‹ Iles de la GrèceChapitre 5 sur 31 · NOUVELLE TENTATIVE DES VEBSES · texte numérisé non relu

NOUVELLE TENTATIVE DES VEBSES

POUR uÉDUiRB l'Île DE Cyprb. —II est probable que cet Ëvagoraç était fils de Nicoclès. A peine étalHi sur le trône, il en fut renversé par Pythagoras ou Protagoras, que l'on croit être le fils d'Évagoras I. Sur ces entrefaites, une nouvelle révolution éclate dans les provinces maritimes de Tempire persan. La Phénicie, TÉgypte, rtle de Cypre se soulèvent à la fois contre rautorité d*Artaxerxe Ochus.

Les neuf rois de File de Cypre refusent de payer tribu au çrand roi (2), qui ordonne à Idrlée , roi tributaire de Carie, de les faire rentrer dans le devoir. Idriée fit construire rapidement quarante trirèmes , mit sur pied une armée de huit mille mercenaires, qu'il envoya en Cypre sous les ordres de Phodon l'Athénien

(i)DaDS AthénécyXII, 5a i ; JEliao., Hist, var. , Vil, 2; Engel, Kypros^î, p. 33o. (2) Diod. Sicul., XVI, 4a.

et du prince détrôné Ëvagoras. Tel était rabaissement politique des Grecs : après avoir mendié les secours des Perses pour se déchirer entre eux, ils combattaient à leur service pour rétablir leur domination, et Phocion allait leur rendre une Ile qu'autrefois Cimon avait essayé d'affranchir. Phocion et Évagoras vinrent assiéger Salamine, dont la prise devait assurer la soumission des autres villes. Les petits rois de Cypre n'attendirent même pas que Salanune ait succombé; ils se replacèrentsous le joug. Seul, Protagoras osa résister. Il savait qu'Évagoras réclamait la souveraineté de Salamine et qu'il se faisait fort de la recevoir des mains des Perses. Il n'y avait de salut pour lui que dans une résistance désespérée. L'événement justifia cette courageuse résolution. Évagoras devint suspect à Ochus; rappelé auprès du roi, il se justifia ; mais on ne parla plus de lui rendre Salamine. Protagoras, s'étant soumis volontairement, régna paisiblement à Salamine jusqu'à la fin de sa vie. Quant à Évagoras, il avait obtenu en Asie une souveraineté plus considérable que son patrimoine de Cypre. Mais il se compromit encore par sa turbulence, reparut dans l'île de Cypre , où il fut arrêté et mis à mort.

L'ÎLE DE Cypre sous la domination d'Alexandre le Grand (330).

— Vingt ans après ces derniers événements, l'édifice de la monarchie persane, mal consolidé par im despotisme inintelligent et ébranlé par tant de commotions intérieures, s'écroula sous les coups du héros macédonien. L'île de Cypre fut une des premières provinces qui se détacha de l'empire de Darius. Pendant que Tvr arrêtait par une résistance opiniâtrela marche triomphale d'Alexandre, les rois de Cypre se donnèrent à lui avec empressement, et mirent à sa disposition toutes leurs forces navales. Les contingents fournis par les villes cypriennes venaient fort à propos dans cette guerre maritime qu'Alexandre n'avait pas prévue , et il leur dut en grande partie l'heureuse conclusion de ce siège mémorable (1). Pythagoras s'y distingua par-

(i) Arrien, II, 17, ao ; Quint.-Curl., IV, 3; les historiens d'Alexaudre appellent Pnytagoras le roi de Salamine. On peut douter

ILE DE CHYPRE

dessus Kras les autres. Ârrîen Domme encore parmi les chefs cypriens qui prirent part à ce siège Androclès d'Amatfaonte et Pasicratâ de Curium. Aussi les pnnces de Cypre furent-ils depuis ce temps en grande faveur auprès d'Alexandre. Pendant qu'il était en Egypte, il leur témoigna sa reconnaissance par des récompenses et des honneurs (1).

Lorsqu'il revint en Phénicie, il ordonna la célébration de sacrifices et de pompes solennelles en Fhonneur des dieux. « Il donna, dit Plutarque (2), des choeurs de danse , et des jeux où Ton disputa le prix de la tragédie, et qui furent remarquables, non-sealement par la pompe de 1 appareil , mais encore par Temulation de ceux qui en faisaient la dépense. Cetalent les rois de Cypre qm s'étaient chargés de ce soin , comme le font à Athènes les chorèges tirés au sort dans les tribus ; et il y eut entre eux une ardeur merveilleuse à se surpasser les uns les autres. Mais personne ne se piqua de plus de magniâcenoe que Nicocréon, le &]aminien, et Pasicratès de Soli ; car c'est à eux qu'il échut d'équiper les deux acteurs le plus en renom : Pasicratès fit paraître sur la scène Athénodore et Nicocréon Thessalus. Alexandre favorisait Thessalus ; mais il ne montra son intérêt pour lui qu'après qu' Athénodore eut été proclamé vainqueur par les suffrages des juges. Tapprouve le jugement, ditil, mais j'aurais donné avec plaisir une portion de mon royaume pour ne pas voir Thessalus vaincu. » Sur ces entrefaites, des mouvements ayant éclaté dans le Pâoponnèse, Alexandre y envoya cent vaisseaux, qu'il fit éguiper par les Phéniciens ec par les rois de Cypre, si dévoués à ses intérêts et à ses plaisirs (8). Plusieurs chefs cypriens s'attachèrent à lui, et le suivirent jusqu'aux bords de rindus. Ils lui furent très-utiles pour la construction, l'équipement et le service de la flotte qu'il lança sur ce fleuve. On trouve le Solîen Nicoclès , fils de Pasicratès, et le Salaminien Nitaphron, fils de Pythagoras, au nombredeceux qui

qoe ce prince soit le mèoie aue le Protagoras fils d'Évagoras 1*' et rival d Évagoras M.

(i) Quint.-Curt., IV, 8.

(a) Plut., y^/ffj?., 3a, Ir. PierroD, t. IIÏ, 477«

(3) Arrien If

accompagnèrent Néarque dans la navigation du golfe Persi^ue. Stasanor de Soli , fils ou frère du roi Pasicratès , chargé du soin de maintenir et de pacifier l'Arie, fut confirmé dans ce gouvernement, auquel on ajouta la Drangiane, dans le premier partage fait après la mort d'Alexandre, sous les auspices de Perdiccas. Plus tard , au nouveau partage de Trisparadis, opéré sous la régence d'Antipater, on luidonnala Bactrianeet la Drangiane en échange de son premier gouvernement, qui fut confié à un autre Cyprien, Stassandre (1).

LBS SUCGBSSBUBS d'ALBXANDBB SB DISPUTENT LA POSSESSION DE L'IlB

DE Cypbb. — Après la mort d'Alexandre l'Ile de Cypre ne fut comprise dans aucun gouvernement. Elle s'était donnée de plein gré, elle ne pouyait être traitée comme un pays conquis. Elle aurait voulu d'abord s'incorporer à la Macédoine et rester attachée à la famille d'Alexandre; mais elle était trop faible pour qu'il lui fût permis de vivre sous une domination de son choix ; et sa position entre l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte devait l'exposer aux attaques des généraux successeurs d'Alexandre qui fondèrent dans ces trois contrées de puissants empires. (2). Après la défaite a'Eumène (817), qui avait héroïquement entrepris de soutenir les droits de la dynastie macédonienne contre l'ambition des généraux, les rois de Cypre, qui l'avaient soutenu , se partagèrent entre Antigone et Ptolémée, devenus les plus puissants des héritiers d'Alexandre. Le premier possédait l'Asie Mineure, et aspirait à la domination universelle. Le second ne songeait qu'à s'affermir en Egypte; mais il lui importait beaucoup d'avoir l'Ile de Cyore dans son alliance, ou sous ses lois. Il donna sa fille Irène en mariage à Eu- Dostus, fils de Pasicratès, roi de Soli, et attira dans son parti le plus grand nombre des villes. Antigone s'attacha les rois de Citium, d'Amatnonte, de Lapathos et de Cerynia ; et les forces nai aies des deux rivaux se dirigèrent sur l'Ile de Cypre (3) et la Phénicie, ^ devinrent le théâtre d'une lutte opiniâtre (814).

(i) Diod. Sicul., XVin, 3, 3g, (a) Enge\,Kypros, I, p. 36 1.

(3) Diod. Sicul., XIX, 6a.

L'UNIVERS

Ptoléméb 8*empàbe de lMlb de Cypbe. — Séleucus, à qui Antigooe avait enlevé son gouvemement de Babylone, s'était étroitement uni à Ptolémée , qui renvoya dans i'île de Cj^pre avec la flotte égyptienne, dont il avait confié le commandement à son frère Ménélas. Pendant qu'Antigone, secondé par son jeune et vaillant fîls, Démétrius, s'emparait de la Syrie, de la Pbénicie et de la Palestine, Cy[)re passait tout entière sous la domination de Ptolémée, qui châtia rigoureusement, les rois alliés d'Antigone.

Pygmalion de Citium fut mis à mort ; Praxippe, roi de Lapatbos, Thémison de Cerynia et Stasiœcus de Marium furent

grives de la liberté. Nicocréon , roi de alamine, allié fidèle de Ptolémée, reçut, avec les villes qui avaient appartenu aux rois chassés, le gouvernement militaire de nie entière, dont le traité de 311 assura la possession entre les mains de Ptolémée. Quelque temps après, le roi de Paphos, Nicoclès, traita secrètement avec Antigène. Alarmé de cette défection, qui pouvait en entraîner d'autres, Ptolémée se décida à donner un exem-

Ble terrible (1). 11 envoya Argée et Calerate, deux de ses amis, avec ordre de tuer Nioodès. Ceux-ci viennent à la tête d'un détachement de soldats investir la maison de Nicodès, et lui commandent au nom de Ptolémée de se préparer à la mort. En vain Nicoclès essaye de se justifier, on ne veut pas l'entendre; et il est réduit à se tuer de ses propres mains. Ptolémée avait ordonné qu'on respectât la vie des femmes : mais Axiothéa , femme de Nicoclès , ne voulut pas lui survivre : elle égorgea d'abord ses filles, encore vierges , et les femmes des frères de Nicoclès, excitées par ses paroles, partagèrent son farouche désespoir et se tuèrent avec elle. A cette nouvelle les frères de Nicoclès fermèrent toutes les portes du palais, y mirent le feu et s'entr'^orgerent. Telle fut la fin tragique de la famille des rois de Paphos. On voit par là combien les Grecs étaient à eux-mêmes d'impitoyables maîtres.

Jamais les rois de Cvpre n'avaient eu autant à souf&ir de la domination des Perses (310).

(i) Diod. Sicul., XX, ai.

DÉMÉTRIUS BEPBEND CTPBE; SIBOB

DE S^LAMiNE (307). — La posscssion de Tyr et de la Phénicie ne suffisait pas à assurer la domination dans la Méaiterranée orientale; il fallait y joindre la conquête de l'île de Q^pre. A la reprise des hostilité avec Ptolémée, en 308, Antigone prépara un armement considé* ranle pour lui disputer cette île. Démétrius, rappelé de Grèce par son père, fut chargé du soin de cette guerre (I). 11 avait sous ses ordres une flotte de près de deux cents trirèmes et une armée de quinze mille hommes. 11 aborda sur la côte de Carpasia , tira ses vaisseaux à terre, et fortifia son camp. Après s'être assuré la soumission des villes voisines, il marche sur Salamine , où le frère de Ptolémée, Ménélas avait rassemblé une armée à peu près égale à celle de Démétrius. Ménélas vint au-devant de l'ennemi jusqu'à quarante stades de la ville; il livra bataille, et fut vaincu. Comme ii lui restait assez de forces pour soutenir un siège, il s'enferma dans Salamine, la mit en défense, et écrivit à Ptolémée de se hâter de le secourir.

Démétrius vint investir Salamine. Il résolut de faire construire d'énormes machines, des catapultes, des balistes, des tours , des ponts volants , et il déploya dans l'exécution de ces divers travaux ce ^énie inventif et ce goût du grandiose qm ont frappé ses contemporains, et qui lui ont valu de son vivant le surnom de Poliorcète (preneur de vUles).

« 11 fit fabriquer, dit Diodore, une machine, connue sous le nom d'hélépole, dont chaque côté avait quarante- cinq coudées de largeur, et dont la hauteur était de quatre-vingt-dix coudées, divisée en neuf étages. Cette machine reposait sur quatre roues solides, de huit coudées de haut. Il fit aussi construire d'énormes béliers et deux tortues fiorte-bélier. Aux étajiçes inférieurs de 'hélépole étaient fixes des balistes de diverses dimensions , dont les plus grandes lançaient des pierres de trois talents (78 kilogrammes). Toutes ces machines, destinées à lancer des projectiles, étaient servies par deux cents hommes ; en s'approchant de la ville elles balayaient les créneaux, en même temps que les béliers

(i) Diod. SicuL, XX, 47*

ILE DE CHYPRE

ébranlaient les murs. » Au boât de olaâears jours la muraille i)ré6eDtait déjà une large brèche, et la yilie allait être prise d'assaut, lorsque Ménéias incendia areedes flèches enflammées les machines que Démétrius avait fait eonstrajre à si grands frais. £Ues furent toutes consu« niées, et Démétrius changea le siège en blocus.

Bataille db Leucolla (306). — Bientôt après, Ptolémée parot avec des forces considérables de terre et de mer. « La bataille qui se préparait suspendait non-seulement Démétnus et Ptolémée, mais aussi tous les autres princes, dans l^attente des événements qui devaient en être la suite, et oui étaient fort incertains ; toutefois chacun pensait que le succès ne se bornerait pas à rendre le vainqueur maître de Cypre et de la Syrie , mais qu^il en ferait le plus puissant des rois. Ptolémée, cinglant à pleines voiles , s'avança contre Démétrius avec cent cinquante navires , et envoya dire à Ménéias de sortir de SaJamine , lors-

3u'on serait au plus fort du combat, et e venir avec soixante vaisseaux charr* Tarrière-garde de Démétrius, afin de mettre en désordre. Mais Démétrius laissa dix vaisseaux, pour faire tête à ceux de Ménéias, jugeant ce nombre nécessaire pour garder Tissue du port, qui était fort étroite, et emnécber Ménéias d'en sortir. Pour lui, après avoir distribué et rangé son armée de terre sur les pointes qui s'avançaient dans la mer, il prit le large , et alla charger avec tant d'impétuosité et un si grand effort la flotte de Ptolémée, qu'il la rompit. Ptolémée, se voyant vaincu, prit précipitamment la fuite avec huit vaisseaux, les seuls qu'il put sauver; car de tons les autres un grand nombre furent brisés dans le combat, et soixante-dix avec leur équipage tombèrent au pouvoir de Venuenii. Ses domestiques , ses amis , ses iemmes, ses provisions d'armes, son argent, ses machines de guerre, enfin tout ce qui était à l'ancre dans des vaisseaux de transport , fut pris par Démétrius et %onduit dans son camp. Après la perte de la bataille , Ménéias ne résista plus, et remit Salamine aux mains de Démétrius, avec tous ses vaisseaux et son armée de terre, qui se composait de douze cents chevaux et de douze mille hommes

de pied (1). » Ce fiit près du port de LeucoUa, situé entre Salamine et le cap Pédalion , que se livra cette bataille navale, après laquelle Ptolémée renonça à la possession de l'île de Cypre et retourna en Egypte (2). Après la retraite des deux frères, Démétrius rangea sous son autorité toutes les villes de Cypre, dont il incorpora les garnisons dans son armée. A la nouvelle de cet éclatant suocès , Antigone prit le titre de roi , le donna à son fils, et, à leur exemple, les autres généraux successeurs d'Alexandre ceignirent aussi le diadème.

Ptolémée rbgouvbb l'Île de Cy- PBE. — Après la conquête de l'île de Cypre la puissance d'Antigone et de Dé- * metrius était parvenue à son apogée :

elle déclina bientôt, et tomba d'une chute soudaine et éclatante. De vaines et ruineuses tentatives pour soumettre TÉeypte, Rhodes et la Grèce épuisèrent les forces de ces deux grands ambitieux:

une nouvelle coalition se forma contre eux, et ils succombèrent à la bataille d'Ipsus (301) , sous les coups de Lyslmaque, de Séleucus et de Ptolémée. Après la bataille d'Ipsus, Démétrius s'enfuit en Cypre, mit en sûreté à Salamine ses enrants et sa mère, équipa des vaisseaux, et alla en Grèce et en Macédoine regagner et perdreun nouveau royaume.

Il apprit bientôt que Ptolémée lui avait enlevé les ports de la Phénicie et les villes de Cypre , excepté Salamine, dans laquelle sa mère et sas enfants étaient assiégés (8). Démétrius était en Laconie près d'assiéger Lacédémone quand il reçut cette nouvelle : il renonça à cette entreprise pour s'occuper de la défense de ses possessions d'Asie ; mais les dissensions des fils de Cassandre l'ayant appelé en Macédoine, il s'empara de ce royaume, et se laissa enlever Salamine,

3u'il avait possédée pendant dix ans. L'île e Cypre redevint une province de la monarchie des Lagides (295).

LtLB DB CYPBB sous Lii DOHINA-

(i) Plutarq., Fie dû Démétrius, i5.

(2) Ni Diodore ni Plutarqae n'indiqneot le lieu de la bataille. C'est un mot d'Âtbénce (|tii le fait connaître. Ath., V, 209 ; Diod.,X-X, 53.

(3) Diod., ExcerpL, XXI, p. 4« ; Plutarq., Dem„ 35. Voir dans Polyen, Sirat,, 5, la prise de Salaaiiue.

L'UNIVERS

TION DE PtOLÉMÉE; DE l'ADMINIS-

TBÀTiON DE l'Ile sous les Lagidbs (1 ). — Ptotémée avait senti que l'acquisition de rtle de Çypre était absolument nécessaire pour compléter la création de son royaume d'Égvpte. Il y tenait autant qu'à la conquête des provinces maritimes de la Syrie. En enet , c'était de la Phénicie et de (hrpre qu'il tirait des navires et des matelots pour sa marine de guerre et de commerce, et c'étaient ces deux province qui couvraient son royaume contre toutes les tentatives d'invasions faites par mer ou par terre. Privée de ces deux positions commerciales et de ces deux postes militaires, TÉgvpte ne trouvait pas en elle-même assez ci éléments de prospérité; elle perdait toute importance politique, et restait exposée sans défense aux attaques de ses ambitieux voisins. Jusqu'à Ptolémée les petites dynasties qui gouvernaient les villes cypriennes avaient été généralement maintenues par les diuérents maîtres qu'elles avaient successivement acceptés. Déjà, lors de sa première conquête, Ptolémée avait été très-rigoureux à l'égard de ces petits princes dégradés et corrompus par Tbabitude de la dépendance, et prêts à proclamer et à trahir tour à tour ceux qui les assujettissaient. Après s'être remis en possession de l'ile, il la fit gouverner en pays conquis, et les anciens pouvoirs locaux disparurent. Il y entretint une force militaire considérable, confiée à un stratège qui réunit entre ses mains toute l'autorité et que des inscriptions qualifient du triple titre de général , d'amiral et de

grand prêtre ((rr^am^oc xaX vauopxoç xal OL^y^i€fi\>ç 6 xarà rnv vnacv). Tout était soumis à ce gouverneur suprême, même les pontifes de Paphos et des autres sanctuaires qui pouvaient agiter le pays et provoquer de nouveaux soulèvements.

Le siège du gouvernement de l'Ile resta fixé à Salamme. Le gouverneur de Gypre prenait rang parmi les plus hauts dignitaires du royaume d'É^pte, que l'on appelait les parents du roi {ouffi^tl; tcû pkaïKifùi). Les gouverneurs particuliers des villes et les chefs des différents corps de troupes étaient placés immédiatement

^f^Ened. Kjrpros, I, 39i;BttCkh., Corp,

sous ses ordres. Les inscriptions nous font connaître les titres et les noms des fonctionnaires civils et militaires chargés à cette époque de l'administration de lile de Cvpre. Ces villes conservèrent ces libertés municipales indispensables à ia prospérité des cités commer^ntes ; et malgré l'assujettissement politique auquel elle fut soumise, l'île de Gypre continua à iouir de libertés intérieures que les Ptolemées ne laissèrent pas aux habitants de rÉgypte, où les Gypriens étaient désignés par le nom distinct de vTxriûTav ou insulaires. Les Ptolemées portaient le titre de roi d'Egypte et de Gypre; et bientôt s'établit dans la dvnastie des Lagides l'usage constant de faire de 111e de Gypre l'apanage des frères ou des fils des rois égyptiens (1).

Gypre sous les trois premiers Ptolemées. — L'île de Gypre , étant devenue une annexe de l'É^pte, partagea toutes les destinées politiques de ce royaume, auquel elle resta assez étroitement unie tant queia d3mastiedes Ptolemées fut florissante. Get état de choses dura environ deux siècles, après lesquels le lien de la dépendance commença à se relâcher. Alors les Gypriens se séparèrent peu.à peu de l'Egypte, et secouèrent le jou^ de son administration. La période de sujétion s'étend depuis Ptolémée P\ Soter, qui reconquit l'île de Gypre en ^5 et qui mourut en 281 , jusqu'au règne de Ptolémée VIII , Soter II , surnommé Lathyre, qui occupa le trône depuis 1 17 jusqu'à l'an 81 avant l'ère chrétienne. Pendant cette période, dont Thistoire est si incomplète et si mutilée, Gypre reparaît de temps en temps dans les annales des Lagides , soit qu elle entreprenne de rejeter leur domination , soit que sa possession si enviée jette la discorde entre les princes de la famille royale ou arme les uns contre les autres les héritiers de Ptolémée et les descendants de Séleucus. Ainsi sous Ptolémée II , Philadelphe, (285-247) , un de ses frères , né du mariage de Ptolémée-Lagus et d'Eurjrdlce, essaya de soulever les Gypriens, impatients de leur nouvel état; il fiit mis f mort (2). Pliiladelphe travailla à s'atta-

(i) ChampolUon Figeac, Annales de4 ha* giaes, II, aSi.

(%\ Pausan.

ILE DE CHYPRE

cher les habitants de Ttle par ses bons traitements et par une fusion habilement ménagée des intérêts commardaux ot des idées religieuses entre les Cy-

{mens et les Alexandrins. Il fit élever sur e promontoire Zéphjrium un temple à sa femme Arsinoé , qui y était adorée sous le nom d'Aphrodite Zépbyrienne.

Cest dans ce temple oue Bérénice , sa fille , épouse et sœur d^Evergète , consacra sa cheyelure,que les poètes et les astronomes ont rendue si célèbre. En même temps les fêtes d* Adonis forent transportées de Fîle de Cypre à Alexandrie, où elles attiraient tous les ans un immense concours d^Ég^ptiens, de Grecs etd'étrangers. Pour plau*e à Philadelphe, et peut-être par son ordre, Théocrite décrivit la pompe de cette cérémonie dans la spirituelle idylle des Syrctcusaines (t). Cette politique des premiers Ptolémées eut de bons résultats, et pendant près d*un siècle Tlle de Çypre resta paisible sous leur domination.

Les Sblbdctdss disputent l*Îlb DE CvPBB AUX Lagides. — Les vices et rincapadté de Ptolémée IV Philopator, fîls de Ptolémée III, Évergète, (222-205), firent décliner TÉgypte du haut point de grandeur où elle s*était élevée. Antiochus le Grand sortit de rabaissement où Évergète avait réduit les Séleucides, reprit la Phénicie et la Palestine , et agita llle de Cypre. Cependant la bataille de Raphia (216) rendit à TÊgypte la possession de ses provinces maritimes. Mais à partir de cette époque la domination des Lagides dans ces contrées, menacée par la rivalité des rois de Syrie, devint faible et précaire, et ne put se passer de la puissante et hautaine protection des Romains, qui se présentaient alors comme médiateurs et qui devaient bientdtparler en maîtres. Alors le gouvernement de Ttle de Cypre devint plus difiicile: le pouvoir s'auaiblissait, se dégradait de jour en jour : le peuple commençait à s^agiter. Telle était la siluation de Cypre sous Ptolémée V, Epi-

Ehane (205-181), lorsaue Polycrate it nommé gouverneur général de cette Hé. Polycrate était un Argicn, d'une illustre et antique famille. Il était alors

(i) Théocr., Id., XV. Voir l'argument du acoUast. collect. Diod., t. XXXUI, p. 90.

actif, résolu, bien entendu dans les afibires de l'administration et de la

guerre (1); en un mot c'était un homme ien supérieur par Fori^ne et le caractère aux aventuriers qui étaient venus sous ce règne chercher tortune en Egypte, où ils firent tant de mal par leurs pillages et leurs dissensions. Polycrate apaisa les mouvements et l'agitation des Cypriens, y fit percevoir les impôts, qu on refusait de payer, et y rétablit l'autorité compromise du jeune Ptolémée Y.

Il avait fait une fortune immense dans son gouvernement. La prospérité lui fut fatale, et il acheva sa vie dans de honteuses débauches. Le Mégalopolitain Ptolémée lui succéda comme gouverneur général de l'tle de Cypre.

Les projets d' Antiochus sur Itle de Cypre n étaient qu'ajournés. Profitant de l'enfance de Ptolémée Épiphane, il re-

{)rend les villes delà Phénicie, et, malgré es assurances qu'il a données aux Romains de respecter le trône du jeune prince, il se prépare à envahir l'Egypte (2). Mais, parti d'Ëphèse à la tête d'une flotte considérable, il renonça à son premier dessein, et se dirigea vers l'île de Cypre. Une révolte de ses soldats puis une tempête le forcèrent à se réfugier dans les ports de Cilide. Lorsqu'il eut assemblé les débris du naufrage, ne se trouvant

Î>as assee fort pour tenter la conquête de 'île, il retourna à Séleucie (196). Cependant Antiochus, ayant fini par comprendre que ses véritables ennemis étaient les Romains, traite avec les tuteurs du jeune prince, auquel il donna sa fille Cléopâtre Syra, la syrienne, qui apporta en dot au roi d'Egypte les provinces contestées , savoir la célésyrie , la Phénicie et la Palestine. Quoique devenu gendre d'Antiochus, Ptolémée offrit aux Romains ses secours contre ce prince.

Ptolémée V mourut en 181. Sa veuve Cléopâtre la Syrienne prît la régence, et gouverna au nom de son fils Ptolémée YI, Philométor, qui n'avait que cinq ans.

Ptolémée le Mégalopolitain, fils d' Agésandre, était toujours gouverneur de l'île de Cypre, où il fit respecter l'autorité du ieune roi. Il amassa avec les revenus de l'Ile un trésor considérable

(0 Polyb., V,64; XVm, 37.

(a) lit. Liv., XXXm,4r.

L'UNIVERS

doDt il fit présent au roi quand il fut en âge de ré^er. Mais, après avoir longtemps servi avec zèle, il trahit les intérêts de Ptolémée Philométor, et passa dans le parti d*Antiochus Épiphane, qui méditait la conquête de 1 Egypte (1). Il reçut en dédommagement le gouvernement de la Palestine, où il déploya les mêmes qualités de bon administrateur qui Favaient fait apprécier en Ég>'pte. « Il résolut, dit Tbistorien du livre des Machabées (2), d*observer religieusement la justice envers les Juifs , et d'agir toujours avec un esprit de paix à leur égard. » Cette modération le perdit :

les ennemis des Juifs le calomnièrent auprès d'Antiocbus V, Eupator, fils d*Épiphane. Ils lui inspirèrent des soupçons sur la fidélité d'un bomme qui avait oéjà abandonné son ancien maître. Ptolémée n'échappa à la haine de ses ennemis qu'en prenant du poison.

IliTEBYENTION DES ROMAINS DANS LES AFFAIHES DE GyPBE ET d'É-

GYPTE. — Cependant la dynastie des Lagides tombait dans un tel état de faiblesse, qu'elle ne se soutenait contre les rois de Syrie que grâce à la protection des Romains. Popiuus avait arrêté d'un mot Antiochus Ëpiphanet qui exigeait de Philométor et de son frère Ptolémée VII , Évergète II , la cession de l'Ile de Cypre, de Péluse et de son territoire, afin d'avoir, quand il le voudrait, toutes les portes deVÉgypte ouvertes à ses armées (3) (168). Ce fut encore Popilius qui termina les différents survenus entre Philométor et Évergète ou Physcon. Il assigna au premier l'Egypte et Cypre, au second ta Libye et la Cyrénaïque.

Évergète mécontent de son lot , se rendit à Rome pour réclamer auprès du sénat (4). On céda à ses instances, et, pour affaiblir davantage le royaume d'Egypte , on ajouta Cypre à la portion du roi de Cyrène. Le sénat nomma deux commissaires , Titus Torquatus et Cn. Mo-

i) Polyb., XXVn, la; XVm, 38.

(a) Machab. , II, la, i3; Josèphe, Hist. des Juifs, XII, 7. L'historien des Machabées le surnomme Macron, le Maigre, el le fait fils de Dorimène.

(3) Tile-Live, XLV, la ; Polyb., XXIX, xz.

(4) Polyb., XXXI, i8.

rula , pour installer le ieune Ptolémée dans la possession de l*île de Cypre , et la détacher doucement et sans guerre du royaume d'Egypte. Physcon s'était hâté de passer en Grèce, d'y soudoyer des mercenaires , avec lesquels il prétendait assurer l'exécution du sénatus-consulte rendu en sa faveur. Mais les Romains n'employaient les armes qu'après avoir reconnu l'impossibilité de réussir par les négociations et la ruse. Les commissaires du sénat exigèrent de Physcon qu'il renvoyât ses mercenaires , et ils se rendirent à Alexandrie pour décider Philométor à renoncer à Kîle de Cy-

fire (I). Loin de céder sur ce point, pKiométor attaqua la Cyrénaïque , qui s'était soulevée contre l'odieux prince que lui avait imposé le sénat, et força Physcon à recourir encore aux Romains.

Ceux-ci étaient bien décidés à morceler l'empire des Lagides et à ne point laisser Philométor en réunir toutes les parties sous sa domination. On accueillit avec faveur le lâche Physcon ; on n'admit aucune des justifications présentées par les ambassadeurs de Philométor, et une commission de cinq légats fut nommée pour appuyer les réclamations du protégé des Romains. Cette fois on permit à Physcon de lever des troupes, et les alliés de Grèce et d'Asie furent invités à seconder de tout leur pouvoir l'entreprise de ce prince sur l'île de Cypre (2). Ici les documents historiques manquent absolument , et l'on ne peut dire quelle fut l'issue de cette querelle entre les deux frères et si l'intervention romaine fit réussir les prétentions de Physcon. Quoi qu'il en soit du résultat de cette affaire , elle tournait toujours au profit de Rome, qui préparait ainsi de loin la séparation de l'île de Cypre et

de l'Egypte (161).

La mort de Philométor, survenue en l'an 146, termina ce différend. IVlalgréla répugnance de l'Égvpte à reconnaître pour roi Ptolémée f hyscon , ce prince s'empara du trône, et réunit entre ses mains toutes les possessions des Lagides. Sa perfidie , sa cruauté et ses vices le firent surnommer Kakergète par ses

(i) Polyb., XXXI, a5 et suiv, (a) Id., XLIir, 5; Engel, KyproSy I, p. l^iS,

ILE DE CHYPRE

Bujels, au lieu du surnom d'Évereète, qiril s^était donné. Sous son règne Alexandrie, si fréquentée parles savants, \es artistes , les négociants , fut délaissée , et vit décliner sa splendeur. La proscription frappait toutes les têtes illustres. Un grand nombre de lettrés furent bannis, et parmi eux Aristarque, qui se retira en Cypre, où il acheva sa longue carrière (1). Après un règne honteux et troublé perdes révoltes, dont Tune avait forcé Pbyscon à se réfugier en cypre, ce prince mourut. Tan 1 17, laissant oeux fils, Alexandre l" et Ptolémée Soter II, surnommé Lathyros ( pois chiche) : leur mère Cléopâtre, qui avait été aussi la femme de Philométor, et qui était la scBur de ses deux époux, troubla tout le royaume d*Égypte par son ambition et ses violences. Elle détestait son fils atné. Scier, qui avait été reconnu roi par les Alexandrins , et voulait lui substituer Alexandre. Elle le contraria dans tous ses projets, et plongea l'Egypte dans Fanarebie. Enfin elle parvint à exciter un soulèvement contre Ptolémée Latbyre ou Soter If, et à mettre Alexandre en sa place.

L*tLB DB CyPBS SB SBPABE DE

l^Égyptb. — L'île de Cypre profita de ces désordres, à la faveur desquels elle recouvra une sorte d*indépendance. Le roi banni y trouva un refuge, et s*en fît un petit royaume (2), au'il détacha de TE^pte. Deux prétendants se disputaient alors le trône de Syrie^ Antiochus Grypus et Antiochus Cyzicénus. Le preoiier était soutenu par Cléopâtre, le second par Soter II. Cette guerre , commencée avant Texpulsion de ce prince , continua guand il fut réduit à Vîle de Cypre, qui lui fournit assez deressourccs pour Je mettre en état de tenir tête à ses ennemis. Les affaires de la Judée donnaient aussi beaucoup d'occupation à tous les princes Séleucides et Lasides.

La Palestine était gouvernée i)arîa dynastie des Asmonéens, qui devait son élévation au courage qu'eue avait déployé en arrachant la nation juive à la domination des princes syriens. Continuellement en lutte avec les Séleucides , le

(i) roy. Juslin, XXXVHI, 8 ; Val. Max., TX,a.

(t) Josèphe, j4nt. Jud., XIII, xg et suiv. •

S* Livraison, ( Ile ub Chypbb. )

peuple juif avait recherché l'appui de l'Egypte, comme au temps de ses guerres avec r Assyrie. Pendant les persécutions qu*ils avaient endurées de la part des successeurs deSéleuousNicator, les Juifs avaient émi^ en grand nombre, et s'étaient établis dans les États des Ptolémées. Ils étaient très-puissants, dit Josèphe , dans Alexandrie , en Egypte et dans l'Ile de Cypre. Les fils d'Onîas, qui avait fait construire le temple d'Héliopolis , Helcias et Ananias, s étaient mis au service de la reine Cléopâtre, la veuve de Pbyscon, et avaient été placés à la tête de son armée. Quand Soter II fut chassé de TÉgypte , les Juifis établis à Cypre contribuèrent puissamment à lui assurer la possession de cette lie , d'où il put exercer une grande influence sur les affaires générales de la Palestine. Alexandre Jannée, fils de Jean Hyrcan, était monté sur le trône l'an 106. Ptolémaïs, Gaza et quelques autres villes de la côte refusaient de lui obéir. Alexandre leur fit une guerre active , et ces villes appelèrent à leur secours Ptolémée Lathyre, qui vint de Cypre en Judée avec une armée de trente mille hommes. De son côté Alexandre fit alliance avec la reine Cléopâtre, dont les secours ne purent arrêter les progrès de Ptolémée Lathyre. En effet , ce prince s'empara de Ptolémaîs , de Gaza et de Séphoris. Il rencontra sur les bords du Jourdain l'armée d'Alexandre , la .tailla en pièces , et en fit un horrible carnage. Trente mille hommes périrent dans cette journée, dont Ptolémée souilla la gloire par d'atroces cruautés. Après cet édataut succès , il attaqua l'Egypte ; mais Cléopâtre lui opposa Helcias et Ananias, ses juifs fidèles; et Ptolémée, obligé de renoncer à son entreprise, revint dans son royaume de Cvpre. Dix ans après ( 88 av. J. C.), Ptolémée Lathyre reprit possession de l'Egypte, dfoù son frère Alexandre avait été chassé , après avoir assassiné sa mère, et régna paisiblement jusqu'à sa mort, en l'an 81.

Après quelque mois de troubles, pendant lesquels Alexandrie fut ensanglantée par des insurrections populaires et des usurpations de palais, TÉ^pte échut à Ptolémée XI, Aulétès, fils adoptif de Lathyre, et Cypre fiit donnée comme apanage à un autre Ptolémée, fils natu-

L'UNIVERS

rel du même roi. Affaiblie par ses dissensions , d^adée par ses vices , détestée pour ses crimes, la dynastie lagide avait perdu tout prestige aux yeux des

Î>euplcs. Elle ne se soutenait que par *appui dos Romains, qui n'attendaient que Foccasion favorable pour renvoyer <;es misérables princes et réduire leurs États en provinces. L'île de Cypre était déjà réellement séparée du royaume d'Egypte ; aussi devint-elle la première la proie des Romains, qui étaient alors assez puissants pour disposer en maîtres du sort des rois et des peuples. On parla longtemps à Rome de la réunion des

frovinoes de la monarchie égyptienne l'empire romain. C'était une question que Ton agitait fréquemment au sénat ou au Forum. Ou faisait valoir un prétendu testauient que le roi Ptolémée X Alexandre U aurait fait en faveur des Romains pour se venger de ses sujets qui l'avaient chassé. Déjà l'Egypte avait été comprise comme domaine de la république dans le projet de loi agraire proposé par le tribun Rullus et combattu par Gicéron (G3 av. J. C. ). Malgré cette proposition, l'Egypte conserva encore sou indépendance pendant plus de trente ans; mais le caprice d'un autre tribun détermina bientôt la réunion de l'Ile de Cypre. Appius Clodius, ayant été fait prisonnier par les pirates de la Citicie, fit demander à Ptolémée, roi de Cypre, de lui envoyer l'argent nécessaire à sa rançon. Ptolémée était riche, avare et lâche. 11 n'osa refuser; mais il n'envoya que deux talents, dont les pirates ne voulurent pas se contenter. Ils relâchèrent leur prisonnier sur sa parole, et Clodius jura de se venger d'un roi qui l'avait estimé si peu.

Caton béduit l'île db Ctpbb en pBoviNCE BOHAiNE. — Étant deveuu tribun l'an 59, Clodius fit rendre un décret qui déclarait l'île de Cypre province romaine , et qui ordonnait la confiscation des biens de Ptolémée. Ce n'était pas assez pour Clodius d'écraser le faible Ptolémée, il se donna aussi le plaisir de mortifier, d'humilier le fier Caton, en le chargeant de cette honteuse mission. « A mes yeux , lui dit-il , tu ea de tous les Romains l'homme dont la conduite est la plus pure; et je veux te prouver que j ai réellement de toi cette

haute idée. Bien des gens demandent qu'on les envoie en Cypre ; mais je te crois seul digne de ce gouvernement , et je me £ais un plaisir de t'y nommer. * Caton répondit en homme qui se sent offensé, et refusa cet emploi. < Eh bien ! reprit Clodius avec hauteur, si tu ne veux pas y aller de gré tu partiras de force. » Et il se rendit aussitôt à l'assemblée du peuple , et y fit passer le décret qui envoyait Caton en Cypre (1), sans lui accorder ni vaisseaux ni soldats pour exécuter cette odieuse spoliation. La lâcheté du roi de C]^re rendait, au reste, cette précaution inutile. Caton envoya devant lui en Cypre Canidius , un de s<s amis, pour engager Ptolémée à se retirer sans combat, en lui promettant qu'il ne manquerait jamais, sa vie durant, ni de richesses ni d'honneurs, et que le peuple romain lui conférerait la|;rande prêtrise de Vénus à Paphos. Quant à lui, il s'arrêta à Rhodes pour y faire ses préparatifs et attendre la réponse de Ptolémée. Ce malheureux prince ne savait que résoudre. D'abord il prit le parti de charger ses trésors sur ses navires et de s'engloutir avec eux dans les flots. Il n'osa ou ne put exécuter ce dessein , et il se résigna à prendre du poison. Cette mort délivra Caton d'un ^nd embarras; la victime s'était immolée ellemême, il n'y avait plus qu'à recueillir sa succession. Caton se rendit en Cypre.

où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment royales en vaisselle d'or et d'argent, en tables précieuses , en pierreries , en étoffes de pourpre. Au fond^ c'était là ce qui avait tenté la cupidité des hommes avides et ambitieux qui se disputaient le gouvernement de la repubUque et qui mettaient le monde au pillage (2). Aussi avaient-ils envoyé Caton pour ne rien perdre de leur proie. « Caton , dit Plutarque , jaloux que tout se passât dans les règles, et qui voulait faire monter les effets à leur plus haute valeiur, assista lui-même à la vente , et

(i) Plut., Caton, c, XLIV et suiv. ; Engel^ Kypros, I, 439.

(a) Cette honteuse conquête est flétrie comme il convient par les anciens eux-mêmes. Toir Velleius Paterculus, II, 3S, 5; Valcr. Maxime, IX, 48; XT, 10; Ainmien-Marcellin,XIV,a7, 8,

ILE DE CHYPRE

ts

porta en coinpie]a8qu*aux moindres soromes; car il ne s'en tint pas aux formes ordinaires des encans : il avait pour également suspects les ofiBciers, les crieurs, les cnchérissenrs, et jusqu'à ses amis. Il s'aikessaitlui-mémeaux acheteurs, et les poussait à mettre de plus hautes enchères , et de cette façon tout fiit vendu à sa plus juste valeur. Caton rapporta de Cypre près de sept mille talents (quarante minions de francs); il en chargea des caisses qui contenaient chacune deux talents cinq cents drachmes. Il fit attacher à chaque caisse une longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de li^e , afin que si le vaisseau Tenait à se briser, les pièces de liège, nageant sur l'eau, indiquassent l'endroit où seraient les caisses. Tout cet argent, à peu de chose près, arriva heureusement à Rome.

Jamais général romain revenant diargé de dépouilles glorieusement enlevées à l'ennemi ne fut reçu avec plus d'empressement et d'honneur que Caton rapportant dans sa patrie la honteuse conquête des trésors de Ptoiémée.

Comme il approchait avec ses vaisseaux, les Romains, instruits de son arrivée, magistrats , prêtres , le sénat en corps et la plus grande partie du peuple , tous enfin allèrent an-devant de lui le long du fleuve, pendant que Caton, dédaignant de s'arrêter pour recevoir les consuls et les préteurs, remontait vers Rome sur une galère royale à six rangs de rames. Quand on vit porter à travers le Forum ces sommes immenses d'or et d'argent, l'aulmiration ne connut plus de bornes; le sénat s'assembla, complijnenta Caton de sa conduite, et lui décerna une préture extraordinaire, avec le privilège d'assister aux jeux vêtu d'une robe bordée de pourpre. Caton refusa ces honneurs, et demanda seulement la liberté de Nidas, intendant du feu roi Ptoiémée, dont il attesta les soins et la fidélité. De tant de richesses qui étaient à sa disposition, Caton ne s'était réservé qu'une statue de 2^on de Citium; néanmoins il ne put échapper aux calonmies de ce mêmeClodius, qui l'accusait d'avoir détourné des sommes énormes à son profit. Caton avait envoyé ses comptes à Rome ; mais une tempête engloutit le navire qui les portait. Cepen-

dant il n'eut pas de peine à repousser les imputations de Clodius , lui qui , sans avoir jamais reçu de la république, comme il le disait , ni un dieval m un soldat, lui avait rapporté de Cypre plus d'or et d'argent aue Pompée n'en avait conquis par tant de guerres et de triomphes , après avoir bouleversé la terre.

ÉTAT DE LtLB DE CTPBE SOCS L'ADMmiSTBATION DES ROMAINS. —

Caton avait érigé l'ile de Cypre en province prétorienne. On y envoya pour le gouverner le questeur C. Sextius, avec des pouvoirs de préteur. Bientôt on réunit 111e de Cypre à la Cilicie , et on en fit une province proeonsulaire^ dont le gouvernement fut donné à Lentulus (55 av. J. C), un des amis les plus intimes de Cicéron. L'an 52, Qcéron luimême fut pourvu de ce proconsulat, et passa un an dans sa province. Ses lettres à Atticus sont remplies de curieux détails sur l'état de llle de Cypre, sur laquelle si^étaient abattus lespuolicains, qui la pressuraient avec une rigueur impitoyable. Quand ces publicains étaient d'accord avec les gouverneurs , rien n'égalait la détresse des provinciaux. La ville de Salamine avait contracté une dette envers M. Scaptius et P. Matinius, deux financiers négociants établis dans l'Ile, très -bien appuyés à Rome, puisque Brutus avait chargé Cicéron de (le leur faire obtenir le remboursement de leur créance. Déjà ces deux hommes avaient fait éprouver aux habitants de Salamine mille vexations (i). Appius, prédécesseur de Cicéron, avait mis a leur disposition un corps de cavalerie aveclequà ils avaient bouleversé toute Tîle, entièrement désarmée. Ils avaient tenu le sénat de Salamine assiégé pendant cinq jours , et cinq sénateurs étaient morts de faim. « Appius, dit Cicéron , qui a traité la province par le fer et par le feu, qui l'a saignée , épuisée , qui me l'a remise expirante , trouve mauvais que je répare le mal qu'il a fait. Ce qui l'irrite, c'est que je ne lui ressemble pas ; on ne peut en effet se ressembler moins : la prorince a été sous son gouvernement ruinée de toutes les manières , sous le mien il n*en a été rien exigé sous aucun

(i) Cicér., Ep. ad Att., VI, i, a, 3, ?«-

L1JNIVERS.

prétexte. Que ne pourrais-je pas dire des préfets d*Appiu8, de ceux de sa suite, de ses lieutenants^ de leurs rapines, de leurs violences, de leurs brutalités?

Maintenant, au contraire, la maison la mieux réglée ne présente pas autant d'ordre , de régularité, d'économie que cette [>rovince. » Scaptius et Matinms insistaient auprès de Goéron pour qu'il leur permît d'exiger des Salaminiens non-seulement leur capital, mais encore un intérêt de quatre pour cent par mois. Cicéron, indigné de cette odieuse usure, refusa de mettre des troupes à leur disposition , et les fit payer sur le pied d'un pour cent par mois. « Voilà ce que j'ai tait, dit-il a Atticus, je pense que Brutus m'approuvera ; je ne sais si vous serez content. Caton sera certainement pour moi. » Cicéron s'était fait aimer des Cypriens ; il s'intéressa toujours vivement à leur sort, comme on le voit par la lettre qu'il écrivit en 44 à G. Sextius, le premier questeur de Cypre , qui se retrouvait alors questeur de Gilicie , avec l'Ile de Cypre dans son département. « Je vous recommande tous les Cypriens en général , et les Paphiens en particulier ; je vous saurai un gré infini de ce que vous ferez pour eux. J'insiste d'autant plus, qu'il me paraît importer à votre honneur, dont je suis jaloux, que le premier questeur romain dans l'île laisse sa trace et marque la voie à ses successeurs. Ce vous sera chose facile, je m'en flatte , si vous suivez les directions et les lois de votre intime ami P. Lentulus, et les institutions diverses que j'ai moimême établies. Ou je me trompe, ou vous vous feriez par là un honneur infini (1). »

Habituée depuis plusieurs siècles à subir la domination étrangère , l'île de Cypre avait accepté celle des Romains avec une résignation qui prouve qu'elle ne sentait plus le prix de la liberté et gu'elle n'avait conservé aucun de ces sentiments généreux par lesquels on sait la défendre. L'assujettissement politique où ils étalent tombés depuis longtemps et leur corruption morale avaient renau les Cypriens indifférents à ces changements de fortune où les peuples libres comprennent que leur dignité est en question.

(i>Cic., Ad Fam., XIII, Sa.

Tandis que les Cretois et les Rhodiens ne se livrèrent à Rome qu'après de longues résistances, Cypre, toute façonnée au joug, toute rfôignée d'avance, se soumit a la première sommation, et resta la plus paisible des provinces de l'empire romain. Indifférente à tout, les plus grands événements s'accomplissaient autour d'elle , et elle passait de main en main, sans qu'elle parût s'en apercevoir. Après la bataille de Pharsale, Cypre, qui vit passer tour à tour la famille oe Pompée fugitif et César victorieux, retourna, après être restée dix ans au pouvoir de Rome , à la famille des Ptolémées. Aulète, l'indigne protégé du sénat , était mort l'an 62 , plus méprisé , plus détesté que jamais des Alexandrins, qui n'avaient pu le décider à agir pour recouvrer nie de Cypre. Il laissait en mourant deux fils, Ptolémée Dionysius et PtoléméeNéotéros, et deux filles, Arsinoé et la fameuse Cléopâtre. Les Alexandrins mirent sur le trône l'aîné des deux fils avec sa sœur Cléopâtre. Mais les ministres du jeune roi chassèrent Cléopâtre» qui se retira en Syrie avec sa soeur Arsinoé. A son passage en Egypte , César se fit l'arbitre de tous ces diuerends, et, après avoir placé sur le trône d'Egypte les deux aînés des enfants d'Aulète, il donna au couple le plus jeune, à Néotéros et à Arsmoé, 1 investiture de l'Ile de Cypre. La guerre d'Alexandrie , qui suivit de près , empêcha ce partage crêtre mis à exécution ; la reine de Cypre Arsinoé fut emmenée captive à Rome, où elle mourut, l'an 41. Plus tard Antoine^ maître de l'Orient, mais subjugué par Cléopâtre, lui fit don de l'île de Cypre, qui resta province de l'Egypte jusque la conquête de ce royaume par Octave, l'an 80 av. J. C. On sait qu'Auguste, de* venu maître de l'empire, partagea avec le peuple le gouvernement des provinces :

Cypre fut d'abord comprise parmi les provinces impériales. Mais il l'abandonna peu de temps après au peuple en échange de la Dalmatie, dont les insurrections rendaient nécessaire l'intervention directe du chef militaire de l'empire romain.

Cypre devint une province consulaire.

Elle se divisa en quatre districts : celui de Salamine à l'est, celui de la nouvelle Paphos, à l'ouest , le district de Lapathos au nord, et celui d'Amathonte au

ILE DE CHYPRE

siid(l).

i). Au^usle doaoa des soins attentiiis à l^admiDistratioD de Ttlede Cypre; et le temple de Paphos ayant été détruit par un tremblement de terre, FaD 15 avant Tère chr^enne^ il pourvut aux frais de sa reconstruction.

INTBODUCTION du CHfiISTUNISM£

BN Cypre. — L'île de Cypre fut une des premières contrées ouvertes à la prédication de i'Ë vaille. « Joseph, que les apôtres surnommèrent Baruabé, c*est-àdire eo£antde consolation, qui était lévite et originaire de l'île de Cypre, vendit aussi un fonds de terre qu'il avait, et en apporta le prix, qu'il mit aux pieds des apôtres (2). » Bientôt éclata la persécution où fut lapidé saint Etienne; les fidèles de la première Églisese dispersèrent, et quelques-uns d'entre eux allèrent en Cypre.

Après la fondation de l'Église d'Ântioche , où les fidèles prirent pour la première fois le nom de chrétiens, saint Paul et saint Barnabe firent voile vers Vile de Cypre. « Quand iJs furent arrivés à Salamine, diseDt les Actes des Apôtres, ils prêchaient la parole de Dieu dans les synagogues des juifs , et ils avaient aussi Jean, oui les aidait. Aprèsavoir parcouru toute nie jusqu'à Paphos, ils trouvèrent un certain juif, magicien et faux prophète, nommé Bar-Jésu, qui était avec le proconsul Sergius Paulus , homme sage et prudent. Ce proconsul désirant d'entendre la parole de Dieu fit venir Barnabe et Paul; mais Élymas, c'est-à-dire le magicien, car c'est ce que signifie ce nom d'Ëlymas, leur résistait, tâchant de détourner le proconsul d'embrasser la foi. Alors Paul étant rempli du Saint-Esprit, et regardant fixement Elymas , lui dit : «Homme plein de toutes sortes d'artifices et de fourberies, enfant du diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du Sei-

Sneur? Voilà dans ce moment la main e^ieu sur toi : tu seras aveugle, et jusqu'à un certain temps tu ne verras point le soleil. A l'instant les ténèbres tombèrent sur lui , ses yeux s'obscurcirent, et,

(i) Engel, Kypros^ I, p. 458. Oo sait, par une tDscriptioo trouvée à Paphos et par une médaille , que P. Fabius Maximus et Aulus Plautius furent proconsuls en Cypre sous le principal d'Auguste.

(a) Act. des Apôtres^ c. iv, 36.

tournant de côté et d'autre, il cherchait quelqu'un qui lui donnât la main. Le

Eroconsul voyant le miracle embrassa I foi , et il admirait la doctrine du Seigneur (i). »

Telle fut la dernière conquête subie par 111e de Cypre dans l'antiquité; et c'est aussi le dernier événement de son histoire ancienne. A partir du règne de Tibère , sous lequel Serçius Paulus embrassa le christianisme, jusqu'à la fin de la domination romaine , l'ile de Cypre n'eut plus qu'à jouir tranquillement des bienfaits de cette paix universelle donnée par les Romains aux peuples de l'Ocddent. Dès lors elle échappe aux regards de rhistoire, à laquelle elle n'offre aucun souvenir à recueillir, aucun événement à enregistrer ; seulement des inscriptions, trouva sous les décombres de ses antiquités , nous ont conservé les noms de quelques-uns des proconsuls à qui le sénat confia le gouvernement de cette île (2). Au quatrième siècle l'administration de l'empire romain fut profondément modifiée par Constantin le Grand, surtout en ce qui concerne le gouvernement des provinces. Alors Ttle de Cypre devint la quinzième province du diocèse d'Orient, avec la ville de Constantia, l'ancienne Salamine, pour capitale.

Ce fut sans doute à cette époque qu'elle futdivisée en treize districts, selon Constantin Porphyrogénète, et quatorze selon Hiéroclès, qui les énumère dans l'ordre suivant : Constantia, Tamassus, Citium, Amathonte, Curium, Paphos, Arsinoé, Soles, Lapithus, Cirbia, Cvthri, Carpasion, Trimethonte et Leukosia.

(z) Act, Apost., Xniy 4. Le P. Losignaa énuinère plus de quatre-vingts saints ou personnages célèbres de l'Église de Chypre dans le chapitre qui a pour titre Us itluslres hommes chrétiens de tisle de Chypre, Il y a tout un c6té de l'histoire de Tile de Chypre que je suis obligé de laisser dans l'ombre ; car, pour emprunter le langage du vieux Lusignan, « si je voulois raconter toutes les choses qui se sont faites concernant les affaires de Cypre, cette chronique serait encore augmentée de la moitié d'autant. »

(2) Yoir le recueil de Gruter et les inscriptions citées par Engd, Kypros, I, 460.

L'UNIVERS

ni.

iriLT BE1I61BUX, POLITIQUE, MORAL XT INTELLECTUEL DE L*tLE DE CYPBE PENDANT LES TEMPS AN- CIENS.

Religion de lMle de Ctprb. — « Vénus, très -belle fille, nasquit en Aphrodisie, ville de Gypre, et pour sa rare beauté fut amenée en Cythère, pour être là nourrie entre les dieux et déesses : laquelle estant grande, en âge convenable, fût mariée au roy Adonis, et couronnée royne de Cypre. Les poètes et historiens racontent mfinies choses de oeste femme, lesquelles il seroit trop difficile d'esplucher et raconter de mot a mot. Contentez-vous seulement d'entendre qu'on luy a donné le premier lieu entre les dieux et déesses , et qu'on Ta appelée de divers noms ; qu'on lui a édifié plusieurs temples, non -seulement en Gj^pre, mais aussi en plusieurs autres provmces, voire par tout le monde (1). » Voilà comment le P. Lusignan se rendait compte de l'établissement du culte de Vénus dans llle de Çypre. Il est douteux que cette explication si expéditive satisfiasse tout le monde, et qu'on veuille s'en tenir à cette doctrine d'Évhémère qui faisait de tous les dieux et déesses du paganisme des rois et des reines élevés après leur mort aux honneurs divins.

Autrefois elle était généralement bien accueillie des savants, et convenait également au scepticisme des uns et à la crédulité des autres. On l'enseignait alors dans toutes les mvthologies élémentaires. Aujourd'hui 1 étude de la mythologie tourne au symbolisme; et si ce système d'interprâation n'est pas exempt d'erreur, il présente des vues plus profondes et pénètre mieux dans la vérité.

Aphrodite est le vrai nom de la grande déesse des Gypriens; il appartient à la langue grecque ; le mot de Vénus est latin. Mais Aphrodite ne fut pas la plus ancienne divinité de 111e de Gypre, où les Grecs n'avaient foit que succéder aux Phéniciens. Geux-d avaient introduit dans l'Ile leur religion nationale, et les temples de Paphos , d'Amathonte et de Qtium avaient été d'abord consacrés au

(x) Le Père Lusignan, Description de toute J^isle de Cypre, p. Sy.

culte de l'Astarté phénidrane, la même divinité qu'on adorait à Ascalon , à Byblos, àTyr et sur toute la côte de Syne. Quand les Grecs vinrent s'établir en Gy-

Ere , ils apportèrent avec eux le nomreux cort^ des divinités qui composaient leur Olynipe. Or, aucune n'avait autant d'analogie avec l'Astarté phénidenne que l'Aphrodite antique , divinité des premiers âges connue des Pelages.

Ge puissant symbole signifiait à l'origine la force créatrice et reproductrice, ' qui entretient tous les êtres de la création. Son culte était l'adoration de la nature elle-même, dont les anciens ont divinisé la fécondité et la vie, dans Timpossibilité où ils étaient de remonter plus haut et de savoir où placer la source et l'origine de toute existence. Ge naturalisme panthéistique se retrouve partout, depuis l'Inde, où il existe encore, jusqu'aux confins de l'ancien monde, et il a produit partout et sous différentes formes des divinités analogues à l'Astarté des Phénidens et à l'Aphrodite des Grecs, savoir : la déesse de Gomana, l'Anaîtis d'Arménie, de Pont, de Gappadoee , la Mylitta d'Assyrie , la Mitra de Perse, TAIilat d'Arabie , Tlsis des Égyptiens , la Gybèle des Phrygiens et crautres encore.

Personne ne peut dire comment s'opéra la fusion d'Astarté et d'Aphrodite : ce qui est certain, c'est que les deux peuples réunis dans Ttle de Gypre parvinrent à se mettre d'accord ^r un point où il est bien diffidle aux hommes de s'entendre. Leurs divinités contractèrent une union si étroite qu'on ne les distingua plus l'une de l'autre. Quelles furent les conditions de cette alliance, par quelles transactions, par quels sacrifices mutuels fut^lle cimentée, voilà encore ce qu'il est bien difficile à l'érudition d'étar blîr. Toutefois, il me semble q[u'on peut affirmer que l'élément phénicien prévalut dans le fond, l'élément grec dans la forme. Les Grecs et, après eux, les Romains appelèrent la déesse de Gypre Aphrodite ou Vénus; mais le symbole ne changea pas : ce fut toujours la pierre conique de Paphos, qui représentait le Phallus et qui exprimait la torce génératrice, ou la déesse barbue d'Amathonte,.

qui réunissait les deux sexes et qui se suffisait à elle seule dans l'acte de la re-

ILE DE CHYPRE

^fOàucxion. Ije sacerdoce resta entre les ^lainsdes Cin3rrades, dontl'anoétreQnyf^S était Phénicien. Mais ia mythologie ^tcque, ce gr&i^ instroment de ia -^pagande des idées belJéniques, qui alt^ et absorba taot de religions étrangères par le charme et le prestigede finiagination , éUmSà TAstarté phénicienne 1008 un moDceaa de fables et de légendes inventées pour Aphrodite, dont le nom finit par prévaloir. Cinyras luimême devint, bon gré mal gré, un héros Çrec, toot en eonservant son nom sémitique.

11 en fat de même d'Adonis : « Le nom comme le culte d'Adonis est essentiellement pbénicien ou syrien dans son principe ; c'est un titre, une épitbète d honneur, donnée indifféremment aux diverses formes de Bel ou de Baal , le dieu multiple des Araméens et des Cananéens, aussi Dien qu'à Jéhovah lui-même, le dieu simple et unique des Hébreux : Jdo' ni , Adonaïy mon Seigneur, notre SeU gneur (1). » Or, ce grand dieu, à qui l'on disait : AcUmai, mon Seigneur, et que les Phéniciens avaient déjà réduit à n'être plus que le soleil, comme l'indigue bien clairement la nature de la léte qn^on célébrait en son honneur au printemps, les Grecs lui conservèrent son nom, et lui appliquèrent l'un de ces mythes frivoles et gracieux par lesquels ils tournaient presque en plaisanterie les idées les plus graves et les plus sérieuses des religions de l'Asie. On transporta dans rtle de Cypre le mythe d'Atis et de CvbèJe. Adonis devint un bel adolescent, fils de Cinyras et de Myrrha , aimé de Vénus, qui abandonna le ciel pour s'attacher à lui :

Abttioet e eœlo; oœlo pnefertar Adonis.

Ils passaient leur temps à la chasse ; Mars, jaloux d'Adonis, le fit déchirer par un sanglier furieux. Adonis succomba ; mais Vénus le disputa au trépas , et Adonis resta partagé entre la vie et la mort. Il passa la moitiéde l'année, leprintem^ et l'été, auprès de Vénus , l'autre moitié, l'automne et l'biver, dans les enfers, auprès de Proserpine. Aux Adonies, ou fêtes d'Adonis, on célébrait, par des cé-

(i) Crcorcr et Goigniaut, Religions de VAniquité, t. IF, 3» part., p. 919.

rémonies où se succédaient la joie et la douleur, cet anéantissement et cette résurrection périodique du Dieu dans lequel le vulgaire ne voyait plus que l'amant d'Aphrodite , et qui dans Torigine avait été le soleil. Aphrodite perdit aussi son antique caractère : on cessa de voir en elle la personnification des forces re-

f productrices do la nature, elle devint a déesse des amours ; et son culte consacra et divinisa la plus puissante et la plus funeste des passions numaines. L'Aphrodite Uranie, méconnue et délaissée, se retii^ au fond du sanctuaire , et T Aphrodite Pandemos, l'amour déréglé et sensuel , attira à elle tous les hommages. De là les désordres des fêtes de Paphos , la prostitution des jeunes filles au rivase où la déesse sortit de la mer, et les débauches des hiérodules de Cypre , aussi célèbres que les prêtresses consacrées à Vénus dans le temple de Corinthe (1). On adorait aussi en Cypre Ceràs, Bacchus, Jupiter et Junon, Minerve, Apollon et Diane, mais toutes ces divinités n'avaient qu'un culte local et particulier; seule Aphrodite était adorée dans nie entière.

ÉTAT POLITIQUE DE L'ÎLB DE Cy- PBE (2) ; GOUVBBNEMENT. — LllC de

Q^pre a toujours été gouvernée par des rois. Les cités grecques étaient encore sous le régime monarchique quand elles envoûtèrent des colonies dans cette île. Aussi la royauté, qui y dominait déjà avec les Phéniciens, y fut continuée par les Grecs , et s'y perpétua jusqu'à la soumission de 111e aux Ptolemées. Jamais Cypre ne fut réunie sous la domination d'un seul prince ; mais cha(]ue cité faisait un petit royaume , qui avait pour chefs héréditaires les princes qui descendaient du héros fondateur de la colonie. Ainsi la famille régnante à Salamine prétendait descendre de Teucer fils de Télamon ; et, plus heureuses que les dy-

(i) n faut 8*en tenir à ces généralités : je ne puis esplucfter ce que disent les poètes et les historiens à ce sujet. Je renvoie aux savants ouvrages qui en traitent spécialement» Movers, die Phœnizier, 1. 1, Engel, Kjpros, t. Il, et les Religions de C Antiquité, de MM. Creuzer et Guigniaut, t. H, i'* part.,, ch. Vf, p. 210, et les éclaircissements.

(2) Engel, Kypros, I, 467.

L'UNIVERS

nasties héroïques de la Grèce proprement dite, celles de 111e de Cypre conservèrent jusqu'à la 6n , grâce peut-être au voisinage de rOrieut , le respect et Tobéissance des peuples. Au reste, on a vu dans les récits nistoriques qui précèdent à peu près tout ce que Ton peut savoir du gouvernement de ces princes : nous n'avons plus les ouvrages où les anciens décrivaient la constitution des villes cypriennes , tels que le grand ouvrage d'Aristote sur la politique, et le traité spécial de Théopnraste qui avait pour titre BaaiXe(a Tc5v Ku7cp(cov, la royauté des Cypriens.

Autour de ces rois se groupait une aristocratie composée des familles issues des premiers colons ou des fondateurs de la dté. C'était peut-être originairement la première bourgeoisie de chaque ville , qui peu à peu devint la noblesse de la cour, à mesure qu'elle se réduisait par l'effet destructeur du temps , qui , en décimant le corps, donnait ainsi aux familles qui survivaient un plus grand éclat. Au reste, les renseignements

Sue l'on trouve dans Athénée sont loin e donner une idée avantageuse de la noblesse cyprienne, dont il représente les chefs comme jouant le honteux et double rôle de flatteurs des rois et d'espions de leurs concitoyens. Je transcrirai tout ce curieux passade (1), qui n'est luimême dans Athénée qu'une citation d'un ouvrage de Gléarque de Soli : « Tous les monarques de Cypre ont auprès d'eux des flatteurs d'une naissance distinguée, comme un accessoire fort important...

Les flatteurs de Salamlne sont partagés en deux familles , desquelles descendent ceux des autres parties de l'Ile de Cypre. On les appelle gerginiens et promalari' gués (y^PYivot, KpojAiXoqcYtç). Les gerginiens se mêlent dans la ville parmi les autres citoyens , soit dans les lieux de travail , soit dans les places publiques , écoutant tout ce au'on dit, et faisant l'espionnage. Tous les jours ils rendent compte aux anactes (princes) de ce qu'ils entendent dire. Quant aux promalanf;ues, ils examinent si ce que les gerginiens ont rapporté mérite quelque information; ce sont comme les inspecteurs de ces espions. Us abordent

(i) Athén., Deipnos,, 1. TI, p. a55, Irad. dt I^sfèbvre de Villebinae^ t. II, p. 466.

tout le monde avec tant d'artifice, et d'un ton si persuasit, que je crois volontiers, comme ils le disent eux-mêmes, que tous les flatteurs les plus renommés sont sortis de leur pépinière. Les honneurs qu'ils reçoivent des rois les rendent extrêmement fiers de leur profession. » Ainsi cette noblesse dégradée sous l'absolutisme des rois cypriens formait le corps de la police , et n'en conservait pas moins son rang élevé dans l'État.

A Palae-Paphos, qui était le sanctuaire principal du culte d'Aphrodite, le gouvernement était sacerdotal. Il appartenait à la famille ou tribu des Cinyrades, dont l'origine était sans contredit phénicienne, et qui devint grecque, comme la divinité qu'elle servait, après l'émigration des Hellènes. Les Cinyrades conservèrent la direction suprême des affaires politiques et reli^euses. Le plus âgé de la famille en était le chef; les autres membres formaient son conseil. Comme chef religieux, il avait une juridiction sur rtle entière, où le culte d'Aphrodite était partout en grand honneur. A Amathonte une branche des Cinyrades avait la direction des choses reli^euses; mais le pouvoir politique résidait entre les mains d'un roi. La grande prêtresse des temples de Déméter était placée sous Fautorité du collège sacerdotal des Cinyrades. Cet état de choses dura jusqu'aux Ptolémées, qui renversèrent les dynasties locales , par lesquelles l'île était gouvernée depuis tant de siècles, et ()ui les remplacèrent par des fonctionnaires nommes et révocables à la volonté du prince. Depuis cette époque Cypre resta toujours dans la dépendance; les Ptolémées la transmirent aux Romains , ceux-ci aux Grecs de Byzance, et , après trois siècles de liberté et de gloire sous les Lusignans, elle retrouva la servitude, plus dure, des Turcs, qu'elle subit encore.

Lois. — Nous n'avons que des renseignements bien incomplets sur la lé^;islation de l'île de Cypre. On doit à Dion Chrysostôme la connaissance des trois lois suivantes, observées dans ce pays (1 ] :

(i) Dion. Cbrys., Discours 64 : i* Tiriv |jioi;^euOeiaav xsipo(Aév7)v TcopvsCeodai. 99 T^y adTÔv &7coxTe(vavTa àxaçov pdrreoOau ^^Wi àicoxTelvai 6oûv àpoTtjpa.

ILE DE CHYPRE

1* « La femme adultère aura les cheveux coupés, et sera rangée parmi les courtisanes. > Cette loi avait pour but d'assurer la sainteté du mariage; mais les femmes n*v étaient guère préparées par leur écfucation. La chasteté ne devenait an devoir pour elles qu'après le mariage, et toute jeune fille devait consommer Te sacrifice de sa virginité en l'honneur d'Aphrodite. 2® a Celui qui s'est donné la mort sera privé de la sépulture. » Nulle part on ne trouve dans les l^slations grecques une condamnation aussi absolue du suicide. A Athènes on coupait la main de l'homme qui s'était donné la mort, et on Fenterrait au loin. Quant au corps, on Tensevelissait le visage tourné vers l'occident. 3** « Il est défendu de tuer le bœuf qui sert au labourage. » L'infrac- , tlon à cette dernière loi était punie de mort. Chez tous les peuples anciens la loi prot^eait Vaninial qui assiste l'homme dans ses travaux ; mais on ne trouve que chez les Cjpriens et les Phrygiens une pénalité aussi rigoureuse pour la transgression de cette loi (1). La tradition rapportée par Dion Chrysostôme attribue rétablissement de ces trois lois à une femme de Cy pre appelée Démonassa, oui paraît un personnage légendaire plutôt qu'historique. Ces lois reçurent leur sanction de l'application rigoureuse qui en fut faite aux enfants de Démonassa.

Sa fille aj^ant commis l'adultère , elle fut rasée et inscrite parmi les courtisanes. De ses deux fils Fun tua un bœuf de labour, et fut rois à mort; l'autre s'étant tué de sa propre main , son corps demeura sans sépulture. Cette sinistre tradition maintenait en vigueur l'exécution de ces lois.

MoBVBS. — Les moeurs des Cypriens n'ont pas commencé par être molles et iieencieuses. Les nations se forment et grandissent par le travail, la sobriété, la vertu. Le peuple cyprien eut d'abord toutes ces qualités, sans lesquelles il n'aurait pu atteindre la grande prospérité de la première période de son histoire. Alors les mœurs devaient être simples et sévères, la vie active et réglée , et la religion encore austère. Mais les ri-

(i) Cependant oa trouve une loi analogue chez les Romains. Cf. Vair.^ it« Aust,, U, S; ,, Hist, Nat., TUT, 70.

chesses engendrèrent la corruption des mœurs , et celle - ci précipita les petits États de Ftle de Cypre dans la décadence et la servitude. Or nous ne commençons à connaître Tétat social de ce pays qu'après les temps primitifs, quand il est déjà engagé dans toutes les recherches et dans tous les excès de la civilisation la plus raffinée. La population de Tile de Cyj)re, enrichie par le commerce, Findustrie, Tagriculture, se livra sans retenue à toutes les jouissances dont elle pouvait si facilement s*entourer dans le délicieux pays qu'elle habitait. La mollesse et les plaisirs de la vie cyprienne étaient passés en proverbe chez les anciens. Le culte d'Aphrodite prit dans cette île, plus que partout ailleurs, le caractère d'un sensualisme effréné, et la jeunesse des deux sexes, élev^ au milieu des fêtes licencieuses de cette religion dégradée, s'habituait de bonne heure , surtout dans les classes supérieures, à regarder le plaisir comme le souverain bien de la vie.

Athénée a emprunté aux ouvrages de Cléarque de Soli les plus curieux renseignements sur les mœurs efféminées des rois cypriens. 11 y avait à la cour de ces princes des femmes appelées colacides, ou flatteuses; elles étaient au service des dames de la famille royale. Elles étaient fort recherchées à l'étranger ; et Artabaze et Mentor en firent venir pour leur maison. Plus tard on changea leur nom en celui deciimacides, et voici pourquoi: Voulant plaire à celles qui les prenaient à leur service, elles se courbaient en forme de marchepied ou de gradin y de manière que les dames montaient sur leur dos pour entrer dans leurs litières et en descendaient de même. Cléarque s'irrite contre cette invention abjecte et méprisable par laquelle ces viles complaisantes augmentaient encore la mollesse etla corruption des princesses qui les appelaient auprès d'elles. « Mais , aioute-t-il , ces climacides , après avoir v&u dans l'opulence par ce rafSnement , n'eurent plus qu'une vie dure et pénible dans leur vieillesse ; ainsi, celles qui leur succédèrent n'ayant plus obtenu le même crédit passèrent en Macédoine. La décence ne me permet pas de raconter ici à quel degré de libertinage elles y portèrent les princesses et les femmes du plus haut

L'UNIVERS

raDg : je dirai seulement que faisant pratiqifer sur elles , et pratiquant sur d autres les sortilèges d usage aux mystères de Diane Tauropole, elles offraient par leur honteuse conduite le spectacle de tous les vices les plus repoussants. »

C'est encore à Cléaruue que nous devons la peinture du luxe et de la mollesse d'un jeime roi de Paphos, dont il parle en ces termes : « Ce jeune homme portait la recherchejusquli coucher sur un lit à pieds d'argent, garni d'un tapis en petit point de Sardes , des plus riches. Au-dessus était étendu un dais de velours , recouvert d'une garniture en filet teinte dans la pourpre d'Amorgos. Il avait sous la tête trois oreillers de fin lin d'une riche couleur, et également garnis de filets.

Ses pieds étaient étendus sur deux coussins de pourpre. Il reposait sur ce Ut revêtu d'une robe blanche. » A quelque distance du lit se tenaient des esclaves , vêtus de courtes tuniques , et tout près de lui étaient ses flatteurs, ^ens de haute naissance parmi nous, dit Cléarque.

Chacun d'eux s'était partagé le soin des différentes parties de sa personne. L'un s'était assis au pied du ht, et tenait sur ses genoux les pieds du jeune prince.

L'autre, assis sur un siège placé près du lit, penché sur la main que le prince laissait pendre nonchalamment, la caressait, en prenait les doigts, les tirait les uns après les autres. Le troisième ,

gui était te plus distingué , se tenait deout à la tête, et s'appuvait familièrement sur les coussins qui la soutenaient. De la main gaudie il rangeait la chevelure du jeune homme , et de la droite il le rafraîchissait en agitant doucement un éventail. Dans une comédie intitulée le Soldat, le poète Antiphane raille ainsi la mollesse aun roi de Paphos, qu'il représente éventé par des coloml^s (1) :

« Dis-moi : Avez-vous été longtemps à Cvpre? — Tant qu'il y a eu guerre. — Mais dis-moi en quel endroit. — A Pa-

ffhos ; il y règne une mollesse , une voupté si recherchée Qu'elle est vraiment incroyable. — Quelle volupté donc ? — Quand le roi est à table, ce sont des colombes qui l'éventent, et personne autre ne s'aviserait de le fédre. — Comment donc? ois-moi comment cela se fait. —

(i) Athen., VI, aS;.

Le roi était oint d'un parfum qui vient de Syrie , et qu'on tire d'un fruit dont les pigeons mangent beaucoup. Venant au vol a l'odeur de ce parfum, ils osaient même se poser sur la tête du roi : les valets qui étaient à côté les chassaient ; ils s'élevaient un peu , mais sans s'écarter aucunement, lii d'un côté ni de l'autre, et c'est ainsi qu'ils l'éventaient , agitant doucement l'air, et sans faire sentir trop de vent. » Le voisinage de l'Orient avait contribué pour beaucoup à jeter les rois de Cypre dans toutes ces recherches du luxe asiatique, dont les rois phéniciens et les satrapes persans leur donnaient de tous côtés l'exemple. Or, dans ce genre d'imitation on s'élève bien vite à la hauteur de ses modèles. Il n'était pas difficile à des Grecs, d'un esprit plus subtil, plus actif que celui des Orientaux , de pousser plUs loin que ceux-ci les raffinements du luxe, de la mollesse et de la débauche. Cest ce que firent les rois de Cypre, et plus tard les dynasties des Lagidfes et dès Séleucides, dont les monstrueux désordres dépassèrent de beaucoup tout ce que nous savons sur Tintérieur de la cour des monarques persans. Abts et Mbtibbs. — Les Cypriens avaient une grande renommée dans certaines branches d'industrie. Us étaient fort habiles à travailler le cuivre et le fer, dont les mines étaient si abondantes dans leur pays. On recherchait surtout les armes ae Cypre. Alexandre le Grand porta dans toutes ses campagnes en Asie une épée de Cypre, que lui av^it donnée le roi de Citium, et oui, grâce à son excellente trempe, était d une dureté et d'une légèreté incomparables. Pendant le siège de Rhodes, Démétrius Poliorcète fit venir de Cypre deux cuirasses d'airain, du poids de quarante livres. Zoïle, l'artiste qui les avait fautes, voulant montrer leur force, demanda qu'il fût lancé contre Tune d'elles, à la distance de vingt-six pas, un trait de batterie : l'épreuve fut faite, et ne laissa sur le fer aucune trace sensible ; on n'y vit qu'une rayure presgue imperceptible, comme aurait pu faire un st^^let (1). Démétrius prit pour lui cette cuirasse, et donna l'autre à Alcimus d'Épire, l'homme le plus fort et le plus belliqueux qui fût dans son armée.

(x) Plut., Demetr^ %i.

ILE DE CHYPRE

Comme les Phémâens, dont ils étaient en partie descendus, les CyprieDS étaient d'excellents constrocteurs ae navires. II y arait de grands chantiers à SaJamine et a Citiam : on fabriquait aussi dans l'île les voiles « les cordages y tout ce qui sert au gréement des vaisseaux. Les lissas de Cypre étalent fort recherchés, et ses différents produits dans ce genre d'industrie « étoffes, toiles, brooeries, tapisse* ries, ont été constamment célébrés chez les anciens, depuis Homère jusqu'aux auteurs de VRisIxÂre Auguste,

Les Çvpriens s'adonnèrent moins à la culture des arts libéraux qu'à celle des arts utiles. Cependant ceux-là même n'y furent pas entièrement négligés. De tous les artistes de ce pays on na conservé q|ue le nom de Stypax, statuaire qui flonssait vers Tan 444 , au siècle de Péri* dès. Quoique neutralisé par d'autres Influences, le génie arec ne s'effoça pas entièrement dans Vtie de Cypre. Les représentations , grossièrement symi)ollques, de la reli^on orientale furent transformés en objets d'arts à mesure que la religion hellénique effaçait le vieux culte pbéniden. De rares témoignages épars dans les auteurs anciens et la découverte de quelques idoles dans les ruines des antiques villes de Cypre attestent que l'art ne périssait jamais entièrement là où Fou avait une divinité grecque à adorer. On peut voir au cabinet des médailles de la Bibliothèque Nationale la collection que M. de Mas-Latrie a rapportée tout récem ment de Ttle de Chypre, et qui se compose d'un certain nombre de statuettes en pierre et de fragments en terre cuite trouvés à Citium, Salamine et Datia,Vancienne Idalie. On avait poussé très-loin en Cypre l'art de travailler les pierreries, et surtout les émeraudes, qu on trouvait en grand nombre daus les mines de cuivre (1). Pline raconte que dans nie de Cypre sur le tombeau d'un roi nommé Hermias, était un lion de marbre avec des yeux en émeraudes. Ce tombeau était au bord de la mer, près d«B pêcheries. L'éclat des émeraudes pénétrait si avant dans la mer, que les thons, épouvantés, s'enfuyaient, et k« pécheurs ne les ramenèrent qu'en changeant les yeux du lion. 11 y men-

(x) Pline, UiiU Nat., XXX VU, 3, 17.

tionne aussi parmi les célèbres émeraudes gravées celle ^i représentait Amymone, et qui fut mise en vente dans Hlede Cypre au prix de sixdeniers d'or. Le joueur de flûte Isménias ordonna qu'on la lui achetât Mais le marchand, ayant diminué le prix, lui renvoya deux deniers.

« Voilà, dit Isménias, un marchand bien maladroit, et qui a beaucoup fait perdre au mérite de cette pierre! » On trouve dans l'île de Cypre oe beaux restes d'architecture grecque et des fragments de pavés de mosaïque d'un riche travail.

Commerce. •— Dès les temps les plus anciens Cypre était un puissant État maritime et commercial. Au milieu de ses préparatifs d'expédition dans les Indes, Sémiramis fit venhr de Cypre des constructeurs de navires, auxquels elle donna l'ordre de construire des bateaux propres à naviguer sur les fleuves et qui pussent se démonter (1). Outre les ouvriers, l'île possédait aussi des matériaux. Les cèdres de ses montagnes remplaçaient avantageusement les sapins des autres contrées (2). Cest à Cypre que l'on construisait les légers bâtiments appelés xipxoupoi, cercwres. Cette lie possMait trente villes maritimes toutespourvues de ports, dont quelques-uns étaient excellents. Le commerce de Cypre embrassait les côtes de Syrie, d'Asie Mineure, l'Egypte après la fondation du marché de Naucrate, l'Afrique orientale après celle de Cyrène, les colonies grecques du Pont-Euxin et les contrées de l'Occident. Sous les Ptolémées sa prospérité commerciale ne fit que s'accroître , et elle se soutint à la même hauteur jusqu'à la décadence de l'empire romain, cypre exportait dans tout le monde ancien ses cuivres, ses bois de construction, ses grains, ses vins, ses huiles, ses laines, ses lins, ses chanvres , ses fruits et ses pierres précieuses.

Poids, Mesubes, Monnaies —Les renseignements que nous trouvons dans Hésychius et le grand Étymologue sur le système métrique des Cypriens se réduisent à bien peu de chose. Ce sont des noms sans évaluation positive. Ils avaient le cypre, l'hémicypre, lemodius, lechénlx, le xestes, le migar, la mnase pour

(x) Diod. Sicul., n, 16.

(a) Pline, HUl NaL, XVI, 76; VII, 67.

L'UNIVERS

la mesure des liquides et le poids, lepalaiste et le calamus comme mesure de longueur (1). Leurs monnaies sont mieux connues. Depuis le temps d'Évagoras les rois de Cypre eurent le droit de battre monnaie ; ou ne connaît pas de médailles antérieures à ce prince. Sous les Ptolé* mées les Cypriens perdirent ce droit, les Romains lé leur rendirent. Ainsi Ton distingue deux époques dans la collection des monnaies de File de Cypre. La première s*étend d'Évagoras auxPtolémées, de 384 à 300, et comprend le quatrième siècle avant l'ère chrétienne. La seconde va d'Auguste à Macrin, et comprend les deux premiers siècles après Jésus-Christ. L'empreinte ordinaire des médailles de Cypre avant le temps des empereurs est l'image d'Aphrodite ou celle de son temple. Sur les pièces de Salamine on voit souvent Ggurer Jupiter, ou Taigle et le lion, symboles de ce dieu. D'autres monnaies représentent aussi d'autres divinités, telles que Diane, Minerve, Apollon, mais toujours eu rapport avec Aphrodite, qui figure partout comme déesse princi-

Noins deimois. 'AçpoSiatoc, Aphrodisius,

-pale du pays. Sur une médaille de Salamine, sans nom de roi, mais de la première époque, on voit un taureau et une proue ae navire; sur une autre, également sans nom de roi, se trouve un bélier et la moitié d'un poisson ou d*mie corne de boeuf. Les monnaies de l'époque impériale sont presque toutes en cuivre. On n'en trouve en argent que sous Vespasien , Titus et Domitieo. Elles portent sur la face l'image de rempereur> et sur le revers le temple de Paphos ou Jupiter de Salamine. On trouve dans Mionnet l'indication de soixante pièces connues depuis Auguste jusqu'à idacrin.

Càlbndbieb. — D'après un ancien document qui a pour titre 'H^jLspoXôytov {i7]v£jv Biaç^p<i>v 9c6Xeu)v, ccdendbrier des mois des différentes cUés, Ideler, dans son Manuel de Chronologie, a dressé le tableau suivant des noms, du commencement et de la durée des mois usités par les Cypriens sous la domination romaine :

'Aitoyovixoc, Alvtxoc , 'lovXto; ,

SeêacTTÔ; , AuTOxpaTOpixoc , ATfi(ia^ye5oy<rio; , ïlXr^ÔvTiaTo; , j^p/tepEû;, 'EffTtîO; , 'P(i>|iaioç ,

Apogonicus,

Ainicîis,

JuUus,

Cœsarins,

Sebastus,

Autocratoricw ,

JDemarchexusitu,

Plethypatus,

Archieretis,

Hestieus,

Romanus,

CommeaeemcDU

Darée.

23 septembre,

jours.

24 octobre,

23 novembre,

24 décembre,

24 janvier,

21 février,

23 mars.

23 avril.

24 mai.

23 juin.

24 juillet,

23 août.

Je renvoie à Engel le lecteur curieux de connaître les principaux commentaires donnés par les érudits sur ces différents noms (2).

Langue. — De toutes les îles de la Méditerranée orientale l'île de Cypre est celle dont la population se compose des éléments les plus divers. Les anciennes émigrations phéniciennes avaient d'abord donné à ce pays un caractère oriental, et en avaient fait une annexe de la Syrie. Peu à peu les colonies grecques se superposèrent en couches successives sur l'ancien fond asiatique , et finirent

(i) Kngel, Kypros, I, p. Siu (a) Ibid., p. 545.

par prévaloir : 111e devint grecque, et l'on y parla la langue des Hellènes. L'histoire ne peut pas rendre compte de cette transformation, mais elle la constate, et dans l'antiquité comme de nos jours Chypre est incontestablement une des contrées dont la race grecaue a composé son domaine si dispersé. Cependant les peuples de différente origine qui se sont rencontrés dans cette île ne s'y sont jamais entièrement confondus. Ils se sont mélangés, ils ont combiné leurs langues, sans les effacer entièrement pour en former un seul et commun idiome. « I..e8lan* gués grecque et turque, dit Mariti (1) ,

(i) Voyage en Chypre, elc, I, 8.

ILE DE CHYPRE

fioil^rieineiit dominantes, et de ce mé- IBS» est résuhé la comiption des deux La langue grecque a néanmoins dans les termes la pureté de dialeete ; mais la prononciation paiement altérée , et cela depuis f»d?ée des Téuitiens dans I1le. Les «mnevqants parlent communément la langue Halieniie, et très -peu la franenae. « Martin ûrusius , le restaurateur aesétndesgreoqttea en Allemagne, disait que de iqd tempe , c'est-à-dire au seiziènaesiède, on parlait dans llle de Chy« pre le^rec, rîtaheo, Farménien, le chaiiaîqiie et Falbanais. De toutes ces langues iagneqœ est celle des indigènes, ce qui pione suffisamment que la race grecque otdefenae prépondéraDte dans ce ça^s.

Dans Tantiquité rosace du phénicien s'était conservé chez les habitants du sud delUe (1) : ^rtout ailleurs le grec donnait; mais il s'était grandement altéré an contact des idiomes étrangers, et par cette facilité qn'ont les peuples commerçants, plus empressés de s entendre que cBrienz de beau langage, d'échanger eotntax les termes de leurs différentes langues maternelles. Aussi le dialecte ejprien étah-il, de tous les dialectes loomx de la langue grecque , le plus déO- ^sté par les importations étrangères. Il oflrait au fond lîeaucoup d'affinités avec le dialeete éolien, mais il était rempli de ioeodons particulières, de mots phéni- QCDS, d'idiotisme orientaux, et il passait au goût des Grecs purs pour un détestable langage. Ceux de Soli avaient surtout la r^Mâation de parler le plus mal ; delàr^^ession de ooXoixQ^eiv, d'où nous avons tiré le mot solécisme (2).

HiSTOUis LiTTÉBAiBE. — Daus les premiers siècles les Grecs de Itle de ^jfn résistèrent aux influences qui alloereDt plus tard leur langue et leur 90^ Us ne restèrent pas étrangers à ce grand mouvement poétique qui succéda

(i) Le fouvenir de Toripine phénicienne ^ babîtaots de Cidum était encore bien vif m temps de Cicéron, qui s'exprimait ainsi à fiiym de Zenon : Postea tous ille Pœnulus (fCB enim Ciûeos . clientes tuos, e Pboenicia prafeetos) etc. deFini6,,l\, 20.

(t) Toir dans Eogd, t. I, p. 557 à SqS, ne très-cttrieose et conaplète étude sur les prtknhrilés du dialecte cyprien.

en Grèce à Tâge héroïque, et au milieu duquel parurent Homère et les (^cliques. H y a plus : Pausauias (1) recule 1 origine de la poésie cyprienne jusqu'aux temps mythiaues, en plaçant parmi les Aèdes inspires un certain Euclus , de

S'pre, dont il fait un contemporain de usée, Lycus et Bads. Cet Euclus, chantre et oracle des premiers âges , aurait prédit la naissance d'Homère, et Pausanias rapporte la prophétie à l'appui de son assertion. Or, cet Euclus n'est probablement qu'un personnage imaginaire, qui figure comme oracle dans les traditions cypriennes relatives à Homère. Les Cypriens aspirèrent aussi à l'honneur d être les compatriotes de ce grand poète, dont les chants étaient répétés de tous et dont la vie n'était connue de personne. Alors 00 fabriqua des légenaes :

l'une d'elles racontait qu'Homère était né en Cypre, et que sa mère s'appelait Thémisto, et cette naissance était d'autant plus certaine qu'elle avait été prédite par Euclus. Une épi^amme u'Alcée nomme son père : c'était le Cyprien Dmésagoras. Une autre tradition rapporte qu'Homère épousa une femme de Cypre nommée ArésipUone, et qu'il en eut deux filles et un fils, qui fut le poète Stasinus, l'auteur présumé des poèmes cvprieiis. Les deux filles d*Homère sont \ Iliade et l' Odyssée, et toute la tradition une allégorie imaginée pour faire valoir les poèmes cypriens en rattachant son auteur à la famille d'Homère.

Tout ce qui a rapport à l'origine des poèmes cypriens est extrêmement incertain et obscur. On les attribue tantôt à Homère, tantôt à Stasinus, tantôt à Hégésias de Salamine, ou même à un

{loète inconnu, d Halicamasse. 11 y a ongtemps qu'Hérodote (2) a fait lustice de la tradition qui fait d'Homère Fauteur des Cypriaques ; mais tout ce qu'il peut dire, c'est qu'ils sont de quelque autre poète. Or, ce n'est là qu'une négation. Cependant, malgré toutes les discussions que la critique a entassées sur cette question , ce qu'il y a de mieux à faire, c'est d'imiter la réserve d'Hérodote (3).

(x) Pausaa., X, 12» ii-ai, 3.

(2) Hérod,, II, 117.

(3) Voir la longue et savante disseriation d'Engel, Kypros, \. I, p.6o3. Oa trouve Ta-

Quant au poënie lui-même, dont le titre vient ou de Ttle de Cypre , où il a pu être composé, ou de Tiroportance qui y estdonnée à Aphrodite, la grande divinité cyprienne, ce n'est autre chose qu'un long prologue de V Iliade. « Il embrassait tous les événements principaux qui avaient précédé la querelle d'Achille et d'Agamemnon. Le poète expliquait en détail les causes de la guerre de Troie, 6t:remontait jusqu'à la naissance d'Hélène. L'épouse de Ménélas n'était point, selon lui , la fille de Jupiter et de Léda. Jupiter l'avait eue de Némésis , et Léda l'avait élevée avec les Dioscures. La guerre de Troie apparaissait à Stasinus (ou tout autre poète) sous de sombres couleurs : ce gui le frappe, ce ne sont point les exploits des héros ni la gloire dont ils se couvrent, c'est l'extermination à laquelle les a voués Jupiter. « Il fut un temps, dit-il , où d'innombrables races d'hommes se répandaient sur toute l'étendue de la terre au vaste sein.... Jupiter, qui les vit, eut pitié de la terre, qui noumt tous les hommes, et, dans sa sagesse , il résolut de la soulager. Il alluma la grande guerelle de la guerre dllion , afin de iaire disparaître par la mort le fordeau

{)esant; et les héros étaient tués dans es plaines de Troie et le dessein de Jupiter s'accomplissait. « Ce passage des chants cypriens suffirait à lui seul pour me convaincre que le poëmé n'était pas d'Homère (1). »

Après Tépoque homérique la poésie grecque languit, meurt dans l'île ae Gypre, comme une fleur transplantée loin de sa terre natale. Il faut franchir plusieurs siècles pour retrouver des poètes cypriens. Mais alors la veine du ^énie grec est épuisée, et les œuvres poétiques de cette époque ne sont en général que le produit artificiel de l'imitation des an- ' ciens et de, l'érudition alexandrine.

Néanmoins cette résurrection de la poésie dans nie de Cvpre indiquait un retour à la culture ae& lettres ; et ce fut là un des principaux résultats de la conquête d'Alexandre de rendre à la vie intellectuelle des peuples qui s'abrutissaient

nalyse et des fragments de ce poëme dans Photius. Cod, a39, p. 319, Bekker.

(i) A. PieiTon, But, de la littérature grecque^ p. zoo.

sous le despotisme des monarques porsans. Les Cypriens avaient en Grèee la réputation d'être ignorants et lourds (1). Le goût des lettres se ranima chez eux, et leur esprit sortit de sa torpeur. Alors Cypre produisit quelques poètes, qui ne furent pas sans renom dans leur temps : Cléon de Curium, qui chanta les Argonautes, et auquel Apollonius de Rhodes fit de nombreux emprunts ; Hennias de Curium, poète lyrique, dont Atfaéoée nous a conservé quelques ïambes ; lepoête comique Sopatros, de Papbos, oonno également par des citations d*Athâiée (3); le fiGd)uliste Théon , qui était aussi rhéteur. L'enseignement de la rbétorioue avait été introduit en Cypre par P(htcrate, qui vint en cette tle au temps d'£vagoras. Polycrate, disciple d'Isocrale, était un de ces rhéteurs que Platon appelle XoYoSa\$aXoi , ingénieux artisans de mots; il faisait des panégyriques de , Busiris et de Clytemnestre et des inveo- \ tives contre Socrate. Peu lui importait le sujet , pourvu qu'il eût un paradoxe à \ soutenir et l'occasion de faire briller ses ! esprit. Il ouvrit une école à Salamine, a il y enseigna son art frivole avec beaucoup de succès. On imagine tous les fruits que la jeunesse cypnenne dut retirer d'un pareil enseignement.

Le riche fonds de traditions religieuses d'où Ton avait tiré les poèmes cypriens produisit une série assez nombreuse d^écrivains qu'on peut appeler les mytbographes et les légendaires. Tels sost Alexandre de Paphos, Archélaûs, Hégésandrede Salamine, Hermesianax, bi* gonus , Nicanor, et Poeon d'Amathoiote, auteurs obscurs qui avaient eommenlé les légendes mythologiques , et qui ae sont guère connus que par les citations des scoliastes.

L*île de Cypre avait donné le jour à plusieurs historiens, savoir : Aristns de Salamine, qui écrivit une histoire de la Macédoine ; Democharès de Soh' ; Démétrius de Salamine; Cléarque de Soli, disciple d'Aristote, auteur du Ûvre mtitulé Gergithitis, du nom d'un oourtisaDi d'Alexandre le Grand : Athénée eo a|

(t) On disait Boûç xiîiroioc comme Bottttîaj u<r;XandOiov, idest t6 WOtov.Ençel, Kypm, \ l, p. 507.

(a) a. Engel, Kypros, 1, 685.

ILE DE CHYPRE

dooDë de nombreux extrails ; ODasimus, quiTéeutautempsdeGonstaDtinJeGrand, et Georges le Syncelle, qui est du baitième siècle. Parmi les philosophes de Tlle de Cfpre le plus célèbre est Zéoon, de Citiom. Il naquît eu 362 arant J.-C. Il était marchaud , comme son père Mnaséas. Les afiaires de son commerce ramenaient souTent à Athènes. Il y connut Cratés Je Qmioue. Il s'attacha à lui , quitta tout pour le suivre, et fonda la célèbre école du portique , ou le stoîcisme. Ainsi, par un singulier contraste , c'était de l'Ile de Cypre, du pays où la religion et les moeurs étaient le plus dissolues, que sortait le philosophe le çlus austère de l'antiquité, le plus ennemi de la volupté , le plus ferme et le plus désintéressé défenseur de la vertu. La philosophie de Zenon eut peu de succès dans rtle de Cypre. Dioscorides , Eudémus, Dtoionax , Philolaûs , philosophes cypriens , appartinrent tous à d'autres écoles. Cyfre méritait plutôt d'être la

Fatrie d'Aristippe et la terre natale de hédonisme.

HISTOIHB DB lIlB DE CHYPEB PEN- DANT LE MOYEN AGE ET LES TEMPS M0DEBNB8.

LIlE DB CHYPBE SOUS LA DOMINA- TION DES BMPBRBUBS BYZANTINS (1).

— L'empire romain , trop affaibli pour soutenir le poids de sa grandeur, avait été divisé en plusieurs gouvernements par Diocléûen et Constantin le Grand. Après Théodose, à la fin du quatrième siècle de l'ère chrétienne (395), la scission fut définitive ; l'empire d'Orient et l'empire d'Occident furent à jamais séparés. L'île de Chypre devint nécessairement une province de l'empire d'Orient, et fut gouvernée par des ducs (2). A cette époque l'tle de Chypre avait renoncé au culte d'Aphrodite, et avait embrassé la religion chrétienne. Longtemps les Juifs, qui étaient si nombreux dans l'île, s'étaient opposés à la propagation de l'Évangile.

Sous le règne de Trajan ils se révoltè-

(i) Eftgel, Kypros, 1 1, p. 721; Dapper, Dtscr, de l'jérchtpel, p. 75.

(s) On Kt dans Meletius : MtximixoL (mb xSn diKTOxpaTé^v triç Kov9TavTtvo\m6- Xittç 8dL AovKm (ixvpievOr)).

rent. Méprisés des Grecs, auxquels ils avaient voué une haine implacable, les juifs de Chypre massacrèrent, dit-on, deux cent ouairante mille personnes daus cette tie , d'où ils furent ensuite bannis pour toujours. Leur éloignement fut favorable au christianisme, qui renversa l'autel de Paphos et prit possession de nie entière. Treize évéchés furent fondés dans les villes de Salamine, Carpasie, CStium, Nicosie, Chytres, Lapathos, Soles, Trimethus, Tamasos, Amathonte, Curium , Paphos , et Arsinoé. Le siège métropolitain fut établi à Salamine, dont l'évéque relevait du patriarche d'Antioche. Les pères du concile de Nieée maintinrent cette organisation hiérarchique , qui dura jusqu'au règne de Tempereur Zenon (1) (474 ). Un décret de ce prince reUra au patriarche d'Antioche sa suprématie sur l'Église de Chypre, qui eut dès lors une existence indépendante. L'empereur Justinien accoroa les plus grandes immunités au clergé de cette île, sur la recommandation de sa femme Théodora, qui était originaire de Chypre.

Jusau'au septième siècle les habitants de l'Ile de Chypre vécurent paisiblement sous la dommation byzantine , sans avoir rien ressenti , çrâoe a leur position maritime, des invasionsqui avaient désolé les autres provinces de l'empire. Mais l'apparition des Arabes, devenus conquérants à la voix de Mahomet, troubla cette heureuse existence. Sous le règne du calife Othman (644-656) , après que les Arabes eurent enlevé à l'empire grec la Svrie et l'Egypte , ils jetèrent les yeuxsur rlle de Chypre, dont la conquête était le complément indispensable de celles qu'ils avaient déjà Élites. Moaviah, Gis d'Abou-Sophian et gouverneur de Syrie , équipa dans les ports de sa provmceune flotte de sept cents voiles, et débarqua dans l'île, dont il s'empara. Salamine fut détruite de fond en comble, et l'archevêque transporta son siège à Ammochostos, ville voisine, connue dans le moyen âge sous le nom de Famagouste.

Cependant cette conquête de Chypre par les Arabes n'était pas définitive ; les empereurs grecs s'y établirent peu de temps après. Mais leur domination, que

(i) Voy, LequieOy Oriens Chrutianus, t II, p. io38.

L'UNIVERS

rien n'avait inquiétée pendant tant de siècles , était devenue précaire, et ils eurent de la peine à la raffermir. £n 705 l'empereur Justinien 11 ayant fait un traité avec le calife Abdel-Melek fut obligé de lui abandonner la moitié des terres et des revenus de lile de Chypre. Six ans après, voulant annuler les avantages que le calife retirait de ce traité, Justinien donna l'ordre insensé à tous les habitants de 111e de Chypre d'émigrer en Asie Mineure. Il fallut obéir : la population s'embarqua presque tout entière ; mais un grand nombre ayant

Séri par des naufrages et des privations e tout genre, le reste s'abstint de par* tir ou retourna dans Ttle.

Tant que dura la puissance du califat arabe , lile de Chypre fut exposée à de continuelles agressions de la part des vicaires du prophète. Dans cette lutte soutenue par l'empire grec contre l'islamisme, nous signalerons surtout deux grandes tentatives dont la population chypriote eut le plus à souffrir. La première eut lieu l'an 744, sous le règne du calife Yezid. Les Arabes occupèrent l'île pendant la deuxième année du règne de Constantin Copronyme. Un grand nombre d'insulaires furent arrachés à leur patrie, et déportés dans l'intérieur de la Syrie. Les empereurs byzantins ayant recouvré la possession de Chypre, le calife Haroun-Al-Raschid ordonna une nouvelle expédition contre cette tle, sous le règne de l'empereur Nicépbore Logothète. Les Arabes répandirent de tous côtés la désolation , pillant les villes, démolissant les églises , et ils emmenèrent un grand nomnre d'esclaves (t). Nicépbore fut obligé de demander la paix et de payer un tribut au calife, qui resta maître de Ttle de Chypre. Basile le Macédonien, devenu empereur en 867 , entreprit de la reconquérir. Alexius fut chargé de cette expédition, gui réussit, et Chypre redevint une province du Bas- Empire. Elle en fut encore détachée sept ans après par les Arabes. Au milieu du dixième siècle l'empire grec, humilié par les Arabes, retrouva quelque force sous les règnes glorieux de Nicépbore Phocas et de Jean Zimiscès, qui entreprirent de reconquérir toutes les anciennes pro-

(i) Voy. Elmacio, Hutoria Saracenica,

vinces d'Asie (968-976). Pendant que Nicépbore prenait en personne les places fortes ae la Cilide et attaquait Antioche, il envoyait en Chypre son général Nicépbore Phalcuzzès, qui en chassa les Arabes, et réunit de nouveau cette tle à l'empire byzantin.

En présence d'un ennemi aussi opiniâtre, les difficultés de la défense étaient encore augmentées par l'éloignement de l'île et le relâchement toujours croissant des liens qui la rattachaient au gouvernement impérial. La position insulaire de Chypre, son isolement à l'extrémité delà Méditerranée, les immenses ressources dont elle disposait, et qui lui permettaient de se suffire à elle- même, inspiraient souvent aux gouverneurs des pensées ambitieuses et un sentiment d'omieil qui les poussaient toujours à désobéir ou à se rendre indépendants.

Ils agissaient en souverains dans leurs

{provinces , comme dans la décadence de 'empire persan les satrapes du grand roi. Cette tendance à l'insurrection devenait de plus en plus forte à mesure que le pouvoir central s'affaiblissait , et elle était sans cesse encouragée par les promesses et les suggestions des Af usulmaos de la Syrie et de l'Egypte, qui intriguaient sans cesse, quand ils n'atta- Suaient pas à main armée. Ce furent es rébellions , réprimées d'abord et ensuite couronnées de succès, qui finirent par détacher pour toujours Tue de Chypre de l'empire grec et par là faire passer sous la domination des Latins. Après la mort de Constantin VIII (1028), qui ne laissait que des filles, le gouvernement impérial tomba plus bas que jamais. Pendant que Zoé et Théodora disposaient de l'empire au ^ de leurs caprices et de leurs passions , le duc de Chypre Théophile Êroticus, méprisant ce gouvernement de femmes , se déclara indépendant ( 1034 ). Mais bientôt Constantin IX Monomaque, élevé au trône par Zoé, le fit rentrer dans le devoir. En 1 051 Isaac Comnène, soutenu par l'armée, substitua sa dynastie à celle des empereurs macédoniens , dont l'avilissement avait dégoûté même les Grecs du Bas- Empire. La situation de l'île de Chypre ne changea pas, et Alexis Comnene, monté sur le trône Fan 1080 , eut à ré* primer dans cette tle un nouveau soulè-

ILE DE CHYPRE

Tement, excité par le duc Rhapsoroatos.

Enfin dans la seconde moitié da douoème siècle une révolte plus heureuse rendit Chypre à elle-même, et en consomma la séparation définitive d*a?ec Fempire grec. Sous le r^e de Tempereur Manuel 1*% l'an 1 1 54, rlle de Chypre avait été affreusement ravagée par Renaud de CasUlle; prince d'Antioche (1). Renaud avait foorni des secours à Manuel Comnène contre les Arméniens de la Caramanie, et n*en ayantpas reçu la récompense promise , il 8*en était dédommagé par le pillage des villes et des campagnes de Chjrpre, qui n'avaient jamais été plus maltraitées par les Sarrazins Qu'elles ne le furent par les soldats chrétiens du prince d'Antioche. Tant était grande, même en face de l'ennemi et au milieu de dangers communs, la haine réciproque des LAtIus et des Grecs ! Après avoir tout dévasté, Renaud d'Antioche s'était retiré de ïîïe, n'ayant voulu que ravager, et non pas conquérir. Llle de Chypre commençait à pemeà réoarer ce désastre, gui avait laissé dans le pays de profonds ressentiments et un grand d^oût delà domination byzantme, au'elle fut de nouveau poussée à la révolte par l'ambition d'un prince de la famille régnante, Isaac Comnène, neveu du côté maternel de l'empereur Manuel 1*'. L'empereur Andronic régnait alors (1188).

Isaac avait servi dans la guerre contre les Arméniens ; fait prisonnier dans un combat, il avait été délivré par Andronic. Dévoré d'ambition, impatient de n'obéir à personne et de commander, Isaac, connaissant les dispositions des Chypriotes , leva des troupes et passa dans llle, où il annonça tout haut que l'empereur venait de lui en confier le gouvernement.

Devenu facilement maître de toute l'île au moyen de cette ruse , il se fit proclamer empereur de Chypre en 1184, et il épousa la sœur de Guillaume II, roi de Sicile, de la dynastie normande, dont les princes fusaient, du côté de f Occident , une guerre cruelle aux empereurs de Constantinople. Les insulaires de Chypre avaient favorisé une tentative qui leur rendait leur indépendance, dans Tespérance de se soustraire au gouvernement tyrannique de l'odieux

(0 Guill. dcTyr, XVHI, lo.

4* Uvraiion. (Ile db Chypbb.)

Andronic. Mais ils n'y gagnèrent rien : ils furent punis de leur révolte par cette révolte même, qui leur donna un maîbre plus rude et plus fâcheux que celui auquel ils devaient obéissance. Cruel par caractère , Isaac le devint encore plus par nécessité. Sa position était périlleuse : au dehors les tentatives d' Andronic, au dedans les soulèvements et les complots de ceux des Chypriotes qui étaient restés fidèles à l'autonté impénale le rendirent furieux : il ne sut régner que par la terreur. Toutefois, les empereurs de Constantinople ne purent le renverser. Isaac l'Ange, devenu maître de l'empire par le meurtre d' Andronic, envoya Jean Contostepbanos et Alexis Comnéne avec une flotte de soixante-dix navires contre l'usurpateur de Chypre. L'armée impériale fut vaincue près d'Amathonte, et Isaac Comnène resta souverain indépendant de l'île de Chypre. Conquête de l'Île de Cuyfke jpàr

RiGHiJaD COEUB DE Lioif (1). — Déjà depuis près de cent ans les chrétiens d'Occident combattaient héroïquement pour la délivrance du saint sépulcre, et la première croisade avait fondé, à la fin du onzième siècle, sur la côte de l'Asie située à l'orient de l'île de Chypre le royaume chrétien de Palestine. Une seconde croisade était venue au milieu du douzième siècle pour secourir ce royaume, toujours si.menacé, et que les Grecs ne voulaient pas défendre. Enfin en 1189 les rois de France et d'Angleterre, Philippe -Auguste et RichardCoeur de Lion , l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, {>artirent pour la troisième croisade, que a détresse du royaume de Jérusalem avait rendue indispensable. Arrivée en vue de 1 île de Chypre, la flotte anglaise fîit assaillie par une violente tempête, plusieurs vaisseaux se brisèrent sur la côte. Les malheureux échappés au naufrage furent maltraités par les habitants et jetés dans les fers. Un navire qui portait Bérengère de Navarre et Jeanne, reine de Sicile , s'étant présenté devant Limisso ne put obtenir rentrée du port. Peu de temps après, Richard arrive avec sa flotte , quMl avait réunie ; au lieu de cette réception hospitalière que les pèlerins et les croisés étaient tiabitués à

(i) Engeî, Ky^ros, I. 7^5; Michaud, Bist, des CroUades^ livre VIII.

L'UiaVERS.

recevoir dans Tlle de Chypre, Richard éprouva aussi un refus outrageant. Irrité de tant d'insolence, le roi anglais força rentrée du port de Limisso , s'empara de cette place» malgré une vive résistance, et , à la tête de ses chevaliers , tailla en pièces dans la plaine d'Amathonte Tarmée de Tempereur Isaac. Les villes de Chypre ouvnrent leurs portes au vainqueur, et lui jurèrent avec empressement le serment de fidélité (1191). Isaac Comnène demanda la paix , et en présence de Gui de Lusigaan, roi de Jérusalem , de Godefroi, son frère, de Raymond, prfnce d'Antioche, qui avaient passé la mer pour venir au-devant du roi mchard, au milieu de tous les barons anglais et des plus illustres personnages de la chrétienté d'Orient, Richard d'Angleterre donna à Isaac Comnène l'Investiture de l'île de Chypre. Isaac se reconnut son vassal , s'engagea à lui paver vingt mille marcs d'or d'mdemnite, à le suivre à Jérusalem , et à lui livrer les places fortes de l'île. Peu de temps après , ne pouvant ou ne voulant exécuter ces conventions , Isaac prit la fuite. Richard, aidé du roi de Jérusalem, se mit à sa poursuite , parcourut l'île en la ravageant et força Isaac à se rendre à discrétion ; et ensuite, pour insulter à sa vanité et a son avarice, il le fit charger de chaînes d'argent. Transporté en Terre Sainte à la suite du roi d'Angleterre, Isaac s'enfuit de nouveau . se rendit chez les Sarrasins, essaya oe soulever l'île de Chypre, et finit misérablement en prenant du poison ( 1 195 ).

Après cette brillante conquête, Richard célébra à Limisso , dans le voisinage de l'ancienne Amathonte, son mariage avec Bérengère de, Navarre, qu'il fit proclamer reine d'Angleterre et de Chypre. Selon les anciens procédés de la conquête germanique , il laissa aux habitants du pays la moitié de leurs terres. L'autre moitié devint domaine royal, ou fut divisée eu fiefs que l'on distribua aux chevaliers anglais qui devaient être choisis dans l'armée pour la défense du pays. 11 donna le gouvernement de l'île à Richard de Cornouailles et à Robert de Torneham ; puis, ayant tout réglé pour Tadministration de sa conquête, il s'embarqua pour rejoindre les croisés au siège de Ptolémaïs. Quelque temps après, il permit aux templiers de s'établir dans

nie de Chypre et d'y transporter le siège de leur ordre qui n avait plus de séîour fixe depuis la prise de Jérusalem. Il espérait par cette mesure assurer la défense de l'île contre les attaques des Sarrasins, conserver cette conquête à la couronne anglaise , et à la chrétienté un point d'appui en Orient. Mais les templiers se rendirent insupportables aux msulaires. Il leur fut impossible de se mettre en possession de l'île, que Richard leur avait vendue pour cent mille ducats, et à qui ils furent contraints de la restituer. Alors Richard en fit un échanee avec Guy de Lusignan, qui, outre le remboursement des cent mille ducats dont il se chargea , céda ses prétentions sur le royaume de Jérusalem et sur la principauté de Tyr, que Richard voulait donner à Henride Champagne, son neveu.

Fondation du royaume de Chypre. Histoire de la dynastie des Lusignans (1192-1489).

Aperçu génébàl (1). — Llle de

SCliypre ne resta pas la possession du rd ui ravait conquise; mais le brillant fait 'armes de Richard Cœur de Lion la se- λara pour toujours de l'enipire grec, et ui fit prendre place parmi les États latins du régime féodal. Elle redevînt indépendante, et forma pendant trois siècles un royaume florissant, dont Thistoire n'est pas" sans grandeur. Dans la constitution du nouveau royaume de Chypre on reconnaît les trois éléments dont se composaient alors tous les États occidentaux , le clergé , la noblesse , et la bour- Seoisie. Jusque là le clergé grec avait ominé sans partage dans le pays. Les rois Lusignans, sujets de l'Église catholique, donnèrentla suprématie aux prélat»

latins (2) ; de là entre les deux clergés une rivalité, tantôt sourde, tantôt violente « que l'autorité royale eut souvent beaucoup de peine à contenir et qu'dle ne put jamais faire cesser entièrement. Le pouvoir du roi était limité par les attributions de la haute cour, composée des principaux seigneurs , et par les constitotioDS qu'il jurait de respecter en montant sur le

(i) Ençel, Kfpros, I, 7a9.

h) Voir la réorgaoisation de TËglise latine de Chypre dans Leqaieo , Orietu Christianm, t. m y p. laoa.

trdne. Toutes les grandes affaires d'Etat et les causes crimineiles étaient du ressort de la haute cour; elle jugeait les dâKats relatifs à la succession au trône. Le roi avait besoin de son consentement pour donner rinrestiture des places fortes du royaume, pour établir les impôts, pour déclarer la guerre ou conclure des traités; la majorité des rois commençait à leur quinzième année. Le fils afné du roi r^oant s'appelait prince d'Antiocbe.

Le roi était grand maître de Tordre du Gialfe, qui fut institué au commencement du règne d'Amaury, vers 1195. Les chevaliers de cet ordre s^engageaient à défendre les droits de la veuve et de l'orphelin, à combattre les infidèles et à protéger le saint-sépulcre. Les revenus du roi se composaient des contributions de ses sujets, des douanes, de ses domaines et de la vente du sel, dont le produit net était évalué à trois cent mille ducats. Les grands officiers de Ja couronne étaient Je sénéchal, le connétable, le maréchal et le chambellan ; la noblesse était nombreuse, mais en général étrangère an pays , et composée de guerriers irancs venus à la suite de Richard ou de Gui de Lusignan. Tout ce qui concernait les fiefs et leur mouvance , les relations des vassaux et du suzerain fut réglé conformément au droit féodal , que les croi* ses avaient depuis un siècle transporté en Palestine. Les villes devinrent puissantes parle commerce, et s'élevèrent à une opulenee qui rappelait celle des andennesdtés phéniciennes dont l'Écriture sainte décrit le luxe et les splendeurs. Aussi la bourgeoisie des villes de Chypre acquit une grande importance, et parvint à se rapfnrocher de la classe noble, beau* coup plus ^ue ia bourgeoisie d'Europe ne le put jamais faire. On connaît aujourd'hui les lois civiles et les institutions judiciaires de cette portion de la société latine et chrétienne fondée en Orioit par les croisades. En Chypre eomoie dans le royaume de Jérusalem il existait une cour des bourgeois, où se décidaient toutes les affaires qui intéressaient les municipalités et les habitants des villes, de même que la haute cour ju< geait toutes les causes où l'intérêt de la noblesseet del'État était en question (1).

(j) ^oy, dans la Collection des Historiens

Le reste de la population était divisé en cinq classes. La classe inférieure était celle des paréciens {né^ixox) , serfs ou colons, assujettis aux propriétaires dont ils cultivaient le domaine* Le parédeo?; était obligé de payer chaque année cinquante bàans , le tiers des revenus dea terres, et de servir deux jours la semaine» 11 pouvait être vendu au gré du seigneur du fief. Au-dessus du parécien était le perpérien, Cétait le parécien affranchi et encore assujetti à une taxe de ouinze besans par an. Les leftériens (IXeodipoi) étaient entièrement libres de leur per»

sonne; ils cultivaient la terre, et donnaient la moitié de la récolte au propriétaire. La quatrième classe était (^le des Albanais, soldats venlis d'Albanie pour la défense de Tlle, où ils s'étaient mariés, où ils avaient des terres et où leurs des* cendants restèrent séparés du reste de la population. U en était de même de la cinquième classe, celle des Vénitiens, que les croisades avaient attirés en fnrand nombre dans l'Ile ; ils étaient su» jets du roi ; mais ils obtinrent le priWlégo d'être iugés par un noble vénitien qui résidait a Nicosie avec le titre de consul ou baile.

Sun LA. LEGISLATION DU BOTÂUMR

DE Chypbs. — Le royaume de Chypre comme celui de Jérusalem , dit M. Beu-

§not, étaient des Ëtats aristocratiques, ans lesquels les rois n'exerçaient que le pouvoir militaire. La souveraineté ré* aidait dans les hautes cours, et l'assise ne pouvait être fôite « que par l'acort des barons et hauts homes ». Le mot d'as^ sise dans le langage des jurisconsulteslatins de l'Orient signifie loi ou ordon* nance. « Assise est que toutes les chozes aue l'on a veu user et acoustumer et délivrer en la coilr dou royaume de Jérusalem et de Chipre (1). » On a pré* tendu, mais à tort, sur la foi du P. Lusi* gnan, que les assises de Jérusalem fu* rent transportées dans Itle de Chypre, et qu'elles devinrent la loi du nouveau royaume. La fausseté de cette assertion a été complètement démontrée par

des Croisades, le tome II des lois contenant 1er Assises des Bourgeois,

( I ) La Clef des assises de la Haute Cour, dans le Recueil des Historiens des Croisades s Lois^ tom. r%p.58a,XIJ.

LTNIVWS.

M. Beugnot, dans son Introduction aux assises de la haute cour (l) ; car les codes ou cbartes du royaume de Jérusalem promulgués sous le règne de Godefroy de Bouillon , et connus sous le nom de Lettresdusaint'Sépulcre^vhïeDtétédéiTmts Tan 1197 après la prise de Jérusalem. Ce n'est donc pas le texte même de ces lois ane Gui de Lusignan a pu transporter ae Syrie dans TUe de Chypre. Mais cette l^lation était si bien appropriée aux idées et aux mœurs des nobles et des bourseois de la société chrétienne établie dans le Levant, que Ton en conserva par la tradition les dispositions principales, et qu'elle se perpétua à Tétat de droit ooutumier dans les cours judiciaires d'Acre et de Nicosie. Plus tard il se forma vers le milieu du treizième siècle, dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre, une école de jurisconsultes qui se proposa pour but de déterminer les priudfies et les règles du droit féodal, tel qu'il existait en Orient. « Ces savants personnages réussirent, par des travaux où brûle la plus étonnante conformité dans le choix des opinions et dans l'emploi des méthodes a faire tomber l'autorité d*une iurisprudence arbitraire et indécise, <rune législation dont la connaissance était lesecretdequelquesseigneurs, jaloux de leur savoir autant que de leur mfluence politique. Les colonies chré« tiennes de l'Orient rentrèrent alors en jouissance d'un code de lois véritable; et comme ces jurisconsultes s'étalent appliqués à reproduire exactement les anciennes lois dont Godefroy de Bouillon et ses compagnons avaient doté l'établissement naissant des chrétiens , la législation qu'ils retrouvèrent raviva dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre les vieux usages de la féodalité, dont l'Europe ne possédait plus qu'une image incomplète et décolora (3). » Si les hauts barons de la Terre Sainte, négligèrent d'exécuter, après le désastre de Jérusalem , une deuxième rédaction de leurs lois nationales, ils en conservèrent soigneusement le souvenir en administrant la justice, soit dans leurs domaines, soit dans la haute cour; et par leur connais-

(l) p. XXIV.

(i) M Beugnot, Introduction aux assises de la Oate.u-Cour, p. lxvii.

sance des princines et leur expérience dans la pratique, us perpétuèrent l'ancien code et furent comme une législation vivante. Tels furent ces seigneurs illustres par leur naissance et leurs exploits, Jean d'Ibelin le Vieux, sire de Baruth, qui brava la puissance de Frédéric II ; Pnilippe de Navarre, son ami, aussi bon politique qu'intrépide guerrier, Jean d'Ibelin comte de Jaffa, son neveu, Raoul de Tibériade, Geof&oi le Tort et le sire de SidoQ, Jacques d'Ibelin, tous grands hommes d'État, habiles capitaines et pro* fonds jurisconsultes. Le livre de Jean d'Ibelin , neveu du sire de Baruth, et celui de Philippe de Navarre sont les commentaires les plus étendus et les plus développés qui nous soient parvenus de la jurisprudence du royaume de Chypre, et l'on peut affirmer qu'ils suffisaient complètement pour la connaissance de sa législation. Car le livre d'Ibelin fiit salué, dès 8onapparition,comme l'oeuvred'un grand législateur, et son autorité devint telle qu'en 1369, après la mort de Pierre V% il cessa d'être considéré comme un ouvrage purement scientifique, fut assimilé aux anciennes assises de Godefroy, et devint le code de lois du royaume de Chypre.

RÈGiiB DB Guy db Lusignan (1193- 1194 (1) ). — Guy était fils de Hugues le Briu, de la maison de Lusignan, qui posséda longtemps en France les comtés de la Blarche et du Poitou. Ayant pris la croix, comme toute la noblesse de ce temps-là, il s'illustra en Terre Sainte par sa valeur, épousa la sœur du dernier roi de Jérusalem, fut reconnu roi après lui, et défendit vaillamment les restes de la domination chrétienne en Palestine. Quand il eut été investi du royaume de Chypre, il alla en prendre possession accompagné de trois cents chevaliers français, de deux cents écuyers et d'un plus grand nombre de soldats. Les Chypriotes se soumirent à un roi qui se pr&entait si bien entouré; et Guy travailla immédiatement à ràablir l'ordre dans ce pays, qui, à travers les agitations des derniers temps, était tomoé dans une véritable anarchie. Ce fut lui qui jeta les fondements de l'organisation nouvelle

(i) Loredano , Hist, des Rois Lusignaiu » t. I , liv. I.

ILE DE CHYPRE

dont nous venons d'esquisser les princi- MQx traits. 1\ distribua des ûefs à la no* messe, qui vint en foule d'Europe et d*0rient se grouner autour de son trône. Il fonda des élises latines , et donna au dergé romain la prééminence sur le der^é çrec; il r^a les rapports et les droits des différentes classes de la population chypriote. Il forma de tous les barons et grands feudataires du royaume un grand conseil où se décidaient les intér&s ^éraux de TÉtat , et où se jugeaient les grandes causes criminelles.

Les Jurés des villes formèrent un conseil qui fut appelé la cour des bourgeois.

Cette organisation était modelée sur celle du royaume de Jérusalem , dont les lois se perpétuèrent en Chypre à Vétat de droit coutumier.

IJ'établissemeut de la dynastie des Lusignans assurait la suprématie des Latins dans rile de Chypre. Il fallait 8*as« surer contre toute tentative de la part de l'ancienne population, qui se sentait conouise et dominée. Guy voyait toujours les Grecs indisposés et malveillants contre son autorité. Aussi eut-il grand aoio de réparer toutes les forteresses, d*en élever de nouvelles pour donner une forte assiette à sa royauté naissante. Il rappela les templiers, et 6t continuer la construction du Temple, que leur départ avait interrompue. Enfin il agrandit et embellit la ville de Limisso , que les Grecs appelèrent Néapolis, et qui remplaça l'ancienne Amathonte. Guv mourut âgé de soixante-cinq ans, dans la ^Ue de I^ieosie, où il fut enterré, dans ]*église du Temple. Il ne laissait point d'eniauts ; son frère Amaury lui succéda.

RÈGNE d'Amàury (1194-1205). — Amaury était connétable de Chvpre et comte de Zaffo (Paphos) quand il prit possession du royaume. Après avoir reçu le serment de fidélité de ses sujets, il jura hii-méme dans une assemblée solennelle d'observer les lois des assises et de con- Grmer tous les fiefs et tous les offices à ceux qui en avaient reçu de son frère. Puis il donna tous ses soins à Tachèveluent des nombreux édifices , châteaux , fortifications , églises que le précédent HH avait commencés pour Tinstallation de 83 royauté et de la noblesse ecclésiastique et féodale , et où se dépensait la ptos grande partie des revenus de la cou-

ronne. Aussi quand le comte Henri de Champagne, neveu du roi d'Angleterre, vint réclamer les soixante mille marcs que Ton devait encore sur le phx du royaume de Chypre, Amaury ne put les payer, et il entra en accommodement.

Cependant Amaury voulut prendre le titre ae roi de Chypre, qu'il n'avait; point encore et que Guy son frère n'avait jamais porté. Ce titre il était difficile de le prendre soi-même , et l'on risquait alors de ne se voir reconnu par personne.

L'empereur grec, Alexis III, s'offrait à le lui conférer pour maintenir l'Ile de Chypre sous sa suprématie. Mais Amaury ne pouvait consentir à recevoir le titre de roi d'un empereur grec. Alors il assemblala haute cour du royaume, et soumit à ses délibérations la question suivante : Pouvait-il de lui-même prendre la couronne et le titre de roi , ou devaitil l'envoyer demander à l'empereur? Les avis furent partagés; mais l'avantage resta à ceux qui voulurent qu'on demandât à l'empereur Tinvestiture de la royauté. Amaury envoya donc Renier Giblet, son favori, à l'empereur Henri YI,

3ui se trouvait alors dans le royaume e Naples (i 195). Charmé de cette marque de condescendance, à laquelle il ne s'attendait pas, Henri VI combla de caresses l'envoyé d'Amàury, le nomma chevalier, et dépêcha eu Chypre son chancelier, qui couronna Amaury roi de Chypre , dans la cathédrale de Nicosie. Au moment où Amaury se préparait à couronner sa femme, Cive ulbelin,' die tomba malade et mourut.

Dans le même temps, Henri de Champagne , roi de Jérusalem , mourut à Ptolémaïs (1198). Sa veuve la reine Isabelle, incapable, par la faiblesse de son sexe et par son peu d'expérience, de soutenir le

Ïioids du gouvernement , laissa les afàires de la guerre aux soins de son conseil, où chacun pensait plus à ses intérêts particuliers qu'au bien de l'État. Les Sarrasins devenaient de jour en jour plus hardis , et poussaient leurs courses jusque sous les murs de Ptolémaîs. Il fallait un défenseur au royaume de Jérusalem : on jeta les yeux sur Amaury, qui se décida a épouser la reine Isabelle, dont il était le cinquième époux. C'était le seul moyen de sauver les débris du royaume chrétien de la Palestine. Amaury équipa

L'UNIVERS

«D Chypre uue forte armée, passa en Terre Sainte, fut ootBronné roi de Jénisalein à Ptolémaîs, et resta cinq ans dans son nouveau royaume, réparant les fortifications des villes, guerroyant contre les Sarrasins à qui il enleva un grand nombre de places. Étant tombé malade an milieu de ces soins , la désertion se mit dans son armée. Le chagrin qu'il en ressentit augmenta son mal , et le réduisit à la dernière extrémité. 11 mourut à Ptolémaîs, en 1205. L'année suivante, son corps fut transporté en Chypre , et déposé avec une grande pompe dans l'église cathédrale latine de Sainte-Sophie.

RÈGNE DE Hugues V" (1205-1218).

— Hugues, fils atnéd'Amaury, étant encore mineur, la haute cour confia la tutelle du royaume à Gauthier de Montbéliard , son plus proche parent , qui profita de son pouvoir pour amasser <i^mmenses richesses. En 1212 Hugues, ayant atteint l'âge de la majorité, fut couronné roi , s'empara de la direction des affaires, et disgracia Gauthier de Montbéliard, qui se retira sur le continent, à Ptolémaîs. Le précédent roi , Amaury, avait fiancé son fils, encore enfant, avec la jeune Alice , fille d'Henri de Champagne, alors roi de Jérusalem. Pressé par les tuteurs des enfants de ce prince, Hugues célébra volontiers ce mariage, ^uilui donnait une épouse accomplie. Le jeune roi avait hérité de la valeur de son père et de son oncle : il se trouvait aussi «n présence des mêmes difficultés. La réunion des deux couronnes de Chypre et <le Jérusalem imposait à celui qui les portait une vie de fatigue et de dangers, ^ui empêcha les rois Lusignan de s'amollir dans le sein du repos , au milieu des délices de l'Ile de Chypre.

La quatrième croisade (1204) avait <)onné Constantinople aux Latins; mais ladétressedu royaume de Jérusalem était toujours aussi grande. Une cinquième croisade fut précnée, 1217. Hugues partit pour la guerre sainte , laissant à la reine Alice le gouvernement de l'île de Chypre. Le phis grand embarras de l'administration du royaume venait de la rivalité des ëvéques grecs et des prélats latins. Les deux clergés se disputaient la prééminenoe. Alice s'adressa au pape Innocent IH,

Suiétaitalorsauconcile aeLatran,le pria e transférer l'archevêché de Famagouste

à Nicosie, devenue alors la résidence des rois, de le donner aux Latins, de réduire à quatre le nombre des évéchés, qui auparavant était de quatorze. Le pape lui accorda ses demandes, à savoir l'archevêché de Nicosie, et l'établissement des quatre évéchés tant grecs que latins , à Famagouste, à Cérines, à Paphos et à Limisso. Les évêques grecs dont les sièges devaient être supprimés conservèrent leurs droits et leurs revenus de leur vivant : le règlement du pape ne devant être exécuté qu'après leur mort. On créa des bénéfices et on institua la dirae au profit du clergé latin. Pendant qu'Alice opérait avec de sages ménagements cette délicate réforme , Hugues combattait en Egypte et pénétrait iusqu'au Caire, d'où les croisés furent chassés par Tinondation du Nil. Il fallut renoncer à la conquête de Damiette, et la cinquième croisade s'acheva sans utiles résultats. Hugues revint en Palestine. 11 s'arrêta à Tripoli, pour célébrer le mariage de sa sœur Mélissène avec Bobémoud , prince d*Antioche. Au milieu de la joie de cette fête, une maladie violente l'enleva, à l'âge de trente ans. La reine Alice fit transporter ses restes en Chypre, où il eut soo tombeau dans l'église des Hospitaliers.

RÈGNE d'Henbi I" (1218-1254).— Henri n'avait que neuf ans à la mort de son père. Aussi la reine , du consentement de la haute cour, adimit au gouvernement deux oncles du feu roi, Philippe et Jean d'Ibelin, hommes de courage et d'expérience. Jean d'Ibelin était aussiseigneur de Béryte(Baruth ou Beyrouth). Il avait administré le royaume de Jérusalem pendant la minorité de la reine Marie, fille d'Isabelle et de Conrad de Montferrat, que Jean de Brienne avait épousée. La reine Alice ne out s'entendre avec ses deux oncles, et ta minorité du jeune Henri fut pleine de troubles. Alice, mécontente des deux tuteurs, leur opposait son favori Camerin de Barbas, et lesforca à donner leur démission. Mais Cannenn souleva contre lui l'indignation publique ; et les deux frères furent invites par les états à reprendre les rênes du gouvernement. Peu de temps après Philippe d'Ibelin mourut, généralement regretté, et Frédéric II Barberousse, empereur d'Allemagne , s'étant mis à la tête de la sixième croisade, débarqua dans l'île de

ILE DE CHYPRE

'Chypre, dont îl avait résolu de se rendjre matlre.

FrédéTic fondait ses prétentions sur denx motifs. D^abord c'était Tempereur Henri VI , son père, qui avait donné à Amaury Vinfestiture du royaume de Chypre , et le pape Honorius IH Tavait formellement invité à veiller attentivementaux intérêts du jeune roi Henri. De plus, U avait épousé Yolande, héritière de Jean de Brienne , et œ mariage lui donnait le droit de s'immiscer dans les affaires du royaume de Chypre. Camerin de Barbas et tous les ennemis de la maison d'ibelin se montrèrent zélés partisans de l'empereur, qu'ils indisposèrent contre le seigneur ae Béryte. A peine arrivé à limisso , Frédéric manda auprès de lui Jean d'Ibelin, qui vint après de longues hésitations. Pendant le repas, l'empereur somma Jean d'ibelin de loi remettre la forteresse de Béryte, et de lui rendre compte de son administration dans Chypre depuis dix ans (1228). Jean se voyait entouré de tous ses ennemis : la salie du festin était pleine de soldats allemands ; mais l'imminence du danser n'ébranla pas son courage : il osa braver le courroux de l'empereur, qui pouvait le perdre d'un mot, et qui consentit à porter l'affaire aux hautes cours de Chypre et de Jérusalem. Quant à Jean dlbelin, instruit que l'empereur, excité par de perndes su^estions, avait donné des ordres contre lui, il se retira dans le château Dien-d'Aniour ou de Saint-Hilarion, situé sur une montagne è cinq lieues de Nicosie , et à quatre du chMeau de Bi^avent, où il resta jusqu'à l'apaisement du courroux de Frédéric.

Celui-ci, rappelé en Europe par les intérêts de sa rivalité avec le saint-siége, avait hâte de terminer sa croisade. Il cessa de persécuter Jean d'Ibelin ; mais il fit occuper les forteresses de l'Ile par des troupes allemandes, et confia l'administration à cinq bailes, parmi lesquels était Camerin de Barbas.

Quoique dépouillé de la tutelle, Jean d'Ibelin était toujours à craindre : ces einqadmmistrateurs ne néglifl[èrent rien pour le perdre (1). Ils poursmvirent ses amis, et surtout Philippe de Navarre, qui

(i) Loredano, Hist, des Rois Lusignans, Lu.

lui était le phis dévoué. Le seigneur de Béryte, qui était retourné en Syrie, re« vint en Chypre bien accompagné, et, enhardi par le dévouement qu'on lui témoignait et l'impopularité des bailes, il leur livra bataille , les vainquit près de Nicosie, dont il s'empara. Les forteresses de Cantara , de Saint-Hilarion, de Buf^avent, servirent d'asile aux vaincus, qui n'en purent sortir en sûreté qu'en renonçant à la tutelle du jeune roi et en abandonnant le pouvoir au vainqueur.

Le roi Henri avait atteint l'âge de quinze ans ; mais il était plein de confiance dans le seigneur de Béryte , qui redevint plus puissant qu'auparavant. A la nouvelle des succèsde Jean d'Ibelin, Frédéric avait fait partir une armée de six cents chevaux et de dix-huit cents hommes d'infanterie avecune flotte de trente-huit vaisseaux et de vingt-deux galères. N'ayant pu effectuer leur débarquement dans l'île de Chypre, les Allemands se dirigèrent sur Béiyte, prirent la ville et assiégèrent le château. Jean d'Ibelin courut au secours de sa seigneurie patrimoniale, et le jeune roi consentit à l'accompagner. Après d'inutiles efforts pour s'emparer de la citadelle, les Allemands brûlèrent Béryte, et se retirèrent à Tyr, tandis qu'une partie d'entre eux s'emparait du royaume de Chypre, entièrement dégarni de troupes. Tout était tombé en leur pouvoir, excepté les forteresses de Buffavent et de Dieu-d' Amour, où s'étaient retirées les sœurs du roi et les plus nobles dames de la cour.

Cependant le roi, quiétaità Ptolémaîs, informé de ce qui se passait en Chypre, résolut de reconquérir son royaume. Il manquait d'argent; les seigneurs de Cesarée et de Béryte avaient aliéné la plus grande partie de leurs biens. Le jeune roi créa un papier monnaie pour subvenir aux affaires présentes; il fit faire quantité de petits billets avec l'empreinte de son sceau , qu'il faisait circuler au lieu d'argent , s'obligeant de les payer comptant, aussitôt que les Impériatu se* raient chassés de son royaume. Jean d'Ibelin ramena le roi Henri dans Chypre sur des vaisseaux génois et vénitiens. Le retour du jeune prince fut le signal d'un soulèvement général : à Famagouste, à Nicosie les Impériaux furent massacréa au cri de : Vive le roi Henri ! Le ma-

sa

WmVERS.

réchal de TEmpire, Richard Felingher, ayant concentré ses troupes dans la plaine d*Agridi,livra bataille, et fut vaincu par Jean d'Ibelin ; et les impériaux, chassés de toutes leurs positions, ne conservèrent que la ville ae Cérines. Ils s*y défendirefit opiniâtrement pendant deux ans. Enfin on parla de négocier. Les Allemands rendirent la ville et le château de Cérines avec toutes les munitions qui s'y trouvaient , à condition qu'on leur fournirait des vaisseaux , des vivres , et qu'on leur rendrait leurs prisonniers. Le roi entra dans Cérines au moment où le dernier Allemand en sortait, et il eut enfin la satisfaction de voir son royaume entièrement pursé de la présence de cette grossière soldatesque.

Pendant ces longs troubles Tadmînistration du royaume avait été fort négligée. Henri travailla activement à réparer tout le mal qui s'était fait. Il renvoya ses mercenaires , récompensa les capitaines étrangers qui* Tavaient servi, mais ne voulut pas les garder dans ses Etats. Il fit refleurir le commerce, ra^riculture, l'industrie, et vit la prospérité renaître en peu d'années. Ce fut avec une vive douleur qu'il apprit, au milieu de ses soins, la mort du seigneur de Béryte, qui périt d'une chute de cheval en retournant de la chasse. On l'avait porté mourantàPtolémaïSfOÙil fitle partage de ses terres à ses enfants, donnant à Taîné, Bailan, la seigneurie de Béryte et la suzeraineté sur ses frères (1236). « Jean d'Hibelin, seigneur de Baruth, dit Loredano , fut un personnage d'une valeur et d'une prudence consommée; il apprit la guerre sous les chevaliers du Temple; il exerça toutes les charges militaires contre les Sarrasins , son père ne voulant pas qu'il montât à aucun degré d'honneur s'il ne l'avait mérité par ses actions ; il fut toujours heureux, et si modeste dans ses victoires les plus com-

, jamais

fidélité ne fut pareille à la sienne, lorsqu'il s'agissait des intérêts de son prince. Il fut toujours médiateur entre le roi et le royaume, la guerre ou la paix dépendant de ce qu'il jugeait le plus à propos. »

Il était à craindre pour la tranquillité

du royaume de Chypre que la reine Alice ne voulût prohter de la mort de Jean d'Ibelin pour reprendre le pouvoir dont il l'avait dépossâée. Mais par bonheur cette princesse , dont la turbulence et l'ambition augmentaient tous les jours, tourna toutes ses vues vers le royaumede Jérusalem, qui était sans chef, car alors Frédéric 11 était excommunié, et son fils Conrad était encore en bas âge. Elle fat

Eroclamée à Tyr l'an 1239. Mais il ùllit un bras plus vigoureux pour soutenir ce chancelant Etat. Le Soudan d'Egypte envahit la Palestine, pritTibériade, assiégea Ascalon. Un cri de détresse j)artit de la terre sainte. Louis IX, roi de France, y répondit en se mettant à la tête de la septième croisade. Il s'embarqua à Aigues-Mortes, le 2S août , il arriva en Chypre le 2i septembre de l'an 1248.

Le roi Henri alla le recevoir à Li misse, et le conduisit dans 'sa capitale de Nicosie, au milieu des acclamations du peuple, delà noblesse et du clergé (1). « Les sei^eurs et les prélats de Oiypre, dit Guillaume de !Nangis, prirent tous la croix, vinrent devant le roi Louis, et lui dirent qu'ils iraient avec lui partout où il voudrait les conduire quand l'hiver serait passé. » Il fut décidé que l'armée chrétienne ne partirait ^u'au printemps prochain. Mais les délices de l'île de Chypre amollirent le courage des guerriers d'Occident, qui se livrèrent à Fintempérance, entraînés par l'excellence des fruits et des vins , et par l'abondance excessive qui régnait dans leur camp (2). Enfin 1 année suivante, 1249, le vendredi avant la Pentecôte une flotte nombreuse, qui portait les guerriers français et les croisés de l'île de Chypre sortit du port de Limisso, et fit voile vers TÉgypte. Le roi de Chypre partagea la gloire et la captivité de saint

(i) Micbaud, Bist, des Croisades, t. IV,

(a) C'est en parlant de ces provisions abondantes que Joinville s^ècrie : « Vous eussiez dit que ces celliers , quand on les voit de loing , fussent |;randes maisons de tonneaux de vin qui estoient les uns sur les autres, et jemblablement les greniers de froment, orge et autres blés qui esloient aux champs, sembloient, quand on les voyoit de loiog, que ce: fussent montagnes. »

île de CHYPRE.

Louis ; après le traité qui les rendait à la liberté , tous deux partirent ensemble pour la Terre Sainte, et se rendirent à Ptolémaîs (Saint-Jean-d'Acre): alors le roi de Chypre épousa la fille du prince d*Antioehe et de Tripoli. Il se hâta de conduire la nouvelle reine dans ses Etats ; mais après la cérémonie du couronnement Henri tomba malade, et mourut en peu de jours, le 8 janvier 1263, à Tâgede trente-trois ans.

RÈGNE de HuGUBsn (1254-1267 )(1).

— La mort nrématurée du roi Henri livrait encore le royaume de Chypre aux hMards d*une longue minorité. Le jeune Hugues était dans Tâge le plus tendre quand il fat reconnu roi. Sa mère. Plaisance, princesse d'Ântiocbe, fut chargée de la régence et gouverna avec fermeté. A cette époque la rivalité de Venise et de Gènes troublût tout le Levant , et ajoutait un nonvei aliment aux discordes gui devaient rainer les États chrétiens de ces contrées. Ces deux républiques se disputaient la possession de l'église de Saint- Sabas à Saint- Jean d'Acre. Cette contestation dégénéra en guerre acharnée. La régente de Chypre se déclara pour les vâiitiens (12M), et la flotte combinée des deux puissances vainquit oêÛe des Génois. Bientôt la médiation du pape Alexandre IV rétablit la paix en Palestine. Mais ce malheureux pays était ex* pœé à des périls sans eesse renaissants. Les Mongols et les mameluks le menaçaient de deux côtés à la fois. Yain- Μur des Tartares, le sultan du Caire, ^ibars-Bondodiar, se montra un des plus redontabies ennemis des chrétiens.

Il attaqua le royaume de Jérusalem, alors réduit à qucAoues villes du littoral. C^rée et Ai^uf turent emportées, Sépbed, vaillammentdéfendue parles Templiers, capitula ( 1268 ) ; mais, au mépris du traité, la garnison , gui refusa de se sauver par Tapostasie, fut impitoyablement massacrée. Les chrétiens de Chypre ne pouvaient rester indifféroits à ces désastres. Hugues, seigneur de Bevrouth, devenu tuteur déjeune roi après la mort de la reine Plaisance , passa sur le continent, et combattit vaillamment , mais sans succès. Rappelé en Chypre par une maladie du jeune prince, il le vit mourir

(x)Lor«daoo, Hist.dêsRoUde ChYpre,\.1IL

aussitôt après son arrivée, à l'âge de quatorze ans (1267). Avec ce prince s'éteignit la branche directe de la maison de Lusignan.-

Règne dsHuguesIII (1277-1284).

— Hugues , seigneur de Beyrouth , était fils d'Henri, second fils de Bohémond IV, prince d'Antioche et d'Isabelle, fille d'Hugues P' de Lusignan. 11 fut reconnu roi après la mort de Hugues II ; et le sceptre passa des mains d un enfant entre celles d'un homme capable et déjà versé dans le gouvernement et la guerre. Toutefois les progrès du sultan d'Épypte n'étaient pas ralentis. Il prit Jafia , dont il renversa les murs et le château ; il enleva nombre de places aux Templiers et aux Hospitaliers, enfin il assiégea Antioche, qui se défendit à peine. Quarante mille habitants furent massacrés, cent mille réduits en esclavage. Hugues n'était pas directement intéressé à défendre les Ëtats chrétiens de Terre Sainte. Le titre de roi de Jérusalem appartenait alors au jeune Conradin , qui disputait à Charles d'Anjou le royaume de Naples. Quand ce ieune prince eut péri sous la hache du bourreau, Hugues réclama le royaume de Jérusalem, comme plus proche héritier. Il soutint ses prétentions avec vigueur, passa à Tyr avec une armée, et se nt couronner roi de Jérusalem par l'évéque de Saint-Georges. Tout le monde applaudit à son élévation ; seule, Marie d'Antioche, sa tante, protesta au nom des droits

Qu'elle avait ou qu'elle s'attribuait, et que, ans son dépit de n'être point écoutée, elle alla transmettre à Charles d'Anjou, roi de liaples ( 1270). Cependant la détresse de la Terre Sainte produisait encore en Europe une certaine émotion.

Saint Louis prenait la croix ; Jacques d'Aragon et le prince Edouard d'Angleterre imitaient son exemple. Dernière et vaine tentative de la ferveur religieuse qui avait produit les croisades ! Le roi de France mourut sur la plage de Tunis; Jacques d'Arason s'effraya d'une tempête qui l'assaillit en route, et retourna dans ses États. Edouard d'Angleterre, qui seul était venu rejoindre le roi Hugues à Ptolémaîs, fallut succomber à un lâche assassinat. 11 quitta aussitôt la Palestine, où il avait mutilement déployé une brillante valeur. Mais le sultan Bi-

as

L'UNIVERS

bars, qui venait d'échouer dans an grand projet dinvasion de l'ile de Chypre, et Œii craignait un soulèvement dans ses Etats , consentit à conclure avec le roi Hugues une trêve de dix ans et dix mois. Après le rétablissement delà paix, Hu-

§ues laissa Fadministration du royaume e Jérusalem, dont Ptolémaîde ou Saint- Jean-d'Acre était devenue la capitale, au seigneur de Beyrouth, et il retourna dans son royaume de Chypre. Il ne fut pas longtemps en repos. En effet si les princes chrétiens ne savaient pas défendre le royaume de Jérusalem contre les Sarrasins , ils s'entendaient très-bien à se le disputer entre eux. Charles d'Anjou, voulant faire valoir les prétentions mie lui avait cédées la princesse Marie, nt attaquer à l'improviste la ville de Ptolémaîde. Le gouverneur se retira dans la citadelle ; mais le patriarche de Jérusalem , Hucues Revel , grand maître de l'Hôpital, les Templiers et presque tous les grands du royaume firent défection , et se donnèrent au roi Charles. Le château de Ptolémaîde se rendit, et le comte Roger de Saittt-Séverin fit proclamer son mal* tre, Charles d'Anjou , roi de Jérusalem et de Sicile. Le roi Hugues fit une vaine tentative pour reprendre Ptolémaîde ; il revint en Chypre, et se vengea des ordres militaires en confisquant leurs revenus, leurs terres et leurs châteaux de Limisso , de Baffo et de Gastria ( 1277 ). Tyr et Beyrouth étaient demeurées au pouvoir du roi de Chypre. La mort de Charles d'Anjou, qui eut lieu quelque temps après les Vêpres siciliennes (1282), permit au roi Hugues de rentrer en possession de son royaume de Jénisa»

lem , où il fut rappelé par ces mêmes ordres militaires qui l'en avaient chassé peu de temps auparavant (1283). Irrité contre les habitants de Ptolémaîde, Hugues m érigea la ville de Tyr en capitale ; 9 y tomba malade, revint en Chypre, espérant s'y remettre par le changement d'air, mais il y mourut en peu de jours, après un règne dedix-septans (1284). Le roi Hugues fut un des princes les plus renommés de son temps. Il avait l'esprit cultivé, et il maniait aussi bien la plume que l'épée. Il attira à sa cour des savants étrangers, auxquels il donnait de grosses pensions. Il fonda le magnifique monastère de Lapais, qu'il dota très-riche-

ment. Saint Thomas d'Aquin faisait grand cas de son mérite et de ses connaissances ; il lui dédia son livre de Be^ gimine Principum; « C'était, dit Lore* dano , dans un siècle où l'on ne flattait pas les princes, et l'ingénuité de ce saint était incapable de foire adulation (1). » Hugues III fut enterré au couvent de Lapaîs, ainsi qu'il l'avait ordonné dans son testament.

RÈGNE DE Jbân P' (1284-1285 ).— Hugues m laissait cinq ùh : Le prince Jean , Patné, était atteint d'une maladie incurable, qui ne lui permettait pas d'espérer de longs jours. Ses frères pensaient que l'état de sa santé le déterminerait à renoncer à la couronne. Il n'en fut rien ; le moribond voulut régner, et ses frères, irrités de ce qu'il ne leur livrait pas son trône, s'absentèrent le jour de son cou* rounement. Mais la cérémonie de ses funérailles ne se fit pas longtemps attendre. Jean V mourut après treize mois de règne, à l'âge de trente-trois ans. Son frère Henri II lui succéda.

RÈGNE DE Henri II, (1285-1324) (2).

— Dès qu'il eut pris possession da trône de Chypre, le nouveau roi s'em* pressa de faire valoir ses droits sur celui de Jérusalem. Il parut avec une flotte et une armée devant Ptolémaîde, qui le reconnut pour roi , et il alla se faire couronner a Tyr. Cette nouvelle réunion des deux royaumes ne fut pas de longue durée. Bibars-Rondochar n'était plus; mais le vaillant Kélaoun ne fut pas moins redoutable aux chrétiens. Après avoir chassé les Mongols de la Syrie, il assiégea les cités maritimes qui composaient les derniers débris du royaume de Jérusalem, et il prit successivement Laodicée, Tripoli, Tyr et Sidon (1288). Tous les chrétiens de la Palestine s*étaient réfugiés à Ptolémaîde. Kélaoun mourut au moment où il allait assiéger cette place. Son fils Kalil'Ascraf avait promis a soo père mourant d'achever l'extermination des clirétiens de Palestine. Tout était

f»réparé pour le siège de Ptolémaîs : Kail-Asoraf se hâta d'investir cette plaee. Cependant le roi Henri avait fait un appel au pape Pïicolas IV et aux rois chré-

(i) Loredano, Hist, des Roîsde Chy^pre, 1. 1,

(a) Loredano, Id,, liv. lY.

ILE DE CHYPRE

^m. Yemse envoya vingt galères, dont ^fentretien fat payé par le saînt-siége. ^enri se renterma dans la place avec /*éUte de sa chevalerie , et l'on attendit C^nnemi de çîed ferme. Mais toute la valeur des latins était rendue inutile par JCUTS divisions et leors discordes. Ptolëmaîde était partagée en dix-sept juridictions, toutes indépendantes les unes des autres. Le roi Henri commandait ;> dans une grande partie de la ville : les \i' trois ordres militaires. Hospitaliers, Templiers et Teutons étaient souverains dans leurs quartiers. Charles H, roi de •v tapies, le roi de France, le lé^t du pape , le roi d'Angleterre , faisaient gouverner leurs sujets par des résidents indépendants. Les Vénitiens, les Génois , ies Florentins , les Pisans avaient tous leurs juges, leurs magistrats et leors constitutions. Le danger commun ne put faire cesser cette déplorable anarchie, et Ptoiémaide succomba, en I29f,après une glorieuse défeose,à laquelle il ne manqua que r unité de commandement. Pendant la nuit qui suivit Tassaut où la ville fiit forcée^ le roi Henri, les chevaliers des trois ordres, et bon nombre de soldats et de bourgeois purent s*embarquer et faire voile vers fîle de Chypre. Le lendemain le Soudan ordonna le massacre des habitants demeurés dans la place : on en compta soixante-dii mille tués ou faits IHÎsonnlers. Les murailles furent rasées et le fea fut mis à la ville. Alors Chypre devint Tasile des fùgitifii de la Terre Sainte. L-es Hospitaliers et les Teutons n'v restèrent pas; mais les Templiers se fixèrent à Limisso, où fut transporté le cheDlieu de lear ordre. Tous les autres réfugiés furent établis à Famagouste, oui s'agrandit considérablement à cette époque.

La chute do royaume de Jérusalem exposait plus directement nie de Cby-

Sre anx attaques des musulmans. Cepenant, grâce à sa position maritime, la conquête de Richard d'Angleterre survécut trois siècles à celle de Godefroy de Bouillon. La prise de Ptolémaîde n*avait pas réconcilié les chrétiens entre eux. La disocnde élevée entre les nrinces de la Cunille d*Hayton désolait r Arménie, et livrait cepays à Tinvasion des barbares. Llle de Chypre fut bientôt en proie à des dissensions intestines, et elle ne devait one sécurité passagère qu'aux sanglantes

divisions des mamelucksd'É^pte. Mais, tandis que la chrétienté ne songeait plus à la délivrance de Jérusalem, les Tartares de la Perse, à qui le pape avait envoyé des missionnaires, formèrent le projet d'arracher aux musulmans la Syrie et la Palestine. Cazan, prince mongol , regardait les chrétiens comme ses plus ndéles alliés , et les historiens grecs-arméniens donnent les plus granos éloges à sa probité et à sa bravoure (1). Cazan (jùitta la Perse à la tête d'une armée ; les rois d'Arménie et de Géorgie , le roi de Chypre et les ordres de Samt- Jean et du Temple, avertis de sesf projets, étaient venus rejoindre ses drapeaux.

Une grande bataille fut livrée près d'Émèse; les mameluks furent vaincus^ et poursuivis jusqu'au désert par les cavaliers arméniens. Alep et Damas ouvrirent leurs portes aux vainqueurs.

Si nous en croyons l'historien Hayton , les chrétiens rentrèrent alors dans Jérusalem , et l'empereur des Tartares risita avec eux le tombeau de Jésus- Christ (1300) , d'où il appela l'Europe à la guerre sainte. Mais sa voix ne fut pas entendue, et sa brillante entreprise fut sans résultats. Les troubles de la Perse le rappelèrent en arrière. 11 tenta une seconde expédition , qu'il abandonna encore; et dans une troisième invasion, son armée s'étant avancée jusqu'à Damas, il tomba malade et mourut, emportant au tombeau les dernières espérances des chrétiens. Alors les guerriers d'Arménie et de Chypre sortirent de la ville sainte, dont ils commençaient à relever les remparts et qui ne devait plus revoir dans ses murs les étendards de la croix (1303).

La plus grande partie du règne de Henri II fut troublée par les intrigues de ses frères. L'aîné, Amaury, prince de Tyr, était plein d'ambition, dissimulé et cruel. Il résolut de détrôner Henri II. L'autre, Camérin, connétable de Chypre, considérant que ce projet le rapprochait du trône, entra dans ses vues. Henri II avait de la bravoure ; mais son extrême douceur et la faiblesse de sa santé le rendirent inhabile à réprimer l'âpre ambition d'Amaurv. 11 se laissa successivement dépouiller du pouvoir et de la liberté.

(x) Michaud, BUi. des Croisades, V, tS'j.

L'UNIVERS

Amaury, reconnu régent du royaume (1304) et investi de toute l'autorité, relégua le malheureux Henri dans le château de Strovilo, à une demi-lieue de Nicosie, où il le réduisit à mener la vie d'un simple particulier. Cet ambitieux gouvernait le royaume de Chypre lorsque arriva dans nie la sentence du pape Clément V, qui abolissait Tordre des Templiers. Les chevaliers, au nombre de plus de deux cents, menaçaient de résister par les armes. Amaury , jaloux de se concilier les bonnes grâces du pape, travailla activement à la destruction de Tordre , qui disparut de Chypre comme de toute la chrétienté , sans coup férir (1310). Enhardi par le succès de ses criminelles tentatives, Amaury représenta au faible Henri que sa présence dans Tfle de Chypre était préjudiciable aux intérêts du royaume , et troublait la paix publique. Toujours résigné, Henri se laissa déporter en Arménie (i), où il fbt retenu prisonnier dans le château de Lambron. Peu de temps après, arriva le légat du pape pour régler le différend des deux frères et les réconcilier. D'abord Amaury réussit presque à lui persuader que tous les torts étaient du côté de son frère ; mais le prélat pénétra bientôt Tambition et la mauvaise foi du prince de Tyr, qui vit alors s'écrouler sous ses pieds l'échafaudage de son injuste pouvoir. Suspect au saint-siége , odieux aux habitants de Chypre, Amaury allait tomber lorsqu'il (>érit. Un jour on le trouva dans son cabinet , baigné dans son sang et frappé de dix coups de poignard que lui avait portés son favori Siméon du Mont Olympe. Son frère Camérin, connétable de Chypre, prétendait hériter de son pouvoir ; mais toute

(i) C'est-à-dire en Cilicie. Le nom d'Arménie s*était étendu à cette province sous les successeurs de Justinien. Séparée de Tempire grec au neuvième siècle, elle était devenue un royaume indépendant en ii47) à peu près dans le même temps que les Lusignans s'établissaient en Chypre. Livon , fondateur du royaume d'Arménie, se soumit à TÉglise catholique; de sorte que la politique et la religion cimentaient Tunion des deux ro3raumes de Chypre et d*Ârménie. I^es principales villes de commerce de TArménie étaient Lajauo, ville capitale du royaume, Adana, Malmistra (Mopsueste), Gorhigos (Corycus ).

la population , paysans , bourj|;eois, prêtres et nobles se prononça si vivement en faveur du roi exilé, que le connétable fut obligé de s'enfuir ( 1 311 ) , et que le roi Henri , tiré de sa prison d'Arniiénie, revint triomphalement ;dans son royaume, où il régna jusqu'à Tan 1324, cbârî de ses sujets, vengé de ses ennemis, et plus puissant par sa résignation et sa douceur que le despotique Amaury ne Pavait été par ses violences.

RÈGNE DE Hugues IV (1324-1 359 (1)).

— Henri avait épousé, peu de temps avant sa mort, Constance, fille de Fredéric , roi de Sicile; mais il ne laissa p» d'héritiers, et le trône passa après lui non pas au fils d' Amaury, que Ton méprisait à cause de son père , mais à Hugues, fils de Guy, devenu comme son père connétable de Chypre. Après la mort de son oncle Caménn, Hugues fut couronné roi de Chypre à P^icosie, dans l'église de Sainte-Sophie, et roi de Jérusalem à Famagouste (2) , titre dont les rois Lusignans continuèrent à se parer. Deux faits principaux caractérisent le règne remarquable du roi Hugues IV : la prospérité commerciale du royaume de Chypre et la lutte qu*U soutint contre les États musulmans de TAsie Mineure. La chute du royaume de Jérusalem déplaça le théâtre de cette lutte entre Tislamisme^ la chrétienté. Elle fut transportés des côte3 de la Syrie vers celles de l^Asie Mineure et dans TArchipel, où les chrétiens avaient tant d'intérêts à défendre. Hugues IV guerroya sans cesse contre les successeurs d*Otnman et de Caranian, qui se partageaient alors F Asie Mineure, pour sauver de leur fureur les débris du royaume chrétien d'Arménie, comme ses ancêtres avaient combattu les soudans d'Egypte et leur avaient courageusement disputé les restes du royaume de Jérusalem.

DÉVELOPPEMENT DU COHICERCB BT PHOSPBBITB DU AOYAUME DE CHY-

(i) Loredano, HUt, des Rois de Chypre^ livre VI.

(a) Depuis celte époque les rois de Chypre conservèrent Tusage de ce double couroDuement. Voir dans la Bibliothèque de CÈcoie des Chartes y i^ série, t. Y, p. 4o5, une notice sur les monnaies et les sceaux des rois de Ghy> pre, par M. de Mas-Lau*ie.

IL£ DE CHYPRE

PBB AU QUATOllZliLMB SliCLS. — LoÎD

de souffrir et de s*é|Hiiser au milieu de cette continuelle croisade, le royaume de Chypre voyait ses relations commerciales s étendre et sa prospérité augmenter de pins en plus. « La prise de Saint- Jean-d Acre par les Arabes , en privant les Occidentaux des marchés où ils venaient tous en sûreté chercher les productions asiatiques, eut les plus heureux résultats pour le développement du commerce et de l'industrie du royaume des Liusignans. Les marchands des ^ndes dtés commerçantes, comme Venise, Gènes, Pise, Blarseille, Barcelonne, qui parvinrent à obtenir des sultans du Caire le renouvellement de leurs privilèges dans les villes de Syrie et d'Egypte, loin d'interrompre leurs relations avec rtle de Chypre, fréquentèrent en plus grand nombre ses villes et ses ports , y instituèrent des consuls, y ac- ^irent des immeubles, y fondèrent des établissements commerciaux pour correspondre avec leurs fondoucs d'Egypte ou de Turquie, et recevoir en dépôt les marchandises qu'ils étaient toujours heureux d'abriter nors de l'atteinte des musulmans. Les armateurs des villes secondaires des côtes de la Méditerran^, qui n'étaient pasprivil^iées des sultans, nosant tenter le commerce direct avec l'Egypte , que Favidité et le fanatisme des Arabes rendait toujours périlleux , trop faibles d'ailleurs pour faire respecter leurs pavillonssi loin de l'Europe, vmrent de préférence dans les villes de l'Ile de Chypre, à Famagouste, à Limisso, à Paphos, à Cérines, a I^icosie, dont les magasins, bien approvisionnés, remplacèrent avanti^usement pour eux ceux de Saînt- Jean-d^cre, de Tyr ou d'Alep (1). »

« Un demi-siècle avait suffi , depuis la chute de Saint- Jean-d' Acre , pour placer Famagouste au premier rang des cités commerçantes de la Méditerranée ; pour rélever au-dessus de Tyr, de Tripou, de Sattalîe, de Lajazzo, de Smvrne, de Trébisonde, de Gallipoli, de Clarentza, auparavant ses rivales , et pour partager

(x) P. de Mas-Latrie, Des Relations commerciales et politiques de tAsie Mineure avec ttk de Chypre sous le règne des princes de la maison de Liuignan ; Bibliotlièque de l'É' *oU des Chartes y a* série, 1. 1*', p. 3x3.

entre cette ville, renouvelée pour ainsi dire par les Lusignans, et les vieilles cités de Constantinople et d'Alexandrie, la suprématie du commerce d'Orient.

Ni Venise la helle, ni Gènes la superbe, ne pouvaient se vanter d'avoir des marchands plus riches , des bazars mieux assortis, des approvisionnements plus considérables en productions de tous pays , des hôtelleries plus nombreuses , des étrangers venus de plus loin et de contrées si diverses. Un prêtre allemand, homme instruit et observateur, qui passait dans l'île de Chypre en se rendant au Saint-Sépulcre, vers 1 an 1 841 , a laissé un curieux témoignage de la prospérité du pays dans le rmtde son pèlerinage (i).

« Il y a dans le pays de Chypre, écritil à 1 évéque de Paderborn, les plus généreux et les plus riches seigneurs de la chrétienté. Une fortune de trois mille florins annuels n'est pas plus estimée ici qu'un revenu de trois mille marcs chez nous. Mais les Chypriotes dissipent tous leurs biens dans les chasses, les tournois et les plaisirs. Le comte de Jaffa, que j'ai connu, entretient plus de cinq cents chiens pour la chasse. Les marchands de Chypre ont acquis aussi d'immenses richesses ; et cela n'est pas étonnant, car leur île est la dernière terre des chrétiens vers l'Orient : de sorte que tous les navires et toutes les marchandises, de quelques rivages qu'ils soient partis, sont obligés de s'arrêter en Chypre. Deplus,les pèlerins de tous les pays qui veulent aller outre mer doivent descendre d*abord en cette lie. De sorte que Ton peut y savoir à tous les instants de la journée, depuis le lever jusqu'au coucherdu soleil , par les lettres ou les étrangers qui y viennent incessamment, les nouvelles et les bruits des contrées les plus éloignées.

Aussi les Chypriotes ont-ils des écoles particulières pour apprendre tous les idiomes connus.

« Quant à la ville de Famagouste, c'est une des plus riches cités qui existent. Ses habitants vivent dans l'opulence.

L'un d'eux en mariant sa fille lui donna pour sa coi^re seule des bijoux qui valaient plus que toutes les parures de la reine de France ensemble, au dire des

(i) Id., Bi6L de t École des Chartes, 2< série, 1. 1, p. 3ao.

L'UNIVERS

eheraliers français venus avec nous en Cbypre. Un marchand de Famagouste vendit un jour au sultan d'Egypte, pour le sceptre royal, une pomme d'or enrichie de quatre pierres pi^cieuses; une escarboucle, une émeraude, un saphir et une perle. Ce joyau coûta 60,000 florins.

Quelque temps après la vente, le marchana voulut le racheter, et en offrit 100,000 florins, mais le sultan les refusa. Le connétable de Jérusalem avait quatre perles, que sa femme fît monter en agraffe; on aurait pu sur chacune d'elles trouver à emprunter 3,000 florins partout où on aurait voulu. 11 y a dans telle boutique que ce soit de Famagouste plus de bois d aloès que cinq chars n'en pourraient porter. Je ne dis rien des épiceries, elles sont aussi communes dans cette ville et s'y vendent en aussi grande quantité que le pain. Pour les pierres précieuses, les draps d'or, et les autres objets de luxe , je ne sais que vous dire, on ne me croirait pas dans notre pays de Saxe. Il y a aussi à Famagouste une infinité de courtisanes ; elles, s'y sont fait des fortunes considérables , et beaucoup d'entre elles possèdent plus de 100,000 florins ; mais je n'ose vous parler davantage des richesses de ces infortunées (l). »

Expéditions du boi Hugues IV

CONTBE LES TUBCS D'ASIB MiNEUBB.

— Hugues IV consacra toute la première partie de son rè^e à combattre les infidèles, et il méntapar ses exploits, sur terre et sur mer, d'être appelé par le pape Clément VI le plus vaillant champion de la chrétienté. Toujours les armes à la main, on le voit parcourir, sur les navires chypriotes , 1^ côtes de l'Asie Mineure et de la Syrie , donner assistance aux Arméniens, dont la situation empirait tous les iours, piller les villes maritimes des infidèles , poursuivre les corsaires, et quelquefois, débarquante la tête de ses braves chevaliers, faire d'heureuses incursions daiiS^l'intérieur des f^ays musulmans. Plu&iièurs places du ittoral de l'ancienne Cilicie, Anamour, Sicce, Gandelore, se reconnurent ses tributaires. Satalie elle-même se racheta de ses mains et lui fit hommage. L'an

(i) Rodolphe de Saxe, Dû Terra Sancia et iiinere Ikerosolimitano.

1344 le pape Clément VI, qui déplova le plus grand zèle pour les mtéréts ie la chrétienté en Orient , décida les Vénitiens à se joindre au roi de Chypre et aux chevaliers de Rhodes pour combattre les Turcs et défendre l'Archipel, constamment inguiété par les incursions des émirs d'Aidio et de Saroukhan. Les confédérés se réunirent à Negrepont , et, voguant hardiment vers les côtes d'Asie Mineure , ils brûlèrent la flotte turque dans le golfe de Smy me, enlevèrent d'assaut la forteresse qui commandait cette ville, et y établirent une garnison. Les chrétiens conservèrent cette conquête pendant plus d'un demi-siècle. En 1346 Hugues IV battit les Turcs en Ljdie , entre Smyme et Alto-Logo , tand fs que le grand maître de Rhodes incendiait une flotte ennemie dans le port de Tile d'Imbros. Ces brillants débuts permettaient d'attendre de cette croisade les plus beaux résultats , lorsque les opérations de la guerre furent interrompues par le départ du roi de Chypre. Les Vénitiens suivirent son exemple, et la confédération fut dissoute.

Hugues IV était fatigué de guerres et d'aventures : il n'accorda plus dès lors qu'une faible et incertaine coopération aux ligues nouveUes que le saint-siége , le plus constant défenseur de la chrétienté contre les Turcs, ne tarda pas à renouer entre les puissances maritimes de l'Occident. Toute son attention, tous ses soins furent consacrés dès lors à l'administration de ses États, dont il améliora les institutions civiles, et dont il entretint la prospérité commerciale.

Une inondation qui dévasta toute la plaine de Nicosie, la peste noire, qui dépeupla Chypre comme le reste do monde, les passions impétueuses du comte de Tripoli, fils aîné du roi, qu'un amour insensé entraîna dans une lutte violente avec son père, troublèrent seules les dernières années du roi Hugues. Ce

{)rince guerrier avait un esprit cultivé et e goût des arts et des lettres. Boccace lui a dédié un de ses ouvrages, ie Livre de la Généahaie des dieux. Le savant Georges Lapitnés jouissait de sa faveur, et le roi descendait souvent des hauteurs de Saint-Hilarion pour s'entretenir avec lui de littérature et de philosophie, à l'ombre des palmiers et des orangers.

ILE DE CHYPRE

4m les délicieux jardins de Yassilia (1 ). FaUgaé de régner^.comme autrefois il J'avait élé de combattre, Hugues lY abdiqua ea faveur de son fils, à qui il avait ^rdoaaè ^ et se retira daos Tabbaje de StroYilo ^ur consacrer le reste de sa vie a se prèoarer à la mort ; il mourut en 1 S6 1 , et tut enterré dans Tégl ise de Saint- Dominique de Nicosie.

IVkGRfi DE PlEBRB 1^ ( 19591369).

— Ce prince était jeune , plein de courage, chevaleresque à Texcès, et porté aux grandes entreprises. Tant que son père vécut , après son abdication , il se contint; mais à la mort du vieux roi il donna Tessor à son génie aventureux, et remplit TEurope et TAsie du bruit de son nom. Les Turcs-Karamans avaient détruit le royaume chrétien d'Arménie.

X^e roi Léon ne conservait plus que la citadelle de Gorhigos, dont la ville était en leur pouvoir. Les défenseurs de GO' rliil^os se donnèrent au roi Pierre , qui , libre d'agir à son gré, accepta leur bom* Mnage et leur promit son appui. L'acquisition de Gorbigos avait une double importance politique et commerciale.

I^es Lusienans possédaient enfin une ▼ille fortinée sur le littoral de l'Asie Mineure. Encouragé par ce début , Pierre entreprit de continuer ses conquêtes sur le rivaçe de l'Asie et de refouler les Turcs dans l'intérieur, comme autrefois les Athéniens avaient tenté d'y refouler

(t) "Voir archives des Missions, p. 5oi, et BihCiothèque de l'École des Chartes , a« série, U I, p. 488 9 les études de M . de M as-Lalrie sur Tile de Chypre ; Toir sur Georges Lapithès les Notices et extraits des Manuscrits^ t. XII, 2* partie. Ce volame cootient uo extrait de la djs9ertatioD d*Allatias intitulée de Georgiis i cet extrait est relatif à la vie et aux ou- Trages de Georges Lapithès. AUatius y cite un CQnenx passage d'Agathangelus sur sa visite à Lapithès, qui demeurait sur les bords de la rivière de ce nom. On trouve aussi dans ce volume trois lettres de Georges Lapithès a Nicéphore Grégoras sur des questions métaphysu|oeSy et un poème moral de quinze cent uo vers , « dont les idées , dit M. Boissonade manquent assurément de force et d'originalité, mais sont raisonnables et sages, dont le style est simple et suffisamment correct, et f)i pourrait être mis avec utilité aux mains dei jeones $tns qui étudient la langue grecque. •

les Perses. Le 12 avril 1361 il partit de Famagouste avec une flotte de cent dixneuf navires , fait voile sur Satalie , et s'empare en un assaut de cette cité réputée imprenable, dont il confie la garde a Jacques de Norès. La soumission de Lajazzo et de Candelore fut le résultat de ce brillant fait d'armes , auquel toute là chrétienté applaudit.

La conquête de Satalie ranima la ffuerre religieuse , depuis quelque temps languissante, et remit aux prises les chrétiens avec les princes musulmans , turcs et arabes. Tacca, émir dépossédé de Satalie, appela les Turcs à son secours, et descendit des hauteurs du mont Taunis avec une formidable armée. Jacques de r^orès résista avec une intrépidité héroïque. Mais le royaume de Chypre ne pouvait soutenir seul tout le poids de cette guerre ; et le roi Pierre I" se rendit en Europe pour appeler les rois et les chevaliers latins à la croisade (1362). Un fatal concours de circonstances fit traîner ce voyage en longueur (1). Les Vénitiens et les Génois, jaloux de la proS' périté des Chypriotes, firent tous leurs efforts pour entraver les armements de Pierre I®*". La rivalité de la France et de l'Angleterre, les troubles d'Allemagne, les guerres de Castilie et d'Aragon em^ péchaient les seigneurs d'Occident de s'engager dans une entreprise si lointaine. Personne ne songeait à suivre le roi de Cbvpre, qui, de son côté, ne pou* vait se décider a quitter ces cours brillantes de France, de Flandre , d'Italie, de Pologne, de Hongrie , où il était fêté comme un héros. Il perdit trois ans dans ce voyage, qui semblait n'avoir plus d'autre objet que le plaisir. Pendant ce temps Tacca poussait vigoureusement le siège de Satalie, les navires turcs insultaient les côtes de File de Chypre; les musulmans parcouraient les rivages de oe royaume depuis le cap Saint- André jusqu à Cbrusocho, brûlant les habitations, enlevant les bestiaux et les hommes dans les campagnes, jusqu'aux portes des villes; enfin l'émir de Damas me-

(i) De Mas-Latrie, Relations, etc. ; BibL de C École des Chartes, a' série, 1. 1, p. 497. Voir dans cet article les intéressants développements consacrés à Thistoire politiqiie du règne de Pierre I^'.

L'UNIVERS

naçait de joindre ses forces à celles des Turcs pour accabler les Ch3rpriote8, que leur roi semblait avoir délaissés. Averti par des lettres pressantes de son frère le prince d'Antioche, Pierre I" revint à des préoccupations plus sérieuses. Il réunit à Venise une escadre sur laquelle s'embarquèrent des guerriers peu nombreux, mais éprouvés, fit voile sur Rhodes, où il rassembla toutes ses forces ; et avec le secours des chevaliers de Saint- Jean il tenta un coup de main hardi contre TÉg^pte. Apres un combat sanglant, où il fit des prodiges, le roi de Chypre s'empara d'Alexandrie, cette ville aussi peuplée que Paris, aussi belle que Venise , aussi forte que Gènes , dit un contem|M)rain , et la livra au pillage pendant trois jours. Mais 11 ne put garder sa conquête; les réclamations des marchands italiens et catalans, que cette

Suerre privait des bénéfices du commerce 'Egypte, le contraignirent à traiter avec le Soudan du Caire (1365).

Pendant qu'il négociait la conclusion de ce traité, le roi de Chypre avait à défendre ses possessions d'Arménie contre les attaques des Turcs-Karamans. Gorhigos fut assiégée par une puissante arméd. Le prince d'Antioche la dégagea au prix des plus héroïques efiforts , et le grand Karaman , découragé et affaibli par les pertes qu'il avait éprouvées, demanda la paix. Un traité fut conclu à Nicosie entre les deux princes , et tant que Pierre vécut les Karamans n'osèrent plus inquiéter les Chypriotes, ni dans leur île, ni dans leurs possessions de terre ferme (1366). Mais les négociations avec le soudan d'Éjgypte n'aboutissaient pas : il fallait toujours rester sous les armes. Pierre, incapable de repos, attaque les côtes de S^rie, enlève Tripoli, Tortose, Bélinas,Lajazzo, et il accepte la couronne d'Arménie, devenue vacante par l'extinction de la d^astie de Livon. Ne sachant pas proportionner ses entreprises à ses forces , Pierre forme le projet de rétablir le royaume de Jérusalem et d'arracher aux musulmans toutes les villes de TArménie : il lève de nouvelles troupes , il équipe des flottes, il reparaît en Europe pour obtenir des subsides, et il retourne a Rhodes pour concerter avec les chevaliers un nouveau plan de croisade. Mais à son retour en Chypre , il

trouve ses États dans la détresse, sa propre maison dans le désordre , et il est assailli de chaîna , absorbé par de graves préoccupations qui le forcèrent à oublier l'Arménie , le royaume de Jérasalem et l'Egypte. Au milieu de tous ces projets désordonnés, Pierre I^ avait fini

Ear perdre l'empire de soi-même, n s'aandonnait à la fougue de ses passions, et ses débauches irritèrent contre lui les familles chez lesquelles il répandait le déshonneur. D'ailleurs « son humeur belliqueuse et ses projets de conquête, sans cesse renaissants , avaient Gni par lasser cette noblesse chypriote, brave encore, mais dégénérée et sensuelle, capable dans un moment critique de quelques généreux efforts, mais trop efféminée au sein des richesses pour supporter ces longues guerres qu'avaient autrefois soutenues les chevaliers du vieux sire de Beyrouth et de Philippe de Navarre.

Pendant l'absence du prince des mécontCQtements s'étaient manifestés parmi la noblesse; les propres frères du roi, k prince d'Antioche lui-même, qui avait sauvé Gorhieos, le prince Jacques , son compagnon d'armes en Egypte et en Syrie, n'avaient pas caché les dissenUirents qui les divisaient souvent. Les violences auxquelles Pierre s'abandonna à Toecasion de circonstances fâcheuses qai avaient compromis la réputation de la reine, hâtèrent le dénoûment d'un complot dont la pensée remontait peut-être a l'expédition de Sataiie. Le 16 janvier 1369, deux mois après son arrivée d'Occident, il périssait assassiné par les seigneurs de sa cour (1). »

RifeGNE DE PiEBBB II ( 16 janvier 1869-17 octobre 1382 ). — Jean, prince de Galilée, frère du roi, l'auteur ou le principal complice de la conspiration qui avait mis Gn à ses jours, s'empara aussitôt du pouvoir, et l'exerça au nom du jeune roi Pierre II , malgré les réclamations de la reine-mère, Eléonore à qui la tutelle de son fils avait été déférée (2). Après le meurtre de Pierre, le royaume

(i) Biblioth, de F École des Cfiartes^ »• série, t. I, p. 521.

(a) Loredano, Histoire des Rois de Chypre, t. n, p. 4, liv. VIII; BdfUotlièque de tlcoU des CliarUs, a« série, t. II, p. xai, 3* article de M. de Mas«LaU'ie.

ILE DE CHYPRE

desLusignans se tfonvait dans la situation Ja plus critique : un roi en bas âge , des codes ambitieux , une reine-mère turbulente, des partis au dedans, de nombreox ennemis au dehors, les anciennes guerres avec les musulmans , des luttes noavelles avee une puissante ville de la chrétienté, telles sont les fâcheuses circonstances produites ou a^ravées par la mort de Pierre 1*', qui arrêtent la prospérité du royaume de Chypre et le précipitent vers sa décadence.

0*abord il fallut renoncer aux projets d'agrandissement en Asie Mineure, dont l'exécution avait commencé sous le r^e précédent d'une manière si brillante, l/ Arménie fut abandonnée, et on laissa le roi Léon Y, nouvellement élu , défendre ses dernières forteresses avec la seule assistance des chevaliers de Rhodes. 1\ fut même impossible de garder Sataiie , la plus belle conquête du brave Pierre V. L'émir Tacca, qui était devenu seigneur de Candeiore ou Alaïa, eotretenait des intelligences secrètes avec les musulmans restés dans la ville. Un liomme dévoué à Témir, accueilli par le capitaine de Satalie, quil trompa en repérant le baptême , convint avec quelques Turcs de livrer une porte à Tacca, qui , survenant au jour fixé, se vit bientôt maître de quatorze tours. Toutefois , il fut repoussé ; mais la ville resta tÂoqaée par l^rmée de l'émir, qui occupait la campagne. Ce n'était pas seule* ment contre les musulmans que la cour ëe Nicosie avait à combattre pour ia défense de cette importante possession :

les Gâ[u>is, avec cet ^îsme qui caractérise toutes les puissances commerciales, s'étaient proposé de profiter de la faiblesse du gouvernement de Pierre H ; en même temps qu'ils Tattaquaient dans ses propres États, ils interceptaient les communications entre Chypre et Satalie, pour augmenter la détresse de eette dté, et en obtenir la cession eomrae prix d'un accommodement. Mais leurs calculs furent déjoués; car le roi, exaspéré par leur conduite violente et perfide, plutôt que de satisfaire leur avide ambition en leur ouvrant une place forte si rapprochée de ses États , préféra la rendre aux Turcs. Le 14 mai 1373 la ville de Satalie fut évacuée par la garnison chypriote, et la ban-

5« Livraison. (Ile de chypbe.

nîère de l'islamisme flotta de nouveau sur ces remparts où douze ans auparavant le victorieux Pierre V avait arboré l'étendard de la croix. Ces douze années avaient bien changé l'état de Itle de Chypre. « En 1361 le royaume était au comble de la prospérité et de la force : il tenait en respect l'Egypte et la Syrie, il secourait l'Arménie, il imposait des tributs aux émirs de l'Asie Mineure , il n'avait en Occident que des alliés ou des amis; en 1373 de tous les ports des musulmans qui Tentouraient U pouvait craindre une attaque, et du côté de l'Italie la guerre était imminente (1). »

£n etïét, les Génois, toujours en rivalité de commerce avec Venise , et voulant acquérir dans le Levant une place de commerce d'où ils |)ussent faire concurrence au comptoir vénitien de Beyrouth , avaient provoqué dans Famagouste une collision qui ratretenait des hostilités aussi funestes qu'un état de guerre déclaré. C'était en 1372, pendant le couronnement du jeune roi , à la suite d'une auerelle de préséance entre les consuls e Venise et de Gènes, que la bonne intelligence avait été troublée entre le gouvernement des Lusignans et celui des Génois. Dans la rupture, comme dans le cours des hostilités, tous les torts furent constamment du côté de ces avides marchands que l'amour du lucre entraîna dans tous les excès de la perfldie et de la violence. En vain le pape Grégoire XI, fidèle à la politique ordinaire du saint-siége, essaya -t-il d amener les Génois à un accommodement. Ceux-ci, qui ne s'étaient point engagés dans une telle entreprise pour reculer devant les représentations d'un vieillard désarmé, parurent sur les côtes de Chypre avec une flotteconsidérable, conduite par Grégoire Frégose, frère du doge de Gènes, et débarquèrent à Limisso au mois de iuin de 1 an 1373. Après avoir traversé 1 Ile , et ravagé les environs de Nicosie , Frégose investit la ville de Famagouste, et s'en empara par un stratagème, au mois d'octobre de la même année (2). La ville fut livrée pendant trois jours à la fureur de la soldatesque, qui la maltraita horri-

(i) B'Moth, de V École de* Chartes, a" série, t. n, p. 123.

(a) Foy, Loredano, 11^ p: 4i*

L'UNIVERS

biement, et pilla tout, même les richesses des églises. Puis après s*étre emparé,

§ar une indigne trahison, de la personne u roi Pierre II, Frégose marcha sur Nicosie, Toccupa huit jours, la livra comme Famagouste à toutes les horreurs du pillage, et, ne pouvant obtenir du jeune roi prisonnier qu*il lui fît ouvrir les forteresses de Cérines et de Dieu-d' Amour, il poussa la brutalité jusqu'à le soufQeter de sa propre main. Le malheureux roi, outragé , dépouillé de ses États , fut contraint de consentir à une paix humiliante «t de livrer au vindicatif Frégose son oncle le connétable de Chypre , qui fut emmené prisonnier à Gènes. En se retirant de nie de Chypre, 1374, Frégose rendit la liberté au roi; mais le ro3raume ne se remit jamais du coup qui lui avait ^té porté : la flotte était anéantie, l'armée dispersée, les revenus engagés par les tributs énormes qu'exigèrent les Génois avant d'évacuer toutes les places dont ils s'étaient emparés, excepté Famagouste.

Dans cet état de misère et de délabrement, le royaume des Lusignans serait devenu la proie de quelqu'un des émirs de l'Asie Mineure , et surtout de Tacca , le plus acharné à sa ruine , si la crainte des chevaliers de Rhodes d'un côté, et des sultans ottomans de Brousse de l'autre , n'eût préoccupé ces émirs du soin de leur propre défense. Le royaume de Chypre vécut encore un siècle, parce que personne ne se présenta pour lui donner le coup de mort. Aux misères publiques se joignent à cette époque les désordres et les crimes des princes de la famille royale. La reine Éléonore faisait assassiner le prince Jean, oncledu roi, qui laissa tuer volontiers le meurtrier de son père. La dépravation des mœurs avait fait d'effrayants progrès , et rappelait celle des temps anciens. L'exemple des nombreux assassinats commis a la cour avait répandu de tous côtés l'habitude du meurtre, et on ne se faisait plus justice que par le poignard (i). Faible au dehors, méprise au dedans, Pierre II crut se relever et s'affermir en épousant Valentine Yisconti, fille de Jean Gaiéas 1", duc de

(i) Voy. l'histoire de Tibat dans Loredano, t. II, p. 84, tiS'Motli, deCÉcoledes Chartes, t. Ily p. i25y a« série.

Milan, qui avait fondé dans l'Italie septentrionale un puissant État, et dont il espérait se faire un appui contre les Génois. Ce mariase augmenta encore les troubles de la famille royale. ÉléoBore et Valentine devinrent ennemies mortelles, comme il arrive souvent entre bru et belle-mère; et, après les plus violentes querelles, la reine mère céda la place à la jeune princesse, et se retira en Aragon. Pierre II commençait à espérer qu'u allait enfin trouver la tranquillité dans son palais, lorsqu'il fut atteint d'une maladie qui l'emporta en quatre mois, à l'âge de vingt-six ans. U en avait régné onze. Il ne laissait pas d'enfants, et fit héritière de tous ses biens sa sœur Marie, femme de Jacques de Lusignan , conote de Tripoli.

RÈGNE DE Jacques P'^ (1882-30 septembre 1398). — Après la mort du roi, il fut longtemps délibéré dans l'assemblée de la haute cour sur l'élection de son successeur. Deux partis étaient en présence; l'un reconnaissait les droits de la sœur du feu roi, et voulait mettre la couronne sur la tête de son époux , Jacques de Lusi^an, comte de Tripoli; l'autre soutenait les prétentions plus fondées du connétable, oncle du rcû, dont on n'osait contester les droits que parce qu'il était encore retenu prisonnier a Gènes. Enfin la jeune reine Valentine Yisconti avait aussi ses partisans, qui espéraient faire tourner à son avantage le conflit suscité entre les héritiers du nom de Lusignan. Mais leurs intrigues forent déjouées ; et la haute cour proclama roi Jacques l^*", ancien connétable de Chypre, à qui les Génois permirent d'aller prendre possession de son royaume, mojrennant un traité avantageux. Les prmct-

f)ales conditions de ce traité furent que es Génois retiendraient la ville de Famagouste et deux lieues de pays aux environs , avec les gabelles de la mer pour cent mille ducats, qu'ils auraient le droit d'exercer toutes sortes d*^arts dans toute l'île , et qu'ils jouiraient de tous les privilèges qui étaient accordés aux Chypriotes. Jacques F^, pressé d'aller ionir du titre de roi, consentit à ce traite, qui le forçait à partager son royaume avec la république de Gènes (1).

(x) Loredano, 1. IX, t. n^ p. loS.

ILE DE CBTYPRE.

Lasitua^on extérieure du royaume de C\ïvpre ii*ètaât inière plus brillante. De toutes \es conquêtes de Hugues IV et de sou û\s en Asie Min^ire , u ne restait dxk T<A Jacques que le château de Gorhigos. Les hautes et puissantes fortiftcations de ce château en rendaient la conservation facile; la sûreté de son mouillage et son heureuse situation visà-vis de 111e (Û9 Chypre amenaient toujours de nombreux navires dans son port. Aussi les Lusignans, au milieu de leors désastre , ne négligèrent jamais de jMNinroir à sa défense; mais si cette place resta encore longtemps en leur pouvoir, les Lusignans le durent moins à leurs moyens de défense qu'aux graves événements dont r Asie Mineiure était alors le théâtre, et qui détournaient ailleurs Tattentiondes princesde Caramanie. La puissance des suUansottomans de Brousse n^ avait cessé de grandir ; et elle avait abfiorbé presque toutes les principautés d'Asie Mineure par des manages, des achats, des soumissions volontaires on des victoires. Des dix principautés formées de Tempire d*Iconium , il ne restait |)lus à soumettre que celle de Caramanie au moment où Bajazet fut reconnu sultan.

La guerre éclata entre les Ottomans et les Cauraroans. Ala-Eddin fut vaincu par Bajazet, qui réunit la Caramanie à son empire l'an 1392. La soumission de l'Asie Biin^ire fut complétée par la défaite du prince de Castamouni, dans l'ancienne Cappadoce ; et il ne resta plus aux du^tiens dans cette contrée que Smyme et Gorhigos. Bajazet, détourné sans doute par des soins plus importants, ne songea pas à reprendre cette dernière

Ela^, et le roi Jacques V en conserva i paisible possession, l^on-seulement , dans cette nouvelle période de leur histoire, les Lusignans avaient renoncé à toute hostilité contre les Turcs, mais il s'était même établi des relations amicales entre les puissants souverains de Brousse et la petite cour de Nicosie. Aussi, après la bataille de Nicopoiis, où Bajazet dispersa l'armée chrétienne qui était venue l'attaquer en Hongrie, ^uand on traita du rachat des vingt-cinq prisonniers qui appartenaient aux plus illustres famules de France , on s'adressa au roi de Chypre pour qu'il travaillât à apaiser Bajazet et à l'amener à un accom-

modement (1). Jacques P' se chargea volontiers d*entamer cette négociation ; il tenait à témoigner sa bonne volonté envers la France, pour se concilier la faveur de la cour et de la noblesse de ce rovaume et s'en faire un appui contre les Génois. Il envoya à Brousse une ambassade composée des plus nobles chevaliers de l'île de Chypre. Le chef de cette députation offrit au sultan de la part du roi Jacques un riche drageoir en or, représentant un navire, et i^ant dix mille ducats. C'était un chef-d'œuvre de l'orfèvrerie de Nicosie, assez florissante dès le treizième siècle pour être constituée en maîtrise par les Lusignans. « Et étoit ladite nef d'or tant belle et bien ouvrée que grand plaisir étoit à regarder. Et la reçut et recueillit ledit Aniorat ( c'est le nom (}ue les chroniqueurs du temps donnent a Bajazet). A grand gré il demanda au roi de Chypre que il lui feroit valoir au double en amour et en courtoisie. » Le succès de ces premières démarches eut pour effet de cussiper les préventions que l'on avait ea France contre le roi Jacques, dont on n'ignorait pas le consentement criminel au meurtre de son frère Pierre P'. Satisfait des témoignages de confiance qu'on lui prodigua, il continua ses bons offices, et contribua puissamment à activer la conclusion du traité qui rendit à la liberté le comte de Nevers et ses compagnons, vers le milieu de l'an 1397, moyennant une rançon de deux cent mille ducats, dont les seigneurs Génois d'Abydos, de Lesbos et de Chio furent les pnncipaux garants. Le 7 janvier 1398 le sire de Beyrouth, neveu du roi Jacques et son ambassadeur en France, signait à Paris un traité d'alliance avec Amanieu d'Albret, mandataire de Charles VI , par lequel le royaume de Chypre était réconcilié avec la France , et par conséquent replacé dans l'amitié des princes de l'Occident. Néanmoins les Lusi^ans conservèrent leurs relations pacifiques avec les Ottomans, et, autant par politique que par impuissance, s'abstinrent d'entrer dans la nouvelle confédération que les États chrétiens organisèrent contre eux après la délivrance des prisonniers. Le roi Jacques ne songeait qu'à relever la prospérité de

(i) Froissart, 1. IV, c. xv.

LUNIVERS.

son royaume par une sage administration, lorsque la mort Tenleva dans la soixante-quatrième année de son âge, en septembre 1898.

Règne de Jàn us (20 septembre 1 398- 28 juin 1432). — « Le fils atné du roi Jacques r*^, qui le remplaça sur le trône, s'appelait non pas Jean^ comme on le nomme ordinairement, mais Janus; et ces noms, souvent confondus, doivent être cependant distingués. Il suffit de citer parmi les personnages qui ont porté le àemier, soit en Italie , où il était fort commun, soit dans le royaume de Chypre, où il fut aussi en usage, Janus de Campo Fresoso , doge de Gènes , Janus de Montolif, maréchal de Chypre, et de rappeler que des trois enfants naturels de Jacques le Bâtard, Tun s'appelait Jean et Vautre Janus , prénom que Ton écrivit aussi Gen, deux formes du nom de la ville de Gènes , Janua et Genua, d'où il dérive (1). »

Janus monta sur le trône à l'âge de vingt-quatre ans. Actif^brave, bien intentionné, ce prince paraissait destiné à relever le royaume de rabaissement où il était tombé; et cependant son rè^e fut encore plus désastreux que celui de ses prédécesseurs. Les débuts de son administration avaient donné de belles espérances. La prospérité de l'île semblait renaître; Limisso, entouré de bonnes fortifications, devenait le centre d'un commerce considérable, et remplaçait Famagouste comme marché et comme boulevard du royaume. Toute son ambition était de reconquérir Famagouste, et d'expulser les Génois de llle de Chy-

Ï>re, où leur présence était à la fois pour es Lusignans une honte et un fléau, «t Mais les Génois, inquiets des projets du roi, suscitèrent contre lui la vengeance des Mamelouks; et l'an 1425 une invasion égyptienne délivra Gènes de ses craintes, en portant la dévastation dans lesÉtatsdeJanus(2).Limisso futravagée,

' (i) BibL Je rÉcole des Ciiartes, t. V, page xa6; Notice sur les monnaies et les sceaux des rois de Cliypre, par M. de Mas- Latrie.

(a) Je laisse la responsabilité de ceUe grave accusatioo à M. de Mas-Latrie, Bibl. de f École des Chartes, t. Il, p. i35, a* série, qui en produira certainement les preuves

Nicosie emportée, tout le pays livré au pillage, Janus lui-même vaincu sur le champ de bataille de Chéirochitia , au sud de roiympe, fait prisonnier et conduit au Caire. Abattu par ses désastres, le roi accepta toutes les conditions que l'on mit à son rachat; il se soumit à un tribut, que ses successeurs payèrent aux sultans d'Egypte jusqu'à la fin de leur règne; il promit de ne plus faire la guerre aux Sarrasins; il engagea de nouveaux revenus pour racquittement de la dette des Génois , lèpre funeste que les Lusignans se transmettaient de r&ne en règne depuis Pierre II , et qui dévorait dans leur germe les ressources les plus précieuses du royaume. II licencia les chevaliers venus à son aide de France et d'Aragon, il désarma ses dernières galères , et ne pensa plus (]u'à mourir en paix avec tous ses voisins. » Dans les cinq années qui s'écoulèrent depuis son retour de la captivité jusqu'à sa mort , les frais énormes de sa rançon le jetèrent dans une telle détresse, qu'il avait à peine de quoi s'entretenir, non-senkm^t en roi, mais en simple particulier* Cette misère remplit ses derniers jours d'amertume, et hâta la fin de sa vie; il mourut en juin 1432, à l'âge de cmquante-six ans, et fut enseveli dans Téglise de Saint-Dominique de Nicosie.

RÈGNE DE Jean II ( 1432 - 26 juillet 1548). — Ce prince n'avait point encore atteint l'âge de régner ; mais la reine mère, Charlotte de Bourbon, hâta la cérémonie de son couronnement, poor ôter tout prétexte à l'ambition des oncles du jeune roi. Jean II fut proclamé, selon l'usage, roi de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie : de ces trois royaumes il n'en possédait efifectivement qu'un seul , et encore les Génois le partageaient avec lui.

La reine mère gouverna pendant deux ans avec habileté et prudence. Plus que

i'amais les rois de Chypre étaient tombés dans l'impuissance de rien entreprendre au dehors ; et la nécessité leur imposait une politique timide, conforme à rhumilité de leur fortune. Tous leurs efforts tendaient à trouver des alliés puissants pour les opposer aux puissants

dans la grande Histoire des Rois de Chypre de la maison de Lusignan,

ILE DE CHYPRE

ennennA qoi les menaçaient. Au cornmencenieiiX du quinzième siècle l'Asie ^ûeuT« avait ya s'accomplir de grands é\èaemeiil8 : Tametlàn avait vaincu Bajazet , e(t les émirs dépouillés par Fûttoman avaient été rétablis dans leurs Étals. Cette catastrophe, qui ajourna d'un demi-mèele la fondation définitive de l'empire des Turcs , n'eut aucun effet fSicheux pour le royaume de Chypre, qui resta en paix avec le ^rand Karaman.

Janos entretint avec som cette alliance, qui pouvait le couvrir contre de nouvellis tentatives de la part des Égyptiens ; et à Tavénement de Jean II on se hâta <l*envoyer une ambassade à Ibrahim-Beg, prince de Ronieh , pour renouveler les anciens traités. Un gentilhomme français, Bertrandon delà Brocquière, premier écuyer-tranchant de Philippe le Son, duc de Bourgogne, revenait alors du (lèlerinage de Terre Sainte à travers l'Asie Mineure. Il rencontra l'ambassade à Larendab, vers la Toussaint de l'an 1432 , et l'accompagna jusqu'à Konieh, dont il donne dans sa relation une description intéressante (1). Il assista à l'audience que le Karaman accorda aux ambassadeurs de Chypre. Il les entendit qui disaient au prince en lui remettant la lettre du roi Jean II : « Que son père étoit mort, et qu*il envoyoit devant lui pour le visiter et savoir s'il vouloit entretenir la paix qui estoit paravant entre son dit père et luy et leur pais. * Il fut témoin que i'émir, tout en restant dans des termes assez vagues, assura les seigneurs de Chypre du maintien de la paix.

Mais avec toute espèce d'ennemi , et surtout avec les musulmans, on n'est jamais assuré de la paix, quaud on ne peut jfas faire vigoureusement la guerre. Uepuis la mort de Pierre F' les Lusignans faisaient la triste expérience de cette vérité, et leurs règnes se passaient dans des périls, des alarmes et des capitulations continuelles. En 1444 le sei- ^eur de Candelore prépara un armement pour faire la conquête de l'Ile de Chypre , et ne renonça a ce projet que par crainte des chevaliers de Rhodes.

(x) Voyage de Bertrandon de la BroC" quière en la terre <tOultremer^ Tan i43a; nanascnt de la Bibl. Nat. Voir. Bièliot, de f École des Chartes, a* série, t. II, p. i36.

Quatre ans après, le grand Karaman, réconcilié avec le sultan de Caire , réunissait à Stalimuri ou Anamour, sur le canal de Cérines , un armement considérable, soit pour conquérir, soit pour rançonner le royaume de Chypre. C'en était Csdt dès lors de la royauté des Lusignans, que le M)le Jean II était incapable de défendre, sans l'énergique intervention des Hospitaliers, qui menacèrent le Karaman d'une déclaration de guerre s'il persistait dans sa résolution. Ce prince promit de respecter l'île de Chypre, et d'éloigner ses troupes de la côte ; mais pour ne pas perdre les frais de son armement il s'approcha de Gorhigos, en novembre 1448, et cette place lui fut livrée par des soldats de la garnison. U y avait plus de quatre-vingts ans que les Chypriotes occupaient cette importante position, et non- seulement ils ne savaient plus s'armer pour la défendre , mais il se trouvait parmi eux des traîtres qui en ouvraient les portes à Tennemi.

La cour, comme la nation , tout était également tombé dans cette dégradation morale qui précède et prépare la chute des empires; le roi Jean II était un prince lâche, incapable et de mœurs dissolues. Il épousa Hélène Paléologue, Glle de Théodore, despote de Morée. Cette femme ambitieuse s'empara du pouvoir, et Jean , qui ne tenait qu'à ses plaisirs , la laissa maîtresse des affaires. Hélène était gouvernée par sa nourrice; celleci était dominée par son fils, et tout dépendait du caprice et des passions de ce jeune homme, ignorant et vicieux. Laissons de côté la repoussante histoire de cette cour corrompue, dont les désordres et les crimes préparaient au royaume de Chypre un si déplorable avenir. Enhardi par la faiblesse du roi et par les divisions qui déchiraient la famille royale et la noblesse , Louphtou-Beg , seigneur de Candelore , menaça de nouveau l'île de Chypre. Tandis que Jean II, incapable de sortir de son inertie ordinaire, se renfermait dans le château de Cérines , le grand maître de Rhodes envoyait une escadre dans les mers de Syrie , et forçait Louphtou-Beg à conclure, le 7 septembre 1450, sous la garantie de Tordre des Hospitaliers, un traité de paix et de commerce avec le roi de Chypre. Ainsi la dynastie des Lusignans ne devait Ir

L'UNIVERS

prolongation de son existence qu'à Tacti?e protection des chevaliers de Rhodes. On sentait que le royaume de Chypre allait édjapper des mains débiles qui n'en pouvaient plus tenir les rênes. Gênes , VÉgypte , les émirs de TAsie Mineure, peut-être les chevaliers de Rhodes épiaient le moment favorable pour s'emparer de cette riche proie. Aucun d'eux ne l'obtint; ce fut Venise qui recueillit l'héritage des Lusignans.

Regnb db Chaâlotte bt de Louis DE Savoie (26 juillet 1458), — Jean II avait eu de son mariage avec Hélène une fille, la princesse Charlotte, qui était sa légitime néntière. Mais toute sa tendresse s'était portée sur Jacques , son fils naturel. Cependant à sa mort Charlotte fut reconnue reine de Chypre , et elle partagea le trône avec son mari, Louis de l^voie, prince médiocre, qui ne lui fut d'aucun secours dans la guerre civile que l'ambition de Jacques le Retard ne tarda pas à allumer. En effet Jacques , forcé de quitter le royaume , après le couronnement de sa sœur, se rendit au Caire, demanda une audience au Soudan , et, s'adressant à ce prince, comme au suzerain du royaume de Chy-

Sre,il le supplia de le mettre en possession 'un trône dont il se prétendait injustement dépouillé. Jacaues n'était qu'un ambitieux, déjà souille de crimes; mais sa jeunesse, sa beauté, ses manières nobles et aisées, ses vices brillants, le rendaient agréable à tout le monde. Le soudan, flatté de cet acte de soumission, dont il n'avait pas à apprécier la bassesse , le couronna roi de Chypre, et lui donna quatre-vingts vaisseaux et de bonnes troupes pour soutenir ses prétentions.

RÈGNE DE Jacques II (septembre 1460-6 juin 1473). — Alatêtedece puissant armement, Jacques débarque au port de Constance, près de Famagouste, et le plus grand nombre des Chypriotes se déclarent pour lui. Alors la confusion est au comble. Les Sarrasins pillent le royaume au nom du roi Jacques; les Génois le dévastent pour leur propre compte. Louis de Savoie défend molleinent le trône de sa femme Charlotte ; et chassé de position en position il va se jeter dans le château de Cérines , où Jacques , maître de Nicosie et du reste

de l'île , vint bientôt l'assiéger. I^Iais il n'y tint pas longtemps ; il s'échappa par mer, et revint en Piémont. Cependant Charlotte, plus résolue, passe en Italie, rassemble quelques soldats, débarque hardiment à Paphos, dont elle s'empare, traverse toute 1 fie, couverte de bandes de Sarrasins , de Catalans , et ravitaille la forteresse de Cérines. Vains efforts! les ressources lui manquent, les peuples l'abandonnent, elle s'éloigne, le cœur navré, et la forteresse de Cérines se rend au roi Jacques le 25 avril 1464.

Jacques s'était emparé du trône par d'odieux moyens ; mais il ne se montra pas indigne de régner. 11 reprit Famagouste aux Génois, ^ui l'occupaient depuis quatre-vin^t-dix ans. Cette conquête, tant de fois tentée et abandonnée par ses prédécesseurs, affermit son pouvoi^ et parut le légitimer. U acheva de gagner les cœurs par ses manières afia* oies, par son attention à ménager l'argent de ses sujets, et à l'égard de ses ennemis par un heureux mélange de fermeté et de clémence. Loredano fait de ce roi un éloge complet, et l'égale aux plus grands de sa r£.ce. Mais l'écrivain vénitien est prévenu en faveur du prince que sa patrie avait adopté et dont elle hérita. Il l'est également , par la même raison , contre Charlotte , sa sœur et sa rivale , qu'il efface trop dédaieneusement de ses récits. Et cependant iHiistoire témoigne de l'héroïsme et du grand cœur de cette princesse, qui lutta si énergiquement contre la fortune de l'heureux bâtard

gui la détrôna. En effet , la reddition de lérines ne l'a pas découragée; elle court à Rhodes, elle ouvre des négociations avec les Hospitaliers , avec les Génois, avec le sultan de Constantinople ; elle tente de mettre dans son parti Tamiral et la flotte de Venise envoyée pour soutenir son adversaire; puis, quancf elle se voit délaissée, ruinée , quand ses partisans sont battus ou bannis, que la Savoie la repousse, que les princes de l'Europe restent sourds à ses prières; quand elle a perdu l'unique enfant à qui elle pût laisser la couronne , elle adopte un fils du roi de Naples ; elle se rend au Caire avec lui, et entreprend de clianger la politique du Soudan; enfin, quand le sort fait échouer toutes ses généreuses tentatives , accablée de souffrances et de

île de CHYPRE.

jpdnes, elle Tient mourir à Rome, à l'âge de guarante^neufans, auprès da Vatican, où avaient touioars été ses plus fidèles amis, et de la Dasiliqae de Saint-Pierre, où ses r^tes reposent encore (1).

L'appui de Venise avait rendu inutiles tant d^efforts et de persévérance : le trône de Jacques était affermi ; Gênes avait perdu le poste important de Famagouste, et 1 influence des Vénitiens augmentait de jour en jour dans le royaume et sur le roi Jacques, qu'ils entraînèrent dans la ligue rormée par les princes chrétiens contre les Ottomans.

Jacques renonça à la politique suivie par ses prédécesseurs , et l'on vit les galères chypriotes combattre sur les côtes de l'io* nie et de la Pamphylie à côté des navires Vénitiens , sous les ordres du généralissime Pierre Mocenigo , qui renouvela dans ses brillantes campagnes delà guerre de 1470 les exploits de Uueues IV et de Pierre 1**. Le mariage de Jacques avec Catherine Comaro avait resserré les liens de son union avec la république de Venise. Ce mariage fut conclu par le sénat vénitien avec une solennité extraordinaire. Le sénat délibéra sur cette alliance, l'approuva par un décret, adopta la jeune Catherine, et la déclara fille de fa république vénitienne, sachant bien que la mère survivrait à sa fille et qu*elle en hériterait. Tout se passa comme Pavaient prévu les fins politiques du sénat de Saint-Marc. Catherine devint reine de Chypre en 1471. Une foule de Vénitiens s'y installèrent à sa suite. Il semblait déjà qu'ils fussent maîtres de nie. Deux ans après Jacques mourut (1473). Il laissait sa femme enceinte. Elle accoucha d'un fils : on l'appela Jacques, comme son père. 11 fut reconnu roi; Catherine eut la régence, les Vénitiens le pouvoir réel. Ce furent eux qui réprimèrent les complots des partis : tout était tranquille sous leur domination, et cette situation aurait pu se prolonger lon^emps si la mort n*eût enlevé le petit pnnce le jour même qu'il achevait sa deuxième année (1475).

L*1lb db Chypbe passb sous LA

DOMIWATIOTÏ DES VÉNITIENS. — La

mort du petit roi Jacques devait chan-

(x) BM. de V École des Charles, t. V, p. 434.

|er entièrement la, situation politique le nie de Chypre, et la faire retomber, après trois siècles d'indépendance, sous la domination étrangère. 11 y avait longtemps que ce royaume avait cessé d'être le boulevard de la chrétienté contre les Turcs, qu'il ne se défendait plus par ses propres forces et qu'il était tombé en tutelle. L'extinction de la dynastie des Lusignans le livra aux mains de la puis- , sancè qui le protégeait alors, et qui le préserva encore pendant un siècle de l'invasion des Ottomans. En e^et , tout était prêt à la mort du roi enfant pour Taccomplissement de cette réunion que pré-

f tarait de loin la politique prévoyante de^ 'aristocratie vénitienne. Les Cliypriotes auraient bien voulu se maintenir au rang de royaume indépendant; et ils désiraient l'exécution du testament du roi Jacques, qui appelait à la succession ses eniants^ naturels. Mais les Vénitiens étaient maîtres du pays par la précaution qu'avait prise Moceniffo de s'assurer les forteresses, et par la présence de Loredano et de sa puissante flotte. Toute la noblesse ch^'priote était depuis longtemps tenue dans la dépendance et l'abaissement. Il fallut continuer à obéir à la reine Catherine, qui, obsédée par les Vénitiens, consentit à renoncer a son royaume en faveur de la république (t). Le sénateur Georges Cornaro , son frère, fut chargé d'obtenir d'elle l'acte d'abdication. Il lui représenta si vivement les dangers auxquels l'exposait l'esprit séditieux de ses sujets, et l'ambition menaçante des Turcs, qu'elle abandonna ce trône si chancelant et si périlleux pour la souveraineté, moins brillante mais plus paisible, de la ville d'Asolo, que le sénat lui cédait en compensation. L'impuissance des Chypriotes était trop grande pour au'ils pussent s'opposer à rinstallation du gouvernement vénitien , et tout ce qu'ils purent obtenir fut une promesse formelle que le sénat de Venise les gouvernerait selon les lois fondamentales des Assises. L'an 1489, la reine Catherine s'embarqua pour Venise avec son frère Georges Cornaro et les trois fils naturels de Jacques, qu'il eût été impru-

(i) Dominique Jauna , Histcire générale des Royaumes de Chypre, de Jérusalem, d Arménie et d Egypte y t. II, 1. XXIII, c. n.

LUIÎIVERS-

dent de laisser dans Pile. Le doge Au* gustin Barbarigo, accompagné de tout le sénat, monta sur le Bucentaure pour aller au-devant de cette princesse. Catherine fut conduite en triomphe à l'église de Saint-Marc, où elle présenta au doge la figure de Ttle de Chypre en argent , et en reçut en échange celle de la [petite ville d'Asolo. Après quelques mois de séjour à Venise, rancienne reine de Chypre se retira dans sa résidence d'Asolo, où elle vécut jusqu'à une vieillesse très -avancée, entourée de toutes les pompes et de tous les honneurs de la royauté. Deux ans auparavant, 1487, la reme Charlotte était morte à Rome , en faisant une donation solennelle du royaume de Chypre à Charles duc de Savoie , avec le titre et la qualité de roi, pour lui et tous ses successeurs. Depuis cette époque les princes de la maison de Savoie ont pris le titre de rois de Chypre. ET AT DB l'Ile db Chypbe sous la

DOMINATION VÉNITIENNE. — Le séua-

teur François Priuli , chargé par la ré-

{ publique d organiser le gouvernement de 'ile après le départ de la reine Catherine, donna sur-le-champ l'ordre de démanteler les châteaux royaux de Saint- Hilarion ou Dieu-d' Amour, de Kantara, deBuffavent, de Cave, de Potamia, et de Sigouri, qui exigeaient des garnisons trop considérables. Il vendit aux plus offrants les titres et les fiefs de la couronne, dans rintention d'abaisser la noblesse chypriote ; celle-ci vit s'élever à son niveau des parvenus sans naissance, que le sénat vénitien lui opposait pour la tehir en échec. Cependant, au dire du père Lusignan, « les Vénitiens ont toujours gouverné 111e de Chypre selon les Assises de Hiérusalem, ayant les nobles en grande réputation, lesquels le sénat appeloit confédérés et non subjects, pour ce qu'ils n'avoient pas acquis le pais par force , mais par amitié (I). » Le père Lusignan de vait regretter la domination vénitienne, qui avait reculé de quatre-vingts ans l'assujettissement de sa patrie par les Turcs, et ses regrets étaient d'autant plus vifs qu'il avait vu Taffreuse catastrophe dans laquelle l'indépendance de Chypre avait succombé. Sous le gouvernement de Ve-

(i) Lusignan, Description de toute Cisle de Chypre, p. ai 3.

Dise Chypre conserva les institutûmt civiles et judiciaires des Lusignans. Elle perdit seulement la liberté politique. Le eouvernement civil et l'administration nirent confiés à un lieutenant et à deux conseillers, qui s'appelaient tous trois les recteurs ou régents. L'autorité militaire était confiée au provéditeur, et les finances à deux camerlingues ou chambellans.

Le sénat changeait ces officiers tous les deux ans. Il maintint l'ancienne division du pays en douze districts, avec les mêmes limites qu'au temps des rois Lusignans. On établit dans chaque district ou contrée un capitaine avec une compagnie de trois cents hommes pour garantir l'ordre et assurer la détense du pays. Outre ces douze compagnies, le sénat entretenait mille cavaliers Albanais ou Épirotes pour la garde des côtes, dont on avait conservé les fortifications, tandis que toutes celles de l'intérieur furent détruites. Par la sagesse de ses mesures et Thabileté de son administration, le sénat put tirer d'abondants revenus de l'île de Chypre , et en rendit l'acquisition très-lucrative pour la république. On en retirait tous les ans un million d'écus d'or, outre toutes les dépenses nécessaires pour l'entretien des officiers et la solde des troupes qui la gardaient : de plus huit mille éâis d'or pour le tribut du Soudan , que le sénat paya ensuite à la Porte lorsque le sultan Sélim eut conquis l'Egypte.

La noblesse chypriote , après avoir fait quelque bruit, et montré de mauvaises dispositions contre le gouverne* ment vénitien, finit par s'y accoutumer insensiblement, ainsi que le peuple, et se calma tout à fait. Elle se plongea dans l'oisiveté et la mollesse, heureuse de n'avoir plus à combattre pour sa défense et celle de la chrétienté. Pendant presque tout le cours du seizième siècle, i'tle de Chypre semble sommeiller au sein d*une paix profonde, d'où elle devait être arrachée par un terrible réveil. Les seuls événements de son histoire à cette époque sont les grands fléaux naturels qui la frappèrent, et qui se montrèrent alors plus fréquents et plus extraordinaires que jamais. En 1492 un tremblement de terre ébranla toute l'Ile, fit de grands ravages et renversa une partie de I église de Sainte-Sophie, cathédrale de Nicosie,

BLE DE CHYPRE

Eo 1S42 les tremblemeota de terre recommeDcèrent, et furent suivis de Tinvasion des sauterelles, qui s'abattirent en si ^nd nombre sur 111e qu'elles la dépouillèrent de toute sa végétation.

Les habitants de Chypre furent nourris par d'immenses ooofois de vivres qu'on y importa. En 1547 tout le pays fut désolé par des pluies extraordmaires, qui changèrent toutes les rivières en torrents, et la disette fut aussi grande qu'après le fléau des sauterelles. £n 1566 une cause dififérente produisit la même calamité.

La sécheresse fut telle, que les terres ne prodaisirent presque rien, et encore cette faible nkrohe fut-elle exportée par les administrateurs vénitiens, hommes avides, empressés de réaliser de ^os bénéfices.

Cette fois la famine fut si grande et la souflrance du peuple si cruelle, (lue, sortant de leur résignation apathique, les Chypriotes se soulevèrent, assiégèrent les i^ents dans leurs propres maisons , où Us les auraient assommés sans l'intervention des nobles de Nicosie, qui obtinrent des régents qu'ils ouvriraient leurs magasins au pubhc.

Pbspabatifs de défbrsb gortbb LBS TuBCS. — Mais le plus grand danger de rtle de Chypre venait des progrès effirayants de la puissance ottomane, qui s'était eonsidérablement agrandie en Asie et en Afrique, et au milieu de laquelle cette lie était comme enclavée.

Souvent les galères turques avaient insulté ses côtes, et préludé par des ravages partiels à la oande entreprise qui allait ^accomplir. Du vivant même de SolimaaleGrand, son fils aîné, Séliml'% nommé gouverneur de la Caramanie, avait £ût eomproidre aux Vénitiens, par ses préparatife et son attitude aggressi ve, tout ce qu'ils avaient à craindre pour leur lointaine et précieuse possession.

Regardant la guerre comme inévitable, le sénat résolut de mettre l'ile en état de se défendre. Toutes les forteresses de l'intérieur avaient été démantelées ; celles des cdtes, excepté Famagouste, étaient dans un gfand délabrement. La r^ublique envoya Jules Savomiani , habile ingénieur, d'une noble famille vénitienne, pour relever toutes les fortifications qu'il jugerait nécessaire de rétablir, avec ordre de hâter les travaux et de profiter de fabs^ice de Soliman, qui faisait alors

la ffuerre en Hongrie à l'empereur Maximilien II (1566). Savoroiani, accompagné d'une commission d'ingénieurs qu'on lui avait adjoints, parcourut l'île d un bout à!l%utre, et ne trouva que les deux places de Cérines et de Famagouste en état de résister à une surprise, mais non à un siège régulier. Il fit non-seulement réparer et augmenter les fortifications de ces deux villes, mais il résolut de mettre Nicosie en état de défense , et il confia aux nobles et aux habitants de la ville l'exécution de ces grands travaux. Ceuxci, persuadés de l'éminence du danger, mirent à sa disposition leurs biens et leurs personnes, et le secondèrent activement. Savomiani fit abattre les anciens murs de Nicosie et les maisons adj acentes; il en réduisit la circonférence d'un quart, divisa cette nouvelle enceinte en onze bastions, et n'y laissa que trois portes, au lieu de huit qu'elle en avait auparavant. Ayant choisi onze des plus riches et des plus puissants seigneurs de Tile, il leur confia le soin de conduire les travaux, de pourvoir à la dépense, et permit à chacun d'eux de donner son propre nom au bastion qu'il devait construire. L'habile Savoruiani fut parfaitement secondé par le zèle des Cliypriotes , et en moins de six mois Nicosie, entourée de bonnes murailles en pierres de taille, bien terrassées, avec un large et profond fossé, et un chemin couvert, paraissait en état d'offrir à ses habitants un asile inexpugnable. Du fond de la Hongrie, ou il Siisait aux Impériaux une guerre impitoyable, Soliman jura de châtier Venise de l'audace qu'elle avait eue de fortifier contre lui-même une province qui relevait de son empire. Mais la mort, qui le surprit au siège de Zigeth, le dispensa d'accomplir son serment, que son fils Sélim se chargea d'exécuter.

Comment le sultan Selih II SE béteamine à entbepbendbe là

CONQUÊTE DE l'ÎLE DE CHYPRE (1). — -

(i) Voir pour ceUe guerre : Gratiani, Histoire de la Guerre de Chypre, écrite en laliu, et traduite en français par Lepeletier, iD-4*^, 1701; Dapper, Description de Cjércidpel, p. 79; Jauna, Hist, de Chypre^ etc,y liv. XXJTV et XXV ; La vrayeet trù-fidèhs Narration da succès des assauUt, défense et prinse da royaume de Cypre^i^Vkxe Ange Calepicn de

L'UNIVERS

DaDS les premières années de son règne, Sélim, embarrassé par la guerre de Hongrie et par une révolte des Arabes de i'Témen,futobligéd'ajoumerrexécution de ses desseins contre Ttle de Chypre.

Mais dès que la tranquillité fut rétanlie à Torient et à Toccident de son empire, il songea sérieusement à rompre avec Venise et à étendre son empire aux dépens des puissances chrétiennes de la Méditerranée. Sélim avait accordé toute sa confiance à un juif portugais, nommé dom Miguez ou Joseph Nassy; cet homme , qui s'était fait chrétien et qui était retourné à la religion juive, s'était rendu agréable à Sélim , avant son avènement au trône, par ses prêts d'argent et sa complaisance pour tous les vices du jeune prince, à qui il procurait les meilleurs vins du Levant, et surtout ceux de rîle de Chypre. Peu scrupuleux sur l'observation des préceptes du Coran^ Sélim avait un penchant décidé pour l'ivrognerie, et il se laissa facilement persuader par les propos de son £avori à préf)arer la conquête de Ttle qui produisait es vins délicieux qu'il aimait tant (i). Un jour, dans Teifusion produite par de copieuses libations de vin de Chypre, Sélim, se tournant vers le juif, qui était devenu son favori et le compagnon de ses plaisirs, s'écria : « En venté, si mes désirs s'accomplissent, tu deviendras roi de Chypre. » Ces paroles, prononcées au f ein de l'ivresse, remplirent Joseph Nassy d'espérances si ambitieuses, qu'il fit suspendre dans sa maison les armes de Chypre avec eette.inscription : « Joseph

Cypre, de l'ordre des frères prêcheurs, dans l'ouvrage de Lusignao, p. aô7 ; de Hammer^ Histoire dé V Empire Ottoman, t, VI, 1. XXXyi» p. 383.

(i) Sélim devint maître de cette île tant convoitée ; il trouva sa perte dans son succès même. On lui envoya les meilleurs vins de l'Ile après la conquête. Le i*' décembre 1574, un jour qu'il visitait un bain nouvellement construit, Sélim se sentit saisi par le froid en entrant dans des salles encore toutes fraîches. Il demande aussitêt un flacon de vin de Chypre, et boita longs traits. La force do vin Tennxe , il chancelle, tombe, et se frappe violemment la léte contre les dalles de marbre. Onze iours après il expirait dans le délire, Fof. le Correspondant, du xo août 1847, D. 363.

roi de Chypre. » Quand Sélim moiitj sur le trône, il combla son favori de bienfaits : il lui donna le titre de duc de Naxos et des douze principales Cjdades , qui furent enlevées à la djmastie vénitienne, qui les possédait depais trois siècles. C'était un commencement de rupture avec Venise ; toutefois la suerre n'edata définitivement qu'après le rétablissement de la paix en Hongrie et dans l'Yémen, et quand Joseph Nassy, qm n'oubliait pas sa royauté de Chypre, eut réussi par ses iutriçoes à vaincre l'opposition du grand vizir, et par ses complaisances à rallumer les passions du suina Sélim. Le juif ayant mis dans ses intérêts le moiuti Ebousouend, celui-ci publia un fetwa qui déclarait la guerre avec les infidèles l^itime et nécessaire. L'incendie de l'arsenal de Venise, aliomé peut-être par les émissaires de Tifass}*, le 13 septembre 1569, donna encore plus de force et d'ardeur au parti qui à Constantinople voulait la guerre avec cette puissance. Sélim fit demander aux Véni* tiens la cession de l'tle de Chvpre, et mx leur refus l'expédition fui dénnitivemefii résolue.

DÉBÀBQUBMSNT DBS TUBCS DAHS

lIlbde CHYPBB(t570). — A cette nouvelle l'efùroi se répandit dans toute la chrétienté; ce n'était pas seulement 111e de Chypre, mais toute la domination vénitienne et tous les rivages chrécieiis de la Méditerranée qui se sentaient menacés par l'invasion ottomane. Le pape Pie V appelle l'Europe aux armes; on négocie, on s'empresse , on s'agite saos pouvoir se concerter et prendre des mesures

Eromptes et énergiques. Venise , tremlante pour elle-même, met en défense ses possessions de terre ferme, et elle oublie d'envoyer en Chypre les troupes nécessaUres pour garderies fortifications de Savorniani. Cependant les Turcs, bien plus actifs que les chrétiens, et tous unis sous un même commandement, préparaient un armement formidable à Rhodes et à Negrepont. Lala-Mustapha fat nommé seraskier des troupes de débarquement, et Piali-Pacha commandant de la flotte, qui se divisait en trois escadres, et comprenait en tout trois cent soixante voiles. Le 1^' juillet 1570 la flotte turque jeta l'ancre dans la rade de Limassol, près de l'ancienne Ama-

ILE DE CHYPRE

, etopéra son débarquement sans gnioe à rîDcarie et à Tincapada raovédîteur Micolo Dandolo, Menait à Hector Baglioni^ commande rinCanterie, de s'opposer à cette Dans on conseil de guerre, an bourg d* Aschia , dans la Idessaoè rimpreTojance du proféditeur et patâté présomptueuse du comte de y géoml de la cavalerie, se réuni- Kat pour repousser les sages conseils de Ba^diooi , fl nit décidé qu'on ne songerait 91'à la définse de Nicosie et de Fama- «Nisti», sans se mettre en peine du reste ie nK d*oà ie mauvais air, les chaleurs iicearires et les maladies chasseraient liemtft les ennemis. Ce fut pour ces laûons ou'on laissa les Turcs détranqniliement dans Hle comme terre de leur empire. Le fort de Leftari dans le T<Msîna^e de Limassol, s'était readu à la première sommation, et le eéraskier HnstapÉia avait épargné la TÎe et les Ineas des habitants, pour flagager per cette feinte modération les antres ri&es à idàre une prompte sou- BtfsiaB. Mais les Vénitiens prévinrent la eoatiigîon de Fexemple en tirant une leMeapce éclatante de la trahison de Lenri : Ds surprirent la place pendant la imft, massacrèrent la plupart des habitnCii et enU^lnèrent les femmes et les enftnis dans les montagnes. Ces rieueurs paiaiMaîeDt nécessaires : un grand nomm de Grecs, en haine des Latins, le bas peuple, en haine des grands, voyaient sans mquiétode et avec une sorte de faveur Tentreprise des Turcs qui devaient les dâHRasser de leurs maîtres actuels.

SaoBvmm db Nigosis (1570). — Vers le milieu du mois de juillet, la grosse artillene étant débarquée, le séraskier cQDvoffoa aneonsetl de guerre dans lequel il fit oécâder ou'on commencerait les opérations par le siège de Nicosie, contrairement a Favis du capitan Piali-Pacha, ^ Toulait d'abord assiéger Famagouste, lour donner à la flotte roccasion de se i^naler. En conséquence de cette déciâoo, Mostapha-Pacha, après avoir ralaf^ tout le plat pays, parut devant les ■Ksde I<iicosie avec une armée d'environ mi mille honunes. Il divisa Tinfanterie léaËète en sept corps, composés de sept nue hommes chacun,et leur assigna leur point d'attaque. Chaque corps avait une

batterie de sept canons. La garnison de Nicosie était forte de dix mille hommes, savoir : quinze cents Italiens, mille gentils-hommes avecleurs domestiques, deux mille cinq cents miliciens libres, trois mille Vénitiens de terre ferme, deux cent cinquante Albanais , et mille nobles de Nicosie. Dandolo, Rocas et le capitaine Palaiso s'âaient enfermés dans la place. Pendant les sept semaines que dura le si^e, Piali-Pacha se tint en croisière avec la flotte dans les eaux de Rhodes, pour fermer le passage aux escadres que les chrétiens avaient mises en mer. Les assiégés de Nicosie se défendirent bravement, et repoussèrent deux attaques avec bravoure ; mais dans un troisième assaut, li vréle jour de PAssomption, ils perdirent

{)lusieurs de leurs meilleurs officiers. A a fin du mois d'août, Piali étant revenu de sa croisière, le séraskier fit renforcer son armée de vingt mille soldats et matelots de la flotte, et ordonna im assaut général.

Ce dernier assaut avait été fixé au 9 septembre 1570. Les bastions de Podocataro, Costanza et Tripoli furent emportés avant le lever du soleil ; leurs ffarnisons se retirèrent en désordre dans rintérieur de la place, où les Turcs se précipitèrent avec impétuosité. En vain les habitants, ietant leurs armes, imploraient à £ranas cris la pitié des vainqueurs, les Turcs les égorgeaient impitoyablement. Cependant le provéditeiur, Tarchevéque, et les autres magistrats occupaient encore le palais du gouverneur : six canons furent pointés sur Tédifice, et le séraskier envoya aux assiégés un moine qui les somma de se rendre et leur

Eromit la vie sauve. Déjà ils avaient mis as les armes, lorsqu'au retour du moine, les Turcs, furieux de leur résistance, pé^ nétrèrent dans le palais et les massacrèrent tous. De tous côtés s'offraient à la vue des scènes d'horreur et de carnage, spectacle ordinaire des villes prises d'assaut par les barbares. Pour écnapper à la honte dont elles étaient menacées, plusieurs femmes se précipitèrent du haut des toits; d'autres assassinèrent leurs filles de leur propre main ; Tune d'elles poignarda son fils en s'écriant : < Non, tu n'assouviras pas comme esclave les infâmes passions des Turcs; » puis elle se frappa elle-même. Vingt mille pèr-

L*UNIVERS

sonnes forent immolées à la furear sanguinaire du vainqueur et deux mille jeunes gens de Tun et de l'autre sexe furent emmenés en esclavage. Pendant huit jours la ville resta livrée à la férocité du soldat; mais Faction héroïque d'une femme grecque ou vénitienne priva le vainqueur du principal fruit de sa conquête. Poussée par le désir de la vengeance , elle mit le feu à la galiotte du grand vizir Mohammed-Pacha et à deux autres navires, qui, chargés du butin le plus précieux en or, argent, canons et jeunes filles des premières familles, attendaient dans le port le moment de mettre à la voile. L explosion des poudres fit sauter le vaisseau du grand vizir, et le feu consuma les deux autres; mille . jeunes esclaves périrent dans les flammes, quelques matelots seulement parvinrent à se sauver à la nage. Enfin le calme se rétablit. Le séraskier alla le 15 septembre entendre la prière dans Téglise de Sainte- Sophie, changée en mosquée, et trois jours après il se rendit devant les murs de Famagouste, laissant à Nicosie Mousaf fer-Pacha avec un corps de deux mille hommes.

Siège et pbise de Fàmàgoustb (1571). — Cependant les galères de l'Espagne, de Venise et du pape, commençaient à se réunir, et les Vénitiens faisaient tous leurs eJfforts pour entraîner leurs alliés à marcher pour la défense de l'Ile de Chypre. La nouvelle de la prise de Nicosie jeta le découragement et la division dans l'escadre confédérée; et malgré les instances de Zano, l'amiral vénitien, et de Colonna, amiral du saint-siége, l'amiral espagnol Doria refusa d'aller chercher la flotte de Èiali-Pacha dans les eaux de Chypre, et l'on resta en station dans rile de Candie. Seulement douze galères vénitiennes , commandées par Marc- Antoine Quirini, parvinrent a jeter dans Famagouste un secours de seize cents hommes et des approvisionnements. Ces mêmes galères coulèrent bas plusieurs vaisseaux turcs , et s'emparèrent de celui qui apportait de Constantinople la solde des troupes. Le sultan s*en prit de ces échecs 8uccessi£s aux bevs de Chio et de Rhodes, qui avaient été laissés en station devant l'tle; le premier eut la tête tranchée, le second fut privé de son fenal, insigne distinctif des

beys de mer. L'hiver avait retardé opérations du siège. La flotte des mans était retournée à Constantinoi mais au printemps de 1571 elle dans l'tle de Chypre, et le siège de magouste, qui jusque là n^avait été qo* blocus , fut poussé avec vigueur.

La défense de Famagouste fut mieux dirieée que ne l'avait été celle Nicosie. L héroïque Marc-Antoine gadino commandait en chef la ville et forteresse; il avait sous ses ordres frère, Jean André. Hector Baglloni capitaine général , et Jean Antoine rini , intendant. On renvoya toutes bouches inutiles, et il ne resta dans place que sept mille hommes, moitié II liens, moitié Grecs, capables de porter armes. Les fortifications de Famagoi n'étaient pas en bon état; ses défen furent indignement délaissés par les chrétiens d'Occident : mais le de Bragadino et l'ardeur qu'il corn niqua à toute sa garnison tinrent lo temps les Turcs en échec, et reodii glorieux les derniers moments de la mination dirétienne dans Itle de Cbyi

La tranchée, ouverte dans le cours mois d'avril , était entièrement terraii au milieu de mai, sans qu'il eût été sible aux assiégés d'y mettre obsî Dans une étendue de plus de trois les (1), Mustapha avait fait pratiqui quelquefois à travers le roc, on cbi large et si profond, qu'un homme à val pouvait le parcourir sans être a| en arrière de ce fossé on avait con:

dix forts, d'où partait un feu continael qui empêchait les sorties de la garni^ Les murs, les tours, et les bastions étaio^t foudroyés par cinq batteries composa de soixante-quatorze canons , parmi les* quels on en remarquait quatre d'un ç^' libre extraordinaire, tels que ceux que les Turcs avaient l'habitude d'employer daitf leurs grands sièges à Constantinoplei^ Scutari , à Belgrade et à Rhodes , et qM les historiens chrétiens appellent tantôt hélépôles, tantôt basilics. Du cotéo»

assises le feu était dirigé par le gêner» d'artillerie Martinengo,qui promettaitde soutenir en cette circonstance l'l^<^^ d'un nom déjàillustré au siège de Rbodes^

(f) De Hammer, Hkfire des Ottoma^^ Vl^ p. 4o8.

ILE DE CHYPRE

Après avoir criblé de boulets Jes bastions de Famagooste , les Turcs en tentèrent l'escalade ; mais la garnison les repovissa. Toutefois, elle ne put Jes empêcher de se loger dans les fossés , d'où il fut impossible de les débusquer. De part et d'autre on trayaillait activement à creuser la mine ou à l'éventer. Mais les efforts des assiégés étaient inutiles. Les travaux souterrains de Fennemi ivançaient toujours, et le 21 juin la mine* édata au tourillon de l'arsenal , ânranlant toute la ville et renversant ■n énorme pan de murailles. Aussitôt les assiégeants s'élancent sur les décombres, dans l'espérance d'emporter la place; mais cet assaut n'eut pas plus de succès que le précédent; l'ennemi fut repoussé, après un combat le cinq beures, où il fit de grandes pertes, et pendant lequel on vit plutieurs femmes combattre vaillamment ï côté de leurs maris. Mais quel que fût le courage des assiégés et les avantages ni'ils remp<Htaient sur les Turcs , ils raffîtlblissaient tous les jours, sans poufoir réparer leurs pertes ni renouveler leurs munitions, tandis que l'armée de Mustapha était toujours suffisamment nombreuse et abondamment pourvue de tout. Le 39 juin une autre mine fit explosion; un nouvel assaut fut livré par la brèche qu'elle avait pratiquée, et après nneaetion acharnée et sanglante, qui dura six heures encore, Mustapha fut obligé de donner le signd de la retraite. Dans le courant du mois de juillet d'autres assauts forent tentés , sans plus de succès. Le séraskier commençait à désespérer de pouvoir prendre la place; déjà il songeait avec effroi au châtiment qui Fattendait s'il revenait vaincu. Il ne cessait d'exciter par ses paroles et ses rigueurs le zèle de ses nombreux soldats, qu'il envoyait mourir par milliers sous les murs imprenables de Fama^ouste.

Cependant Bragadino, Baglioni, Tiépoli et lears comparions déployaient oo bâroîsme que l'histoire reprochera toujours à Venise et aux autres États chrétiens de n'avoir pas secondé. Ils s'étaient logés dans les remparts , afin d'être prêts à toutes les occasions et de ne point perdre de vue les défenseurs.

Ils visitaient continuellement tous les postes. Tous les officiers se faisaient un

point d'honneur de les imiter, et si la place avait été ravitaillée , l'armée des Ottomans se serait inutilement consumée au pied de ses murailles. Mais l'explosion des mines, le feu de l'artillerie des Turcs , le carnage des assauts avaient singulièrement diminué le nombre des braves défenseurs de Fama^ouste.

La disette de vivres et de munitions où ils étaient réduits devait bientôt leur faire tomber les armes des mains. On ne trouvait plus dans la ville ni vin, ni lésumes, ni viande d'aucune espèce. On était réduit à manger les chevaux , les ânes, les chiens et les chats. Les bourffeois suppliaient Bragadino de capituler, ce qu'il refusa constamment de faire tant qu il lui resta des munitions pour combattre. Le 29 juillet il repoussa un sixième et dernier assaut , dans lequel , debout sur la brèche, il tua plusieurs ennemis de sa main et reprit lui-même un drapeau vénitien enlevé à Nicosie. Mais dans ce dernier combat les assiégés avaient épuisé leurs approvisionnements.

Il ne leur restait plus que sept barils de poudre. La garnison, menace d'un septième assaut, dut se résigner à une capitulation devenue nécessaire, et le drapeau blanc fut arboré sur la forteresse. Le 1^ août 1571, après avoir échangé des otages départ et d'autre, la capitulation fut signée avec les conditions suivantes : la garnison devait sortir avec ses armes, ses bagages, cinq pièces de canon , les trois ciievaux de ses principaux chefs, et être transportée immédiatement à Candie. Les habitants étaient libres de quitter la ville et d'emporter tout ce qui leur appartenait. Ceux qui y resteraient ne devaient être molestes ni dans leurs biens ni dans leurs personnes. Mustapha n'eut garde de contester sur aucun de ces articles ; il craignait trop que les chrétiens ne prissent une résolution désespérée ; et il ne voulait pas compromettre par un nouveau combat e^ de nouveaux sacrifices une victoire désormais assurée. Il envoya à l'instant des vaisseaux au port, sur lesquels la ffarnison commença à s'embarquer pour être transportée à Candie. Il aueclait de montrer beaucoup d'estime pour ses courageux adversaires, il recevait avec courtoisie tous ceux qui lui étaient présentés, et il leur envoya des provisions

L'UNIVERS

de toute espèce. Mais il n'y avait rien de sincère dans toutes ces caresses , et le perfide musulman, qui ne pouvait pardonner aux braves défenseurs de Famagouste toutes les inquiétudes qu'ils lui avaient causées , méditait contre eux la plus atroce vengeance.

Pebfidib de Mustapha ; supplice

DE BbAGADINO et DE SES COMPA- GNONS.— Immédiatement après la ca- ÎHtulation la ville avait été évacuée, et a garnison, embarquée sur les vaisseaux turcs, n'attendait plus pour mettre à la voile que la dernière entrevue de Bragadino avec le séraskier. « Le 5 août, Bragadino envoya au camp ottoman Henri Martinengo, neveu du général d'artillerie de ce nom, pour prévemr le séraskier qu'il aurait l'honneur de lui présenter le soir même les clefs de la ville. Moustapha répondit à ce message avec toutes les apparences de la courtoisie , et fit dire à Bragadino qu'il éprouverait une vive satisfaction à faire connaissance avec les braves défenseurs de Famagouste. Trois heures avant le coucher du soleil, Bragadino se rendit au camp ottoman avec Baglioni, Louis Martinengo, Antoine Quirini, plusieurs autres omciers et une escortede quarante hommes. Il marchait à cheval à la tête du cortège , dans son costume de magistrat vénitien , c'est-àdire vêtu de sa robe de pourpre etfaisant porter sur sa tête un parasol rouge , qui était une des marques de s^ dignité. Il fut reçu avec force civilités ; le pacha s'entretint quelques instants avec lui et les personnes de sa suite des événements du siège. Mais ces trompeuses démonstrations cessèrent presque aussitôt :

le séraskier leur demanda quelles sûretés ils pouvaient donner pour garantir le libre retour des vaisseaux chargés de transporter la garnison à Candie; et sur la réponse de Bragadino que la capitulation n'avait rien stipulé à cet égard, il exigea qu'on lui laissât en otage le jeune Antoine Quirini. Bragadino se récria vivement, et avec plus d'indignation que ne lui permettait sa position.

Dédaignant alors de dissimuler, le séraskier se répandit en imprécations contre le commandant et tous les Vénitiens, et les accusa d'avoir fait égorp;er cinquante pèlerins musulmans , malgré leur inviolabilité, garantie par la capitulation.

Bragadino, qui dut chercher à jostifier ou à nier ce meurtre , n'en continua pas moins à refuser avec courage et en paroles peu mesurées les otages denuoues.

Mustapha passa des injures aux faits, fit garrotter Baglioni, Martinen^, Quiiim et Bragadino, et ordonna de les trainei ainsi hors de sa tente; les trois premiers forent à l'instant massacrés. Bragadino, témoin de leur mort, ^ait réservé à de plus longs tourments ; ob se contenta pour ce moment de lui couper le nez et les oreilles. Ce ne fut que dix jours après , un vendredi , que fut coftsommé son affreux supplice; placé sor un siège, une couronne à ses pieds, il fut hissé sur la vergue de la galère du bey de Rhodes, cuis plongée dans l'eair, parce que, d'après l'historien ottoman, il aurait traité de la sorte des prisonniers turcs; on lui suspendit easmte as cou deux paniers pleins de terre , qu'il dut porter sur les deux bastions pour aider à leur reconstruction ; chaque fois qu'il passait devant le séraskier, il était lorcéde se prosterner. Enfin, conduit su la place devant le palais de la S^oneerie , il fut attaché au poteau sur lequel les prisonniers turcs subissaient d'ordinaire la peine de la flagellation , puii couché à terre et écorché vif, « attenda, dit le général ottoman , que celui qui a fait couler le sang musulman doit verser le sien v . Le séraskier et le bourreau, s'adressant à l'héroïque patient, hu criaient à la fois : « Où donc est ton Christ? ^ne ne vient-il à ton seooun? * Sans laisser échapper aucune |>l&iirte, Bragadino récita \e Miserere an mi^euàt ses affreuses tortures , et en prononçant le onzième verset, Accorde^u-moi, Seigneur, un cœur pur, sa grande âme exhala son dernier soupir. Non content du supplice i^ominieux et horrible qu'il avait fait subir à Bragadino, le s^a^ier ordonna, dans sa sauvage férocité, que le corps du héros fût écartelé , ses quatre membres exposés sur les quatre grandes batteries , et que sa peau tût remplie de foin, pour être promenée dérisoirement sur une vache, dans le camp et dans la ville. Cette noble dépouille fût ensuite pendue à la vergue d^une galère, et déposée dans une caisse avec les guatre têtes de Bragadino, Baglioni, Martinengo et Quirini , pour être envoyées an

ILE DE CHYPRE

Mllao. A ConstaDtinople la peau de BOigiiiiDo fut exposée daos le bague à bvse des e8cla?es chrétiens (1). > QuelpK années après elle fut rachetée par Èm frère et ses fils, ensevelie dans un ajiwtoo de marbre et déposée dans Té- ^ntL^ Saint-Jean et Saint-Paul; tandis qae^es oasemeots, recueillis avec un soin reli^eiix après son supplice , furent inhomés daas féglise de Saint- Gr^ire.

L'hji BE Chypre soumise a la DOMiHAnoff DES TuBCS. — Après une ai ocfieose violation du droit des gens à l'égard des chefs, le reste de la garnipouvait plus compter sur les de la capitulation. Trois cents qui te trouvaient dans le camp des'Tures avaient été massacrés an marnait de Farrestation de Bragadino et de ses compagnons. Tous les soldats embarqua sur les navires turcs furent réduits en esclavage. Les otages envoyés an camp avant la signature de la capitnlatioo n*éeAappèrent à la mort que piHir Ate mutilés et rdiégués parmi les eanoques do harem. Non content d*afoir assoavi sa fureur sur les défenseurs de Fafliagpuste , le séraskier exerça de rnsdes rigueurs contre la ville et ses «èâUmts. Il laissa les Turcs piller les richessea de cette cité opulente; il Ût d^^ooîiler toutes les églises, il profana kl autels, foula aux pieds les reliques ém saints , fit brûler les images, ouvrir les tombeaux , jeter les ossements à la mer. L'église de Saint-Nicolas , la cathédrale des Latins t fut convertie en mosquée. Les habitants latins de Famagonsle furent emmenés en esclavage (2).

(r) De HammfT, Histoire de P Empire Ottowuuty VI, 4xa.

(ai) Ces ioaïheuTS avaient été prédits par saÎDle Brigitte, qai passa à Famagousle eo revenant du pélerÎDage de Terre Sainte en x373. c Tu périras , nouvelle Goniorrhe , dît-eOe MKu rinspiration de Tesprit divin, ta périras brdlée par le feu de la luxure, par Tcxcés de tes biens et de ton ambition ; tes édifices crouleront en mines , tes habitants ^cnfairont loin de toi, et Ton parlera de ton fMfâncnt dans les contrées lointaines, car je mm îfTÎté contre toL » Révélations cèlesiv»elc.» I. TU, c. XTi, fol. i33; Nuremberg, iSxn.L^ révélations de sainte Brigitte ont èé éerites peu de temps après sa mort par le Pierre,, prieur d'Alvastre, et par Ma-

Les Grecs furent traités plus humainement, et le vainqueur leur laissa deux églises, Sainte-Sophie et Saint-Siméon.

Le siège avait ruiné les fortifications de la place, Mustapha les fit relever et y laissa garnison. Il distribua près de vingt mille hommesde pied et deux mille cavaliers: ;en divers endroits de l'tie. 11 letur assigna des maisons et des terres enlevéesaux vaincus. Bon nombre de Turcs s'enrichirent des dépouilles des riches et des nobles chypriotes, dont un graud nombre, précipites du faite de la fortune dans la dernière misère , étaient réduits à mendier leur vie ou à la gagner au métier de muletier ou de crocheteur.

Après avoir organisé le gouvernement de rile sur le modèle des autres provinces de Tempire , et laissé le commandement des troupes au frambourat Je Rhodes, Lala-Mustnpha partit le 15 septembre 1571, et fitàConstantioople uue entrée triomphale. Sélim le reçut gracieusement et le combla d'honneurs, bien que , disait-il , la conquête de Tile de Chypre M eût coûté plus de soldats qu'elle ne lui avait acquis de sujets.

Mais le sultan en prenait facilement son parti, et s'en consolait en ajoutant que la perte des hommes se repare facilement par la production des autres. Quant au juifdom Miguez ou Joseph Nasser, il ne put obtenir son royaume de Chypre, dont les revenus furent affectés à 1 entretien du grand vizir. Plus tard on en détourna la plus grande partie , pour en grossir l'apanage de la sultane Validé.

Fin des hostilités entbe les Vé-

MITIERS ET LES MUSULMANS. — Cette

suerre, entreprise pour la possession de rîlede Chypre, menaçait d'aboutir à une invasion des Ottomans dans TEurope méridionale. La victoire de Lépante, remportée l'année suivante par don Juan d'Autriche aidé des Vénitiens et du saint-siége, 7 octobre 1572, arrêta les progrès des musulmans et anéantit leur flotte. Mais les chrétiens ne surent pas tirer parti de leurs avantages , et le lendemam de la bataille leurs dissensions, oubliées au jour du combat, recommencèrent plus vives que jamais. Venise perdit la plus belle occasion, la seule

thias, chanoine de Unkôpiog» qui avaient été ses confesseurs.

so

L'UNIVERS

qu'elle eut iamais, de reprendre llle de Cbvpre. Elle n'avait qu à faire paraître sa flotte sur les côtes de l*île ; la terreur était telle parmi les troupes laissées par Mustapha, que la garnison de Fama- Eouste demandait à traiter avec les habitants, et qu'on voyait des Turcs quitter le turban et se coiffer à la grecque. Mais on ne sut profiter ni de ce retour de fortune ni de la terreur des Ottomans ; et tandis que les escadres espagnole et pontificale retournaient dans leurs ports , les Véoitiens perdaient le temps à enlever quelques bicoques de l'Êpire , ou à concerter des expéditions mal conduites. Les Turcs reunirent en mer une flotte considérable, et le grand vizir put dire avec raison à l'ambassadeur de Venise, qui lui avait fait demander audience pour traiter de l'échange des prisonniers , « qu'il y avait une fort grande différence entre leurs disgrâces, puisqu'on enlevant un royaume à la ré-

Eublique les Turcs lui avaient coupé un ras , qui ne renaîtrait plus; mais que les chrétiens n'avaient fait que raser la barbe aux musulmans en défaisant leur armée navale , puisqu'elle ne tarderait

Sas à leur revenir, à moins que les prouctions des hommes et des forêts ne cessassent entièrement. » Le grand vizir diss^it vrai : les Turcs retrouvèrent des flottes: Venise fut pour toujours

E rivée de l'Ile de Chypre, et s'estima eureuse d'acheter la paix en payant au grand seigneur la somme de trois cent mille ducats (1).

ÉTAT DE l'île de ChYPRB SODS LE GOUVERNEMENT DES TURCS. — L'île

de Chypre resta donc, à partir de Fan 1571, un pachalik de l'empire ottoman. Elle fut le septième des pachaliks d^Asie , qui étaient au nombre de vingt-deux. L*empire turc en comprenait alors trente-cinq, savoir : outre les vingt-deux d'Asie, cinq en Afrique et sept en Europe. Le béglierbey ou pacha de Chypre résidait à JNicosie, et avait sous ses ordres des sangiaks, des beys et des cadis. Il avait le commandement de toutes les forces militaires de rtle, qui fut divisa en quinze cadiaskers ou districts, ayant chacun un aga ou

gouverneur, et un cadi ou officier de joitice. Mais, à l'exemple des Véoitiais, les Turcs firent un gouvememeni particulier de la ville et du territoire de Famagouste> que l'on pla<^ sous l'aiitorité d'un bey, sans la permission duqod k pacha de l'tle ne pouvait entrer dans cette ville. Le pacha était nommé par le grand vizir, qui jouissait de la plus grande partie des revenus de cette ncbe province, et qui la cédait à bail au fonctionnaire de qui il obtenait les offres les plus avantageuses. Mais vers le commencement du dix-huitième siècle, les Chypriotes, écrasés par les exactions de leurs pachas, adressèrent de vives réclamations à la Porte : les paebas furent remplacés par de simples mutzelims on muhassils, à qui llle fut affermée pour deux millions cinq cent mille piastres, ou six cent vingt-cinq mille firancs. Ce changement de régime ne produisit aucun soulagement'dans la condition des malheureux Chypriotes. Ils se plaignirent de nouveau a la Porte, et redemandèrent on pacha;. mais on ne les écouta plus, et il leur fallut se taire et se résigner. A partir de cette époque l'Ile de Chypre vit commencer pour elle une ère de décadence déplorable et continue, qui aboutit à un état de misère et de dégradation qu'elle n'avait jamais connu dans toutes les vicissitudes si variées de son existence historique. Vendue aux plus offrants par les grands vizirs , elle était livrée à d avides gouverneurs, qui la pressuraient à l'envi. Leurs exactions en firent disparaître le numéraire nécessaire aux transactions; leurs vexations enlevaient toute confiance au commerce, toute sécurité à la jouissance de la propriété. L'industrie, l'aniculture, autrefois si florissantes, tombèrent dans un déplorable abandon. Les terres restaient en friche^ le sol se dépouillait peu à peu de ses riches productions; les villes, les villages se dépeuplaient avec une rapidité effrayante , et l'abbé Mariti, au milieu du dix-huitième siècle, n'évalue pas la population entière de l'Ile à plus de quarante mille âmes (1). Jamais la condition de ce pays, qui depuis fut améliorée , n'avait été si

' (i) Jamnàf Hiitoire de Chypre, eXc, i. Ut (i) Mariti, Voyage dans ftle de Chyp. iao3. pre, etc., I, p. 19.

misérable. Les droits perçus sur ses halûtants, de plus en plus aggravés, avaient atteint un taux exorbitant. Ils présen* talent dans leur totalité une somme de deux cents piastres par tête. La capitation, qui dans tout Je reste de l'empire était de vingt piastres seulement , s*etait élevée pour les Chjrpriotes jusqu'à quarante piastres. Le harach (1), taxe prélevée sur les chrétiens, et établie dans tout fempire, le nozoui, impôt qui remplaçait le service militaire, la dîme surtout, établie pour Pentretiendes deux miliees des zcans et des Umariotes, formaient, avec lacapitation, les principaux impôts sons le poids desouels gémissaient les débris de la malheureuse population chypriote. Les taxes extraordinaires ajoutaient encore à leurs souffrances haoitaelles. Quelquefois le pacba publiait par édit que toutes les persouDes du même nom payeraient une contribution dont il ûiait le taux, « et je n'oublierai jamaîs , dit MaritI , que le nom de George était le nom taxe à mon arrivée dans cette tle ».

SODLBVEMBin DBS ChYPBIOTBS CORTBB LBS TUBCS (l'an 1764). —

Cest à ce voyageur que nous devons de connaître les détails de cette insurrection, qui désola l*lle pendant deux ans, et qui en aggrava encore la misère et la désolation. Au mois de juillet 1764 TAga Tzil-Osman fut nommé gouverneur de Chypre. Son premier acte fut de porter la capitation à quarante-quatre piasues et demie pour les chrétiens, et à la m<Mtié pour les Turcs. Cette exaction poussa a bout une population déjà aigrie par de longuts souffrances : on retusa de p^er ; on réclama auprès de la Porte, les liircs par leurs primats , les chrétiens par leurs évéques. Le sultan Mustapha m écouta leurs plaintes, et un vizir-eiocadar fut dépécné de Gonstantinople en Chypre pour donner satisfaction aux habitants. Le vizir, arrivé à Nicosie, convoque les évéques, les primats turcs et bon nombre de Chypriotes de toutes religions , dans la salle du divan pour leur lire les ordres du grand seigneur. Tout à coup la salle s'écroule, et entraîne dans sa chute plus de trois

(i) Pococke, DetcHptionde l'Orient, t. IV, p> aoi.

6* UvraUan. ( Ilb db Chypbb. )

cents personnes. Cétait le gouverneur qui avait fait scier les solives et les colonnes qui soutenaient le plancher de la salle. Le vizir avait échappé : Tzil-Osman, qui voulait à tout prix se débarrasser de sa fâcheuse intervention , lui servit du poison dans une tasse de café.

Quand tous ces faits furent connus, Hnmgnation du peuple ne se contint plus.

La foule courut au palais, en brûla les portes, et l'envahit en poussant des cris de vengeance. Les défenseurs du muhassil furent massacrés, lui-même tomba sous les coups de la multitude, qui après cette exécution hardie retourna paisiblement à ses affaires.

Quelque temps après un nouveau mur hassil arriva de Constantinople. U se nommaitHailz-Mahamed-Effendi. Cétait un homme qui ne manquait ni de capacité ni de prudence ; il paraissait disposé à accorder une amnistie tacite au meurtre de son prédécesseur. Mais il se trouvait auprès de lui des gens plus zélés que leur maître*, qui s'empressèrent de lui présenter la liste des che& de l'émeute qui avait coûté la vie à Tzil- Osman. Cette maladresse jeta Hafiz dans un grand embarras : il ne voulait pas ranimer la rébellion par des rigueurs , ni se déconsidérer par sa connivence. Il prit une résolution qui sentait bien le pacha turc. 11 imposa à tout le monde une contribution de Quatorze piastres par tête, en expiation de la révolte et du meurtre d'Osman. Cette manière d'aviser ne fut du goût de personne : l'insurrection recommença. Les rebelles, groupe dans le village de Cythère, s'emparèrent des moulins qui alimentaient Nicosie. Les évéques se plaignirent de nouveau à la Porte, qui nomma un second muhassil pour assister HaGz. Cétait le meilleur moyen de compliquer la situation et d'embrouiller les affaires. De leur côté, les rebelles avaient trouvé un ch^f dans un certain Halil , aga de la forteresse de Cérines. Cet homme, qui avait beaucoup d*audace et d'habileté , tint en échec les deux gouverneurs, répandit l'effroi dans llle par ses incendies et ses dévastations, menaça Famagouste, réduisit plusieurs fois Nicosie a l'extrémité, et, comme il arrive toujours en pareil cas , fit beaucoup plus de mal au pays que les gouverneurs

L'UNIVERS

doDt les abus avaient provoqué ce soulèvement. Les campagnes étaient à la merci d*Halil et de sa oande, et les villes éprouvaient de continuelles alarmes. Alors les principaux habitants de Hle résolurent d'employer les consuls européens comme médiateurs entre le gouvernement et les séditieux. Ils s'adressèrent d'abord au consul français; mais celui-ci s'en défendit, alléguant que le roi son maître lui avait défendu d'intervenir dans aucune affaire qui n'aurait point de rapport avec les fonctions dont il était chargé. Alors ils jetèrent les yeux sur le consul anglais, qui se chargea de la négociation , mais sans pouvoir rien conclure.

Le consul anglais ayant retiré sa médiation, les hostilités recommencèrent, et les rebelles reparurent sous les murs de Nicosie. Cette affaire durait depuis deux ans , et l'insouciance du gouvernement turc lui avait laissé prendre une certaine gravité. A la finie sultan prit des mesures viffoureuses , et le 27 iuin 1766 on vit débarquer à la rade des Salines Kior- Mabamed, pacha àdeux queues, avec plusieurs vaisseaux de guerre et une petite armée de deux mille cinq cents hommes.

Le même jour arrivait à Famagouste un certain Ghierghilousght , gouverneur de Selefki dans la Caramanie, qui se bâtait d'accourir, avec une bande de féroces Caramaniens, au pillage de 111e de Chypre. Le pacha força ce brigand à se ranger sous son commandement; mais il ne put l'empêcher de commettre d'affreux ravages. Après avoir pris connaissance de l'état des choses , le pacha marcha vers Nicosie, où il trouva Halil à la tête de cinq mille hommes , qui paraissaient résolus à bien combattre. Mais une amnistie accordée par Mahamed h ceux qui se retireraient en dispersa le plus crand nombre ; il ne resta autour (THalil que deux cents hommes déterminés, avec lesquels il se jette dans la citadelle de Cérines , où tous jurèrent de tenir jusqu'à la dernière extrémité. Ils s'y défendirent bravement, firent éprouver de grandes pertes à l'armée du pacha. Mais Halil , attiré dans un piège, fut livré à Mahamed; la citadelle se rendit le même jour. Halil fut étranglé; on coupa deux cents têtes, la tranquillité fut rétablie, et l'île de Chypre retomba, plus calme et plus misérable que jamais, sous le

gouvernement de ses muhassiis (1).

Tboubles bb l'îlb db Chypre au dix-neuyibme siecle ; sanglant COUP d'État db Koutchouk-Mêhé- HBT. — Le clergé grec avait conservé dans Itle de Chypre une influence qui ne ftit abaissée qu'à la suite des graves événements dont toutes les contrées habitées par la race hellénique furent le théâtre au commencement de ce siècle.

L'archevêque de Nicosie, investi du titre de raia-vekiU, représentant des raîas, avait attiré à lui presque toute l'autorité administrative, et non-seulement il s'était rendu indépendant des muhassiis, mais il décidait la plupart du temps de leur choix et de leur révocation. De son palais l'archevêijue administrait nie entière , nommait aux emplois de tous les districts, arrêtait le chiffre des impositions annuelles, envoyait les sommes fixées par le bail à ferme de rtle ao grand vizir ou au trésor impérial. Des avantages, concédés à propos, attachaient les a^as turcs à la conservatioa de son pouvoir, et tous les habitants de l'île, Turcs et Grecs, le regardaient comme le véritable gouverneur, et s'habituaient à ne plus tenir compte du muhassil. La toute-puissance des archevêques de Nicosie parvint a son apogée sous les règnes de Sélim ni et de Moustapha, prédécesseurs immédiats du sultan Mahmoud, et ne fut ébranlée mi'au commencement du dix-neuvième siècle, en 1804, par un mouvement insurrectionnel des Turcs, prélude de la catastrophe sanglante qui devait l'anéantir. L^ Turcs établis dans l'île de Chypre étaient profondément blessés de se voir tombes sous la dépendance de ceux qu'ils avaient autrefois assujettis. La population tu^ que de Nicosie et des campâmes environnantes , émue par le bruit vrai oo fiiux de l'insuffisance des approvisionnements nécessaires à la subsistance' de l'île , se souleva contre l'autorité ecclésiastique de qui tout dépendait , et fut un instant maîtresse de Nicosie. L'arrivée de deux pachas d'Asie Mineure , avec des forces respectables, l'intervention, toujours respectée, des consuls de France, d'Angleterre et de Russie, qui

(i) Mariti, Voragê dons VÛê tU Chj^ pre, etc., t.I, p. loi etsuiv.

ILE DE CHYPRE

sr

fiaient alors MM. Kegoaait, Péristîani ^ Gailimeri, apaisèrent cette efferves- ^i^Ke passagère, et les choses parurent prendre leur cours accoutumé. Mais \e» intrigues des agas turcs contre les l^rimats grecs ne se ralentirent pas , et ^txkQtlreat, en 1823, à un coup d'État ^anglant qui mit fin à Tadmimstration des mubassils, renversa Tautorité du ctergé grec et rétablit le pouYoir entre \i& mains des padias. Li'araievéque Kjprianos occupait alors le siège de Nicosie , et le gouvernement de Tîle était depuis tS20 entre les mains de Koutcfaouk-Mèhémêt, homme impérieux et disâinulé, que le capitan-pacha avait ehcÂs à dessdn pour ruiner Tinfluence du pnmat grec. Les circonstances de- TÎnrent bientôt favorables à rexécution de ce projet. Les premières insurrections de \a Moldavie et du Péloponnèse, goi avaient éclaté peu après l'arrivée de ELoutchouk-Méhémeten Cfaypre,enin8inrant les plus vives craintes au gouvernement ottoman, autorisaient toutes les mesures que pouvaient prendre ses agents pour contenir les raïas dans les provinces où ils ne s'étaient pas insur-

tés. Or, les Grecs de Ttle ae Chypre talent restés tout à isiw étrangers au mouvement national gui avait soulève les autres ties et le conunent de la Grèce. « Ce n*était pas eux qui criaient à la tyrannie et qui songeaient à prendre les armes \ tétaient les Turcs , impatients de r asservissement dans lequel les primats les tenaient depuis une cinquantaine d^années; c'était pour eux que se préparaient la réaction et l'affranchissement (1). » En effet, Routchouk-Mébémet, sous prétexte de contenir la population grecque , qui ne demandait qu'à rester tranquille, et en réalité pour ressaisir le pouvoir, fait venir des montâmes de TAnti-Liban des bandes d'Arabes, de Bédouins et de brigands AnsariéSy et les disperse dans 111e. Les Grecs, frappés de terreur, se laissent désarmer pour dter tout prétexte au soupçon :

(i) Toir sur œt événements, dans U Cor^ respoiuUmt du a5 juin 1847 , un article de If . de Mas-Latrie intitulé : Nicosie , ses souvemire etsasituationprésenie, p. 85o, et continué dans le numéro dfu zoaoét. — Pouqueville, Histoire de la Régénération de ta Grèce, t lY.

l'ardievéque Kyprianos proteste de soi»

attachement à la paix , de sa soumission au gouvernement du grand seigneur.

Koutchouk-Mébémet persiste à mventer un complot, persuade de son exis* tence le grand vizir, qui était peut-être de moitié dans le stratagème, et qui permet au gouverneur de faire un exemple par le châtiment rigoureux des chefs.

Libre d'agir, Koutchouk-Mébémet or»

donna , le 21 juillet 1823, d'arrêter l'archevêque et les trois évêques de 111e.

On les conduisit au sérail , et à peine furent-ils entrés, qu'ils furent massacrés par les janissaires. Les primats grecs ^ appelés ensuite , avant que le meurtredes prélats eût transpiré, éprouvèrent le même sort. On ouvrit alors les portes du palais , et Ton jeta sur la place leurs cadavres sanglants. Ce fut le signal d'un massacre général. Le couvent de Phaneromeni fut aussitôt investi et ses papas égorgés. On m'a dit , ajoute M. de Mas- Latrie , qu'avant de les massacrer, les Turcs, par un raffinement inouï de ven*

Séance , avaient sellé les papas comme es chevaux, leur brisant les dents pour introduire un mors dans la bouche, et les forçant à caracoler sous leurs épe-rons. Les maisons grecques furent livrées au pillage. Les massacres se renouvelèrent dans toutes les provinces de nie; les spoliations vinrent ensuite.

Pendant six mois ce fut une terreur universelle parmi la population grecque»

Les paysans se sauvaient dans les bois ou eu Caramanie; les primats , les prêtres, les Grecs ais^ écnappés aux janis-^ saires se réfugièrent à Lamaca, sous la protection des consuls européens. La plupart passèrent en Italie et en France^ et il y a peu de familles grecques chez qui le nom de Marseille ou de Venise ne réveille encore, après plus de vingt ans écoulés depuis son retour dans l'île ^ d'attendrissantes émotions de reconnaissance. Tel fut pour l'île de Chypre le funeste contre-coup de la révolution qui, en affranchissant la Grèce continentale* et les Cyclades, renouvela toutes les rigueurs de l'occupation musulmane pour tes contrées qui restèrent condamnées à la servitude.

ÉTAT ACTUEL DB L'ILE DB ChYPBB

— Cette belle et malheureuse île, disail Maritiau siècle dernier,nese remettra ja-

L'UNIVERS

mais des désastres qu'elle souffre depais tant d*aiinées , si elle coDtinue d*étre vendue au plus ofifrant et au demiei enchérisseur. En effet, quel que fût le titre des gouverneurs qu*on lui imposait, pachas eu muhassils, 111e de Chypre était toujours une ferme qu*on leur donnait à exploiter sans contrôle , et elle alla végétant et s'appauvrissant d*année en année jusqu^aux innovations du dernier sultan. 11 faut rendre cette justice aux derniers maîtres de Tempire ottoman, que depuis longtemps ils ont reconnu les vices et les dangers de Tininteiligent despotisme de leurs prédécesseurs , et qu'ils ont entrepris une lutte courageuse contre les abus mvétérés qui menaçaient ë'entratner la ruine de leur domination. Vers la fin de l'année 1838, un firman du sultan Mahmoud étendit à Ttle de Chypre le nouveau mode de gouvernement qu'il cherchait à introduire dans tous ses pachaliks. Ce firman abolit le fermage de 111e , et décréta qu'elle serait à l'avenir gouvernée par un fonctionnaire à appointements fixes , qui verserait au trésor impérial la totalité des impôts perçus , et ne pourrait plus rien extorquer des habitants. Le nouveau régime tut inauguré dans 111e par Osman- Pacha , homme de guerre habile et dévoué, dont la présence en Chvpre parut nécessaire pour surveiller Mébemet-Ali, qui venait de se déclarer indépendant et d'enlever la Syrie à la Porte. Le firman de Mahmoud inaugurait un système de réformes administratives qu'Abdul-Medjid a complété en 1839 par le hatti-schériff deGulhané, et qui a commencé une ère nouvelle pour 111e de Chypre et pour la Turquie tout entière. Sans doute il ne suffit pas de décréter une réforme pour changer la face d'un pays et guénr les maux dont il est travaillé : en Turquie surtout, les mœurs publiques opposent de nombreux obstades à l'application sincère de ces nouveaux procédés administratifs, tant le Turc est habitué à l'arbitraire du despotisme et le raîa à l'avilissement de la servitude; mais il faut tout attendre de la volonté persévérante des sultans et de l'influence salutaire des principes civilisateurs acceptés et pro<3amés par le gouvernement ottoman; car, selon la remarque judicieuse de M. de Mas-La-

trie , dans un pays où l'autorité souferaine conserve encore son prestige sacré, tout ce que veulent le prince et son gouvernement devient norâible.

Depuis la nouvelle organisation (1) , le gouverneur de Chypre porte le titre de kalmakan^ lieutenant du sultan, et reçoit par mois un traitement de 40,000 piastres, ou 120,000 francs par an. D est pris indistinctement dans i*année, dans les services civils, ou parmi les employés supérieurs des ministères à Constantinople ; et^ quel qne soit son rang, pacha, dOfendi ou aga, les Chypriotes ont l'habitude de lui donner le nom de pacha. Toute l'autorité d^, l'administration financière et le pouvoir exécutif sont concentrés en ses mains.

11 a au-dessous de lui, et à sa nomination , douze zabits ou lieutenants administrant chacun des douze districts de rtle, de concert avec un démogéronte ou khodja-bachi, choisi par les Grecs de la circonscription. Un conseil, que Ton appelle divan ou choura, assiste le padoà a Nicosie dans l'expédition des affaires et la répartition des impôts. Ce oonsdl tient à la fois de notre conseil d'État, de la cour des comptes, et de la cour de cassation. Les huit membres qui le composent sont : le mufti, chef de la religion et interprète de la loi musulmane; le mollah, qui est le cadi ou juge de Nicosie; le commandant des forces militaires, lorsqu'il y a par occasion des troupes dans l'île; les principaux agas turcs ds la capitale; Tarcbeveque grec, et l'un des trois démogérontes élus par les Grecs, dont ils sont les représentants vis-à-vis de l'autorité supérieure. Un délégué des Arméniens est

(i) J'emprunte tous ces renseignemeols aux lettres adressées au ministre de l'instmclion publique par M. de Mas-Lalrie et insérées dans les Archives des Missions scienû' fiques, mars x85o. Je n'aurai pas toujours des documents aussi exacts ni aussi récents sur les îles dont Thistoire formera ce recueil : ceux que je dois aux publications de M. de Mas-Lalrie me seront d'autant plus précieux. Gomme la situation sociale et administrative des lies turques est presque partout la même, ce que nous disons ici de Tile de Chyjve s'applique en général i toutes les autres. Jh una disce omnes. Je reproduis en rabrégeaot la lettre de M. de Mas-Lastrie.

ILE DE ŒYPRE.

^m% Tiu cboura, pour défendre les io* >^éréts de ses coreligionnaires; les Ma- ^>)QUe8 attendent eette faveur, qae la ;^nince a demandée pour eax.

Les contributioDS Tersées annuelle- ^^ent au trésor da grand seigneur par f^\e de Chypre s'élèVent environ à la 0omme de quatre millions de piastres ou un million de francs. Les sources de ce revenu sont : 1* le khoraeh, imp6t personnel à la charge exclusive des raïas, grecs ; maronites et arméniens ; 2» le Tniriy impôt prélevé sur la fortune présumée des contribuables turcs ou raïas : ceax*ci en payent injustement les quatre doquièroes depuis les événements de 1823^ bien que leur nombre, double seulement de celui des Turcs, ne dût leur en faire attribuer que les deux tiers; 8^ le bail à ferme des douanes deTtle; 4* te fermage des salines de Laraaea et de X^imassol; 5*" une dlme perçue sur la récolte de la soie et du fermage des différents fiefs on terres domaniales réserrées au grand seigneur dès la conquête de l*fle.

r«a justice est rendue dans chaque distrî€5t aux Turcs et aux Grecs par un cadi tore ; mais certaines causes sont soun^îses au mufti de IVicosie , et décidées par seafetwas on interprétations. Les Grecs dépendent encore des tribunaux de leurs evéques pour toutes les questions de foi, de morale et d'état civil , comme les mariages et les cas de divorce, très-fréquents dans llle. Les cadis n'admettent pas le témoignage des raïas d^ qu'un musulman est impliqué dans le procès , quel qu'en soit Fobjet. Cette procédure, commune à tout l'empire, et qui a son analogue, du reste, dans la législation des croisés, finira par être rélormée, tant elle est rigoureuse. On appelle du jugement des cadis à la décision dn choura, et dans les questions réservées aux évéques les Grecs peuvent recourir en second ressort à la sentence de l'ardievéque.

L'Ëglise de Chypre est divisée en quatre diocèses, qui sont : Tarchevéche de > Nicosie ou Leukosia, comme disent les Grecs, capitale de Itle, et les évécbés de Lamaca, de Kérinia ou Cénnes, de \ Bafib , l'ancienne Paphos, et de Limassol ] ou Lîmisso. Le diocèse de I^icosie, T plttt grand de moitié que les autres,

fournit à l'archevêque un revenu annuel de 240,000 piastres turques, ou 60,000 francs. Les sources des rentes archiépiscopales sont : 1** la contribution prélevée sur toutes les églises du diocèse , pro|)ortionnellement à leurs revenus particuliers; 2* les redevances dues par ses vingt-sept couvents ou bénéfices; 8<» la dîme payée par les [)aysans; 4* le tribut payé par cnaque village pour le prix d'une messe pontificale que rarchevêque y va célébrer chaque année ; 5"* la perception d'un talari ( 5 francs) pour chaque mariage célébré dans le dio<^; 6® enfin le droit de dispenses, si souvent nécessaires dans l'Église grecque pour cause de parenté ou de divorce. Chaque évémie prélève des droits analogues dans les limites de son ressort ; mais l'étendue du diocèse de Nicosie, oui comprend, outre la ville de ce nom, les districts du Karpas, de la Messorée , de Kythréa et d'Orini, donne à Tarchevêque un revenu double au moins de celui de ses suffragants. Outre ces rentes, l'archevêque reçoit encore les redevances en nature qu^apportent les Grecs, quand ils viennent a Nicosie, où l'archevêché est leur caravansérail, et les sommes assez fortes

3ue payent les papas pour recevoir forination,car la simonie la plus déplorable régne toujours dans l'Église erecque. Après avoir assujetti toutes les provinces de l'empire byzantin , les Turcs respectèrent la position acquise par le clergé, qui continua à être, après comme avant la conquête , le corps le

{>lus considéré de la nation. De sorte que es évêques des raïas grecs ont conservé, sous le despotisme tutélaire des Turcs, des prérogatives qui rappellent l'ancienne puissance de l'Eglise , et qui ne leur ont point été laissées dans la Grèce indépendante. Le clergé grec du royaume fondé par l'affranchissement des Hellènes n'occupe dans l'État, organisé sous l'influence des idées européennes, que la place modeste et secon- ' daire du clergé latin dans la plupart des Etats catholiques. En Turquie, ou l'on a peu d'instincts novateurs, où, par goût pour l'immobilité, on laisse se perpétuer te bien comme le mal, l'Église grecque a conservé à peu près la situation qu'elle avait au moyen âge, au temps de la conquête. L'archevêque de Nicosie est resté

LTJNIVERS.

indépendant de tout patriarche, même de celui de Gonstantinople, chef de TÉglise d'Orient. Gomme celui-ci, il porte la pourpre ; et quand il officie, il est accompagné d*un lévite portant le chandelier à deux branches. Au lieu de crosse, il a une canne à pomme d'or, comme les anciens empereurs grecs ; il signe toujours à Fencre rouge, et conserve pour sceau l'aigle impériale à deux têtes. Ces privilèges datent du temps de l'empereur Zenon, vers 475, qui Faccorda à Tévéque de Salamine, à Toocasion de la découverte des reliques de saint Barnabe. Ils furent confirmés et étendus par les souverains oontifes, lors de la translation du siège de Famagouste à Nicosie, sous le règne de Guy de LusijB[nan.

L'archevêque est nommé directement par la Porte, qui consulte rarement dans ses choix le chapitre de Nicosie; mais les chapitres diocésains ont le droit de nommer leurs évéques, sans la sanction de l'archevêque. Leur élection une fois agré^ par le gouvernement turc, ils sont sacrés par l'archevêque , et entrent alors dans l'exercice de leurs fonctions ; chaque évêque a, comme le métropolitain, trois grands vicaires, un exarque, chargé du recouvrement des dtmes et des autres revenus de i'évêché, un archimandrite, chef <le8 prêtres, un archidiacre, chef des diacres, préposés tous les deux à l'administration du diocèse. Les chapitres des trois -évêchés réunis ont ensemble cinquante membres environ, chanoines, vicaires, diacres ou autres dignitaires ; le chapitre de Nicosie, à lui seul, est aussi nombreux. Près de quatre cents caloyers , moines , l>énéficiaires ou servants, obéissant à ^atre-vingt- trois higoumènes, chefs de «nonastère, et douze cents papas ou prêtres séculiers, répartis dans l'tle, forment, avec les chapitres , un clergé de plus de <lix-5ept cents membres pour une popur lation grecque d'environ soixante-quinze mille âmes. Les caloyers font vœu de célibat ; et c'est presque toujou rs parmi eux Sie l'on prend les hauts dignitaires du ergé séculier, nécessairement célibataires ou veufs. Les papas, la plupart mariés et misérables, sont obligés de cultiver la terre ou de se livrer à quelque petit métier pour entretenir leurs enfants : j'en ai trouvé souvent dans les villages, dit M. de Mas-Latrie, gardant

les pourceaux, tissant leur coton, on faisant des souliers. Leur instruction est entièrement nulle ; car tout homme est apte à devenir papas, pourvu qu'il sache lire couramment dans un bréviaire.

Tout est négligé et languissant dans rt le de Chypre ; 1 agriculture et le commerce y sont bien peu de chose, l'industrie y est à peu orès nulle. Les Chypriotes ont à leur aispositîon un million d'hectares de terres, presque toutes cultivables. Ils n'en exploitent pas au delà de soixante-cinq mille hectares. Ils cultivent les terrams les plus rapprochés de leurs villages; les champs éloignés sont abandonnés, et restent desdé^rts incultes. Les principaux produits de l'a-

friculture dans l'île de Chypre sont : le lé et l'orge , le tabac, le coton, la gérance, la soie, les caroubes, le sel, Thuile et les vins. D'après les documents recueillis par M^ de Mas-Latrie aux consulats de France et de Sardaigne, od peut établir ainsi la auotité annuelle des divers produits de l'île de Chypre (1) :

(i) On voit par le tableau taivant qu'il n'est plus question du cuivre parmi les produits de l'île de Chypre. Ses vins sont encore très-renommés. On en distingue cioa qualités : x» les vins noirs ordinaires, dont les meilleurs se récoltent à Ghouri, à PaliBochoriy à Omodos , aux environs de Limassol , sur le Mâchera; a* les vins ordinaires roussâtres, qui se trouvent i peu près dans les mêmes localités : les uns et les autres sont capiteux, et ont une forte odeur de goudron, parce que les paysans les conservent dans des outres ai des barils goudronnés : ces vins oommons se brûlent ou s*exportent k Alexandrie, jamais en Europe ; 3<» parmi les vins de luxe w ploi estimé est le fameux vin de oommandoric, qui se récolte dans le district de Limassol , aa nord de Kolossi, ancienne commanderie des hospilaliers ; roux quand il sort du pressoir, ce vin se clarifie, et prend une couleiur topase, qui devient toujours plus limpide jusqu'à la nidlième ou neuvième année; ensuite ilse fonce successivement, et sa teinte, d*abord grenat, comme celle du Malaga, passe presque an noir quand il est extrêmement vieux : le vin est alors visqueux , épais et plein de force : c'est un excellent stomachiaue; 4^ lemutcai est plus doux que le précédent et mcùns recherché, quoioue de très-bonne qualité; 5^ le morocaneUa, moins doux que le musoat , est un excellent vin, mais assez rare : on n'es récolte qu'en très-netite quantité.

ILE DE CBYPRE.

HATOLB DBS PBODOnS.

(JIÏJÂMTîTàâ.

MVàJsUàTlOn

en

de France.

■miIATIOll

approxiOMtiTe.

blé;

orge.

resoes et avoine.

Vîn

Huile. ... :

Caroubes.

FrulU et légumes

Animaux, eipoités et leurs dépouilles.

Lêit, beurre, fromage.

Tolaille

Poisson et gibier

Sel

Laine.

Soie. .

Coton.

lin, chancre , graine de Un, sésame.

Tabacs

Bois et eliarbons. • • • •

Miel, cire, coloqwBte, poix, e(c . .

Toia/, ;

600,000 kafis.

i,35o,ooo id.

SoQgpoo id.

1,400,000 gouzes.

iôo,ooo litres.

ao,ooo quioL

X 00,000 okes.

6,000,000 id.

iao,ooo id.

20,000 id.

X, 600 quint 5oo id.

iao,ooo okes.

i5o,ooohect.

4,6«7kik)g.

4,5oo,ooo

ia5,ooo 7,5oo,ooo i5o,ooo a5,ooo 35o,ooo I xa^Soo

i5o,ooo

x,5oo,ooofr.

i,35o,ooo 3oo,ooo

a5o,ooo

5oo,ooo

85o,ooo

5oo,ooo

i5o,ooo

x5o,ooo

8,8 1 5,000 fr.

Nicosie, Larnaca, Umassol et Kilani, les TiOes de fabrication de 111e, ne possèdent aucun établissement qnî puisse être comparé aux plus petites fabriques d*Europe. Du reste, rétablissement de grands ateliers et de manufactures n'est pas une condition îndiâpensable de la prospérité d^un peuple; et Chypre serait suffisamment heureuse et riche , si le travail individuel et l'industrie des ménages y avaient plus d'activité et de dévelo^ pement. Les femmes grecques de Nicosie et celles de Larnaca exécutent de jolis ouvrages en broderie pour la coiffure et les vêtements des dames. La broderie est, au reste, une Tieilleindustrie de l'île ; et M. de Mas-Latrie croit qu'on y fait encore cet or de Chypre, si recherché au moyen Age pour les costumes d'église et de COUT, si vanté dans les tableaux de nos trouvères, et imité au quinzième siècle par les passementiers d'Italie. Dans toute nie, les femmes tissent à domicile des sarviettes et des toiles communes de coton, de grandes besaces en laine de couleur, servant au transport des marchandises, et de grosses toiles d'embal-

lage en chanvre ou en lin. Nicosie partage avec Psimilophou, Bedoulla et Tolirguia, le tannage des peaux verdâtres, dont les oaysans font les hautes chaussures qu ils portent toujours pour se garantir de la morsure des aspics. Nicosie fabriaue encore, comme Kilani, des mousselines de soie et des hakirs en soie et coton, étoffe ra^ée semblable à une fine toile écrue. Mais les objets les

f>lus importants de son industrie sont es marocains et les indiennes. Elle exporte ses cuirs teints enjaune, noir on rou^, dans la Syrie et la Caramanie. Ses indiennes sont recherchées en Orient pour tentures et divans. Ce sont des cotonnades importées d'Angleterre à trèsbas prix, et qui une fois teintes à Nicosie s'exportent avec une valeur double en Syrie, en Caramanie, à Smyme et à Gonstantinople. La fabrication des pote* ries communes de Larnaca, Limassol t Lapistro, etc., la distillation du raki| espèce d'eau-de-vie très-répandue dans le Levant, que chaque paysan propriétaire de vignes fait avec son alambie; celle des eaux de senteur, de rose , d'o-

ss

L'UWIVERS.

ranger, de lavande, huile de myrte, laudanum, qui se fait dans les districts de Lapithos et de Kounia, et dans la vallée verdoyante de Maratbassa, si bien surnommée Myrianthousa j complète la série des différentes branches de Findustrie des Chypriotes.

Le commerce de Hle consiste presque uniquement dans l'exportation de ses produits naturels. Pendant une période de quatre années, de 1840 à 1S43, les seules pour lesquelles des renseignements journaliers, et aussi exacts que possible, aient permis de faire des relevés dignes de conûance, la moyenne annuelle des exportations s'est élevée à 3,300,000 francs, et la moyenne des importations d'articles étrangers servant à la consommation des habitants, à près de la moitié de cette somme.

Depuis la fin du seizième siècle toutes les provinces de l'empire turc ont été travaillées par une dépopulation continue. Cette dépopulation s*est fait sentir en Chypre comme ailleurs. A la fin de la domination vénitienne , Chypre renfermait huit cent soixante villages ; elle n'en compte plus aujourd'hui que six cent dix, et dans ce nombre il y en a plus de la moitié au-dessous de trente feux. Le

nombre des villages entièrement peuplés de Grecs ou habités par des Grecs et des Turcs est de cinq cent quinze ; il^'y a que quatre-vingt-neuf villages complètement turcs et six villages entièrement maronites. On a été longtemps sans renseignements positifs sur la population de l'Ile de Chypre , et Ton ne peut regarder comme dfes évaluations même ^approximatives celles des voyageurs et des géographes qui ont avancé que cette Ile ne pouvait renfermer plus de 60,000 ni même plus de 30,000*âmes. Des calculs plus exacts, établis sur un coiçmencement de statistique, dû à Talaat-Effendi, gouverneur de Chypre en 1841, permettent d'évaluer la population actuelle du pays à 108 ou 110^000 habitants , ainsi divisés : 75 % 70«000 Grecs, 32 à 33,000 Turcs, 13 à 1,300 Maronites, 500 catholiques jomains, Ja plupart Européens, et 150 à 160 Arméniens. Nicosie seule a une population de 12,000 habitants,- dont 8,000 Turcs, 3,700 Grecs, 150 Arméniens, et une centaine de Maronites. Le tableau suivant présente les derniers résultats de la statistique sur la population , les imp6ts et la superficie de l'île de Chypre :

NOMBRE n'HABITANTS.

Quonré

niSTRicrs.

amww^vxmmi.

Page 1