MAISON DE FBANOONIE. — HENRI TV
Nous venons de voir la puissance royale portée • ' à son plus haut degré de force et de gloire ; nous allons la voir tomber au dernier degré de la faiblesse et d'avilissement. Le nom de l'empereur Henh IV rappelle aussitôt à l'esprit le tableau de tous les malheurs nés de la faiblesse de l'enfance » des vices de Téducation , de la fougue des pas* sions , de la haine des grands , et de l'ambition d'un pape.
La question de la tutelle n'excita d'abord aucun
trouble. L'administration du royaume et Téduca-?
tion du jeune roi furent confiées par les seigneurs
et les évêques , à l'impératrice veuve Agnès , princesse renommée et vénérée à cause de ses lumières et de ses vertus. Mais elle était trop faible pour tenir les grands de l'empire dans la dépendance , et par conséquent pour compléter Tceuvre de Henri 111. Au lieu de travailler, comme son beaupère et son mari , à anéantir l'hérédité des duchés, elle la, rtuiblit , dans l'espoir de gagner les ducs à sa maison » et de s'en faire un appui.
Agnès gouvernait avec sagesse à l'aide des conseils de Henri, archevêque d'Ausbourg, qui possédait toute sa confiance ; mais un grand nombre de seigneurs et de prélats se montrèrent bientôt envieux et jaloux de la faveur dont jouissait Henri. On disait tout haut que l'empire ne devait pas être gouverné par une femme , et l'on semait d'iniames calomnies contre l'impératrice et son ministre. Les plus hardis et les plus ambitieux, formèrent le complot d'arracher le jeune prince des mains de sa mère , et de se saisir de la régence. A la tête des conjurés était Hannon , archevêque de Cologne , homme ambitieux et adroit , sombre et sévère , et c'est lui qui se chargea de l'exécution de cet audacieux projet.
ENLÈVEMENT DE H£NRI.
L'impératrice étant venue avec son fils, et les grands de l'état , passer les ietes de la Pentecôte (1062) à Vûe de Kaiserwerth , sur le Rhin , Hannon s'y rendit avec les conjurés. Après le repas , qa*anima une vive gaîté , il engagea le jeune roi
à venir voir ce magnifique bateau qu'il avait fait construire récemment. A peine Henri fuMl à bord , que les matelots, sur un signe de Tarchevêque, poussèrent rapidement le bateau au large et s'éloignèrent. Le prince effrayé , s'élança aussitôt dans le fleuve, pour regagner iile à la nage ; mais il aurait été entraîné par le courant, et se serait noyé si le comte Egbert de Brunswick ne se fut jeté dans les flots pour le s^urir et ne Teût ramené à bord du bateau. Ses ravisseurs cherchèrent alors à le calmer par de. belles paroles; et on le conduisit ainsi à Cologne. Le but de l'entreprise fut atteint, mais le jeune roi conserva une haine implacable contre l'archevêque de Cologne qui avait usé envers lui d'une telle perhdie. Agnès , indignée d'un tel acte de violence et d'outrage , quitta l'Allemagne , et se retira peu après dans un couvent à Rome.
Hannon , maître de son roi , ne voulant pas s'attribuer toute la responsabiUté du gouvernement j résolut d'attacher au conseil d'état ^ Adal* bert , archevêque de Brème , qui , par sa naissance , son âge et soii autorité , lui paraissait
propre à seconder ses vues. Mais les principes et le caractère de ces deux hommes étaient bien différents. Hannon, sévère, fier, impérieux, n'était pas homme à se concilier l'affection de son royal pupille. Adalbert, aussi ambitieux qu Annon, était adroit , flatteur, plein d'aménité, quaUtés qui lui gagnèrent le jeune prince d'autant plus facilement , qu'il ne contrariait jamais ses
volontés. U était partisan zélé da système qui
tendait à abaisser les grands, et à rendre la puissance impériale héréditaire » indépendante et illimitée. Au contraire , Hannon , d'accord avec les seigneurs , était tout à fait en opposition avec ce projet ^ et il ne tendait qu'à élever les princes d'Allemagne sur les ruines de renipire. Les principes que les deux prélats inculquèrent à leur élève furent malheureusement aussi opposés que leurs maximes de politique , et ce fut la source de l'infortune de Henri. L'archevêque de Cologne tâchait de lui inspirer Famour de la vertu , de former son esprit par des études convenables à son rang, celui de Brème flattait ses passions pour gagner sa confiance. Celui-ci » souple , insinuant f fit aisément goûter une morale agréable qu'il avait lart de présenter avec les charmes de la persuasion ; celui-là austère , sérieux , vit avec douleur ses leçons sévères aussi méprisées , qu'il était lui-même haï du prince. Ces deux hommes formèrent bientôt à la cour et dans l'empire deux partis prêts à s'attaquer, et préparèrent ainsi les dissensions qui bientôt allaient déchirer l'église et l'état.
Adalbert profita de l'absence d'un grand nombre de partisans d'Hannon , qui étaient allés en pèlerinage à Rome ou à Jérusalem , pour faire déclarer le roi majeur, et lui faire donner Taccolade de chevalier. Cette décision fut prononcée dans une diète à Worms , en 1065. Lie premier usage que le roi émancipé voulait faire de son pouvoir . était de porter ses armes contre Hannon ,
po.ur se venger de sa trahison lors de son enlèvement. Oo réussit à len détourner ; mais dès lors toute l'influence , tout le pouvoir d'Hannon disparut» et Adalbert jouit seul de Tautorité. Car quoique Henri fut maintenant émancipé, il ne songeait qua se livrer au plaisir, au milieu des jeunes gens de son âge , et il abandonna tout le poids des affaires à son ministre favori.
La faveur d* Adalbert excita bientôt l'envie et
la haine. On l'accusa hautement de nourrir les vices du prince » de vendre les charges de l'état, les dignités de l'église , pour satisfaire à ses folles dépenses , et malheureusement ses accusations n'étaient 'que trop fondées. Les mécontens , à la tête desquels étaient les archevêques de Mayence et de Cologne, se réunirent en diète à Tribur, et sommèrent Henri de renvoyer son , ministre , ou d'abdiquer la couronne. Adalbert fut forcé de s'éloigner ; mais Henri , livré à luimême , ne s'abandonna qu'avec moins de réserve encore aux plus affireux déréglemens. La séduction , la violence , le meurtre , aucun crime ne l efirayait quand il s'agissait d'assouvir ses désirs effirénés.
Entraîné par le torrent des passions, ce malheureux prince semblait courir de lui-même àsa perte. Eloigné par ses débauches de toute application , il était incapable de se livrer aux atfaires sérieuses, et il fallait qu'il se débarrassât sur d'autres des soins du gouvernement. Il rappela l'archevêque • de Brème, et lui confia de nouveau l'administra-
tioa de Tétat. (Le retour d'Adalbert fut le signal de nouveaux murmures , les plaintes recommencèrent, la fermentation allait éclater, quand la mort frappa Todieux ministre en 1072.
Henri IV ne voyait dans les grands que des ennemis disposés à le trahir , et sur de simples soupçons il les déposait. C'est ainsi qu'il enleva la Carinthie à Berthold de Zœteringen , et à Ottou de Nordheim, la Bavière qu'il vendit à Welf.
Mais ce fut surtout contre les Saxons que sa vengeaApe exerça ses rigueurs. Sa haine contre ce peuple , et contre les. grands , avait été excitée en lui dès ses plus jeunes années , par l'archevêque Âdalbert. Il retenait prisonnier Magn us , leur duc, dernier descendant d'Hérmann BiUung. Des forts .élevés dans toute l'étendue de la Saxe et de la Thurioge , le renforcement des garnisons , le pays livré aux brigandages des soldats, toutes les violences en un mot concourraient à l'oppression de ces deux nations. Les Saxons poussés à bout, prirent pour chef Otton de Nordheim , et formèrent une grande ligue , composée de tous les grands de Saxe et de Thuringe, laïques et ecclésiastiques , puis ils envoyèrent des députés a Goslar, résidence de Henri , le soihmer de faire démolir ses châteaux , d'éloigner ses per&des favoris , de relâcher Magnus, de remettre en honneur la constitution du pays, lui déclarant que s'il remplissait ces conditions il ne trouverait . pas dans toute l'Allemagne un peuple plus fidèle et plus dévoué que le peuple Saxon. Le roi envoya ces députés avec mépris. Mais les Saxons passant des menaces aux
éiïets , accoururent devant Groslar au nombre] de
(iO,000 hommes. Henri obligé de fuir n'échappa qu'en courant mille dangers à travers les montagnes du Harz : il erra pendant trois jours , dans des Ueux déserts , souf&ant de la soif et de la faim^ escorté de quelques hommes seulement , et guidé par un garde-chasse. Enfin il parvint sur les bords de la Werra , et de là se rendit à Thbur sur le Rhin, . Pendant ce temps-là les Saxons détruisaient ses châteaux et ses forts, égorgaient ses soldats , rendaient la liberté à Magnus , et propo-* salent d'élire un nouveau roi.
Sans armée, sans argent, sans ressources ^ abandonné des princes du sud de l'Allemagne , et même de ses favoris, Henri voyait l'instant de sa perte. Il négocia avec les insurgés; une trêve riuspendit les hostilités jusqu'à ce que les états de l'empire y assemblés à ^Gerstungen eussent prononcé entre lui et les Saxons. C'était prendre pour juges ses ennemis mêmes; car son despotisme avait soulevé tous les princes. Aussi
la réunion de Gerstungen , non seulement les
griefs des Saxons furent favorablement accueillis,
mais on proposa de déposer Henri, et d'éhre pour roi Rodolphe , duc de la Basse-Lorraine. Celui-ci n*osa pas assumer sur lui une si grande responsabilité, et il demanda qu'on soumit toute l'affaire à une diète générale. Elle fut aus-» sitôt convoquée à Mayence pour le mois de janvier 1074. .
En apprenant cettenouvelle ; Henri s'empressa de se rendre sur les bords du Rhin . pour empê^
cher 1 élection. 11 ne lui restait que peu d'espoir^ car il ne voyait plus que le duc Welf de Bavière, attaché à sa cause ; mais il trouva un appui inattendu dans les bourgeois de Worros qui lui ouvrirent leurs portes , malgré la défense de l'archevêque de Mayence , lui offrirent des hommes et des armes, et par leur généreux attachement relevèrent son esprit abattu.
Grâce à sa forte position à Worms, Henri conjura l'orage qui le menaçait à Mayence. Les princes « qui n'avaient pas encore ouvertement rompu , n^osèrent point se rendre à la diète; les autres même n'y allèrent qu'en petit nombre et s'en revinrent les uns après les autres sans avoir rien lait. Le plus grand mal était évité; Henri s«itit la nécessité de céder , et il conclut avec les Saxons une paix très-dure (mars lO'M), leur abandonnant toutes ses forteresses , même celle de Harribourg , qu'il désirait le plus conserver. Malgré toutes les instantes prières de l'empereur, ce redoutable château fut renversé , et le peuple , dans l'ivresse de son triomphe , se livra , à l'insu des princes « au plus coupable excès. 11 pilla , brûla les églises et les autels , ouvrit les tombeaux de la famille royale et dispersa les restes du frère et du jeune fils de Henri ^ qu'il avait perdu depuis peu de temps.
Ces excès d'une fureur aveugle , un reste de respect poar la mémoire de Conrad et de Henri III , un changement que I on crut remarquer dans la conduite de Henri IV , ou peut-être cet intérêt qui s'attache presque toujours aux grandes in-
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fortuiied , amenèrent en faveur de ce prince une
de ces réactions qui ont signalé plus d'une fois son règne. Henri d'ailleurs avait reçu de la nature de belles qualités ; malheureusement la mauvaise éducation et le libre cours donné a ses pas- . . sions les avaient étoufiëes. Instruit par le malheur, il comprit que pour obtenir la soumission des hommes , il valait mieux gagner leur afiiëction que de les dominer par la terreur. Il se rapprocha des grands, il gagna séparément leur affection, par des caresses , par des présents , par des promesses ; mais il se plaignit à tous de la honteuse et révoltante destruction de Hartzbourg. Dès qu'il s'aperçut que Topinion publique lui était redevenue favorable , il fit publier un manifeste contre les Saxons. Cette fois on obéit à Tenvi ; la plus belle armée se forma en peu de temps ; il la mena contre les Saxons campés près de Hohembourg , sur rUnstrut. Là une bataille meurtrière s'engagea ; les rebelles furent taillés en pi^ce ; Henri les poursuivit jusqu a Magdebourg et mit tout le pays à feu et à sang : sa vengeance fut terrible , comme toutes ses passions. U voulait les détruire , les ruiner de fond en comble. Cependant on s'interposa en faveur des Saxons; ils se soumirent, ils implorèrent sa clémence* Mais le souvenir de son humiliation l'indignait encore j il ne put pardonner qu'à demi. Un grand nombre de seigneurs Saxons furent jetés dans les fers, envoyés prisonniers dans différentes villes de l'empire, et leurs fiefs furent donnés aux créatures de Henri. U fit
rebâtir les châteaux détruits , entre autres Harz* bourg , les tint bien approvisionnés et bien gardés par des garnisons, qui comme antérieurement opprimèrent le pays par leurs insolences et leurs extorsions. Les Saxons frémissaient de rage, mais privés de leurs chefs , ne pouvant recourir aux armes , ils portèrent leurs plaintes au pape , le suppliant d'être leur juge entre eux et leur tyran. Ici commence une des périodes les plus remarquables du moyen- âge , la querelle entre les psîpes et les empereurs.