IL£ DE SAMOTHRACE
boisson contre le venin des serpents. Il garantit aussi ceux qui s*en frottent avec de Thuile. v Les hauteurs boisées de cette île étaient peuplées de chèvres sauvages. On mentionnait aussi une pierre de Samothrace, qui était noire, légère et semblable à du bois; Pline n*en indique pasTusage. Le seul produit de l'industrie des habitants de cette tte était ces anneaux de fer appelés Samothracia ferrea , qui étaient ornés d*or, et dont les esclaves aimaient à se parer (1).
Dépourvue de marine, de commerce, dMndustrie, Samothrace a dû toute sa célébrité à ses mystères religieux et aux antiques traditions qui s'y rapportent. A Tépoque de cette grande révolution physique ou les eaux du Pont*Ëuxin se mirent violemment en communication avec la mer Egée, les hauts sommets de Samothrace devinrent Tasile de Tantique religion. Ce grand bouleversement, attesté par Platon, par Pline et par Strabon, avait laissé dans la mémoire des peuplesdes souvenirs profonds, transmis sous la forme légendaire particulière à ces temps, et dont Diodore de Sicile nous a conservé les principaux traits. « Les Samothraces, dit cet historien, racontent qu'avant les déluges arrivés chez les autres nations, il y en avait eu chez eux un très-grand, causé par la rupture de la terre qui environne les Cyanées, et par suite de celle qui forme l'Hellespont.
Le Pont-Ëuxin ne formait alors qu'un lac tellement ^ossi par les eaux des fleuves qui s'y jettent, qu'il déborda, versa ses eaux dans l'Hellespont, et Inonda une grande partie du littoral de l'Asie. Une vaste plaine delà Samothrace fut convertie en mer; c'est pourquoi longtemps après quelques pécheurs amenèrent clans leurs filets des chapiteaux de colonnes de pierre, comme s'il y avait eu là des villes submergées. Le reste des habitants se réfugia sur les lieux les plus élevés de Ttle. Mais la mer continuant à s'accroître , les insulaires invoquèrent les dieux ; et , sauvés du péril , ils marauèrent tout autour de l'Ae les limites de l'inondation, et y dressèrent des autels où ils offrent encore aujour*
(i) Athén., I, a8; Pliii., XIX, 3a, i; XXV, 70, I ; XXXIII, 6, 7 ; XXXVII. 67, i; Varr., i?. /•., II, i, 5; Lucret., VI, 1043.
d'hui des sacrifices. Il est donc évident
3ue la Samothrace a été habitée avant le éluge(l). »
Les mêmes traditions racontent ensuite comment se recomposa la société humaine, désorganisée par ce déluge.
Saon , fils de Jupiter et d'une nymp^ , ou, selon d'autres, de Mercure et deRhénée, rassembla les hommes dispersés, leur donna des lois , et distribua la population de Samothrace en cinq tribus, auxquelles il imposa les noms de ses cinq fils. Bientôt après, Samothrace vit nattre Dardanus , lasion et Harmonie , enfants de Jupiter et d'Electre, une des Atlantides. Dardanus alla en Asie jeter les fondements de la ville de Troie et du royaume des Dardaniens. « Jupiter, voulant également illustrer le second de ses fils , lui enseigna les rites des mystères. Ces mvstères existaient déjà anciennement dans rtle , ils furent alors renouvelés d'après la tradition ; mais personne excepté les initiés ne doit en entendre parler. lasion paraît y avoir le premier admis des étrangers , ce qui rendit ces mystères très-célèbres. Plus tard , Cadmus, fils d'Agénor, cherchant Europe, arriva chez les Samothraces, fut initié, et épousa Harmonie, soeur d'Iasion. Ce fut le premier festin de noces auquel les dieux assistèrent. Cérès, éprise d lasion, apporta le blé en ..prient de noces, Mercure la lyre , Mmerve son fameux collier, un voile et des flûtes ; Electre apporta les instruments avec lesquels on célèbre les mystères de la grande déesse des dieux , les cymbales et les tympanons des Orgies. Apollon joua de la lyre, les muses de leurs flûtes, et les autres dieux ajoutèrent à la magnificence de ce mariage par des acclamations de Joie. Ensuite Cadmus, selon Tordre d'un oracle, vint fonder Thèbes en Béotie. lasion épousa Cybèle , et en eut un fils, appelé Gorybas. Après la réception d'Iasion au rang des dieux, Dardanus, Cybèle et Corybas, apportant en Asie le culte de la mère des dieux , vinrent aborder en Phrygie.... Les mythes disent que Plutus tut fils d'Iasion et de Cérès ; mais le vrai sens est que Cérès , par suite de sa liaison avec lasion , lui avait donné, aux noces d'Harmonie,
(i) Diod. Sicul.,V,47etsuiT.jcLl.III, 55.
UUNIVERS.
le blé , souroe de la richesse. Mais les détails des cérémonies saintes , on ne les révèle qu'aux initiés. On dit que ceux qui participent à ces mystères sont
Ï»lus pieux, plus justes et en tout meileurs. (Test pourquoi les plus célèbres des anciens néros et des demi-dieux furent jaloux de s*y faire initier. lasion , les Dioscures, Hercule et Orphée, qui y étaient initiés , ont réussi dans toutes leurs entreprises, grâceà Tassistance des dieux. »
Des mystères de Samothbage; LES dieux Cabibes. — Ce passage de Diodore est un exemple de la confusion et de incertitude qui régnent dans presque toutes les légendes religieuses des Grecs, et surtout dans celles qui ont rapport aux mystères des dieux Cabires de Samothrace et des îles voisines d*Imbros et de Lemnos. On ne doit pas s'attendre à voir dans cette histoire, si générale, des îles grecques une étude spéciale sur ce siyet, auquel les anciens ne comprenaient plus rien du tout, surtout a mesure qu'ils s'éloignaient des temps primitifs, et qui reste encore une énigme pour les savants modernes. « Ce qui concerne les Cabires, disait Fréret au siècle dernier, est un des points les plus importants et les plus compliqués d^ la mythologie grecque ; les traditions qui les regaraent sont tellement confuses et si souvent opposées les unes aux autres, que l'analyse en paraît à peine possible. Les anciens eux-mêmes se contredisaient, faute de s'entendre, et les modernes, en accumulant avec plus d'érudition que de critique leurs différents témoignages, ont embrouiUt la matière au lieu de i'éclaircir (1) ». Fréret avait certes plus de critique que ses devanciers et non moins d'érudition ; et cependant il n'est arrivé à aucun résultat définitif, et sa dissertation n'a paru de nature à décourager personne. Après lui des hommes fort savants, fort habiles, MM. Schelling, Welcker, O. Mûller, Gerhard , sans compter le livre de Creuzer et de M. Guîgniaut, sont revenus sur cette question, en ont étudié tous les détails , Tout retournée dans tous les sens , ont tenté des solutions , érigé des systèmes spécieux , sans jamais avoir réussi à convaincre le
(i) Acad, des Inscriptions, t. XXYII.
lecteur qu'ils avaient dit le vrai et le dernier mot. Il faut bien en croire sur ce point le savant rapporteur de tous ces travaux de l'érudition allemande , M. Guigniaut , qui termine ses analyses critiques par cette réflexion, que les contradictions de tous ces systèmes ne justifient que trop : « En quittant ce sujet des Cabires et des Dioscures, si attachant pour le mytholo^e par sa difiBculté même et sa comphcation, qui tient aux racines les plus cachées de la religion des Grecs, a son double lien avec rOrient et avec l'Occident , et qui a exercé dans des sens si divers ae si grands esprits , des savants si profonds et si ingénieux , nous ne pouvons nous défendre d'une pensée qui n'est sans doute que l'aveu secret de notre faiblesse, c'est que le problème n'est point et ne sera peut-être jamais complètement résolu (1). »
Après une telle déclaration, on comprendra pourquoi nous n'essayerons pas de donner à notre tour une solution que de plus habiles que nous n'ont pas trouvée, ni même de reproduire les prmcipaux systèmes enfantés pendant cette grande discussion scientifique, oui en définitive est restée stérile, puisqu'elle n'a pas encore produit ses conclusions. Cependant nous ne pouvons abandonner ce sujet sans soumettre à l'appréciation du lecteur les passages les plus dédsiCs des anciens auteurs sur la nature des dieux Cabires , adorés dans les îles dont nous venons de présenter l'histoire. Le plus remarquable de tous les récits de l'antiquité sur les Cabires nous paraît être celui de Phérécyde, non-seulement à cause de l'époque relative de cet écrivain, mais parce que son témoignage s'accorde à merveiUeavec les doctrines égyptiennes et phéniciennes. Suivant lui tes Cabhres sont enfants d'Héphaestus ou de Vulcain et de Cabira , fille de Protée. Ce sont trois êtres femelles (les nymphes Cabîrides) qui reçoivent un culte dans les îles de Lemnos, Imbros et les villes de la Troade. Us portent des noms pleins de mystère. Le vieil historien Acusilaùs connaît également Cabira comme femme d'Héphœstus^ il cite trois Cabires, et
(x) Religions de PAndqmté, 1. 11,5* partie, p. ixoa.
ILE DE SâMOTHRACE.
trois nymphes Cabirides. Voilà To^oade sacrée des Égyptiens et des Phéniciens.
La seule diflSerence, c'est qu'ici Phtha- Sidyk et Esmun, pères des sept Cabi- Tes , sont présentés sans épouses , peutêtre à titre d'androgynes engendrant de leur propre substance , selon la croyance antique des Orientaux. D'ailleurs , nous ne connaissons pas exactement la généalogie des Cabires primitife. On i>eut croire que déjà ils avaient été hellénisés en Grâe au temps de Phérécyde; Tidée fondamentale d'une ogdoade clivine n'en subsiste pas moins. » Seulement, en descendant de l'Orient dans la Grèce, ces notions tbéogoniques s'éloi^nant de leur source, c'est-à-dire de l'enseignement divin d'où l'homme avait reçu la religion Î primitive , s'appauvrissent et perdent de eur grandeur. En effet , le dieu androgyne des Orientaux est bien supérieur au couple divin des Hellènes, qui dès l'origine trahissent leur tendance à Fanthropomorphisme.
Dans le scoliaste d'Apollonius de Rhodes on trouve , d'après l'historien Mnaséas, un précieux fragment des dogmes originaux de Samotnrace , oui parait emprunté à un ordre d'idées plus élevé encore que celui del'ogdoade. « Ce soot d'abord les noms véritables d'une triade de divinités, que voici : Axiéros, jixiokersos, Axiokersa. A cette triade vient s'ajouter un dieu subordonné , appelé Casmilus, Tous ces noms paraissent décidément orientaux, et voici maintenant les étymologies , plus ou moins vraisemblables, que l'on en donne. Axiéros signifie en égyptien le Tout-Puis^ ^arU, le Grand, et ne saurait être que Phthaou Hephfiestus-Yulcain. La seconde personne, Axiokersos, veut dire le grand fécondateur : ce doit être Arès- Mars, la planète nommée en langue égyptienne Ertosi, mot qui présente la même idée. Axiokersa est conséquemment la arande fécondatrice , AJphrodite ou Vénus, compagne de Mars. Quant au quatrième personnage, Casmilus, Zoéga l'explique aussi d'après l'^ptien, et traduit son nomle tout sage; Bochart, avec plus de probabilité « l'avait rapproché de l'hébreu Cosmiel, qui signifie un serviteur y un ministre de Dieu (1). »
(i) ReliffionsdâtJni,, t. Il, p. agi etsuiv.
Telle estia curieuse indication deMna séas, enfouie sous le fatras d'un scoliaste, et qui nous laisse entrevoir dans la doctrine primitive de Samothrace le dogme de la Trinité, aui forme le fond des plus anciennes refigions de l'Asie.
Mais, transportées en Grèce, cette notion et toutes les autres vérités précieuses que révélait l'enseignement des mystères ûirent peu à peu étouffées sous un monceau d'erreurs, entassées par l'imagination et la subtilité du plus inventif et du plus disputeur de tous les peuples.
A la fin des temps du paganisme le culte des Cabires (de l'hébralco- phénicien Kabirim, les puissants, les forts; O&o) (ii^^Xot, xp7)Tco\ , SuvaTo\) pouvait bien encore être pour Germanicus un objet de curiosité (l); mais, déchus de leur grandeur première , réduits à des proportions mesquines par les fictions de la mythologie, ces dieux puissants , ces dieux forts , n'étaient plus aux yeux du vulgaire gue les deux fils de Jupiter et de Léda, les deux jumeaux Castor et PoUux.
HlSTOIBE ANGISNNS DE SaMOTHAA-
GB. — On sait fort peu de chose sur
(i) Tac, Ann,, II, 54. Choiseul-Gouflier fait à ce sujet ceUe sage réflexion, dont il ne me parait pat, du^reste, avoir compris toute Ja portée. « Le« connaissaocas vulgaire», dit-il, ont besoin d'observation, d^ezpérieoce, et ue s'affermissent que par des tâtonnements ; ce n'est donc qu*à la longue qu*elles se dégagent, se complètent et parviennent a cette clarté qui les consacre. CeUes , au contraire , qui ont pour objet la divinité, (^£<e//e/ que soUnt les sources itoh elles découlent , ne sauraient être plus simples que dans leur origine. Elles n'ont rien à espérer du temps. Il ne peut que les altérer. » Par le temps on ne peut entendre ici que les hommes; et il n*est que trop vrai que les con," naissances qui ont pour objet la divinité ne peuvent que s*altérer entre leurs mains , et se tarir tout à fait, s'ils ne reviennent sans cesse puiser à la source d'où elles découlent Cest ce que démontrerait suffisamment l'histoire de tous les peuples civilisés de Tantiquité, où le progrès de I esprit humain dans les connaissances de Tordre naturel correspond toujours à un amoindrissement considérable de toutes les notions de Tordre surnaturel. De là, au milieu de ces richesses de Tindustrie et de la science, cette indigence morale et religieuse qui a prédjpité ces civilisations incomplètes vers leur décadence.
24* Livraison, ( Ilb db Samothbagb. )
LTJNIVERS.
rbistoire de cette lie dans rantiouité.
Le fond de sa population était pélasgi-
3ue, comme cemi des îles d*Imoros et e Lemnos. Des Ioniens de Samos s*y établirent au onzième siècle , et, confondus avec les Pélasges , ils restèrent indépendants jusqu'au temps des guerres médiques (1). A cette époque les Samothraces possédaient aussi la côte de la Thrace située en face de leur île , où ils occupaient plusieurs villes fortes , telles que Salé, Zone, Serrhion et Mésambrie.
Après Texpédition de Darius contre les Scythes (508 ) , ils se reconnurent sujets du grand roi. Les vaisseaux de Samothrace combattirent contre les Grecs à Saiamine, et le courage qu'ils déployèrent dans cette action contribua à confondre les calomnies des Phéniciens, Sii accusaient les Ioniens de lâcheté, u haut du mont iËgaléon, Xerxès avait vu un vaisseau samothrace attaquer un vaisseau athénien et le couler a fond. En même temps un vaisseau ^inète avait attaqué ce navire samothrace et Pavait brisé; mais les Samothraces avaient eu le temps de se jeter sur le navire ennemi, et comme ils étaient excellents archers, ils chassèrent à coups de flèches les marins éginètes, et s'emparèrent de leur bâtiment, qui avait coulé le leur (2). Cet exploit sauva les Ioniens , et les capitaines phéniciens furent décapités, comme calomniateurs.
Quand les Athéniens devinrent maîtres de la mer Egée, Samothrace reconnut leur domination. Une inscription citée dans les Éléments dCÉpigrcmnie grecque de Franz nous apprendfqu elle payait a. Athènes un tribut de 2,400 drachmes. Samothrace subit les mêmes vicissitudes que les îles voisines ; tour à tour perdue et recouvrée par les Athéniens, elle leur fut définitivement enlevée par Philippe , et resta à la Macédoine jusqu'au temps des Romains. Elle n^avait plus d'indépendance; mais ses mystères des dieux Cabires lui conservaient un reste de célébrité. Le temple de ces divinités était un lieu d'asile. Arsinoé, sœur de Ptolémée Géraunus, s'y réfugia après le
(i) Hérod., II, 5i ; VII, Sg, xo8. Voy. plus haut, page 287.
(a) Her., Yin, loi.
meurtre de ses deux fils (1). Lorsoue A» thiochus Épiphane s'empara de l^^ypte (170), Ptolémée Physcon se retira a Samothrace avec tous ses trésors, taadis que son frère Ptolémée VI, PhUomcic?, restait prisonnier du roi de Syrie %, Cette île appartenait alors à Persée, aai bientôt après, vaincu a Pydna, et dépouillé de son royaume , courut acsà chercher un asile dans le sanctuaire vénéré des dieux de Samothrace. U tracâportait avec lui 2,000 talents , qui hi restaient de ses trésors , et il éta:t » compagne du Cretois Évaodre, ageeî fidèle et dévoué , qui autrefois, sur /ordre de son maître, avait essayé (fassassiner Eumène , roi de Pergame, dans le temple même de Delphes.
Aussi les dieux de Samothrace, (me Plutarque appelle les Dioscures, râasèrent-ils de protéger ces suppliants sacrilèges. Peu de temps apr& Tarrivée du roi dans Ifle, un jeune Romaifi ^ distinction, Atilius, qui se trouTait usa à Samothrace, se présenta sur la ^ publique de la ville, où le peuple était»semblé avec ses magistrats. « Samothcaces . nos hôtes , s'écria-t-il , est-îl vra* ou faux que cette île soit sacrée, elqae son territoire soit tout entier auguste el inviolable , comme la reDomniée le pii< bile.' » Il n'y eut qu'une woix pour ré-
{»ondre que Samotbnee était bien rédementune île sainte. «Pourquoi donc, reprit alors Atllius , la lûssez-vons violer par un meurtrier oieore souillé d>; sang du roi Eumène? Pourquoi, au mépris de la formuledes sacrifices, quiéeaitr de l'autel tous ceux qui n'ont pasfes mains pures, permettez-vous que le sas^ tuaire soit profané par un assassin M couvert de sang? » Cette accusatioB v désignait que le Cretois Évandre, b»
le Romain savait combien elle emton»^ serait Persée, dont Évandre n^av^^
âue l'instrument, n y avait à Si0>irace un tribunal chargé de juger est qui s'étant rendus coupables Sm acrilége avaient pénétré dans ï^ês^^ sacrée du temple. Tbéondas , fé^^ mothrace, car les insulaires dlflHC&l ce titre à leur premier mandait ^ assigner Évandre devant le ttlND^
x) Justin , 1. XXIV, 3.
a) Polyb., XXVni, 17; XXIX, r, f.