ÎLES DES PRINCES
C'est un groupe d'tles situées à Tautre extrémité de la Propontide , à l'entrée du Bosphore de Thraoe, au sud-est de Constantinopfô. Les anciens les appelaient les tles Démonèses; dans la géographie moderne elles prt^t différentes dénominations : îles de Papas- Adassi ou Papadonisia , c'est-à-dire îles des Prêtres, à cause des nombreux couvents qui s'y trouvaient ; îles des Prin* cesses, paroe que, dit-on, les princesses grecques de la&mille impériale qui gar-
usces ren^-
(i) Dapper, Description, p. 491.
(9) Dapper, p. 498. On ne visite pi Iles ; je suis obligé de m'en tenir aux r gnements fonmis par Dapper, qui vivait du reste ^ans un temps où ces parages étaient ittieuz connus qu'aujourd'hui. On manque d'une bonne description des iles de la Propontide €t de leur état actuel. Ce serait une excursion facile à faire de l'école d'Athènes , si elle offrait assef d'intérêt littéraire et archéologique pour qu*oo dût l'entrepreodre.
daient le célibat y avaient fondé des monastères et y embrassaient la vie reli-
Sieuse . Isole-Rosse ou îles Rousses, dans e vieilles cartes marines itaUenoes ; enfin îles des Princes, qui est le nom par leguel on les désigne communénoent aujourd'hui, et qui leur vient sans doute des fréquents séjours qu'y faisaient autrefois les princes des dinerentes dynasties qui régnèrent sur le Bas-Empire.
ves hauteurs de Galata, du Champ des Morts par exemple , les îles des Princes terminent fort agréablement un point de vue admirable ; et quoique placées à douze milles de distance , on les aperçoit distinctement. Elles sont au Domnrede quatre principales, entourées d'autres petits îlots, qu'on ne voit pas de là ; et leur situation peut être dépeinte à un Anglais en lui disant qu'il n'a qu'à se représenter l'île de Wight vue de PoriHnouth, partagée en quatre îles trè»voisines les unes des autres (1).
Proté, la première, appelée Tinaki par les Turcs, est couverte deoru^rères et sans culture. Elle a environ trois milles de tour ; son port est comblé, et la ville ainsi que deux monastères sont détruits* L'île a deux hauteurs, l'une au nord, l'autre au midi. On y voit encore deux larges citernes, qui étaient à l'usage des couvents.
Plus bas, vers le sud, sont les îlots d'Oxya et de Platys. Oxya est un rocher pointu, phis élevé que les collines de Gcmstantmople , et inaccessible dans la plus grande partie de sa circonférence.
On y voit des citernes, des traces d'antique habitation; certains empereurs v construisirent un château, oui leur^rvft plus d'une fois de retraite dans les troubles de leur capitale. On y pèche en abondance des huîtres fort délicates.
L'île de Platys , qui en est voisine , est basse et unie comme une plaine.
L'île Antigoniest presque aussi stérile que Proté , elle est formée de rochers, qui sont couverts d'arbousiers, de romarins et du lada ou sestus, qui porte la gomme appelée ladanum. On y voit, sur une hauteur, des ruines considérables,
(i) Tous cea détails sur les lies des Princes sont empruntés à Dallaway, t. H, p. ai 5, et à Dapper. p. 492. Yoyez aussi dans les Voyages de Walpole, t. I, p. S4, et t. n, p. 7, des relations des docteurs Hunt et Sibthorp.
Ui
L'UNIVERS
fMurmi lesquelles on distingue des arcades et le dôme d*une grande église.
A un mille plus loin on trouve Kalké , anciennement Chalcitis , ainsi nommée à cause d'une mine de cuivre autrefois en grande estime pour la qualité du métal. Selon Aristote, il y avait dans le temple d' A pollon à Sicyone une statue faite de ce métal. Etienne de Byzance appelle cette tle Démonésus , nom que quelaues-uns donnent à tout le groupe, et liait qu'on y trouve du borax , de ror et le coronafium , qu'on employait beaucoup en collyre pour les yeux. PierreGilles, voyageur français qui visita le Levant par Tordre de François P% dit avoir vu a Kalké de grands morceaux de scories de cuivre et de borax, et conjecture qu'avec un examen attentif on retrouverait la mine d'or dont les anciens font mention. L'tle de Kalké a trois grands monastères, qui étaient encore très-florissants à la nn du dernier siècle. Une température délicieuse , des vues variées à Finfini et toujours pittoresques, et, plusque cela, l'absence des Turcs, étaient des motife suffisants pour y attirer beaucoup de Grecs riches , qui venaient y habiter de fort beaux appartements dans les bâtiments des couvents, pendant le printemps et l'été. C'est dans cette île que l'empereur Manuel passait Tétéavec sa nièce Théodora. L'abbé Sévin visita ces monastères en 1729 pour y rechercher des manuscrits; et quoiqu'il en ait trouvé plus de deux cents, aucun n'avait trente feuilles entières de suite. De la montagne où est situé le monastère de la sainte- Trinité, on a une vue admhrable sur la mer, terminée par tout l'ensemble de Constantinople et du rivage opposé. La beauté de ce spectacle , surtout au coucher du soleil, est, dit Dallaway, au-dessus de toute expression par le discours et du pouvoir mliâme du plus riche et du plus heureux pinceau. Près du grand monastère de Panagia, on remarque la tombe de sir Edouard Barton, le premier ambassadeur anglais à la Porte, envoyé par la reine Elisabeth , qui mourut dans cette tle, le 25 décembre 1597, à l'âge de trente-cinq ans. Dapper a reproduit son épitaphe. Il est à croire que ce monument existe encore.
Prinkipo est la plus grande des Iles de ce groupe et In plus éloignée vers le
golfe de Nicomédie. Elle a parôIkBKâ ses couvents, ressemblant beaaooap an autres dans leur plan et par leur bdè situation sur les hauteurs. Elle a de f^ l'avantage d'avoir un village plus peapié, quelques bois et quelques vigpobles. Ce sont des bois depms, d'iuie assez gtaie étendue ; on en fait du cfaartwn et ifes cendres pour les engrais. Cestdaoseem tle que Nicéphore relégua fimpérâm Irène, qui s v retira dans un camm qu'elle avait &t construire. Prinkipo a soixante stades ou huit oiîlles de t(wn elle surpasse en hauteur toutes ks Bes circonvoisines.
Au commencemoit du dii-boiliéaK siècle, sous Achmet III , le vmr Qin- Ali-Pacha, homme violent, f^ofosa d'obliger tous les ministres étn^en i faire leur résidence dans les fUs as Princes , au lieu d'habiter Pân; mais i ne put l'emporter sur leur résbtaaot C'est avec des vues plus nobles et piis utiles que Raghib-Pacha , vizir de H»
tapha 111,(1757) avait formé le projet d'établir un lazaret à Antigoni, <m l'on aurait envoyé les malades attaip»
de la peste , oour affaiblir les ranges de c^te terrible maladie à Constantô»ple. Sa mort en 1765 a empêché Veâcution de ce pian salutaire.
Ainourdhui les tles des Priuoes soiA très-fréquentées par les Fraocsétablis à Constantinople , gui y vont de teo&çs es temps s'y divertir, ou c^y reposer ik tracas des affaires. Tous les ^royagetn s'empressentde visiter ce petitarcDîpel,!
gracieusement encadré eotre les côlesè PEurope et de l'Asie. Un serriee ros** lier de bateaux à vapeur rend ÊKîktf prompte cette traversée, qui n'est vas qu'une partie de plaisir, et qui autrefis. a cause des caprices d'une mer aowes agitée, dégoûtait par beaucoup étht sards et delenteurs.
LBS BOCHES CTANKBS.
Le Bosphore ou canal de nople, qui conduit de la Proponlidetes le Pont-Euxin ou mer Piolre, se mwne par deux promontoires, dontras^kcftf Ancyreum, est situé en Asie, et faette, le cap Panium , forme la poùite de Hih rope. Près de ces deux caps se troufcst deux groupes de rochers, que les SDÔms appelaient les îles Cymées ou Sym^
ILES DE LA PROPONTIDE
fades , et qui doivent une certaine célérité aux poëtes qui ontctianté les aventures de Jason et des Argonautes.
Ces deux groupes de rochers sont trèsrapprochés de chacun des deux continents , et sont séparés par un assez large intervalle, de sorte que s'ils offrent quelques dangers , ils ne sont pas un obstacle a la navigation. Les Cyanées d'Asie, qui sont près du Fanal , ne sont autre chose que les pointes d'une lie ou d'un écueil séparé de la terre ferme par un petit détroit , lequel reste à sec quand la mer est calme et se remplit d'eau à la moindre bourrasque. Alors, dit Tournefort (1), on ne voit que la pointe la plus élevée de l'écueil, les autres étant cachées sous l'eau, et c'est ce qui rend ce passage si difficile. Aussi le roi Phinée, que les Argonautes avaient délivré des har-
Eies et qui leur donna une généreuse ospitalité , conseilla-t-il à Jason de oe passer à travers les Cyanées que par un neau temps : <« Autrement, disait-il, votre navire Argo se briserait , fût-il de fer. » Malgré ces ayertissements , les Argonautes coururent de grands risques dans ce passage. Leur vaisseau s'accrocha si fort sur ces rochers , qu'il fallut que Minerve descendit du ciel pour le pousser de la main droite dans l'eau, tandis qu'elle s'appuyait de la gauche contre les parois du rocher.
Dans les fictions des poëtes, les Cyanées n'offrent pas seulement les dangers des écueils ordinaires , qui est de briser les navires que le vent ou les courants leur jettent. Comme on les supposait flottant sous les eaux , ou se promenant le long des côtes , s'entre-choquant les uns les autres, ce qui les avait fait nommer Svmplégades , il était presque impossible d^éviter leur rencontre , et elles inspiraient un indicible effroi aux navigateurs. C^tte tradition sur la mobilité des Cyanées, qui devinrent fixes après le passage des Argonautes, peut n'être qu'un embellissement de la poésie, ou une exagération des marins, qui aiment à en conter sur ce qu'ils ont vu et éprouvé, ou bien le souvenir altéré de quelque révolution physique qui aura pu remuer et déplacer ces écueils. Il y a encore beaucoup d'autres explications probables. Voici celle de
Pline : « La fable, dit-il, rapporte que les Cyanées se heurtaient l'une l'autre : c'est que, séparées par un intervalle étroit , on ne les voit distinctes que de face en entrant dans le Pont-Euxm , et qu'elles semblent s'être réunies pour peu que les
Î eux aient prisunedirectionoblique(l). »
oumefort a une autre manière de se rendre compte de la fiction des poëtes : tout cela était fondé, selon ce voyageur, sur ce qu'on voyait paraître et disparaître les pointes de ces rochers, suivant que la mer les oeuvrait dans la tempête ou les laissait voir dans le calme. On ne publia
3u'ils s'étaient fixés qu'après le voyage de ason, parce qu'apparemment on les côtoya de si près, qu'on reconnut enfin qu'ils n'étaient pas mobiles.
Les lies Cyanées d'Europe , de même que celles d'Asie, ne sont proprement qu'une lie hérissée , dont les pointes paraissent autant d'écueils séparés lorsque la mer est fort agitée. Le bras de mer qui est entre cet tiot et le Canal d'Europe n'est que de trois cent cinquante Eieds. Il est souvent à sec. Sur la plus aute des cinq pointes de cet écueil s'élève une colonne à qui on a donné sans raison le nom de Pompée. On reconnaît ffiicilement que la base et le fût n'ont pas été faits l'un pour Tautre. La colcmne a douze pieds de haut et se termine par un chapiteau corinthien. Quoique sur la base on lise cette inscription :
GàEftÀRI AUGVSTO E. CL. ÀKNmiTS L. F. CLÀ
FROIfTO.
ce n'est point une raison suffisante de croire que ce monument était primitivement consacré à Auguste. Denys le Perluète nous apprend que les Romains avaient consacré sur les Cyanées un autel à Apollon. La forme de cette base, ses ornements qui sont des festons de laurier et des têtes de bélier, conviennent mieux à un autel qu'à un piédestal de colonne. Ce n'est que plus tard que ce monument aura changé de destination , et qu'il aura été surmonté d'une colonne élevée en Thonneur d'Auguste.
Les poëtes y comme Apollonius de Rhodes, Valerius Flaccus, Lucain, Martial , Ovide, ne voient dans les Cyanées ou les Symplégades que des rochers ,
(i) Toornefort, Voyage au Levant^ II, 149. (i) Plin., IT, a;.
23« JÀoraison. ( Ilb de la Paopoktide. }
L'UNIVERS
concurrenUa saxa. Les géo^phes, Strabon, Pline, Denys le Periégète, les appellent des Iles ; ce qui est également juste, selon le sens que l'on veut donner à ces deux dénominations. On
comprend suffisamment la signifiotna du nom de Svmplégades. Le nom de Cyanées vient de 1 aspect de ces rochers qui sont d'une couleur çrisatre , et tirait sur un bleu plus ou moins foncé.
ILE DE LEMNOS
Description de l'Ilbdb Lemnos (i }.
^ L'île appelée Lemnos par les anciens et Stalimene dans les temps modernes est située sous le 28* desré de longitude et par SO^" 20' de latitude nord. C'est la
λlus considérable des tles qui occupent e fond de la mer Egée, dans le voisinage des côtes de la Thrace. Pline lui donne cent douze milles de tour (2) ; elle a environ quinze lieues de longueur, d'orient en occident , sur cinq à six de large, du nord au sud. Elle est en face de Ténédos à l'est, et du mont Athos à l'ouest. Plusieurs auteurs anciens ont observé que Tombre de cette montagne s'étend jusqu'à Itle de Lemnos, et qirau jour du solstice elle vient sur la place de Mvrine, la principale ville de l'île dans la partie du couchant. Le voyageur fiançais Bélon a observé ce phénomène, au seizième siècle. « L'île est étendue plus en longueur qu'en largeur, dit-il, d'orient en occident, de sorte que quand le soleil se va coucher , l'ombre du mont Athos qui esta plus de huit lieues de là, vient respondre sur le port, et dessus le bout oe l'îsle qui est au côté sénestre de Lemnos ; chose que observasmes le deuxième jour de juin. Car le mont Athos est SI haut qu'encore que le soleil ne fût bien bas, néanmoms l'ombre touchoit la sénestre corne de Itle (8). » Il n'y a dans tout ce passage qu'un point inexact, c'est l'évaluation de la distance du mont Athos à Lemnos, que Bélon a beaucoup trop réduite. De leur côté les
(i) Car. Rhode, Bes Lemniacœ ; VralislaviSf 1829, in-8**; Bayle, DUtionnaire lustoriquct au mot Lemnos.
{1) PIÎD., lY, ao8; SUtib., H, p. 124; VII, p. 35o.
(3) Bélon., Observations^ etc., 1. I, ch. a6.
auteurs anciens ont été au delà de la réalité : Pline évalue cette distance à quatre-vingt-huit milles, et PlotarTiieà sept cents stades (1). « Je saisbin, dit Plutarque dans im de ses DiaicgtÊes, cge ni l'un ni l'autre de nous n*a esté» rie de Lemnos, mais aussi que l'un et ratfre a bien souvent ouï dire ces vers :
Le mont Athos coaTrira le cdté
Da bœof qui est dedans Lemnos planté.
Car l'ombre de cette montagne attaat rimage d'un bœuf de bronze, qui est ti Lemnos, s'estendant une longueur par dessus la mer non moindre que de ^ cents stades (2). » Le vers cité id pv Plutarque,
"AOciK xaXut|«i icXcupà Âi){Lvîac ^o6z,
était devenu (proverbial, et s'appliquait a tous ceux qui tâchaient, d^obscardr Ja gloire et la réputation des autres par leurs calomniée.
L'aspect de cette tie est tort diversifié. Le terrain y est très-inégal ; le rivage est couvert de rochers , l'intérieur parsemé de collines et de montagnes. On y troore aussi des champs assez vastes et bus cultivés. Les montagnes de Lemnos ool peu d'élévation : on remarque uakh ment de loin deux sommets s'éknet au-dessus de la surface de Itle, qui, roe de la mer, paraît basse et unie. L*ase de ces hauteurs est le mont Mos}xàie,
(i^ Voir à ce sujet la longue dissertatida ^ Choiseul-Gouffier sur la hauteor àa fl*t Athos et la distance de File de LeniMK. f^ évalue, d'après des calculs de DelasbC) la première à 713 toises, la seconde à ^^^^^ toises , égalant 69,967 pas romaixts, m %^' lieues eoTiron. f^oyage en Grèce ^ f . Il, p. »4«J
(a) Plut., dialogue De fade m orbe iMStp c. aa, trad. d'Amyot.
ILE DE LEMWOS.
nommé par Hésychins et Nicander, et qui vomissait des flammes. Il est souvent
Suestion, dans les anciens, de l'ardente, e la brûlante Lemnos. Aussi avait-elle été appelée ^tbalie (ATOto, brûler ), à 4;ause de sa nature volcanique. « Nous aperçûmes du côté de Lemnos, dit Tauteur du Foyage cpjénacharsis, des flammes qui s^élevaient par intervalles dans les airs. On me dit qu'elles s*éehappaient du sommet d'une montage; que lile était pleine de feux souterrams ; qu'on y trouvait des sources d'eaux diaudes, et que les anciens Grecs n'avaient pas rapporté ces effets à des causes naturelles. Vulcaîn, disaient-ils , a établi un de ses ateliers à Lemnos ; les Gyclopes y forgent les foudres de Juniter. Au bruit sourd qui accompagne quelquefois l'éruption des flammes^le peuple croit entendre les coups de marteaux (1). »
Cette lie n'a pomt de rivières, mais quelques ruisseaux et de nombreuses sources. L'une d'elles, voisine de la ville capitale, que les Turcs appellent Lemno ou Limîo , et les chrétiens Stalimène (eîç Tàv A^(ivov), jaillit d'un rocber d'où elle tombe en cataracte , se répand ensuite dans la campagne, qu^elle arrose en divers sens , et coule jusqu'aux murs de Ja ville et à la mer, où elle vient se perdre.
PBODtJCTIONS DB l'ÎLE DE LBMNOS.
— La partie orientale de Ttle est fort aride, uest à celle-là seule que peuvent s'appliquer les traits de la description que Fénelon donne de Lemnos, quand il tait dire à Phîloctète : « Je demeurai presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à dliorribles douleurs , dans cette île déserte et sauvage, où le n'entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre les rochers. » La partie du couchant et du midi est mieux arrosée et plus verdoyante. En général , l'île est fort dépourvue de bois de chauffage et de construction. Les habitants font du feu avec des tiges d'asphodèles et d'autres plantes dessâhées. A défaut de forêts, les arbres fruitiers y viennent bien : on y trouve des figuiers, des noyers, des amandiers , mais fort peu d'oliviers. Dans le voisinage
(i) Rarthel., AnacharsU, 1. 1, c. a.
du bourg Kapanldi , vers la pointe nord de l'île, se trouvent des hêtres qui forment le seul bois de l'île , et dont les insulaires tirent cette espèce de tan qu'on appelle la vallonée (1). Les champs cultivés de Lemnos produisent en abondance du vin, des céréales et des légumes. Le bétail V estTnombreux ; mais plusieurs espèces ue serpents y infestent les campagnes.
TeBEE SIGlLLiE ou DE LeMNOS. —
Les habitants de Lemnos avaient un remède contre les morsures des reptiles venimeux, c'était la fameuse terre sigillée, qui servait à tant d'usages, et qui est encore fort recherchée des Turcs et des Grecs. Cette terre de Lemnos est rougeâtre, semblable à cette craie que les anciens appelaient sinopis, parce qu'on la trouvait dans des cavernes voisines de Sinope, et qui était très-employée dans la peinture et la médecine; a Quelques-uns, ajoute Pline, ont prétendu que la sinopis n'était qu'une rubrique de seconde qualité ; ils ont eu effet regardé comme rubrique de première qualité la terre de Lemnos : celleci approche beaucoup du minium, et elle a é^ très-vantée chez les anciens, ainsi que l'Ile qui la produit; on ne la vendait que cachetée ; cequila fit appeler sphragis. On remploie en couche sous le vermillon , ou en mélange. En médecine on en fait grand cas. En liniment autour des yeux, elle adoucit les fluxions et les douleurs de ces organes ; elle empêche le flux de l'égilops; on l'administre à l'intérieur, dans du vinaigre, contre l'hémoptysie ; on la fait boire aussi pour les affections de la rate et des reins, et pour les pertes ; on l'emploie de même contre les poisons et contre les blessures faites par les serpents terrestres et marins ; aussi entre-t-elle dans tous les antidotes (2). » Diosooride et Galien se sont aussi occupés des propriétés de la terre de Lemnos , sous le rapport médical. Galien même se rendit dans cette île pour étudier l'extraction, la nature et les applications de cette terre, et il re-
(x) Dapper donne, d'après Bélon, quelaues détails assez intéressants sur les producUons végétales de Lemnos. Description, p. 244.
(2)Plin., Hist, ^a^,XXXV, 14 ; X.XX VUI, 24; XXIX, 33.
L'UNIVERS
oomnit qu'elle avait la propriété de guérir les plaies invétérées, les morsures des vipèras, et qu'elle avait de puissantes vertus pour remédier à certains cas d'empoisonnement ^1).
On trouvait la terre sigillée dans une colline située à quatre portées de trait de la ville d'Hépnœstîa, dans la partie orientale de Lemnos. Cette colline était célèbre par la tradition qui rapportait qu'elle avait reçu Vulcain précipité du ciel. L'extraction de cette terre se faisait avec certaines cérémonies auxquelles
Présidait un prêtre de Vulcain. Au temps e Dioscoride, on la mêlait avec du sang de bouc, qui lui donnait la consistance d'une pâte dont on formait des petits pains, sur lesquels on imprimait avec un cachet la figure d'une chèvre.
Cette empreinte ne nit pas toujours la même , et elle varia selon les temps ; à une certaine époque on y avait marqué l'image de Diane. Mais jusque dans les temps modernes , l'extraction de la terre sigillée est restée pour les Lemniens une sorte de solennité religieuse. Bélon ne put en être témoin , parce que cette cérémonie n'avait lieu qu'une fois l'an, le 6 août ; il se contenta ae visiter la colline du sein de laquelle on tirait ce précieux produit. Cette colline est près du village de Cochino et d'une petite chapelle, ap-
λelée Sotira. Mais il se fit raconter tous es détails de cette fête par les gens du pays , et il les reproduit de la manière suivante : « Les plus grands personnages et les principaux de Fisle s'assemblent, tant les Turcs que les Grecs, prêtres etcaloières, et vont en cette petite chapelle, nommée Sotira, et en célébrant une messe à la ffrecque, avec prières; vont tous enseniole accompagnez des Turcs, montent sur la colline, qui n'est Qu'à deux trajets d'arc de la chapelle et font beicher la terre par cinquante ou soixante hommes , jusques à tant qu'ils l'ayent découverte, et qu'ils soyent venus à la veine : et quand ils sont venus jusques à la terre, alors les caloières en remplissent quelques turbesou petits sacs de poil de bestes, lesquels ils baillent aux Turcs qui sont la présents, savoir au soubachî ou au vayvode ; et quand ils en ont prins autant qu'il leur en faut
," (i) Galen.y De Shnpî, Med, temp,y t. tiL^ c.a.
pour cette fois, alors et dès rhem même ils referment et recouvrent b terre par les ouvriers qui sont encore là présents. En après le soubaciiî envoyé là plupart de la terre qui a esté tirée, an Grand Turc à Constantlnople. Le t&^t
il la vend aux marchands Ceux ^
assistent quand on la tire de sa veue en peuvent bien prendre chacun quelque petite quantité pour leur usage; maû ils n'en oseroyent vendre qa*il îissi soeo. Les Turc^ sont moins scmpul^ix que les Grecs et que beaucoup d'autres nations. Ils permettent que les Grecs chrétiens facent leurs prières sur la terre scellée en leur présence, eC eux mesmes assistent et aydeot aux Grws.
Et s'il est vray ce que nous en ont dit les plus vieiu, telle façon de faire d'avur éleu un seul jour en un an , leur foi introduite du temps que les Véoitkos dominoyent à Lemnos et aux isles de k mer Egée (1). » Comme au temps do anciens , cette terre , réduite en petits pains, est marquée du sceau du Graad Seigneur ; et du sérail elle se répand, par cadeaux ou par commerce, dans toute l'Europe.
GBOGRA.PHIB POLITIQUB. — L'ik
de Lemnos avait deux villes, d'où eUe tirait le surnom de Dipolîs; l'une se nommait Hephsestia, à l'est : de Vulcaîa, ap[>elé par les Grecs Héphaestos; /'autre était Myrine, à l'ouest. La première est aujoura hui le village de Gochiuo. Bélon croit que le château de Luniun est élevé sur les ruines de la seconde. Cette île était célèbre par son labyrinthe, l'un des quatre monuments de ce genre dool les anciens fassent mention. Celui d'Egypte était le premier, celui de Crète k second; le troisième est le labyrinthe de Lemùos, et le quatrième celui dltaiie, construit en Etrurie par l'ordre de Parsenna. Le labyrinthe de Lemnos, dît Pline (2), est semblable aux troîsautres: seulement, il est plus remarquable, à cause de ses cent cinouante colono^i dont les fûts dans Tateiier étaient si pa^ faitement suspendus uu'un enfant safisait pour faire aller le tour où oii<s travaillait. Il a été construit par Is architectes Snrilis, Rhaecus et Théotoe.
(x) l^\on^Obser-vations^ 1. I, ch. a^ p» ^- (a) Plioe, XXXVI, 19, 6,
ILE DE LEMNOS
n en subsiste encore aujourd'hui des restes, misérables il est vrai, mais ceux de Crète et dUtalie ont entièrement disparu. » Au temps de Béion, au seizième siècle, il ne restait plus aucun vestige du lab]^rinthe de Lemnos.
Cochino a un fort beau port. On y Toit, dit Dapper (1), un vieux château, qui est presque entièrement démoli, et tloQt les murailles, battues par les flots de la mer, tombent tous les jours en ruine. La capitale de TlJe, appelée L.emno, LJmio ou Stalimène, est située sur le penchant d'une colline qui vient se terminer au bord de la mer, et qui en est environnée des deux côtés. Le coteau sur lequel la ville est bâtie est environné de vieilles murailles, et porte à son sommet un château autrefois séjour de la garnison turque et du gouverneur.
L.*accès de ce château est très-difficile , de sorte qu'il est beaucoup plus fort par son assiette que par ses fortifications. Les coteaux qui environnent la ville sont couverts de vignes, dont l'aspect justifie r épi thète d \\t.i:tk6ia<ja^ donnée à Lemnos par Quintus Calaber (2). Au temps de Bélon cette Ile était bien peuplée et très-florissante ; on y comptait soixantequinze villages , habités par des Grecs , riches, laborieux, et adonnés à l'agricultnre. Ses ports étaient fréquemment visités par les négociants italiens, et sa géographie moderne est plus connue que rancienne et a une plus riche nomenclature. Les anciens ne nous ont conservé que le nom du cap Hermœum, qui est la pointe septentrionale de l'île; c'est aufourd'hui le cap Blava. Les voyageurs et géographes modernes nous donnent les noms du cap Stala au sud-est, du cap Koudia au sud-ouest et de la pointe Palaeo-Castro au nord-ouest. Ils donnent à la montagne qui est près de Lemno le nom de Therma, et ils énumèrent les ports Paradis au nord-est, Koudia au sud, qu'une presqulle formée par le moot &dnt-Antoine sépare du port Saint- Antotne, vaste gol£a qui creuse profondément la côte sud de Lemnos et qui la sépare presque en deux parties (3).
(i) Dapper, Description, p. ni^, (a) Quint. Calab., IX, 337.
(3) "Voyez Vjétias du Voyagé de Choiseul- Conffier, planches ^itXi^.
TAADmONSMYTBOLOGIQDBS; VUL-
GAm A Lbmnos ; cbimes des Lem- N1BNNE8 ; les Abgonautbs. — Il ne sufiQrait pas que Lemnos ail eu un volcan pour expliquer les merveilleuses légendes relatives au séjour de Vulcain dans cette tle. Beaucoup d'autres lies de l'archipel ont eu des volcans , sans avoir eu de Vulcain. Dans le culte de Vulcain il ne faut pas voir seulement l'adoration d'une force de la nature, mais aussi la déification d'une puissante industrie de l'humanité, qui fut de bonne heure établie et florissante à Lemnos. Selon Hellanicus et le scoliaste d'Homère, les habitants de cette tle furent les premiers qui s'appliquèrent à forger des armes. C'était parmi les armuriers de Lemnos qu'Homère pouvait avoir trouvé le type de ce « divin forgeron d'une taille prodigieuse, tout noir de cendre et de fumée, qui boite des deux côtés, et qui avec ses jambes frêles et tortues ne laisse pas de marcher d'un pas ferme (1). » Après cela, comme le feu et les arts viennent du ciel , c'est-à-dire de Dieu, Homère
Ï>ouvait très-bien supposer ou répéter la égende qui racontait comment Vulcain était tombé du ciel. Cest ce qu'il fait deux fois et de deux manières différentes. L'une de ces traditions rapporte que Junon, honteuse de la difformité de son fils, le précipita du ciel; qu'Eurynome et Thétis, filles de l'Océan, le cacnèrent sous les eaux , et le sauvèrent. Ailleurs il est dit, dans V Iliade, que Jupiter prit Vulcain par le pied, qu'il le jeta hors du ciel, et qu'étant descendu tout le jour, le Dieu tomba dans l'île de Lemnos au coucher du soleil ; qu'il était à demi mort, et que les habitants lui donnèrent des soins et le ranimèrent. Valerius Flaccus, dans ses Argonautiques, reproduit cette dernière tradition, qui devint populaire (2), et dont les Lemniens racontèrent encore à Bélon, en 1548, les principaux détails, Vulcain s'établit à Lemnos , où on
(0 Hom., Iliade, 1. XVni , v. 410; Cf. Lucien, Vin, z5; Dialogue des Dieux. On trouvera plus bas, au chapiu^ de Samothrace , uD article sur le culte des dieux Cabires.
(1) Hom., Iliade, l, Sgi ; Val. Flac, Ar* gon,f II, :«•
LUNIVERS.
l'avait bien reçu. Il y monta une forge; il y épousa Vénus. Mars survint, séduisit la femme du forgeron. Le soleil dévoila cet odieux adultère, et Vulcain, enchaînant les deux coupables, montra leur crime à tous les dieux. Les femmes de Lemnos , qui étaient encore vertueuses, blâmèrent très-sévèrement la conduite de Vénus. La déesse, irritée, les frappa d*un fléau qui éloi^a d'elles leurs époux. Ces femmes, furieuses de leur abandon, commirent alors le premier de ces crimes lemniens, ïp^a Ai({ivta, qui inspirèrent dans Tantiquité tant d'horreur, et qui servaient à caractériser toute action atroce (1). Elles massacrèrent tous les hommes de llle. Ce meurtre fut exécuté pendant la célébration des mystères de Bacchus, dont les fêtes réunissaient et fanatisaient les femmes , d'ailleurs excitées au mal par la colère de Vénus. Une seule, Hypsipyle, sauva son père Thoas , en le cachant, la nuit du massacre, dans le temple de Bacchus. Thoas était alors roi de Ttle, et fils de Bacchus et d'Ariane, ce qui suppose l'établissement d'une colonie Cretoise à Lemnos. L'action d'Hypsipyle étant restée secrète, les Lemniennes la prirent pour reine.
Quelque temps après, les Argonautes, montés sur le navire Argo, et réunis, sous la conduite de Jason, pour l'expéditioa de Colchide, abordèrent à ille de Lemnos . Les Lemniennes, craignant une invasion des Thraces, leurs ennemis, et bien décidées d'ailleurs à ne pas recevoir auprès d'elles les premiers venus , accoururent tout armées sur le rivage, pour s'opposer à l'invasion. Mais quand elles surent qu'elles avaient affaire aux héros de Texpédition de la Toison-d'Or, elles les accueillirent dans leur Ile (2). Elles les y retinrent pendant deux ou trois ans. Jason, devenu l'époux d'Hypsipyle, en eut deux fils, OEneus et Thoas. C'est ainsi que l'Ile se repeupla. Cependant Hercule, qui seul de toute l'exp^ition avait eu la force de demeurer dans le vaisseau, reprocha à ses compagnons d'oublier leur entreprise
(x) Voyez toas les détails et toutes les dtetions dans Tartide de Batlb.
(a) Apollonius, I, 773; Ovid., Her. Epist,^ VI; Valer. Flacc., U, t. 370.
au milieu des plaisirs , et il les força à 11 rembarquer (t).
Bientôt les femmes de Lemnos ayaiil découvert qu'Hypsipyle avait sauve soi
r^re du massacre, voulurent la mettre mort. Hypsipyle prit la fuite; mais dk fut rencontrée en mer par des pirates, et vendue par eux comme esclave nourries à Lycurffue, roi d'Argos.
I^ descendants des Argonautes d des Lemniennes s'appelèrent les Minyens, nom d'une race ou tribu péiasgique établie à lolcos en Thessalie et à Orchomène en Béotie , et dont il est naturel de retrouver le nom dans tots les lieux où elle fonda des colonies.
Philogtètb a. Lemtios. — Une génération après l'expédition dei Argonautes, la Grèce entière prit la vmes pour conquérir la ville de Troie. ?^ toctète , 1 ami d'Hercule , Théntier â» ses flèches , sans lesquelles on ne pouvait renverser la puissante cité de Pnam,
{)artit avec les héros armés pour venga 'injure de Ménélas. En passant dans l'île de Lemnos, il se blessa au pied avec une de ces flèches d'Hercule, trempées dans le sang de Thydre de Leme. Les Grecs , ne pouvant remmener avec aa dans cet état , l'abandonnèrent dans Ffie de Lemnos, où les prêtres de Vuicùa devaient le guérir au moyen de la terre sigillée. Selon Philostrate, 'û ùït 9. incontinent ^uéri par le moyen de cette terre lemnienne, qu'on tire, au propre endroit où Vulcain jadis chenXdu âel «; de sorte qu'il ne souffrit nas k Lemnos ces longues douleurs dont les poètes ont tant parlé. Dans leurs fictions . dans Sophocle, par exemple, que Fénelon a si admirablement imité, Lemnos fôt nat terre stérile et solitaire. On n'y tieat aucun compte de rétablissement de b colonie des Minyens qui avait sui^ k massacre de tous les hommes de IHect qui l'avait repeuplée (2). « Il n'y an
(i) Sopbode avait tiaiié toute cette dans la tragédie des Lanniemnes. Yoy. J^ Didot, p. 3ai*
(a) Dq reste, toytes ces coDtradicti«B» s^ex- 1 pliquent, si l'on admet, comme le puHiwWt *
Slusieurs auteurs, que ce n'est p«s émrfle e Lemoos, mais sur le rocher de Chrnè, ^ Philoclète fiit abandonné par les GtrCL Oâ ^ ilôt était situé en vue des côtes de
ILE DE LEMNOS
port, ni eommerce, ni hospitalité, ni homme qui y aborde volontairement.
On n'y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des naufrages ; encore même ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre pour me ramener ; ils craignaient la col&e des dieux et celle des Grecs (1). » Jamais en réalité L.emnos n'était devenue un si af&eux désert ; mais ouel puissant moyen pour émouvoir sur l'abandon et les douleurs de^ Philoctète que le triste tableau de
Voici ce que nous en apprend Ghoiseul- GoufBer, t. II, p. i3i. uSup cet écueil inhabité Jjisod et les hardis Argonautes avaient élevé un autel arant de s'engager dans le Pont- Eaxin, dont ils allaient les premiers braTer les dangers. Hercule et Philoctète avaient les premiers sacrifié sur ce même autel, lors de leur expédiuon contre Troie. Les oracles prescrivirent aux Grecs réunis sous Agamemnon de mériter par les mêmes sacrifices la protection des dieux. C'est en leur indiquant cet aatel, et en essayant de le dégager des ronces qui le couvraient , que Philoctète fut DÎqué par un serpent et délaissé par le conseil du pei€de Ulysse durant dix années de souffrances et de misère. Du temps d'A ppien, c'està-dire an commencement du second siècle, on montrait encore dans cette île déserte l'autel de Philoctète, sa cuirasse, un sernent d'airain, et des banddettes, témoins des fougues douleurs do héros. Mais Pausanias, qui écrivait peu d'années après, nous apprend que l'île fut engloutie dans le même temps où l'ile d'Hiéra sortit du sein des eaux , c'est-à-dire vers l'an 197 avant J.-C., époque que j'ai déferminée en décrivant Tile de Santorin. » Ainsi tout ce que les poètes ont inventé an sujet de Lemuos conviendrait parfaitement au rocher inhabité de Chrysé. La disparition de cet écueil doit être attribuée au travail des feux sous-marins qui ont entraîné aussi toute la partie volcanique de Lemnos où l'on ne retrouve plus ni les cratères, ni les laves qu'elle avait jadis. Mais elle est entourée de récifs et de bas-fonds qui ne sont autre chose que celte portion de l'île maintenant affaissée soos les ean. « C'est là au'élait le volcan , dit Choiseol-Gouffier; les feux intérieurs ont ininé les fondements de ce promontoire maintenant recouvert par les flou; la montagne brûlante qui menait d'anéantir TiJe entière a péri, et elle a entndné dans sa chute les terres voisines. * (i) Télémaque, I, XV.
cette terre inhospitalière, où le héros délaissé gémit peûdant dix ans loin du commerce de ses semblables. Et cependant cette île sauvage, si repoussante tant que Philoctète y souffre, il la regrette quand il doitlaquitter, et l'art de l'écrivain sait presque nous la rendre aimable et chère par ces plaintifs et touchants adieux : « Adieu, cher antre!
Adieu, nymphes de ces prés humides : je n entendrai plus lebruit sourd des vagues de cette mer! Adieu, rivage où tant de lois j ai souffert les injures de l'air! Adieu, promontoires où Écho répéta tout de fois mes gémissements ! Adieu, douoesfontaines ! qui mefûtes si amères Adieu, ô terre de Lemnos! »
Les PÉLA8GE8 TYBnHBNIENS s'É- TABLISSENT A LeMWOS (1160). — LcS
premiers habitants de Lemnos sont appelés par Homère et Strabon les Sintiens: c'était une tribu d'origine thrace, qui parlait une langue (1) que le poète qualifie de barbare; ce qui n'eropéche pas qu'on ne puisse les rattacher à la nation pélasgique, qui peupla la première toutes ces îles et les contrées voisines. Les Minyens, descendants des Argonautes, qui dominèrent ensuite à Lesbos, appartiennent aussi à la même race.
Enfin, quelque temps après la guerre de Troie, Lemnos reçoit une nouvelle colonie de Pélasges, qui portent le nom particulier de Tyrrhéniens. Selon Hérodote, ces Pélasges, qui avaient construit la muraille de la citadelle d'Athènes, ayant outragé les filles des Athéniens, furent chassés par ces derniers, et allèrent se réfugier dans llle de Lemnos (2). L'arrivée de ces nouveaux colons força les Minyens à émigrer; ils se retirèrent en Laconie, où ils furent accueillis avec hospitalité, en considé ration de Castor et Pollux, les héros ivndarides qui avaient fedt partie de l expédition des Argonautes, et qui comptaient parmi les ancêtres de ces Myniens. Lemnos ne fut pas la seule contrée où les Tyrrhéniens s'établirent.
Il paraît certain qu'ime nation appelée les Tyrrhéniens, et à laquelle on donne souvent l'épi thète de Pélasgique, avait
(i) Hom„ Iliade, 1,594; Od,. YUL ao4; Strab.,X, 0.457. . ^
(a) Hérod., VI, i37;IV,95.
L'UNIVERS
occupé autrefois les côtes occidentales de l'Asie Mineure et les îles voisines. Strabon prouve, par les témoignages d'un grand nombre d'auteurs, oue les contrées de l'Asie voisines de la Lydie, qui rei^urent plus tard tant de colonies helléniques , avaient eu d'abord des Pélasges pour habitants. Ces Pélasges s'appelaient les IVrrhéniens ou Tyrséniens. Antidide, cité par Strabon, disait que c'étaient les Pélasges de Lemnos et d'Imbrosqui avaient suivi Tyrrhénus en Italie. Porphyre, dans la Fie de Pythagore, disait que Mnésarque, père de ce philosophe , était originaire de cette.nation tyrrhénienne qui occupait Lemnos, Imbros et Scyros. On pourrait prouver encore par d'autres témoignages l'existence de cette tribu pélasgique des Tyrrhéniens établie au nord de l'Archipel, nation maritime , industrieuse , commerçante, qui eut sans doute d'étroites relations avec la dynastie lydienne des Atyades , et dont elle accompagna l'un des princes en Italie, où l'on retrouve une
Suissante nation tyrrhénienne, éviemment d'origine asiatique.
Ce qui nous permet d'introduire ici ces considérations générales, qui paraissent étrangères à l'émigration des Pélasges de l'Attique , c'est ^ue Plutarque les appelle des Tyrrhémens, et que c'est toujours ce nom qui domine toutes les fois qu'il est question dans les anciens auteurs de la population primitive de Lemnos et des tles circon voisines (1).
Ces Pélasges tyrrhénieos de Lemnos, irrités contre les Athéniens, qui les avaient chassés , cherchèrent les moyens de se venger d'eux. « Comme ils connaissaient très-bien leurs jours de fête , dit Hérodote , ils équipèrent des vaisseaux a cmquante rames, et, s'étant mis en embuscade, ils enlevèrent un grand nombre d'Athéniennes qui célébraient la fête de Diane dans le bourg de Brauron. Ils renûrent ensuite à la voile, et les menèrent à Lemnos, où ils
(i) Plut., De Mulier. virt,, VIII, p. 247 ; Thuc.y IV, 109. Les Tyrrhéniens nous paraissent être une iribu de la grande race pélasgique , particulièrement en rapport avec l'Asie par le commerce et la navigation. Voyez les développements de cette opinion , dans VU" nivers, Jtaiie a/ic, t. I, p. la.
les prirent pour leors coneubinei. Di ces unions ill^times naquiioit bi»
coup d'enfants, à qui leurs mères apyo* rent la langue et les usages d* AtbéB& Ces enfents ne voulaient pas, par otte raison , avoir aucun commerce areecm des femmes des Pélasges ; et si qveya d'entre eux venait à en être frappe, ib accouraient tous à son seooars,et« défendaient les uns les autres. Ils « croyaient même en droit d'toe iens maîtres, et ils étaient bien plus fa& Le courage et l'union de ees eofuts firent faire de sérieuses réOexioos ni Pélasges. Quoi donc ! se disaieatnlsdaB leur indignation, s'ils sont d^ifaaori pour se donner du secours naiie la enfants des femmes que notf 3100s épousées vierges, s'ils tftcbeot dès i Posent de dominer sur eux, que w^w^ ils pas quand ils auront attât \^ viril ! Ayant pris là d^sus la résDhitioi de tuer tous les enfantsqu'ils avaient te des Athéniennes ilsexecutèreDtcepiD' jet, et massacrèrent aussi Icsméreja même temps. • Tel fut le second de « crimes atroces qui ont reoda pro^^* biale la cruauté aes Lemnieas. ( U^< selon la chronologie de Larcfaer.)
Après ce massacre, la colère de dieux ne tarda pas à se £ur0 sm^- « La terre cessa de produire des fru'tti continue Hérodote, et les hmoMS^^ troupeaux devinrent slériles. Affl^ par la famine et par la Slérilttédetews femmes, les Lemniens eo^jwt a Delphes prier le dieu de les ddiw « leurs maux. La Pythie leur comjwr de donner aux Athéniens la sausaçu»
que ceux-ci jugeraient à proposd'tti^ Les Pélasges se rendirent à Athèoa< et promirent de subir la peine *!«* leur imposerait en réparation de kv crime. Les Athéniens dressèrent 00 > dans le Prytanée avec toute la magB*' cence possible, et, ayant coa»«rtiJ table de toutes sortes de viandei HJ fruits, ils dirent aux Pélasges de^ livrer File de Lemnos dans le 90 état où était cette table. Nous ^ livrerons , reprirent les Pélasges* ■r qu'un de vos vaisseaux arrivera P[^ vent de nord-est de votre P»P'*2i nos, en un seul jour. Ils m^^
(() Hérodote, VI, xSg.
ILE DE LEMNOS
réponse, parce que TAttique étant située au midi de Lemnos , et a une distance considérable de cette tle, il leur paraissait impossible de faire un si long trajet en un jour par un vent de nordest. »
CONQUiTE DE lIlE DE LeMNOS PAR
LES Athéniens (510). — Pour le moment les choses en restèrent là , et les Pélasges tyrrhéniens continuèrent à occuper Lemnos jusqu'au temps des guerres médiques, sans que pendant cette longue suite de siècles il soit jamais parlé d'eux et de leur tle. Mais les Athéniens n'oublièrent ni la vengeance
Îu'ils avaient à tirer des Pélasges de .emnos, ni la prédiction qui leur avait été faite, et qui devait se réaliser d'une façon singulière.
Pendant la tyrannie de Pisistrate, Miltiade l'ancien, fils de Cypsélus, riche Athénien qui remporta aux jeux Olympiques le prix delà course des chars, et qui descendait d'iEacus, avait fondé une principauté dans la Chersonèse de Thrace (1). A sa mort, en 531 , son neveu Stésagoras , fils de Gimon , lui succéda dansle gouvernement de cette possession importante, par laquelle Athènes commençait l'établissement de son empire maritime. Quelque temps après, Stésagoras ayant péri de mort violente, les Pisistratides envoyèrent dans la colonie son frère Miltiade pour le remplacer (515). Cétait bien malgré eux qu'ils confiaient un tel pouvoir à un homme dont ils avaient assassiné le père (!t) ; mais la famille de Miltiade était trop bien affermie dans la Chersonèse pour que la jalousie des Pisistratides pût songer a l'en déposséder. Cependant Miltiade , sachant tout ce qu'il avait à craindre de ses puissants et soupçonneux ennemis , résolut de se mettre à l'abri de toute tentative, et de se donner en Chersonèse une autorité égale à celle des Pisistratides à Athènes. Cétait un homme aussi rusé que brave, et qui, avant de remporter la victoire de Marathon, s'était signalé plutât par des traits d'adresse que par des actions d'éclat. Dès qu'il fut arrivé en Chersonèse , il songea donc à s'emparer de la tyrannie. Sous prétexte
(i) Hérodote, VI, 34 et suiv.
(a) Id., VI, io3.
d^honorer la mémoire de ion frère, il affecta de se tenir renfermé dans son palais, comme s'il eût été inconsolable de sa perte. Aussitôt tous les principaux citoyens du pays s'assemblent, et vont le trouver, pour essayer de le distraire de sa douleur. Les voyant réunis sous sa main , Miltiade les rait arrêter, prend une garde de cinq cents merèenaires , et devient mattre si>solu dans la Chersonèse.
Cest alors que Miltiade se vit en état de remplir la condition , en apparence impossible, que les Lemniens avaient mise à leur soumission , et de satisfaire la vengeance de ses compatriotes. La Chersonèse de Thrace , où régnait depuis longtemps sa famille, pouvait être appelée une terre athénienne, et elle se trouvait à peu d'heures et au nord des Iles Pélasgiques d'Imbros et de Lemnos.
Il passa donc en un jour, à la faveur des vents étésiens , de la ville d'Ëléonte dans rtle de Lemnos , et il somma les Pélas-
§es de sortir de leur tle. Les habitants 'Héphsestia obéirent; mais ceux de Myrine , ayant répondu à Miltiade qu'ils ne reconnaissaient pas la Chersonèse pour 1 Attique , ils soutinrent le siège jusqu'à ce qu'ils se vissent forcés de se rendre (i) (510). Bientôtaprès, Miltiade se vit enlever sa conquête. Darius , roi de Perse , ayant échoué dans son expédition contre les Scythes , avait chargé son général Mégabase, et après lui Otanès , de lui soumettre toute la partie orientale de l'Europe, c*est-à-dire la Thrace et la Macédoine. Otanès ne se borna pas à ces conquêtes sur le continent ; il soumit aussi les lies du nord de la mer Egée. Avec l'aide d'une escadre fournie par les habitants de Lesbos , il attaqua les lies d'Imbros et de Lenmos, dont la population était encore toute pélasgique. Lemnos ne se rendit pas sans une vive résistance : elle fut remise à Lycarète , frère de Msandrius, tyran de Samos (3).
Miltiade, trop compromis avec les Perses pour rester dans la Chersonèse ,
(i) Hérodote, VI, 140. Cf. Le récit de Cornélius Nepos, MUi,^ r, qui diffère de celu'. d'Hérodote sur pluaîeurs points.
(a) Diod. Sic, X, 196, Fra^. ; Hérod., V, a6.
L'UNIVERS
fut obligé de se réfàgîer à Athènes, qui perdit momentanément ses possessions de Thrace et des îles. Mais après leurs grandes victoires de Marathon et de Salamine , les Athéniens s'emparèrent de Fempire de la mer Egée , et ils n'eurent pas ae peine à se rétablir dans I^emnos etimbros, qui furent dès lors comme des annexes du territoire de rAttique. La population de ces deux îles devmt tout athénienne de langage , de mœurs et de coutumes (]).LeB Pélasges tyrrhéniens furent expulsés entièrement ou se mêlèrent aux colons qui vinrent d'Athènes.
A partir de cette époque les îles de Lemnos, d'Imbros, et même de Scyros, restent invariablement rattachées à la domination d'Athènes, qui ne perdit ces possessions que lorsou'elle cessa ellemême d'être une cite libre. Dans la guerre du Péloponnèse, les soldats d'iraros et de Lemnos sont de toutes les entreprises des Athéniens. Ils servent dans le siéee de Mitylène, dans l'expédition de Spnactérie , dans les campagnes en Chalcidique contre Brasidas, dans la grande expédition de Sicile (2). Après i£gos-Potamos , 405, Lysandre enlève ces îles aux Athéniens , et Conon les leur rend après la bataille de Cnide (396).
Aux négociations du traité d'Antalcidas, les Athéniens obtinrent qu'on leur laisserait la possession de ces trois îles. Lemnos, Imbroset Scyros furent exceptées en leur faveur de cet affranchissement général de toutes les cités grecques que proclamait la politique perfide de Sparte et de la Perse (387).
Dans la guerre Sociale, Lemnos et Imbros restèrent fidèles , ainsi que les colons sa miens. Les alliés les en punirent par des ravages. Cent vaisseaux de Cos, de Rhodes , de Byzanoe et de leurs auxiliaires parcoururent la mer Egée, maltraitant partout ceux qui penévérèrent dans leur attachement aux Athéniens: Lemnos , Imbros et Samos furent les îles qui souffrirent le plus de cette expédition (3). Après la guerre Lamiaque (322), où ils turent vaincus par An- Ci^ Thoc., Ym, 57 ; ce fureot les Lemoiens d'Alhènes qui consacrèrent la Minerve de Phidias. Foy, Paosan., I, aS, ».
(a) Thuc, m, 4 ; IV. a8 ; V, 8; VII, 53. (3)Diod. SicuU XVI, ai,a.
tipater, les Atbémeos perdireat tout n qui leur restait de leurs possesskas extérieures. Leurs colons furent dassà de Samos , et on leur enleva Lenmes, Imbros et Scyros.
Détachée d'Athènes, Lemnos eâ beaucoup à souffrir des prétentioDsda divers princes qui se disputaient ksiprématie de la Grèce, et eheitbskotà l'asservir tout en lui promettant liberté. Elle changea plusieurs iskk mains , occupée tantôt par CassandR, fils d'Antipater , tantôt par Défo^ fils d'Antigone ( 1). Enfin elle restaàk Macédoine.
Après la défaite de Persée(l6Sarjt Jésus-Christ), les Athéniens, ^'étaMË en faveur auprès des Romains, se firent rendre leur possession de Lemios, réclamation que Polybe trouve très^endée , puisque Lemnos leur arait a^* tenu autrefois (2). Bientôt après 1146, la Grèce fut réduite en provinee rofDai^: Athènes perdit encore sa possessiis^ Lemnos, et cette fois c^était pour ne jimais la recouvrer.
On ne connaît aucune médaille ^ porte le nom de Lemnos; celles ^ Choiseul-GoufQer a fait grarersoutcT^ phaestia. Deux de ces médailles ^ep!^ sentent un tête de femme et un bdifr; au revers de la troisième est une tord» entre deux bonnets, s^Mes de Castor et de Pollux.
Lemnos dans les tkwps hodeb* NES. — Après les temps anciens, l'histoire de Lemnos n'offre pUis rien de remarquable. On ne sait rien sur fa révolution religieuse qui y substitua *f nom de Jésus-Christ au culte de Minerw et des dieux Cabires. Au quatriéi* siècle Lemnos était chrétienne. Au»
cile de Nicée figure Stratérius, évéyie* Lemnos. Héphaestia fut cTabord le ag de l'évêché cie Lemnos. Plus tard «»
Stalimène. Au dix-septième siècb I> véque de l'île résidait au monast»»»
Saint-Paul, près du bourg deLivad<K>»rio (3). Les Annales ecclésiastiqotf^ content comment en 790 , sous te 15P*
de Constantin et d'Irène, oûfilla«|»lation du corps de sainte Euph** '*
(i) Diod. Sical., XIX, 68; XX. ij; - (a) Polyb.,XXX, i8;VJtruv.,l.^^ ;■ (3) Lequien, Oriens Christ K.l.^^''
ILE DE LEMNOS
MB
Lemnos àChalcëdoine. Cette sainte, qui avait souffert le martyre dans cette dernière Tille, en 807, pendant la persécation de Galerius, était honorée dans toutes les églises d'Orient. Les habitants de Lemnos Tirent avec re^et qu'on leur enleTait ces précieuses reliques ; ils réclamèrent aTCC TiTadté, et en vinrent presou'à un soulèTement. La prudence de leur évéque les calma, et assura l'exécution des ordres de l'empereur et de Tarasius, patriarche de Constantinople.
Lemnos, appelée communément Sta> limène dans les écrivains du moyen âffe, fit partie de l'empire grec jusqu'à répoj|ue de la quatrième croisade. Ensuite elle fot disputée aux Byzantins par les Vénitiens et les Génois. Au quatorzième siècle , elle fit partie du petit État que les Gateluzi avaient fondé à Métélin. Mais alors les Turcs Ottomans commençaient à infester rArcbipel et à piller toutes les lies erecques. Les capes excitaient continuellement les princes chrétiens à se réunir et à s'armer pour repousser les infidèles, lis n'étaient entendus que par ceux qui étaient intéres- 9és à ces guerres , comme les Génois et les Vénitiens. Seuls, les chevaliers de Khodes étaient animés du zèle de la religion , et combattaient comme soldats de la foi. Leurs galères parurent souvent dans les eaux de Lemnos et des tles voisines , et y eurent de fréquents engagements avec l'ennemi. En 1457, l'expédition dirigée par Louis , patriarche d' Aquilée , à l'instigation de Callixte Tll, ne put empêcher la chute des Gateluzi (1), que Mahomet II dépouilla en 1462. Les vénitiens défendirent Lemnos encore pendant quelques années. Les Turcs l'assiégèrent l'an 1475 , et furent contraints de lever le siège. Ce fut alors qu'éclata le grand courage d'une fille nomméMaruTla. « M. Moreri, dit Bayle, en a fait mention ; mais il a cru faussement qu'elle vivait dans le quatorzième siècle. II ajoute que Mahomet II enleva cette île aux Vémtîens. Cela n'est point exact, puisqu'il ne l'obtint qde par un traité de paix , l'an 1478 (3). Les Vénitiens la conquirent l'an 1666; les Turcs
(i) Voy. plus haut, p. 333.
(a) "Voy. Tianoli , cfeil Historia Feneia , tome I.
la reprirent l'année suivante, après un long siège. »
Après la destruction de la flotte ottomane à Tdiesmé (1770), l'escadre russe, repoussée des Dardanelles, alla former le siège de la citadelle de Lemnos. Hassan-bey , qui fut depuis capitan-pacba , la délivra par un coup de main d'une audace extraordinaire. Sans bâtiment de guerre, sans une seule pièce de canon, il s'engage dans cette téméraire entreprise avec trois mille volontaires déterminés , montés comme lui sur de chétives barques. Une seule firég^te d'observation suffisait pour détruire cette escadre singulière. Mais les Russes n'avaient pris aucune précaution pour surveiller la mer. Hassan débarque sans être aperçu, et marche au camp des assiégeants, qu'il culbute aussitôt. Rien ne lui résiste, ilpoursuit jusqu'au port Saint-Antoine les n^ards, qui se précipitent dans leurs vaisseaux, et les Turcs, maîtres du terrain , voient l'escadre ennemie lever l'ancre et s'éloigner à toutes voiles.
C'est dans Gnolseul-Gouffler que se trouvent les derniers renseignements sur l'Ile de liCmnos, qui a été peu visitée dans ces derniers temps. « Llle de Lemnos, dit-il, est une des mieux peuplées de l'Archipel, en raison de son étendue ; et, d'après des rensei^ements assez probables , si je ne puis dire parfaitement sfirs, il paraît que l'on peut porter jusqu'à trente mule le nombre de ses habitants.
« Le port de Myrina, ou de Lemnos , offire tous les avantages que Ton peut d^ircr; la ville l'entoure et un fort avancé le protège. On y construit des bâtiments de toutes espèces, et même des vaisseaux de guerre avec des bois ap-
Kirtés des côtes de la Thrace et de la acédoine. Le fort est ordinairement occupé par une très-faible garnison turque : le reste de l'tlejouit assez paisiblement des abondantes productions du sol le plus fertile; et de nombreux troupeaux se multiplient dans toutes les parties qui ne sont pas aussi favorables a la culture. De vastes prakies s'étendent au nord du port de Moudros; ce sont sans doute ces pâturages que Strabon appelle Eubœa, nom qui indique un endroit propre à nourrir des bœufs. A l'orient ae cette prairie sont des terrains
L'UNIVERS
luontueux, couverts de vignes, où Ton rencontre plusieurs villages, qui n*ont
{ms été déterminés sur le terrain, et que 'on n'a pas placés sur la carte (1). »
ÎLE d'imbros.
Llle que les anciens ont appelée Imbrosou Imbrus, qui se nommait £miMuro, Lembro, Imbro, dans les temps modernes, est située à vingt-cioq milles à Touest de la Ghersonèse de Tnrace (2).
Pline lui donne soixante-douze milles de circuit. £lle est arrosée par un cours d'eau appelé Tllissus. Cette tie est haute et montueuse, et Homère lui donne l'épithètede IlatjcaXoéavT), la Rocailleuse (3), cependant elle s'élève moins que Samothrace au-dessus de la mer, puisque lorsqu'on sort de l'Hellespont , on découvre par-dessus Tîle d'Imbros le mont Saoce.
Imbros a suivi constamment le sort des ties voisines. Gomme celles-ci, elle fut consacrée aux dieux Gabires; elle fut occupée par les Pélasges tyrrhéniens et conquise par les Athéniens (4), qui la gardèrent aussi longtemps que Lemnos.
Philippe la leur avait enlevée ; Antigone la leur rendit. Elle retomba plus tard sous la domination des rois de Macédoine, puisque nous voirons les Romains stipuler dans le traité qu*ils imposèrent à Philippe, après la bataille de Cynocéphale , qu'Imbros serait rendue aux Athéniens avec Delos et Scyros (5). Antiochus le Grand passa à Imbros quand il se rendit en Grèce dans l'espérance d'enlever ce pays à l'influence romaine (6), et Ovide s'y arrêta quelque temps, lorsqu'il quitta Rome pour se rendre au lieu de son exil (7).
Dans les temps modernes l'histoire d'Imbros est aussi stérile que dans l'antiquité. Le P. Lequien déclare qu'il n'en est fiait aucune mention dans les Annales Ecclésiastiques, et que le siège épis-
(i) Cboiseul-Oouff., Voyage Pitior, de la Grèce, t. II, p. 137. Voir la carte, qui est très-complèie,a la planche 14 de TAtias.
(a) Plin., V. a3, 7.
(3) Hom., //., XIII, 33.
(4) Hérod., VI, 140.
(5) Tit.-Liv., XXXUI, 3o.
6) Id., XXXV, 43.
(7) Ov., Trist,^ I, 10.
copal d'Imbros y est entièrement oublié (1). Dans les derniers temps du Bas- Empire, Imbros fut disputée aux empereurs grecs par les républiques maritimes de l'Italie, qui ne n^igeaient rien pour s'assurer des positions avantageuses dans r Archipel. Gomme Lemnos et Samothrace, elle fut enlevée aux derniers Paléologues par la famille Gateluzi , qui déjà régnait à Lesbos , et qui fut dépouillée de toutes ses possessions par Mahomet II. Alors Lucio Gateluzi était prince d'Imbros et de Lemnos.
Lucio avait aidé son parent Nicolas, prince de Lesbos , à détrôner et à étrangler son frère Dominique. Ces deux perndes reçurent un châtiment mérité; vaincus et dépouillés par Mahomet, ils furent emmenés captifs, et envoyés au supplice, après avoir enduré de cruels tourments. Depuis ce temps cette Ile est restée aux Turcs.
Imbros contient aujourd'hui, disait Ghoiseul-Gouffier, trois mille habitants, distribués dans quatre villages. Celui qui porte le nom de l'Ile est situé sur la cote orientale, et près d'une anse où l'on mouille par quinze et vingt brasses.
Non loin de là Ton reconnaît les ruines de l'ancienne ville et les vestiges d'un temple. « Des bateaux nréts à exporter les productions de l'île, ou que le mauvais temps a forcés d'y relâcher, le bruit des ouvriers qui en radoubent ou qui en construisent d'autres, et les pécheurs rentrant avec une riche récolte de rougets, de dorades et de coouillages, dont chaque enfant vient solliciter sa
S art , répandent un peu de mouvement ans le petit port d'Imbros (2). » Dans l'intérieur on trouve toutes les hauteurs couronnées de bois, où abondent des animaux de toutes espèces , surtout des sangliers, lièvres et lapins. « Un gentilhomme flamand de notre vaisseau, disent Spon et Wheler (3), y alla avec son fusil et son chien, et en moins de deux heures il tua un sanglier et une
(i) « Episcopum nullum hujus reperi, qu in ea remotiori svo sederit, sed nec in alU episcopatum notitia occunit Imbnif. m Or, C/irist,f 1. 1, col. 95 z.
(a) Choiseul-GoafBer, Voyage^ t. U.
(3) Spon et Wheler, Voyage d'Italie, de, 1. 1, p. ao2, éd. de Lyon; 107S.
ILE DE SAMOTHRAGE.
laie avec ses quatre marcassins. » Toute nied'Imbros est un charmant pays. Au pied des hauteurs boisées s*étendent des vallées délicieuses et de fraîches prairies, qui pourraient nourrir de nombreux troupeaux. Des eaux abondantes y entretiennent une belle végétation, et l'on peut s*y reposer à Tombre de figuiers chargés de fruits, de myrtes, de lauriers-roses; et de vieux ceps qui embrassent le tronc et les branches des plus hauts platanes sont parvenus déjà depuis un siècle à leurs sommets, les chargent et les dé* corent de raisins, et n'en ressortent que
pour passer sur les cimes voisines.
Sous les Turcs, Imbros a été longtemps un lieu d*exil pour les pachas, comme TAthos pour les patriarches , et Mitylène pour les princes grecs. Le célèbre vizir Baltadji Mehemet, qui enferma Pierre le Grand sur les bords du Pruth, y fut relégué, après une disgrâce aue provoquèrent les réclamations de Charles XII . Tranquille sous la domination musulmane, Imbros n'a pris aucune part à la guerre de Tuidépendance.
ILE DE SAMOÏHRACE.
Description de l'île de Samothrage; ses différents noms. — Le mot composé de Samothrace n'était pas en usage du temps d'Homère, qui appelle cette île ia Thracienne Samos, ou la Samos de Thraoe , pour la distinguer de la Samos voisine des eôies d'Ionie. Il ne la désire par le nom seul de Samos que lorsqu'il énumèreavec elle quelqu'une des tles environnantes , comme Imbros et Lemnos ; ce qui sert à éviter toute confusion (1). Les poètes latins se servent ordinairement de la dénomination homérique, et le nom de Threicia Samos revient souvent dans les vers de Virgile et d*0vide (2). La fusion de ces deux noms était déjà opérée du temps d'Hérodote , qui , écrivant, comme Homère, dans le dialecte ionien, emploie le mot Samothrace.
Plus tard celui ae Samothrace prévalut , et resta seul usité des géographes et des historiens. D'après Stranon (3), cette île aurait porté primitivement le nom de Mélite , nom commun , comme celui de Samos, à plusieurs îles delà Méditerranée. Certains scoliastes lui donnent aussi celui de Leucosia, ou Leuconia, ou Leuoania. Enfin , selon Diodore, elle aurait
(i) Hom., //., Xm, la; XXIV, 78.
(a) Virg.i JEn,, "VII, 208; Ov., Trht,, I, xo, ao.
(3) SU'ab., Xy p. 473.
eu pour premier nom celui de Saonèse, aue lui donna Saon , son premier roi.
Strabon ne croit pas gue Samothrace ait dâ son nom à l'établissement de colons venus de la Samos ionique. « Une opinion plus probable , dit-il , est que Samothrace fut originairement nommée Samos, parce que le terme Sami daigne des lieux élevés, tel qu'est le terrain de Samothrace. Quelques-uns veulent que cette dénomination primitive , Samos , dérive du nom de^ Safi, peuples thraces , qui jadis , occupant toute la côte continentale dont Samothrace n'est pas éloignée , s'étaient pareillement établis dans l'île. Ces Saji, selon certains auteurs, ne diffèrent point, soit des Sap^i, soit des Sinti, appelés Sinties par Homère (1). » Samothrace est située au nord-ouest d'Imbros, à trente-huit milles au sud des côtes de Thrace, et presqu'en face l'embouchure de l'Hèbre. Elle a trenie*deux milles de tour. Cetteîle n'est, à proprement parler , que la base de l'immense cône qui la surmonte, et que l'on appelle le montSaoce, dont la cime, plus élevée, di^on, que celle de l'Athos , domine de sa hauteur de cinq à six mille pieds toutes les îles, toutes les mers et toutes les côtes environnantes. Aussi Neptune pouvait- il du haut de cette montagne
(i) Slrab., X, p. 45?, trad. fr., I. IV.
L'UNIVERS
regarder le combat des Grecs et des Troyens. a Car, dit Homère, de là on découvrait le moot Ida , la ville de Priam et les vaisseaux des Grecs. » On s*est demandé quelquefois si Homère était resté fidèle, dans ce détail, à la vérité géographique, et on en a quelquefois douté.
Voici un témoignage qui doit suffire pour mettre désormais l'exactitude du poète à l'abri de toute contestation. « En entrant dans la plaine de Troie, une charmante surprise vint frapper mes yeux. Pendant notre séjour à Constantinople, nous avions, Methley et moi, pâli ensemble sur la carte. Nous étions tombés d'accord sur ce point, que, quel qu'ait été d'ailleurs le véritable emplacement de Troie, le camp des Grecs devait se trouver presqu'en face de l'intervalle que laissent entre elles les îlesd'Imbros et de Ténédos ,
Mais mon camarade Methley (qui regorgeait d'Homère , et Tadorait de toute la sincérité de son cœur ) me fit souvenir d'un passage de f Iliade où Neptune est représenté regardant lasi^ne des grands combats qui se livraient devant Troie assis sur te plus haut sommet de Samothrace. Et cependant Samothrace, selon notre carte , nous paraissait rester nonaeulement hors de la vue de la Troade , mais encore tout à fait cachée derrière Imbros, île plus grande, qui s'allonge précisémtnt en travers de la ligne droite tirée de Samothrace h Ilion. Tout en admettant dévotement que le grand açitateur de notre globe aurait fort bien pu des profondeurs même de son royaume azuré voir ce qui se passait sur notre globe , je n'en pensais pas moins que, voulant choisir une place d*où l'on vît l'action , le vieil Homère , si positif dans ses énoncés, si ennemi de toute mystification et de toute tromperie, aurait dû assigner à Neptune une station que l'on pût apercevoir de la plaine de Troie ; et il me semble que cette confrontation des vers du poète avec la carte et la boussole avait un peu ébranlé ma foi en ses lumières géographiques. — Cest bien; maintenant j'arrive sur las lieux. J'avais en effet à droite Ténédos et Imbros à gauche , comme dans ma carte ; mais voilà qu'au-dessus d'Imbros ,
bien loin par-delà , dans le ciel , se dressait Samothrace , la ^érite de Neptune.
Tout était donc ainsi qu'Homère ravait déterminé. La carte avait de sou c6té parfaitement raison ; mais elle ne pouvait , comme le poëte, examiner la vérité tout entière. Voilà comment sont vaines et fausses les conjectures purement humaines , et comment contre les souverains arrêts d'Homère viennent se briser toutes les incertitudes et tous les doutes (1). » L'Ile de Samothrace n'offrait aucun avantage pour le commerce. Elle n'avait pas de port, à moins qu'on n'appelle de ce nom le mouillage de Gérés, le Démétrium , qui est situé sur le rivage septentrional, en face de la Thrace, et près duquel on croit reconnattre les ruines d'un temple de Déméter. Aussi Pline lui donne-t-il l'épithète (Timportuosissima.
Son territoire était peu fertile. Elle produisait cependant une espèce d'oisons renommée. On y trouvait aussi une plante médicinale appelée le peuceda»
num. « La tiffe en est menue, dit Pline , longue, semblable au fenouil , garnie de feuilles près de terre; la racme, noire, épaisse, d'une odeur forte, juteuse. 11 croîtsur les montagnes couvertes de bois. On le tire de terre à la fin de l'automne. On recherche les racines les plus tendres et les plus longues. On les coupe de quatre doigts en quatre doigts avec de petits couteaux d'os, et ou les laisse rendre leur suc à l'ombre.... Ce suc, ainsi que la racine et sa décoction, entre dans beaucoup de compositions médicamenteuses; toutefois, c'est le suc qui a le plus de vertu : on le délaye avec des amandes amères ou de la rue , et on le prend en
(i) Eothen; Paris, 1846. « Ce voyage, malgré sou épigraphe et son titre grec , s*éloigne, comme par système, des souvenirs de rantiquitê, et parle aussi peu que possible de tout ce qui fut jadis. L*auteur affecte de montrer partout et à propos de tout uu esprit original, sceptique et piquant. Son témoignage en faveur d'Homère, arraché à la consaence du touriste, n*en sera donc que plus flatteur et
f>lus apfirécié. » J'emprunte ce jugement sur e livre intitulé Eothen, ainsi que la traduction du passage cité ci-dessus, aux Episodes littéraires en Orient de M. de Marcellus, II, 99, savante et spirituelle fantaisie, qui abonde en piquants détails, dont je proûtc toujours à Toccasion. •