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CHAPITRE X

THÉORIES GÉNÉRALES DE L'IMMUNITÉ {Suile) THÉORIE DE L'ACCOUTUMANCE

Analogie avec la tolérance progressive pour les autres poisons. — Rapport naturel entre la réceptivité d'une espèce animale et sa susceptibilité pour les toxines. — Faits nombreux contraires à la théorie de l'accoutumance. — M. Gamaleia et la résistance aux toxines. — Poisons naturels et poisons modifiés. — Non production des toxines dans les tissus de l'animal réfractaire. — Insuffisance de cette théorie pour expliquer la mort du microbe. — Assuétude probable des leucocytes.

Au premier rang des théories de l'immunité qui met- Itent en cause les propriétés physiologiques de l'orgamisme, il faut placer celle qui, comparant l'infection à lune intoxication par un poison quelconque, attribue ll'état réfractaire à une indifférence innée pour les toxines imicrobiennes en ce qui concerne l'immunité naturelle, tet à une sorte d'accoutumance, de mithridatisation, pour (ce qui est de l'immunité acquise.

Cette hypothèse a pour elle le rôle capital joué par les jpoisons microbiens dans la palhogénie des maladies infecttieuses, quelques expériences directes prouvant la possi-' Ibilité de cette accoutumance, et surtout, à notre avis, U'indilTérence de certaines espèces réfractaires pour l'inoiculalion des toxines bactériennes. Elle a été soutenue

par MM. Gamaleia, Beumcr et principalement M. Arloing, qui en a beaucoup généralisé la portée.

Nous avons vu, à propos des moyens d'attaque des microbes, l'importance considérable de leur action toxique sur l'organisme, soit qu'on considère les produits sécrétés par eux, soit qu'on veuille analyser le rôle de leur substance cellulaire elle-même.

11 n'y avait donc aucune répugnance à admettre que l'organisme puisse se montrer indifïerent à certains poisons bactériens, comme la chèvre, par exemple, est insensible à la morphine, ou qu'il puisse, par suite d'une tolérance graduelle, supporter sans inconvénients des doses considérables de substance toxique, comme cela s'observe couramment pour certains médicaments, l'opium par exemple.

Ainsi que nous l'avons vu, pour certaines affections très toxiques, le lélanos et la diphtérie, certaines espèces réfractaires, la poule pour la première, le rat pour la seconde, peuvent supporter des doses de toxines énormes sans en paraîlre incommodés, et il s'agit là d'une véritable tolérance, puisqu'on peut pendant assez longtemps retrouver le poison dans le sang. De même on peut constater que certaines espèces très réceptives à l'égard d'un micro-organisme, par exemple le cobaye pour le vibrio Melschnikovii se montrent également très sensibles à l'action toxique de ses produits.

Il semble donc bien y avoir un rapport entre la susceptibilité naturelle vis-à-vis d'un microbe et la tolérance pour ses toxines.

Quant à l'accoutumance graduelle, Beuraer l'a obtenue expérimentalement sur les souris en leur injectant des doses progressives de toxine typliiquc. Des faits positifs d'accoutumance ont été obtenus également par M.\l. Metsclinikoff et Roudenko. Il résulte néanmoins, des recher-

ohos de CCS derniers auteurs, que ce phénomène est très inconstant et nécessite, pour être obtenu, une technique beaucoup plus longue et compliquée que pour l'immunisation pure et simple. Les faits contraires à cette théorie de l'accoutumance pour expliquer l'immunité acquise sont au contraire fort nombreux.

M. Chauveau avait démontré, dès 1879, que les moutons, devenus ultra-réfractaires par des vaccinations répétées, éprouvent un malaise très grave quoique très fugitif, à la suite de l'injection de 1 centimètre cube de sang charbonneux. Dans son mémoire sur la vaccination chimique contre le vibrion avicide, M. Gamaleia a montré que les cobayes vaccinés se montrent au moins aussi sensibles que les neufs pour les toxines sécrétées par ce microbe. Ainsi que nous l'avons vu, M. Charrin fit la même remarque en se servant du bacille pyocyanique et M. Selander en opérant sur le microbe du choléra hog arriva au même résultat; l'ensemble de la théorie fut donc formellement condamné par M. Bouchard au Congrès de Berlin. *

Dans un ouvrage relativement récent, M. Gamaleia a cherché à régénérer la théorie de l'accoutumance en cherchant à expliquer les faits contradictoires que nous venons de rapporter plus haut. Partisan, dans son mémoire sur la Vaccination cJiarbonneiise^ de l'assuétude des cellules de l'organisme au poison bactérien avec lequel elles avaient été déjà une fois en contact, M. Gamaléia abandpnne cette idée d'accoutumance, et se retranche derrière le terme plus vague de résistance aux toxines.

Yoici en effet la théorie générale qu'il émet : L'immunité est due h la résistance de l'organisme aux poisons naturels sécrétés par les microbes; mais rien ne s'oppose à ce que les animaux réfractaires à un microbe

se monlrcnt très S(!nsible6 h l'aclion toxique des vaccins chimiques; car les ])oisons contenus dans ces derniers ne sont que des produits artificiels, n'ayant rien à voir avec l'inlection et les poisons naturels des bactéries.

Celle dernière proposition, que l'auteur étaye sur ses recherches personnelles ayant trait à la vaccination cholérique, nous semblerait avoir besoin d'une plus lonf,mc démonstration pour pouvoir être généralisée. Il serait en elïet nécessaire de prouver que dans tous les cas les poisons naturels, c'est-à-dire, pensons-nous, ceux qui sont directement sécrétés par les bactéries et ne peuvent résulter de manipulations nécessaires pour la préparation des vaccins chimiques, que ces poisons, disons-nous, sont dépourvus de tout pouvoir toxique pour les animaux réfractaircs ; et en second lieu que les véritables substances toxiques contenues dans les vaccins dérivent bien toujours d'une modification chimique des toxines naturelles.

Pour cela il faudrait que dans les affections, comme le charbon, la maladie pyocyanique, le choléra hog, la septicémie pneumococcique, etc., les animaux qui succombent facilement à l'injection de quelques centimètres cubes de la culture stérilisée à 100 degrés, se montrent insensibles à l'action toxique de cette même culture lillrée sur porcelaine, ce qui ne pourrait pas probablement bien profondément modifier les poisons naturels. Or de pareils résultats si simples à obtenir, si l'hypothèse de M. Gamaléia est juste, n'ont pas été apportés à notre connaissance.

Au contraire on trouve dans le travail de M. Issaeff sur la vaccination que des résultats absolument semblables ont été obtenus sur les lapins vaccinés à l'aide des cultures stéiilisées par la chaleur ou celles débarrassée? des micro-organismes par le filtre Chamberland. M. Met-

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schnikoff ost arrivé à des résultats analogues en se servant des produits de culture du microbe du choléra hog, chaul'fés seulement à 58 degrés. Du reste nous avons déjà parlé plus haut de cette distinction de M. Gamaleia en poisons naturels et poisons artihciels et lui avons objecté des exemples tirés de ses expériences mêmes sur le bacille tuberculeux.

Ce que nous avons dit des diastases microbiennes et de leur neutralisation par les antitoxines expliquent bien mieux les faits que cette hypothèse.

On peut en eflet comprendre l'inactivité de ces agents non toxiques par eux-mêmes, mais seulement par les produits delà fermentation (|u'ils provoquent, si, comme dans rimnmnilé naturelle, cette fermentation n'a pas lieu, ou si, comme dans l'immunité acquise, leur action est neutralisée par la présence d'une substance antitoxique.

La théorie de l'accoutumance aux poisons ou même de leur tolérance par l'organisme est donc insuflisanle a expliquer les phénomènes complexes de l'immunité, si on la prend au pied même de la lettre.

On doit néanmoins l'analyser en détail et la comparer à ce qui se passe dans l'organisme vivant, pour voir si elle ne contient pas l'explication de quelques-unes de ces propriétés physiologiques dont l'ensemble constitue l'état réiractaire. L'accoutumance ou la tolérance d'un animal pour un poison n'est pas un i)hénomènc simple, mais la résultante de la manière dont se comporte chacune de ses cellules vis-à-vis de cet agent toxique.

Pour M. Gamaleia il s'agit là d'une accoutumance de l'organisme vacciné portant sur toutes les cellules nerveuses, endothéliales ou leucocytaires. Nous venons de voii- qu'ainsi comprise l'hypothèse se trouvait en contradiction avec les faits.

d82 MAI,ADIKS INFKCTIEUSRS.

Cos mêmes expériences et spécialement celles de M. Chairin montrent également qu'il n'y a aucune accoutumance des cellules nerveuses des centres vasomoteurs aux produits qui les inlluencent, comme l'anectasine du bacille pyocyanique; aussi M. Bouchard et ses élèves invoquent-ils, pour expliquer la production du réflexe dans l'état réfractaire, non pas l'accoutumance des cellules au poison, mais sa non-formation dans l'organisme vacciné.

Au reste, si l'on considère comment les choses se passent chez l'animal immun, on voit que la végétation du microbe, bien que plus marquée au point d'inoculation qu'on ne l'avait d'abord pensé, est pourtant habituellement assez restreinte pour qu'on ne puisse pas supposer que la quantité de toxine soit très considérable et d'autre part on ne comprendrait pas comment l'indilîérence générale de l'organisme pour la substance produite amènerait la mort de l'être produisant. Ce mécanisme expliquerait tout au plus la tolérance microbienne que nous avons dès le but distinguée de l'immunité.

C'est donc surtout sur l'action du poison au point même de la pénétration du microbe que l'attention doit se porter. Or l'on sait que la plupart des toxines microbiennes ont pour résultat d'exercer sur les leucocytes des animaux sensibles une action chimiotactiquc répulsive; ainsi que nous l'avons vu, les recherches de Metschnikoff, Massart et Bordet, etc., semblent démontrer que les mêmes substances attirent au contraire les globules blancs de animaux réfractaires.

On peut donc supposer et du reste nous reviendrons plus loin sur ce fait que cette transformation dans la manière d'être des leucocytes est due à une accoutumance des leucocytes aux toxines, accoutumance ana-

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logue à celle que de Bary et Stalil ont signalée chez les plasraodes des myxomycètes. Dans ces cas-là l'assuétude serait tout simplement limitée aux phagocytes qui auraient été seuls en rapport avec l'agent toxique, ce qui expliquerait la sensibilité des autres cellules animales vis-à-vis des doses un peu considérables de poisons bactériens.

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