LA FOURMI DE PÉDONIA
Forçons de rames pour traverser ce golfe bordé d'écueils ; il nous faut un jour et une nuit de navigation pour atteindre en droite ligne le blanc rivage du Râs-el-Kenâys : il nous faudrait le .double de ce temps pour suivre les ondulations de la côte.
Au fond du golfe, nous trouverions une île sans nom, que nous signale le vieux portulan de Jean d'Uzzano , comme offrant un bon port et un mouillage sûr ; mais nous n'attachons qu'un intérêt médiocre à ces souvenirs d'hier : nous sommes en quête de vestiges antiques, et nous passons rapidement au large de cet îlot obscur.
Cependant, après avoir fourni la majeure partie de notre course , nous apercevons sur notre gauche le promontoire nommé aujourd'hui EU Heyf> que les anciens appelaient Derris; puis nous remarquons des ruines disséminées sur les coteaux voisins , et nous laissons échapper un sourire moqueur au souvenir du vin Ubyque
L'UNIVERS
recueilli dans ce canton par les Antiphréens, et qui jouissait a Alexandrie d'une réputation pareille à celle que, chez les gourmets parisiens , possède le vin de Surène.
Peu après, nous voyons un groupe de ruines marquant remplacement de l'ancienne Pédonia ou Pézone , et en face, à quelques stades, son île, que Strabon et Ptolémée appellent du même nom que la ville , mais dont le Stadiasme nous a révélé la dénomination spéciale , qui est Myrmex, c'està-dire la Fourmi : la langue des marins, toujours pleine d'images, a, dans maint endroit , ainsi désigné les îlots qui élèvent au-dessus de la surface unie des mers une tête rocheuse noirâtre ; nous rencontrerons bientôt sur la côte africaine, au long de laquelle s'accomplit notre périple , encore une de ces fourmis maritimes. Après avoir reconnu ce rocher, dont un point noir presque imperceptible marque seul la place dans nos cartes nautiques , nous nous hâtons de reprendre notre route vers l'ouest.
LES JUMELLES FUQUECSES.
Nous ne tardons pas à atteindre deux petites fies , que sépare seulement une faible distance , et qui occupent l'enfoncement produit par un brusque retour de la côte vers le nord.
L'hydrographie moderne n'a point dédaigné cette fois d'assigner un nom à ce couple d'îlots : les Anglais ont inscrit sur leurs cartes la dénomination de Sisters, les Sœurs. Est-ce la trace d'un souvenir classique ? ou n'estce pas plutôt que les marins de nos jours, comme les nautoniers d'autrefois , ont été frappés de la symétrie qu'offrent entre elles ces deux îles, semblables d'aspect , et sans doute émergées à la fois sous l'impulsion des mêmes influences? Toujours est -il qu'en consultant le Stadiasme qui nous sert de guide, nous y trouverons que les anciens aussi les avaient appelées Didymes, c'est-à-dire les Jumelles.
Mais c'était là probablement une de ces appellations populaires fréquemment employées par les caboteurs,
et auxquelles les géographes préfèrent dordiuaire une dénomination plus spéciale : du moins Ptolémée n'at-il point répété ici le nom de Jumelles qu'il avait déjà inscrit dans ses Tables au voisinage de Plinthine ; il a mieux aimé les appeler Phokousses, ou plutôt Phykouses, que nous traduirons en français par te nom de Fuqueuses , afin de rappeler ainsi , d'une manière plus frappante, que ce nom , comme nous l'apprennent Etienne de Byzance et Athénée , leur était venu de la grande quantité de fucus ou algues dont elles sont entourées.