CHAPITRE V
PHYSIOLOGIE DE L'ORGANISME RÉFRACTAIRE ACTION DES MICRO-ORGANISMES ET DE LEURS PRODUITS SUR LES ANIMAUX IMMUNS
Immunité incomplète. — Sa relativité. — Echelle d'immunité symétrique de l'échelle de virulence. — Retard dans l'évolution ou l'éclosion de la maladie. — Atténuation des symptômes. — Transformation de l'affection. — Degrés de l'immunité contre le streptocoque. — Prédominance de la lésion locale sur l'infection générale, d'autant plus marquée que l'immunité est plus grande. — Exemples : bacille du charbon, pneumocoque. — Transformation de certaines maladies toxiques en infections générales chez les espèces très réceptives. — Exemple : choléra chez le cobaye. — Etude de la lésion locale. — Ses degrés : œdème sanguinolent. — Œdème fîbrineux. — Abcès. — Eschare. — Pathogénie de la lésion locale. — Proportion des leucocytes par rapport à l'afflux séreux, d'autant plus élevé que l'immunité est plus complète. — Origines de cette diapédèse. — Ilyperleucocytose sanguine, liée à l'immunité. — Phis grande sensibilité chimiotactique de leucocytes des animaux réfractaires. — Expériences de Massart. — Rôle du sérum.
Action des poisons microbiens — Tolérance admise par Beumer, Foa et Bonome, rejetée par la plupart des auteurs. — Plus grande sensibilité des animaux vaccinés aux poisons non diastasiques. — Indifférence pour les poisons diphléritique et tétanique des organismes naturellement réfractaires h ces affections. — Deux classes de poisons microbiens absolument différents au point de vue de leur physiologie vis-à-vis du microorganisme et de l'animal réfractaire.
Ainsi que nous l'avons dit à propos des caractères .généraux de l'immunité, cette dernière peut être com-
plètc, c'est-à-dire que le microbe inoculé ne donne lieu à aucun accident, tombant sous les sens ; celte immunité complète existe surtout vis-à-vis des micro-organismes communs dans le milieu où nous vivons, qui ne manifestent en aucun cas une action pathogène quelconque sur les animaux supérieurs.
Mais lorsqu'il s'agit de bactéries, susceptibles d'engendrer des maladies en se développant sur certaine? espèces, sur certains individus, il arrive fréquemment que leur inoculation aux animaux immuns produise des symptômes morbides plus ou moins accentués, principalement lorsque l'immunité a été produite artificiellement, c'est-à-dire résulte d'une immunisation.
Cette immunité est alors dite incomplète et est susceptible d'un grand nombre de degrés.
L'étude de l'immunité incomplète est tout entière le résultat de la comparaison entre les effets produits par une même espèce microbienne sur des espèces animales différentes ou sur les différents individus d'une même espèce. La question est donc éminemment relative. Par exemple certains animaux, ressentant à la suite de l'inoculation d'un microbe des phénomènes graves, mais non mor tels, jouiront d'une immunité relative si on les compare à d'autres chez lesquels cette bactérie est susceptible de causer la mort, et seront au contraire considérés comme sensibles, comparativement aux animaux chez lesquels la même espèce microbienne ne produira que des désordres insignifiants. Nous ne saurions trop insister sur cette relativité de l'immunité ; car elle donne la clef de bien des contradictions que l'on peut relever dans son histoire.
Voyons donc quels sont les principaux termes de comparaison sur lesquels on peut se baser pour évaluer le degré d'immunité d'un animal.
La question est relativement simple : car l'échelle est la même que celle dont on peut se servir dans l'estimation du degré de virulence d'un microbe, avec cette différence que l'immunité étant le résultat de la résistance à cette virulence, l'évaluation doit être faite en sens inverse; c'est-à-dire que le phénomène morbide qui correspond à l'action sur un orgauisme réceptif du microbe le moins virulent, correspond au contraire au degré le plus élevé de l'immunité, et vice versa.
Nous ne parlerons que pour mémoire des cas où l'immunité incomplète se traduit par un simple retard dans l'évolution de la maladie, si celle-ci se termine dans les deux cas par la mort. Ce serait en effet presque un paradoxe de dire que les poules jouissent d'une immunité quelconque vis-à-vis du bacille du choléra des poules, parce que le lapin meurt encore plus rapidement qu'elles, sous l'influence de ce microbe.
Mais ce qui semble faux, lorsqu'il s'agit d'alTections aussi rapidement mortelles, le semble moins lorsque cette prolongation est assez grande pour transformer une affection aiguë en maladie chronique. Par exemple, on peut facilement reconnaître que le cobaye est plus réceptif que l'homme vis-à-vis du bacille de la tuberculose. Cette affection prend en effet chez cet animal une marche rapide, et se termine par la mort dans un 'délai moyen de six semaines, alors que chez l'homme, <on sait combien sont lents dans la plupart des cas, les I progrès de Ik tuberculose chez la moyenne des individus ; atteints, les cas de miliaire, bien entendu mis à part 'Comme se connaissant habituellement de conditions ipathogéniques spéciales. On peut donc dire que par (rapport au cobaye, l'homme jouit d'une immunité vis-à- 'vis du bacille tuberculeux.
Ce retard s'accompagne en général d'une diminution
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dans rinlcnsité de l'ensemble des symptômes el la maladie en même lcini)s qu'elle est plus longue, suhit une sorte d'atténuation.
Nous ne nous appesantirons point sur ce détail, car chacun sait qu'en général les phénomènes morl)ides sont plus bruyants dans les allections suraigucs que dans les affections aiguës, et dans celles-ci que dans les maladies chroniques. Or, la rapidité et l'intensité dans la marche d'une même infection dépendent, comme nous l'avons déjà vu, de la virulence de l'agent pathogène et du degré de résistance du terrain, c'est-à-dire des deux facteurs qui constituent l'immunité.
Dans certains cas néanmoins, le retard dans la terminaison funesle, dû à un degré plus ou moins marqué d'immunité, ne porte pas sur la maladie confirmée, mais sur la période d'incubation. La rage fournit sous ce rapport le meilleur exemple. Chez l'homme, en effet, qui peut être regardé comme peu sensible à ce virus, puisqu'il n'évolue pas fatalement dans tous les cas d'inoculation, la période moyenne d'incubation est beaucoup plus longue que chez les animaux très sensibles comme le chien et le lapin.
Mais néanmoins ce ne sont là que des immunités bien précaires et qui ne représentent que les plus faibles déférés de l'immunité incomplète. A mesure que l'on s'éîève, ce n'est plus seulement la durée et l'intensité de la maladie qui se modifient, mais bien la maladie ellemême au point de devenir méconnaissable. C'est principalement cette modification des symptômes eux-mêmes que nous devons diidier ici.
L'action d'un microbe déterminé, très répandu, le slreiitocoiiue, pourra nous donner une idée juste et presque complète des différentes modalités symplomaliques qu'un même agent pathogène peut produire sui-
vant son degré de virulence et suivant la résistance de l'animal inoculé. Si l'immunilé contre ce microbe est complète, on ne constate absolument aucun symptôme local ou général ; mais si elle est incomplète, on voit apparaître, en suivant une gradation ascendante dans les symptômes, correspondant à des degrés descendants d'immunité : de la rougeur, puis un |)etit abcès, enfin un érysipèle au point d'inoculation, mais sans symptômes . généraux, sauf dans le dernier cas, où ils peuvent mémo I parfois être peu prononcés. Si l'immunité est moindre ou presque nulle, les phénomènes généraux deviennent ! plus graves; à l'érysipèle local, succède bientôt une septicémie sanguine, qui tue l'animal après un temps iplus ou moins long; si elle est réduite à son minimum, ll'accident local disparaîtra et la septicémie saiij^uine, t établie d'emblée, enlèvera l'animal en quelques heures.
La caractéristique de l'elïèt d'une immunité un peu 1 efficace sur la marche d'une maladie microbienne semble >donc être la restriction de l'infection et la prédominance (déplus en plus grande des phénomènes locaux sur les [phénomènes généraux. Ceux-ci finissent même par dispa: iraître et l'atFection, devenue complètement locale, se imodifie elle-même dans sa nature jusqu'au moment où (.elle disparaît complètement.
Cette tendance à la localisation de l'infection au point (qui sert de porte d'entrée au microbe pathogène, est très lintéressante en ce qu'elle montre bien la résistance à ll'invasion bactérienne. Quelle que soit la réceptivité d'un lanimal, il ne se laisse jamais envahir comme un bouillon (de culture et il cherche toujours à accunmler devant le imicro-organisme, les obstacles qui sont en son pouvoir et 'iqui se montrent plus ou moins efficaces. Aussi cette préiJdominance de la lésion locale sur l'infection générale "est-elle un phénomène constant chez les animaux incom-
plètement réfractaires, et témoigne-t-elle de redbrt l'ait par l'organisme pour empêcher la pénétration plus profonde de l'agent infectieux.
Quelques exemples empruntés à la pathologie courante graveront mieux dans l'esprit cet important principe :
Chez les animaux très réceptifs pour le charbon comme le cobaye et le lapin, l'invasion sanguine se fait sans résistance ; aussi pour eux, cette affection est-elle toujours une septicémie sans lésion locale. Chez l'homme, doué d'une immunité plus forte contre cette aflcction, puisqu'il en réchappe parfois, l'action générale est tardive et longtemps la lésion locale, la pustule maligne, est le seul phénomène morbide.
Chez le rat, le plus souvent réfractaire, le microbe n'envahit jamais le sang; il reste localisé au poiutoù on l'a introduit, et n'y donne lieu qu'à un simple petit abcès.
I,es dilTérents degrés d'immunité se traduisent donc par des phénomènes analogues à ceux que nous avons signalés pour le streptocoque.
Pour le pneumocoque de Talamon Fraënkel, la réaction est encore sensiblement la même. Inoculé à la souris, il la tue rapidement par septicémie sans se localiser ; chez le lapin, le résultat de l'inoculation est le même, bien que plus tardif et moins constant. De plus, on constate toujours un œdème plus ou moins prononcé au point d'introduction du virus. Chez l'homme au contraire, c'est presque toujours à une infection locale que le microbe donne lieu, à une pneumonie le plus souvent, comme son nom l'indique. Cbez les lapins nnnuunsés enlin, on ne constate qu'un œdème passager au niveau du point d'inoculation.
Les exemples ne nous manqueraient pas si nous voulions les multiplier encore. Chez presque tous les ani-
maux vaccinés contre une infection revêtant h l'état normal la forme septicémique, l'immiinisalion transforme celle maladie en une affection purement locale, nécrose plus ou moins étendue ou abcès. Cette proposition est wraie pour le choléra des poules, le charbon syraptoma- ; tique, la septicémie due au vibi'ion geptique, au vibrio )Metschnikovii, etc., etc.
On peut donc la regarder comme une loi générale pour 1 toutes les affections dans lesquelles le microbe envahit I l'économie tout entière.
Quant aux maladies toxiques comme la diphtérie, le t tétanos, le choléra, il est intéressant de noier que chez < quelques espèces animales très réceptives, le microbe au ilieu de rester localisé au point d'inoculation, comme mous l'avons vu chez l'homme, peut envahir lui-même ttout l'organisme donnant lieu à une véritable infection t totale.
Non constaté encore pour les bacilles diphtérique et (tétanique, ce fait important a été signalé à propo^ du 'vibrion cholérique qui donne lieu à un processus toxique chez l'homme, et à un processus infectieux chez le i cobaye, ainsi qu'il résulte des recherches de Gruber, ; IHafkine, etc.
I L'élude de la lésion locale est également très intéres- ! usante et nous fournit des faits qui, comme nous le verrons 1 iplus loin, sont de la plus haute importance en ce qui , I concerne le mécanisme de l'immunité. ; Chez les ainimaux peu réfractaires, elle consiste en un , ' œdème parfois considérable du point inoculé, œdème ; *qui s'étend plus ou moins loin et qui parfois peut à lui I seul compromettre l'existence en envahissant des organes i importants. La sérosité qui infiltre les tissus dans ce cas- . lia, est parfois sanguinolente, parfois simplement citrine; - I mais elle a pour caractère constant de ne contenir qu'une
faible quantilc de leucocytes et de présenter peu de tendance à se coaguler dans les tissus malgré la quantité de fibrinogène qu'elle contient. Ces œdèmes ont été décrits comme types de l'inflammation séreuse; l'œdème charbonneux, ceux qui se produisent au point d'inoculation du vibrion seplique, du microbe de la septicémie vibrionnienne, de la pneumo-cnterite du porc, du bacille pyocyanique en sont de bons exemples.
Mais ainsi que le fait remarquer M. Metschnikolî, répondant au reproche de MM. Weigert et Ziegler de ne pas faire jouer un rôle assez importantaux inflammations séreuses, cet œdème plus ou moins complètement privé de leucocytes ne s'observe que dans les affections graves et ne décèle chez le porteur qu'un degré intime d'immunité ; il indique que le micro-organisme est assez actif pour exercer sur les phagocytes une action répulsive, tout en n'empêchant pas la réaction vasculaire de se produire et de se traduire par l'exsudation du sérum, parfois même par le passage des globules rouges dans les «las intenses.
Il faut y voir de la part de l'organisme une tentative de défense avortée.
Montons un degré de l'échelle de l'immunité. C'est encore l'œdème que nous rencontrons comme lésion locale. Mais au lieu de présenter ces caractères de passivité pour ainsi dire, que semblent avoir ceux de la première catégorie, l'aspect de ces œdèmes semble éveiller l'idée de la réaction organique active dont ils sont l'expression. Les globules rouges y sont rares, les globules blancs très abondants, le sérum contient beaucoup de fdn-inogène et se coagule fortement en dehors de l'organisme ; mais cette coagulation de la fibrine ne se fait pas dans l'organisme lui-même et c'est là la principale distinction
qui existe entre cet œdème inflammatoire et le processus piilegmoneux auquel il aboutit quelquefois.
Le type de cet œdème est fourni par l'érysipèle, dans I lequel la réaction organique protège plus eflicacement I l'économie et spécialement la circulation sanguine, que iles exsudations simplement séreuses décrites plus haut; ,car il arrive fréquemment, ainsi que l'a prétendu Fehlleisen, que le microbe ne franchit pas les limites de la I lésion locale, et y reste confiné dans le système lympha- ; tique. Chez les animaux immunisés, par exemple, le coi baye contre le vibrion avicide, le lapin contre le pneumo- ( coque ou le bacille pyocyanique, il se produit un œdème ; analogue, riche à la fois en sérosité et en leucocytes, qui 1 témoigne de la lutte locale livrée par l'organisme au mi- I crobe pour en arrêter l'invasion.
Parfois l'exsudation est encore plus limitée, les leucocytes encore plus nombreux ou plutôt la quantité de sérosité exsudée relativement moindre. La librine se coagule donnant ainsi lieu à des nodules inflammatoires plus ou moins indurés.
Puis, sous l'influence de ferments solubles, comme nous espérons l'avoir par ailleurs démontré, tout le tissu intéressé par le processus se liquéfie donnant ainsi naissance à un petit abcès. Les micro-organismes retenus ainsi dans les mailles fibrineuses, après avoir été ingérés par les leucocytes, ne franchissent pas le point d'inoculation et sont expulsés avec le pus. .
De celle manière la suppuration localisée est souvent l'indice, no'n d'une réceptivité, mais d'une immunité naturelle ou acquise contre un micro-organisme. Les rais, chez lesquels le microbe du charbon provoque un abcès local, les lapins vaccinés contre le choléra-hog et qui suppurent souvent au point d'inoculation du bacille pathogène de cette maladie, sont deux des nombreux
exemples que l'on poun-aii invoquer à l'appui de celle proposilion.
Ouclquelbis également, surlout si rinoculalion a eu lieu clans des points où la réaction est moins facile que dans le tissu conjonclif, comme par exemple l'épaisseur de la peau ou des muscles, le processus local amène la mortification d'une pelite partie du tissu atteint; que l'escharc ainsi produite soit le résultat d'une action circulatoire ou plutôt qu'elle soit due, comme nos reclierclies nous poussent à le croire, à une action directe du microbe avant que l'organisme en ait triomphé. Plus tard, sous l'influence leucocytaire, l'eschare se détache si elle est superficielle ou est expulsée avec un peu de pus si elle est profonde.
Ce processus s'observe surtout dans l'immunilé artificielle contre les maladies très actives, comme le choléra des poules, ou l'infection par le vibrion septique.
Dans tous les cas que nous venons d énumérer, le microbe provoque donc une véritable affection locale plus ou moins intense, plus au moins grave qui se montre d'une efficacité plus ou moins complète dans la défense de l'organisme contre l'infection générale. Mais la victoire de ce dernier peut être encore plus facile et la lutte du micro-organisme peut ne se traduire à l'œil nu que par une rougeur passagère s'accompagnant au microscope d'une diapèse légère.
C'est là la limite de l'immunité incomplète ; un pas encore et la lutte échappera aux moyens ordinaires d'investigation ; le ujicrobe ne nécessitera qu'à peine de la part de l'organisme la mise en œuvre de ses moyens de défense. Seul le microscope pourra surprendre le processus c'est-à-dire la destruction de la bactérie par les phagocytes ; car quelle que soit l'interprétation que l'on
donne du phénomène, que les micro-organismes soient normaux ou malades lorsqu'ils sont englobés par les cellules, on est obligé de reconnaître que dans ces cas de vicloire facile, les leucocytes absorbent les bacléries et que ces dernière? disparaissent bientôt à moins ipi'elles ne possèdent des spores; dans ce cas, celles-ci persistent plus ou moins longtemps dans l'organisme ainsi que nous l'avons vu plus haut.
Telles sont les différentes lésions que provoquent les microbes pathogènes lorsqu'on les inocule à des animaux rcfractaires, mais réfractaires h des degrés différents.
Néanmoins tous les termes delà gradation no se retrouvent pas dans chaque cas, et parfois entre la réceptivité la plus absolue, et l'immunité la plus complète, on ne trouve pas chez un même animal de degré intermédiaire ; c'est tout ou rien.
Un exem|)le fera mieux saisir l'existence de ces exceptions. Le cobaye est en général réfractaire au streptocoque, et l'inoculation de ce microbe ne donne lieu chez lui à aucun accident. Si, néanmoins, on lui inocule un streptocoque d'une grande virulence, il succombe rapidement par septicémie sanguine; mais l'on ne trouve pas de stades intermédiaires entre ces deux extrêmes.
Quoi (ju'il en soit dans la grande majorité des cas, celte lésion locale existe et l'on peut suivre plus ou moins complètement les différents stades par lesquels elle passe. Ôn est frappé dès l'abord, de voir le rôle important joué par les leucocytes dans ses variations et nous devons retenir comme acquis le fait suivant : les globules blancs sont d'autant plus nombreux dansl'exsudat provoqué par le microbe que l'organisme est plus réfractaire. Les lechcrches de M. Metschnikoff, de
MM. Sanarclli, Wagner, Sclandcr, etc., etc., établissent ce fait d'une manière absolue.
Mais quelle est la cause de celte augmentation dans le nombre des leucocytes diapédèses qui a tant d'influence sur la nature de la lésion locale et surtout sur la résistance à la pénétration plus profonde de l'agent pathogène? Deux choses sont possibles : ou bien les leucocytes du sang sont plus nombreux qu'à l'état normal chez l'animal réfractaire, ou bien ils se montrent plus sensibles.
Les expériences entreprises à ce sujet montrent qu'il y a dans les deux opinions une part de vérité.
En effet, des recherches de MM. Werigo, Sanarelli, Massart, Demoor et Mlle Clémence Everard, on peut conclure qu'après une diminution plus ou moins passagère du nombre de leucocytes du sang, d'une hypo-leucocytose en un mot, d'autant plus courte que le degré d'immunité est plus élevé, il se produit sous l'influence de l'infection une hyper-leucocytose notable chez les animaux réfractaires, alors qu'au contraire chez les réceptifs, le nombre des leucocytes diminue jusqu'à la mort. M. Roemer attribue cette hyperleucocytose à une prolifération des leucocytes dans le sang.
Il est probable que cette augmentation du nombre absolu des globules blancs du sang favorise la diapédèse; mais c'est surtout la modification de leur sensibilité qui exerce une influence décisive. Ainsi que nous l'avons vu, M. Massart a établi que les micro-organismes pathogènes qui exercent sur les globules blancs des animaux réceptifs une chimiotaxie négative, attirent au contraire ceux des organismes réfractaires. Cet auteur avait surtout appuyé cette théorie sur des expériences laites comparativement sur des animaux neufs ou vaccinés.
Les expériences de M. Tschistovitch sur le pneumocoque (le Talamon-Fraënkcl, montre que le même fait ])eut être observé sur des espèces d'animaux dilTérentes, plus ou moins réfractaires à ce microbe. Enfermant en ellet des cultures de pneumocoque dans des chambres de Ziegler il les introduit sous la peau de souris, de lapins et de chiens. Quelques heures après, on retire les chambres et on examine le contenu au microscope. Chez la souris qui fait preuve pour cette bactérie d'une réceptivité assez considérable pour qu'elle doive être toujours choisie pour animal réactif, les leucocytes font complètement défaut. On en trouve un plus grand nombre chez le lapin, qui se montre un peu plus réfractaire tout en présentant encore une réceptivité considérable. Chez le chien au contraire'qui le plus souvent lutte victorieusement contre le pneumocoque, les leucocytes se montrent très abondants.
Il résulte donc de ces travaux que des microbes attirent d'autant plus les globules blancs que ceux-ci appartiennent à un organisme plus réfiactaire. M. Massart attribue à cette attraction plus grande soit à une indilFérence naturelle ou résultant d'une accoutumance à des substances répulsives, soit une attraction plus vive pour les substances positives, qui leur permet d'être sensibles à des degrés de concentration |)lus faibles, ou plus forts. Pour expliquer celte dernière alternative, nous rappellerons l'expérience de Stahl sur les propriétés négatives d'iune solution sucrée sur l'œthalium, transformé en intluence positive par une accoutumance à des solutions graduellement plus fortes.
Mais quelle que soit l'augmentation probable de la sensibilité des leucocytes, il ne faut pas non plus oublier le milieu où se produit la diapédèse, c'est-à-dire le sérum sanguin. On a noté que les humeurs d'un animal vacciné
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exerçait une chimiolaxie positive sur les leucocytes d'un animal neui'. 11 (!sl donc probable que le milieu dans lequel se produit la diapédèse, n'est pas iudiirérent à la production de ce phénomène!, et que les propriétés spéciales do tel ou tel sérum la rendront plus facile ou plus difficile selon les cas.
Jusqu'ici nous nous sommes occupés que de la lésion produite par le microbe, lésion générale chez les animaux réceptifs, d'aulant plus localisée que l'immunité est plus grande; mais nous devons nous demander si parmi les autres symptômes, il n'en est point qui indique également de la part de l'organisme une résistance, une sorte de réaction.
Or, il en est un qui semble, comme l'accident local, avoir son maximum dans les cas d'iînmunité incomplète et diminuer lorsque celle-ci est nulle ou lorsqu'elle est très prononcée.
Nous voulons parler de la fièvre et principalement de l'élévation thermique que l'on rencontre dans presque toutes les maladies infectieuses. M. Gamaléia a attiré d'une manière toute spéciale l'attention sur ce point.
Bien que nous n'acceptions pas toutes les conclusions de cet auteur, entre autres que la fièvre vaccinale charbonneuse s'accompagne de la [)énélration du microbe dans l'intérieur de l'organisme, fait reconnu erroné par ces travaux de Mme Metschnikoff, il faut reconnaître que les observations cliniques sont favorables à son explication de la fièvre. D'après lui, c'est non aux sécrétions microbiennes, mais bien à l'action cellulaire et principalement à celle qui a pour but la destruction des microbes, qu'il faut attribuer l'élévation thermique, dont l'existence serait une manifestation de la défense organique.
MALADIES INFECTIEUSES. IW'
L'étude de la fièvre que les uns altribuent à la réaction organique, les autres aux produits solublesdes microbi;s, nous amène à nous demander quel peut être sur les organismes réfractaires l'action des toxines bactériennes et s'il s'établit vis-à-vis d'elles une tolérance analogue à celle que l'on observe parfois vis-à-vis des autres poisons. Certains auteurs en effet ont comparé l'immunité à une sorte de mitbridalisation qui rendrait l'économie insensible à l'action toxique des produits microbiens; c'est la théorie de l'accoutumance, sur laquelle nous aurons à revenir.
Basée sur les travaux de M. Beumer ayant trait à la tolérance progressive des souris pour les produits du bacille typbique, de MM. Foa et Bonome, expérimentant sur le proteus vulgaris, elle se trouve en contradiction absolue avec les observations d'un grand nombre d'auteurs.
Depuis longtemps M. Chauveau avait signalé l'action toxique des produits charbonneux sur les moutons immunisés.
Dans son mémoire sur la vaccination chimique des cobayes contre le vibrion avicide, M. Gamaléia établit que les animaux immunisés se montrent aussi sensibles que les neufs aux toxines sécrétées par ce microbe. Exsudation aux points d'inoculation, hyperthermie pour les petites doses, hypothermie pour les |)lus fortes, tout est absolument semblable chez les uns et chez les autres. *
Cette même inaccoutumance a été retrouvée par MM. Gamaléia et Charrin, dans la vaccination pyocyanique, Gamaléia et Metschnikoff dans la vaccination choléri(|uc, Selander et Metschnikoff dans l'immunisation contre le clioléra-hog.
Contrairement aux conclusions de Beumer, Brieger,
m MALADIES INFECTIEUSES.
Kitasato et Wassermann, MM. Chant^messe et Widal sont arrivés au même résultat en étudiant l'eflet toxique des cultures du bacille typhique.
Des travaux récents semblent même prouver que les auteurs précités sont encore restés en deçà de la vérité. D'après les expériences de M. Sanarelli sur le vibrio Metschnikovii et de M. Isaeff, sur le pneumocoque, il résulte que les animaux immunisés présentent une sensibilité plus grande que les neufs, pour l'action toxique des milieux de culture.
Les deux grandes maladies toxiques font néanmoins exception à cette règle; en effet les animaux vaccinés contre la diphtérie et le tétanos, supportent au contraire grâce à l'antitoxine des doses très considérables de toxine sans présenter le moindre accident.
Celte explication de l'immunité par une tolérance pour les poisons microbiens ne saurait pas rendre compte de tous les faits, et ne pourrait s'appliquer qu'à l'immunisation et non à l'immunité naturelle, puisqu'elle suppose l'introduction préalable des toxines vis-à-vis desquelles les cellules deviendraient tolérantes. 11 serait possible néanmoins d'admettre qu'un animal est naturellement réfractaire parce que les poisons sont sans action sur lui, en comparant cette indifférence innée à celle de la chèvre pour la morphine, par exemple..
Pour la diphtérie et le tétanos en effet, les animaux naturellement réfractaires à cette affection présentent une insensibilité absolue aux toxines si actives sécrétées par ces deux microbes. Le rat peut supporter des doses considérables de toxine diphtéritique et la poule se montre insensible à l'injection d'une quantité quelconque de poison tétanique.
Et chez eux, c'est bien réellement de l'indifférence
vis-à-vis du poison diphtéiilique ou tétanique, et non un autre processus qui les protège contre leur effet. En eiïet, si peu après une injection de toxine, on leur extrait une certaine quantité de sang et on l'injecte à des animaux sensibles, ces derniers présentent les symptômes caractéristiques, preuve évidente de la présence du poison dans le sang des animaux réfractaircs.
Les recherches.de M.M. Courmont et Doyon sur lesquelles nous nous sommes déjà longuement étendus donnent de ce phénomène une explication satisfaisante.
En effet, si la toxine n'est pas nuisible par elle-même mais seulement par le jjroduit de la fermentation provoquée par elle dans les tissus, l'organisme se montrera facilement tolérant, toutes les fois que cette fermenlation ne se produira pas. 11 est donc probable que chez le rat pour la diphtérie, chez la poule pour le tétanos, les conditions ne sont pas favorables à l'action chimique de la toxine et que, le ou les corps secondaires qui en sont le résultat et représentent le véritable poison, ne se produisant pas, l'organisme reste indifférent. L'impossibilité chez les animaux précités, de cette fermentation probablement nécessaire à la nutrition et à la vie des microbes eux-mêmes, est peut-être même un des facteurs de l'immunité.
Donc d'un côté, sensibilité très grande des animaux immunisés pour certains poisons microbiens, de l'autre indifférence presque absolue pour les agents que nous avons comparés aux diaslases, tel est le résultat de celte étude sur l'action de toxines sur l'organisme rélVactaire.
11 est vraiment intéressant de comparer cette différence d'action entre des produits de même origine. Cela indique bien leur nature différente et est un argument de plus en faveur de ceux qui considèrent les poisons
diphtéritique et tétanique comme des ferments solubles.
On comprend bien en effet le rappoi't intime entre l'action du microbe et celle de la sécrétion qui est la manifestation la plus caractéristique de sa vie, sans qu'il soit nécessaire qu'une pareille conformité se retrouve entre la bactérie et les autres toxines qui sont plutôt les résidus de leur acte nutritif.
CHAPlTRi: VI