CHAPITRE V
Considérations sur l'importance de ce facteur au point de vue de la propagation des maladies épidémiques.
Les deux observations précédentes font ressortir d'une manière éclatante l'utilité de rattacher à la notion du porteur de germes sain celle du « milieu
intermédiaire », comme condition sine qua non de
la contagion.
En effet, dans lune comme dans l’autre, le porteur sain, ignorant lui-même son pouvoir infectieux, n’a jamais produit, autour de lui, par contact direct, de foyer épidémique.-On ne note même pas qu'il ait semé des cas sporadiques. Peut-être ont-ils passé ina-
perçus, mais en fout cas leur fréquence a dû être
minime ou même nulle, puisque, dans le premier, évoluant dans l’armée, ils auraient à coup sûr été relevés ; or il n’en est pas fait mention.
Deux de ces cuisiniers étaient porteurs de gérmes; l'un, convalescent, présentait du bacille dans ses selles : l’autre, absolument indemne, en était porteur sur les doigts. L'un et l’autre vivaient au milieu de leurs camarades, dans une promiscuité telle que n’en réalise guère que la vie militaire. Et pourtant, malgré ces conditions éminemment favorables, aucun cas de contagion directe. Il a fallu l’interposition fortuite, entre Je porteur et ses camarades, d’un « milieu intermédiaire » pour que la contagio-. sité du porteur se manifeste avec éclat. Sans lui, ‘jamais, probablement, il n’eût été soupçonné.
Le cas de la porteuse de Cholet, elle aussi porteuse saine inconsciente, semant la maladie à cinq reprises différentes au cours de dix années, réalise en quelque sorte, une démonstration rétrospective. Nous pensons, et cela nous paraît logique, que cette femme, de par sa profession, polluait journellement les ali-
ments qu’elle préparait et que sur tout ce qu’elle touchait elle déposait ses bacilles. Et cependant, ce n’est
que la réunion d’un certain nombre de facteurs (nature, composition et conservation de cette crème) qui lui permet à cinq reprises de provoquer des accidents. LAS | Bien qu'à l’origine on n'ait pas toujours retrouvé un porteur sain, remarquons que, dans la plupart des épidémies si fréquentes d'intoxication par les gâteaux à la crème, les auteurs ont insisté sur le danger que présentaient certaines préparations pen-
dant la Saison chaude. Notons ces quelques lignes dans un article de E. Lesné, H. Violle et J. Langle, paru dans la Presse Médicale en 1920, et intitulé Gâteaux, à la crème et paratyphique B : « Quelle que « soit en tous cas l'origine de ces paratyphiques B, « cette crème leur offrait un millieu de culture des « meilleurs, sans même tenir compte de la gélatine « qu'ajoutent souvent les cuisiniers pour obtenir
« une belle consistance, en été surtout.
« L'exposition à la devanture pendant plus de « vingt-quatre heures, et par des journées parti- « culièrement chaudes, explique suffisamment que « les germes se soient multipliés avec une telle rapi- «edité. » : |
Gette observation et bien d’autres analogues confèrent à ce genre de pâtisserie une action prépondérante dans le mécanisme de ces épidémies : l’action
de « milieu intermédiaire ». D’autres aliments jouent
ce rôle, et la viande, surtout sous forme de charcuterie, est responsable de nombreuses épidémies : Sacquépée en. recueille 48 sur' 51, Habner 96 dont 68 en Allemagne ; Auché, dans le rapport de l’affaire de Caudéran (1913), nous montre la multiplicité des cas pour un même foyer. Il s’agit presque toujours dans ces cas de bacilles du groupe paratyphique B, qui trouvent dans la viande un excellent milieu. Qu'un porteur sain manipule ces viandes,
les pollue, qu'elles restent exposées à une tempéra-
ture douce, le milieu intermédiaire jouera, les acci-
dents apparaîtront.
On devrait s'attacher à élargir cette notion : le milieu intermédiaire est multiple ; il est constitué par tout milieu qui, de par sa nature ou sa compo-
sition, de par les conditions extérieures où il se -
trouve, peut offrir à un bacille atténué la possibilité de s’y développer et d’y exalter sa virulence.