CHAPITRE XII
THÉORIES GÉNÉRALES DE L' I IV3 M U N I TÉ (Sw/^e) THÉORIE ORGANiCISTE
Transition entre l.i théorie humorale et la théorie cellulaire. — Thymus. — Influence vaccinante directe (expériences de Wooldridge et de Grammatchikofl'. — Influence sur la virulence microbienne (recherches de Brieger, Kitasato, et Wassermann). — Rate. — Sécrétion des alexines (Ilankiii). — Action phagocytaire (recherches deliardach, MetschnikofT et Soudakewitch). — Objections de Werigo. — Rôle du foie. — Rôle du rein.
La tendance de la physiologie moderne a été si longtemps dirigée vers l'adaptation de chaque organe à une fonction propre et exclusive, que l'on ne doit point s'étonner que certains auteurs aient voulu voir dans l'immunité la mise en activité de tel ou tel viscère. Aucun néanmoins n'est allé jusqu'à invoquer, comme seul facteur de l'immunité, le fonctionnement normal d'un organe quelconque; on sent toutefois dans ces travaux une inclination à attribuer h certains groupes cellulaires un rôl^ assez prépondérant dans les phénomènes que nous étudions, pour que nous ayons à en dire quelques mots ici.
Cette question du reste forme une transition naturelle entre la théorie purement humorale et la théorie exclusivement cellulaire; car les observateurs qui l'ont soulevée invoquent, pour expliquer cette action des organes,
tantôt l'influence de leurs sécrétions chimiques, tantôt l'intensilé des phénomènes phagocytaires se passant dans leur intérieur.
11 était naturel que l'attention des expérimentateurs soit surtout attirée vers l'étude des glandes vasculaires sanguines dont le rôle physiologique est encore si énigmatiquc. Aussi est-ce surtout sur le thymus et sur la rate qu'ont porté les principales recherches, ayant trait à cette conception de l'immunité.
Bien que le thymus ne soit qu'un organe temporaire, et qu'il semble étr ange de lui l'aire jouer un rôle prépondérant dans la genèse d'un phénomène plus marqué chez l'adulte que chez l'animal jeune, les résultats des expériences qui s'y rapportent présentent néanmoins un grand intérêt théorique. En eiïét, Wooldridge puis Wright prétendirent qu'en injectant à un lapin un extrait faiblement alcalin de thymus on parvenait à le vacciner contre le charbon. De là à attribuer à celte glande le rôle prépondérant dans la genèse de l'immunité, dans l'organisme il n'y avait qu'un pas.
Néanmoins le résultat de ces observations n'a pu être reproduit dans les expériences de contrôle que devait amener l'énoncé d'un fait aussi important. MM. Brieger, Kitasato et Wassermann, opérant non plus sur des lapins, mais sur des souris, animaux plus sensibles au charbon, ne purent constater aucune propriété vaccinante de l'extrait de thymus. Mais, en revanche, ils remarquèrent que les bactéries du tétanos, du choléra, de la diphtérie, donnaient, en se développant sur l'extrait de thymus, des cultures qui, stérilisées ensuite à 65 degrés, vaccinaient facilement les animaux, alors que, dans les mêmes conditions, des cultures sur d'autres milieux se montraient inactives.
Dans des recherches récentes, GrammatchikofT, se
plaçant exactement dans les mêmes conditions que Wooidridge, est arrivé à des conclusions diamétralement opposées à celles de cet auteur et refuse toute action vaccinante à l'extrait de thymus, ainsi du reste qu'cà l'extrait de testicule qu'il a expérimenté concurremment.
En résumé, le rôle possible du thymus dans le phénomène de l'immunité ne se dégage pas très bien de ces différents faits : la contradiction entre les expériences de Grammatchikoff et celles de Wooidridge et de Wright rend au moins douteuse l'action vaccinante directe des sécrétions du thymus ; quant à la propriété immunisante des cultures sur extrait de cet organe, les recherches ultérieures ayant établi l'action de la chaleur sur les toxines tétanique et cholérique, il est probable que le rôle de l'extrait thymique est très effacé et nullement spécial.
11 en est de même pour ce qui est du rôle chimique de la rate, llankin avait voulu voir dans ce viscère l'organe générateur des protéides défensives auxquelles il avait donné le nom d'alexines; il avait môme isolé de la rate du rat une substance se montrant très bactéricide pour la bactéridie charbonneuse. Mais les recherches ultérieures, entre autres celles de Christmas- Dircking-Holmfeldt, sont venues démontrer qu'il ne s'agissait nullement d'une action spéciale aux extraits de la pulpe splénique et celles de Vaillard ont établi que la rate des ânimaux vaccinés ne possédait pas de propriétés antitoxiques. Tizzoni et Catani ont apporté à ce rôle chimique de la rate dans l'immunité un argument indirect. En effet, dans leurs études sur le tétanos, ils ont constaté qu'on ne pouvait vacciner contre cette affection des animaux privés de leur rate. Cette expérience, qui n'a pas été contrôlée, prouve que cet organe
participe à la genèse de l'immiinitc, mais ne dénionlre pas qu'il soit le seul l'acteur en jeu.
Le même i-eproche peut être adressé aux dillerenls travaux qui procèdent ainsi par exclusion et qui cherchent à établir l'importance de la fonction de la rate par ce qui se passe lorsque l'on a procédé à l'ablation de ce viscère. Parmi les observateurs qui ont ainsi procédé, nous devons citer Bardach et Soudakewitch.
Le premier de ces auteurs a pris le charbon comme maladie d'expérience, et le chien comme animal réactif. Il a ainsi constaté qu'après la splénectomie, les chiens, rendus ainsi beaucoup plus aptes à contracter spontanément des pneumonies, perdent leur immunité naturelle contre le bacillus anthracis et contractent par son inoculation une maladie mortelle. Bardach attribue celte action de la rate h l'action phagocytaire des cellules spicniques. Néanmoins les conclusions ne peuvent être érigées en théorie générale.
En effet, tout en rappelant simplement que, dans des expériences analogues, Kouiloiï est arrivé à un résultat opposé, objection qui tombe devant la critique que Bardacb a lait de la technique expérimentale de cet auteur, nous ferons remarquer qu'il ne s'agit là que d'une immunité très relative; car le chien peut très bien contracter le charbon dans les conditions normales, puisque sur vingt-cinq animaux témoins, cités dans le protocole des expériences de Bardach, il en est mort cinij. D'autre part la rate ne semble jouer un rôle actif que dans la première atla(|ue deTafléction; car, d'après Bardach lui-même, l'immunité acquise })ar les chiens après une. première infection dont ils ont triomphé, persiste après la splénectomie.
Soudakewich, qui a expérimenté sur des singes dératés auxquels il inoculait le spirille de la fièvre
récurrente, a constaté également que chez ces animaux l'alTection devenait beaucoup plus grave et amenait rapidement la mort sans provoquer de fièvre. Ce fait est très intéressant à rapprocher des recherches deMetschnikoff et Soudakewitch sur l'histologie de cette maladie. Ces auteurs ont en elîet observé qu'après la crise, les spirilles ayant complètement disparu du sang, on ne les trouve nulle part sauf dans la rate qui les contient en abondance, mais d'où elles disparaissent par destruction au bout de quelques heures. De ces deux ordres de fait, on semble autorisé à conclure que c'est dans la rate que se passe exclusivement les phénomènes phagocytaires.
Mais il ne faut pas se hâter de généraliser, et ne jamais oublier le principe que nous avons énoncé au début de cet ouvrage : à savoir que l'on n'est nullement autorisé, par une expéi ience portant sur un micro-organisme et une espèce animale, à admettre a priori qu'une autre espèce microbienne pourrait donner lieu aux mêmes phénomènes. Wei igo, dans un travail récent, va certainement trop loin en voulant au contraire voir dans cette persistance des spirilles dans la rate la preuve d'une action moins rapide de la rate par rapport aux autres viscères; mais néanmoins ses très intéressantes observations sur la destruction du bacille charbonneux dans le foie montrent bien que, dans l'immunité contre cette dernière aiféction, la rate ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire.
De là, néanmoins, à considéi'cr la glande hépatique comme le centre constant de la destruction microbienne, il nous semble que la généralisation est prématurée. Ainsi que nous venons de le dire pour la rate, il est nécessaire de multiplier les expériences avec divers micro-organismes avant d'émettre une pareille conclusion.
Jusqu'ici il semble résulter des recherches hislologiques que les vaisseaux du foie sont en effet, par l'intermédiaire de leurs cellules endothéliales, le siège de l'arrêt et de la destruction d'un grand nombre de bactéries. Mais rien ne prouve que le rôle exercé par l'organe hépatique soit unique, ni même toujours prépondérant. Nous avons en elï'et signalé depuis longtemps la destruction des streptocoques inclus dans les leucocytes, à leur pasî^age dans le réseau capillaire de divers organes et principalement du rein.
La notion organiciste de l'immunité est donc trop étroite pour étie vraie. H faut voir dans ce phénomène une propriété de l'organisme entier et non de tel ou tel viscère. Nous avons vu plus haut que les fonctions phagocytaires appartenaient surtout aux cellules d'origine mésodermique; la dissémination de ces organites dans toute l'économie tend à prouver a priori qu'il faut chercher le nœud du problème, non dans un groupe ment mais dans un système cellulaire.