‹ Importance du Milieu Intermédiaire dans la Contagion par les Porteurs de Germes SainsChapitre 14 sur 18 · OBSERVATION I · texte numérisé non relu

OBSERVATION I

(extraite du rapport publié dans la Revue d'Hygiène, page 606, en 1919, par M. Abadie, médecin consultant d'armée, et M. Tanon, médecin-chef du laboratoire d'armée.) ,

Le 16 mai et les jours suivants, le médecin, chargé du service médical des infirmiers et des hommes en subsistance à l'hôpital d'évacuation de Bouleuse, voyait arriver à la visite un nombre inaccoutumé et de plus en plus grand de malades présentant des symptômes à peu près identiques. Tous se plaignaient d'avoir été brusquement pris de fièvre, de céphalée, de courbature généralisée ; tous avaient de l’état saburral de la langue ; quelques-uns même des troubles digestifs assez marqués. Dans les dix jours qui suivirent, 85 malades durent être hospitalisés. Comme tous provenaient d’un même groupe

d'infirmiers et de subsistants, nourris par la cuisine du détachement, il parut évident que la cause de cette épidémie circonscrite devait être trouvée dans l’alimentation donnée à ces hommes. Les recherches de laboratoire pratiquées immédiatement montrèrent qu'il s'agissait de paratyphoïde B, et que les aliments récemment distribués devaient être incriminés.

Dès l’apparition de cette épidémie, les recherches bactériologiques furent immédiatement pratiquées chez tous les malades gravement atteints. Dans 18 cas sur 20, le bacille paratyphique B fut rencontré avec toutes ces réactions typiques, y compris l’agglutination au taux limite par le sérum des malades.

Les premières données étiologiques firent ressortir que l’eau ne pouvait être incriminée, car des analyses toutes récentes venaient d'en démontrer la pureté. L'épidémie semblait avoir eu pour point de départ l’ingestion d’un jambon provenant du ravitaillement, ou celle d’un lot de saucissons dont plusieurs avaient dû être rejetés à cause de leur couleur et de leur odeur. Tous lés malades incriminaient le jambon, qu'ils avaient consommé cru ou à peine cuit. |

Dès lors, on pouvait se demander s’il s'agissait d’une infection alimentaire ou d’une infection spécifique transmise par la viande crue.

En ce qui concerne la première supposition, les examens du saucisson, qui avait été mis de côté, démontrèrent qu'elle n'était pas fondée. Trois échantillons, dont deux paraissaient bons, et un contaminé à la surface,

donnèrent du Bac. subtilis, du Bac mesentericus, du staphylocoque blanc, quelques levures, mais aucun bacille du groupe du Bac. botulinus, ni aucun microbe pouvant rentrer dans le groupe des salmonelloses ; aucun bacille pathogène. Les examens du jambon, relatés plus loin, restèrent également négatifs à ce point de vue.

De plus, les hémocultures ayant démontré qu'il s’agissait pour tous les malades du paratyphique B, il y avait lieu d’écarter la première hypothèse pour étudier la seconde.

Les recherches établirent ainsi que la partie restante du jambon incriminé offrait du paratyphique B à la sur- face-et dans son intérieur.

Expériences. — Des morceaux du jambon qui avait été gardés furent prélevés. Ils trempaient depuis vingt-quatre heures dans l’eau pour en lever l’excès de sel. On recueilit de l’eau dé trempage ; une tranche superficielle de jambon avec sa graisse ; une tranche au centre du morceau ; une tranche au voisinage de l’os. Ces échantillons furent ensemencés. Les résultats furent :

1° Graisse (fragment prélevé à la surface ou dans la partie centrale) : staphylocoque, Bac. mesentericus, Bac. subtilis, Bac. putridus liquefaciens, entérocoque, bacille paratyphique B avec toutes ses réactions typiques, mais agglutinant avec les sérums À et B au taux moyen ; pas de Bacterium coli. RE

2° Viande (tranche superficielle et tranche à l'intérieur du morceau) : Bac. fecalis alcaligenes, Bac. putridus liquefaciens, bacille paratyphique B : ce dernier a donné les réactions typiques, mais agglutinait avec les trois sérums À, B, T au taux moyen, du moins pour les premières générations ; pas de Bacterium coli.

3° Viande au voisinage de l'os : mêmes microbes, avec encore présence du paratyphique B. 5 4° Eau de trempage : Bac. puiridus liquefaciens, staphylocoque, paratyphique B. La numération n’a pas été faite. Pas de Bacterium coli. | :

Ainsi done, le jambon devait être incriminé comme infecté de paratyphique B. :

Cette découverte entraïinait nécessairement une autre série de recherches de contrôle, car on devait se demander si le jambon livré salé, surtout le jambon de provenance américaine dont il s'agissait cette fois,, était souillé ordinairement, ou s’il y avait eu souillure aceidentelle. TX °

Dans ce but, deux autres échantillons, provenant de l'intendance, livrés à des dates différentes à des popotes où à des ordinaires, furent examinés après avoir été prélevés, comme les précédents, dans l’eau dans laquelle ils trempaient.

Ces autres échantillons ne donnèrent que du staphylocoque et du Bac. mesentericus ; un contenait du colibacille dans son intérieur, mais aucun bacille paratyphique. L'eau de trempage n’en contenait pas non plus, ni. à la douzième, ni à la vingt-quatrième, ni à la soixante-douzième heure.

Dans ces conditions, il y avait tout lieu de penser qu'il s'agissait de souillure accidentelle et de rechercher si celle-ci ne reconnaissant pas une cause fortuite, telle que Je transport des microbes pathogènes par les mouches, les souris, ou les porteurs sains. |

En ce qui concerne les mouches et les souris, la souillure, si elle était possible, eût été assez difficile à concevoir. Les cuisines de l’'H. O..E., d’une part, étaient dans le plus grand état de propreté ; la viande était ou

— Sie

pendue à des crochets loin des murs, et recouverte de toiles, ou enfermée dans des garde-manger. D'autre part, on sait que les mouches ne peuvent transporter des microbes que dans un rayon assez restreint, et, À ce point de vue; toutes mesures de désinfection du sol étant appliquées, les feuillées et les fumiers éloignés de la cuisine, l'hypothèse d'une transmission par les mouches était peu plausible. Il en était de même des souris, qui n’auraient pu atteindre la viande pendue, et encore moins la viande au trempage. ,

Aussi, sur Îles conseil de M. le médecin-inspecteur général Béchard, fut-il procédé à la recherche des porteurs sains, et les cuisiniers furent-ils tous soumis à un examen des doigts et à une enquête étiologique. Celleci fit ressortir que tous avaient été vaccinés contre la fièvre typhoïde et qu’un seul avait eu cette maladie dix ans auparavant.

Expérience. — Des boulettes de pain stérilisées furent données à chacun des cuisiniers pour être roulées quelques minutes entre leurs doigts, afin de recueillir ainsi ce qui était à leur surface. Elles furent ensuite mises dans des tubes de bouillon stérile. Celui qui avait eu la fièvre typhoïde, paraissant plus particulièrement suspect, fut prié de donner ses selles à examiner.

Les cultures révélèrent :

Sur tous les doigts, du staphylocoque, du Bac. mesentericus, du Bac. megaterium. Chez un seul on trouva du bacille paratyphique B ; les selles de ce dérnier ne donnèrent aucun microbe du groupe para-typhique, mais il ne fut fait qu’un examen. En revanche, les selles -de celui qui avait eu la fièvre typhoïde donnèrent un bacille paratyphique B, malgré que le sujet n’en fût pas porteur sur les doigts.

— 4 — La

Fait intéressant : celui qui était porteur du paratyphique B sur les doigts était précisément celui qui éoupait la viande, et il la coupait en maintenant les morceaux avec les doigts, comme le font les bouchers. Il devenait dès lors bien probable que cet homme, chargé de débiter le jambon et de le faire tremper, l'avait infecté, ainsi que l’eau dans laquelle’‘il l’avait plongé:

Immédiatement, les deux porteurs furent retirés du service de la cuisine et remplacés. ;

Toutefois, pour expliquer une pareille diffusion du paratyphique sur un jambon, il fallait supposer une contamination des doigts bien grande, telle que la pratique n’en réalise jamais, ou bien un mécanisme particulier. Tenant compte de ce que le jambon avait été mis à dessaler dans l’eau pendant quarante-huit heures, et de ‘ce que l’eau contenait du paratyphique B comme la viande, il était logique de penser que peut-être ce microbe avait trouvé dans l’eau un milieu d'autant plus favorable à son développement que la température ambiante élevée transformait la baraque de la cuisine en: une véritable étuve. Cette supposition semblait bien probable : c'est dans des circonstances fortuites comme comme celles-là, et qui semblent au premier abord devoir rester mystérieuses et méconnues, que sont dues des épidémies d’origine alimentaire comme celle de Cholet, où le gâteau infectant, maintenu dans la cuisine au voisinage du four, forma à la fois étuve et milieu de culture. EX |

Les recherches entreprises dans ce sens pour compléter les précédentes montrèrent que l’eau dans laquelle trempait un morceau de porc formait un bon bouillon de culture, même après stérilisation et sans aucune mo-

dification du milieu, c'est-à-dire sans filtration et sans alcalinisation. se

Expérience. — Des eaux dans lesquelles trempaient une fois une épaule de porc, une autre fois un jambon, furent recueillies au bout de douze, de vingt-quatre et de soixante-douze heures. Elles furent mises dans plusieurs tubes distincts, stérilisées telles quelles et ensemencées.

Tous les microbes'y poussèrent facilement.

Elles convenaient même à des recherches bactériologiques, car une culture de bacilles cholériques ‘datant d’un mois et demi y reprit facilement : une culture de streptocoques de deux jours y forma en vingt-quatre heures de belles chaïnettes.

Cette première observation suffirait à elle seule à justifier le but de cette thèse : elle apporte, en en effet, outre la puissance suggestive des faits dont la filiation y est si nettement mise en lumière, toutes les vérifications souhaitables. Elle démontre, mieux que toute dissertation, l'importance du facteur que nous nous attachons à mettre en relief. :

L'enquête, menée dans un esprit scientifique remarquable par des auteurs disposant de grandes facilités d'investigation, prend la valeur d’une dé-

monstration expérimentale. C'est pourquoi nous

avons cru bien faire en la citant presque en entier.

L'observation suivante, qui lui est antérieure, est beaucoup plus connue. Elle à donné lieu, en son temps, à de nombreux travaux, et nous semble venir tout autant à l'appui de notre thèse.

Nous en présentons un résumé tiré de différents travaux parus sur ce sujet, et plus particulièrement de la communication faite le 17 février 1904, à l'Académie de médecine, par MM. Chantemesse et Rodri-

guez.

Page 1