DE MILAN. — PAIX DE CONSTANCE
Au mois de juin 1158 , Frédéric se mit en marche avec une année divisée en cinq colonnes. Le 5 août il parât devant Milan , à la tête de 100,000 hommes. La ville se soumit^ après un mois de siège , et l'empereur ayant accompli le but principal de son expédition, licencia une grande partie de son armée. Au mois de novembre il tint de
nouveau à Roncaglia la diète générale du royaume d'Italie. Il y reçut la soumission de toutes les villes , se fit payer des tributs , institua pour juger les causes privées des podestats , magistrats nouveaux élus par lui , et destinés à combattre la démocratie représentée par les consuls et autres magistrats populaires. Aidé par quatre jurisconsultes les plus célèbres de toute l'Italie , il promulgua un code de lois sur la justice , les droits religieux , les fiefs et les guerres privées.
L'empereur se trouvait alors au plus haut point de sa puissance. H crut pouvoir en user pour reprendre sur les souverains pontifes l'ascendant qu'avaient les empereurs avant Grégoire VIL Le pape Adrien IV résista , la querelle s'envenima de nouveau , et le pontife allait recourir à Texcommunication , quand la mort l'enleva le I^^ septembre 1159. Cet événement amena une confusion plus grande que l'empereur ne s y attendait.
Deux papes furent élus à la fois , Ywn Alexandre III par le plus grand nombre des cardinaux , Tautre Victor IV, par les cardinaux du parti de l'empereur. La France , l'Angleterre, une partie de F Allemagne et de l'Italie , reconnurent le premier; Frédéric protégea le second , et l'accompagna à Rome pour l'installer sur le trône pontifical. Alexandre, retiré à Milan, qui avait embrassé son parti , prononça solenneUement dans la cathédrale de Cette ville , upe sentence d'excommunication contre Frédéric et l'anti-pape Victor. L'empereur déjà irrité contre les Milanais, qui avaient récemment maltraité ses envoyés, mit leur ville au ban de l'empire, décréta que leurs biens seraient confisqués, que les habitans seraient réduits en esclavage , et que Milan serait rasé. Ainsi ce prince , que nous avons v^ jusqu'ici se i;ignaler par des actes de grandeur d'âme et de justice , se laissa entraîner par la colère et l'orgueil offensé , jusqu'à rendre un arrêt « qui , dit Voltaire, ressemble plutôt à un ordre d'Attila , qu'à l'édit d'un empereur chrétien. » Cette sentence rigoureuse acheva d'exaspérer les esprits; une guerre à mort devint le mot d'ordre des Milanais, f en* dant deux ans ils luttèrent avec le courage du désespoir contre tous les efforts de l'armée impériale ; enfin ils furent obligés de se rendre à discrétion. Frédéric fit grâce de la vie aux habitans,mais il fit raser la ville (mars IIGS,).
Après avoir comprimé par la force la tentative d'indépendance des villes lombardes , l'empereur retourna en Allemagne où des troubles avaient
éclaté pendant son absence. Il tint une diète a
Besançon , où il conféra à Waldemar l'investiture ' des royaumes de Suède, de Danemarck et de Norwège. L^année suivante il punit sévèrement les habitans de Mayence , qui avaient assassiné le^ir archevêque Amauld.
En 1164 Tanti-pape Victor mourut, peut-être cet événement aurait-il rapproché Frédéric d'Alexandre III ; mais le chancelier Raynaud se hâta de nommer un nouveau pape qui prit le nom de Pascal III ; et Tempereur se vit dans la nécessité de le reconnaître.
Cependant l'Italie était en proie à de nouveaux trou];)les. Une ligue puissante s'était formée entre les villes de la liombardie , et Venise y avait accédé. Frédéric entra en ItiJie avec une nombreuse armée.; mais avant de punir les villes lombardes, il voulut chasser de Rome Alexandre III, et y installer Tanti-pape Pascal. Il battit les Romains, entra dans Home au milieu de l'épouvante générale , et s'y fit couronner avec son épouse. Mais la peste qui décima son armée » le força à retourner en Allemagne. Ce ne fut qu'avec de grandes difficultés qu'il put effectûer sa retraite et repasser les Alpes dont presque tous les défilés étaient gardés par les insurgés. Il échappa avec cinq hommes de sa suite , et c'est en fugitif qu'il revint de cètte tAisiëme expédition. '
Cet échec ranima le courage des villes liguées; elles jurèrent de rétablir les choses dans l'état où elles . étaimt avant « Farrivée de Frédéric ; on convint de reconstruire .Milan , on alla plus loin
encore , on bâtit une nouvelle forteresse ; à laquelle les Italiens donnèrent le nom d'Alexandrie , pour montrer leur attachement au pontife que persécutait Frédéric. Pendant ce temps-là , œlui*ci apaisait les différends qui s'étaient élevés entre les princes et les évêques de Saxe ; il faisait couronner son fils Henri , roi des Homaijis , et partageait ses états entre ses fils. En 1173 , à fa diète de Ratisbonne , il priva de son titre Ladislas , roi de Bohême , pour avoir pris le parti d'Alexandre III : l'année suivante il déposa pour le même motif, Adelbert archevêque de Salzbourg. n passa ainsi plus de mx ans en Allemagne , . pour ' effacer les suites du contre coup qu'avaient produit les revers dltalie , et pour se préparer à la continuation de ses entreprises contre ce pays.
Enfin en 1174 , Frédéric convoqua le ban de l'empire et passa les Alpes avec une armée forT midable. Il débuta par mettre le siège devant Alexandrie , dont le nom seul lui semblait une ofiense ; mais il échoua et fut repoussé avec perte. Bimtât une mésintelligence éclata entre lui et Henri-le-Iion , et celui-ci se retira avec les Saxons. Quoique l'armée impériale fut très-affaiblie par cette retraite du duc de Saxe , Frér déric n'en attaqua pas moins les milanais , mais il lut Complètement battu à Legnano le * 26 mai 1176. Cette journée dont les JVIilanais conservèrent la mémoire par une iete annuelle , causa la ^^ine de la puissance des empereurs en Italie. Frédéric , réfugié dans Pavie , se vit forcé de dé-
puter vers Alexandre , pour le prier de fixer luimême les conditions de la paix. Le pontife n'abusa point de la situation où l'empereur se trouvait réduit. Ils eurent une entrevue à Venise, où ils convinrent des conditions de la paix. Frédéric reconnut Alexandre pour le pape légitime ; l'antipape échangea son titre usurpé contre une abbaye. Une trêve de six ans fut conclue avec les Lombards , et de quinze ans avec le royaume de Sicile , et Ton perdit aina les fruits de tant de victoires.
L'Italie venait d'édiapper pour jamjûs au pouvoir de Frédéric. En quittant la péninsule, il se rendit à Arles , oii il se fit solennellement couronner roi de Bourgogne avec son épouse. U semble avoir cherché dans le rétablissement de ce royaume de Bourgogne , dissous depuis longtemps , un dédommagement aux pertes qu'il venait d'éprouver de l'autre côté des Alpes. Il se rendit ensuite en Allemagne , impatient de punir la défection de Henri-le-Lion. Après lavoir sommé plusieurs fois inutilement de comparaîtré , la dièté le condamna à une forte amende, le déclara déchu de ses droits et le mit au ban de l'empire* Ses états furent confisqués et distribués entre plusieurs princes. Henri se soumit alors et rentra en grâce; mais de tant d'états qu'il possédait , il ne recouvra que le Brunswic , dont la possession fut assurée ù ses enfans.
A Téxpiration de la trêve de six ans avec les
Lombards, l'empereur convoqua un congrès à Constance, et le 25 juin 1183, fut conclue la
célèbre paix de Constance , dont les conditions furent long-temps regardées par les Italiens comme le fondement de leur droit public. Frédéric put alors tourner tranquillement ses regards vers l'Allemagne. Après avoir apaisé quelques guerres qui désolaient encore le Nord , il convoqua à Mayaice une diète (1181) , où il fit encore une fois couronner roi des Romains son fils Henri . L'année suivante, il mariacemêmefiJsà Constance.héritière du royaume de Naples et de Sidle, ajoutailt un royaume de plus à la puissance de sa maison.
A cette époque la nouv^e se répandit que Jérusalem venait de. tomber au pouvoir de Saladin. Une troisième croisade fat prêchée dans toute l'Europe; Frédéric, malgré son âge avancé, n'avait rien perdu de son ardeur guerrière et de son enthousiasme religieux. Il se rappelait que la Palestine avait été le premier théâtre de ses exploits, quand il y avait accompagné son onde Tempereur CionradIII. H prit de nouveau la croix avec son fils le duc de Souabe , il confia Tempire à son fils Henri , et partit avec une armée de plus de
150,000 hommes. Il se dirigea sur Constantinople , pénétra en Cilicie et en Arménie , oii il battit les Sarrasins en plusieurs rencontres. Après avoir remporté sur les Seldjoucides deux sanglantes batailles dans les plaines d'Iconium il s'empara de cette ville ainsi que de Séleucie. Il se préparait à envahir la Syrie , quand il se noya au passage du fleuve Seleph , ( 5 juin 1190). Ainsi finit un des plus grands princes qui aient occupé Je trône d'Allemagne* 11 était brave , actif « v^-
lant, ferme dans l'adversité; il avait delmstructum plus qu'aucun souverain de son temps *, et il l'employa autant qu'il put à rendre plus douce la condition de ses sujets.
' HJÏKRI VI. —(1190-1197).
Henri-le-Liou crut«pouvoir profiter de 1'
gnement de l'empereur Frédéric, pour rentrer dans la possession d^ états qui lui avaient été enlevés. Bfais le roi Henri, chargé de la régence, fit échouer toutes les tentatives de Tancien duc de Saxe , €t acheva ainsi la mine de la puissante maison desWelfs, dont les immenses possessions démembrées donnèrent naissance à un grand nombrè d'états particuliers,
Henri VI , appiit la mort de son père presque en même temps que celle de Guillaume II , roi de Sicile , neveu de sa femme Constance. 11 passa
aussitôt en Italie , se fit couronner empereur avec sa femme , le 15 avril 1191 , par le pape Célestin III , et de là il conduisit son armée dans le royaume des Deux-Sidles / pour en prendre possession. Tancrède, dernier rejeton de l'ancienne maison royale » mais dont la naissance était illégitime , s'était emparé du royaume et le disputa à l'empereur. Celui-ci » après quelques succès , échoua complètement devait Naples, et ftit obligé de retourner en Allemagne , avec le regret de voir la couronne passer sans contestation, sur la tête de son rival.
. A cette époque le roi d Angleterre « Richard , Cœur-de-Uon , qui revenait de la croisade / était
tombé au pouvoir de Léopold , duc d'Autriche . qu'il avait grièvement offensé devant les murs de Saint* Jean-d' Acre. L'empereur exigea que le prisonnier royal lui fut livré , à charge par lui, de garantir les prétentions du duc Léopold. U le fit enfermer dans le château de Trifels, où son fidèle troubadour Blondel » après bien des recher^ ches infructueuses , le trouva et le reconnut au son de sa voix. Henri brava pendant plus d'un ' an, les plaintes de plusieurs princes chrétiens , et les réclamations énergiques du pape Célestin , qui menaçait des foudres de TexcommunicatioB s'il ne rendait la liberté à un roi , à un croisé , placé sous le patronage de l'église. Il se décida enfin à ouvrir à Richard les portes de sa prison , aprfes toutefois qu il en eut obtenu une énorme rançon.
La somme qu'il reçut fut employée 612X ffâie d'une nouvelle expédition dans le royaume de Naples et de Sicile. L occ«3ion était favorable i Tancrède et son fils aîné venaient de mourir ; aussi Henri n'éprouva- t-il presque aucune résistance , et le 13 octobre 1194, il fut couronné à. Palerme. Mais il souilla ses victoires par des cruautés inouies contre les pacens et les partisans de Tancrède , et on frémit en lisant dans les vieilles chroniques , le récit des supplices que Henri VI avait lui-même inventés. C'est pendant cette expédition que l'impératrice Constance accoucha d'un fils qui plus tard devait porter la couronne impériale sous le nom de Frédéric II,
Revenu en Allemagne avec les dépouilles et le* trésors de la Sicile , il tenlik àe réaliser un plan
plus d*une fois formé par ses prédécesseurs , celui de rendre la couronne héréditaire dans sa famille et d'abolir l'élection. Il avait gagné à sa cause un grand nombre de seigneurs à l'aide de^ trésors qu'il avait rapportés de Naples ; mais-^les archevêques de Mayence et de Cologne formèrent avec les princes de Saxe , une ligue puissante pour combattre ses plans. Henri dût alors y renoncer,, et il fit élire son £ls roi des Homains » selon les coutumes de l'empire.
Sur la demande du pape Célestin 111, Henri prit la croixà Worms, en 1196 , et à son exemple un grand nombre d'Allemands firent le serment d'aller combattre les infidèles. II partit à la tête de quarante mille croisés ; mais il s'arrêta en Sicile pour achever la conquête de ce malheureux pays. 11 FéCOmmença dans cette expédition le cours de ses cruautés habituelles. A Capoue il fit attacher à la queue d'un cheval , traîner par les rues et pendre par les pieds , le comte Richard d'Acerra , qu'il soupçonnait d'a$pirer à la royauté. Un noomié Zorden , accusé du même crime , eut encore un sort plus déplorable. L'empereur le fit asseoir sur un trône de fer rougi au feu , et lui fit mettre sur le front une couronne de fer brûlante. Tant de barbaries révoltèrent la noblesse de Sicile , qui résolut de se débarrasser à tout prix de son tyran. Le comiïiandant de Saint-Giovanni donna le signal de la révolte ; mais pendant que Henri assiégeait cette forteresse , il tomba malade et mourut à Messine le 28 septembre 1197 , à l'âge de trente-deux ans. On a prétendu qu'il avait été
empoisonné, et rimpératrice Constance a été soupçonnée de n avoir pas été étrangère à. ce crimei