SOLEIL DE MINUIT
I. Le crépascule, (jui uurc juvqu'il l'aube, li«ide ci clair coa une face de pUtre, luit tuf la capitale polaire, où on peuple de g^anv eti courbé bonoement toui la main des autocrates.
Le ciel, dant cette nuit d'albltre, est pareil 4 l'œil blanc de l'agonie; et m clarté vitreuse filtre les songes avec le délire.
Une chaleur torride s'élève des trottoirs. Le fleuve imneiue coule entre les quais de pierre. La puanteur de la foule et des haides, de l'cau-de-vie et des foins, pèse comme uq nuage.
n. Cependant la multitude se presse devant le paUis d'hiver, d'où l'écartent & coups de crosse, les soldats, le poitrail des chevaui cl l'arae blanche des chevaliervgardes. Tout est lourd et violent.
Comme le flot de la rivière qui déborde, la foule accourt de tous cAtés, et inonde la place. Elle parle i voii basse; et les barbes rouscs des ans se reposent sur les épaules larges des autres.
Sur le bitume où il a plu, les ivrognes penchés regardeat lear image en de louches miroirs polis ; mais oui n'ose rompre le sileace. La nimenr des soupirs répond an sonrd ronlb du fleuve.
ni. Sans fin, la froide façade dn palais se profile : rigide et so«brc. Toutes les fenêtres se ferment. Et les lumières sont éteioies : il n'en brille plus qu'aux baies du centre, d'un seul côté.
A travers tout le palais, on cherche arec aagoisse le istréTitcb Ivan, que les pMpin oat Muaonmé Tcheraioe, à cause de ses jeu obscws et de ses longs cbc««a «oin.
Les gruds de l'Éui, les princes et les ministres de l'eapire m
rongent de dëpit, de tnrprite, de servilité tans emploi : que faire de leort genoui et de leur échine? Le lur est mort; et le tsarévitch Uan n'est pas U.
IV. La chambre funèbre est pleine de tout ce qui compte dans l'Eut et l'hdpital.
Les médecins, ici, ont le pas sur les princes. Le souverain n'est plus assis, mais couché sur son trAne. Et l'acide phénique mêle sa douceur perfide aux fumées de l'encens.
L« chef des médecins, le grand eunuque du Destin, ose parler, et dit : « A peine est il mort, il sent déjft. ■
Et tous, aussitôt, de se trouver plus légers : car peut-être le tsar feignait il de ne plus vivre et, vivait il encore? — Et j^ tout il souvient comme il était cruel, et comme ils l'ont tous délesté.
Les médecins, qui devant la mort se prennent toujours pour des juges, et se croient sans témoins, parlent désormais avec mépris de l'auguste despote, aux sénateurs qui sourient de côté, mais n'osent pas regarder la charogne de leur culte.
< Les rois pourrissent plus vite que les autres, quand ils ont dignement régné. Et celui-ci, qui est assurément le plus grand roi du globe, n'était pas encore mort, qu'il était dé]\ fort gité. . L'art prolonge la pourriture et la vie. . >
< Il faut pourtant faire sa cour », dit l'archevêque en abaissant ta croix.
Et le métropolite, inquiet de ne savoir encore quel accueil sera fait \ son dieu, regarde le médecin avec haine, tandis qu'il en est regardé avec un mépris haineux. Enfin, à tout hasard, ce prêtre cousu d'or te penche sur le cadavre, et le bénit.
En lui-même, il espère toujours que le itar s'est pas mort, aérant besoin de lui.
V. Le peuple piétine sur la place; et il perd le respect pour une heure, en prenant l'habitude de la mort. * On l'embaume >, dit l'un. — < C'est pourtant du fumier*, dit l'autre.. — « Comme toi.. >; — « Comme moi. . »
— « Je ne suis qu'un ivrogne : je ne donnerais pat ma peau, toutefois, contre la tienne, k cette heure. > — « Tient tu tant k ta peau ?
Elle ne vtat pai celle d'un moutoD, au mircné. . > — « Ni plat oi moiat que la (ieane. . >
— « Il n'a jamaii eu faim, m ><jit, lui. . > — « Il a mangé et bu, tout les jour» de m vie, tant qu'il lui a plu. . > — • Oui: et du (aiua, et du fin de France : compte U-deuus, mon ami. • — • Et il a eu ph» de bellei femmes, que de litt dans ses trois cens palais. . ■ — c Un nai tur. en effet, que celui-U. . > — « Nous avons perdu notre pète, je te dis . • — c Tes enfans, peut-4lre; mais non toi. >
VI. Le magnifique silence rigne dans le palais sans couronne. Les cierges brûlent d'une flamme immobile, et la cire coule en grosses laraes. Et voici que, soudain, dans l'alcAve impériale, on entend le froissemeai des étoffes, et l'on voit Tcbernine, qui sort de la tapisserie.
Tous se font plus piles, et plusieurs vieillissent en un instant. Ils ont tout pr^vu; et n'ont pas pensé que, caché U derrière, put se tenir debout, ft les guetter, le tsarévitch Ivan. Cependant, il leur parle d'aae voii sombre, douce et brève :
I Le tsar est mort, dit il. Déji, il est roidi. Et il doit être froid. > Il tient un petit marteau d'argent i la main, et s'approcbe do chevet. Mais le métropolite fait un pas mal assuré en avant. . . a C'est à moi de frapper »ur le front «, veut il dir* : maii il n* l'oi* pas.
VII. A peine, s'il s'enhardii a murmurer ; • Ptincc, le tsar peut-être n'es) pas. . . * Mais le tsarévitch Ivan l'interrompt du même ton sombre, doux et sévère : — «Le tsar est mort, vous dis je.
« Métropolite, rentre à l'instant dans ta cathédrale; et n'en son plus. Ou
« Le tsar est mort. Et je le sais, peut-être : c'est moi ^«i l'ai tué. >
a Vive le tsar Ivan ! Vive notre Tcbemiae I > Toai le palais a retenti des acclamations. Et d'immenses cris, sor la place, j répondent.
El dans l'ombre, le jeune frère d'Ivan regarde étraageaMi le nouveau maître.
— Jo —