que leurs blessures empêchaient de marcher se firent porter dans des chaises jusque vers le bord de la brèche; et. armés d'une épée qu'ils tenaient à deux mains , ils attendaient avec une fermeté héroïque que des ennemis qu'ils ne pouvaient
aller chercher vinssent les attaquer. »
Enfin, l'aube venue, les Turcs montèrent encore une fois à l'assaut avec une fureur qui témoignait du dépit que leur avait causé une résistance si opiniâtre. Le combat dura encore plusieurs heures, et ce ne fut qu'après la mort du dernier chevalier que las infidèles purent s'établir dans le fort. En y entrant, Mustapha-Pacha, voyant avec surprisecombien ses dimensions étaient médiocres , et jugeant d'après cela ce que la prise du Bourg nécessiterait de sanglants efforts, s'écria dans son langage figuré : « Que ne fera pas le père, puisque le fils, qui est si petit, nous coilte tant de braves soldats! » Et en effet, plus de huit mille musulmans avaient trouvé la mort sous les murs de cette insignifiante forteresse, transformée en place formidable par la bravoure de ses défenseurs.
Quanta la Religion, elle avait éprouvé des pertes encore plus sensibles :
trois cents chevaliers et plus de treize cents soldats avaient scellé de leur sang le serment qu'ils avaient fait de mourir plutôt que d'abandonner un poste confié à leur valeur.
« Mustapha, naturellement cruel et sanguinaire, pour se venger, et en même temps pour intimider les che»
valiers qui étaient dans le Bourg et dans les autres forteresses de l'île , fit prendre ceux qu'on trouva parmi les morts et qui respiraient encore; il ordonna qu'on leur ouvrit l'estomac, et, après leur avoir arraché le cœur , par une cruauté qui n'avait point d'exemple, et pour insulter à l'instrument de notre salut dont ils portaient la marque , on fendit leurs corps en croix ; on les revêtit de leur soubreveste , et après les avoir attachés sur des planches ils furent jetés dans la mer, espérant, comme il arriva, que la marée (*) les porterait au pied du château Saint- Ange et du côté du Bourg. Un spectacle si triste et si touchant tira des larmes des yeux du grano) maître. La
(*) Il eût élé plus juste de dire « les vagues » , car tout le monde sait qu'il n'y a pas de marée dans la Méditerranée.
L'UNIVERS
colère et une juste indignation succédèrent à sa douleur. Par représailles , et pour apprendre au pacha à ne pas faire la guerre en bourreau , il commanda d'égorger sur-le-champ tous les prisonniers , et, par le moyen du canon, leurs têtes toutes sanglantes arrivèrent jusque dans son camp (*). »
La prise du château Saint-Elme par les musulmans ôtait au grand maître tout espoir d'être secouru par le viceroi de Sicile. L'Ordre ne pouvait plus compter que sur lui-même; la défection de la chrétienté était consommée; les chevaliers étaient condamnés à périr sur leur rocher sans qu'un seul ami , parmi ceux pour qui ils avaient si souvent donné leur sang , répondît à leurs cris de détresse; exemple d'ingratitude , aue l'histoire doit flétrir comme un des actes les plus honteux de la politique européenne. Il fallait donc que la Valette brûlât ses vaisseaux , qu'il combinât tous les moyens qu'inspire le désespoir. Parmi les résolutions extrêmes qui furent prises , celle de ne plus faire de quartier aux prisonniers turcs serait, certes, blâmable au point de vue de la morale et de l'humanité , si elle n'était
Sas justifiée par l'intention qui la icta. Pour doubler le courage de la Î;arnison , il était indispensable de lui aire perdre toute espérance de composition , et de lui persuader qu'il n'y avait pour elle d'autre salut que dans le salut de la place elle-même. Quand la nécessité parle, quand la chose publique ne peut être sauvée que par des mesures exceptionnelles, les idées ordinaires de droit peuvent et doivent être mises de côté.
Le pacha ignorait les dispositions des chevaliers, car il proposa au grand maître de capituler. La Valette ordonna de faire pendre l'envoyé du général ottoman. C'était un malheureux esclave septuagénaire , que les Turcs avaient délivré de ses fers pour aller porter leur ultimatum au conseil de l'Ordre.
Néanmoins le parlementaire fut épar-
(*) Vertot.
gné et on le renvoya après l'avoir fait passer entre plusieurs files de soldats armés. Au moment de franchir la contrescarpe, un chevalier lui montra les fortifications qui défendaient la ville, et surtout les fossés qui l'entouraient: « Voilà, lui dit-il, le seul endroit que nous voulons céder au pacha , et que nous réservons pour l'y ensevelir avec tous ses janissaires 1 »
Le commandant des troupes musulmanes répliqua le lendemain par le feu de neuf batteries dirigées contre le Bourg, le fort Saint-Michel et Me de la Sangle. En même temps toute communication avec la terre et la mer fut coupée aux assiégés. Toutefois , avant que cette dernière mesure fût prise, un faible renfort de quarante chevaliers de différentes nations, furtivement débarqués dans l'anse de la Pietra A'egra, put pénétrer dans la ville. Pour intercepter la voie de mer à la garnison , le pacha eut recours à un expédient employé par Mahomet II pendant le siège de Constantinople , et avant lui par d'autres chefs d'expéditions dont les noms ont été conservés par l'histoire : cet expédient consistait à transporter des barques du port Musciet dans la grande Marse à travers la presqu'île de Sceberras. Tout autre moyen était impraticable, car l'entrée du grand port était exposée au feu du fort Saint-Ange, et les embarcations turques auraient été infailliblement coulées si elles avaient essayé d'y pénétrer par ce passage. Le projet du chef ottoman fut révélé aux assiégés par un certain Lascaris , officier turc qui avait passé du côté des chrétiens. Prévenu a temps, le grand maître fit fortifier tous les endroits du port où les musulmans pouvaient, à l'aide de leurs petits bâtiments , opérer des descentes. Pour les empêcher d'approcher de la muraille de Saint-Michel, on imagina de former, depuis le Coradin jusqu'à l'extrémité de l'île, une estacade composée de pieux enfoncés dans la mer et liés ensemble par une forte chaîne; on décida aussi que ks postes d'Allemagne, d'Angleterre et la grande Infirmerie seraient mis par la même
MALTE ET LE GOZE
précaution à l'abri de toute surprise.
Ces travaux, dont la difficulté était immense, furent exécutés dans le court espace de neuf nuits , le feu continuel des batteries ottomanes ne permettant pas aux Maltais de s'en occuper pendant le jour.
« Le pacha, dit notre historien, fut bien surpris de voir tant d'ouvrages sortis, pour ainsi dire, tout à coup du fond de la mer, et qui formaient un obstacle au passage des barques et à la descente de ses troupes; mais comme c'était un homme d'un grand courage et de beaucoup d'habileté, il ne se relâcha en rien de son premier projet ; il se flatta de pouvoir enlever les pieux de l'estacade, et d'ouvrir par cet endroit un passage à sa petite flotté. Dans cette vue et par son ordre, des Turcs qui savaient nager « avant une hache à leur ceinture, gagnèrent la palissade, montèrent sur les antennes et travaillèrent avec beaucoup d'ardeur à les couper. Au bruit qu'ils faisaient, on eut bientôt découvert ce qui se passait ; on leur lâcha d'abord plusieurs coups de canon et de mousquet ; comme on tirait de haut en bas, ces coups ne portèrent point avec justesse et produisirent peu d'effet; mais l'amiral de Monti qui commandait dans l'île leur opposa un pareil genre d'adversaires.
Des soldats maltais, excellents nageurs, l'épée entre les dents et tout nus, joignirent les Turcs, les renversèrent de dessus l'estacade, en tuèrent ou blessèrent une partie , et poursuivirent les autres , qui prirent la fuite et qui ne gagnèrent le rivage qu'avec beaucoup de difficulté. Le lendemain , avant qu'on les eût aperçus , ils attachèrent des câbles aux mâts et aux antennes qui formaient la palissade, et avec des cabestans placés sur le rivage, ils tâchaient d'ébranler et d'enlever ces grosses pièces. Mais, dans Malte, tous les habitants étaient nageurs, et on n'eut pas pluôt découvert cette nouvelle espèce d'attaque , que plusieurs Maltais se jetèrent dans l'eau , coupèrent avec des 'sabres tous les câbles, et rendirent inutile cette seconde tentative du pacha. »
Ce singulier épisode n'est pas un des incidents les moins intéressants du siège de Malte; ces combats entre nageurs, cette lutte dans l'eau entre hommes nus, et que menaçaient à la fois deux genres de mort, devait offrir un étrange spectacle à ceux qui du haut des fortifications, suivaient du regard les intrépides Maltais. Quel acharnement révèlent de part et d'autre de pareils moyens d'attaque et de défense !
Sur ces entrefaites , Hassen , pacha d'Alger , arriva avec deux mille cinq cents hommes d'élite. Fils de Barberousse et gendre de Dragut, ce musulman voulut prouver, des son début devant Malte, qu'il n'était pas indigne de porter ces deux noms fameux. Il
f>ria le général en chef de lui confier 'attaque du fort Saint-Michel, ce que le pacha n'eut garde de lui refuser, sachant bien que l'entreprise était des plus difficiles. Le transport des barques à travers le mont Sceberras s'était effectué, et la réussite de cette opération permettait aux assiégeants de s'approcher , dans leurs innombrables embarcations, des points qu'ils se
{>roposaient d'attaquer. Candelissa, ieutenant de Hassen , s'avança contre le château Saint-Ange à la tête des troupes d'Alger et de deux mille Turcs. Sa première tentative lui coûta quatre cents hommes; néanmoins il parvint à prendre terre avec ses soldats. Repoussé\par le feu terrible de l'artillerie des chevaliers, il tut obligé, pour rendre toute retraite impossible a ses troupes, de faire éloigner les barques qui les avaient portées. Alors les Algériens remontèrent à l'assaut du retranchement contre lequel ils avaient échoué une première fois, et après cinq heures d'un combat désespéré , ils parvinrent à y planter leurs enseignes. La vue de ces drapeaux ranima le courage des chevaliers; mais vaincus par la fatigue, ils auraient infailliblement succombé sous le nombre, si un renfort envoyé en toute hâte par le grand maître, et à la tête duquel marchait le commandeur Giou, ne fût venu rétablir les chances du
lût L'UNI,YERS,
combat. Brusquement repousses, les Algériens se précipitent du haut du rempart, et s'enfuient vers la mer.
Candelissa lui-même est entraîné dans ce sauve <fid peut général, et, pour échapper a l'epée des chevaliers qui exterminent sans pitié tout ce qui s'offre à eux , il est obligé de rappeler ses barques et de s'y jeter précipitamment. Quelques soldats chrétiens, ino- Einémenl sortis d'une casemate, surrirent cette foule de fuyards qui combattait encore tout en se retirant; la défaite des Barbaraques fut dès lors consommée, et les assiégés Tirent, avec une joie mêlée d'orgueil , leurs ennemis, venus au nombre de quatre mille, s'éloigner, décimés et couverts de honte (*), d'un rivage où ils avaient espéré trouver la victoire»
Parmi les cent chevaliers ou gentilshommes qui périrent dans cette action, les chroniques citent le fils du vice-roi de Sicile, qui, au bruit du combat) était accouru malgré les sollicitations du grand maître, et s'était précipité dans la mêlée pour y être frappé d'un coup de canon.
Pendant que Candelissa voyait ses efforts se briser contre l'indomptable Valeur des chevaliers. Hassen attaquait le fort Saint-Michel et le Bourg.
A la première escalade, ses soldats réussirent à arborer leurs enseignes sur les parapets; mais, foudroyés par le feu de l'artillerie que dirigeait le mestre de camp Robles, les Algériens abandonnèrent la brèche, et, se cour-
(*) Vertot dû qu'il échappa à peine cinq cents Algériens. En général , il y a exagération dans l'évaluation des pertes des musulmans. Mais il est juste d'ajouter qu'ici Vertot n'est pas le coupable , car il n'a fait que répéter les assertions des historiens contemporains. Nous avons pris le soin de comparer le récit de notre auteur avec les relations particulières de ce siège mémorable et nous avons acquis la conviction que Vertot avait scrupuleusement suivi ses documents. Ge n'est donc pas à rai que nous reprochons ftftagêratron *}u* nous venons de signaler, mata lien adx contemporains qui ont écrit sons l'influence d'un sentiment tout naturel <fe partialité en faveur de* «hovnliws.
bant pour éviter les balles des assiégés, arrivèrent à un endroit où, d'après le rapport de quelques déserteurs, ils espéraient trouver moins de résistance. Ils se trompaient; l'amiral de* Monti les accueillit par une décharge à bout portant, puis, soutenus par les . chevaliers qui avaient vaincu Candelissa, les soldats oui défendaient ce poste culbutèrent les Arabes.
Aux Algériens succédèrent les janissaires d'élite, et le combat recommença plus terrible et plus acharné.
« La fureur et le péril étaient égaux des deux côtés. Un Turc, voyant le carnage que le chevalier de Quincr faisait de ses camarades, s'approcha de lui et, content de périr pourvu qu'il pût le tuer, il lui tira à bout portant un coup de mousquet et lui fracassa la tête; au même instant, un chevalier perça ce Turc d'un coup d'épée; mais la mort de ce soldat ne dédommagea pas l'Ordre de la perte d'un si brave chevalier.
« Le chevalier de Simiane, à la tête "d'une troupe d'habitants, hommes, femmes et enfants, qui jetaient des pierres et des feux d'artifice, obligea les Turcs d'abandonner une des brèches dont ils étaient maîtres, et pour la réparer , il Gt avancer sur-le-champ des pionniers qui , par son ordre et es sa présence, portèrent sur la brèche des barriques et des sacs de laine, et ouvrirent derrière cette barrière des coupures fortiGées de bons retranchements. Comme il était occupé d'ut travail si pressant et si nécessaire au salut de la place, et qu'il songeait peu à sa propre conservation, il eut la tête emportée d'un coup de canon. Plus de quarante chevaliers et environ trois cents soldats périrent k cette dernière attaque.
. « Le pacha, qui ne se rebutait ni par la grandeur du péril , ni par lé nombre des difficultés, Gt construire une espèce de pont élevé, par le moyen duquel ses troupes devaient monter facilement à l'assaut. On tenu deui fois pendant la nuit d'y mettre le feu* mais ce fut inutilement ; il fut courent de l'attaquer de jour. Le grand maître,
MALTE ET LE GOZE
pour foire voir qu'il ce ménageait pas plus ses proches parents que les autres chevaliers, donna cette commission à Henri de la Valette, son neveu. Ce jeune chevalier, plein de feu et d'ardeur, accompagne du chevalier de Polastron, son ami particulier, et à la tête d'un bon nombre de soldats, sortit en plein jour. Leur projet était d'attacher des câbles et de grosses cordes aux principales pièces de bois
?|ui soutenaient le pont, et ensuite, à orce de bras, de les tirer de leur place et de faire tomber tout l'ouvrage. Les soldats s'y portèrent d'abord avec beaucoup de résolution ; mais comme ils travaillaient à découvert, ils se virent tout d'un coup foudroyés par la mousqueterie, et ils se retirèrent jusque sous les défenses du château, pour y chercher un abri contre un feu si terrible. Le jeune la Valette et Polastron, emportés par leur courage, prirent leur place, sans regarder s'ils étaient suivis: à peine étaient ils descendus au pied du pont,
Su'ils furent frappés l'un et l'autre de eux coups de mousquet qui les tuèrent sur-le-champ. Comme le pacha avait mis la tête de tous les chevaliers à prix, quelques janissaires s'avancèrent aussitôt pour couper celles de la Valette et de Polastron; les soldats chrétiens, au désespoir d'avoir abandonné leurs officiers , aimèrent mieux se faire tuer à leur exemple, que de rentrer dans la place sans y apporter du moins leurs restes. Pour décider qui se rendrait maître de ces deux corps morts , il en coûta la vie à plusieurs soldats des deux partis; les chrétiens furent à la fin les plus forts ou les plus opiniâtres dans ce combat particulier, et, avec ce triste avantage, ils rentrèrent dans la place.
« Le grand mettre supporta la mort de son neveu avec beaucoup de constance.... Il ne se ménageait pas plus qu'un autre, et après avoir été reconnaître lui-même l'endroit où son neveu avait péri, il fit ouvrir la muraille vis-à-vis du pont; ayant ensuite placé une pièce d'artillerie dans cette ouverture, le canon tira si heureusement
qu'il fut renversé , et, la nuit suivante, on y mit le feu. » (*) Tant et de si cruels échecs n'avaient
{>as vaincu ^l'obstination des chefs de 'armée turque. Le 2 août, un nouvel assaut fut livré au fort Saint-Michel* Comme dans le combat précédent, des femmes et des enfants réunirent leurs efforts à ceux de la garnison, et ces auxiliaires ne furent pas d'une médiocre assistance aux chevaliers. Des flots de sang coulèrent des deux côtés) jamais les musulmans n'avaient déployé une si courageuse énergie; c'en était fait peut-être de la place . si un hasard singulier n'avait mis fin à la lutte. Au moment où la Valette croyait tout perdu, Mustapha, à la grande surprise des chrétiens, fit sonner la retraite; c'était le gouverneur de la Cité Vieille qui avait fait une sortie et s'était emparé de l'hôpital des Turca où il avait fait un horrible massacra.
Ceux des musulmans qui avaient échappé s'enfuirent en criant que l'avant-çarde sicilienne était débarquée et venait au secours des assiégés. Ce bruit parvint à l'oreille de Mustapha) qui se hâta de* rappeler ses troupes pour les faire marcher contre un ennemi imaginaire.
Le danger qu'avait couru la ville dans cette journée , inspira au grand maître de tristes appréhensions; il savait que les Turcs avaient pratiqué des mines qu'on n'avait pu éventer , et qu'en conséquence toute la bravoure de la garnison pouvait être paralysée par la brusque destruction des remparts qui l'abritaient. A peine avait-il eu le temps de faire réparer les brèches ouvertes par les boulets ennemis, que les musulmans revinrent à la charge avec une fureur qui prouvait qu'eux aussi ne combattaient plus qu'en désespérés. Le général turc avait choisi l'heure de midi* c'est-à-dire, le moment de la journée où il supposait
3ue la garnison, accablée de fatigue et e chaleur , se livrait à un repos imprudent. Il se chargea de Saint-Michel* tandis que l'amiral Pialî devait donner
'*) Vcrtot
toi
L'UNIVERS
l'assaut au bastion de Castille. Mais les chevaliers veillaient incessamment derrière leurs murailles, et lorsque les infidèles se présentèrent, pleins d'une confiance aveugle, le tonnerre de l'artillerie chrétienne leur apprit qu'ils avaient affaire à des adversaires infatigables.
L'attaque de Mustapha avorta après six heures d'efforts héroïques de part et d'autre; celle de Piaii contre le bastion de Castille fut plus sérieuse.
L'explosion d'une mine sous les pas des chevaliers permit aux Turcs de s'établir sur le parapet. Aussitôt la Valette, oubliant ses soixante-douze ans, s'élance, la tête protégée par un léger morion, à la rencontre de l'ennemi qui se croyait déjà sûr du triomphe. Il le charge avec impétuosité, entraîne après lui une foule de chevaliers que son exemple électrise, et force les Ottomans à lui céder le terrain. Alors on le supplie de ne pas exposer plus longtemps ses jours si
(>récieux ; mais il refuse jusqu'à ce que es étendards musulmans soient abattus.
Le lendemain eut lieu une répétition exacte de ces deux combats. « Les Turcs se présentèrent au fort Saint- Michel avec une nouvelle ardeur. Ce oui leur inspirait la plus grande confiance, c'était qu'un de leurs ingénieurs avait fait une machine en forme d'un long baril lié et couvert de cercles en fer, et l'avait remplie de poudre à canon, de chaînes de fer et de clous; il trouva le moyen de la faire tomber sur le ravelin et au milieu des chevaliers qui le défendaient. Ces guerriers voyant cette machine fumante, avant qu elle eût pris feu, la rejetèrent brusquement sur les ennemis , qui se présentaient en foule pour monter sur la brèche. Au moment où elle éclata, elle fit un ravage affreux parmi les assaillants et y causa un tel désordre, qu'ils s'enfuirent au plus vite (*). »
Comme la veille, le grand maître fut obligé de prendre part au combat tur le bastion de Castille; mais moins
(*) Vertot
heureux , Il fut blessé à la jambe d'an éclat de grenade. Ce ne fut qu'à la nuit tombante que les Turcs se décidèrent à lâcher prise.
Le jour suivant, encore mêmes tentatives et mêmes résultats. Parmi les membres de l'Ordre qui succombèrent dans cette journée sanglante, on cite le chevalier Lacerda. Depuis longtemps cet officier espagnol, pour faire oublier la lâcheté dont il avait fait preuve pendant l'attaque du château Saint- Elme , se distinguait entre tous par sa valeur et son mépris de la mort. Il tomba courageusement sur la brèche, après avoir lavé de son sang la tache imprimée à son honneur.
Un billet jeté dans la place et qui contenait ce seul mot jeudi, ût comprendre aux assiégés que les Turcs n'avaient pas encore perdu tout espoir de réussite. En effet , la garnison eut encore à repousser l'ennemi sur les mêmes potnts, et le combat ne cessa qu'à la nuit.
On refuserait de croire à tant d'obstination d'un côté et à tant de constance de l'autre, si des documents d'une authenticité irrécusable n'attestaient la vérité de tous ces détails. On a peine à concevoir comment un si petit nom* bre d'hommes put résister si longtemps, malgré la fatigue, la soif et le supplice de l'insomnie, aux efforts incessants d'un ennemi que rien ne rebutait. La plume se lasse à rappeler ces luttes quotidiennes avec leurs épisodes tragiques et leurs terribles péripéties ; la monotonie des résultats ferait croire que l'on tourne toujours dans le même cercle d'idées et d'événements, si l'histoire ne nous apprenait que nous marchons au milieu de sanglantes réalités.
La situation était devenue désespérée; le Bourg, miné de toutes parts, pouvait sauter à chaque instant ; toutes les fortifications étaient détruites; la brèche était dominée par une espèce de cavalier construit par l'ennemi, et du sommet duquel les soldats du pacha balayaient tout ce qui se présentait sur les murailles et dans les retranchements de la place. Le conseil de l'Ordre s'assembla pour aviser au meil*
MALTE ET LE ÛOZE
leur parti gui restait à prendre. Les grands-croix furent d'avis qu'il fallait abandonner le Bourg , le faire sauter, et se retirer dans le château Saint- Ange qui n'avait pas encore été endommagé. La Valette combattit cette opinion avec une vivacité qui montrait tout l'espoir qu'il mettait encore dans le garnison. Il fit observer que le fort Saint-Ange ne pouvait recevoir tous les individus qui étaient jusque-là restés dans le Bourg , que la citerne du château serait bientôt épuisée, et que le manque d'eau placerait ces malheureux dans la cruelle alternative de périr de soif ou de se livrer aux musulmans. Le conseil, touché de ces considérations, supplia au moins le grand maître de se transporter dans le fort avec les archives , les reliques , et- ce qui restait du trésor de l'Ordre. La Valette fut sourd à toutes les prières, à tous les conseils. Il déclara hautement qu'il voulait s'ensevelir sous les ruines de la ville , et que l'ennemi ne le verrait point reculer d'un seul pas.
La séance levée, il s'empressa de faire construire de nouveaux retranchements, visita les postes pour ranimer l'ardeur des chevaliers et des soldats, donna ses ordres pour le prochain combat, et s'occupa surtout des moyens de déloger les Turcs de la plate-forme dont nous avons parlé. Cette espèce de boulevard fut enlevé par un détachement de la garnison, au moment où les soldats qui le cardaient se croyaient en parfaite sécurité. Dès lors , les défenseurs de la place ne furent plus inquiétés par les arquebusiers musulmans, et purentattendre tranquillement derrière les débris de leurs murailles les adversaires sur qui leur bras avait déjà si souvent vengé la mort de leurs frères du fort Saint- Elme.
Les attaques contre l'île la Sangle recommencèrent, et chaque fois les Turcs furent repoussés avec une perte considérable. Ils avaient en quelque sorte pris l'habitude de ces humiliations quotidiennes. Cependant les musulmans étaient, un jour, parvenus à se rendre maîtres de tous les bastions du fort Saint-Michel; la moindre jn-
décision de la part des chevaliers eût assuré leur défaite ; mais tout ce qui leur restait d'énergie morale et de force physique, ils le concentrèrent dans ce dernier acte d'une résistance sublime, et les Turcs furent encore une fois culbutés.
Il était désormais bien démontré aux chefs de farinée ottomane qu'il n'existait pas d'autre moyen de s'emparer de la place que de la réduire par la famine; mais Mustapha s'aperçut avec terreur que c'étaient ses propres troupes qui allaient manquer de vivres. Il ne leur restait que pour vingt -cinq jours de farine , et les munitions de guerre étaient également épuisées. La situation des assiégeants était des plus critiques : continuer le siège était impossible ; retourner à Constantinople sans avoir pris la place , c'était pour le capitan-pacha et le généralissime se dévouer à une mort certaine , car Soliman ne leur pardonnerait pas d'avoir laissé échapper la proie qu'il convoitait. Mustapha prit un parti moyen :
pour avoir à raconter au moins un succès, il résolut d'essayer un coup de main contre la Cité Notable. Il espérait que, s'il pouvait emmener en esclavage les habitants de cette ville , l'offrande de quelques centaines de prisonniers chrétiens apaiserait la colère du sultan. L'idée tut approuvée des autres chefs musulmans; la Cité Vieille était, leur avait-on dit, peu fortifiée et mal gardée; le succès leur semblait par cela même assuré.
Le 31 août 1565, le général, à la tête de quatre mille hommes , se dirigea vers le centre de l'île. La place était commandée par Mesquito, ce brave chevalier qui, pendant un des plus terribles assauts donnés au fort Saint- Michel, opéra une si heureuse diversion en s'emparant de l'hôpital des Turcs.
A la nouvelle de l'approche de l'ennemi , il réunit dans la ville tous les paysans des campagnes voisines, fit prendre les armes à tous les habitants, aux femmes même , et mit en batterie sur les remparts toutes les pièces d'artillerie, bonnes ou mauvaises, qu'il avait à sa disposition. lies Turcs s'avance-
iOfi
L'UNIVERS
rent fièrement contre cette place qu'ils croyaient presque privée de défenseurs.
Grande fut leur surprise de voir 6es murailles hérissées de canons et garnies aune multitude qui paraissait disposée à leur faire un rude accueil.
Intimidé par un si formidable appareil, le pacha recula devant la pensée c|'un assaut qui achèverait de démoraliser ses troupes i déjà fortement découragées. 11 fit volte-face et regagna honteusement 8t& quartiers.
Ce retour en face de la résidence des chevaliers, il voulut se venger de ! échec au-devant duquel il avait couru. Il sentait bien c}u'il allait user de ses dernières ressources; aussi se disposai-il à frapper un grand coup. Par son ordre, ses ingénieurs construisirent une tour en bois qu'on poussa sur des rouleaux jusqu'au bord de la brèche de Saint-Michel , et du haut de laquelle on pouvait non-seulement faire un feti meurtrier sur les assiégés, mais encore . sauter dans les retranchements et au milieu des défenseurs de la place. L'in* vention n'était pas neuve, mais elle était asseï ingénieuse; malheureusement pour son auteur, le grand maître fit faire pendant la nuit une ouverture à la muraille, et au moyen d'un canod placé dans cette embrasure « fit mettre en pièces la redoutable tour.
lies musulmans, étaient à bout de ruses et d'efforts; pendant qu'ils délibéraient, la flotte du vice-roi de Sicile, si longtemps attendue , avait mis à la voile et se trouvait devant la petite Ile de Linose. Mais le délégué du roi d'Espagne devait donner encore une preuve éclatante d'ingratitude et de lâcheté :
une tempête survient et sépare l'avantgarde de la flotte du reste des bâtiments ; c'était là sans doute un contretemps fâcheux ; mais il y avait urgence à aller délivrer Malte, et les navires égarés auraient bientôt rallié le gros de l'escadre. Le vice-roi était trop prudent pour hasarder un pareil coup de tète ; au lieu de continuer sa route, il reprend le chemin de la Sicile ! Les soldats et les matelots valaient mieux que lui s honteux de ce mouvement rétrograde, ils se révoltent et demandent
à grands cris qu'on remette immédiatement à la voile. Le silence des officiers indique au prince tremblant qu'ils approuvent le noble élan de leurs subordonnés. Il fallait se rendre au désir unanime de la petite armée; il s'y résigne , non sans peine , et se rembarque le 6 septembre. Le même jour après midi la flotte paraît à la vue de Malte.
L'excessive prudence du vice-roi lui suggéra encore un moyen de temporisation : il était nuit, et son altesse aurait pu se noyer en hasardant, dès le soir même* une descente. La flotte dut, en conséquence, rester à l'ancre près de l'île du Gumin, malgré le mécontentement des soldats qui brûlaient d'impatience de mettre pied à terre.
Enfin , le lendemain, dans la matinée, les vaisseaux entrèrent, suivant ravis qu'en avait donné le grand maître, dans la cale de Melleha. Les troupes et les munitions de toute espèce une fois débarquées , le vice-roi jugea à propos de ne pas rester plus longtemps sur une terre ensanglantée par la guerre; il remonta sur son navire et retourna dans son palais de Sicile, abandonnant, avec une générosité chevaleresque , toute la gloire de l'expédition à I armée que lui avait confiée le roi son suzerain.
Le bruit de la prochaine arrivée de ce secours était parvenu jusqu'au général ottoman; mais dans is ferme persuasion que les alliés de l'Ordre attaqueraient d'abord la flotte turque, pour faire entrer le renfort par U grande Marse, Mustapha et Piali s'étaient ingéniés à barrer l'entrée de ce port. La nouvelle du débarquement à (a Melleha les frappa d'étonnement et de consternation. Ils se crurent perdus sans ressources, et dans leur aveu- Ëe terreur ils levèrent précipitamment siège , abandonnant leur crosse artillerie et la plus grande partie de leurs bagages. A la vue de cet embarquement inopiné, le grand maître fit occuper le fort Saint-Elme, et les enseigne!
victorieuses de Saint-Jean flottèrent aux regards des Turcs pleins de honte et de colère.
MALTE ET LS GOZE
Gependeot, revenu de sa frayeur, le pacha réfléchissant aux conséquences que pourrait avoir pour lui une semblable fuite, assembla le conseil de guerre* Un nouveau débarquement e( une nouvelle tentative contre Malte furent décidés. Les troupes qui, fatiguées d'un siège aussi meurtrier, avaient quitté les vaisseaux avec une extrême répugnance, furent dirigées sur la Cité Notable* Un corps de réserve composé de quinze cents hommes fut laissé près du rivage sous le commandement du vice-roi d'Alger» Instruite par le grand maître du.projet des Turcs, l'armée chrétienne marcha à leur rencontre. Bn même temps le bataillon de Malte se mettait en campagne et joi-
1[pait l'ennemi à une faible distance de a capitale. Les chevaliers, commandés par de Sande , officier de haute réputation, attaquèrent les musulmans avec fureur. Les alliés , de leur côté , chargèrent impétueusement les soldats du pacha ♦ qui , rebutés par tant d'inutilef combats \ et effrayés de se voir pris entre deux feux* se débandèrent et prirent la fuite. Dans cette déroute générale » le pacha tomba deux fois de cheval* et n'échappa aux Maltais que
Sar le dévouement de quelques-uns es officiers qui l'entouraient. « Leâ chevaliers animés à la poursuite deâ Turcs, et enivrés de leur victoire , ne gardaient plus ni ordre ni rang} plusieurs s'étaient défaits de leur cuirasse pour atteindre plus facilement les fuyard*. Lorsqu'ils arrivèrent près dé l'endroit où devaient 6e rembarquer lç?
inûdèlea, le vice-roi d'Alger, qui étaïf couvert par la pointe d'un rocher, sortit, à la tête de ses troupes , de cette einbu8oade, et voyant ainsi débandés les chevaliers et les soldats chrétiens . tomba sur eux, en tua plusieurs et ût quelques prisonniers* Heureusement de Sende survint pendant ce combat avec quelques bataillons; il les fit donner tête baissée contre les Algériens ; ils poussèrent tout ce qui se trouva devant eux et délivrèrent les prisonniers, lies Turcs ne cherchèrent plus qu'à ae rembarquer. On vit, en cette oi»won»m nouveau genre de combat j
l'amiral Piali, pour favoriser la retraite des Turcs, faisait un feu continue) de ses vaisseaux , mais il ne put empêcher les chevaliers et les soldats chrétiens de les suivre jusque dans là mer et d*en atteindre un grand nombre. »
Ceux des musulmans qu'avait épargnés Tépée des chevaliers , se jetèrent confusément dans leurs navires , et là flotte ennemie jeva l'ancre pour retourner dans le Bosphore. On dit que le vice-roi qui se tenait sagement ad sommet d'une tour du château de Syracuse , pour voir s'il ne verrait rien venir, aperçut de loin l'escadre ottomane qui cinglait vers le Levant ; il n'eut pas besoin d'un courrier pouf apprendre la défaite des Infidèles et le SQcces du secours qu'il avait si galamment conduit sur les cotes de Malte.
L'Ordre était sauvé. La nouvelle ert rut accueillie avec joie par toute là chrétienté. Les rois dé l'Europe s'en réjouirent d'autant plus volontiers que cet heureux événement ne leur avait coûté ni un écu ni un seul homme. Le pape illumina et fit tirer les innocents canons du fort Saint-Ange. Il avait acheté au prix de quelques milllerë d'éçus la conservation d'un ordre militaire dont l'appui lui était éminemment utile; une centaine de lampions et le chapeau de cardinal offert à la Valette (*} témoignèrent de feon enthousiasme. Pendant quelque temps, cène furent que félicitations et louanges hyperboliques adressées au grand maître par les ambassadeurs européens; ce tut une pluie de présents , d'épéeà et de poignards enrichis de pierreries, de joyaux de toute espèce, d'objets que l'ingénieuse admiration des rois
£*) La Valette refusa , en alléguant un prétexte frivole « mais en réalité pour conserver intacte l'indépendance de Tordre de Malte. Il comprit que désormais la papauté avait bien plus besoin du bras des chevaliers, que ceux-ci n'avaient besoin de la protection spirituelle des pontifes , et se crut dispensé d'accepter une distinction que d'Aubusson avait dû subir par nécessité de position.
avait transformés en flatteuses allégories. Le noble cœur du grand maître dut plutôt s'indigner que s'enorgueillir de ces magnifiques offrandes, car elles lui rappelaient l'ingratitude des puissances chrétiennes (*).
Au milieu de ce concert de félicitations, on apprit que le sultan, furieux de l'échec de son armée , se proposait de venir en personne, au printemps suivant, attaquer 111e de Malte. Or cette île se trouvait dans une situation si lamentable, que la menace de Soliman était pour elle un danger formidable.
Le Bourg, le château Saint-Elme, le fort Saint-Michel et les défenses de l'île la Sangle n'offraient plus que des ruines ; les canons étaient tous démontés ou brisés , les maisons démolies , les magasins vides, les citernes épuisées , les campagnes ravagées , les villages détruits par les boulets ou par le, feu; plus de vivres, plus de munitions de guerre et plus d'argent pour en acheter ; enfin , il restait à peine six cents hommes capables de porter les armes.
Cependant et malgré l'opinion de quelques membres du conseil qui étaient d'avis d'abandonner Malte , le grand maître, plein de confiance en son étoile et en son courage , résolut de rester, coûte que coûte , dans le poste qu'il avait si vaillamment disputé aux Turcs.
A sa voix , les habitants commencèrent
(*) L'abandon de l'Ordre par ces puissances ne fut pas seulement, de leur part, un acte de coupable ingratitude, ce fut encore et par-dessus tout une faute politique : en eflet il est aisé de comprendre que l'établissement des Turcs dans l'île de Malte à la place des chevaliers aurait porté un coup funeste à toutes les marines chrétiennes de la Méditerranée. H était donc de l'intérêt des sou- ' venins de l'Europe de préserver le siège de l'Ordre de la destruction dont le menaçait Soliman. L'Espagne, malgré le secours qu'elle envoya au grand maître, doit être comprise dans l'anathème général ; car on «a vu que le corps d'armée conduit par le vice-roi de Sicile , arriva au dernier moment Les chefs de ces auxiliaires durent même s'émerveiller de trouver encore Malte au nantir des chevaliers.
à relever les murailles, à recreuser les fossés comblés par l'ennemi , à reconstruire les retranchements, enfin à tirer de ses décombres le Bourg, tout fier du nom de Cité /Victorieuse que désormais il allait porter. Mais ce n'était pas assez ; il fallait, tout en ressuscitant Malte , chercher à paralyser les intentions de Soliman ; une idée audacieuse inspire la Valette : il fait incendier l'arsenal de Constantinopie, et détruit ainsi le matériel de guerre et les bâtiments que le sultan destinait au prochain siège de Malte. Soliman, atteint dans sa capitale même par I'eonemi qu'il avait menacé, fut obligé d'ajourner indéfiniment l'exécution de ses desseins, en rendant hommage au génie et au courage indomptable du grand maître.
Une douloureuse expérience avait prouvé que la résidence de l'Ordre était malpIacéedanslaCitéVictorieuse, attendu que la ville était dominée de tous côtes par des hauteurs dont an ennemi entreprenant pourrait toujours se rendre maître. La Valette conçoit alors et trace le plan d'une ville nouvelle qui, s'étenuant sur le mont Sceberras , sera protégée à son extrémité par le fort Saint-Elme, sur ses côtés par la mer, et ne communiquera avee l'intérieur de l'île que par un étroit espace de terrain. Ce projet est immédiatement communiqué aux princes de la chrétienté qui, pour réparer leurs torts envers Malte , s'empressent d'envoyer au grand maître l'argent dont il a besoin pour exécuter son entreprise. Aussitôt les ingénieurs se mettent à l'oeuvre; les alignements sont tracés, et la Valette pose solennellement la première pierre de la ville qui doit porter son nom. Les habitants lui prêtent spontanément le secours de leurs bras; cette émulation de travail gagne même les femmes, de sorte que, la nature du sol aidant, les maisons et les édifices .publics paraissent en quelque sorte surgir de terre. Pour remédier au manque d'argent qui ne tarda pas à se faire sentir, le grand maître fit j frapper de la monnaie de cuivre oui fut facilement admise dans la circula-
MALTE ET LE GOZE
tion et au moyen de laquelle les travailleurs furent régulièrement payés.
Une paix profonde favorisa la construction de la cité nouvelle ; les Turcs s'en tenaient à la cruelle leçon qu'ils avaient reçue et se contentaient de menacer de temps à autre leurs ennemis de Malte.
La Valette n'aspirait plus qu'au repos qu'il avait si chèrement acheté; mais ses derniers jours, comme ceux de J'Isle-Adam, devaient lui faire expier sa gloire, et il ne lui fut pas donne de mourir sans avoir subi l'épreuve de la couronne d'épines.
Dans Je désordre inévitable qui suivit la défaite des Turcs, quelques chevaliers espagnols se laissèrent aller à une vie licencieuse. L'impunité qui protégea leurs premiers écarts les enhardit au scandale. Us en vinrent à répandre des chansons satiriques dans lesquelles la réputation des plus braves chevaliers était attaquée. Instruit de ces dérèglements, le grand maître livra les coupables à la justice de l'Ordre.
Le procès s'instruisit; mais les accusés, au lieu d'être effrayés des dangers de leur position, redoublèrent d audace. Pendant la dernière séance du conseil , eux et leurs amis se précipitèrent sur les juges , arrachèrent des mains du vice-chancelier la plume avec laquelle il venait d'écrire la sentence et jetèrent son écritoire par la fenêtre. A la faveur de la confusion qui suivit cette scène de violence, ils s échappèrent et gagnèrent le port où ils trouvèrent des Darques qui les conduisirent en Sicile. La Valette , aussi indigné qu'affligé de ces actes odieux , priva les fugitifs de l'habit de chevalier et les condamna à une réclusion éternelle.
Il les fît réclamer comme déserteurs au vice-roi de Sicile; mais ils n'avaient fait qu'une courte halte dans cette île, trop voisine de Malte, et s'étaient réfugiés chacun dans leur pays.
Quelque temps après , un Florentin établi à Malte , et qui y avait épousé une jeune fille d'une grande beauté , assassina sa femme, et au moment d'être arrêté, s'enfuit de la capitale et parvint à passer en Italie. Cet événe-
ment produisit une impression d'autant plus affligeante que la révolte des chevaliers espagnols n'était pas encore oubliée, et que cette succession de faits déplorables accomplis dans la résidence de l'Ordre devait jeter un fâcheux vernis sur la population de Malte en général.
Mais la Valette n'était pas encore au bout de ses tribulations; le pape, malgré la promesse solennelle qu'il avait faite au grand maître de ne point troubler l'Ordre dans l'exercice de ses privilèges et de ses droits, prit sur lui de nommer son neveu au prieuré de Rome. La Valette se plaignit de cet abus de pouvoir ; il paraît que les termes de sa réclamation irritèrent le pape, qui répondit en privant l'ordre de Malte du droit d'envoyer un ambassadeur à la cour pontificale.
Toutes ces contrariétés jointes aux fatigues qu'il avait endurées firent tomber le grand maître dans une profonde mélancolie, qu'augmentait encore son état physique. Il chercha des distractions dans l'exercice delà chasse. Mais, un jour, en parcourant, pendant la grande chaleur, les campagnes de l'île, il fut frappé d'un coup de soleil, qui détermina une congestion dont il mourut le 22 août 1568.
On fit à la Valette des funérailles ma-
tnifiques. Son corps avait d'abord été éposé dans Notre-Dame de Philerme; on l'en retira pour le conduire à la cha-
{>elle de Notre-Dame de la Victoire, que ui-même avait choisie pour sa sépulture. La capitane qui le portait était remorquée par deux autres galères couvertes de drap noir et traînant jusque dans l'eau les enseignes et les bannières enlevées par lui aux infidèles; deux bâtiments qui lui avaient appartenu suivaient , également tendus de noir , et parés d'ornements funèbres.
Le triste cortège sortit de la grande Marse et entra dans le port Musciet; les parents, les domestiques et tous ceux qui avaient fait partie de la maison du grand maître défunt, mirent les premiers pied à terre, tous armés de torches funéraires ou d'étendards aux armes des Turcs ; puis, venait le clergé
lit
L*UHITK&&
portant lé eWuert it chantant tas prières des mort». Le nouveau grand mattre, le conseil de l'Ordre, les chevaliers et les soldats marchaient à la suite; le peuple fermait la marche, et sa morne attitude disait asseï qu'il était de moitié dans la douleur des compagnons d'armes de la Valette.
Ces vaisseau* ft l'aspect lugubre, ces torches dont l'épaisse fumée montait vers le ciel en noirs tourbillons, ces drapeaux qui rappelaient de si glorieux souvenirs , ces prêtres à la psalmodie monotone, cette longue procession dans laquelle on voyait de loin briller les armures des chevaliers, le bruit du canon qui, à intervalles égaux , interrompait le chant du De profundU; tout cela formait un spectacle imposant, et capable d'impressionner le cœur le plus froid.
La nouvelle de la mort de la Valette fut accueillie avec tristesse par toute la chrétienté: vivant, le héros avait eu à souffrir de l'ingratitude des rois; mort, il en fut admiré sans réserve.
Magistère de de Monte. Guidalotti . plus connu sous le nom de de Monte, qu'il avait emprunté au pape Jules III, son parent, fut appelé a recueillir l'héritage de Jean de la Valette. Après un pareil homme, la tâche était rude; ae plus dignes que de Monte n'y auraient pas suffi. Il tint toutefois à honneur de terminer au moins la construction de la ville dont son prédécesseur avait jeté les fondements. En effet , trois ans après la mort a> la Valette, on put y transférer le couvent et y établir la résidence de l'Ordre.
Pendant le magistère de de Monte, la marine de la Religion essuya un désastre encore sans précédent : trois
falères furent prises en 1570 , par le orsaireUdgi-Ali; en outre, la capitane fut forcée de s'échpuer au pied de la tour de Monchiano , en Sicile. Cet événement explique le petit nombre de bâtiments de l'Ordre qui assistèrent à la bataille de Lépante (1571); mais les trois galères qui y prirent part, les ieuiès dont le grand maître avait pu
disposer, entent en <ft«e}ué sorte !« honneurs de la journée. La Saint- Etienne était vivement pressée par trois gros vaisseaux turcs , lorsque la capitane accourut et s'empara de deui des navires ennemis. A la vue de cet épisode de la bataille, Udgi-Ali vient attaquer les chevaliers avec quatre fortes galères; après un combat des plus sanglants, la capitane est prise et les musulmans la remorquent triomphalement ; mais , exaspérés par leur défaite, les équipages des deux autres bâtiments de l'Ordre reprennent courage, et assaillent l'ennemi avec tant de fureur , que la capitane est bientôt arrachée des mains du corsaire. On sait l'énorme perte des infidèles dans ce mémorable combat naval; on sait aussi que vingt mille esclaves chrétiens y trouvèrent leur liberté.
Un fait qui n'a aucune importance historique, mais qui ne laissa pas de produire une grande sensation à Malte, •ut lieu pendant que de Monte occupait encore le gouvernement de l'Ordre. Le célèbre couvent de Sixène, fondé dans le ressort du grand prieuré d'Aragon , par la reine Sanehe, et qui suivait la règle des hospitaliers de Saint- Jean, s'était soustrait, vers la fin du quinzième siècle, à l'autorité des grands maîtres, pour passer sous la juridiction immédiate du pape.
C'était pour Tordre de Saint-Jean une perte véritable, car la maison de Sixène possédait d'immenses richesses et recevait les filles les plus nobles de l'Espagne (*). En 1660, la grande
J>rieure de ce monastère décida les reigieuses à rentrer sous la discipline de Malte.
Magistère de la Cassièrt. De Monte mourut le 26 janvier 1572. La Cassière, vieillard énergique et courageux,
(*) Le costume de ces hospitalières était très-pittoresque. Il se composait d'une robe de drap érarlate et d'un manteau noir orné d'une croix blanche à huit pointes , placée du côté du cœur. A l'église, les sœurs portaient un rochet de toile extrêmement fine, et tenaient à la main un sceptre d'argent, en mémoire de la royale fondatrice de Téu> bliasement.
MALTE ET LE QOZE
mais extrêmement irascible, fut porté au pouvoir par la majorité des votes.
Son magistère est le plus otageux de tous ceux dont la longue série forme les annales de Tordre de Saint-Jean. Il eut à lutter contre la cour de Rome et le clergé de Malte , qui cherchaient à empiéter «ur les privilèges de la grande maîtrise. L'inquisiteur envoyé
{>ar le nape pour examiner et terminer e différend, envenima les choses à tel point , qu'une querelle violente s'éleva entre l'autorité séculière de Malte et le pouvoir ecclésiastique. Pour augmenter le nombre de ses partisans et affaiblir la domination du grand maître, l'inquisiteur décréta que tout Maltais qui voudrait se soustraire aux lois de l'Ordre recevrait un brevet d'indépendance appelé patente. En vertu de cette pièce, les patentais de l'inquisiteur étaient placés, eux et leur famille, sous la protection spéciale du saintsiége ; leurs procès civils et criminels étaient jugés en première instance à Malte par le tribunal de l'inquisiteur, et en dernier ressort à Rome par celui de la Rote. C'était enlever à l'Ordre ses sujets naturels , et établir en face de lui une puissance qui pouvait le tenir constamment en échec. L'évéque de Malte renchérit sur cette usurpation : il déclara que la simple tonsure donnée à un Maltais le rendait entièrement indépendant du grand mattre et du conseil. Cette catégorie était justiciable du tribunal particulier de l'évéque, et pouvait former appel soit devant le métropolitain de Païenne , soit a Rome. Tous étaient vêtus du costume ecclésiastique; de sorte , dit un historien , qu'il était devenu fort difficile de distinguer à Malte un prêtre d'un père de famille.
Ces moyens étaient judicieusement choisis. L'inquisiteur savait bien que les Maltais , impatients du joug des chevaliers, que la noblesse du pays, humiliée des exclusions auxquelles les grands maîtres la soumettaient (*),
(*) Nous avons dit dans le chapitre qui traite des mœurs de Pile de Malle que les nobles de la colonie n'étaient pas admis
saisiraient cette eeeasioh d'échapper à un protectorat despotique. Et c'est ce qui eut lieu en effet. Une foule d'indigènes demandèrent des patentes qu'on s'empressa de leur délivrer, et ils échappèrent ainsi au contrôle des fonctionnaires de la Religion.
Bientôt même ceux qui avaient ainsi ouvertement accepté la juridiction de l'évéque ou de l'inquisiteur, pous?
ses par les ambitieux dont ils n'étaient que les dociles instruments , maltraitaient les habitants restas fidèles au grand mattre. Il s'ensuivit des rixes sanglantes, et l'intervention de |a force armée devint nécessaire.
Des historiens assurent que le délégué du pape ne s'en tint pas à ces moyens d opposition; ils disent que trois de ses confidents, arrêtés dans une écbauffourée, avouèrent qu'ils voulaient attenter aux jours de la pas»
sière, et désignèrent parmi leurs complices plusieurs chevaliers italiens et espagnols. Ce fait était trop grave pour être affirmé sans preuves certaines ; or il ne nous semble pas suffisamment établi. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment de paraître devant le tribunal de l'Ordre, les accusés envahirent tumultueusement la salle des séances et insultèrent le grand majtre, sans respect pour son grand âge (*).
En définitive, l'affaire fut portée devant le tribunal du pape, qui tarda tellement à prononcer, que l'ardeur des séditieux eut le temps de se calmer :
alors la tranquillité se rétablit peu à peu, du moins en apparence.
Pendant que Malte était en proie à ces agitations intérieures, le bruit se répandit que le sultan Sélim se disposait à renouveler la tentative de Soliman* On savait, en effet, que d'immenses préparatifs d'expédition maritime se faisaient en Turquie, et comme les Ottomans avaient une revanche à pren-
dans l'Ordre, et qu'ils s'étaient enfin avisés, pour faire sortir leurs enfants de leur condition de paria , de foire accoucher leut* femmes en Sicile.
(*) La Cassière avait 70 ans sari de son
lit
dre sur les chevaliers, on supposait naturellement que la flotte du Grand Seigneur était destinée à recommencer le terrible drame de 1565. Le grand maître s'occupa aussitôt de mettre la Cité Valette et les faubourgs dans le meilleur état de défense. Son active sollicitude n'empêcha pas toutefois ses ennemis de dire hautement qu'il oubliait ses devoirs au point de compromettre les intérêts et l'existence même de l'Ordre. Heureusement on apprit,
3uelque temps après, que l'expédition es Turcs était dirigée contre Tunis.
L'esprit de révolte s'était propagé , même parmi les chevaliers; les prétextes ne manquaient pas aux mécontents pour faire éclater leur haine contre la Cassière ; ils saisirent le premier qui s'offrit à eux. Le grand maître, pour assurer à l'Ordre la continuation de l'appui que lui prétait le roi d'Espa-
Îme, avait nommé l'archiduc Wencesas , prince de la maison d'Autriche , aux grands prieurés de Castille et de Léon et au bailliage de Lora ( 1577 ;. Des chevaliers castillans reprochèrent à la Cassière de leur avoir causé un notable préjudice , en nommant i'archiduc aux charges et bénéfices qui appartenaient de droit à leur langue.
En principe, ils avaient raison; en fait, leur réclamation n'était qu'un
Ïnrétexte. Le pape .fit citer ces chevaiers devant lui, et les condamna à faire amende honorable aux pieds du grand maître, en plein conseil et un cierge à la main. Le châtiment était sévère ; la Cassière , au lieu d'adoucir ce qu'il avait de trop rigoureux, l'aggrava en adressant aux coupables un discours plein d'imprudentes récriminations.
Cependant de nouveaux délits venaient chaque jour mettre à l'épreuve la vigilance et la fermeté du grand maître. On cite, entre autres faits dignes d'être rappelés, un crime atroce qui, à cette époque, épouvanta la population de Malte. Six chevaliers portugais , masqués avec de fausses barbes , envahirent le domicile du chevalier Carera, leur compatriote, et l'assassinèrent. Malgré le déguisement
qui avait favorisé l'accomplissement de leur forfait, les meurtriers furent découverts et condamnés à être jetés dans la mer, enfermés dans un sac de cuir; la sentence fut impitoyablement exécutée.
L'humiliation infligée aux chevaliers castillans avait produit parmi leun compatriotes une irritation qui, adroitement exploitée par les ennemis du grand maître , devait bientôt faire explosion. Les chevaliers italiens et allemands se joignirent aux espagnols et finirent par entraîner dans le complot une partie des chevaliers français.
Parmi ces derniers, Mathurin Lescore de Romégas était particulièrement estimé pour sa bravoure et ses rares talents. Il passait pour le1 meilleur marin de l'époque; et si son caractère avait été à l abri de tout reproche, les premières puissances européennes auraient brigué l'honneur de l'avoir à la tête de leurs forces navales; mais à une grande intrépidité , à un courage indomptable, il joignait malheureusement une ambition effrénée et une cruauté qui se révélait par des actes de froide barbarie envers ses ennemis vaincus. C'est sur lui que les chevaliers espagnols jetèrent les yeux pour renverser le grand maître. Ils lui persuadèrent aisément que le pouvoir devenu vacant lui serait adjugé. Romégas, flatté de la proposition des Espagnols, et espérant se servir des conspirateurs pour l'exécution de ses projets personnels, tandis que luimême était leur aveugle instrument, accepta le dangereux honneur qu'où lui offrait. Le succès du complot paraissait assuré; l'Espagne, qui favorisait en secret les intentions de ses nationaux , avait envoyé dans le port de Malte trois galères siciliennes, sous le prétexte de protéger l'île contre les agressions des Barbaresques , mais dans le but réel d'appuyer la révolte des chevaliers coalisés.
Au jour fixé, les rebelles se réunissent en assemblée délibérante, 0* dressent un réquisitoire en règle contre la Cassière; ils lui reprochent de dissiper le patrimoine de l'Ordre, de
MALTE ET LE GOZE
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négliger la défense de nie, de ne point pourvoir aux approvisionnements, de mener une conduite immorale, enûn d'entretenir de criminelles intelligences avec les ennemis de la chrétienté.
Ces absurdes calomnies n'avaient d'autre but que de forcer le grand maître à résigner ses" fonctions ; en effet , on le somme de se nommer d'abord un lieutenant, et c'est Romégas ou'on choisit pour remplir cet emploi. La délibération fut signée par le vicechancelier.
Cependant les menaces des mécontents n'ayant pas intimidé la Cassière, on s'assemble de nouveau et on décide
3ue le grand maître sera emprisonné ans la tour du fort Saint- Ange. Aussitôt les conjurés se rendent en foule au palais magistral , et se précipitent dans l'appartement où se trouvait la Cassière; celui-ci les reçoit avec intrépidité , et leur reproche vivement leur perfidie. Alors on l'enlève, on le place dans une chaise découverte , et on le mène, entouré de soldats, au château Saint- Ange. On dit que les chevaliers espagnols et leurs indignes complices poussèrent la cruauté jusqu'à insulter publiquement ce courageux vieillard pendant le trajet du palais à la prison.
Deux jours après ce scandaleux événement , Chabriant , général des galères , de retour d'une longue croisière , offrit au çrand maître de le délivrer et de lui rendre le pouvoir dont il avait été si brutalement dépouillé. Cette proposition fut généreusement repoussée par la Cassière, qui voulait en référer à l'autorité papale.
Le souverain pontife avait reçu à la fois les plaintes du grand maître et le
âiiisîtoire des conspirateurs ; la noue de ce qui se passait à Malte produisit parmi les chevaliers établis à Rome une vive sensation ; bientôt ils se divisèrent à l'exemple de leurs frères, et Panimosité devint parmi eux si violente , que le chevalier Rozio tua , un jour, le chevalier Guimarra, qui lui reprochait de prendre fait et cause pour fa Cassière. Le meurtrier put s'évader, et ne fut pas recherché.
Henri III, qui régnait alors en
6* livraison. (Malte et le Goze
France, s'émut de ces querelles; il crut y voir un complot ourdi par la cour d'Espagne pour se rendre toutepuissante a Malte ; en conséquence , il ordonna à M. de Foix, son ambassadeur à Rome, de solliciter vivement du pape le châtiment des coupables ; il envoya en même temps à Malte le commandeur de Chaste , avec mission de menacer la Religion de la colère du roi de France. Le pape , aiguillonné par les instances de ['ambassadeur, chargea l'auditeur Visconti d'informer sur cette affaire.
La situation devenait grave ; le représentant de Henri III avait déclaré que son maître était prêt à envoyer des forces imposantes pour rétablir le grand maître dans la plénitude de ses fonctions. Les chevaliers français com-
§ lices de Romégas, effrayés de ces impositions, abandonnèrent la cause des Espagnols ; et ceux-ci , se voyant trahis , changèrent aussitôt de langage et d'attitude. Tous se rendirent auprès de la Cassière , sollicitèrent humblement le pardon de leurs fautes, et le supplièrent de rentrer dans le palais magistral. Mais le grand maître , outragé dans sa dignité d'homme et de souverain , avait résolu de se venger après s'être solennellement justifié ; il repoussa fièrement l'offre des chevaliers , et déclara qu'il ne sortirait de prison qu'après l'arrivée et sur l'ordre exprès du nonce du pape.
L'envoyé du pontife n'arriva à Malte que le 8 septembre 1581 , parce qu'il avait relâché en Sicile. Son premier soin fut de sonder les dispositions des chevaliers. La hauteur avec laquelle le grand maître avait reçu l'amende honorable des rebelles avait fait revivre, plus violente et plus implacable, l'irritation des chevaliers. Le nonce crut donc devoir temporiser. Il assembla un conseil pour donner à l'Ordre communication de ses pouvoirs ; à la surprise générale, Romégas s'empressa de déposer la lieutenance du magistère entre les mains de Visconti , en affirmant qu'il ne l'avait acceptée que pour le bien de l'Ordre, et pour ne pas faire injure à ceux qui la lui avaient conférée.
L'UNIVERS
Enfin le gonce se rendit au fort Saint-Ange, en ût sortir la Cassière, et le ramena dans le palais. Il lui apprit en même temps que le pape consentait à l'entendre, et il rengagea à partir pour Rome le plus tôt possible.
Le grand maître , le maréchal et ' trois cents chevaliers fidèles s'embarquèrent sur trois galères ; Romégas et ses complices , oui avaient reçu Tordre de venir se justifier au tribunafdusaintsiége, suivirent dans un quatrième vaisseau que la Cassière avait mis à leur disposition. Le nonce avait aussi jugé à propos de ne pas laisser les chevaliers espagnols à Malte pendant l'absence des autorités supérieures de la Religion et des chevaliers restés fidèles au grand maître. Pompéo-Colonna, qui commandait les troupes et les galères des langues d'Espagne , fut obligé de s'éloigner de l'ilc avec ses compatriotes. Dès ce moment , le procès put s'instruire sans qu'on eut à craindre de voir Malte fermée par les factieux au parti de la Cassière.
Le grand inaître fit son entrée à Rome le 20 octobre, dix jours après l'arrivée de Romégas. Le pape et le haut clergé lui firent une réception magnifique ; les canons du fort Saint- Ange le saluèrent à son passade, et le cardinal d'Est, qui devait être son bote, vint l'attendre, avec l'ambassadeur de France, sur l'escalier de son palais.
La conduite du grand maître ne fut ni examinée, ni jujçée; le pontife1 se borna à lui dire qu'il avait été indigné des calomnie^ répandues contre lui ; il le consola , lui donna de grands éloges et lui promit l'appui le plus efficace pour le maintenir désormais dans le poste éminent qu'il avait occupé jusque-là. Toutefois le pape savait à quoi s'en tenir sur les défauts du caractère de la Cassière ; dans un entretien particulier avec l'ambassadeur français, il dit que les fautes et les imprudences du grand maître lui étaient connues ; qu'il l'exhorterait à plus de bienveillance et de modération ; mais que Romégas n'en était pas moins coupable , et qu'y persévérait dans sa rébellion ,
puisque, depuis l'arrivée de Ja Cassière à Rome , 71 ne lui avait pas encore rendu ses devoirs.
M. de Foix négocia alors une entrevue entre Romégas et la Cassière; mais, au moment où le premier allait céder, il fut attaqué d'une fièvre continue, à laquelle il succomba le 4 novembre.
La mort du chef de la conspiration ébranla les récalcitrants ; ils se montrèrent plus traitables et consentirent à faire visite au grand maître. On raconte que le commandeur Sacquenville , ami intime de Romégas , s'étant approché de lui et s'étant contenté de lui demander sa main à baiser, le cardinal Montalte lui cria: «A genoux, chevalier rebelle ; sans la bonté de votre digne grand . maître , on vous aurait coupé la tête sur la place Navonne ! » Cette sortie était (fautant plus déplacée que les chevaliers , en se rendant chez la Cassière, faisaient acte de soumission ; il était de mauvaise politique d'accueillir aussi brutalement une démarche que la cour de Rome devait considérer comme le prélude d'une réconciliation entière.
La tranquillité était rétablie parmi les chevaliers , et la Cassière se préparait à retourner à Malte, lorsque la mort le frappa après une courte maladie (21 décembre 1581). On lui fit de magnifiques funérailles ; son corps fut porté en grande pompe à l'église baint- Louis , ou il resta déposé jusqu'à ce qu'on pût le transporter à Malte ; son coeur fut conserve dans une chapelle de cette église , et le pape fit poser sur son tombeau une épitaphe elosieusp.
Magistère de Verdoie. Le décès de la Cassière jeta le pape dans une grande perplexité. Les factieux allaient-ils lui donner pour successeur uu de leurs adhérents , ou fallait-il , pour éviter ce scandale, se risquer à nommer un grand maître, en vertu de l'espèce d'omnipotence que la papauté exerçait sur l'ordre de Malte? Le pontife aima mieux agir de ruse. Sous divers prétextes , H retint à Rome les chevaliers aui avaient accompagné Romégas. Penant ee temps, il envoyait à mite un
MALTE ET LE GOZE
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bref qui autorisait l'Ordre à élire son souverain suivant la forme habituelle.
Les chevaliers qui se trouvaient dans l'île, et dont le plus grand nombre était veste dans 1 obéissance, se réunirent en assemblée générale; au moment où ils délibéraient sur les mérites de leurs candidats , le nonce déclara qu'il serait agréable au pape que leur choix tombât sur un des trois chevaliers français dont voici les noms : Pavisse, Chabrillant et Loubenx dp Verdale. Les électeurs , dont les intentions étaient loin d'être hostiles aux vues de la cour de Borne , s'empressèrent de nommer Verdale (1582).
L'élection terminée, le pape laissa partir les chevaliers espagnols, qui, en arrivant à Malte, trouvèrent, à leur grand désappointement, toutes choses terminées.
Du reste , le but excuse ici le moyen. En trichant au jeu , le pape avait voulu assurer l'élection d'un homme capable de veiller avec zèle et loyauté aux intérêts de l'ordre de Malte. Il réussit en faisant nommer Loubenx de Verdale, esprit sagace et bienveillant, parfaitement capable d'amener les chevaliers à une réconciliation. Le roi de France fut personnellement satisfait de ce choix qui le rassurait sur les intrigues de la cour de Madrid ; toutefois , il persista à demander le jugement et la réhabilitation de la Cassière. Le pape accéda à ce désir, et le tribunal spécial nommé par lui proclama l'innocence du grand maître défunt.
La sentence fut surtout remarquable , en ce qu'elle attribuait désormais à ta papauté le droit de juger et de déposer le grand maître de Malte (*).
Malgré l'affabilité de Verdale et la douceur de son caractère , l'harmonie ne se rétablit pas, parmi les chevaliers, aussi bien qu'on l'avait d'abord espéré. Les esprits étaient trop irrités pour pouvoir s'apaiser au premier signe du successeur de la Cassière. I<es Espagnols qui n'avaient pas pris part à
(*) Il y a lieu de s'étonner que les historiens n'aient pas mentionné cet arrêt dont l'importance est facile à comprendre.
l'élection , furieux de ce tour d'escamotage , quittèrent l'île de Malte. Quelque temps après , le châtiment sévère inûigé au général des galères Avogarde, et a Sacconay, maréchal de l'Ordre, augmenta le nombre des ennemis du grand maître. Las, enfin, de tous les déboires et de toutes les contrariétés auxquels il était en butte, Verdale se décida à aller chercher au-
Êrès du saint-père des consolations et ! repos auquel il aspirait vainement.
Le pape lui fit l'accueil le plus eni-
Sressé, et lui donna le chapeau de carinal , espérant que cette haute (fignrté inspirerait aux mécontents plus de respect pour le grand maître.
Verdale revint à Malte et y trouva l'Ordre toujours en proie à une vive agitation; après quelques efforts inutilement tentés pour rétablir (a paix et la fraternité , il retourna à Rome , où il mourut, accablé de chagrin, le 4 mai 1595.
Des malheurs de toute nature avaient marqué ce magistère : la peste avait, en 1592, fait invasion à Malte, et cruellement décimé la population de l'île.
N'oublions pas d'enregistrer la date d'un fait qui intéresse les bibliographes : c'est en 15Ç9 que Verdale confia à Jacques Bosio le soin de rédiger l'histoire de l'ordre de SaintrJean de Jérusalem, dont les matériaux avaient été recueillis par le commandeur Antoine Fossan. L'ouvrage de Bosio est ennuyeux et rappelle , par son caractère de partialité, la position dépendante de l'auteur à l'égard de l'Ordre dont il écrivait les annales ; néanmoins il est généralement exact , et renferme des faits que les autres historiens avaient négligés.
Magistère de Garzez. Cinq années d'un règne paisible rendirent a la Religion la force et la prospérité que lui avaient fait perdre ses querelles intestines. Garzez eut l'art de se faire aimer des chevaliers et du peuple ; il fut secondé dans l'exercice du pouvoir, et profita de cette disposition des esprits pour introduire dans l'administration des améliorations importantes. Entre
L'UNIVERS
autres travaux publics exécutés par ses ordres , il faut citer les fortifications du Goze et de son château , terminées durant la dernière année du seizième siècle.
Magistère d'Alophe de Vignacourt.
La période remplie par les règnes de la Cassière et de Loubenx de Verdale avait été nulle sous le rapport de la gloire militaire; Vignacourt, successeur de Garzez, voulut offrir aux chevaliers d'éclatantes compensations ; il comprit que, plus occupés à l'extérieur, les membres turbulents de l'Ordre n'exerceraient pas une funeste influence sur les affaires intérieures, et qu'il était, par cela même, nécessaire de dépenser dans les expéditions maritimes l'activité des chevaliers. Nous voyons, en effet , les galères maltaises s'emparer de plusieurs villes d'Afrique; attaquer avec succès l'île de Lango, voisine de l'ancienne résidence de la Religion ; assiéger et détruire la forteresse de Lajazzo; paraître hardiment devant Corinthe, et y jeter l'épouvante; enfin, enlever aux turcs Castel-Tornèze, place importante de la Morée. Tant de victoires successives réveillèrent l'animosité des musulmans contre les chevaliers; en 1615, soixante bâtiments turcs débarquèrent cinq mille hommes dans l'île de Malte; mais, battus par* les chrétiens, les soldats du Grand Seigneur furent obligés de regagner leurs vaisseaux et de lever l'ancre précipitamment. Ils n'emmenèrent pas un seul esclave, les habitants des campagnes ayant eu la précaution de se retirer dans les deux villes fortifiées, dès l'apparition de l'escadre ottomane.
Au milieu de ces occupations guerrières, la querelle de l'inquisiteur et de l'autorité séculière se ranima aussi violente que sous les magistères précédents. L'évéque de Malte joignit ses efforts à ceux de Vitelli , que le pape avait investi de l'autorité ecclésiastique; le prélat, secrètement soutenu par Clément VIII, se rendit à Rome pour combiner en toute sécurité son plan d'agression contre le grand maître ; il laissa à Malte , pour le remplacer pendant son absence, un grand
vicaire dont l'humeur turbulente devait occasionner de fâcheux éclats. L'imprudence de ce suppléant de l'évéque alla si loin , que déjeunes chevaliers de toutes langues , transportés de fureur, l'assaillirent dans le palais épiscopal pour le jeter à la mer. Vignacourt intervint à temps, et délivra le grand vicaire ; mais il fit instruire son procès , et l'envoya à Rome pour être jugé par le pape. Clément, irrité des cavalières façons d'agir du grand maître, le menaça de l'excommunication, et ordonna, en attendant, à l'inquisiteur d'informer sur cette affaire. Le conseil de l'Ordre fut réuni pour délibérer sur le parti à prendre; il fut résolu qu'on céderait pour éviter les foudres de l'Église, et pour rester en paix avec le saint-siége.
Un chapitre général, tenu en 1603, modifia les statuts de l'Ordre sur certains points de l'administration financière, et sur d'autres relatifs à des formalités de réception.
Nous avons dit , dans une autre partie de cette notice , que Vignacourt fit construire le bel aqueduc qui amène l'eau de la partie méridionale de ITe à la Cité Valette; c'est aussi à ce grand maître que l'on doit les premières fortifications régulières de la cale Saint- Paul, de Marsa-Scirocco , de Marsa- Scalla et de l'île du Cumin.
Alophe deVignacourt mourut, comme la Valette, dans une partie de chasse:
pendant une des plus chaudes journées du mois d'août 1622, il poursuivait un lièvre, lorsqu'il fut frappé d'apoplexie. Peu de jours après il expira. On peut ranger son long magistère parmi les plus utiles et les plus glorieux de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Magistères de Fasconcellos et d'Antoine de Paule. Mendez Vasconcellos, cinquante -troisième grand maître , n'occupa le pouvoir que pendant six mois. A peine eut-il le temps de confirmer les ordonnances et les sages mesures de son prédécesseur. Il mourut le 16 mars 1623.
A ntoine de Paule inaugura sou règne par deux actes de sévérité terrible , niais légitime. Un novice portugais, nom-
(MALTE ET LE GOZE
mé Jean Fonseca , coupable d'assassinat , eut la tête tranchée sur la place du palais; et le prieur de Capoue, convaincu d'avoir détourné du trésor une somme considérable, fut condamné à une réclusion perpétuelle.
L'histoire de Tordre de Malte n'a pas été écrite avec assez d'impartialité pour qu'on puisse savoir toute la vérité sur le caractère des grands maîtres. De Paule était-il , comme le prétendaient ses ennemis , de mœurs dissolues , et entaché de simonie? avait-il réellement acheté à beaux deniers comptant le titre de souverain ? (Test ce que nous ne pouvons vérifier. Quoi qu'il en soit, il fut obligé de se justifier au tribunal du saint-siéee. Le commandeur de Polastron , chargé de ses pouvoirs, plaida victorieusement sa cause. Mais il n'en avait pas fini avec l'autorité ecclésiastique. Urbain VIII, comme ses prédécesseurs , avait abusé de la faculté de nommer aux commanderies de la langue d'Italie (*). Les chevaliers de cette nation , irrités d'un usage qui portait atteinte à leurs privilèges et a leurs droits acquis , refusèrent de faire les courses maritimes qui leur étaient imposées , et se retirèrent dans leurs familles comme s'ils ne faisaient plus partie de l'Ordre. Le conseil, convoqué à cette occasion, envoya des ambassadeurs au pape, aux rois de France et d'Espagne , et à l'empereur d'Affemagne, pour faire entendre à ces souverains les doléances de la Religion.
Quoi qu'on pût dire ou faire, le pape persévéra dans sa ligne de conduite; il continua, en dépit des remontrances du grand maître , à donner les commanderies de la langue d'Italie à ses parents et à ses créatures ; il fit plus : il changea , par ordonnance , les formes de l'élection des grands maîtres , et s'attribua le droit de nommer le président des chapitres généraux. Une occasion se présenta
(*) On calculait que ce pape et ses deux devanciers f Paul V et Grégoire XIV, avaient distribué plus de vingt commanderies, sans compter d'autres charges lucratives.
de faire valoir cette dernière prétention. Un chapitre fut convoqué à Malte pour modifier les statuts ; Urbain voulut le faire présider par l'inquisiteur ; le grand mattre fit oV inutiles représentations; force fut de se résigner; mais, pour prévenir tout désordre et toute violence , on jugea à propos d'embarquer la jeunesse de l'Ordre , et de l'envoyer en course pendant toute la durée du chapitre. Il ne resta à Malte que les chevaliers dont l'âge et le caractère offraient des garanties certaines de tranquillité.
Ce chapitre général fut un des plus importants ; les discussions roulèrent sur les points fondamentaux de l'or-
§anisation intérieure , et l'on décréta es règlements qui modifièrent virtuellement les bases de ce qui avait existé jusqu'alors. Nous prendrons occasion de ce fait pour donner un aperçu des lois de l'ordre de Malte* Jusqu'à présent , nous avons pu nous en dispenser, parce que ces lois subissant à chaque règne de nouveaux changements , il aurait fallu tenir le lecteur sans cesse au courant de ces révolutions législatives , ce qui aurait infailliblement jeté de la confusion et une grande aridité dans cette notice; mais au point où nous sommes arrivé , cet inconvénient n'existe plus ; à partir du règne de de Paule , l'organisation de l'Ordre resta la même jusqu'à son extinction ; par conséquent , en traçant le tableau de ce qui fut conservé et de ce qui rut établi a cette époque, on est - certain de donner, sans anachronisme , une idée complète des institutions de Malte.
Tableau de F organisation de l'ordre de Malle (*). L'association de Saint-Jean de Jérusalem était à la fois religieuse, hospitalière, militaire, aristocratique, monarchique et républicaine : religieuse , car ses membres prononçaient les vœux de chasteté , d'obéissance et de
(*) Boisgelin donne à la fin de son premier volume un résumé des statuts delaReligion. C'est dans ce travail , dont nous avons vérifié l'exactitude, que nous puisons les éléments du précis qu'on va lire.
L'UNIVERS
pauvreté, et reconnaissaient le pape peur leur supérieur ; hospitalière, car elle avait des hôpitaux ouverts aux malades de tous les pays el desservis par les chevaliers; militaire, car deux classes de ses membres étaient toujours armées et en guerre habituelle avec les mahométans; aristocratique, car les chevaliers seuls partageaient avec le grand maître les pouvoirs législatif et exécutif; monarchique, car elle était gouvernée par un cher inamovible, investi des droits de souveraineté; républicaine, car les trois classes de l'Ordre nommaient un chef toujours choisi dans leur sein, et concouraient avec le grand maître à la confection et à l'exécution des lois.
L'Ordre était, comme on Ta vu, divisé en différentes nations ou langues.
Les Français, fondateurs de la confrérie , composèrent seuls les trois premières langues, c'est-à-dire celles de Provence, d'Auvergne et de France; les quatre autres furent les langues d'Italie , d'Aragon , d'Angleterre et d'Allemagne. Plus tard on ajouta à ces sept divisions la langue de Castille, et on substitua à celle d'Angleterre la langue anglo-bavaroise. Chaque langue possédait à Malle un palais particulier appelé auberge, où pouvaient manger* tous les religieux, chevaliers, frères servants, profès ou novices. Le chef de l'auberge était désigné sous le nom de pilier (*).
Les biens de l'Ordre exigeant un régime particulier dans leur gestion et le recouvrement de leurs revenus, on les partasea en prieurés , bailliages et comrnanderies. Chaque prieuré avait une caisse particulière ou l'on versait les produits des bénéfices qui en dépendaient; on établit d'autres caisses dans plusieurs villes, propres par leur situa* tiort à communiquer avec le siège de l'Ordre, et comme les caisses des prieurés y envoyaient leurs recettes , elles en prirent le nom , et ceux qui les ad-
(*) Il notis a paru indispensable pour rendre notre résumé aussi complet que possible, de rappeler ces détails, que nous avons donnés précédemment.
ministraient s'appelaient receveurs.
Les frères, considérés simplement comme religieux, étaientdi visés en trois classes, différant entre elles par la nais sance , le rang ou les fonctions. La première classe se composait des chevaliers de justice; la seconde, des chapelains et des prêtres d'obédience; la troisième , des frères servants.
Les chevaliers de justice étaient ceux qui, par l'ancienneté de leur nobles», avaient été jugés dignes d'être admis à faire profession. Les religieux chapelains étaient les frères attachés à l'église primatiale de Saint- Jean , où ils faisaient le service divin ; on tirait de ce corps des aumôniers, soit pour le grand hôpital de Malte, soit pour les vaisseaux et les galères de la Religion. Les prêtres d'obédience étaient des ecclésiastiques qui, sans être obligés d'aller jamais à Malte, recevaient l'habit religieux, faisaient les vœux solennels et étaient attachés au service particulier de quelque église de l'Ordre sous l'autorité d'un grand prieur ou duo commandeur. Quant aux frères servants d'armes, c'étaient des religieux qui, sans être ni prêtres ni chevaliers, servaient, à la guerre ou dans les infirmeries , sous les ordres des chevaliers, et faisaient comme eux quatre caravanes ou croisières de six moi s sur les galères de la Religion. Ils possédaient, ainsi que les chapelains, des commanderies dans les différentes langues.
Il y avait des frères servants de stage, appelés aussi danois : c'étaient ceux qu'on employait à différents services du couvent et de l'hôpital ; iU portaient des demi-croix. On les reri tait parmi les personnes qui avait bien mérité de l'Ordre dans des gi subalternes, tels que ceux de premi pilote et d'adjudant dans les troupes, Lorsqu'un individu se présentait^' être reçu dans l'ordre de Malte, dressait un procès-verbal relatant M titres écrits qui attestaient sa nobles! et la légitimité de sa naissance; il fi lait prouver que ses bisaïeul et bisaïeu1 étaient nobles de nom et d'armes. Dai la langue de France, on accordait M dispenses pour les mères, et l'on ni
MALTE ET LE GOZE
lift
cevaït par faveur des chevaliers issus de familles de magistrats ou de financiers: mais on était très- rigoureux pour les huit quartiers de noblesse du côté du père.
Dans la langue d'Italie, on n'était obligé que de justifier de quatre quartiers ; mais il fallait deux cents ans de noblesse pour chacun de ces quartiers, savoir pour le père et la mère, l'aïeul paternel et l'aïeul maternel. Dans les républiques de Gênes et de Lucques, et dans les Ëtats du grand-duc, le négoce et la banque ne dérogeaient pas , comme dans les autres prieurés de la même langue et dans toutes les autres langues de l'Ordre; cependant l'exception s'étendait quelquefois aux Ëtats du pape.
Les langues d'Aragon et de Castille exigeaient la noblesse des guatre quartiers et la désignation des lieux dont les quatre ascendants du candidat étaient originaires. Des commissaires se transportaient dans les localités indiquées, et s'informaient avant tout si les quatre maisons ne descendaient pas de familles juives ou mahométanes, ce jui était un motif d'exclusion. Toutefois on se relâcha de cette rigueur , et on finit par recevoir dans les deux langues espagnoles, sur le simple témoignage de gentilshommes et sans demander ni titres ni contrats.
Dans la langue d'Allemagne, on exigeait seize quartiers de noblesse, prouvés par témoignages authentiques. On était si rigoureux, qu'on n'eût pas laissé passer un seul quartier qui aurait été entaché de roture. On n'admettait pas non plus , comme dans les autres langues, les enfants naturels des souverains. Il n'y avait pas de servants d'armes.
Mêmes preuves dans la langue anglobavaroise, mais on y admettait les bâtards des princes et les étrangers.
Les frères chapelains et les servants d'armes étaient tenus aussi à certaines preuves : il fallait qu'ils fussent issus de parents honnêtes gens , unis en légitime mariage, n'ayant jamais été en domesticité.
Quand le candidat réunissait toutes
les conditions voulues, il pouvait être reçu à trois époques différentes : r de majorité à seize ans , quoiqu'il lui fut permis de ne venir au couvent qu'à vingt ans , et même obtenait-on facî* lement des dispenses pour y aller plus tard; 2° il était admis comme page du çrand maître à douze ans; 8° enfin, il était reçu de minorité , c'est-à-dire au berceau. Le droit de passage de majorité était de cent vingt-cinq pistoles d'Espagne pour les chevaliers et les pages au grand maître ; de cent pistolespouries chapelains : de cent quinze pour les servants d'armes , et de trentetrois pour les donats. Le droit de passape de minorité était fixé à trois cent soixante pistoles pour les chevaliers, à deux cent quatre-vin*t-huit pouf les chapelains et servants d'armes.
Voici maintenant comment on procédait à la réception des frères. Ici nous laisserons parler le texte même des statuts de FOrdre; il règne dans toute cette partie un ton de simplicité et une précision qui dispensent de l'analyse.
« Ceux qui ont résolu de consacrer leur personne au service des malades et à la défense de la religion catholique , sous l'habit de notre Ordre, sont reçus à la profession en la manière suivante : ils doivent savoir qu'As vont se revêtir d'un nouvel homme e% se confesser humblement de tous leurs péchés , suivant l'usage de l'Église , et après avoir reçu l'absolution , se présenter eu habit séculier, sans ceinture, pour paraître libres dans le temps qu'ils vont se soumettre à un saint engagement, avec un cierge allumé qui représente la charité, entendre la messe et recevoir la sainte communion. Ils se présenteront ensuite avec respect à celui qui fera la cérémonie, pour lui demander d'être reçus en la compagnie des frères et en la sainte Religion de l'hôpital de Jérusalem; il leur fera un discours pour les confirmer dans leur pieux dessein....; il leur marquera les engagements de l'obéissance et la sévérité des règles qui ne leur permettront plus de se gouverner à leur volonté, qui tes
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L'UNIVERS
obligeront d*y renoncer, pour ne suivre dorénavant que celle de leurs supérieurs.
« Il demandera ensuite à celui qui ▼eut faire profession, s'il est disposé à se soumettre à toutes ces obligations, s'il n'a point fait de vœux dans Quelque autre ordre, s'il a été marié, si son mariage a été consommé , s'il est débiteur de sommes considérables, s'il n'est point esclave; parce que s'il se trouvait, après ses vœux., qu'il eût fait quelqu'une de ces choses, ou qu'il fût dans cet état, on lui ôterait l'habit avec ignominie, comme à un trompeur, et on le rendrait à celui à qui il appartiendrait.
« S'il déclare qu'il n'est dans aucun de ces engagements, le frère qui Je recevra lui présentera le missel ouvert, sur lequel il mettra les deux mains, et après ces questions et ces réponses-, il fera sa profession en ces termes : Je fais vœu et promesse à Dieu toutpuissant et à la bienheureuse sainte Marie toujours vierge, mère de Dieu, et à saint Jean-Baptiste, de rendre dorénavant, moyennant ta grâce de Dieu, une vraie obéissance au supérieur qu'il lui plaira de me donner, et sera choisi par notre Religion, de vivre sans propriété et de garder la chasteté. Dès qu'il aura retiré ses mains de dessus le livre, le frère qui le reçoit lui dira : Nous vous reconnaissons pour serviteur de messieurs les pauvres malades , et consacré à la défense de l'Église catholique. Il répondra : Je me reconnais pour tel.
Il baisera le missel et l'autel sur lequel il le mettra ; puis il rapportera le missel au frère qui l'a reçu, en signe d'une véritable obéissance.
«Le frère qui le reçoit prendra ensuite le manteau, et lui montrant la croix blanche qui est dessus, lui dira : Croyez-vous, mon frère, que ce soit là le signe de la sainte croix à laquelle fut attaché et mourut Jésus- Christ tpour la rédemption de nos péchés?
Le nouveau reçu répondra : Oui, je le crois. Il ajoutera : C'est aussi le signe Ide notre Ordre que nous vous commandons de porter continuellement
sur vos habits. Ensuite de quoi, le nouveau reçu baisera le signe de la croix; celui qui le reçoit lui mettra le manteau sur les épaules, en sorte
Sue la croix paraisse sur son estomac u côté gauche, le baisera et lui dira: Prenez ce signe au nom de la trèssainte Trinité , de sainte Marie toujours vierge et de saint Jean-Baptiste, pour V augmentation de la foi, la défense du nom chrétien et le service des pauvres. Cest pour cela, mon frère, que nous vous mettons la croix de ce côté , afin que vous f aimiez de tout votre cœur; que votre main droite combatte pour sa défense et sa conservation. SU vous arrivait jamais, en combattant pour Jésus- Christ contre les ennemis de la foi, de leur tourner le dos, d'abandonner l 'étendard de la croix, et de prendre la fuite dans une aussi juste guerre , vous seriez dépouillé du signe trèshaut, suivant les statuts et les coutumes de l'Ordre, comme un prévaricateur du vœu que vous venez de faire, et retranché de notre corps comme un membre pourri et gangrené.
«Il lui attachera le manteau avec les cordons qu'il passera autour du cou, et lui dira : Recevez le joug du Seigneur, parce qu'il est léger, sous lequel vous trouverez le repos de votre àme; nous ne vous promettons que du pain et de l'eau et un habit modeste et de peu de prix; nous vous faisons part, à vos pères et à vos parents, des bonnes œuvres de notre Ordre et de nos frères, qui se font dans tout tunivers et qui se feront à lf avenir. Le profès répondra : Jmen, c'est-à-dire Mnsi soU4l. Celui qui Fa reçu et tous ceux qui s'y trouveront l'embrasseront et le baiseront en signe d'amitié, de paix et de dilection fraternelle. » La cérémonie se terminait par des prières de circonstance.
Les chevaliers une fois admis dans l'Ordre étaient justiciables des tribunaux particuliers établis par les statuts. Égard était le nom générique donné à ces tribunaux. Voici comment ils étaient composés : on choisissait
MALTE ET LE GOZE
hait frères, an de chaque langue; on leur en adjoignait un autre de quelaue langue que ce fût, pour être le chef ou président de Végard; ce dernier était nommé par le grand maître ou par le maréchal; les autres par les baillis.
La cour d'appel s'appelait renfort de l'égard; pour la former, on doublait le nombre des juges. On pouvait encore recourir au renfort du renfort, tribunal pour la composition duquel on triplait le nombre des frères, en laissant toujours le même président.
Enfin, si les parties ne s'en tenaient pas au jugement de ces trois égards, on les faisait comparaître devant Végard des baillis, composé de huit baillis conventuels ou de leurs lieutenants; c'était là la cour souveraine.
Les procès se vidaient sommairement, sans écriture de part ni d'autre ; les parties exposaient leurs raisons verbalement; s'il y avait des témoins, on les écoutait sans écrire leurs dépositions. Les adversaires une fois entendus, on les renvoyait, et les juges se réunissaient pour examiner les faits et les arguments des plaideurs. On leur présentait ensuite deux boîtes, l'une pour l'affirmative, l'autre pour la négative; ceux qui voulaient donner gain de cause au demandeur mettaient leur vote ou ballotte dans la première, les autres déposaient le leur dans la seconde. Puis on comptait les ballottes; celui qui en avait le plus grand nombre en sa faveur gagnait le procès ; le vicechancelier écrivait la sentence et la rendait publique.
Dans le dernier chapitre général, on établit un tribunal permanent, qui connaissait des causes criminelles susceptibles d'appel. I) était composé 1° d'un président nommé par le grand maître et pris parmi les baillis ou leurs lieutenants ; T d'un chevalier de chaque langue nommé pour deux ans par ses frères. Le jugement rendu était tenu secret et devait être présenté trois fois au grand maître ; s'il le confirmait, il était exécuté.
Dès qu'un frère avait commis un crime qui entraînait la privation de
l'habit, le grand maître ou son lieutenant présentait sa plainte à l'assemblée générale, qu'il faisait convoquer au son de la cloche; il exposait le fait imputé au prévenu, ou, s'il jugeait à propos de dissimuler la portée du crime, il pouvait se borner à aire que l'accusé avait fait tort à la Religion déplus d'un marc d'argent. Ceci se passait en présence de l'accusé, qui avait été conduit à la salle d'audience sous bonne et sûre garde. Végard était ensuite convoqué.
Si le prévenu avouait son crime, et qu'il en demandât pardon, les juges allaient par trois tois demander sa grâce au grand maître et à l'assemblée; si le souverain pardonnait, on n'allait pas plus loin ; sinon , Véaard reprenait sa tâche. Si l'accusé niait le fait qu'on lui imputait , on produisait des témoins et Ton recherchait toutes les preuves de sa culpabilité. S'il était convaincu, Végard prononçait la sentence qui le condamnait à être dépouillé de l'habit.
Le procureur du grand maître averti, les luges conduisaient encore le coupable devant le grand maître, et la sentence n'était lue et publiée que lorsque le souverain avait de nouveau refusé de faire grâce. Le condamné entendait la lecture de l'arrêta genoux. Le maître-écuyer lui adressait la formule suivante : « Puisque vous vous êtes rendu, par vos crimes et par vos désordres, indigne de porter à l'avenir le signe de la sainte eroix et l'habit de notre Ordre, que nous vous avions donné dans l'opinion que nous avions que vos mœurs étaient régulières , nous vous l'ôtons suivant nos statuts et nos coutumes , pour donner du courage aux bons, de la crainte aux méchants, et afin que vous serviez d'exemple ; nous vous séparons et vous chassons de la noble compagnie de nos frères; nousvous jetons dehors comme un membre pourri et gangrené. »
Après cette espèce d'imprécation, le maître-écuyer, sur l'ordre du grand maître ou de son lieutenant, ôtait l'habit à l'accusé de la manière suivante : au premier commandement, il mettait seulement la main sur le manteau du condamné; au second, il dé*
itt
nouait le cordon des manches du manteau à bec ou à pointe , et en jetait une partie sur le devant; au troisième, il dénouait le cordon qui attachait le manteau et le lui ôtait de dessus les épaules, en disant au patient : « De l'autorité du supérieur, je vous enlève les liens du joug du Seigneur, lequel est véritablement léger, et l'habit de notre Ordre, dont vous vous êtes rendu indigne. » Ensuite on le ramenait dans sa prison.
Quand l'accusé était absent et qu'il avait été condamné par contumace, on mettait un manteau au milieu de l'assemblée, et, au troisième commandement, le maître-écuyer l'emportait, pour simuler l'affront qu'on voulait infliger au coupable.
L'Ordre usait ordinairement d'indulgence envers les condamnés qui se repentaient sincèrement et persistaient à demander grâce. Dans ce cas, on rendait l'habit au frère qui en avait été dépouillé, et on lui adressait une allocution dans laquelle on lui rappelait sa faute, en lui enjoignant de se mieux conduire à l'avenir. La cérémonie terminée, il était de nouveau chevalier, et rentrait dans tous les droits et privilèges attachés à ce titre.
Disons maintenant quels étaient les principaux fonctionnaires de l'Ordre.
Le grand maître en était le chef; il avait le titre et les droits de souverain ; c'était le roi de la Religion. Voici de quelle manière il était élu :
Les funérailles du grand maître défunt une fois achevées suivant les coutumes de l'Ordre , on dressait une liste de tous ceux qui devaient prendre part à la prochaine élection. Cette liste était affichée à la porte de l'église Saint- Jean. En principe, pour jouir du droit de voter, il fallait être chevalier de justice, avoir au moins dix-huit ans et trois ans de résidence dans le couvent , avoir fait trois caravanes , et ne devoir au plus au commun trésor que la somme de dix écus. Les frères chapelains, quand ils étaient prêtres, ainsi que les frères servants d'armes , étaient admis à ooncourir à l'élection, maie leurs privilèges en matière de gou-
vernement n'allaient pas pins loin.
Le troisième jour après le décès du grand maître, on célébrait une messe de Saint-Esprit à Saint-Jean, et tout le couvent se réunissait dans cette église. Chaque langue se retirait dans une chapelle à part ; la nef était occupée par la langue d'où le lieutenant du grand maître avait été tiré. Trois électeurs par nation étaient désignés pour élire directement le souverain; cela faisait en tout vingt-quatre électeurs.
Cette espèce de conclave nommait ensuite le président de l'élection , et dès ce moment la charge provisoire de lieutenantdu magistère était supprimée de droit; puis ils élisaient ce qu'on appelait le triumvirat, c'est-à-dire, un chevalier, un prêtre chapelain et un frère servant, entre les mains desquels les vingt-quatre chevaliers remettaient l'élection. Cela fait, l'assemblée était dissoute. Le triumvirat s'adjoignait un quatrième électeur, et quand ce quatrième était élu, on en appelait un cinquième, et ainsi de suite jusqu'au nombre de treize, qui donnait avec les trois premiers le chiffre de seize électeurs (deux pour chaque langue). C'était cette nouvelle assemblée qui désignait le grand maître à la majorité simple des suffrages. Toutes ces ridicules formalités, qui avaient le grand inconvénient de fausser le principe électif, avaient été imaginées, disent les historiens, pour prévenir autant que possible les intrigues coupables, et pour contenter tous les membres de l'Ordre par l'idée qu'ils avaient pris part à l'élection du grand maître. Du reste, Boisgelin rappelle avec raison que la forme de l'élection des doges de Venise était bien plus compliquée.
Tous les nobles âgés de trente ans au moins s'assemblaient dans le palais de Saint-Marc. On mettait dans une unie autant de boules qu'il y avait de gentilshommes présents; trente de ces boules étaient dorées; ceux à qui le sort les donnait, en mettaient neuf également dorées parmi vingt-quatre blanches, et les neuf gentilshommes entre les mains de qui elles tombaient en élisaient quarante autres, tous de
MALTE ET LE GOZE
familles différentes, mais parmi lesquels il leur était permis de se comprendre eux-mêmes. Le sort réduisait les quarante à douze; ces douze en choisissaient vingt-cinq, lesquels se réduisaient à neuf, qui , à leur tour, en nommaient quarante-cinq; de ces derniers , il n'en restait que onze , et ceuxci en élisaient enfin quarante et un, oui étaient les véritables et derniers électeurs du doge; encore, s'ils n'étaient pas confirmés par le grand conseil, fallait-il procéder à une nouvelle nomination des quarante et un.
L'élection du grand maître terminée, le triumvirat se séparait des treize lu'il s'était adjoints, et, s'approchant le la balustrade de la tribune placée au-dessus de la grande porte, le chevaUer de l'électten demandait par trois fois aux frères réunis dans l'église s'ils étaient disposés à ratifier le choix du souverain. Lorsque toute l'assemblée avait répondu affirmativement, le nom du nouveau grand maître était proclamé. Si l'élu des chevaliers était présent, il allait se placer sous le dais; il prétait ensuite serment entre les mains * du prieur de l'église, et, après le Te Dettm chanté en action de grâces , il recevait l'obédience de tous les membres de l'Ordre; puis enfin il était porté en triomphe au palais.
L'élection du grand maître devait être ratifiée par le pape, mais c'était là une simple formalité : le saint-siége n'aurait pas voulu prendre l'initiative d'une guerre ouverte contre l'ordre de Malte, en refusant de souscrire au choix légitime et régulier des électeurs.
Le grand maître exerçait le pouvoir exécutif, avec des restrictions assez importantes. Il avait le droit de faire arrêter un chevalier, mais il ne pouvait le détenir pendant plus de vingt-quatre heures sans le mettre en jugement.
L'Ordre s'était aussi réservé certains privilèges relatifs aux précautions sanitaires et à la fabrication des monnaies. Le grand maître ne pouvait pas ordonner un armement un peu considérable d'habitants de l'île, 6ans en soumettre le projet au conseil de l'Ordre. Enfin, entre autres garanties
contre l'arbitraire du souverain , tout chevalier qui Jugeait ce que lui ordonnait le grand maître contraire aux statuts ou aux règlements avait le droit de désobéir, d'en appeler à \êgard* et de persister dans sa résistance jusqu'à ce que le tribunal eût prononcé. Ces restrictions, il est vrai, ne compensaient pas les attributions du chef de la Religion, ni l'influence qu'on lui avait abandonnée. Ainsi le grand maître n'avait que deux voix dans les chapitres généraux et les conseils; mais lui seul pouvait convoquer les premiers, et, dans les seconds, on ne pouvait délibérer que sur les propositions faites par lui ou par son lieutenant. La résolution prise par l'Ordre de supprimer les chapitres généraux (*) compléta la toute-puissance du grand maître; car dès lors il n'y eut que des conseils dans lesquels le souverain était toujours sûr d'avoir la majorité, à cause des grands-croix qu'il j faisait entrer. En outre, le grand maître pouvait distribuer une foule de places et de faveurs , moyen efficace de despotisme : il disposait d'une commanderie magistrale , et , tous les cinq ans , d'une commanderie d'ancienneté dans chaque prieuré; il pouvait ajouter aux revenus de ces bénéfices des pensions plus ou moins considérables; il conférait un grand nombre d'emplois lucratifs, soit dans l'île, soit auprès de sa personne (**); enfin les profits qu'il tirait
(*) On prit cette décision par suite de ee iui était arrivé lors du chapitre tenu *e«s le Paule : on a vu l'inquisiteur s'imposer comme président de l'assemblée.
(**)L'énumération de quelques-uns de ces emplois pourra donner une idée dit nombre immense de fonctions qui existaient dans l'ordre de Malte :
Le lieutenant du magitlêret Le maréchal dn palais.
Le Tice-chaacelier, primate par It frtad chancelier.
Le secrétaire da trésor.
Le cavalerizxe ou grand éeaVer.
Le recereur d« retera da grand Mitra.
Le maître d'bdtel.
Le procureur du grand maître M trftor.
Le chatnbritr major.
Le sous-auitre d'hôtel.
Le sons-cavalericse ou premier écnyer.
tu
L'UNIVERS
de sa place lui permettaient de se faire , par la corruption, des créatures dévouées. Ces revenus se divisaient en deux catégories : revenus de la principauté et revenus du magistère. Les premiers se composaient des douanes , qui rendaient environ cent mille écus maltais ou deux cent quarante mille francs; des assises, des gabelles, des titres du domaine, fermes, salines, maisons , jardins , lods et ventes, représentant une autre somme de deux cent quarante mille francs au moins; enfin des droits d'amirauté, à raison de dix pour cent sur toutes les prises; des amendes et confiscations, le tout formant une rente de sept cent vingt mille francs. Quant aux revenus du magistère proprement dit, voici en
Le fauconnier.
Le capitaine des garde*.
Trois auditeurs.
L'aumônier et quatre chapelains.
Quatre ehambriers.
Quatre secrétaires pour les langues latine , française , italienne et espagnole.
Le secrétaire ou intendant des biens de la principauté.
Le crèdencier.
Le garde-manger.
Le garde-robe.
Le conservateur conventuel.
Le prud'homme du conservateur.
Un castellan de la casteilanie.
Deux procureurs des prisonniers , pauvres, veuves et orphelins.
Le protecteur du monastère de Sainte-Ursule.
Deux prud'hommes ou contrôleurs de l'église.
Trois commissaires det mendiants.
Deux commissaires des aumônes
Deux commissaires des pauvres femmes malades.
Deux protecteurs des catéchumènes et néophytes.
Trois commissaires de ta rédemption.
L'infirmier.
Le prieur et le sous»prieur de l'infirmerie.
L'écrivain.
L'aumônier.
Le sous-maître écuyer.
Le portier de la Valette. ,
Le prud'homme de l'arsenal.
Le sacristain, le chancelier et le campannier de l'église Saint-Jean.
Les trois jnges d'appel , du oriminel et du civil.
Les gouverneurs du Goze, de Saint- Ange, de Saint-Elme, de Ricaxoli.du Bourg.de l'île la Sangle.
Le capitaine de la Valette.
Sept capitaines de casaux ou capitaines de la
Le capitaine du Bosquet.
Quatre ambassadeurs de la Religion
(Nous omettons une foule d'autres emplois i la nomination du grand commandeur ei des autres dignitaires de l'Ordre.)
quoi ils consistaient : 1* le trésor donnait au grand maître six mille écus ou quatorze mille quatre cents francs pour sa table, deux cents écus ou quatre cent quatre-vingts francs pour 1 entretien de son palais et de sa maison de campagneO ; 2° le grand maître retirait une annate de toutes les commanderies de grâce qu'il donnait tous les cinq ans dans chaque prieuré, et il avait encore dans ces prieurés la jouissance perpétuelle d'une commanderie appelée chambre magistrale. Il pouvait faire régir ces bénéfices en son nom ou les donner à des chevaliers de son choix; dans ce dernier cas, le grand maître, outre ses deux annates, pouvait encore exiger une rente. En somme, la totalité des revenus du chef de l'Ordre s'élevait, année commune, à plus de quatre cent cinquante mille écus ou un million quatre-vingt raille francs.
Voilà quels étaient les movens d'influence mis à la disposition des grands maîtres. Une seule ressource restait aux chevaliers pour faire contre-poids : c'était l'insurrection et l'application brutale du principe en vertu auquel le souverain était élu. Mais l'emploi de ces moyens produisait l'anarchie et de graves perturbations, tant le mélange des éléments hétérogènes qui entraient dans la constitution de cet Ordre était fécond en désordres et en catastrophes de toute espèce !
Le pouvoir législatif résidait dans les chapitres généraux. Dans les premiers temps, ces assemblées étaient convoquées tous les cinq ans, et quelquefois même tous les trois ans, quand il y avait nécessité; mais, dans la suite, elles n'eurent lieu que tous les dix ans, et plus d'un siècle et demi s'écoula entre les deux dernières (**) . Les grands
(*) Ces deux allocations étaient assurément fort modestes; mais elles étaient largement compensées par les autres revenus.
(**) L'avant- dernier chapitre général est celui dont nous avons parlé à propos du magistère de de Paule ; il tut tenu en c63 i, et le dernier eut lieu en 1776, sous le grand maître Rohan.
MALTE ET LE GOZE
maîtres et les papes , qui voyaient dans ces corps légiférants des adversaires, ou tout au moins de sévères contrôleurs de leur autorité, cherchèrent toujours à les annuler en les faisant tomber en désuétude.
Après une messe solennelle du Saint- Esprit, le grand maître entrait dans la salle où devait se tenir le chapitre général ; il s'asseyait sous un dais et sur un trône élevé de trois marches. Les capitulants , tous dignitaires de l'Ordre, se plaçaient, au nombre de cinquantequatre, des deux côtés du souverain. Chacun, à son tour, présentait une bourse contenant cinq pièces d'argent, en signe de parfait désintéressement; le maréchal de l'Ordre remettait le Vand étendard, et les hauts officiers se dépouillaient des marques de leurs dignités, qu'ils ne reprenaient qu'après une nouvelle et spéciale autorisation du chapitre.
Les huit langues nommaient chacune deux commissaires. C'étaient ces seize capitulants qui réglaient souverainement toutes les matières soumises à l'assemblée. Lorsque les quinze jours lixés pour la durée du chapitre ne suffisaient pas pour discuter toutes les Suestions, on en confiait l'examen à e nouveaux commissaires, dont la réunion prenait le nom de conseil des rétentions.
Outre ce conseil provisoire et temporaire, il y avait à Malte quatre conseils : le conseil ordinaire, le complet, le secret et le criminel.
Le conseil ordinaire était composé du grand maître, des baillis conventuels , de tous les grands-croix qui se trouvaient à Malte, et des procureurs des langues. On y décidait les questions relatives aux réceptions , aux pensions , aux commanderies et aux dignités de l'Ordre.
Le conseil complet ne différait du conseil ordinaire qu'en ce qu'on ajoutait, pour le former, deux anciens chevaliers de chaque langue, ayant au moins cinq ans de résidence au couvent. C'était à cette assemblée qu'on appelait des sentences du conseil ordinaire et du conseil criminel. Peu à peu , toute-
fois, l'usage s'établit de faire appel au tribunal du saint- siège.
Dans le conseil secret, on traitait les affaires d'État et les cas extraordinaires qui exigeaient une prompte décision. Quand il y avait a prononcer quelque peine grave contre un chevalier ou un religieux, c'était le conseil secret qui en délibérait.
On avait encore formé un autre conseil appelé communément la vénérable chambre du trésor, parce qu'il était comme le bureau général des finances de l'Ordre.
Les dignitaires de chaque langue y avaient des attributions spéciales, et jouissaient chacun dans leur sphère decertains droits particuliers.
Le grand commandeur de la langue de Provence était président obligé du commun trésor et de la chambre des comptes; il avait la surintendance des magasins , de l'arsenal et de l'artillerie ; il nommait les officiers, qu'il faisait ensuite agréer par le grand maître et le conseil ; il les prenait dans toutes les langues à son choix. Son autorité s'étendait ius^ue dans l'église Saint-Jean, dont plusieurs officiers étaient à sa nomination ; il avait le même droit à l'infirmerie; il nommait le petit commandeur qui assistait à la visite de l'hôpital.
Le grand maréchal d'Auvergne commandait militairement à tous les religieux, à l'exception des grands-croix et de leurs lieutenants, des chapelains et des gens attachés au palais du grand maître. Il confiait le grand étendard de la Religion au chevalier qu'il jugeait le plus digne de le porter. Il nommait le maître-ecuyer sur mer; il avait sous ses ordres le général des galères et même le grand amiral.
Le grand hospitalier de France dirigeait le grand hôpital. 11 présentait au conseil l'infirmier, qui devait toujours être chevalier de justice , le prieur de l'infirmerie et deux écrivains, toutes charges qui n'avaient que deux ans de durée. Les fonctions de grand trésorier étaient unies à la commanderie de Saint- Jean de Corbeil.
L'amiral de la langue d'Italie com-
IH
L'UNIYEfcS.
mandait* aux soldats et aux matelots en l'absence du maréchal. Il nommait le prud'homme et l'écrivain de l'arsenal. Lorsqu'il demandait le généralat des galères , le grand maître était obligé de le proposer au conseil, qui l'admettait ou le repoussait, selon qu'il le jugeait à propos.
Le drapier, ou grand conservateur de la langue d'Aragon, Catalogne et Navarre , exerçait une surveillance spé?
ciale sur la conservatorie et sur tout ce qui concernait l'habillement, les achats et fournitures pour les troupes et pour l'hôpital.
Le turcopolier de la langue d'Angle* terre (plus tard anglo-bavaroise) commandait la cavalerie et les gardescôtes.
Le grand bailli de l'Ordre , chef de la langue d'Allemagne, étendait sa juridiction sur les fortifications de la Cité Notable et sur le château du Goze.
Le grand chancelier, premier fonctionnaire de la langue de Castille, Léon et Portugal , présentait le vice-chancelier au conseil. Il devait assister à l'expédition des bulles scellées du sceau ordinaire, et devaitsigner les originaux. Un article des statuts l'obligeait de savoir lire, ce qui prouve que l'instruction était chose rare parmi les chevaliers.
Il y avait dans l'Ordre trois sortes de baillis : les conventuels, les capitutaires et les baillis de grâce ou ad honores.
Les conventuels étaient ainsi nommés parce qu'ils devaient résider dans les couvents. Ils étaient choisis par les langues dont ils étaient les chefs ou les piliers. Il n'y en avait qu'un attaché à chaque langue. Ils étaient considérés comme les premiers chevaliers après le
grand maître. Indépendamment de ces ignitaires attachés à chaque langue, on en avait admis deux autres , l'éveque de Malte et le prieur de l'église Saint- Jean ; c'était une faveur exceptionnelle, car, en principe, les chapelains étaient exclus des emplois éminents de l'Ordre.
De ces huit baillis conventuels, quatre au moins devaient toujours résider dans le couvent. Aucun d'eux ne pouvait s'absenter sans la permission du
conseil complet; penaaatkuv absence,
ils étaient supplées par des lieutenants nommés par les frères des langues privées de leurs chefs.
Les baillis capitulai res étaient tenus d'assister aux chapitres généraux , ou de s'y foire représenter par procuration. Ils n'étaient pas obligés de résider dans le couvent.
Les baillis de grâce , ou ad honores, étaient ceux qu'a défaut des chap très généraux , le grand maître et le conseil nommaient d'après une bulle du pape.
Avant que les dignités conventuelles et capitufaires eussent été partagées entre les langues , les chapitres généraux , sans distinction de nation , en disposaient en faveur des membres les plus honorables de l'Ordre. Mais , depuis l'année 1466, elles devinrent le privilège de chaque langue en particulier; les pilier s ? ou baillis conventuels, étaient en droit de demander les premières dignités qui venaient à vaquer.
Nous compléterons ce résumé succinct de l'organisation de l'Ordre , ea donnant la définition de quelques termes particuliers en usage à Malte, et que nous n'avons pas encore eu l'occasion d'expliquer.
Le couvent était le lieu où se trouvaient le grand maître ou son lieutenant, l'église, l'infirmerie , les auberges on les huit langues.
Les bailliages étaient les commafideries ou propriétés de l'Ordre.
On appelait responsions les impôts auxquels étaient soumises les commanderies et les dignités de l'Ordre en général.
On entendait par mortuaire tout le revenu d'une commanderie , perçu depuis la mort du commandeur jusqu'au 1er mai suivant. Le vacant signifiait les produits de la commanderie pendant une année entière , après l'expiration du mortuaire!
Les dépouilles étaient le produit des effets quelconques appartenant aux profès lors de leur décès, à l'exception du quint ou cinquième , dont ils pou* vaient disposer avec l'autorisation du grand maître.
MALTE ET LE GOZE
Le ekevissement était la première comroanderie qu'on obtenait par droit d'ancienneté.
Jjt% fiarnavds étaient les novices,' c'est-à-dire, ceux qui étaient entrés les derniers dans l'Ordre.
Caravane était synonyme de course maritime ou de croisière.
Nous ne pousserons pas pins loin notre analyse ; ce que nous avons dit suffira, nous l'espérons, pour faire connaître les bases générales de la constitution de l'ordre de Malte. Tous ces statuts, tous ces règlements furent, par ordre du chapitre tenu sous de Pau le , réunis en un seul volume , et c'est ainsi qu'ils sont arrivés jusqu'à nous.
De Paule mourut le 7 juin 1636; les dernières années de son magistère avaient été remplies par des expéditions glorieuses, et par des combats dans lesquels la valeur des chevaliers ne se démentit pas.
Magistère de Laqcaris. Lascaris était issu des comtes de Vintimille , et descendait , dit-on , des empereurs de Coustantinople. A l'époque où il succéda à Antoine de Paule, la France était en guerre avec l'Espaçne, et Tordre de Malte se trouvait dans un conflit dont les anciennes animosités de nation à nation augmentaient encore les difficultés. Les chevaliers des langues de France prenaient leur revanche sur les Espagnols , dont la suprématie s'était fait sentir pendant une longue période de troubles intérieurs.
Les premiers étaient- ils secrètement conseillés par les envoyés de leur souverain ? Cela est probable, quoique les historiens ne paraissent pas s'en être doutés. Quoi qu'il en soit , les chevaliers français osèrent, à différentes reprises , assaillir et capturer des galères siciliennes. Le roi d'Espagne, outré de ces actes de violence, voulut user de représailles. Deux vaisseaux de la Religion essuyèrent , à Syracuse , le feu des canons de la citadelle. Le grand maître crut couper court à cet oubli des règles de l'Ordre, en rappelant aux chevaliers qu'il leur était défendu de prendre les armes contre les princes
de la chrétienté; mais l'ardeur des Français brava les menaces de Lascaris et du roi d'Espagne. On vit le chevalier de la Carte, qui commandait un bâtiment français, soutenir un combat acharné dans les eaux mêmes de Malte , et se présenter hardiment dans le port de Marsa-Scirocco, où, du reste, il ne fit que paraître, car l'aspect des batteries de la côte, qui se disposaient à faire feu sur son vaisseau, l'en éloigna au plus vite.
Ce qu 'il y a de singulier, c'est que la cour de France se plaignit au grand maître de sa rigueur envers ses nationaux. Ses instances furent même si vives, et elle sut si bien plaider sa cause auprès des autres souverains d'Europe , que l'Espagne , effrayée du concert de reproches dont elle était l'objet, désavoua les coups de canon du gouverneur de Syracuse , et s'excusa très-humblement de la sévérité de ses instructions. Il est vrai que Lascaris oublia lui-même la neutralité que l'Ordre devait garder en pareille circonstance; car il fit fermer tous les ports de Malte aux navires français.
Cette mesure était une violation du principe de non-intervention , principe oui constituait l'indépendance même de l'Ordre, car il lui assurait, en tout temps , la bienveillance et l'appui des puissances chrétiennes. La France, fort mécontente d'une semblable prohibition, oublia qu'elle avait pour cause Î première la désobéissance des chevaiers français aux règles de la Religion. Elle se disposa à riposter ; sur ces entrefaites, elle apprit que sa flotte, après avoir été battue par la tempête dans le canal de Malte , avait essuyé le feu des batteries de la Valette. La colère du roi ne connut plus de bornes. Pour premier acte de représailles, il ordonna que tous les biens que la Religion possédait dans le royaume fussent réunis aux domaines de l'État. C'était détruire d'un seul coup les plus précieuses ressources du trésor maltais.
Le grand maître, effrayé, fit amende honorable. Le bailli de Souvré fut chargé d'aller rappeler à la cour de France les engagements de l'Ordre en-
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vers l'Espagne et la Sicile, engagements auxquels Lascaris avait donné une trop grande extension. L'intrigue I se mêlant aux négociations , l'affaire ; fut bientôt arrangée , et le roi se contenta de recommander aux canonniers de Malte de ne plus tirer aussi juste (*). \ Ces différends, qui s'étaient termk I nés par une plaisanterie , avaient eu pour Malte oe désastreuses conséquences. La Sicile ayant fermé à l'Ordre ses ports et ses greniers, les approvisionnements n'avaient pu se faire , et une horrible famine avait désolé la population. Il va sans dire qu'en pareil cas les indigènes étaient les plus maltraités; leurs besoins n'étaient satisfaits qu'après ceux de leurs maîtres.
Un historien , chevalier de Malte , prétend que ce qui fut le plus sensible à l'Ordre , ce fut la défense faite par le vice-roi de laisser acheter du biscuit en Sicile pour les bâtiments de guerre de la Religion. Cette observation trahit bien l'égoïsme des chevaliers , et leur dureté pour ceux qu'ils appelaient leurs siyets.
L'argent avait aussi manqué à Malte.
Pour y suppléer , le grand maître avait frappe une nouvelle monnaie avec laquelle on avait pu payer les ouvriers qu'on faisait travailler sans relâche aux fortifications de la Valette (**).
Dire qu'il y avait eu disette d'argent et de subsistances, c'est dire que la piraterie avait pris à Malte une activité inaccoutumée. On a vu , en effet , que les chevaliers avaient un moyen fort simple de trouver de For et des vivres quand ils en manquaient : c'était d'attaquer et de piller les bâtiments turcs ou barbaresques. Aussi, après avoir parlé famine, sommes-nous obligés de parler combats.
(*) Le premier boulet parti des batteries de l'île avait coupé en deux le bâton qui soutenait le pavillon français.
(**) C'était l'ingénieur Florian qui dirigeait ces travaux. Lascaris le récompensa de son zèle et de ses services en le créant chevalier. On se rappelle qu'un faubourg de la Cité Valette et toute une enceinte de fortifications, du côté de la campagne, portent le nom de cet habile ingénieur.
Voici d'abord le commandeur Charolt , général des galères , qui attaque un nombreux convoi de vaisseaux tnpolitains, escorté par trois galères.
Cette flottille était commandée par un Marseillais surnommé la Bécasse, qui avait longtemps servi sur les vaisseaux de l'Ordre, et dont la femme et les enfants étaient encore à Malte. Pris par les Barbaresques, il s'était fait musulman , avait échangé son grotesque sobriquet contre le nom plus harmonieux d'Ibrahim-Raïs, et était parvenu au grade d'amiral des forces maritimes de Tripoli. Le sort favorisa les calères maltaises. Tout le convoi tomba au pouvoir des chevaliers , qui ramenèrent triomphalement leur riche proie dans les ports de la Cité Valette. Châteauneuf , capitaine d'un des vaisseaux victorieux, put se donner le plaisir de rappeler à l'amiral la Bécasse , devenu son prisonnier, qu'avant de commander une escadre, il avait été son pilote. Le chevalier de Boisgelin , dans son ouvrage , rappelle comptai samment que , dans Je combat , les vainqueurs firent trois cent douze «claves.
Voici ensuite le prince de Hesse- Darmstadt , autre général des galères, qui enlève six vaisseaux tunisiens dans Je port même de la âoulette. Cette téméraire expédition enhardit les chevaliers, qui bientôt furent presque embarrassés de leurs esclaves et de leurs richesses.
En 1644, une nouvelle victoire navale faillit avoir des conséquences funestes. Trois galères prirent un gros bâtiment turc, sur lequel se trouvait une femme du harem impérial , chargée de conduire à la Mecque un enfant qu'on disait fils du sultan Ibrahim (*). Le Grand Seigneur, à la nouvelle de la capture de son navire, qui était chargé de richesses , envoya au chef de l'Ordre un héraut d'armes (tchaouch) pour lui déclarer la guerre (1645).
L'arrivée du messager turc mit en
(*) Cet enfant entra plus tard dans Tordre de Saint-Dominique, où il ne cessa de porter le singulier nom de Père Othman.
MALTE ET LE GOZE
émoi le coûtant de Malte. Aussitôt le grand maître songea à mettre la capitale en état de faire une longue et vigoureuse résistance. Il se hâta d'instruire les commanderies d'Europe et les princes de la chrétienté du danger qui menaçait la Religion.
Cet appel ne fut pas inutile. Plusieurs seigneurs firent de nombreuses levées d'hommes, et les offrirent à l'Ordre.
On cite surtout le comte d'Arpajon , qui fit prendre les armes à tous ses vassaux, leva deux mille soldats à ses dépens , chargea plusieurs navires d'approvisionnements de guerre et de bouche , et se rendit lui-même auprès du grand maître à la tête de sa troupe, suivi de ses parents et de ses amis.
Cet élan chevaleresque eut lieu en pure perte. Le sultan , intimidé peutêtre par les démonstrations de la chrétienté , renonça à son projet et laissa les canonniers de Malte se morfondre dans leurs batteries. Il tourna ses vues sur Candie, dont il assiégea la capitale. Toutefois, le comte d'Arpajon n'eut pas à regretter de s'être mis en frais : le grand maître , avec l'autorisation du conseil , lui donna la permission de porter la croix de l'Ordre ; et concéda aux chefs et aux aînés de cette maison le droit de porter la croix de Malte dans leurs armes. A cette époque , le titre de chevalier de Malte était ambitionné par toute l'aristocratie européenne.
L'île de Candie appartenait à Venise lorsque le Grand Seigneur vint l'attaquer avec une flotte et une armée nombreuses. La république ne pouvait guère compter sur l'assistance des chevaliers de Malte , dont elle avait à plusieurs reprises , et sous différents prétextes , séquestré les biens et contrarié les expéditions dans la mer Adriatique.
Néanmoins, et malgré la légitimité de leurs griefs, les membres de 1 Ordre , ne se souvenant que de leur serment de défendre en toute occasion les chrétiens contre les infidèles , arrivèrent , avec leurs galères, devant la Canée.
Ils ne tardèrent pas à signaler leur dévouement et leur bravoure. Les Turcs s'étaient emparés d'une demi-
lune , d'où il importait de les déloger;
le commandeur Balbiano s'offrit pour cette périlleuse tentative. A la téta de trente chevaliers et de cent soldats de lacapitane, commandés par de Sales (*), il attaque, pendant la nuit, le bastion occupé par l'ennemi. La petite troupe escalade en silence le parapet , surprend les musulmans endormis, frappe tout ce qui s'offre à ses coups , et chasse de la demi-lune ceux de ses adversaires qui n'ont pas trouvé la mort dans le premier moment. Le lendemain, le pacha qui dirigeait les opérations du siège voulut venger cet affront. Pour favoriser son attaque , il fit mettre le feu à une mine pratiquée sous le bastion.
L'explosion fit sauter plusieurs chevaliers, parmi lesquels de Sales, qui fut presque enseveli sous un monceau de décombres ; cependant la petite garnison fit si bonne 'contenance, que les Turcs n'osèrent tenter l'assaut, et s'éloignèrent honteusement.
Nous n'avons pas voulu passer sous silence la généreuse coopération de l'Ordre dans l'affaire de Candie, parce que cette circonstance est une des plus glorieuses pour les chevaliers. Il sera, dans tous les temps, honorable d'oublier une injure et de servir avee un noble désintéressement ceux qui ont cherché à vous nuire; mais cette manière de comprendre le précepte de l'Évangile qui ordonne de tendre la ioue à Ta main qui vous a frappé, était bien plus disne d'éloges à une époque où le règne de la force brutale justifiait toute idée de vengeance.
L'Ordre fit plus encore; il prêta un secours efficace aux Vénitiens dans leurs luttes maritimes avec les Turcs.
Deux fois les eaux des Dardanelles forent rougies du sang des chevaliers, versé au profit de la république marchande.
Les empiétements successifs de Pautorité ecclésiastique sur les droits souverains de l'Ordre avaient déjà occasionné, comme on l'a vu, de déplorables contestations, et brisé les
(*) Neveu de Vévèque cantaisé sous le nom de saint François de Sales.
9e livraison. (Malte ht me Gozf.)
L'VNITKRi.
liens de la domination du grand martre sur les Maltais, A partir de l'époque ou l'évéque et l'inquisiteur avaient consacré leur usurpation par l'établissement d'une espèce de gouvernement exceptionnel, tous les grands maîtres qui se succédèrent eurent à lutter contre les prétentions des deux prélats. Lascaris eut sa part de ces tribulations: l'évéque, pour soustraire complètement la population indigène à la juridiction de l'Ordre, donnait la tonsure à tous les jeunes garçons de l'île qui se présentaient; ainsi enrôlés sous la bannière ecclésiastique, ces jeunes gens échappaient à l'espèce de conscription à laquelle les habitants étaient soumis. Xe grand maître se plaignit amèrement au pape et au roi d'Espagne de cette extension exorbitante d'un pouvoir déjà vicieux dans son principe, puisqu'il dérivait d'une usurpation. La cause de l'Ordre était trop juste pour que les souverains pris pour arbitres pussent décemment prononcer en faveur de l'évéque. Les cours de Rome et de Madrid furent donc obligées d'intervenir et de réprimer les écarts des deux chefs ecclésiastiques de Malte. Mais Urbain VIII avait donné d'une main pour reprendre de l'autre; entre autres violations des statuts de l'Ordre, il accorda aux commandeurs la permission de tester* Cette mesure devait avoir pour effet certain de ruiner le trésor de Malte, et l'on ne comprend guère l'intérêt que le saint-siége avait à diminuer les ressources d'une association si utile à la chrétienté.
D'après ce fait, on est en droit de s'étonner du sans -façon avec lequel le souverain pontife réclamait à I occasion les bons offices des chevaliers.
Ainsi, il ne se fit pas scrupule de demander l'appui des galères de la Religion pour triompher de la résistance des souverains d'Italie, coalisés pour l'empêcher d'envahir le duché de Parme; cette demande était d'autant
Slus étrange, qu'elle avait pour objet i plus éclatante infraction des principes fondamentaux de l'ordre de Malte.
Lascaris céda, et les princes italiens
comptèrent au nombre de lenn < mis ces mêmes hommes qui avaient fait serment de ne jamais tirer Pépée contre aucune puissance chrétienne.
Ce fut là une faute grave de la part de l'Ordre, car son indépendance reposait uniquement sur sa constante neutralité , et il courait le risgue d'être abandonné de ceux dont A avait le plus besoin. Les souverains coalisés osant d'un moyen fort simple de punir la Religion de son manque de foi, mirant immédiatement le séquestre sur tous les biens qu'elle possédait dans leurs États. Le grand maître ne voulut pas soutenir le défi jusqu'au bout, et fit des excuses; il prétendit avoir eu la main forcée par le pape, mais il affirma que les commandants des galères avaient reçu secrètement l'ordre de ne
Eas prendre part aux hostilités. Ce lux-fuyant suffit heureusement pour apaiser la colère des adversaires du pontife. Les désagréments que le grand maître s'était attirés par son excessive condescendance, le mirent en garde contre les exigences d'Urbain VIII. Ce dernier lui ayant, quelque temps après , demandé la grand'croix pour un renégat arabe, fils du sultan de Tunis, Lascaris refusa formellement de conférer une des premières dignités de l'Ordre à un musulman dont la conversion et At peutêtre fort peu sincère. Il nous semble qu'il eût mieux valu montrer ce puritanisme dans l'affaire des princes italiens.
Du reste, quelques années avant ces démêlés avec le saint-siége , le grand maître avait donné une preuve non équivoque de la faiblesse de son caractère : quelques chevaliers , récemment sortis des pages , se permirent , en temps de carnaval , de se déguiser en jésuites. Cette mascarade, fort singulière à Malte, fit scandale dans la ville; les jésuites établis à la Cité Valette s'en plaignirent énergiquement , et Lascaris fit arrêter quelques-uns des coupables. Leurs complices se portèrent aussitôt à la prison, enfoncèrent la porte, délivrèrent leurs camarades, envahirent ensuite le séminaire, dont ils
MALTE ET LE GOZE
jetèrent tous les meubles par les fenêtres. Jusque-là il n'y avait eu que des actes de violence commis par des jeunes gens contre des religieux qu'ils devaient respecter; mais ils allèrent plus loin : ils exigèrent l'expulsion des jésuites , et Lascaris y consentit. Onze des membres du collège furent embarqués sur-le-champ , et ceux qui restèrent à Malte furent obligés de se cacher. La conduite du grand maître dans cette circonstance est éminemment blâmable ; son devoir était (Je résister aux volontés insolentes des chevaliers qui, en leur qualité de serviteurs de rÉglise catholique, étaient inexcusables d'avoir insulté et poursuivi jusque dans leur ^retraite les membres d'une congrégation religieuse. Il n'était pas permis à des chevaliers de Malte d'être si philosophes.
Un fait singulier eut lieu durant les dernières années du magistère de Lascaris. L'Ordre fit l'acquisition de l'Ile Saint-Christophe, voisine de l'Amérique. Ce fut le chevalier de Poincy, gouverneur de cette colonie pour le compte Pune compagnie de marchands, qui proposa au grand maître de l'acheter.
Nous ne savons quel avantage le conseil trouva à la possession d un point maritime aussi lointain ; quoi <ju il en soit , la proposition fut acceptée avec empressement, et M. de Vouvré, ambassadeur de la Religion à Paris , fut chargé de négocier la cession avec le roi de France, patron et protecteur de la colonie. Saint-Christophe fut vendue à l'Ordre pour la somme de cent vingt mille livres tournois, et avec la condition que les acquéreurs se chargeraient des dettes des négociants propriétaires de l'île envers les habitants. On comprit dans le marché les petites îles voisines , telles que Saint-Barthélemi , Saint-Martin et Sainte-Croix. Il fut même question d'un contrat semblable pour la Martinique et la Guadeloupe.
En inspirant au grand maître l'idée de cette étrange acquisition, le chevalier de Poincy avait fait acte de roué ; on ne tarda pas , en effet , à s'aperce- I voir que ce gouverneur avait contracté
iïi
d'énormes obligations pécuniaires envers les colons : aussi s empressa-VO^ à sa mort , d'abandonner une possession aussi onéreuse ( 1653 ). L'Ordre la vendit a une nouvelle compagnie de marchands français, qui s'y établit en 1665. Ce fut tout profit pour la co-' lonie qui, entré les, mains Intelligente* des commerçants , atteignit un degrg de prospérité dont assurément le* chevaliers de Malte ne l'auraient toi mais dotée.
Tous ces faits, à partir de la coupable concession de Lascaris au pape, prouvent que ce grand maître . malgré certaines qualités louables , n avait ni la fermeté, ni la rectitude de jugement nécessaires dans l'exercice de l'autorité souveraine; cependant, dans certaines occasions importantes, il ne laissa pas de déployer une louable énergie. Nous en citerons une entre autres : on apprit, un jour, à Malte, que cinq galères de la Religion avaient été menacées d'être coulées à fond dans le port de Gênes; il paraît que ces bâtiments s'étaient contentés de saluer la ville et la capitane du roi d'Espagne, et avaient refusé d'adresser la même politesse aux galères de Gênes.
Le gouverneur avait contraint les che:
valiers de céder, sous peine d'être foudroyés par les batteries de la place. A la nouvelle de l'insulte faite à l'Ordre, le grand maître déclara qu'aucun Génois ne serait admis dans fa Religion avant que la petite république eût donné toutes les satisfactions désirables. Gênes eut beau négocier et solliciter, elle fut obligée de demander grâce.
Lascaris mourut le 14 août 1657, après up long magistère qui, malgré des fautes nombreuses, n'avait pas été sans gloire et sans utilité pour l'ordre de Malte.
Dans les dernières années de son existence , ce grand maître avait fait construire le fort Sainte-Agathe des?
tiné à défendre l'anse de la ftfelleha; dès ce moment , 111e fut à l'abri d'un coup de main des BarbaresqUes dan* sa partie nord-ouest.
Magistères de RediA et de Ckr-
L'UNIVERS
mont. Les chevaliers avaient jeté les yeux sur le bailli de Redin, vice-roi de Sicile, pour remplacer LasCaris; mais ce choix était contraire aux vues du pape, qui chercha, en conséquence, à le prévenir. L'inquisiteur déclara que Sa Sainteté s'opposait formellement à la nomination du bailli, pour raisons de simonie et d'Indignité. En même temps, il mit en œuvre tous les moyens dont il disposait, pour faire avorter l'élection du candidat des chevaliers.
Ces efforts furent inutiles. Les adversaires de l'inquisiteur acceptèrent sa résistance comme un défi ; ils se piquèrent d'honneur, et Redin fut proclamé grand maître. Irrité de sa défaite, le représentant du pontife protesta énergiquement contre l'élection ; il espérait que le saint-siége partagerait son ressentiment et s'empresserait de le ven- §er; mais la politique dicta à la cour e Rome une conduite toute différente. Le pape, réfléchissant au danger d'entrer en hostilité avec un délégué du roi d'Espagne, approuva officiellement la nomination de Redin. Pour comble d'humiliation, l'inquisiteur fut obligé de porter lui-même le bref du pape au grand maître, et d'annoncer au conseil réuni que l'ancien vice-roi était reconnu comme prince légitime de Malte.
Redin s'empressa de mettre les côtes de l'île encore mieux à l'abri des descentes nocturnes des corsaires. Il fit construire, de distance en distance, le long du littoral , des tours garnies de pièces d'artillerie; les paysans des campagnes voisines y venaient monter la garde.
Au moment où il se disposait à exécuter d'autres projets d'utilité publique, Redin fut frappé par la mort (6 février 1660.) Son successeur, Chattes Gessan Annet de Clermont, ne régna que trois mois.
Magistères des deux Cotoner. La guerre de Candie préoccupait encore vivement les Turcs et la chrétienté , lorsque Raphaël Cotoner fut appelé à la grande maîtrise. Malte ne cessait d'envoyer des vaisseaux au secours des Vénitiens, mais ces renforts étaient
loin de suffire pour délivrer Candie.
Louis XIV fournit à cette espèce .de croisade un contingent de trois mille hommes. Tous ces soins, tous ces généreux efforts furent inutiles; une puérile querelle de prééminence donna définitivement l'île au Grand Seigneur:
Gènes s'était décidée à un armement considérable en faveur des Vénitiens, à la seule condition d'être traitée par eux sur un pied d'égalité parfaite.
Venise refusa et perdit sa riche colonie. Dans tous les combats qui eurent lieu entre l'armée chrétienne et les musulmans, maîtres de la Canée, les troupes de Malte se firent particulièrement remarquer par leur intrépidité et leur sang-froid.
Raphaël Cotoner , après un magistère de trois ans ( * ) , céda la place i son frère Nicolas, second exemple d'une pareille succession dans l'ordre de Saint-Jean. Le nom du dernier est resté célèbre dans les fastes de la Religion ; il se distingua surtout par ses talents diplomatiques, par sa rare capacité, la hardiesse de ses conceptions et la loyauté de son caractère.
Ce fut à lui que Louis XIV demanda assistance pour une expédition sur les côtés d'Afrique, expédition qui avait pour objet de construire sur le littoral barbaresque une forteresse sous le canon de laquelle les navires français pussent braver les corsaires d'Alger et de Tunis. Le village de Gigelli , situé à égale distance de Bougie et d'Alger, fut choisi comme le lieu le plus favorable à l'exécution de cette entreprise.
On pensa qu'un vieux château dont on apercevait encore les fortifications au sommet d'une montagne escarpée, servirait d'asile au premier noyau de la colonie projetée. Le duc de Beaufort, grand amiral de France, fut chargé de l'opération qui ne laissait pas d'être difficile. Il tut rejoint à Mahon par l'escadre de Malte, et se dirigea immédiatement vers l'endroit désigné. Le débarquement s'opéra sans obstacle de
(*) Il mourut le ao octobre i663. L»
chevaliers lui firent élever un somptueux tombeau dans h chapelle d'Aragon.
MALTE ET LE GOZE
ISS
la part des Arabes , et Pon commença la construction du nouveau fort; mais bientôt attaqués de tous côtés par des ennemis innombrables, les Français et leurs alliés furent forcés de se rêmbarauer, laissant à terre une arrièregarde de quatre cents hommes qui fut taillée en pièces par les indigènes»
L'honneur des chevaliers ne tarda pas à trouver une occasion de se relever. Plusieurs rencontres des galères avec les pirates musulmans augmentèrent le nombre des esclaves de Malte et vengèrent les chrétiens massacrés à Gigelh. Nous ne saurions taire plusieurs actions d'éclat qui marquèrent, comme autant d'épisodes glorieux, ces luttes maritimes. Les chevaliers de Trémicourt et de Crem ville, commandant l'un une petite frégate, l'autre un vaisseau de quarante canons, furent entourés, dans les mers du Levant, par une flotte turque de dix gros bâtiments de guerre et de douze saïques.
Les deux chevaliers acceptèrent bravement le combat ; au bout de quelques instants, les Turcs, étonnés de leur bravoure , et foudroyés par le feu des deux navires maltais, prirent la fuite, en abandonnant aux chrétiens quatre de leurs embarcations chargées de riches marchandises d'Egypte. A la même époque, le chevalier d Hocquincourt fit retentir l'Europe du bruit d'un exploit presque fabuleux : il fut attaqué dans le port de i'tle Dauphine par trente-trois galères du sultan. Sur terre et sur mer il était environné d'ennemis qui faisaient sur son vaisseau un feu continuel. Quoiqu'il ripostât avec vigueur, il n'aurait pu résister longtemps aux boulets qui brisaient son gréement et criblaient son navire , si les Turcs ne s'étaient décidés à tenter l'abordage. Alors les Maltais purent se défendre avec plus d'avantage contre des adversaires qu'ils combattaient corps à corps. L'amiral ottoman , furieux de voir ses soldats précipités dans les flots ou succombant sous les coups d'une poignée de chrétiens , fit lancer sa capitane avec tout l'effort de sa chiourme à rencontre de la galère ennemie ; mais le mouvement imprimé par les rameurs, et
le vent qui s'était levé, jetèrent le vaisseau amiral hors de la rade; la même brise permit à d'Hocquinoourt d'échapper à l'escadre turque et de se réfugier dans le port chrétien le plut voisin. Plus de six cents musulmans avaient péri dans ce terrible combat, et plusieurs bâtiments du Grand Seigneur avaient été coulés à fond.
Ce chevalier sans peur devait, peu de temps après, terminer sa carrière par une mort moins digne de lui :
assailli par une tempête violente, sa galère fit naufrage sur un écueil de I'tle Scarpanto, et s'engloutit en entrât* nantdans l'abîme tous ceux qui la montaient.
Le nom de Trémicourt fut aussi publié avec admiration dans toute la chrétienté. Son frère avait péri malheureusement dans un combat naval ; l'occasion de le venger se présenta bientôt : avec un seul bâtiment, il défit complètement cinq gros vaisseaux tripolitains. Mais il devait bientôt expier sa victoire. Assailli par une tempête furieuse, il fût jeté sur les côtes de Barbarie et fait prisonnier parles Arabes.
On le mena d'abord à Tripoli , dans l'espoir que le sultan de cette régence serait charmé de tenir à sa disposition le vainqueur de ses cinq vaisseaux; mais ce prince fit taire son ressentiment, et jugeant que l'envoi d'un prisonnier maltais au Grand Seigneur lui attirerait la faveur de son suzerain , il ordonna de transporter l'infortuné Trémicourt à Andrinople. Mahomet IV fit comparaître le chevalier en sa présence; il fut frappé de l'attitude digne et fière du jeune homme, et conçut l'espoir de le décider à entrer à son service. Il ordonna que le captif fût entouré de tous les soins et de tous les égards que méritait sa position. Bientôt on en vint aux séductions de tout genre pour l'engager à embrasser l'islamisme, mais Trémicourt fut inébranlable, et résista aux propositions les plus flatteuses.
Alors on employa la violence : on soumit le chevalier à un régime cent fois pire que celui des esclaves dans les bagnes de Barbarie; on l'enferma dans un sombre cachot, et là , tous les sup-
tu
L'UHIYEES.
plicas Me peut inventer là cruauté la plus raffinée, on les lui fit subir. Enfin quand le sultan vit que son prisonnier» brisé et mutilé par les bourreaux , persistait à prier le Dieu des chrétiens, il fut assez généreux pour lui faire tran-
2er la tête. Le corps du supplicié ne t pas, suivant l'usage, exposé aux regard* de la Idole; pour le soustraire à m vénération des chrétiens, Mahomet le fit jeter dans la rivière qui baigne les murs d'Andrinople.
Le 16 septembre 1669 , l'Ile de Can* die tomba définitivement au pouvoir des Turcs. Sept mille Français , quatre nulle cinq cents Allemands,' trois mille soldats commandés par le comte de WaJdack, cent cinquante chevaliers teutoniques, le contingent de Malte et les troupes vénitiennes , ne purent défendre cette colonie contre le grand vizir Achmet. Le bataillon maltais sortit cruellement décimé d'une place qui avait dévoré inutilement des milliers de défenseurs.
Le succès des armes ottomanes à Candie fit craindre au grand maître que le sultan ne reprît les projets de ses prédécesseurs contre Malte. Son attention se porta en conséquence sur les fortifications de la Cité Valette et des faubourgs. II fit venir du Piémont un ingénieur habile, nommé Valpergue, qui exécuta les travaux dont il avait .conçu l'idée première. Il fit élever d'abord la vaste enceinte qui a conservé le nom de Çotanère, et qui fut principalement destinée à recevoir les habitants des campagnes dans un danger pressant. Il fit ensuite ajouter de nouveaux ouvrages à la Floriane , tels que deux boulevards, l'un sur le port Musoiet, l'autre sur ja grande Marse.
Pour rendre ce dernier port tout à fait inaccessible à une flotte ennemie, il fit élever sur la pointe qui regarde le château Saint-Elme, un fort baptisé du nom du commandeur Ricazoli (*).
Enfin Cotoner fonda un lazaret dans le port Musciet, établissement qui
ne*
donna trente mille éctu de cotte importante
jusque-là avait manqué à la capitale.
Quelques années ayant sa mort, le grand maître édifia l'Europe par un acte de rare générosité : l'Angleterre avait tout fsit pour se rendre odieuse à l'Ordre; elle avait confisqué ses possessions et persécuté ses membres.
Malgré ces grjefs, Cotoner, à la première nouvelle de la guerre déclarée par Charles II au sultan de Tripoli (1 67 S), ouvrit les ports de Malte aux bâtiments anglais; il fit plus, il offrit à la flotte britannique toute espèce de secours en vivres ej; en munitions de guerre.
C'était agir chrétiennement; aussi les applaudissements de l'Europe ne manquèrent-ils pas au grand maître.
Un an après , un événement cruel prouva la sagesse des prévisions de Cotoner qui avait fait construire , malheureusement trop tard , un établissement de quarantaine. La peste envahit l'Ile de Mai te, et y exerça d'horribles ravages. Le couvent ne fut pas plus épargné que l'humble demeure du paysan ; les membres de l'Ordre furent décimés par le fléau ; de vingt et vingt-cinq chevaliers qu'il v avait toujours à bord des galères, a peine en resta -t-il neuf ou dix. Parmi ceux qui montaient la capitane, onze seulement furent épargnés.
Nicolas Cotoner mourut le 29 avril 1£80 , à l'âgé de 73 ans.
Magistères de Cara/fa et du second J'ignacourt. Il y avait 12$ ans que la langue d'Italie n'avait fourni aucun grand maître, lorsque Caraffa, Napolitain de naissance , fut désigné pour succéder à Cotoner. D'importants devoirs mirent sa sollicitude à l'épreuve dès les premiers instants de son ma-
§istère. Les Turcs étaient aux portés e Vienne ; la Pologne, Venise et Rome s'étaient coalisées pour secourir l'Empire aux abois. (Tétait une nécessité pour l'ordre de Malte de prendre part à cette croisade contre lés musulmans oui menaçaient l'Europe occidentale de déborder sur elle. Caraffa le comprit; mais comme la Religion ne pouvait envoyer ses chevaliers sur le théâtre même de la guerre, le grand maître dut se borner à opérer; une diversion.
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Les galères maltaises parcoururent les côtes de Barbarie, jetant l'épouvante parmi les corsaires alliés du sultan.
Elles chassèrent les infidèles des îles de Prévésa et de Sainte-Maure; peu après, elles contribuèrent à la prise de Coron; Vannée suivante, Navarin etModon les virent joindre leurs efforts à ceux des escadres de Venise et du pape. NapoJi deRomanie, capitale de la Morée, céda aux armes de la ligue chrétienne, après un siège qui coûta la vie à dix-neuf chevaliers. Loin de s'épuiser dans ces combats meurtriers, l'Ordre semblait y puiser une vigueur nouvelle; les galères, portées au nombre de huit par les soins et les sacrifices de Caraffa, firent trembler les habitants des côtes de la Dalmatie et s'emparèrent de Castel-Nuovo, clef de ]a mer Adriatique. Mais tant de succès devaient avoir un terme : les chevaliers et leurs alliés échouèrent contre la forteresse de Négrepont, sous les murs de laquelle périrent un grand nombre des membres les plus distingués de l'Ordre.
La même année (1680) le grand maître mourut à l'âge de 76 ans.
Un nouveau Vignacourt prit sa place. Il s'empressa de faire constater les pertes que FOrdre avait essuyées dans les diverses entreprises oui avaient occupé le règne de son prédécesseur.
Beaucoup de chevaliers avaient péri, et avec eux un plus grand nombre de Maltais, qui, pour la plupart, laissaient des familles sans autres moyens d'existence que la solde payée à leurs chefs, en échange de leurs obscurs services.
Le grand maître et ses chevaliers vinrent à leur secours avec une louable générosité. Ce devoir une fois rempli , on s'occupa activement de construire, pour les galères, un arsenal mieux en rapport que l'ancien avec l'importance dès nouveaux armements.
Le magistère de Vignacourt, peu fertile en événements militaires, est remarquable par un fait désastreux, avant - coureur d'événements qui ne devaient s'accomplir qu'un siècle plus tard.
fjè tt janvier 1690, un tremblement
de terre qui dura trois jours sur une partie de la côte orientale de la SicfM, et se fit même sentir Jusqu'à Malte*, détruisit Augusta où l'Ordre avait des magasins de nié et des fours où se fabriquait la presque totalité du biscuit nécessaire à l'approvisionnement de sa marine. Ce désastre, qui coûta aux Maltais beaucoup d'argent, des prières publiques, trois jours déjeune, et, ce
3ui pour eux était le pis, la perte 'un carnaval, était à peine réparé, qu'ils se virent menacés d'une mesure qui aurait eu des conséquences bien autrement graves. C'était le temps où Louis XIV commençait à expier ses victoires et son orgueil. H n'était pas alors un souverain en Europe qui ne fût préoccupé de la nécessité d'augmenter ses ressources , et qui ne fut tenté , par conséquent , de faire usage de celles dont il n'était privé que par suite de privilèges au moins contestables. Louis XIV donc et le duc de Savoie pensèrent, en 1694, à imposer les biens que l'Ordre possédait dans leurs États. Ils s'adressèrent toutefois à Innocent XII, afin de faire légitimer ce qui, dans les mœurs du temps, aurait été, sans cela, une véritable Impiété; le pontife accorda tout ce qu on lui demandait. La consternation fut grande à Malte dès que cette nouvelle y fut connue. L'Ordre , en effet, n'était rien réduit à ses deux rochers, et il n'était pas douteux que l'Espagne, le Portugal , la Sicile , toutes les puissances en un mot , ne s'empressassent de suivre l'exemple donné par le roi de France et le duc de Savoie. « Heureu- « sèment , dit le chevalier de Boisgelin , « ces souverains reconnurent bientôt, « et comme de concert, les privilèges « de l'Ordre, et se désistèrent de leurs « desseins. »
Un siècle plus tard, l'assemblée législative de France fut moins timorée, et nous verrons l'ordre de Malte anéanti bien avant que Bonaparte eût provoqué la soumission du dernier grand maître.
Tel est, au surplus, le Sort de toutes les institutions oui, créées en vue d'un état de choses déterminé, ne savent on ne veulent pas se modifier : elles finis-
L'UMVEftS.
sent par être des inutilités quand elles De deviennent pas des contre-sens et même des dangers. Si dès le dix-septième siècle l'Ordre de Jérusalem avait interrogé ce qui s'accomplissait autour de lui, il aurait compris que les nations qu'il protégeait jadis étaient dès lors en mesure de changer de rôle, et
Sue bientôt allait forcément prendre n un patronage qu'on ne vpudrait plus reconnaître. Un beau rôle pouvait encore être rempli par les chevaliers,
3ui de moines , quelque peu corsaires, evenus commerçants intègres et actifs, auraient servi d'intermédiaires pacifiques entre l'Orient et l'Occident, et auraient vu leur utile indépendance protégée à son tour et respectée par les Dations intéressées à la neutralité de ce point de relâche. Mais pour avoir cette sagesse, il aurait fallu un peu moins d'esprit chevaleresque. Le pape fit sa paix avec l'Ordre en s'immisçant dans ses difficultés avec la république de Gênes , et en les terminant. Le secret sentiment d'humiliation qu'avaient fait éprouver les projets de Louis XIV et de Victor- Amédee, fit place à la vanité quand , trois ou quatre ans plus tard , une espèce d'ambassadeur vint de la part de Pierre le Grand , jouer le premier acte d'une comédie que Paul Ier devait dénouer d'une manière non moins ridicule.
Cependant Vignacourt était mort le 4 février 1697, laissant la réputation d'un homme de bien , mais faible et accessible à ces petites prédilections qui , excusables chez un simple particulier, sont presque des crimes chez un souverain.
Magistère de PéreUos. Raymond Pérellos de Rocafull , gentilhomme aragonais, parvint, non sans peine, à obtenir la majorité. C'est au commencement de son magistère qu'arriva l'ambassadeur dont il vient d'être
Îpiestion. Nous empruntons au chevaler de Boisgelin le récit naïf qu'il a donné de cette représentation théâtrale :
« L'Ordre , dont les relations extérieures se bornaient presque aux seuls États chrétiens dans lesquels il avait
des possessions , apprit avec autant de joie et de surprise qu'il était sollicité de les étendre et d en contracter de nouvelles.
« Sacchetti , son ambassadeur à Rome, écrivit à Malte qu'un boyard russe , général des armées moscovites, et ambassadeur de Pierre I", avait le désir de visiter cette île , et que, dans un discours prononcé en présence d'Innocent XII, il s'était exprimé, à ce sujet, dans les termes les plus flatteurs pour les chevaliers , disant : « qu'après avoir vu la ville la plus fameuse du monde , la cité sainte de Dieu , les reliques sacrées des apôtres saint Pierre et saint Paul ; qu'après avoir reçu la bénédiction de sa sainteté le vicaire de Jésus-Christ , il avait résolu de se rendre auprès des héros les plus fameux de l'Église militante, c'est-àdire , l'ordre sacré de Malte. »... Dès que le grand maître eut fait part au conseil de l'arrivée d'un personnage aussi considérable, (Sacchetti l'annonçait même comme parent du czar}, il fut résolu de le recevoir avec la plus grande distinction. On régla ainsi le cérémonial de sa réception : que le grand mattre de la maison de Pérellos irait à sa rencontre u accompagné de
Slusieurs chevaliers; qu'au moment e son débarquement , on le saluerait à la porte d'Italie de douze coups de canon ; que le grand écu ver du palais magistral l'attendrait sur le rivage avec la seconde voiture de parade et plusieurs autres carrosses et calèches; que ce cortège le suivrait jusqu'au palais ; que le grand maître de la maison du grand maître ne le quitterait que lorsqu'il aurait joint Pérellos, lequel viendrait au-devant de lui jusqu'à la pièce précédant immédiatement la grande salle, et lui prendrait la main. qu'il tiendrait jusqu'au siège oui lui aurait été préparé dans la place la pins honorable , auprès de celui du grand maître; qu'à la table du grand maître il aurait la prééminence sur les grandscroix; qu'a l'église de Saint- Jean il serait assis où le sont ordinairement les évoques, et qu'il aurait deux coussins de velours; qu'il logerait au palais
MALTE ET LE GOZE
Gotoner; que le cérémonial de son départ serait le même que celui de son arrivée... Kzérémetz , parti de Rome avec ses deux frères et sa suite , passa à Naples et débarqua à Malte le 12 mai 1698... Lorsqu'il fut en présence du grand maître , il le harangua en latin, lui donnant le titre de prince sérénissime et révérendissime. Il s'annonça comme venant du pôle hyperboreen pour rendre hommage à la valeur des guerriers célèbres de Tordre militaire de Malte ; pour admirer dans la personne du grand maître un chef aussi redoutable à ses ennemis qu'agréable à ses sujets ; ensuite il se félicita d'être à Malte, cette pierre angulaire devant laquelle les croissants des Turcs étaient venus s'éclipser, et conclut par remercier le grand maître du bon accueil qu'on lui avait fait, et par l'assurer qu'il en rendrait un compte fidèle à son maître. Après son discours, auquel on répondit dans les termes les plus obligeants , il remit à Pérellos une lettre de l'empereur Léopold, qui le recommandait particulièrement, et dans laquelle étaient énumérés les importants services gu'il avait rendus , et comme militaire , dans plusieurs campagnes contre les Turcs et le kan de Grimée, et comme négociateur, dans les traités qu'il avait heureusement conclus avec la Pologne et l'empereur de Germanie. Sur le revers de la même lettre en était une autre du czar de Moscovie, adressée au grand maître et au conseil. Ce prince y faisait part de ses victoires contre les Turcs, et du renouvellement de la ligue faite entre lui , l'empereur et la république de Venise, contre les ennemis de la croix; il espérait que ces nouvelles seraient agréables aux chevaliers , et qu'ils voudraient bien avoir le plus grand soin de son boyard intime, Boris Pétrowitz Kzérémetz , les assurant que Sa Majesté czarienne n'oublierait jamais les bons offices qu'ils lui rendraient. Son audience terminée , Kzérémetz fut conduit,au palais Cotoner, l'habitation la plus vaste et la plus magnifique de la ville...
« Ayant fixé le 19 mai pour le jour de son départ, il se rendit au palais magistral , où il avait été invité à dfner avec ses deux frères ; mais, auparavant, le grand maître le fit entrer dans son appartement ; il lui fit part du décret unanime des membres du conseil, par lequel il était prié d'accepter une croix semblable à la leur ; il ajouta que, pour la rendre encore plus respectable , elle avait tbuché un morceau de la vraie croix et la main de saint Jean- Baptiste, patron de l'Ordre, deux reliques soigneusement gardées dans le trésor. .„ Kzérémetz se mit aussitôt à genoux, et Pérellos lut passa autour du cou une chaîne d'or, à laquelle était attachée la croix de Malte, qu'il reçut avec les marques du plus profond respect... Il dîna ensuite chez le grand maître, étant placé à sa droite, et s'embarqua le soir même , avec sa suite, sur deux galères de la Religion , qui le laissèrent au cap Passaro. Celles du pape avaient ordre de l'escorter jusque la fin de sa traversée. »
Il est remarquable que Kzérémetz ne dit pas un seul mot qui exprimât le désir qu'aurait eu le czar de voir les chevaliers de Malte entrer dans la ligue qu'il avait conclue avec Léopold et la république de Venise; il vint en curieux ; on le décora « à cause du sacrifice qu'il avait fait de venir de pays aussi éloignés; » de politique, pas un mot; il partit, et ce fut tout. Malte avait déjà baissé dans l'opinion des puissances, et la Russie avait encore besoin du contre-seing de l'un de ses voisins pour faire bien venir ses grands seigneurs, sauvages à demi. On a prêté à Pierre le Grand , dans cette circonstance, des vues politiques que rien n'indique ni ne Justine, a notre avis. Malte ne pouvait le tenter; et s'il avait eu besoin de son alliance, son boyard intime, comme il appelle Kzérémetz , en eût certainement parlé.
Partout où brillait un peu de lumière, partout où s'alimentait la renommée, Pierre voulait que son nom et celui de son peuple fussent connus et répétés ; du reste, il sentait ses forces; et, quand il se cherchait des alliés contro
L'UNIVERS
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les Turcs, il pensait à l'Allemagne et à Venise avant de s'inquiéter des galères de la Religion.
L'année suivante vit se terminer, ar l'intervention d'Innocent XII , les îcheuses dissensions oui s'étaient élevées au chef-lieu de 1 Ordre entre les deux pouvoirs ecclésiastiques, séculier et régulier, de l'Ordre. L'évêque et ie grand prieur de l'Église avaient fini à la longue par empiéter mutuellement sur leurs juridictions, de sorte qu'il fat! uf; recourir à l'autorité supérieure pour régler et modifier leurs prétentions réciproques. Bientôt ce fut au tour de l'inquisition d'apporter sa part de désordre. L'inquisiteur Delci poussa les choses si loin, que le grand maître fut contraint d'en appeler à Louis XIV (1712); mais cette querelle déjà si vieille ne put jamais être complètement vidée, le pape et le grand maître étant tour à tour et vis-à-vis l'un de l'autre le protecteur et le protégé.
De l'aveu même' des historiens , les forces navales des chevaliers étaient restées longtemps au-dessous de celles des puissances barbaresques, leurs ennemis naturels, et durant quatre-vingts ans environ ils s'étaient vus dans l'impuissance, faute de vaisseaux de guerre, de protéger efficacement les côtes exposées aux descentes des Algériens et des Tunisiens. Le grand maître Pérellos résolut vers 1704 de remédier à ce désavantage. Le chevalier de Saint- Jean, le frère du bon abbé, auteur de la Polysinodie, fut chargé, en qualité de capitaine de vaisseau du roi de France, de procéder à la construction et à l'organisation d'une escadre composée de oâtiments de haut bord.
A peine cette escadre entra-t-elle en campagne ( 1706 ) , qu'elle se signala en poursuivant trois navires tunisiens et en s'emparant du vaisseau amiral , de cinquante canons, qui vint augmenter les forces navales de la Religion sous le nom de Sainte-Croix. Plus tard (1707), le commandeur de Langon passait à travers la flotte algérienne qui assiégeait Ûran , et il jetait du secours dans la place; en 1708, le même ojjûcier se met à la poursuite du pacha
Ali-Oglou-Stamboli , qui, avec ouatre sultanes et un brigantih , tentait une descente sur les côtes de la Calabre.
Le commandeur, avec un seul vaisseau , brûle la capitane de cinquantesix canons , montée par le pacha , et avec elle une tartane ôe douze canons.
Puis il se dirige sur les côtes d'Espagne; à la demande de Philippe V, et s'empare encore de la capitane d'Alger. Ce dernier combat coûta la vie à ce brave marin ; mais il laissait un digne successeur dans la personne d'Adrien de Langon, son parent. Celui-ci, commandant, en 17 13, le vaisseau la Sainte- Catherine , attaque sept vaisseaux al* cériens, les met en fuite, et s'empare de l'un d'eux armé de quarante canons et monté par quatre cents hommes d'équipage. En 1714, il coule à fond un autre corsaire algérien de cinquantesix canons et cinq cents hommes d'équipage. La Méditerranée fut de nouveau nettoyée des écumeurs qui l'infestaient.
Ces succès , qui montrent ce qu'aurait pu faire l'ordre de Malte s'il avait su se moins préoccuper d'idées qui déjà n'étaient plus de son siècle, imposèrent sans doute à la Forte Ottomane, qui essaya par deux fois, et à longs intervalles, de reprendre les hostilités, mais qui , chaque fois, dut s'arrêter devant l'empressement des chevaliers à accourir de toutes parts se ranger sous l'étendard de la Religion.
Le long magistère de Pérellos (car il dura vingt-deux ans) ne fut pas sans gloire; ce prince se montra toujours ferme, généreux , et rigide observateur de la discipline, autant du moins que le permettaient les mœurs des chevaliers. On peut résumer ainsi les faits qui marquèrent son règne : il protesta contre 1 abus que la cour de Rome faisait des dignités de l'Ordre, augmenta les magasins construits par Vif;nacourt, son prédécesseur, fit réparer es fortifications de Pile, veilla a ses approvisionnements, et déploya sur tous les points une activité (jue son successeur n'eut pas le temps d'imiter.
Magistères de Zondodari et de FU~
MALTE ET LE GOZE
hena. Pérellos était mort le 10 janvier 1720, et dès te 16 jUih 1722, Zondodari qui, en qualité de bailli, Pavait activement secondé dans le rétablissement de la flotte, avait cédé la place à don Manoèl Vilhena, élu à l'unanimité.
Sous ce grand maître, Malte vit compléter ses fortifications. L'Ile et le port de'Muscïet, dont les Turcs s'étaient emparés si facilement lors du grand siège, et qui leur avait valu dé si précieux avantages, fut défendu par un fort, et le flanc de la Cité Valette qui regarde fin teneur de l'île fut pro* tégé nar un faubourg admirablement fortifié (1735). Ce faubourg était luimême abrité derrière la vaste enceinte de la Fïôrïane.
L'événement le plus remarquable du règne de 17V il hena est le traité qui rut sur le point d'être conclu avec la Porte pour rechange des esclaves. Les circonstances qrii l'amenèrent méritent que nous nous y arrêtions un instant.
Le rapide résumé que nous donnons de l'histoire des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem a suffi sans doute pour faire déjà comprendre que cet Ordre, devenu exclusivement militaire, ne ressemblait pas le moins du monde à une association philanthro" pique et religieuse. Les principes de morale qui , a la faveur des lumières , s'étaient propagés en Europe , avaient continué a être dédaignés par les chevaliers. Ces frères qui, sousIenomd'Aospilaliers, rt'avaient patf cessé de prêcher l'égalité des hommes devant Dieu , violaient cette égalité sous le prétexte d'un* absurde talion, et on ne peut s'empêcher d'être saisi d'un douloureux étonnemént eh voyant , au dix-huitième siècle, Tesclavage et toutes ses horreurs, conservé, comme chose presque sacrée, dans te coin de la chrétienté oui aurait dû, plus que tout autre pays, être pour les infidèles comme pour les croyants, la terre de justice et de fraternité. Les Turcs couraient les mers, faisant des esclaves; les Maltais leur rendaient précisément la pareille $ Malte avait des esclaves mahométam et la Turquie des esclaves chrétiens)
on se les enlevait, on les rachetait mutuellement, mais il était rare qu'on le* échangeât. Vilhena parvint cependant à y décider le sultan; voici a quelle occasion :
Méhémet-Effehdi , ambassadeur de la Porte à Paris , avait racheté à Malte un esclave nommé Ali. Ce malheureux qui, disent certains historiens, avait été fort bien traité par les chevaliers, et avait même été nommé Hmany ou chef des esclaves, après avoir servi dix1 ans sur les galères, n'avait pas apparemment apprécié tant de faveurs , et, à peine de retour h Constantinople* s'était décidé à faciliter la conquête de Me. Le divan ayant approuvé son plan, arma dix vaisseaux. Ces forces n'étaient pas suffisantes pour s'emparer ouvertement de la Cité Valette, et Ali ne sut pas mettre à profit pour une surprise les connaissances locales sur lesquelles il avait compté. Le capitan Abdi trouvant les côtes en état de défense , n'Osa rien entreprendre , mais, avant de se retirer, il fit parvenir au grand maître une lettre « conçue en termes fort déplacés et très-méprisants, par laquelle le sultan redemandait les esclaves qui se trouvaient dans le misérable gouvernement de file de Mal* te. » Cette lettre finissait par ces mots : « Envoyez votre réponse à T'unis. »
Il était difficile de dire plus d'injures en moins de mots; car, indépendamment du refus de traiter directement, le choix de l'intermédiaire imposé était encore significatif: Tunis, Alger et Tripoli n'ont jamais eu à Constan»
tinople une réputation meilleure que sur les cites ae France, d'Italie ou d'Espagne. Nous ne saurions dire quels motifs secrets engagèrent Vilhena à dévorer cet affront, et à s'en faire, au contraire, une occasion de traiter amicalement avec la Porte. M. de Bonac, alors ambassadeur de France à Constantinople, remit au divan, de la part du grand martre, une lettre dans laquelle Vilhena disait « que l'institution de l'Ordre n'était pas de courir les mers pour faire des esclaves, maie de croiser avec ses armements pour assurer la navigation des bâtiments
L'UNIVERS
chrétiens; que les chevaliers n'attaquaient que ceux qui troublaient le commerce , et qui , voulant mettre les chrétiens en esclavage, méritaient euxmêmes d'y être réduits ; qu'ils n'avaient rien tant à cœur que de délivrer ceux des leurs qui étaient dans les fers, et que si Sa Hautesse avait les mêmes intentions, il était prêt à négocier la liberté réciproque des esclaves , ou par échange, ou par rançon, suivant l'usage reçu parmi les princes ; que Sa Hautesse lui rit connaître ses intentions , et qu'il n'oublierait rien pour les seconder, etc. » Il est probable que M. de Bonac sut pallier ce que cette missive dut offrir de. singulier au divan , peu accessible, surtout à cette époque, à ce que dans notre Europe nous appelons la noblesse des procédés. Les Turcs prennent tout cela pour des effets de la crainte, et celle-ci ne les trouve jamais disposés à merci ni pitié. Cette affaire prenait toutefois une bonne tournure, et un traité d'échange, portant trêve pour vingt ans, allait être signé, quand le capitan-pacha parvint à faire perdre à M. de Bonac le fruit de son habileté , et au grand maître celui de sa longanimité. Il est vrai de dire que , pendant cette négociation , eut lieu un fait d'armes qui, bien que dirigé contre un vaisseau tunisien , ne dut pas moins irriter l'amour-propre des musulmans de Gonstantinople. Le Grand Seigneur avait donné au bey de Tunis un vaisseau excellent voilier : ce bâtiment, armé de quarante-huit canons et de quatorze pierriers, et monté par quatre cents hommes d'équipage, faisait, suivi d'une tartane, des courses entre les îles Maritimo et Pantaierie.
Le Saint-Jean et une frégate de la Religion les attaquèrent, et s'en emparèrent après quatre heures de combat.
Ces préoccupations ne furent pas troublées par les querelles de prééminence qui , sous les magistères précédents, avaient mis l'autorité ecclésiastique de Malte aux prises avec le grand maître. Cet heureux état de choses était dû à la bienveillance toute particulière de Benoît XIII pour Vilhena.
Les historiens de l'Ordre rappellent avec complaisance que ce pape lui envoya un de ses camériers d'honneur lui offrir l'estoc et le caserne que luimême avait bénits solennellement à la fête de Noël.
Magistères de Raymond Despuig et de Pinto. Vilhena mourut le 12 décembre 1737. Raymond Despuig, •originaire de Mayorque, fut élu à sa place et ne lui survécut que de trois ans.
L'avènement de Pinto de Fonseca (1741) marque comme une nouvelle ère dans l'histoire de l'Ordre. Cet homme, doué d'une volonté ferme et d'une hauteur de caractère qui imposait à ceux même qui rapprochaient le plus familièrement, avait de grandes qualités, de grands talents et des vices
<)lus grands encore. Sous son règne, es moeurs des chevaliers se modifièrent sensiblement, mais en mal. On sentait la main d'un maître et d'un maître soupçonneux et arrogant. Le palais magistral vit pour la première ibis des courtisans qui, pour plaire au souverain , et peut-être aussi pour tromper sa vigilance , affectaient une facilité de conduite, déguisée jusqu'alors sous des dehors mieux en harmonie avec l'austérité de l'institution. La corruption n'était pas plus grande, mais elle était plus ouverte ; on disait ce qu'on n'avait encore que pensé, on faisait: ouvertement ce qu'on avait caché jusque-là. La Ci té Valette était devenue un quartier de Venise; il ne lui manquait que l'esprit et la richesse d'imagination de son voluptueux modèle, il est vrai aussi qu'il n'y avait là ni poignard, ni poison, ni conseil des dix. Mais il eût mieux valu toutes ces choses et
ue les chevaliers eussent cessé de faire x qu'ils ne pensaient plus à observer. Du reste, le cynisme de Pinto encourageait ce débordement d'immoralité. Il se plaisait aux spectacles les plus honteux. Carasi raconte qu'il s'égayait souvent à donner des cocagnes d'un genre tout particulier.
Nous avons dit dans les premières pages de cette notice, que ce divertissement public consistait à livrer l'as-
MALTE ET LE GOZE
saut à un vaste treillage, garni d'an grand nombre de comestibles et d'animaux vivants. Pinto y avait introduit un étrange raffinement : il faisait dresser l'appareil dans l'intérieur du palais magistral , et remplaçait les comestibles par des bijoux d'argent et d'or. Les acteurs de la lutte étaient tenus de se dépouiller de leurs vêtements, et au signal donné par le voluptueux Portugais, cette foule d'assaillants, complètement nus , se précipitait sur le treillage.
Le vulgaire qui se laisse prendre aux apparences, ne se doutait pas qu'ainsi s'en allait en lambeaux cette société factice. Malte était tranquille ; les galères de la Religion continuaient à châtier de temps à autre les écumeurs de mer qui se hasardaient sur les côtes voisines ; les souverains d'Europe témoignaient à Pinto la considération due a son habileté. Une république pensait même à se débarrasser à son profit d'une coûteuse et peu sûre possession , car peu s'en fallut que les Génois ne lui créassent un royaume avec la Corse , déjà convoitée par la France. Tout cela séduisait , aveuglait les chevaliers et les sujets de l'Ordre , qui répétaient à l'envi les louanges de leur grand maître et tremblaient de lui déplaire. Sous ce magistère, oui dura trente-deux ans et fut l'un des plus longs, il y eut, on le pense, peu d'événements importants à l'extérieur.
Malte n'était plus qu'un point dans la mer; le temps n'était pas arrivé où ses rochers , devenus un point stratégique et disputés par deux grandes nations , devaient marquer d'une manière éclatante dans l'histoire du monde , et retomber ensuite dans leur ancienne obscurité. Mais si aucun fait saillant n'appela sur l'Ordre l'attention des étrangers, il en est un qui, accompli dans son sein , est digne de mémoire.
Nous voici de nouveau en présence des esclaves. Nous nous abstenons,
Suant à présent, de toute nouvelle réexion a ce sujet , nous nous bornerons à rassembler les détails fournis par plusieurs historiens, sans prendre d'autre soin que. de les disposer de
façon à en former un ensemble facile à saisir.
En 1749, il y avait à Malte environ mille, esclaves turcs , barbares , grecs ou maures; les uns distribués sur les galères , composaient la plus grande partie des chiourmes ; les autres étaient placés dans les différents arsenaux et magasins , ou occupés aux travaux du port et des fortifications. Un grand nombre servaient encore chez les habitants, et il était peu de chevaliers ou dignitaires de l'Ordre qui n'en eussent dans leur maison , en qualité de valets , de palefreniers ou de cuisiniers. Le grand maître lui-même en avait deux à qui il avait donné toute sa confiance , et qui pouvaient à toute heure arriver jusqu'à lui. Tous ces esclaves, dit-on, étaient si heureux qu'il y en avait fort peu qui eussent voulu recevoir la liberté et revoir leur patrie. Il arriva pourtant qu'ils furent un jour d'une opinion contraire : les historiens optimistes expliquent ainsi ce phénomène : Des esclaves chrétiens s'étaient révoltés et avaient heureusement conduit à Malte la galère turque dont ils formaient la chiourme. A bord de ce bâtiment se trouvait le pacha de Rhodes , frère de l'un des favoris du sultan. L'Ordre craignant de se faire une mauvaise affaire avec la Porte Ottomane, ou , ce qui est plus probable, désirant être agréable à la France alors en paix avec elle, remit le pacha entre les mains du bailli du Bocage, son ministre à Malte. Pour compléter la politesse, le pacha fut logé dans un fort beau jardin situé à la Floriane; il y était servi par ses propres domestiques, et recevait cinq mille écus par mois. On lui permit même de voir ceux de ses compatriotes
3ui étaient esclaves dans l'île. Le chef e la révolte , un nègre , ne se trouvant pas suffisamment récompensé de son hardi coup de main , pensa que le sultan serait plus généreux que les chevaliers , et qu'indépendamment du
Î>ardon de sa première trahison, on ui accorderait les faveurs les plus signalées s'il parvenait à livrer Malte. .11 fit faire au pacha des ouvertures auxquelles celui-ci répondit avec cmpres-
L'UNIVERS
sèment. Son secrétaire devint en conséquence l'un des agents les plus actifs delà conspiration.
« La fête de Saint-Pierre et de Saint- Paul, premier patron de Me, continue l'historien nue nous avons souvent cité (*), se célèbre à Malte avec la plus grande solennité. Les habitants des villes et le peu pie des campagnes se portaient ce jour-là en foule à la Cité Vieille, l'ancienne capitale du pays et la résidence de l'évêque de Malte. Les conjurés firent choix de ce jour pour s'emparer de la Cité Valette, comme étant celui où la plupart des chevaliers et des habitants étaient dans l'usage de la quitter de grand matin, et même la veille, pour se rendre à la Cité Vieille. Leur intention était de profiter de cette absence pour s'emparer plus facilement des postes principaux de la ville. La chaleur, qui est excessive à cette épo-
Îiue de l'année (juin), engage à se ivrer au sommeil après le dîner, de sorte que vers une heure ou deux heures, presque tout le monde est endormi , et fait ce qu'on appelle la siesta; c'est ce qui les décida à fixer ce moment pour commencer les massacres au palais et dans les maisons des particuliers. Un des esclaves turcs attaché à la personne du grand maître comme son charobrier, et qu'il affectionnait beaucoup , devait entrer chez Pinto , lui trancher la tête , et l'exposer ensuite au grand balcon de son palais; cette première exécution était le signal convenu pour prévenir les esclaves d'assassiner leurs maîtres.... Des poisons avaient, en outre, été distribués à ceux qui étaient employés aux cuisines du palais et à celles des auberges des langues, de manière que ceux qui y auraient pris leur repas ce jour là
auraient été empoisonnés » Les
différents postes une fois occupés après le massacre des gardes, « on était convenu des signaux à faire aux flottilles des puissances barbaresques :
elles avaient été prévenues de la conspiration , et on attendait leur arrivée avec d'autant plus d'impatience qu'elles
(*) Le chevalier de Boisgelin.
pouvaient seules en assurer le succès... Cette affreuse conspiration se tramait avec une adresse et un secret dont il n'y; a peut-être pas d'exemple dans l'histoire, et on en dut la découverte à un incident qui semblait lui être absolument étranger. Un jeune Persan, expatrié et courant le monde , s'était engagé depuis peu de mois, comme simple soldat , dans la compagnie de* gardes du grand maître. Le nègre que nous avons représenté comme le premier conspirateur, jeta les yeux sur lui , comme pouvant être fort utile à ses projets; il parvint à le séduire, et il se chargea de changer les cartouches des soldats de garde au palais. Le lieu ordinaire du rendez-vous de ces deux hommes était dans un café , uniquement fréquenté par des esclaves; il était tenu par un juif nouvellement converti, ajant femme et enfants. Ce Juif, initie dans le secret de la conspiration , était même destiné à y jouer un rôle important. »
Une misérable dispute de cabaret fit avorter ce plan. Le nègre et le Persan » ivres tous deux , en vinrent aux coups, et des coups aux indiscrétions. La femme du juif effraye son mari, qui accourt tout déponcer au grand maître, tandis que, de son côte, le Persan faisait les mêmes révélations au commandeur de Viguier, commandant des gardes du grand maigre. Le nègre, arrêté aussitôt et mis en jugement, avoue son crime et nomme plusieurs de ses complices, sans trahir cependant le pacha , qui fut néanmoins l'objet d'une surveillance plus attentive : plusieurs de ses gens furent arrêtés , et lui-même fut privé des communications qu'on lui avait permises jusqu'alors avec ses compatriotes. Cependant tout n'était pas fini. Les autres esclaves , les conspirateurs, restés libres, veulent mettre à fin leur entreprise. Les moyens sont encore plus mal choisis que la première fois , car il ne s'agit plus que d'une série d'assassinats isolés. Pinto lui-même n'échappe que par miracle au poignard de son esclave favori, qui , dénoncé avant qu'il eût pu exé-
MALTE ET LE GOZE
cuter son projet, est bientôt mis à mort avec une soixantaine de ses complices les plus compromis. L'affaire touchait à sa fin , et Ton n'avait pas encore de preuves contre le pacha.
L'arrestation de son secrétaire leva enfin le voile sous lequel il était resté caché : les Maltais furieux voulaient le massacrer ; mais le grand maître , toujours empressé de plaire à la cour de France, renferma dans le fort Saint- Elme , jusqu'à ce qu'une frégate de Toulon fût venue le prendre nuitamment pour le transporter à Constantinople. Son secrétaire, avant de mourir, donna un singulier exemple de piété. Il s'était converti au christianisme , et comme il avait , à cette occasion , connu particulièrement le chevalier de Turgot, qui lui avait servi de parrain, il l'avait d'abord prié de recommander ses enfants au roi de France; mais au moment où il allait être exécuté, jl fit dire à pe ministre de n'avoir aucun égard à cette prière , attendu que le même Dieu qui venait de le sauver en lui pardonnant ses fautes , devait être assez puissant pour protéger ceux qu'il laissait en ce bas monde.
Ainsi finit cette échauffourée qui aurait eu certainement les suites les plus funestes pour Malte si la conspiration avait été conduite avec un peu plus de prudence. Jl en résulta un régime plus sévère pour les esclaves, qui furent tous, sans exception, obligés de se rendre chaque jour au bagne dès le coucher du soleil. « Le Persan , dit en finissant le chevalier de Boisgelin, se montra indigne des grâces qu'on lui avait accordées , et sa mauvaise conduite le fit chasser de l'île. Quant au juif, outre une pension accordée 5 lui et à ses descendants, on lui donna une maison , sur la porte de laquelle on mît une inscription qui rappelait le service important qu'il avait rendu.
Enfin , pour perpétuer à jamais la mémoire de cet événement, le grand maître et le conseil décrétèrent que chaque année on en célébrerait l'anniversaire:
ce qui eut lieu jusqu'à la prise de 111e par les Français. »
Une belle occasion se présenta en 1760, pour le sultan, de reconnaître l'indulgence dont les chevaliers avaient usé envers le pacha de Rhodes , dans la conspiration des esclaves. Malheureusement pour Malte, le Grand Seigneur tenait plus à ses vaisseaux qu'à ses pachas , et sans l'intervention de la France, qui s'empressa d'acheter et de renvoyer à Çongtantioopje le bâtiment que des captifs chrétiens avaient enlevé, dans l'Archipel, au pacha Méhémet, l'île se serait vue dé nouveau menacée par les forces de l'empire ottoman. Louis XV retira quelque fruit du sacrifice qu'il venait Je faire, par suite de la coopération de l'escadre maltaise à l'attaque que l'amiral de Boves reçut ordre de tenter contre les régences barbaresques ; attaque qui n'eut , au surplus, que peu ou point de résultat.
Magistère de Ximênès. Ximénès qui, a l'âge de soixante-dix ans, succéda à Pinto, mort le 24 janvier 1773, eut à déjouer une nouvelle conspiration. Cette fois , ce n'étaient plus des esclaves qui se révoltaient pour recouvrer leur liberté, mais des prêtres mécontents des concessions du pape au grand maître, et de l'affaiblissement de Pautorité inquisitoriale. On dit aussi , et nous serions porté à le croire . que certains membres de l'Ordre, dont l'ambition avait été trompée lors de la dernière élection, ne furent pas étrangers à ce mouvement, et mirent en avant, pour se couvrir, les membres des confréries religieuses de Malte et cette partie de la population qui, soumise a la juridiction de Tévêque, était toujours disposée à se joindre à ses protecteurs contre le gouvernement séculier. La présence d'esprit du garde de la poudrière du château Saint-Elme, dont trois à quatre cents conjurés s'étaient déjà emparés par surprise, sauva seule l'île d une révolution. Cet homme, à qui on demandait ses clefs, répondit qu'il les avait oubliées chez lui, et proposa de les aller chercher, ce qu'on eut l'imprudence d'accepter.
Pendant ce temps, le bailli de Rohan, que nous -verrons tout à l'heure grand
L'UNIVERS
maître , et qui venait de recevoir le commandement des troupes, entoura ce fort et le reprit. Quelques têtes tombèrent, et Malte fut encore une fois préservée. Le vieux Xi menés , qui n'avait ni la vigueur ni la résolution de Pinto, conçut un tel chagrin de cet attentat , 'usqu'alors inouï dans les fastes de 'Ordre, qu'il en mourut le 9 novembre 1775.
Magistère de Rohan. Un essai de réforme fut tenté par Emmanuel de Rohan , élu à l'unanimité , trois jours aussitôt après le décès de Ximénès.
Les peines prononcées à diverses reprises contre les chevaliers qui vivraient en concubinage furent confirmées et aggravées; les vieux règlements contre les joueurs et les duellistes furent aussi remis en vigueur.
Les chevaliers ne s'acqui ttaient plus que fort irrégulièrement de leur service à l'hôpital de la Religion : on assigna donc à chaque langue un jour de la semaine. L'Europe, et surtout la France, qui était considérée par les chevaliers comme leur mère patrie, marchait à grands pas dans la voie du progrès des sciences : Rohan sentit qu'il serait à craindre que les nombreux chevaliers en mission ou établis sur le continent finissent par mépriser le chef-lieu de l'Ordre et ne répugnassent à y être rappelés s s'ils devaient y retrouver des mœurs et une ignorance auxquelles ils n'étaient plus habitués. Lors de la suppression des jésuites, en 1769, l'Ordre s'était emparé de leurs biens, à la charge de servir une rente viagère à chacun de ces religieux et de les faire remplacer dans leurs chaires.
Cet arrangement qui , du reste . était ruineux , puisque les biens des jésuites étaient loin de rapporter les sommes qu'on était convenu de dépenser, avait bientôt été éludé dans sa partie la plus importante, celle qui concernait l'instruction publique : Rohan forma un nouveau collège avec un plus grand nombre de professeurs que dans les anciens, et voulut en supporter seul toutes les dépenses (1784). Lui-même donna l'exemple de l'étude; par ses «oins, un observatoire s'éleva sur la
tour du palais magistral, et le chevalier d' Angost fut chargé d'en suivre les travaux; mais la foudre détruisit ce monument à peine achevé et gui ne put être rétabli. Une autre réforme, non moins importante, avait déjà appelé l'attention du grand maître. L'administration de la justice était loin de présenter toutes les garanties désirables , l'arbitraire n'y était pas impossible : un nouveau tribunal fut créé (1782), sous le nom de Suprême magistrat de judicature, lequel était divisé en deux rotes, ou chambres composées chacune d un président et de six conseillers. Enfin, et pour donner à cette dernière et vraiment belle institution un guide sûr et qui pût être invoqué partout, les lois et coutumes de Malte furent réunies en un code. Ces travaux, qui font le plus grand honneur à Emmanuel de Rohan, furent accomplis en neuf ans environ.
Le grand maître, comprenant que son autorité et celle du conseil ne suffiraient pas pour vaincre les résistances qui lui seraient opposées , avait convoqué un chapitre général qui l'aida surtout dans ses efforts contre le dérèglement des mœurs. Les finances de l'Ordre fixèrent aussi l'attention de cette assemblée; elle établit une nouvelle répartition d'impôts sur les commandenes ; Les revenus des hôpitaux forent augmentés, et, bien que, attendu la destruction de leur marine de haut bord, les puissances barbaresques ne missent plus en mer que des cnébecs, comme il importait de ne pas diminuer les forces navales de la Religion, on renouvela la taxe qui avait été frappée lors du remplacement des galères par de gros vaisseaux. L'ordre de Jérusalem semblait retourner à ses temps les Ï)lus prospères : il acquérait en France a totalité des biens des Antonins, par suite de l'adjonction des chevaliers de Saint-Lazare; la Bavière créait une nouvelle langue. Il rentrait en possession de ses terres et revenus en Pologne , et la Russie augmentait encore ses propriétés.
Et cependant tant de généreux efforts de la part du grand maître al-
MALTE ET LE GOZE
latent devenir inutiles; tant de prospérités n'étaient que la dernière lueur du flambeau prêt à s'éteindre.
Malte n'était déjà plus considérée que comme une position militaire qu'il importait à telle ou telle puissance du continent de s'assurer. Quant à l'Ordre, les familles nobles tenaient à orgueil de lui fournir des membres; les grands seigneurs ambitionnaient ses dignités ; mais au fond » qu'y avait-il de réel dans tout cela? Le continent fourmillait de chevaliers de Malte» et l'île n'en gardait presque point; la France les honorait chez elle et les insultait chez eux, car c'est certainement la plus mortelle injure qu'une puissance puisse faire à une autre, que de lui déclarer qu'elle ait à se pourvoir de tel moyen de défense, ou qu'autrement on avisera à la défendre soimême. La création du régiment de Malte, création qui fut imposée, surtout par la France, et oui paraît avoir effrayé les vieux chevaliers , remonte aux premiers temps du magistère de Rohan ; ce fait ternit à lui seul l'auréole de gloire dont l'Ordre paraissait prêt à s'entourer de nouveau. Ce régiment fut presque entièrement levé en France et organisé sur le modèle des régiments français, si ce n'est que les officiers étaient tous des chevaliers.
Ses dépôts furent établis à Lyon, à Marseille et à Avignon qui alors, ap* partenait au pape. Le commandement en fut donné au bailli de Freslon, qui était auparavant lieutenant-colonel du régiment d'infanterie de Hainault.
En outre de ce régiment, destiné plus spécialement à la garde de la Cité Valette, on créa un autre corps de douze cents hommes, recrutés parmi les Maltais, afin de défendre la campagne et les côtes, et de servir, au besoin, de cadres pour les miliciens dans le cas d'une descente.
En 1775, 1782 et 1783, l'Ordre s'était encore signalé par ses talei.ts et l'intrépidité de ses marins. Cette même année , 1783 , il apparut une dernière fais sur les mers, pour remplir, du moins, une mission toute de charité.
On nous pardonnera de passer moins
rapidement sur ces faits qui restent à la louange éternelle des chevaliers. Et puis, il nous semble qu'il y a quelque chose de providentiel dans la destinée d'un ordre dont la dernière action est le généreux accomplissement de tous lesdevoirsque ses fondateurs lui avaient imposés. Nous laisserons parler un témoin oculaire , le chevalier de Bovsge lin, que nous citons volontiers parce que si son travail n'est pas exempt de reproches quant à la forme, il est pourtant remarquable par uneconsciencieuse exactitude.
« Le 14 février, entre six et sent heures du soir, on reçoit à Malte la nouvelle qu'un tremblement de terre a causé les plus terribles ravages en Calabre et en Sicile; que Reggio et Messine ont été entièrement détruites.
On ordonna à l'instant d'armer les galères ; comme ce n'était pas encore la saison où elles tiennent la mer, elles étaient absolument désarmées. On se porta à les mettre en état de service avec un zèle bien supérieur à ce que dicte le simple devoir; dans la nuit, le maître et l'esclave, l'officier et le subalterne, travaillèrent à l'envi, et le lendemain elles étaient prêtes à mettre à la voile , et approvisionnées de tout ce oui leur était nécessaire dans d'aussi désastreuses circonstances. On
L embarqua les chirurgiens les plus biles de l'Ordre, vingt grandes caisses de médicaments , deux cents lits complets et un gr<«nd nombre de tentes. On atterra les côtes de la Calabre à la nuit tombante, et l'on jeta l'ancre dans une baie ouverte. Le général des galères dépécha un canot à terre. Les nouvelles qu'il apporta furent plus effrayantes que les premières qui avaient été reçues a Malte. Les désastres causes parle tremblement de terre s'étendaient à plus de soixante milles. Chaque jour de nouvelles secousses causaient de nouveaux malheurs et de nouvelles terreurs. A la crainte d'être ensevelis .sous les décombres de leurs maisons , les Calabrois et les Siciliens joignirent celle de l'être dans les entrailles de la terre ou dans les abîmes de la mer.
Des montagnes, des rivières, avaient
10' livraison. (Malte et le Gozb.;
L'UMVERS.
dfeparv; lés courriers dépêchés par ttrfe .pour se rendrerà Naples, trouvèrent des plaines où étaient des montagnes, et rencontrèrent des torrents impraticables où il y avait à peine des ruisseaux. De malheureux nabi* tants d'un village près de Scylla , dont on était peu éloigné , ayant cru éviter, en Rembarquant , les dangers dont ils étaient menacés sur terre, furent submergés par des vagues immenses , qui , s'élevant a une grande hauteur, retombèrent ensuite avec précipitation et les engloutirent tous. Ces récits, peu rassurants dans la position où se trouvaient les galères qui mouillaient près de terre et dans un endroit peu abrité, causaient de vives inquiétudes, lorsqu'on entendit tout à coup partir du rivage des cris de désespoir, demandant du secours; et Ton sen?
trt , en même temps, la mer faire éprouver aux bâtiments un* mouvement inconnu et fort extraordinaire , qui semblait correspondre aux secousses violentes que Ton ressentait à terre. On s'éloigna le plus qu'il fut possible de là côte , sans cependant lever l'ancre. Cette alarme Fut la seule qu'on eut pendant la nuit ; et l'on attendit avec impatience le lever du soleil pour débarquer les secours qu'on destinait à là ville de Regglo. le lendemain , quelle scène déchirante ! Les impressions qu'elle me fit éprouver me sont encore présentes . et je sens combien je suis incapable a en tracer le tableau. Le rivage était bordé d'une multitude d'hommes , de femmes et d'enfants, pâles, défaits, à moitié nus; parmi eux , comme un père au milieu de ses enfants , on distinguait un saint pasteur ; le respect semblait les empêcher de presser celui qu'ils portaient dans leur cœur. Le général des galères lui fit part de sa mission et des moyens de secours mis à sa disposition. Bien que ce digne prélat eût à pourvoir aux besoins de plus de quinze cents personnes , dont plus de deux cents grièvement blessées , pénétré de cette vérité, que le premier mérite de la charité est de n'être point exclusive , il ' fit lui-même le partage le plus exact
des objets destinés à soulager son prit»
{île et celui de Mesaine. Il connaissait a position des quarante mille habitants de cette ville, il voulut donc qu'ils participassent également aux bienfaits
de la Religion Les chevaliers se
rembarquèrent accompagnés des bénédictions des Calabrois La traversée
du phare fut fort courte y et les galères mouillèrent de bonne heure dans le
Sort de Messine : sur ses quais magnlques étaient placés, de distance en distance , des soldats armés; on y apercevait a peine quelques Siciliens; les superbes édifices qui ornaient Messine n'offraient que les traces de leur ancienne splendeur ; dé larges ouvertures se découvraient dans les massifs de sa belle citadelle ; un seul mur de sa cathédrale subsistait eneore, et semblait dominer les ruines de ses maisons; pas une seule n'était restée dans son entier. Les campagnes environnantes présentaient l'image de ces peuplades immenses de Tartares nomades , établies momentanément sur le sol qui doit les nourrir. Tels étaient les prîneipaui objets que les chevaliers eurent devant les yeux , avant qu'il leur fût permis de s'en approcher et d'aller les visiter. Le général des galères avait envoyé près du commandant napolitain ; il lui faisait les mêmes offres de service qu'à Reçgio, demandant de plus, sur ce * qu'il avait appris qu'il y avait beaucoup de blesses et de malades , d'établir un hôpital, où , sous très-peu de temps , on pourrait traiter cinq cents personnes. Le commandant napolitain fit une réponse obligeante , dit que le roi son maître avait pourvu aux plus pressants besoins des habitants de Messine ; et il se défendit de rien accepter de tout ce qu'on lui proposait, avant d'en. avoir écrit au vice- roi de Sicile, résidant à Palerme. Les chevaliers crurent , d'après cette réponse, gue les vues paternelles de Leurs Majestés Siciliennes avaient été remplies, et que leurs sujets avaient reçu tous les soulagements qu'exigeait leur situation. Ils se disposèrent , en conséquence , à retourner au plus vite près des habitants de Reggio, dont on con-
MAIJE ET LE GOZE
laissait la détresse; ils regrettèrent alors la discrétion qu'avait mise ledignç pasteur dans le partage qu'il avait fait pour son troupeau. Mais quel fut Tétonnement des Maltais, lorsque, ayant mis pied à terre à Messine pour aller rendre visite au commandant , et qu'ayant dépassé l'enceintedela vil je, don ton interdisait Tentréê sans escorte (de crainte des voleurs), ils se trouvèrent environnés d'un peuple immense , leur présentant le spectacle de la plus hideuse misère , et saisissant avec la plus grande avidité la moindre aumônequ'on lui présentait! En entrant chez le commandant ils furent reçus sous, une baraque imniense,dans laquelle on avait ménagé des appartements richement meublés. On leur y présenta les rafraîchissements les plus recherchés ; une musique militaire s'y faisait entendre ; tout semblait y annoncer l'abondance et y respirer (a joie. L'audience unie , le commandant engagea le général dès galères, qui lui avait parle de sts dispositions pour retourner à Reggio, à attendre la réponse aux dépécnes parties pour Païenne. Quel contraste subit en quittant cette espèce de palais ! II était entouré, à une assez grande distance , des demeures que s'étaient faites à la hâte , et selon leurs moyens , les infortunés habitants de Messine. On n'en avait choisi ni remplacement , ni les matériaux : près d'une baraque en bois était une tente passable ; et plus fréquemment une simple toile?, étendue par terre , recouvrait une famille entière qui s'y était creusée un abri , et souvent un tombeau. Les faibles mu; railles de ces asiles de la souffrance et du désespoir ne pouvaient étouffer les gémissements et les cris des mourants et des blessés qu'ils renfermaient; aussi , dès que les chevaliers s'en approchèrent, ils les entendirent et n'y furent pas insensibles. Vainement ils cherchaient le pasteur d u trou peau, pour leur indiquer, comme à fteggio, où ils devaient porter des secours. Je ne rapporterai point ici la scène déchirante dont chaque chevalier fut frappé dans les différentes visites qu'ils firent tous sous ces malheureuses habitations. On
avait permis aux cJiiturgieas de YQtHù de panser quelques blessés isolément | et l'on ne pouvait empêcher de faire aussi , en particulier , des aumônes | tel ou tel individu. Mon poste à boni des galères, qui m'obligeait souvent d'accompagner les chirurgiens , d'insr pecter, l'emploi des remèdes et la dis-r tribution des secours, m'ont rendu témoin de spectacles que j'ose. à pfûrio offrir à mes lecteurs. Ici , c'est unemère blessée, environnée d'enfant* * dont les uns , morts de faim , étaient étendus à ses côtés, et dont les autres cherchaient en vain sur un sein épuisé une nourriture qui ne fût ppint ensan* glantée. Là, était un père délaissé, dont les membres fracassés le privaient de toute espèce de mouvement.
Ailleurs, c'étaient deux enfants qui, après avoir, été ensevelis trois jours cous des masures , et y avoir souffert toutes les horreurs de la faim , avaient été sur le point de se dévorer euxmêmes, et s'étaient fait des plaies qui n'avaient point encore été pansées.
Pour ceux que le devoir appelait à visiter les demeures de ces malheureux, le silence qui régnait, dans les un.eS n'était pas moins redoutable que les plaintes qui sortaient des autres : souvent même celles-ci furent moins cruelles, puisqu'elles donnaient au moins un espoir qui s'était évanoui dans d'autres lieux , où tout ce qui y avait séjourné n'existait plus. Les distributions de vivres qu'on avait faites d'abord, pour ainsi dire, à la dérobée, ne purent être longtemps inconnues; la multitude du peuple qui se présentait pour y participer s'accrut tellement, que l'on fut obligé d'aviser au moyen d'éviter les embarras auxquels elles donnaient lieu. Les galères qui touchaient aux quais de Messine, étaient assaillies sans cesse par des personnes qui forçaient toutes les défenses pour en approcher. On remédia enGn à ce désordre par la permission que l'on obtint d'avoir un emplacement et une heure fixe pour y distribuer librement et indistinctement, à tous ceux qui s'y présenteraient, de la soupe, des viandes, du riz et du pain. Non-seulement les
L'UNIVERS
chevaliers assistaient à ces distributions , mais encore elles se faisaient par leurs mains ; ils ne remplissaient pas cette fonction honorable sans rencontrer des difficultés et des désagréments que la circonstance seule pouvait vaincre et adoucir. Qu'on se figure, en effet, douze ou quinze cents personnes , pressées par la faim , se précipitant près de grandes chaudières et de larges paniers, où trente ou quarante chevaliers, occupés à en prendre le contenu, le partageaient le plus également possible. Combien de fois ne durent-ils pas recourir à la force pour contenir nmportunité des uns, ou réprimer l'avidité des autres.
«Telles furent, pendant près de trois semaines de séjour dans le port de Messine, les occupations des chevaliers. Dans la crainte d'exciter les murmures d'un peuple que l'Ordre soulageait ainsi journellement, le général des galères eut l'attention de cacher son départ. Il s'arrêta un moment à Reggio , et y laissa tout ce qu'on avait dédaigné de recevoir à Messine; il y ajouta même une somme assez considérable d'argent pris dans sa propre bourse; générosité qu'il avait exercée amplement à Messine, et partout où il avait su qu'il y avait des indigents sur ces côtes malheureuses. »
Hâtons-nous de dire que ce général des galères était le bailli de Freslon , qui avait reçu le commandement du régiment de 'Malte. Nous ne rechercherons pas le nom de l'exécrable gouverneur de Messine.
La France, nous l'avons dit plusieurs fois , était comme la mère patrie de Tordre de Malte, qui y avait ses
{>lus riches possessions. Malte, nous e répétons également, n'était et ne peut jamais être rien par elle-même; son territoire est trop borné, trop stérile, pour suffire à la subsistance d'une population un peu considérable.
Une fois déjà l'Ordre, menacé par la France et la Savoie dans la jouissance exclusive de ses possessions continentales , avait vu son existence compromise. Le pape et un secret sacrifice d'argent, nous n'en doutons pas, ar-
rangèrent tout à cette époque; mais le temps était venu où la France ne demanderait pas même au pape la permission de s'emparer du comtat d'Avignon, et où, par conséquent, elle s'inquiéterait fort peu qu'il approuvât ou non les grandes mesures politiques qu'elle voudrait adopter. Or, l'appui de la France perdu, l'Ordre tombait; car les chevaliers, enorgueillis par une longue fortune , ne sauraient pas recommencer sur leur rocher l'existence pénible de leurs devanciers.
En France l'assemblée des notables avait soulevé le voile qui avait caché jusqu'alors le mauvais état des finances. Leur état désespéré n'était plus un mystère, et les nécessités sans cesse croissantes du moment, s'ajoutant à celles du passé , on ne discutait plus à la tribune sur l'étendue des sacrifices à faire, mais sur leur possibilité. Necker avait propose et l'on avait décrété une contribution volontaire du quart du revenu de chaque propriétaire. Le receveur de l'ordre deMalte.pour les langues de France, s'empressa de faire sa soumission. Peu après, l'assemblée nationale , s'avancant franchement dans la voie nouvel fe qu'elle s'était tracée, l'utilité de Malte elle-même, pour la France, fut mise en question.
L'assemblée législative décréta, comme conséquence forcée de l'abolition des titres de noblesse, que tout Français engagé dans un ordre de chevalerie exigeant preuve de noblesse, perdrait la qualité de citoyen français; enfin, le 19 septembre 1792, elle prononça la destruction de l'ordre de Malte en France, et la réunion aux domaines de l'État de tous les biens qu'il possédait dans le royaume.
Ou a écrit des volumes pour et contre cette mesure; les défenseurs n'ont pas manqué à l'ordre de Malte; ils ont fait valoir en faveur de cette institution, et indépendamment de la validité de ses titres de possession , des considérations qui seraient , certes , puissantes; s'il ne suffisait, pour les combattre, de mieux poser la question de principe.
Nul doute, en effet, que l'Ordre ne fut un excellent propriétaire, nul doute
MALTE ET LE GOZE
qu'il n'administrât ses biens de la manière la plus profitable pour lui, et par conséquent pour le royaume; mais tous les ordres religieux dépouillés comme lui en pouvaient dire et en ont dit autant , et cependant on ne s'est pas rendu à leurs raisons. C'est une erreur grossière que de s'obstiner à ne voir dans la réunion aux domaines de l'État de toutes les terres et établissements possédés par des corporations indépendantes, qu'une mesure de fiscalité : nos pères ont accompli assez de choses grandes et généreuses, pour que nous ne leur imputions pas une aussi misérable petitesse. Us puisaient leurs motifs plus haut, et lorsqu'ils s'emparaient des biens de Tordre de Malte, ils ne disaient pas : Nous prenons cela •>arce que nous en avons besoin , mais parce que cela constitue au milieu de nous une puissance à part , qui dès lors est illogique.
L'émigration qui avait déjà ramené beaucoup de chevaliers au chef-lieu de l'Ordre, devint plus active après le décret du 19 septembre. Rohan déploya dans ces tristes circonstances le plus beau caractère. On conçoit que la plupart des frères qui arrivaient étaient dans le plus absolu dénûment. Le grand maître s'efforçait de pourvoir à tous les besoins. Un de ses officiers lui représentant un jour que s'il ne mettait pas de bornes à sa générosité, il ne lui resterait rien pour l'entretien de sa cour : « Réservez , répondit-il , un écu par jour pour ma table, et que le reste soit partagé entre nos frères. » •
Une lueur d'espérance sembla pourtant vouloir lui sourire au milieu des malheurs qui l'accablaient. Nous avons dit qu'il était parvenu à faire restituer les biens que l'Ordre avait possédés en Pologne. Situés dans le district d'Ostrog,enVolhynie, ils étaient échus à la Russie lors du dernier démembrement.
La crainte de voir de nouveau leur possession disputée par une puissance schismatique, engagea Rohan à faire aussitôt valoir les prétentions de l'Ordre auprès de Catherine II. Le bailli de Litta, Italien rempli de sagacité et merveilleusement propre au rôle que
nous allons lui voir remplir, se présenta à l'impératrice en qualité de mi* nistre plénipotentiaire de l'ordresouverai n de Jérusalem. Soit que Catherine, vivement préoccupée par la révolution française, ne crût pas devoir accorder une grande attention à la diplomatie du bailli , soit que ses ministres eussent quelque secret motif d'entraver la négociation , elle était encore au même point, après quatre ans environ de pourparlers, quand, le 16 novembre 1796, Paul Ier succéda à sa mère.
Ici commence une nouvelle série de faits. L'ordre de Malte va pour ainsi dire se transporter tout entier en Russie. L'île n'est plus en quelque sorte qu'un accessoire dont on ne s'inquiétera plus que par un reste d'habitude , et le grand maître Rohan une sorte d'évéque inpartibus infidelium.
Paul Ier se posera d'abord en protecteur ; il n'aura pas assez de faveurs à accorder à ses nouveaux amis, et il donnera ensuite le singulier spectacle d'un autocrate se parant d'un titre qui le soumettait au pape pour le spirituel, et, quant au temporel, quant à la possession de l'île de Malte, le constituait vassal de la couronne des Deux- Siciles. Il y aurait bien aussi sujet de s'étonner en voyant un schismatique se placer à la tête d'un ordre religieux orthodoxe; mais tous ces contre-sens et bien d'autres n'arrêtent Sas un homme habitué à tout voir échir sous sa volonté, la logique comme le reste. « Paul Ier, dit Boisgelin, passionné pour tout ce qui était chevaleresque, avait toujours pris un
§oût singulier à la lecture des exploits es chevaliers de Malte. Depuis longtemps il avait contracté une affection singulière pour cette association illustre, et pour les grandes actions dont elle avait donné l'exemple ; en conséquence il saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de satisfaire son inclination. » Il est probable que le bon chevalier ne dit pas tout a fait son dernier mot ici.
Le but constant des souverains de Russie, depuis Pierre Ier, a étç d'anoblir leur pays , de le placer au rang des"
L'UNiVERâ.
plus grandes nations , et , à coup sûr, il faut reconnaître que Paul Ier, se déclarant prolecteur d'un ordre oui tenait à toutes les grandes familles de l'Europe , prenait te plus court parti pour arriver à ses lins.
À peine Catherine était-elle descen-
Suë dans la tombe, que la négociation n bailli de Litta fut reprise et aussitôt terminée. Le 4 janvier 1799 , le comte Besbprodsko, chancelier de Pempire', et le prince Alexandre Kourakin, signèrent, au nom de Paul, et ïe bailli de Litta au nom du grand maître de Rohah, une convention qui réglait Té nouveau revenu des propriétés de l'Ordre en Pologne ; les propriétés furent érigées en grand prieuré de, Russie, et les revenus élevés de 120,000 à 300,000 florins (195,000 fr.), sur lesquels 53,000 (34,450 fr.) seulement devaient revenir au chef-lieu. Par application d'un principe antérieurement posé , Paul voulut que les commanderies qu'il créait ne pussent être données qu'à des sujets russes, susceptibles d'être admis dans l'Ordre, et l'Ordre, de son coté , passant par-dessus toutes les considérations, incorpora ces nouveaux venus dans la langue anglobavaroise.
Rohan avaif prévu la bonne volonté de Paul; aussi, dès que l'arrangement fut conclu , le bailli de JJtta remit au nom du grand maître la décoration de la grand' croix de l'Ordre aux deux ministres de l'empereur, qui , jaloux sans doute d'une telle distinction , témoigna le désir d'en être également l'objet, ainsi que les princes de sa famille. Un courrier fut dépéché à Malte pour y annoncer les succès obtenus; mais ce courrier fut intercepté , et ce ne fut que 'par voie indirecte qu'au moment de mourir Rolian en reçut la nouvelle.
Nous avons signalé le magistère de Einto comme étant une nouvelle ère dans l'histoire des chevaliers de Saïnt- Jean de Jérusalem ; nous avons montré leurs mœurs achevant, à cette époque, de se corrompre ; nous avons dit les efforts de Ronan pour relever l'Ordre menacé de toutes parts, et par les
intérêts des nations environnantes, et par l'esprit du siècle, et par lès vices de sa constitution , rendus plus sensibles à mesure qu'approchait le moment de sa dissolution ; nous allons voir les rapides et fâcheuses conséquences de cet état de choses.
Magistère de Hompesch. H ompescb, bailli de Brandebourg et ministre de la cour impériale dé Vienne à Malte, ne consentit que difficilement et sur les instances d'un chapelain conventuel , à se mettre sur les rangs pour remplir la place laissée vacante par Rohan.
Dénué de grandes facultés, il s'était constamment appliqué à dissimuler 6a nullité sous les dehors de cette excessive urbanité qui ne peut guère en imposer qu'au commun dès hommes ; et , cependant , ce pauvre mérite lui réussit si bien à capter l'affection des nationaux , que son élévation à la grande maîtrise parut réunir l'assentiment général. Lui, qui connaissait sa propre faiblesse , plus encore ijue ses adhérents ne faisaient de fond sur son esprit en apparence cauteleux, n'avait pas conçu de lui-même l'ambitieux projet de gouverner l'Ordre dans des circonstances de jour en jour plus désastreuses; niais dès qu'il se fut décidé à accepter la lourde responsabilité que l'avenir lui préparait, les intrigues du fameux abbé dTOrion, secondé par l'habile Haeffelin , lui eurent bientôt assuré les voix des trois langues de France et des deux langues allemande et anglo-bavaroise. Le 19 juillet 1797, il prit donc le Barretone, plus riche de dettes que de talents et surtout de fermeté.
Les élections alors étaient devenues fort coûteuses; moins valait le poste, plus chères étaient les voix ; c'est toujours ce qui arrive dans les États ea décadencé. On a écrit que ce qui valut à Hompesch le dangereux honneur qui lui fut conféré, c'est que, dans la congrégation d'État, formée par Rohan en 1788 ou 1789, à l'époque , enfin, où se déclarèrent les premiers troubles en France, Hompesch s'était toujours montré le plus opposé à la fièvre d'in*
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ntvation qui travaillait (es esprits. On a ajouté que dans les circonstances
F résentes, sa qualité de ministre de empereur d'Allemagne avait aussi donné à espérer qu'il serait moins que tout autre disposé à céder devant les exigences probables de la France.
Nous ne repoussons aucune (Je ces considérations qui purent être présentées en effet et se trouver d'un grand poids, mais nous croyons aussi qu'il eût échoué sans les mouvements que se donnèrent ses amis pour acheter des voix. Et certes k. nullité profonde qu'il révéla dès qu'il eut fait acte d'administration, nous aurait fait déjà soupçonner le secret de son élévation, quand même l'histoire ne l'aurait pas trahi;
La première affaire importante dont Hompésdh eut à s'occuper, fut le protectorat accepté par, Paul 1er. Le conseil fut assemblé pour examiner la convention conclue par le bailli de Litta , et elfe fut ratifiée à l'unanimité. On décréta mime une ambassade extraordinaire pour remercier l'empereur. Le bailli de Litta se trouvait tout porté pour remplir le rôle d'ambassadeur extraordinaire de Son Altesse Êminentissime le grand maître et de l'ordre souverain de Malte. On lui envoya, en conséquence; des lettres de créance par* le chevalier polonais Raccynski.
Il fit son entrée à Saint-Pétersbourg le 27 novembre 1707, avec le même cérémonial et tous les honneurs usités
Sdur les têtes couronnées, et son auience fut fixée au dimanche suivant, ».
« Sa Majesté Impériale était sur son trflne en grand Uniforme; la cou*ronne, le globe fet le sceptre étaient posés à sa droite sur une table recouverte d'un tapis de velours, couleur pourpre, galonné d'or. Au pied du trôné se trouvaient le' grand chancefcelier et le vice-chancelier de l'empire, et à quelque distance té haut clergé et le synode. Les cinq premières classes de rernpîre assistaient aussi à cette audience. L'ambassadeur de Malte, accompagné du commissaire impérial tt db grand maître dés cérémonies ,
•'avança suivi de son secrétaire d'ambassade, portant ses lettres de créance, et de trois chevaliers d'ambassade qui tenaient trois carreaux de drap q'or, sur lesquels étaient des croix aptiques apportées de Rhodes à Malte , la cotte-d armes destinée à Sa Majesté Impériale, une ancienne croix suspendue à la madone de Païenne , qu'on croit avoir été celle du célèbre }a Valette, et d'autres croix pour Sa Majesté l'Impératrice et leurs Altesses Impériales. * Eien ne fut oublié dans cette sorte de comédie, pas ménje un discours d'apparat composé et débité par l'imperturbable Italien, discours qui roulait tout entier sur cette pensée un peu injurieuse pour Hompesch : « Je suis « chargé de faire connaître à Votre Mt- « jesté lmpéria|e le désir et l'espérance « qu'a conçu l'ordre de Malte que Votre « Majesté impériale daignera se mettre « à la tête de cette institution. » Nous voudrions pouvoir faire assister nos lecteurs à cette scène burlesque, malheureusement trop sérieuse au fond , car c'était la ruine de son Ordre qu'accomplissait l'ambitieux Litta en pasr sant au cou de l'autocrate la croix et le cordon du vénérable là Valette. Au surplus, en tait de croix et de cordons, il y en eut pour tout le monde. L'impératrice elhMtiémte n'échappa point à l'ambassadeur extraordinaire, qui ne résigna ses fonctions d'ambassadeur, le 6 mai 1796, que pour donner, sous son ancien titre plus modeste d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Tordre souverain de Malte, une représentation encore plus singulière.
' Revenons k Malte.
Dès qn'on y eût connaissance du colgrès de Rastadt, qui s'assembla vers la fin de 1797, le gouvernement de Malte choisit, pour l'y représenter, le bailli de Truchsess; hibis le traité de Campo-Formio avant spécifié que les seuls plénipotentiaires de l'Empire seraient admis à ce congrès, il fallut annuler cette nomination et laisser fe grand prieur d'Anemagh'e désigner, en qualité de prieur de Heitersheim , le bailli de Pfiirdt pour plénipotentiaire
L'UNIVERS
et défenseur de l'Ordre. On eût pu s'épargner cette double peine, car Malte ne retira rien de la présence de son représentant. Il fut bien question un moment de réunir les deux ordres Teutoniques et de Saint- Jean de Jérusalem ; mais si d'un côté étaient les richesses , de l'autre étaient les droits d'ancienneté , et l'orgueil étant égal des deux parts on ne put s'entendre.
Bonaparte avait arraché au directoire son consentement à l'expédition d'Egypte. Une flotte considérable se rassemblait devant Toulon; mais le secret était bien gardé et l'on ignorait contre qui elle serait dirigée. Malte 'n'en était pas moins effrayée , et réunissait dès lors toutes ses ressources en cas d'attaque : elles étaient bien faibles. Un exposé rapide des pertes qu'elle avait subies dans ces dernières années achèvera de faire connaître sa véritable situation.
Son actif, en 1788, s'élevait à trois millions cent cinquante - six mille sept cent dix-neuf francs, et son passif à deux millions neuf cent soixantesept mille cinq cent trois francs. La révolution française fit bientôt disparaître cet excédant de recette qui fut remplacé par un déficit de plus en plus grand. D'abord la suppression de "Ordre en France le priva non-seulement de tous les biens des trois langues françaises , mais encore des commanderies situées dans l'Alsace, le Roussillon et la Navarre française, dépendantes des deux langues d'Allemagne et d'Aragon. L'accession du Portugal et de l'Espagne à la coalition formée contre la France, obligea ces deux puissances à demander pour la première fois à l'Ordre une contribution qui fut fixée au dixième des revenus.
Naples et la Sicile en frappèrent de plus fortes, et le Piémont alla encore plus loin. De plus, les revenus n'étaient payés en Espagne et en Italie qu'en papier, monnaie qui éprouvait une énorme dépréciation quand il s'agissait de la convertir en espèces. Enfin , le traité de Campo-Formio, en cédant à la république française la rive gauche
du Rhin , priva l'Ordre des biens qu'il possédait dans les quatre nouveaux départements, et rétablissement des républiques helvétique, ligurienne et cisalpine, lui enleva de nombreuses et riches propriétés. Malte, en 1798, avait donc perdu les deux tiers de ses revenus , et pour faire face à des besoins bien supérieurs, n'avait plus qu'un million au lieu de trois. Mais la Russie , mais le protectorat de Paul Ier , mais les trois cent mille florins qui avaient été promis. Si à Saint-Pétersbourg on promettait beaucoup, on tenait peu, et le peu qu'on tint arriva trop tard : les Français étaient déjà maîtres de file. Le grand maître n'avait cependant pas attendu le dernier moment pour augmenter ses ressources : mais que pouvait, en définitive, produire l'argenterie de quelques vaisseaux , de quelques galères, et une partie de celle affectée au palais du grand maître et de l'hôpital? Cette fonte, opérée en 1796, aurait eu besoin d'être recommencée en 1798. On n'avait même plus à cette époque de quoi entretenir des bâtiments en nombre suffisant pour réprimer les corsaires barbaresques qui insultaient les côtes de l'île. Les forces militaires étaient loin aussi d'être sur un pied respectable. Sur deux cents chevaliers français, quatrevingt-dix italiens, vingt-cinq espagnols, huit portugais, quatre allemands et cing bavarois, en tout trois cent trente-deux, cinquante étaient hors d'état de faire leur service; à ce nombre il faut ajouter cinq cents hommes du régiment de Malte, deux cents des gardes du grand maître, quatre cents du bataillon des vaisseaux, trois cents de celui des galères, cent vieux canonniers, douze cents chasseurs de la milice enrégimentée, douze cents matelots des galères et des vaisseaux, servant de canonniers, et trois mille hommes des milices, lesquels auraient pu être portés à dix mille. Nous verrons trois mille Fran-
Sais se maintenir pendant deux ans ans la Cité Valette, bloquée de toutes parts; mais ces trois mille braves
MALTE ET LE GOZE
conservèrent jusqu'au bout le feu sacré qui manqua aux Maltais dès le premier moment. Et puis, il faut tout dire, il n'y eut point de traîtres parmi les soldats de l'intrépide général Vaubois.
A ces difficultés matérielles s'ajoutaient encore celles qui prenaient leur source dans l'esprit public. L'arrivée de trois frégates républicaines, au mois de mai 1793, l'Artémise , la Diane et la Justice, fit éclater à Malte les premiers symptômes de la fièvre de liberté qui , à cette époque , travaillait l'Europe occidentale. Un grand nombre de jeunes gens s'échappèrent de File et passèrent à bord des bâtiments français. D'un autre côté , des germes de mécontentement non moins dangereux se développaient dans le sein de la population, restée inaccessible aux nouvelles théories politiques. Le grand maître, gêné par le mauvais état des finances de l'Ordre, avait déjà réduit plusieurs branches d'administration, et il venait dernièrement de se refuser à faire cesser la vacance d'un emploi important. On connaissait déjà à Malte les projets de la France sur l'île; on disait hautement que la pensée intime du directoire était de s'assurer l'empire de la Méditerranée et que peu de points étaient aussi favorables que Malte pour commander et surveiller à la fois les États barbaresques, l'Egypte, la Syrie, l'Archipel et la Sicile. Nous croyons, nous , que sans nier l'importance, réelle de Malte, le directoire, ou plutôt Bonaparte, qui lui fit adopter le plan de l'expédition d'Egypte, n'en faisait pas le but aussi positif de ses efforts. La. preuve de ce fait, c'est que Bonaparte n'avait , d'abord l'intention que d'insulter Malte en passant, comme pour l'avertir de se tenir tranquille au milieu du conflit qui allait s'élever entre la France et l'Angleterre. La saisie des dépêches du bailli de Litta le fit changer d'avis.
La prise de Malte par les Français est un événement d'une trop haute importance pour que nous n'entrions pas dans quelques détails à cet égard.
Le courrier chargé des lettres de
Litta , désireux d'apporter plus vite la nouvelle des dispositions de la Russie en faveur de l'Ordre, avait pris sa route par Ancône et Trieste. Ce fut ce qui le perdit, car il trouva à Ancône, et lors-
?|u'il s'y attendait le moins, les troupes rançaises qui s'emparèrent de ses dépêches et les envoyèrent à Bonaparte.
A la vue du traité passé entre l'Ordre et la Russie, traité auquel ne manquait plus que la ratification du grand maître, qui était assurée d'avance, le
Îçénéra! français s'empressa d'appeler 'attention du directoire sur la nécessité d'ôter à la Russie le moyen de nuire aussi puissamment à l'expédition projetée contre l'Egypte. En conseillant de s'emparer de Malte, Bonaparte comptait, du reste, sur des moyens d'exécution qui lui assuraient un succès infaillible. Le mécontentement, l'anarchie d'opinion qui régnait au dedans de l'île, lui avaient été découverts par quelques réfugiés qui avaient été obligés de se soustraire aux recherches de la commission inquisitoriale établie par le grand maître pour surveiller les membres d'une société secrète , qui s'était établie sous le titre de : Société des Jacobins. « Les cheva- « liers, écrivait-il le 13 septembre 1797, « sont détestés par les Maltais ; l'Ordre « appauvri manque de moyens suffisants « de défense : Malte tombera donc pres- « que à la seule vue de nos armes victo- « rieuses. Et , une fois cette île acquise o à la république , qui pourra nous ré- «sister dans les mers du Levant?... »
Tous les anciens ennemis de l'Ordre appuyèrent les assertions du jeune général. Quelques chevaliers , même , trahirent leur propre cause, et il ne fut pas jusqu'à un ci-devant capucin, nommé Zammit, qui, dans un écrit passionné, n'insistât sur la nécessité d'enlever Malte aux chevaliers* Ces circonstances alarmantes, que ne pouvait ignorer le gouvernement de 111e, auraient dû mettre fin à ses indécisions.
Tell était cependant I apathie du grand maître et de ses familiers, que les préparatifs hostiles de la France, bien loin de les déterminer à prendre enfin des mesures plus prudentes et plus sages,
L'UNIVERS
ne firent que les attacher plus obstinément à leur déshonorante politique.
L'empereur de Russie fut supplié de protéger, comme son titre l'y obligeait, l'Ordre menacé par les Français, et de l'appuyer de son influence auprès des autres" États chrétiens. Paul 1er se borna à écrire à ses agents diplomatiques auprès des cours étrangères, qu'il considérerait comme rendus â luirnéme les services qui seraient rendus à Malte. Chacun avait trop affaire chez soi, à cette époque, pour n'avoir pas d'excellents prétextes pour éluder âne pareille invitation qui , connue bientôt du gouvernement français , le confirma dans ses projets de conquête.
Hompesch, cependant, s'amusait à prendre des mesures de pur intérêt local ; il perdait son temps à faire transporter dans le nouveau bâtiment qui venait d'être achevé, les livres jusquelà disséminés dans les hôpitaux. Le directoire faisait preuve d'une bien plus grande activité. Déjà , et par l'intermédiaire de Poussielgue , alors secrétaire de la légation de France à Gênes, il s'était ménagé de nombreuses Intelligences dans l'île. L'arrivée et le séjour de cet émissaire, signalé d'avance comme tel au gouvernement maltais, prouvent la scission profonde qui existait entre les membres de l'Ordre et le peu de valeur du caractère personnel du grand maître.
Car si les uns voulaient s'opposer au débarquement de Poussielgue, ou le jeter à la mer s'il parvenait à aborder, d'autres se portaient ses défenseurs, ses amis, et parlaient presque de représailles. Hompesch, qui avait du son élévation aux promesses secrètes qu'il avait fait prodiguer aux deux partis , continua son double rôle , reçut Pous* sielgue avec honneur, et se borna à le mettre sous la surveillance d'agents qui n'accomplirent pas leur mandat avec meilleure foi que lui.
flous avons vu combien peu Litta et les nouveaux dignitaires de l'Ordre en Russie s'inquiétaient des besoins pécuniaires de la métropole, et de
Selle nature étaient les services que tri l" prétait au grand maître, son
protégé; aussi les finances de l'Ordre étaient-elles entièrement épuisées. Il fut question un Instant de frapper un impôt sur les ftnfttafits;"maîs on dnt renoncer à cette mesure, <jui aurait achevé de les aliéner, et il fallut récourir à un emprunt sur les biensfonds' encore possédés dons lès Étals romains, pour acquitter la contribation foncière due nu |Jape, à propos de ces mêmes biens. Si le gouvernement en était venu à ce dégrève misère, on peut se figurer dans quelle situation se trouvaient lés particuliers; nous dirons seulement que Ransijat, et quelques autres chevaliers criblés de dettes comme lui , ne voyaient que dans la destruction de l'Ordre le moyen de relever leurs affaires.
Enfin les Français parurent. L'amiral Rruéïs avait été désigné pour feîre une première tentative sur Hle, tout en se rendant à Corfou pour y rallier les petits bâtiments pris récemment sur les Vénitiens , et qui étaient nécessaires pour opérer le transport de l'armée française *de Toulon en Egypte.
Le 2 mai 1798, à huit heures du matin, on apporta du Goze, au grand maître , la nouvelle de rapproche d'une petite escadre qu'on venait d'apercevoir à l'horizon , mais dont on n'avait encore pu reconnaître le pavillon. Hompesch resta stupéfait, car il ne croyait f>as qu'aucune flotte fût alors dans a Méditerranée. Cependant, comme l'escadre signalée continuait de s'approcher, il ordonna que les gardes destinés à la défense des fortifications de l'île se rendissent à leur poste. Le lendemain, on aperçut l 'escadre républicaine rangée en bel ordre de bataille. Un vaisseau de soixante canons, suivi d'un chébec, sortit des lignes et s'approcha du port, sous prétexte de réparer quelques avaries. Ils furent reçus avec les manifestations de la plus sincère cordialité, et des ordres furent aussitôt transmis, par le grand maître, à tous les chefs des arsenaux, pour qu'on mît à la disposition des Français tous les plongeurs, calfats, et autres ouvriers qui pouvaient leur être utiles. Bruéïs, qui tentait une surprise, es-
MALTE ET LE GOZE
soya alors de faire venir te reste de son escadre'; mais le grand maître, feignant de croire que l'amiral pouvait ignorer le règlement qui défendait l'entrée (Ju port à plus de quatre bâti* ments de guerre à la fois, chargea aussitôt" le commandant du lazaret d'aller au-devant de fcruéïs et de lui signifier cet important avis. Le commandant du lazaret' trouva heureusement l'amiral décidé à se tenir seulement à la hauteur de Malte, et à y attendre ses deux bâtiments. Il pouvait, eh effet, devenir dangereux , pour lui, de violer la neutralité de Malte.
Bruéïs chargea le consul de France, qui avait accompagné le commandant, de remercier le grand maître ; mais en dépit de ces belles démonstrations, qui ne durent pas tromper Hompesch, les Français ne quittèrent bas si complètement les parages dé l'île, qu'on n'aperçût constamment quelqu'une dé leurs chaloupes rasant les côtes, étudiant les points c>e débarquement, et échangeant des signaux avec les nombreux mécontents de l'intérieur. Que faisait cependant le grand maître? 11 s'occupait à recevoir l'estoc bénit que le ape Pie VII lui avait destiné par un ref de Tannée précédente. La Russie, et rien que la Russie, était Je constant espoir du gouvernement maltais. Un nouveau grand-duc venait d'augmenter fa famille de Paul Ie1"; on s'empressa de profiter de cette heureuse circonstance pour lui envoyer encore une ambassade chargée d'accaparer le fils pour les dignités de l'Ordre, et d'attendrir le père sur les' embarras inextricables de ses protégés. De magnifiques promesses furent encore faites, et le nouveau-né put jouer avec des insignes autrefois dignes d'être ambttionnés,maisqui étaient devenusde ridicules hochets. Il y a matière à réflexion en voyant ce fils de czar au berceau que Ton pense anoblir en l'affiliant 5 une noblesse qui se meurt de décrépitude.
L'exemple donné par l'empereur fut bientôt suivi par les familles les plus considérables de l'empire, et une nouvelle branche génoise, composée de princes russes, remplaça celle dont
les républiques Italiennes avaient irendu l'existence impossible. Paul fit brc~ poser à l'ambassadeur du grand maître, ou bailli de Litta, par l'organe du prince Kourakin, son premier riifmV tre, un second traité pour la fondatidn de soixante et douze commahderies.
La cour de Rome, dont les constants efforts ont tendu à ramener a f'unitë papale les dissidents du rite grec , fit eh cette occasion une faute énorme; elle pensa que le czar, chef de l'Église grecque dans l'étendue de ses États , s'etant déclaré le protecteur d'un ordre religieux catholique romain , et demandant aujourd'hui a faire entrer datis cet ordre ses sujets catholiques grecs, il y avait là une sorte d'aveu de la suprématie papale, une sorte d'engagement tacite de rentrer dans j'ooéissance complète , si on savait lui en ménager un moyen honorable. J^e pape ne vît J>as que tout cela n'était que comédie politique étrangère à tout zèle religieux , et qu'en consentant à recevoir des hérétiques dans le sein de l'un dés brdrés soumis à sa discipliné, il préparait aux ergoteurs futurs une objection irréfutable : « Nous ne pouvons être damnés , bien que n'étant pas des vôtres, puisque vous avez permis que les vôtres fissent leur salut avec nous. »
Le conseil du grand maître donna sa sanction à ce second traité, le 1" juin 1798; mais au moment où les pièces officiellement enregistrées al-' faient être renvoyées à Saint-Pétersbourg, éclata la foudre qui anéantit l'Ordre.
Plus d'une fois, on avait averti le grand maître du danger qui menaçait fQrq're du côté de la France; il avait Semblé n'avoir ni force ni volonté pour résister. En vain lui avaît-on dit les immenses préparatifs qui se feisaientàToulon, en vain l'avait-on prévenu des complots qui se tramaient autour de lui, fl n'avait rien voulu croire,ou plutôt,fidèlfe à son absurde système de contre-poids , fl avait constamment reculé devant Une mesure énergique. Il avaitconfiéau conseil de guerre le soîii de la défense de l'île , et s'en rapportait aveuglément à lui. Mais ce conseil, soit par défaut
de lumières, soit par toute autre cause moins excusable, préparait, comme unique moyen de salut, un plan de défense par le littoral. Hompesch se laissa persuader que le feu de quelques tours, ou batteries espacées sur les cotes, défendues par un petit nombre de milices, serait suffisant pour rendre un débarquement impossible. Quelques chevaliers expérimentés lui représentèrent inutilement que les tours étaient de peu d'importance ou mal construites, que les batteries étaient mal établies, que les milices n'étaient pas capables de résister à une armée aguerrie, et qu'il valait mieux s'enfermer dans la ville et les forts environnants; il persista obstinément dans l'approbation qu'il avait donnée.
Bonaparte s'embarqua à Toulon le 19 mai 1798. Une division de soixante et dix vaisseaux de transport et de quelques frégates s'approcha du port à pleines voiles, et resta quelque temps hors de la portée du canon. Le commandant Sidoux , s'apercevant qu'on mettait les batteries en défense, envoya au grand maître un officier chargé de lui en témoigner sa surprise, et de donner les assurances les plus positives de l'intention du général en chef, de maintenir la bonne intelligence qui avait toujours existé entre Malte et la France. Un certain nombre de petits bâtiments furent ensuite admis dans le port pour y prendre des provisions.
L'un d'eux était chargé d'échelles ; et comme on questionnait le commandant à ce sujet , il répondit que la flotte étant dirigée contre l'Egypte, les échelles serviraient sans doute au siège d'Alexandrie. Cette réponse parut tranquilliser ceux des Maltais et des chevaliers qui étaient moins au fait
2ue les autres, soit des projets véritales de Bonaparte, soit de la trahison
qui se préparait dans l'intérieur de rîle. Ces petits bâtiments séjournèrent peu, et furent se réunir à la division
ui , sous prétexte d'attendre le corps ie l'escadre pour continuer sa route , était restée à l'entrée du port. Au surplus, et atin de faire croire à leurs dispositions amicales, les Français n'in-
quiétèrent en aucune façon une petite escadre de l'Ordre, commandée par le bailli Suffren de Saint-Tropez, qui venait de donner la chasse à cinq corsaires algériens. Cette escadre avait appris par une galère de la Religion, qui reconduisait à Rome le nonce du pape, l'apparition d'une flotte française devant Malte. On a fait un crime à Suffren de n'avoir pas obéi aux ordres de ce léjzat, qui lui enjoignait de se diriger vers Naples ou vers Messine, et n'avoir préféré de risquer le combat avec l'escadre française, si celle-ci avait voulu lui interdire l'entrée du port : le légat avait fait son métier en n'écoutant que la prudence ; Suffren le sien , en agissant en soldat.
Cependant de nouveaux avis parvenaient de toutes parts au grand maître.
Il avait même reçu du bailli de Srhenau,
Î|ui résidait à Rastadt , une lettre dont e passage suivant, relatif à Malte, était écrit en chiffres : « Je vous préviens , « monseigneur, que l'expédition consi- « dérable qui se prépare à Toulon re- « garde Malte et l'Egypte. Je le tiens « du secrétaire même de M. Treilhard,
* l'un des ministres de la république « française au congrès. Vous serez « sûrement attaqué. Prenez toutes les « mesures pour vous défendre comme « il faut. Les ministres de toutes les « puissances amies de l'Ordre, qui sont «ici, en sont instruits comme moi; « mais ils savent aussi que la place de « Malte est inexpugnable, ou du moins « en état de résister pendant trois « mois. Que Votre Altesse Éminentis- « sime y prenne garde ; il y va , mon- « seigneur, de votre propre honneur, « et de la conservation de l'Ordre; et « si vous cédiez sans vous être défendu, « vous seriez déshonoré aux yeux de « toute l'Europe. Au surplus , cette « expédition est regardée ici comme « une disgrâce pour Bonaparte. Il a « deux puissants ennemis dans le di- « rectoire , qui le craignent et qui ont « fait naître cette occasion pour l'éloi- « ener. Ce sont Rewbell et la Réveil-
* lère-Lépeaux (*). »
(*) Ces dernières assertions ne sont vraies qu'à moitié.
MALTE ET LE GOZE
Hompesch ne fit part de cette lettre ni à la commission instituée dans le but de pourvoir aux nécessités du moment , ni au conseil de l'Ordre , appelé à décider de toutes les affaires générales. Le faible Hompesch , car il nous répugne de l'accuser encore, craignit, en divulguant cet avis, d'augmenter l'inquiétude et la fermentation des esprits. Il craignait aussi qu'il n'en résultat une sédition entre les chevaliers des deux partis. Une légère effervescence s'était déjà manifestée entre eux à l'arrivée de la première division de l'escadre française. Le motif en avait été la folle prétention de quelques chevaliers à exiger du consul français le récit de ce qui s'était passe dans les conférences secrètes qu'il avait eues avec des officiers supérieurs des forces françaises. Or, pendant que l'attention d"' Hompesch était tout entière appliquée à apaiser ces troubles intérieurs, les ennemis se disposaient à l'attaquer. L'escadre de Toulon, complétée par le ralliement successif des divisions de Bastia , de Gènes et de Civita-Vecchia , n'était plus qu'à deux lieues de Malte. Le 0 juin , au matin , le soleil s'élevant à l'horizon montra aux Maltais plus de trois cents voiles qui , réunies , ressemblaient à une île immense, s'avauçant avec majesté vers leur rocher et menaçant de l'engloutir. Du haut des maisons, du faite des églises, du bord des bastions, une population nombreuse contemplait, muette de stupeur, cet imposant spectacle. L'abattement et la consternation étaient écrits sur tous les visages; et ce fut bien pis quand le bailli de la Tour du Pin se disposa à exécuter les mesures défensives arrêtées par le conseil de guetjre. Pour calmer ces terreurs arriva cependant une lettre adressée au
Bonaparte savait et répétait dès cette époque que le point vulnérable de l'Angleterre était les Indes orientales; c'est pourquoi il voulut s'emparer de l'Egypte. Le Directoire penchait si peu pour cette expédition que Bonaparte en vint a dire dans la chaleur de la discussion ; Ou elle se fera, ou
consul français par le général Ardot.
Le général V témoignait son étonnement de l'effroi de Malte, à l'approche d'une escadre amie, et renouvelait les protestations de l'a initié de la république française pour le gouvernement de l'île. A l'appui de ces déclarations pacifiques, le commandeur de Tordre de Malte , Dolomieu , qui , en qualité de naturaliste , faisait partie de l'expédition d'Êgvpte, écrivait aussi à Ransijat pour lui donner les assurances les plus positives des bonnes dispositions du général en chef pour l'ordre de Jérusalem.
Les bastions , les forts , les redoutes et les autres ouvrages disséminés sur tous les autres points de l'Ile auraient exigé une garnison de trente mille hommes, et Ton ne disposait, ainsi (jue nous l'avons dit, que de sept à huit mille combattants, en grande; partie mal aguerris et indisciplinés.
Cependant l'honneur d'un ordre autrefois si renommé et les avantages incontestables de sa position demandaient que l'on fît au moins un simulacre de résistance. Ou appelle donc aux armes les habitants des quatre villes, on les distribue en vingtquatre compagnies , fortes chacune de cent cinquante hommes commandés par trois chevaliers , et on leur confie la défense des points les plus faciles. Cent cinquante anciens gardes du grand maître , incorporés dans la compagnie des volontaires , dite de la Bulle , sont enfermés dans le palais magistral et dans le fort Saint-Elme. Le régiment des chasseurs , composé de sept cents Maltais, est distribué dans les trois forts principaux de Manoël , de Tigné et de Ricazoli. Le château Saint- Ange et les fortifications de la Cotonère sont confiés à deux compagnies , autrefois employées au service des galères et des vaisseaux, et, enfin, la difficile mission de s'opposer au débarquement est remise au régiment de Malte, qui
je demande ma démis&iou. — Je ne suis pas d'avis qu'on vous donne votre démission, lui répondit la Réveil 1ère, mais si vous l'offrez , je suis d'avis qu'on l'accepte.
L'UNIVERS
ne comptait que mille hommes, et à douze compagnies de milice de lai campagne , conduites par des officiers de marine et soutenues par deux cent cinquante artilleurs de marine, distribuas sur les tours et les bastions de la côte. Le bailli Suffren de Saint- Tropez prit le commandement du port de Marsa-Musciet; le bailli Tommasi se chargea des bastions de Marsa- Scala , de Saint-Thomas et de toute la côte orientale ? tandis que le bailli de
ÏTour du Pin .gardait la côte occisntale. Quant au Goze, la défense en fut conûée au chevalier de Mesgrigny.
Tous ces préparatifs n'étaient pas iaits pour rassurer les habitants.
La journée s'avançait et rien encore n'avait annoncé les intentions positives de la flotte française. Vers quatre heures de l'après-midi seulement. Bonaparte , qui avait déjà longé à demiportée de canon la côte orientale de l'île, arriva devant le port et envoya sa chaloupe à terre, avec une lettre pour le consul de France % par laquelle il donnait Tordre à cet agent d$ demander au grand maître l'entrée du port, afin que la flotte pût y faire de l'eau et compléter ses provisions. Hompesch convoqua., à six heures du soir, les dignitaires de l'Ordre , afin de délibérer sur la demande du général en chef, demande qu'il, présenta comme n'étant
âu'une ruse de guerre, mais à laquelle n'avait pas voulu, disait-il, opposer un refus formel avant d'avoir pris ravis du conseil. La discussion fut orageuse; les uns voulaient que l'on courût toutes les chances d'un refus ; d'autres soutenaient une opinion beaucoup moins courageuse. De ce nombre était le bailli de Varga, lieutenant du Pilier de Castille. Les raisons sur lesquelles il se fondait méritent d'être rappelées: elles feront comprendre à quel point étaient dégénérés ces pieux et braves chevaliers : « Je suis loin de le désirer, « disait-il d'une voix chevrotante, mais « si Dieu permet la chute de Malte en « expiation de nos fautes, il me restera « toujours une commanderie pour y » passer le peu de jours que j'ai encore « à vivre; mais vous, messeigneurs ,
a je ne sais en vérité où vous pourrez « trouver asile. » Il fut enfin décidé que si le général français persistait dans sa demande, ,,il lui serait répondu qu'on ne pouvait transgresser les lois de l'Ordre, qui interdisaient l'entrée du port à plus de quatre vaisseaux de guerre à la fois. « Ils ne veulent pas « m' accorder l'eau que je leur ai fait « demander, s'écria Bonaparte irrité; « eh bien, j'irai moi-même la prendre, « et nous verrons s'ils pourront m'en « empêcher ! » et retenant auprès de lui Caruson , qui le suppliait en vain de le renvoyer a la Valette, où il avait laissé sa famille , il ordonna à l'amiral et au chef d'état-major de s'entendre pour le prompt, débarquement des troupes* Dans cette même nuit, du 9 au 10, on lui apposa le second traité que nous avons vu conclure entre FOrdre et la Russie. Cette pièce, qui avait été saisie sur un bâtiment léger venant de Naples , acheva de l'indisposer : peut-être, en effet, sans cela, il eût tenu un peu plus compte du temps précieux qu il perdait devant Malte, quand il pouvait à chaque instant être rencontre par Nelson. Chacun sait aujourd'hui que le succès du débarquement en Égvpte fut lé résultat d'une méprise de l'amiral anglais. Le même bonheur devait servir trois fois Bonaparte.
. Il est pénible de, dire quelle terreur avait saisi les Maltais : « Si c'étaient des « Turcs, disaient-ils, nous les affron- « terions comme les affrontaient nos « pères ; mais les Français sont des * diables revêtus d'une' forme hu- « maine, » et les pauvres gens faisaient le signe de la croix.
Le soir du 9 juin , le consul français, porteur de la réponse du conseil, n'étant pas revenu , il fallut bien se décider sérieusement à se défendre.
Mais qui n'aurait été effrayé de voir qu'on en était venu à n'avoir que quelques heures pour prendre des mesures qui en temps ordinaire auraient demandé huit jours de travaux assidus?
Ce n'est pas tout. Par une fatalité étrange, beaucoup d'autres erreurs furent commises, les unes par suite du
MALTE ET LE GOZE
plan nlêœe de défense, les autres par suite d'au très circonstances imprévues; de sorte que les Maltais voyaient partout des indices de trahison, et servaient d'autant plus mal : la poudre qu'on, leur distribuait était éventée ♦ les balles n'étaient pas de calibre, les affûts des canons . étaient vermoulus et n'avaierit reÇu d'autres réparations qu'un méchant badigeon nage ,, et les pièces elles-mêmes, à l'exception de celles gui étaient employées à ti ter des salves les jours de fête, rouillées et dépourvues des ustensiles nécessaires , continuaient à servir de retraite aux oiseaux. Si Bonaparte n'avait eu une connaissance exacte de ces faits, il n'eût certainement pas perdu la nuit du 9 au 10 à correspondre avec ses agents secrets dans l'Ile. Le lendeT main , 10 wle vice-amiral Braéis reçut l'ordre d'investir les fortifications qui défendent l'entrée du port, et d'ouvrir le feu dans le moment même où s'opéreraient les descentes sur les divers points de l'Ile: A la vue de ces prépa* ratifs, le courage parut revenir ou cœur des Maltais, mal disposés au fond pour la France, à qui les habitants de la campagne surtout ne pardonnaient pas les décrets antireligieux de la convention. Mais on ne sut pas saisir le moment favorable,, et la mollesse des chefs du gouvernement ne fit bientôt que persuader aux habitants que tous les efforts qu'ils pourraient faire seraient en pure perte. Ce fut à ce point qu'au moment du débarquement quelques soldats maltais refusèrent obstinément d'obéir aux ordres c(e leurs chefs, et tournèrent leurs armes contre eux , en les accusant de trahison. Le général Régnier se jeta sur l'Ile du Goze , le générai Baraguay d'Hilliérs s'approcha de la cale Saint-Paul, le général Desaix se dirigea vers celle de Marsaeirocco, et bientôt tes ports dé Saint-Julien , de la Melleha et tout le littoral de la Gineina, de Ghaiu-Tolfiha, deMarsa- Scala et de la Saline, furent inondés de troupes. Vers sept heures du matin, au moment où les Français débarquaient, le grand maître*, qu'avait
déjà mis dans une étrange perplexité un nouveau message de Bonaparte,
2ui le rendait responsable du refus e la veille , reçut du commandeur de Bosredon de Ransijat une lettre qui acheva de le démoraliser ■: Ransijat |uj écrivait que ne pouvant i autaut par inclination que par devoir, combattre des compatriotes, il le priait de confier à uri autre les clefs du trésor de l'Ordre, et de lui désigner le lieu où il devrait se tenir pendant l'action. Hompesch le fitconduire au fort Saint-Ange ; « Voyez-vous, disait-il à «eux qui i'en- 0 touraient, voilà le parti qui commence « à se déclarer, et Dieu sait même sj « ce n'est pas le signal convenu pour « mettre le reste en mouvement ! » . Nous ne suivrons pas les Français dans leurs rapides succès sur les différents points de leur attaque. Ils étaient maîtres de la cale Saint^George , de tout le littoral Samt-Julien, des villages de Berkercara, Lia, Bazan, etc.
La Cité Notable s'était rendue à Vau* bois, le Goze avait été abandonné par Mesgrigny à Régnier; la défense était circonscrite dans la Cité Valette., Le grand maître et son conseil en permanence ne savaient à quel parti s'arrêter, et l'évéque promenait en procession l'image de saint Paul. Quelques chevaliers, oui comprenaient mieux les besoins du moment , pensèrent à faire transporter dans l'intérieur dix mille barils de poudre enfermés dans la poudrière delà Cotonère, menacée et hors d'état d'être défendue.
Le bailli de la Tour du Pin se chargea de cette difficile opération, et l'accomplît malgré les obstacles sans nombre qu'elle présentait par ellemême, et ceux que lui suscitèrent les partisans des Français. .
Pendant ce temps, un acte d'odieuse barbarie ensanglantait les rivés du port. Le peuple massacrait T sous prétexte de trahison , les équipages des bâtiments grecs que la flotte française avait forcés 'de rester à Malte, <et le malheureux Eynaud , négociant d'uqe grande probité et père d'une nombreuse famille , dont les supplications ne purent toucher les assassins. Hom-
L'UNIVERS
pesch , que nous hésitons à considérer comme un traître, Hom pesch fut plus coupable que te peuple de Malte ; car, s'il avait eu plus de courage et d'habileté, le peuple aurait eu confiance en lui, et ne se serait pas chargé de veiller à son propre salut. Nous ne Terrons rien de pareil pendant les deux ans du blocus soutenu par les Français au milieu du même peuple.
Lannes et le chef de brigade Marmont s'étaient arrêtés à portée de canon de la Valette; Baraguayd'Hil tiers et Desaix, après s'être emparés de toute la partie méridionale de l'île , s'étaient avancés presque sous les murs de la Cotonère , et tout cela avant la fin du même jour! Vers une heure après midi , toujours le 10 juin 1798, le bruit se répana que des traîtres ont découvert aux Français une issue secrète.
Le désordre est à son comble; les magistrats civils accourent au palais supplier le grand maître de prendre enfin sérieusement la défense de leur vie et de leurs propriétés. Hompesch leur promit de proposer leur demande à son conseil , et en attendant changea tous les commandants , justifiant ainsi lui-même les soupçons de trahison qu'il aurait dû combattre , tout en y ajoutant foi dans le secret de sa conscience. Pendant que quelques-uns des baillis l'aidaient de leurs inutiles avis , dix ou douze des principaux habitants se réunissaient de leur côté , et délibéraient sur le parti décisif qu'il convenait de prendre. Ils avaient beaucoup parlé sans rien conclure, quand, fatigué de tant d'irrésolution, un certain Guido, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'un caractère décidé , aborda franchement la question, et proposa la rédaction dune supplique au grand maître , pour demander une suspension d'armes jusqu'au lendemain matin , afin de savoir si décidément les Français en voulaient aux Maltais, ou seulement à Tordre de Malte. Il s'offrit, en outre , à faire partie de la députation qui serait chargée de présenter cette supp ique. L'assemblée adopta cette proposition, sauf toutefois la dernière partie, ne voulant
pas paraître séparer les intérêts des Maltais de ceux des chevaliers. Cette démarche était un véritable coup d'État ; jamais , depuis l'établissement de l'Ordre à Malte , on n'avait osé adresser a*u grand maître une demande au nom de la nation maltaise. Hompesch ne céda qu'à regret à la force des circonstances, et la députation fut admise.
Guido porta la parole : « Altesse Émi- « nentissime . et vou3 , Sacré Conseil , « dit-il , nous sommes députés par la « nation maltaise pour vous présenter « et lire la supplique que voici ; nous « vous en demandons la permission , « protestant, d'ailleurs, de notre pro- « fond respect pour la personne de « Votre Altesse Eminentissi me et pour « le vénérable Conseil. » Un silence profond suivit ces paroles. Le grand maître semblait inviter du regard les membres du conseil à donner l'autorisation sollicitée ; mais les vieux baillis qui l'entouraient, furieux de ne pouvoir se venger de ce qu'ils considéraient comme un outrage sanglant, n'ouvraient pas la bouche. Le grand maître alors fit signe au vice-chancelier que les députés pouvaient lire leur supplique. Bien qu'elle ne contînt rien d'inconvenant de la part de sujets soumis et même dévoués , les membres du conseil ne purent l'écouter patiemment jusqu'au bout; mais Guido, qui portait la parole, ne se troubla pas un instant, et, se contentant d'élever la voix à mesure que les cris des baillis cherchaient à la couvrir, il termina paisiblement. « Votre audace mérite- « rait d'être punie par les fourches , « s'écria le bailli Caravaillos quand il « eût fini , et si j'étais le grand maître, «je vous ferais, à l'instant même, « conduire et pendre sur la place de «la Florianne. — Monseigneur, ré- « pondit Guido, on pend Tes voleurs « et les assassins ; mais les députés « d'une nation comme la nôtre qui a « tout à perdre et rien à gagner à «la résistance que vous faites, on «ne les pend pas, on les écoute, « et on leur accorde ce qu'ils deman- « dent avec justice et en termes con- « venables. — Votre supplique sera
MALTE ET LE GOZE
ttt
« prise «"considération , dit le grand « maître aux députés ; retirez-vous , « vous devez respecter la liberté des «délibérations du conseil.» La demande d'une suspension d'armes fut décidée. Melan , chancelier du consulat de Hollande fut chargé de la porter. Berthier lui répondit que le général en chef enverrait signer la suspension d'armes le lendemain à midi.
Bonaparte avait passé la nuit du 10 au 11 , tranquille spectateur de ce qui se passait dans l'intérieur des fortifications. Il avait seulement ordonné, pour effrayer les assiégés, qu'on répandît le bruit de la construction de batteries formidables, destinées à bombarder la Valette. Cette ruse eut un plein succès, car rien n'égala le redoublement de terreur dont Tes Maltais furent saisis, lorsqu'ils aperçurent au point du jour les amas de pierres qu'on avait faits sur plusieurspoints.Lell, à midi, Junot arriva,accompagné de Poussielgue,devenu ordonnateur en chef, et du commandeur Dolomieu , dont nous avons déjà parlé. Il fallut toute l'envie qu'avaient les Maltais de voir les négociations arriver à un résultat favorable , pour les empêcher de faire un mauvais parti à ces deux hommes, dont l'un était pour eux un espion et l'autre un apostat. Junot, int rodui t avec sa compagnie dans le sein du conseil, le bailli de Pennes , afin de donner à l'acte de suspension d'armes un caractère de dignité pour l'Ordre, demanda au grand maître s'il ne convenait pas de le faire précéder d'un préambule. « Il n'y a pas besoin de préambule , dit « froidement Junot ; quatre lignes suf- * liront, et j'espère que M. Poussielgue a voudra bien s'en charger. »
Il restait à procéder à une opération d'une bien plus haute importance , et de laquelle dépendait en grande partie le sort de l'île et de l'Ordre : on devait, aux termes du second article de la suspension d'armes , envoyer dans les 24 neures, des députés à bord de VOrient pour rédiger la capitulation. Hompesch, au lieu de faire fléchir dans cette occurrence difficile l'orgueil des droits de la grande maîtrise , préféra nommer lui-
même les membres de cette dépotation , plutôt que de les choisir avec l'assistance de son conseil. Dans la persuasion qu'il obtiendrait une meilleure composition, en envoyant à Bonaparte des nommes notoirement connus pour leur attachement au gouvernement ré-
Çiblicain, il désigna le baron Mario estaferrata , les ex-auditeurs Schembri et Giovannicola Muscat, et l'exconseillerBocanni, pour représenter la nation maltaise, et le bailli Frisari, avec le commandeur Ransijat, pour représenter l'ordre de Malte auprès du général en chef. Il n'y avait plos qu'à leur donner leurs instructions. Junot ,
2ui avait obtenu la permission de visiter îs curiosités du palais magistral , était prêt à partir; Ransijat, à qui H tardait de mettre à fin l'oeuvre de trahison à laquelle il est positif qu'il prenait une part active, proposa de faire partir la députation en même temps que le jeune chef de brigade. — « Mais les instruc- « tions? dit Hompesch.— A quoi bon?
« répondit Ransijat : en abandonnant « Votre Éminence à la générosité de « Bonaparte , vous lui donnerez une « preuve de confiance qui excitera sa « magnanimité. » Hompesch céda, car le sort de cet homme était de toujours céder, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et toujours à tort. Il voulut seulement
Sue la députation fût accompagnée 'un M. Doublet, son homme de confiance, afin de suppléer aux instructions qu'il n'avait plus le temps de préparer. Le remuant Guido, dépité de n avoir pas été nommé membre de la députation , trouva pourtant le moyen d'en faire partie, au moins jusqu'au rivage.
A cheval , à côté de Junot , il ouvrait la marche, tandis que ses collègues officiels, enfoncés dans leurs voitures, et osant à peine mettre la tête à la portière, ressemblaient, dit un témoin oculaire, à autant de criminels qu'on menait au gibet, car, au lieu de sortir par le port, Guido avait proposé de passer par la porte qui donne sur la campagne , et la vue des troupes françaises oui s'y trouvaient rangées en bon ordre leur causait une frayeur mortelle. •
!!• livraison. (Malts et i* Gozb.)
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L'UNIVERS
* Doublet a laissé un récit piquant de eette négociation.
-■• « Apres un quart d'heure d'attente, dit'il, trois des députés furent introduits dan* la salle du conseil (abord de POrient) , parfaitement éclairée et décorée de trophées militaires qui rappelaient les victoires. de Bonaparte.
Ce générai entra au bout de cinq mi»
mîtes, accompagné du vice* amiral Bruéis, et F'étonna de nous trouver en aussi petit nombre. * Il paraît, dit-il , que plusieurs d'entre vous sont tombés malades pendant le trajet; on m'a dit que vous deviez être huit * et je n'en vois que trois. Vous avez très* bien fait de venir cependant, puisque, ne pouvant plus vous attendre, j'avais déjà ordonné qu'on lançât sur la place certains confetti qui n'auraient pas fait beaucoup de plaisir à Vos Seigneuries. » Personne n'osa répondre à cette plaisanterie inconvenante. Alors le générai nous examinant l'un après l'autre : <t Messieurs, aiouta-t*il, il me semble qu'un verre de punch ne vous ferait pas de mal, car je vois que vous vous sentez du froid. » Il ordonne qu'on apporte du punch et en donne un verre a chacun; les verres furent bientôt remplacés par- l'écritoire» A l'instigation de Ransijat, je me préparais à écrire l'acte, mais Bonaparte me remercia, en disant qu'en pareille occasion il avait l'habitude de tenir la plume lui-même. Il prit donc la plume, et après un moment de réflexion :
* Eh bien, Messieurs, dit-il, quel titre donnerons-nous a ce traité? Le mot de capitulation sonnerait mal aux oreilles d'un ordre militaire qui s'est jadis couvert de gloire, et je crois que le titre de convention sera moins désagréable? » Personne ne répond. « Qui me dit mot consent, » reprrt-il, et il se mit à écrire. Pendant ce monologue, sa physionomie était empreinte d'une singulière expression d'ironie. Il continua à écrire pendant une heure pour rédiger les quatre premiers articles.
Levant alors la tête et voyant que le nombre des députés présents était augmenté, il voulut lire ces articles, afin de voir s'il y aurait quelque ohose if
à y ajouter. Quand H nous eut donné connaissance du premier article portant renonciation pleine et absolue des droits de possession et de propriété de l'Ordre sur les fies de Malte, du Goze et de Gomino : « Mon général, lui dis-je, j'en appelle à votre magnanimité; que dira le grand maître, que pensera toute l'Europe de son excessive confiance en vous?»
— « Ma foi, tant pis pour lui; malheur aux vaincue ! Telle -est ma maxime. Après tout, qu'a fait pour nous votre Ordre, que nous devions nous y intéresser? Il a fourni aux Anglais contre Toulon, et pour la Corse, des marins, des ouvriers, des munitions; il a molesté nos bâtiments marchands en empêchant les capital* nés d'arborer le pavillon tricolore et de porter la cocarde nationale; il envoie à Coblentz massacrer nos sol* dats, ses chevaliers, dont plusieurs sont revenus s'en vanter à Malte; enfin, quand moi-même j'ai fait connaître l'extrême besoin que j'avais de faire de l'eau , ne me J'a-t-on pas refusée? » Bonaparte avait prononcé cette diatribe d'un ton irrité, il s'arrêta et se remit à lire. Quand il en fut k l'article 2 , par lequel était accordée ail grand maître une pension de trois cent mille francs, jusqu'à ce qu'on pût lui procurer une principauté équivalente en Allemagne : « J'espère, dit-il, que le grand maître sera satisfait de la manière généreuse dont nous le traitons, quoiqu'il ne le mérite pas pour s'être laissé séduire par les promesses mensongères de la Russie, qui cherchait à s'emparer de Malte au préjudice de la France. » Je cherchai a le faire revenir de ses préventions en lui faisant 1 exposé des relations de l'Ordre avec la eour de Saint-Pétersbourg. « Nous n'ignorons rien de tout cela a Paris, reprit-il; et le directoire a fort bien senti qu'en échange des avantages qui devaient en résulter pour lui , l'Ordre s'était un peu relâché en faveur de la Russie, de la sévérité de son ancienne discipline, en consentant, sans aucun scrupule, à admettre dans son sein un grand nombre
MAtîE ET LE GOZE.
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4e ehevalfefi schlsmatiques , pour lesquels Paul avait offert de fonder soiiante*donze eommanderles. Vous comprenez que tant de générosité de la part dune puissance ambitieuse a dû éveiller l'attention du directoire et le déterminer à s'emparer de Malte, pour qu'elle ne fiât pas un jour la proie de la Russie * avec qui te grand maître était d'accord. » Je voulus alléguer que ce qui s'était fait avait reçu l'approbation de la cour de Rome, que la grand maître ne pouvait....
mais Bonaparte me coupa la parole en disant : « Il est certain que ce que vous alléguez ne détruit pas le fait en lui-même. En définitive , Malte est à noua, et personne ne nous l'ôtera. * « Ransijat, qui n'avait jusqu'alors ouvert la bouche que pour confirmer le général dans son opinion d'un secret accord entre la Russie et le grand maître, et pour demander très- inutilement la rentrée en France de tous les chevaliers de cette nation , déploya toute son énergie quand on en vint à établir I article 4. Cet article accordait à tous les chevaliers en général une pension de six cents francs, qui n'était portée à mille que pour ceux d'entre eux qui auraient plus de soixante ans. Ransijat, qui, dans cette occasion , aurait bien voulu être plus âgé , se plaignit de la modicité de la pension allouée aux plus jeunes, et parvint, avec l'assistance de l'amiral firuéïs, à la faire porter à sept cents francs. L'ex-auditeur Muscat voulut parier pour demander la conservation des exemptions et des privilèges de sa nation. Bonaparte plaisanta un instant, et finit par déclarer que les privilèges ni les corporations ne pouvaient plus exister , et que la loi était égale pour tous. Les deux autres députés qui étaient présents ne soufflaient mot , et le quatrième, fatigué de la traversée, ne parut qu'au moment de la signature.
Le bailli Frisari, qui, durant la discussion, avait gardé le plus profond silence, montra de l'hésitation quand il s'agit de signer la convention , et pria Ransijat d'en faire connaître les motio) au général : il demandait à réser-
ver, au moyen d'une apostille, les droits du roi de tapies, son souverain, sur l'île de Malte, craignant que s'il y manquait , on ne mît ses coinmanderies sous le séquestre : a Vous pouvez, lui dit Bonaparte, faire toutes les réserves qui vous plairont : nous saurons dans l'occasion les annuler à coups de canon. » Quand le chargé d'affaires d'Espagne eut signé, il me passa la plume; je dis que je n'avais aucun titre pour apposer là mon nom, mais que si j'en avais, il m'en coûterajt de signer une convention qui devait couvrir de honte l'Ordre ♦ le grand maître et les Maltais, sans qu'il en pût résulter une grande gloire pour le
fénéral, et le moindre avantage pour la rance. « Comment! s'écria Bonaparte irrité.— Parce cnje la nullité de votre marine, répllquai-je, laisse pour toujours Malte à la disposition de l'Angleterre, qui enverra une de ses escadres nous bloquer, peut-être avant que vous soyez débarqué en Egypte- — Votre sinistre pronostic, dît l'amiral Bruéîs, prouve que vous connaisses bien peu la valeur de notre bonne marine. » Bonaparte se leva et mit fin à la conférence.
« au point du jour, les députés retournèrent à la Valette. Quant à moi»
pour prévenir le malheur d'une convention aussi ignominieuse, je les devançai auprès du grand maître, et je lui conseillai de la faire rejeter par le conseil , et de faire signifier au général républicain que l'Ordre et la n a fi ou préféraient s'ensevelir sous les ruines de la cité. Mais le bailli Bruno combattit cet avis , en disant que la convention n'étant point sanctionnée ni ratfiée par le conseil, l'Ordre pourrait toujours réclamer l'ile en temps opportun. »
Cette réclamation est encore à faire, et ne se fera jamais.
Le 12 juin, au soir, Bonaparte entra dans la ville , et prit son logement chez le chevalier Paradisi. Cafarelli- Dufalgua , commandant l'arme du génie dans l'expédition , ne put s'empêcher de dire, en parcourant la forteresse qu'on venait de remettre : • Nous
L'UNIVERS
« sommes bien heureux qu'il y ait eu « quelqu'un dans la place pour nous « en ouvrir les portes. »
Faut-il accuser Hompesch? Hélas, Bon. On n'a pas besoin d'être un traître pour ne pas faire son devoir , quand on est aussi nul et aussi lâche.
Magistère de Paul /". « La prise de Malte , dit l'abbé Georçel dans son intéressant Voyage à Saint - Pétersboorg, la prise de Malte entraînait infailliblement la destruction de Tordre souverain de Saint- Jean de Jérusalem.
Les4rois langues de Provence , d'Auvergne et de France n'existaient plus; celle d'Italie se trouvait sous la domination des Français républicains , maîtres du Piémont", de la Lombardie, de l'État ecclésiastique et du royaume de Naples. Le silence du grand maître Hompesch, retiré à Trieste, et son refus opiniâtre de justifier son inconcevable conduite à Malte , comme l'Europe s'y attendait , et comme tous les grands prieurés de l'Ordre le demandaient , décidèrent le grand prieuré de Russie à offrir la grande maîtrise de l'Ordre au czar Paul Ier. Ce prince , en acceptant cette dignité , sauvait du naufrage un corps que des siècles de gloire avaient illustré. Les grands prieurés de Bohême, de Bavière et d'Allemagne, pénétrés de reconnaissance, se déterminèrent à suivre l'exemple de celui de Russie. Leurs chapitres , convoqués pour ce grand objet, nommèrent des députés pour aller à Saint- Pétersbourg offrir au nouveau grand maître l'hommage de leur obéissance. »
Le même bailli de Pfûrdt , qui avait paru au congrès de Rastadt, fut député vers Paul par le grand prieuré d'Allemagne.
Nous croirions mériter un grave reproche si nous négligions de transcrire le récit des mille et une intrigues auxquelles donna lieu , à Saint-Pétersbourg, la grande maîtrise du czar.
Nouscontinuonsdeciterl'abbéGeorgel, témoin oculaire, et, qui plus est, acteur.
« Quand Paul Ier fonda un très-grand nombre de commanderies de l'ordre de Saint* Jean de Jérusalem pour ses sujets russes , qu'il eut rétabli le grand
prieuré de Russie, et que, lors de la prise de Malte (*), il se fut déclaré protecteur de l'Ordre, le bailli de Litta, Italien , avait été envoyé à Saint-Pétersbourg, comme ambassadeur extraordinaire, pour remercier l'empereur, et accepter, comme délégué du grand maître, l'établissement des nouvelles commanderies, et le rétablissement du prieuré catholique de la Russie polonaise. Dans le même temps, le frère du bailli de Litta fut envoyé, par le pape Pie VI, comme nonce près de Paul Ier. Le bailli de Litta, homme d'esprit, d'une taille avantageuse et d'une belle figure, plut à Paul Ier. Ce fut lui qui engagea ce prince à se déclarer protecteur de l'Ordre ; et quand le grand maître d'Hompesch se retira à Trieste, après la honteuse reddition de Malte à Bonaparte , le bailli détermina le grand prieuré de Russie à offrir la grande maîtrise à Paul Ier, puisque d'Hompesch avait déshonore son nom et sa place. L'empereur, qui, dans tous les temps, avait marque de la prédilection pour cet Ordre, daigna accepter cette dignité, et s'en fit gloire. Le bailli de Litta , promoteur de ce nouvel ordre de choses, devenait un homme nécessaire pour organiser le conseil et la chancellerie du nouveau grand maître, et établir le siège de la grande maîtrise à Saint-Pétersbourg.
En conséemeoce, il lui fut facile d'insinuer à Paul 1er de le nommer son lieutenant pour tout ce qui avait rapport à l'Ordre. Ce poste eminent donnait à M. de Litta de grandes prérogatives; il devenait, par là, le premier ministre du grand maître , et travaillait seul avec Sa Majesté Impériale, qui voulut être appelée Majesté Impériale Éminentissime. »
Voilà un nouveau grand maître installé tant bien que mal , et son lieutenant aussi ; nous allons voir la durée de cette parodie rendue impossible dès ses premières opérations.
(*) L'abbé Georgel se trompe, Malte n'était pas prise quand le czar accepta le protectorat de l'Ordre. Il se trompe encore en disant que le bailli Litta fut envoyé; oo
MALTE ET LE GOZE
ttfi
« Les huit langues de l'Ordre avaient chacune un de leurs profès qui , sous le titre de pilier, était membre du sa* cré conseil; les langues de Provence, d'Auvergne et de France étant sup-
{nîmées par la révolution française, et es autres étant empêchées , le bailli de Litta fit nommer par l'empereur, l'héritier du trône et les plus grands seigneurs de l'empire pour remplacer au sacré conseil les piliers absents; il attira à Saint-Pétersbourg quelques chevaliers français , pour diriger, sous lui , la chancellerie et le trésor. Le chevalier de la Houssaye fut mis à la tète de la chancellerie, et le chevalier de Vitri eut la direction du commun trésor. »
Nous nous expliquons mal comment les langues françaises pouvaient être supprimées aux yeux de Paul I" , tant [u'il restait des chevaliers français et les chevaliers assez recommandables pour qu'on jetât les yeux sur eux de préférence à ceux des langues conservées, quartd il s'agissait de fonctions importantes. Cette suppression signifierait-elle que c'était moins les hommes que les propriétés territoriales qui , à cette époque, étaient agrégées, et comptaient dans l'Ordre des pieux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem? Ne serait-ce pas plutôt que l'esprit courtisanesque du bailli de Litta et de ses faiseurs en sous-ordre leur avait suggéré la pensée de rayer de l'Ordre des noms qui sonnaient mal aux oreilles chatouilleuses du czar?
Quoi qu'il en soit, et, sans attacher à cette reflexion plus d'importance qu'elle n'en mérite , poursuivons le récit instructif de Georgel :
« M. de Litta se fit donner une commanderie de dix mille roubles dans le prieuré de Russie, fit nommer son frère, le nonce, grand aumônier de Londres, avec dix mille roubles de traitement ; les chevaliers de la Houssaye et de Vitri eurent chacun une commanderie de mille roubles. Le bailli de Litta obtint encore du pape
lm enrova seulement ps à
les pouvoirs : il était Saint-Pétersbourg.
dispense de ses vœux , pour se marier avec une princesse russe, veuve trèsriche, et occupant une des premières places chez l'impératrice. Cette nouvelle organisation, faite avec intelligence et rapidité, plut beaucoup à Paul Itr. Son lieutenant monta au plus haut degré de faveur. Les ministres et les seigneurs russes qui «occupaient les premières places à la cour , voyaient d'un œil jaloux cette élévation subite et ce grand crédit d'un étranger. »
Ce czar qui joue au chevalier de Malte , ce bailli de Litta et ses amis qui "se font payer si cher leurs sacrilèges complaisances, ces dignes ministres et seigneurs russes qui sont les seuls peut-être à prendre tout cela au sérieux, composent un tableau des plus curieux , poursuivons :
« Le comte Rostopchin qui , de simple chambellan , avait été fait, à trenteguatre ans, ministre des affaires, étrangères et grand chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem , entreprit de renverser le bailli de Litta, Su'if regardait comme un concurrent angereux : le seul titre d'étranger du bailli suffisait pour que M. de Rostopebin se vît secondé de tous les grands de l'empire. Des insinuations répétées eurent le succès désiré; le bailli de Litta fut disgracié et exilé dans les terres de sa femme; la place de lieutenant fut donnée au maréchal comte de Soltikoff; le commandeur de la Houssaye, secrétaire du lieutenant disgracié/ fut fait vice-chancelier de l'Ordre, avec cinq mille roubles de traitement, et le comte de Rostopchin, grand chancelier de l'Ordre, eut, de concert avec le nouveau lieutenant, la direction de toutes les affaires de l'Ordre ; le comte de Soltikoff , qui n'aimait ni le travail ni les embarras du détail , ne se réserva que les honneurs'de la place et celui de communiquer avec le grand maître , afin d'en obtenir des grâces pour les commandeurs et les chevaliers qu'il voudrait favoriser. La disgrâce du bailli de Litta entraîna celle de son frère le nonce; il fut renvoyé des États de l'empereur, et la grande aumônerâ
L'UNIVERS
ftrt confiés à l'archevêque de Mohiioff, métropolitain des églises catholiques sous la domination russe. »
Il y a quelque chose de pénible, de douloureux mime dans l'avilissement d'un ordre auquel on peut avoqr de graves reproches à adresser , mais qui, en définitive, s'était formé dans un but louable, était longtemps resté fidèle à l'esprit de son institution, et qui, d'ailleurs, s'était, durant des siècles , acquis une glorieuse renommée. Il est démontré que si Hompesch ne trahit pas ses frères personnellement , il les laissa trahir , ce gui ne vaut pas mieux : nous ne protessons donc pas pour lui une fort grande estime; mais, en vérité, il nous semble moins coupable que les intrigants qui exploitaient tes petites vues politiques ou la petite vanité de Paul. Malte livrée, les chevaliers avaient perdu le siège de leur Ordre, mais l'Ordre n'était pas détruit; il pouvait se reconstituer dans quelque coin du monde que ce fttt ; mats l'Ordre avili , son organisation faussée , sa règle profanée, ses dignités devenues de ridicules jouets entre les mains d'hommes ambitieux ou d'ineptes courtisans, voilà ce qui lui donnait le dernier coup. En vain Malte aurait été reprise et rendue à ce prétendu grand mettre, il n'y avait plus d'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; le mépris public l'avait tué. Il n'est pas sans intérêt cependant d'assister jusqu'au bout à son agonie. C'est toujours l'abbé Oeorgel que nous citons :
* Tel était l'état des choses pour l'Ordre de Saint- Jean de Jérusalem, lorsque nous arrivâmes à Saint-Pétersbourg. L'empereur et toute la cour revinrent de Gatshina , fort peu de jours après notre arrivée. Le maréchal de SoltikofT fit savoir aux députés du grand prieuré d'Allemagne , que "l'empereur avait fixé l'audience publique de la députation au dimanche matin , 29 décembre : elle eut lieu avec toute la pompe d'une cérémonie d*{dat. Le commandeur de Maisonneuve, maître des cérémonies de l'Or- <h«, vint prendre MM. les députée à
leur hôtel, dans t» eupeibe cssrotse de la cour , attelé de six chevaux richement ennarnachés, accompagné d'un écuyer à cheval, de deux heiduques aux portières, de quatre coureurs i pied en avant, tous on grande livrée, précédés par deux hussards de la garde, et suivis par des valets de pied. A la descente du carrosse, au pied du grand escalier du palais, MM. les députés trouvèrent les gardes impériales en haie jusqu'à la salle d'audience. Cette salle était magnifiquement décorée.
L'empereur , sa couronne en tête , revêtu ou costume et de tous les attributs de grand maître, était sur son trône, resplendissant d'or et de pierres précieuses. A sa droite étaient le grandduc Alexandre, le sacré conseil et les grands-croix; à sa gauche, les commandeurs , tous en graud costume :
les chevaliers bordaient les autres parties de la salle. Le grand bailli de Pfîirdt, premier députe, conduit par le grand maître des cérémonies, et suivi du commandeur de Batien , s'approcha du trône en l'inclinant profondément à trois reprises. Son discours , qui avait été communiqué et agréé, dura quatre à cinq minutes, il le prononça à haute et intelligible voix : ce discours eut du succès. Il présenta ensuite les lettres de créance dans un bassin d'or, que portait le commandeur baron de Baden. Paul Ier, après leur avoir dénué sa main à baiser, remit les lettres de créance au grand chancelier de l'Ordre, comte de Rostopchin , qui répondit an discours au nom du grand maître. La cérémonie finie, la députation Ait reconduite à son hôtel avec la même pompe qu'elle était venue. On donna , 6elon l'usage, deux cents roubles pour les gens de livrée de le cour, et on fit présent d'une montre en or à l'écoyer.
« La députation du grand prieuré de Bavière, qui nous avait précédés d'un mois , était encore à Saint-Pétersbourg!
elle était composée du bailli de Fiascolande, du comte #Aroo , etc. Le bailli de Flaschlande, d'une des premières maisons d'Alsaoe, homme d'esprit et trèe-aimaWe oourtisan, avait été gé-
MALTE Wï LE QOZE.
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aérai des galère» à, Mah>, Honoré de la confiance du grand maître (Rohan), il avait développe des talents diplomatiques en plusieurs occasions; jl était membre des deux grands prieurés d'Allemagne et de Bavière, et il possédait des oommanderies. C'est lui qui avait rétabli Tordre de Malte supprimé en Bavière, et qui avait ménagé un rapprochement, et même des liaisons d'intérêt et d'amitié entre les cours de Saint-Pétersbourg et de Munich. A son arrivée à la cour de Paul Ier, il y jouit de la plus haute et de la plus intime faveur. L'empereur le traitait avec dis* tinction , et paraissait se plaire à converser familièrement avec lui : il avait l'honneur de dîner et de souper tous les iours à Gatschina , avec l'empereur et 1 impératrice. Paul Ier l'avait comblé d'honneurs et de bienfaits; il lui avait fait présent d'une superbe pelisse de deux mille roubles, l'avait décoré de l'ordre impérial de Saint-Alexandre Neuski , et pourvu de deux commanderies de grâce, l'une dans le prieuré de Bavière, et l'autre dans celui d'Allemagne. Lorsque nous arrivâmes, cette haute faveur n'existait plus; la disgrâce la plus marquante l'avait suivie. La cause de cette disgrâce fait honneur à la loyauté du bailli de Flaschlande. »
flous demanderions pardon au lecteur de la longueur de la citation, si ces détails ne nous paraissaient pas extrêmement curieux, et s'ils n'étaient pas comme l'oraison funèbre de l'Ordre de Jérusalem, D'ailleurs, il n'y a rien de petit en histoire : tel fait qui passe aujourd'hui inaperçu sous nos regards distraits, servira plus tard à expliquer un événement important. Quelques mots encore :
« Le bailli de Flaschlande avait assisté , comme lieutenant du turcopolier, à une séance du sacré conseil , présidé par l'empereur. Ce prince lui demanda ce qu'il en pensait. Le bailli , sans rien improuver, se permit quelques légères observations. L'empereur lui dit de les mettre par écrit. J'ai lu cet écrit; il est respectueux, mais il dit la vérité; on n'y blâme point \m forme* adop-
tées, mais on fait qn,t*fvoir qu'on jour il sera possible de les mieux rapprocher des statuts de l'Ordre. Ces franches observations ont été empoisonnées et présentées sous un aspect défavorable par les ennemis du bailli. Le commandeur de la Uoussaye, qui avait fait adopter les formes actuelles depuis le renvoi du bailli de Litu, se crut compromis par \tt observations du bailli de Flaschlande; il lui fut facile de persuader au maréchal de Soltikofï et au comte de Rostopchin que M. de Flaschlande ambitionnait la place de lieutenant, et voulait s'attirer toute la confia née de f 'empereur pour les affaires de l'Ordre. Ce triumvirat dressa si bien ses batteries , qu'il parvint à perdre le bailli dans l'esprit de Paul Ier, et que dès ce moment ce prince ne voulut plus ni le voir, ni lui parler. Cette dé? faveur a influé sur les compagnons de sa députatiqn; ils ont été congédiés sans voir l'empereur grand maître. »
Nous ne suivrons pas plus loin l'abbé Georgel. Il ressort au dernier fait que nous lui avons emprunté, que le grand conseil n'ayant plus la moindre indé* pendance, la constitution de l'Ordre était anéantie dans son essence, et que puisque sur huit langues qui le composaient, et qui avaient concouru à l'élection d'Hompesch , deux seulement, dont l'une à peine rétablie, avaient arrangé l'élection de Paul, cette élection était radicalement nulle. Laissons maintenant Paul Ier fatiguer de croi* de Malte la petite cour de Mittau, qui se vengea à coups de croix de Saint* Lazare; laissons la maîtresse du cawr se travestir en sœur de Saint- Jean do Jérusalem; retournons à Malte, ou trois Hottes, anglaise, portugaise et sicilienne, et les habitants de l'île révoltés, bloquent étroiteirebt, dans la Cité Valette, le brave génuul Vaubois et ses quatre mille soldats.*
Malte sous le$ Français* Une municipalité et un gouvernement provj* soire, à la tête duquel fut placé le commandeur Jlansijat. furent établis.
h Malte aussitôt après la prise de nos* session par les nôtres. Lfis chevaliers
s«ûuf«pi l'orto d* wtittar l'ut* §l m
L'UNIVEKS.
soldats et matelots passèrent sur la flotte française. Les créanciers d'Hompesch cherchèrent à s'opposer à son départ; mais le président Ransijat lui ayant officiellement appris les dédommagements que la république lui accordait, îl partit emportant un morceau de la vraie croix apporté de la terre sainte, le bras de saint Jean et une image de la sainte Vierge de Phiferme. Quelques-uns des principaux officiers de sa maison et six commandeurs et chevaliers , au nombre desquels le bailli de Suffren de Saint-Tropez, l'accompagnèrent jusqu'à Trieste, où il resta seul.
Paul I#r, devenu grand maître, s'occupa de reprendre Malte. Les Anglais, ses alliés, kl tenaient déjà bloquée, mais ils n'avaient point assez de troupes pour tenter un débarquement. Le czar ordonna au prince Volkonski de les rejoindre avec des forces suffisantes, destinées à former ensuite la garnison de l'île , concurremment avec les Anglais et les Napolitains , les premiers accourus après le départ de notre flotte. Un revirement politique dérangea ce projet; les Russes, au lieu de venir appuyer les Anglais devant Malte, durent aller menacer leurs possessions dans l'Inde. Les assiégeants ne perdirent cependant pas l'espoir de nous réduire. Ne pouvant occuper l!île, ils excitèrent une sédition parmi les habitants de la campagne , qui devaient ensuite attaquer la cité du côté de terre , pendant que les flottes réunies la presseraient du côté de la mer. Les paysans se prêtèrent d'autant plus volontiers à ces vues, qu'ils n'avaient pas pardonné aux Français leurs cavalières façons d'agir envers les objets de leur culte. Le trésor de Saint-Jean avait été enlevé et mis sur le vaisseau Portent, pour être quelque temps après enseveli dans la rade d'Aboukir.
Les autres églises n'avaient pas été plus épargnées. Ce fut une faute de la part des chefs de la garnison républicaine; il eût été plus prudent de ne pas heurter les prédilections et les croyances du peuple maltais, afin de rtBsorer sa coopération contre les en-
nemis du dehors. Une circonstance malheureuse fit éclater le ressentiment des zélés catholiques de quelques localités. Les Français manquant d'argent, se décidèrent à enlever et à faire vendre les ornements précieux de l'église de la Cité Notable. A cette nouvelle, les habitants furieux formèrent un attroupement tumultueux pour s'opposer à la vente projetée. Le commandant Mosson, désespérant d'apaiser la sédition par les voies pacifiques, crut nécessaire d'appeler de la Valette de nouvelles troupes. Mais avant l'arrivée du renfort, les mécontents , dont les rangs s'étaient grossis par l'intervention des villageois du casai Zebus, massacrèrent le détachement français, qui se composait de soixante hommes.
Dès ce moment, toute communication cessa entre la capitale et l'intérieur de
nie.
En septembre 1799, Nelson, victorieux à Aboukir, vint prendre le commandement avec ceux de ses bâtiments encore en état de tenir la mer, et le blocus le plus rigoureux fut établi. Avant l'arrivée de l'amiral anglais, Vaubois, qui avait été prévenu de son approche, avait tout disposé pour une défense longue et désespérée. .On lui conseillait d'aller enlever, en Sicile, les magasins de Girgenti , qui renfermaient, disait-on, cinq; mille salmes de blé, et ceux de vittoria approvisionnés en vin. « Non, répondit-il, la république est en paix avec Naples, 'et elle ne pille pas ses amis » Bien que dans la position où il se trouvait, le soulèvement des campagnes , impuissantes, du reste, a lui nuire, lui fflt avantageux, en ce qu'il le dispensait de nourrir une partie des habitants devenus rebelles, le général français n'avait rien négligé pour faire entendre raison aux séditieux. Les ennemis , de leur cdté, avaient rempli les premières formalités qui , chez les nations civilisées, précèdent les sièges les plus activement conduits. L'amiral portugais et le commandant de l'escadre anglaise avaient envoyé un parlementaire, porteurd'une lettre écrite par eux, et d'une autre, admaéeau général par Emmanuel Vi-
MALTE ET LE GOZE
taie et Xavier Caravana, ce dernier, chanoine de la Cité Vieille. Mais la réponse de Vaubois avait été ferme, laconique, et tout espoir d'arrangement perdu. La place pouvait avoir alors pour seize à dix-sept mois de vivres. L'amiral portugais, resté seul un instant au blocus, pensa que la menace d'un bombardement déterminerait Vaubois à capituler, ou du moins effrayerait assez les habitants pour les décider à l'insurrection : son expédient n'eut d'autre résultat que d'engager beaucoup de ceux-ci à demander à quitter la ville, ce qui leur fut accordé avec empressement. Dans une place conquise, moins il y a d'habitants, plus sûre et plus facile est la défense. Nelson , à son arrivée, fit offrir à son tour de transporter en France la garnison française qui ne serait point considérée comme
f>risonnière de guerre, à condition qu'on ivrerait aux Anglais la place et les bâtiments de guerre qui se trouvaient dans le port. Le refus ne se fit pas attendre. Cependant les assiégeants, qui n'avaient pu réussir à établir leurs batteries sur la hauteur du Coradin , étaient parvenus à en former une de trois canons à Lattochia, et s'étaient emparés du Goze. Nouvelle députation à Vaubois, qui fait la même réponse.
Le blocus se resserrait toujours da- ' vantage; les travaux des ennemis se complétaient, et rien ne diminuait la résolution du commandant français , à qui l'on fit inutilement savoir la déclaration de guerre faite de concert à la république par l'Angleterre et l'Allemagne. Un nouveau bombardement que, dans les premiers jours de décembre , Nelson annonça et qui dura une heure et demie, dirigé par les anciennes batteries et celle soudainement démasquée du côté du fortManoël, n'amena qu'une nouvelle émigration des habitants de la ville bloquée. Ceux de la campagne , qui harcelaient nos défenses du côté de l'île , essayèrent à cette époque une conspiration dont le succès tint à bien peu de chose. Un petit bâtiment génois était parvenu à tromper la vigilance des croisières, et a? ait apporté aux Français la nouvelle
de l'abdication du roi de Sardaigoe et de nos succès en Italie. Ce bâtiment était arrivé un vendredi, et les Français qui, en ceci du moins, ne heurtaient pas les opinions et les habitudes des Maltais , ne laissaient point ouvrir le théâtre un vendredi. Cette fois, pourtant, on crut pouvoir, en faveur de la circonstance, s'écarter de la règle ordinaire. Boula rd, commandant du fort Manoël , et Roussel , officier de son état-major, avaient assisté au spectacle. En retournant à leurs postes , le soir, ils aperçurent, en longeant le port Marsa-Musciet, des hommes qui faisaient des signaux. Boulard aussitôt arrive au fort , fait embarquer Roussel avec sept hommes; et celui-ci voyant, en Rapprochant du rivage, des gens qui s'enfuyaient, d'autres oui se jetaient dans la mer ou dans les rossés de la ville, aborda le plus rapidement possible et parvint à se saisir de quelques-uns des fuyards. L'alarme une fois donnée, on arrêta trente-quatre personnes. Le chef des conjurés était un nommé Guglielmo, qui avait longtemps couru les mers sous le pavillon maltais, et s'était acquis une assez grande réputation comme marin, pour que la Russie lui confiât le commandement de quelques bâtiments dans la Méditerranée et lui accordât le grade de colonel dans ses armées. Il était secondé, notamment, par un ancien officier des chasseurs maltais , un ancien sergent du régiment de Malte, le capitaine du lazaret , et par un arquebusier nommé Satariano, qui acheta sa vie par des révélations*; le reste appartenait aux classes populaires. Les habitants de la campagne, instruits du mauvais succès de leurs compatriotes de la ville , essayèrent de donner un assaut, dans l'espoir d'être secondés de l'intérieur par ceux qui avaient échappé aux investigations de la police française; mais nul ne bougea, et ils s'enfuirent en désordre. Leurs travaux, toutefois, devenaient de plus en plus considérables : plusieurs batteries avaient été dirigées contre le grand port, afin d'en rendre l'entrée plus difficile. Cela n'empêchait pas que de temps en temps les
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Français ne reçussent quelques petits remarquable et cette fécondité de ws-
bâtiments légers. Enhardis par la pré- sources dont nos généraux ont su
sence des Anglais, les Maltais tenté- donner de si fréquents, de si admira-
rent une nouvelle attaque et la dirigé- bies exemples; afin de ue pas laisser
rent contre la Cotonère dont la défense en arrière la solde des troupes , et dans
leur semblait plus difficile à cause de l'impuissance où il était de recevoir
son étendue; mais, faute d'ensemble des espèces monnayées, il fit rassem-
dans leurs opérations, ils échouèrent bler tout ce qu'il put trouver d'or.
encore de ce coté, et les Français, pour d'argent et de cuivre , le fit fondre et
prévenir toute crainte sur ce point, couper en lingots de différentes valeurs,
en changèrent le système de défense, assimilées le plus possible à celles des
Leur position commençait à devenir monnaies françaises, La place renfer*
des plus fâcheuses sous le rapport des mait, d'ailleurs, assez de blé pour une
approvisionnements. Le bois manquait, année encore, mais toutes les autres
et déjà Ton avait été réduit à la néces- denrées devenaient d'une rareté dont
site de dépecer plusieurs bâtiments je tableau suivant pourra donner une
marchands, afin de pourvoir au servjcç idée :
de la boulangerie. Le scorbut faisait Pris en fJMin
de grands ravages parmi les Français, ; jy*
En mai 1709 il v avait plus de six cents H £*": fraÎ8 .\,a 1ÎTre \ f- 4° c
malades dans les hôpitaux (*), ii en Kfc: ;;:;;;:::;;;:::: J „
était mort trente-sept en mars, qua* uoepouie *9
route en avril, quatre vingt-dix-huit S" pj**0".:,--- •••; j
en mai, et il y avait lieu de craindre vT^T^.^:\:\\\\::\ l *
Î[ue l'été gui s'approchait n'augmentât ...-•.
a mortalité dans une proportion en* Prix m sePtem°re mème «*»«■
core plus effrayante : elle monta, en Porc frai* 7f»»c- \%\m*
effet, à cent trente et un au mois de JuiX •? ?5
juin, et ne descendit que pour le mois uoe ^k\\\\\\\\\\\\\\\\\ &>
d'août à quarante-huit. Les pertes des Uo p>&««» >»
habitants étaient encore plus considé- J?™^1'111* dc TÎn J 8r
râbles , toute proportion gardée ; car vi«.,de Mi*V. ', '. [ .' ,' .' ! .' .' .' .' .' .' » si
il faut remarquer que si, de septembre Po»»$on»r vivant u quauté.dê a 60 à j s«
1798 au 81 août 1799, les français Z^ÏJ&Z::: î
perdirent cinq cent cinquante-cinq sol- un« livre *> «*crr. de »> à 41 «t 4s f.
dats et les Maltais deux mille quatre Une livre de «ré, de a6M8eti*r.
cent cinquante-huit des leurs , la po- Sne n™ dc choco]*x> d'- • • '» r;
• .. *■ . •,, . ,/. 7 .. ,r Unral.de i f. ipc. a if.poc.
pulation de la ville, qui s élevait dans
le principe à quarante mille âmes, était Les chiens, les chats , les Anes, In
rapidement descendue à treize mille mulets et les chevaux, excepté ceux de
par suite des émigrations. Mais ces ces derniers qui étaient strictement
émigrations n'étaient plus possibles ? nécessaires pour le service, furent
les assiégeants , sacrifiant la pitié a mangés jusqu'au dernier,
l'impérieuse loi de la nécessité, refou* Les sources qui alimentent la place
laient dans les murs les malheureux avaient été détournées par les as.sie-
qui, exténués de besoin, n'y pouvaient géants, mais les citernes né tarirent
plus être que des bouches inutiles. Le heureusement pas.
général Vaubois déployait une activité v Telle était la situation des Français
à la On de la première année du blocus,
(*)« Les malades, dit Boisgetin, furent et ,a pénurie du trésor si préejeuso
« extrêmement soulagés par l'usage d'une nient ménage par Vaubois était de-
« boisson préparée avec de la drèche ; heu- venue telle , en dépit de tous les expé-
«raisement qu'elle ne manquait pas et qu'ils dients dont il avait usé jusqu'alors,
« Dfirent en boire abondamment. » que dès le mois d'août il W obligé d*
MALTE ET LE GOZE
réduire la garnison à la demi-solde, et de suspendre pour trois mois les appointements des juges et des membres de toutes les administrations civiles, indépendamment de la réduction de moitié imposée au salaire de leurs employés.
Les nations ont appris à s'estimer lissez pour se rendre justice quand le moment de la lutte est passé. L'Angleterre, qui de toutes s'est toujours montrée la moins accessible aux senti* nents élevés, qui feront un jour de tous les peuples une même famille sous les noms différents, a bien pu nous :ontester nos victoires; mais, du noins elle a plus d'une fois admiré, Droclamé le courage et l'égalité d'huneur de nos soldats au milieu des plus grands dangers et des plus dures pri- .atiows. Pendant deux ans que dura le jlocus, la garnison française perdit tout au plus une vingtaine d'hommes jar la désertion. Pour ranimer le courge de ces braves , il suffisait de petites supercheries, honorables encore ians leur objet : tantôt c'était une lettre rurtivement parvenue et qui annonçait 'arrivée d'un convoi ; tantôt on leur •acontaît quelque victoire dont les \nglais n'avaient pas intercepté la louvelle. Tous alors , oubliant cç qu'ils ivaïent déjà souffert et bravant renierai , s'écriaient : Vive la république! mnt de capitulation! et couraient au ipectacle qu'en l'absence des cornéliens une troupe d'amateurs avait >rganisé. Point de capitulation! telle ut, en effet, la réponse que l'amiral wrtugais, veuu une dernière fois :omme négociateur, et reçu fièrement )ar Vaubois, reporta à ses alliés, las Mx-mêmes d'une si longue résistance.
Vvant cette entrevue, les généraux, lui avaient souvent parlé d'un convoi lui devait partir de Toulon et venir •avitailler Malte, avaient appris d'une naniêre positive que ce convoi avait lé intercepté. L amiral Keith avait envoyé à l'amiral Villeneuve deux ettres de sa femme trouvées à bord , :t moitié ironiquement lui avait fait Ijre qu'il se chargerait volontiers de -aire parvenir la réponse. Yaubois avait
alors assemblé son conseil de guerre, afin d'examiner ce qui restait a faire dans une place où, faute de subsis* tances et de secours, on ne pouvait plus espérer de tenir longtemps. Le conseil avait décidé qu'on devait tenter un dernier effort pour faire savoir en France la position de la garnison. En conséquence, le vaisseau le Guillaume Tell avait été déblindé (*), et on se proposait d'y embarquer tous les malades de la garnison et les bouches inutiles. C'est durant ces préparatifs que se présenta l'amiral portugais, marquis de Nizza (septembre 1799).
Tant de courage et de résignation montra plus que jamais aux alliés que les Français ne pourraient être réduits que par famine; ils redoublèrent donc de vigilance pour ne laisser rien entrer ni sortir. Ceux qui assiégeaient la place du côté de la terre n'étaient pas en force pour tenter un assaut; leurs batteries même n'avaient pu s'approcher assez pour produire tout leur effet. Le plus souvent , la garnison ne répondait pas à leur feu. Une seule pouvait être gênante pour la sortie du Guillaume Tell: construite près de la maison des jésuites, sur la hauteur qui sépare les deux Marse, elle commandait le grand port dans toute sa longueur. Le contreamiral Decrès, à oui avait été confié le commandement au Guillaume Tell, choisit, pour sortir du port et traverser les croisières , le moment du coucher de la lune, celui où la nuit est le plus sombre. Mais ni l'obscurité, ni le silence qu'il faisait rigoureusement observer à son bord, ne purent cacher sa marche aux postes avancés du Goradin et de la Marse. A peine sortait-il du port des galères, que des signaux furent faits en même temps de ces deux poiuts et avertirent les vaisseaux anglais, qui se mirent à sa poursuite, le joignirent, et, après un combat acharné, s'en emparèrent, et détruisirent ainsi la dernière espérance des assiégés.
(*) C'est-à-dire, débarrassé des claies et fascines dont on avait chargé son pont, afin de le mettre à l'abri des bombes.
L'UNIVERS
La seconde année du blocus s'avançait; la garnison avait encore perdu cent soixante et dix hommes. C'était moins, sans doute, que dans le cours de la première, mais c'était encore beaucoup trop pour les nécessités de la défense. La disette menaçait de se changer bientôt en famine. Dans cet état de choses , une bombarde partie de Toulon arrive chargée de vin, d'eaude- vie, de lard et de légumes; elle apportait aussi la nouvelle de la constitution de Tan VIII , qui établissait le consulat avec Bonaparte pour premier consul ; et voilà que la joie est revenue partout; la salle de spectacle est comble , on y chante , on y crie des couplets de circonstance; on ne pense pas plus aux assiégeants et aux flottes ennemies que la France elle-même ne semblait y penser, et chacun se retire chez soi, heureux s'il peut voler, acheter, ou prendre sa part de quelque pauvre rat joyeusement mis à la broche. De pareils traits ne se conçoivent que de la part du caractère français.
Le moment était venu où le commandant pouvait dire: «Tout est perdu, fors l'honneur ! » Villeneuve et Vaubois voulurent pourtant tenter encore de sauver les deux frégates la Diane et la Justice. Deux jours après, la première était au milieu de l'escadre anglaise. Il fallait capituler. Le conseil de guerre , après s'être assuré qu'il ne restait plus de farine dans les magasins que pour jusqu'au 8 septembre, les pourparlers furent entamés le 3, e£ la capitulation suivante fut signée le 5 :
Art. Ier. La garnison de Malte et forts en dépendant sortira pour être embarquée et conduite à Marseille , aux
I'our et heure convenus, avec tous les lonneurs de la guerre; c'est-à-dire, tambour battant, drapeaux déployés, mèche allumée, ayant en tête deux pièces de canon de quatre avec leur caisson , les artilleurs pour les servir, et un caisson d'infanterie; les officiers civils et militaires de la marine, et tout ce qui appartient à ce dépôt, seront également conduits au port de Toulon.
Réponse : « La garnison recevra les
«honneurs de la guerre demandés; «mais attendu l'impossibilité qu'elle « soit embarquée en entier immédiate- « ment, on suppléera par l'arrangement « suivant :
« Aussitôt que la capitulation sera «signée, les forts Ricasoli et Tigne « seront livrés aux troupes de Sa Ma- « jesté Britannique, et les vaisseau «pourront entrer dans le port. La « porte Nationale sera occupée par une « garde composée de Français et d'An- «glais, en nombre égal, jusqu'à ce « que les vaisseaux soient prêts à rece- « voir le premier embarquement : alors « toute la garnison défilera avec les « honneurs de la guerre jusqu'à la nia- « rine, où elle déposera ses armes.
« Ceux qui ne pourront faire partie du « premier embarquement, occuperont « l'île et le fort Manoel , ayant une « garde armée pour empêcher que qui « que ce soit se répande dans la cam- « pagne. La garnison sera considérée « comme prisonnière de guerre, et ne « pourra servir contre Sa Majesté Bri- « tannique jusqu'à l'échange, de quoi « des officiers respectifs donneront leur « parole d'honneur. Toute l'artillerie.
« les munitions et magasins publics de « toute espèce, seront délivrés aoi « officiers préposés à cet effet, ainsi « que les inventaires et papiers pu- « blics. »