NOTIONS GÉNÉRALES
Définitions. — Immunité, animal réfractaire, inimun. — Immunisation et vaccination. — Immunité dans les maladies non infectieuses. — Notions générales de l'immunité. — Notion passive. — Notion active. — Immunité et tolérance. — . Contingence de l'immunité. — Sa relativité liée aux variations des deux facteurs en présence : le microbe et ses moyens d'attaque, d'un côté ; l'organisme et ses moyens de défense, de l'autre.
Il est difficile de donner de l'immunité une définilion à la fois scientifique, complète et d'une compréhension facile avant d'avoir étudié son mécanisme dans tous ses détails.
Aussi nous bornerons-nous ici à expliquer le mot, sans avoir la prétention de résumer en une phrase l'ensemble de nos connaissances à ce sujet. Dans le sens le plus général, l'immunité est l'état biologique d'un être vivant qui, placé dans des conditions reconnues pathogènes pour d'autres espèces ou même pour l'espèce à laquelle il appartient, y échappe d'une manière complète, ou ne présente que des phénomènes morbides inférieurs
en intensité ou en durée aux clîets habituels de la cause
mise en action.
Bien que l'immunité puisse être étudiée dans les deux règnes, la plupart des faits connus se rapportent au règne animal, et il est du reste curieux d'observer que l'on peut établir à ce point de vue des comparaisons très étroites entre les moyens d'action mis en œuvre par les animaux et les végétaux dans le but d'échapper aux influences pathogènes.
Un être doué d'immunité vis-à-vis d'une cause morbide, est dit réfractaire à cette cause. On a dans ces derniers temps, pour la facilité du langage, créé le néoloc'isme « immun » qui présente avecle mol « réfractaire » une synonymie presque complète. Nous emploierons indifféremment l'un ou l'autre au cours de cet ouvrage.
Un autre vocable nouveau a également vu le jour au cours des dernières études sur l'immunité, c'est le mot « immunisation », sur la définition duquel nous devons également nous appesantir pour éviter ultérieurement les équivoques.
Si l'immunité peut être une propriété naturelle, innée, l'immunisation est au contraire toujours artificielle.' C'est l'ensemble des opérations par lesquelles on transforme en réfractaire un animal accessible à l'influence pathogène contre laquelle on veut le protéger. Si ce but est atteint, l'animal est alors dit immunisé, et la substance active, substance immunisante. — Ces deux mots ont une portée beaucoup plus générale que les vocables « vaccination » et « vacciné ». Ces deux derniers, déviés depuis longtemps de leur sens étymologique et plus qu'imparfaitement construits au point de vue linguistique, ne s'appliquent qu'à des cas particuliers. La vaccination est certainement le procédé le plus précieux, le plus usité d'immunisation; mais ce n'est pas le seul.
Elle comporte toujours une atteinte plus ou moins légère à la santé de l'animal en expérience et c'est à cette affection ou à ces causes productrices qu'il est redevable de l'immunité ainsi acquise. C'est à tort que l'on a voulu généraliser sa signification ; car l'on arrivera bientôt à ne plus pouvoir s'entendre sur la dénomination de « vaccin ». Du moment que l'on peut produire l'immunité, ainsi que nous le verrons plus loin, à l'aide soit de micro-organismes, soit de produits microbiens, soit de substances synthétiquement fabriquées par l'industrie, auxquelles de ces matières immunisantes réservera-t-on le nom de vaccin?
Nous restreindrons donc le plus possible l'usage de ces derniers mots, comme nous voudrions en restreindre le sens.
La vaccination est en effet un moyen, l'immunisation est le but. Un animal vacciné n'est pas forcément immunisé, ou ne peut l'être que pour une très courte période. On ne saurait donc considérer les deux termes comme synonymes.
Une fois cette nomenclature bien établie, nous devons tracer les limites de notre travail. Si nous nous plaçons au point de vue de la pathologie humaine, on pourrait envisager l'immunité dans toutes les classes de maladies; car si l'on met divers individus dans des conditions défavorables analogues, ils n'en ressentiront pas^ tous les effets, ou du moins ne les ressentiront qu'à un degré différent. Certaines classes, de par leur manière de vivre, la nature de leurs occupations, présentent vis-à-vis de quelques affections de la nutrition générale, une immunité assez marquée pour que l'on ait pu artificiellement diviser ces dernières en maladies des riches et maladies des pauvres. Certains individus, soumis en même temps que d'autres à des intoxications chroniques.
l MALADIES INFECTIEUSES.
telles que l'alcool, le plomb, le mercure, échappent presque complètement à leur influence délétère ou ne présentent que beaucoup plus tardivement des accidents atténués. Ce sont là de véritables exemples d'imuiunité; mais l'étude du mécanisme qui y préside, nous entraînerait dans des considérations d'ordres trop divers pour pouvoir même l'ébaucher ici, malgré le profit réel que l'on pourrait en retirer par la comparaison avec l'immunité dans les maladies infectieuses, la seule dont nous voulions chercher à approfondir ici la physiologie et les causes intimes.
Puisque les maladies microbiennes sont dues au développement, dans l'économie, de micro-organismes, appartenant pour la plupart aux végétaux inférieurs, l'idée la plus simple, la première qui vienne à l'esprit, et, par cela même la première qu'il faille combattre, consiste a admettre que dans tous les cas où ils ne se développent pas, c'est qu'ils ne trouvent pas dans l'organisme envahi les matériaux nécessaires à leur nutrition. Ce raisonnement serait admissible si les bactéries étaient très difficiles sur le choix de leur alimentation et si, comme les parasites supérieurs (helminthes, coccidies et autres entozoaires), elles ne pouvaient se multiplier et vivre en parasites que dans un tissu d'une espèce animale particulière. .
Mais il n'en est pas ainsi. Les microbes peuvent vivre et croître dans les milieux les plus divers. En aeliors des êtres animés chez lesquels ils peuvent se développer, on peut également en obtenir des cultures sur des milieux incites, décoctions animales ou même végétales, sans qu'ils paraissent beaucoup souffrir de ces changements de matériaux nutritifs.
11 y a donc autre chose dans l'être vivant qu un simple bouillon de culture; car s'il en était ainsi, ce
seraient les espèces bacleT'iennes les moins difficilet. daiKj leurs moyens de nutrition qui seraient par cela même les plus pathogènes, el l'observation est loin de confirmer cette proposition a priori.
L'idée d'immunité correspond plutôt à une idée de lutte entre l'organisme envahi et l'organisme envahisseur, se terminant plus nu moins rapidement par la victoire du premier sur le second. Celte lutte est plus ou moins longue, plus ou moins acharnée, suivant la puissance des forces mises en action de part et d'antre, mais elle forme l'essence même de l'immunité et la différencie par cela même de la tolérance.
Celte dernière consiste dans le développement d'un micro-organisme dans l'intérieur des tissus d'un animal sans qu'aucun trouble pathologique vienne en révéler la présence.
Les exemples de tolérance parfaite sont rares. Rodet en a signalé un, ayant trait au développement du bacille du charbon symptomatique dans le corps de la grenouille, sans que l'animal en soit le moins du monde gêné. Mais ^ que peut durer cette tolérance? Peut-on affirmer que toutes les fonctions de l'organisme envahi s'accomplissent et s'accompliront toujours comme si le microbe parasite ne l'avait point infecté? De toutes manières, ce n'est point là de l'immunité véritable, mais tout au plus une immunité sym|)lomatique plus ou moins longue, pouvant même, dans certains cas, se terminer chez les animaux inférieurs par une réelle association, une véritable symbiose. Mais il y manque le caractère nécessaire de l'immunité, c'est-à-dire ce triomphe de l'organisme amenant la destruction ou la mise hors d'état de nuire du micro-organisme envahisseur. Cette condition sine qi(â non, que l'organisme remplit par des moyens plus ou moins faciles à observer ou à interpréter, fait de
l'immunité un acte vital au premier chef, ainsi que nous le verrons par la suite.
Ce que nous devons déjà retenir et qui découle naturellement de la contingence et de la variabilité de l'immunité, c'est qu'il ne faut voir là qu'une sorte de rapport entre les moyens d'attaque des microbes dont l'ensemble constitue la virulence, et les moyens de défense que leur oppose l'économie.
Tous les degrés de l'immunité résultent de la variation des termes de ce rapport, à condition qu'en fin de compte, la victoire reste définitivement à l'organisme. Nous allons donc, avant de chercher à présenter synthétiquement les diverses théories de l'immunité, analyser dans leurs grandes lignes les facteurs principaux de virulence du côté des bactéries, de défense du côté du terrain envahi.
Dès que l'on veut étudier les caractères de l'immunité, le premier point à faire ressortir est sa contingence, sa relativité, et, en même temps, sa variabilité presque infinie.
L'immunité n'est pas brutalement définie par ses propriétés mêmes, ce n'est pas un état physiologique qui existe ou n'existe pas. Constatée chez un individu, une espèce animale vis-à-vis d'une bactérie définie, elle ne préjuge en rien de la manière dont se comportera ce même individu vis-à-vis d'une autre espèce microbienne. Il n'existe pas, à notre connaissance, d'animal jouissant d'une immunité générale vis-à-vis des infiniment petits, et bien des erreurs ont eu pour point de départ la généralisation a priori de faits bien observés, mais ne s'appliquant qu'à des cas particuliers.
Dans certaines conditions, il -semble facile de se rendre compte des différences qui existent entre les manières dont se comportent diverses espèces vis-à-vis
d'un même microbe : c'est lorsque celles-ci sont très éloignées l'une de l'autre dans l'échelle zoologique. L'esprit accepte facilement que les parasites provoquant les maladies des vers à soie, la flàcherie par exemple, soient inoffensifs pour les animaux supérieurs, et que ces derniers résistent facilement à des micro-organismes mortels pour les petits crustacés, telles la monospora bicnspidata pour les daphnies ou comme le hacillus alvei ou le streptococcus bombycis pour les insectes. L'inverse, c'est-à-dire l'immunité des invertébrés par un grand nombre de microbes pathogènes pour nous, n'a rien non plus de quoi nous surprendre ; la différence des conditions d'existence est trop frappante pour qu'il soit nécessaire de s'y étendre plus longtemps.
Si nous ne nous attachons qu'à l'étude des vertébrés, le même raisonnement peut s'appliquer à l'explication des différences que l'on constate entre les animaux à sang froid et à sang chaud. Le microbe de la gangrène des grenouilles, par exemple, est inoffensif pour les mammifères, de même que ces batraciens jouissent de l'immunité vis-h-vis du bacille du charbon, du cboléra des poules, etc., etc. Mais si nous étudions les infections auxquelles sont exposées les mammifères et les oiseaux, la question devient plus compliquée; car, à cbaque pas, on observe des irrégularités que le raisonnement n'aurait pu prévoir.
Pour ne citer que des exemples bien connus, prenons la poule, qui, réfractaire au tétanos, au charbon dans les conditions normales, est au contraire très sensible vis-à-vis du bacille du choléra des poules, qui est lui-même très pathogène pour un grand noudjre de mammifères, le lapin, par exemple. Citons également le pigeon, qui succombe facilement à l'inoculation du bacille du rouget du porc.
Mais si les différences qui existent entre l'organisation des oiseaux et celle des mammifères pouvait sembler une raison suffisante de celte diversité d'action, nous pourrions multiplier à l'infini les exemples en ne nous départant pas des animaux dont l'emploi quotidien dans les laboratoires a permis une connaissance plus approfondie de leur pathologie infectieuse.
Le cobaye, si sensible au bacille de la tuberculose, de la dipbtérie, du tétanos, du vibrion septique, du charbon, etc., fait au contraire preuve, vis-à-vis du streptocoque, d'une résistance inattendue. Le lapin, si réceptif pour le pneumocoque de Talamon-Frankel, le bacille du choléra des poules, le charbon, etc.. se montre au contraire presque complètement réfractaire aux inoculations du bacille typhique. Parmi les animaux j)lus résistants, le chien, chez lequel le bacillus anthracis, celui de la tul)erculose ne peuvent que difficilement se développer, montre au contraire pour le staphylocoque doré une réceptivité toute spéciale. 11 en est de même du rat, qui, fort résistant aux microbes pathogènes ordinaires, succombe facilement à l'inoculation d'un bacille spécial, presque inoffensif pour les autres animaux de laboratoire.
Mais plus surprenants que ces exem.ples, tirés d'es- |)èces relativement éloignées les unes des autres, sont ceux qui se rapportent à deux espèces tout à fait voisines, telles que la souris des maisons et celle des champs. Or la septicémie bacillaire décrite par Koch chez ces dernières, ne peut point être produite chez les autres, quelles que soient les doses employées. Les diverses races d'une même es|)èce |)euvent également ne pas se comporter de la même manière vis-à-vis d'un même microorganisme; l'immunité pour le charbon, que M. Chauveau a signalé chez les moutons d'Algérie est un exemple des plus frappants, étant donnés les ravages que produit
parmi les troupeaux de certaines contrées de franco, le sang de rate dû à l'action pathogène du bacillus anthracis.
Enfin, en dehors de ces immunités de classes, d'espèces, de races, il faut encore noter des cas bien avérés d'immunités individuelles, dont l'origine demeure inexpliquée. On ne fait jamais de bien longues séries d'expé riences sans constater de ces exceptions que rien n'aurait pu taire prévoir.
Nous n'avons jus()u'ici, pour ne pas compliquer le problème, fait varier qu'un seul des facteurs, l'espèce ou la race de l'animal en expérience. Mais si nous voulons considérer les variations dans l'immunité d'un même individu, vis-à-vis des dilTérentes races d'une même espèce microbienne, nous verrons combien sont difficiles les expériences sur cette matière et trouverons, dans cette difficulté même, une explication plausible des résultats contradictoires que nous rencontrerons à chaque pas de notre travail.
Un exemple fera mieux comprendre notre pensée; inoculons une souris avec un streptocoque pathogène pour le lapin, nous ne produirons quelquefois qu'un simple abcès sous-cutané. Les cultures du streptocoque de cet abcès se montreront déjà plus virulentes que le microbe primitif, et après plusieurs passages par la souris, la bactérie pourra amener la mort de l'animal en quelques heures en produisant une septicémie sanguine. L'immunité relative de la souris vis-à-vis de cette race de streptocoque a donc disparu. Mais chose encore plus surprenante, si l'on inocule à un lapin ce microbe, dont la virulence semble exaltée à un haut degré, il se montre au contraire presque complètement inol'fensif. En résumé, un microbe pathogène pour le lapin et pour lequel la souris semble douée d'une immunité relative, s'est transformé en quelques jours en une race micro-
bienne pour laquelle la souris présente de la réceptivité alors que le lapin se montre réfractaire vis-à-vis d'elle.
L'immunité est donc une propriété essentiellement contingente et l'on voit combien il faut, dans son étude, se défier des généralisations hâtives, que viendra contredire rex[)érience du lendemain.
Nous venons de parler d'immunité relative et cela nous amène à parler du second caractère de l'immunité, la variabilité. En effet, on ne dit pas seulement, ainsi que nous l'avons vu dans la définition même, qu'un animal est imniun lorsqu'il ne présente aucun symptôme à la suite de l'inoculation du microbe pathogène, mais encore lorsque les accidents morbides sont diminués en intensité et en durée. Entre l'immunité complète, rare si l'on veut tenir compte des moindres phénomènes léactionncls, et la réceptivité absolue, existent tous les degrés de l'immunité incomplète, qui peut présenter les formes les plus variées, sur lesquelles nous reviendrons avec plus de détails lorsque nous étudierons la physiologie de l'être immunisé. Mais nous voulons insister ici sur la relativité constante que l'on est obligé d'établir lorsque l'on parle de cette immunité incomplète. Le plus souvent, les deux termes de la comparaison sont empruntés à la même espèce. Un lapin, par exemple, est réfractaire à un microbe donné, lorsque par l'inoculation do ce dernier, il présente des phénomènes moins graves que ceux provoqués par cette bactérie chez la moyenne des autres lapins.
Mais la relativité est encore plus grande si l'on veut établir des comparaisons entre des espèces différentes. Prenons, par exemple, un pneumocoque de virulence moyenne qui, chez l'homme, provoque la pneumonie ou des suppurations localisées, phénomènes habituellement curables, et, chez le lapin ou la souris, engendre une
septicémie constamment et rapidement mortelle. On peut donc dire que l'homme, doué vis-à-vis de ce pneumocoque d'une certaine réceptivité, présente néanmoms une immunité relative, si l'on considère les accidents provoqués par ce microbe chez le lapin et la souris.
Tels sont les phénomènes généraux dont nous devons bien nous pénétrer avant de commencer l'étude de l'immunité, et nous demander quelles sont les causes de ces variations si sensibles et parfois si inattendues.