I. a) Le Beffroi
6) Jardin public ayant existé à Douai jusqu’à cette date, et dont fut dépossédée, malgré sa protestation, la Société d’Agriculture. Sciences et Arts, à qui la jouissance en avait été concédée l'an 181 1 .
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étage, avec son haut toit d’ardoise enrichi des vibrations neuves dont les successives réparations piquetaient la nappe cendrée, moirée de reflets. Ses fenêtres en arceau, largement espacées dans la façade unie, conservaient Fimpression d’un ancien béguinage, aujourd’hui demeure d’un sage, que complétaient les grands lauriers taillés en pyramides, gainés de caisses vieux bleu, alternés avec les ouvertures. De son mur, austère ligne blanche, le bâtiment rayait l’horizon, acceptant au dos de sa carapace d’écailles violettes les cuivres du couchant, la face éclairée chaque matin par Fargent vierge du levant; sis au milieu d’un parc public de l’antique Flandre, il en divisait le mystère ombreux en deux parts égales.
Une grille simple et lourde écarte chaque matin ses vantaux parallèlement à l’avenue d’entrée bordée par les solides piliers de marronniers branchus dont les chevelures rousses s’emmêlent, voûte d’une nef étroite qui débouche en pleine lumière sur les pelouses vert tendre brodées de pâquerettes, devant
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le temple clair dont la gaieté sollicite le passant dès la 2:rille ouverte. Aux bas-côtés de l’avenue, entre les haies de marronniers et les serres alignées parallèles dont le verre capricieux semble contenir une eau glauque et courante, chemine symbole de la vie normale et sereine, un sextuple ruban de plates-bandes étroites, rectangles identiques réservés à la botanique, encadrés de buis. Ainsi par une chaussée de recueillement bordée d’espaces riants'et réguliers, le voyageur attendri déjà par l’ambiante douceur atteint le seuil de la porte centrale^qui l’appelait dès la rue ; elle est en fête, encorbeillée de houblons dont les tiges pendantes descendent frôler les urnes, limites du seuil.
Là demeurait Gélis, à l’accueil toujours même, conservateur du parc, intelligence érudite, ordonnée et amie des choses naturelles, Tâmejen conformité avec le domaine fleuri et ancestral ; là venaient régulièrement deux fois chaque] semaine [pour tenir leurs séances les membres de la plus vieille des sociétés locales,
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devisant également d’art et d’horticulture, citoyens au sang riche de la pensée flamande, dont le travail désintéressé vers la bonne renommée de la cité s’accomplissait en joie, dans la paix de l’asile préféré, propice à l’effort. En ce cadre exceptionnel et conservé intact s’exerçait logiquement la pensée de la race, imprégnée de la puissance du terroir fécond et de la mélancolie des ciels voyageurs.
Et la beauté du lieu sans cesse se prêtait aux différents aspects : aux matins de la saison nouvelle, l’allée de fûts verdis, dorés de halos jaunes, s’opposait à l’azur tissé de gris chauds et de verts tendrement nuancés, champ de la course, sous le vent tiède, de flocons opalins ; aux fins de jour, la colonnade en bleu éteint se dégradait devant le ciel teinté d’orange mûre ou bien de la pourpre d’une rose au déclin, avec rehauts de raies verdâtres après le glissement du soleil derrière le triangle aplati du fronton. Cependant la lune davantage encore en accentuait le caractère et par son rayonnement s’écrivaient le mieux les trois plans colorés
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attestant que la beauté de l’ensemble avait sa cause dans la simplicité des masses et la régularité des surfaces : d’abord, l’avenue roux sombre, la base noyée dans le sol pareil ; puis le ciel en vibrations d’améthyste et de turquoise ternies, peu distinct de la cime des arbres et du toit ; au fond le blanc savoureusement irisé de la maison du sage ; en avant frémit une pluie de lignes indécises, la grille vient d’être fermée.
Mais le légitime orgueil de Gélis et de ses fidèles amis s’exaltait plus encore à l’originalité du parc postérieur. Par la voie empierrée qui longeait la façade et serpentait vers l’angle entre les massifs d’ifs carrés et les thuyas en boule, on contournait à sénestre le flanc des bâtiments festonné au printemps des grappes de la glycine en bouquets serrés qui débordaient sur les cintres des fenêtres, permettant à peine de se glisser vers le jour aux lances de la feuille étouffée, telles les treilles dorées enguirlandant de leurs dentelles forgées les autels de reliques en dôme. Au détour du chemin parmi
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les troncs vêtus de lierre sauvage, se laissait pénétrer le vrai Jardin de Flandre, vaste quadrilatère cher aux mémoires des vieux, hospitalier aux petits qui venaient y respirer la senteur du pays. Du perron de deux marches au dos de la maison qui regarde l’ouest, le décor offre son unité. Un rond-point régulier muraillé de plantes vertes et borduré de lierre, traversé dans son axe par une allée centrale, précède l’au delà, damier de pelouses symétriques. Sentinelles à l’allée, à l’avant du rondpoint, quatre marronniers d’un siècle, en paires géminées, relèvent sur les nappes de leurs feuilles en palmes les panaches de rouges floraisons, dans les temps inspiratrices de l’exubérante architecture hindoue ; à l’arrière deux grands pins centenaires entre les mâts desquels coule l’allée sablée étagent sur leurs branches incurvées les houppes de leurs aiguilles se fondant dans le ciel ; le grand cycle ainsi clos d’orfèvrerie sombre semblait la place élue pour une scène antique. De droite et de gauche, rif taillé ménage au centre de] labyrinthes des
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ronds-points plus petits où l’œil s’attend à la surprise de nymphes érigées dans la pureté du marbre. Quatre allées symétriques de tilleuls alignés enclosent le bocage, les bras noueux en croix pour unir leurs ramilles dont le treillis accompagne le cheminement réfléchi de Tancien comme la course en rond du cerceau scandée de claquements brefs.
Nous sommes au cœur de Flandre, au bocage où le merle et la grive picotent la sorbe rouge, où la fauvette grise gonfle au soleil sa gorge mouchetée de noir, les pattes en manchon sur les rameaux de bronze du sapin dont la houppe abrite l’oiseau chanteur, vision d’harmonies découpée dans un kakémono. Nous sommes dans un coin de la terre natale et d’élection que nous aimons au point de ne plus savoir si ce sont les choses qui nous regardent vivre ou si c’est nous c|ui leur prêtons la vie de nos regards, car nous retrouvons en elles au travers des brindilles le rayonnement des yeux de nos ancêtres comme nos enfants y retrouveront le reflet de nos présences.
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Ici sont venus s’asseoir de nobles et hauts artistes émus du caractère entier des altières verdures inscrites en masses opaques sur la lumière des murs; des maîtres,tels qu’un Rodin, y puisèrent un exemple pour nous confirmer dans la beauté des formes simples et des architectures sobres, et, le cours plein d’un avril, le bon et grand Meunier, charmé par le site, pour lui symbolisant la Flandre, y vint émietter le pain aux oiseaux familiers. Ces immortels ciseleurs y méditèrent au milieu de (f leurs amis, les arbres », sous le ciel mobile des Flandres, devant les vivantes ciselures de l’immortelle nature, humbles devant elle bien que chargés de gloire, car le lieu leur était favorable pour mieux s’instruire encore.
Dans la maison blanche, Gélis douloureusement songeait. Des chocs monotones et lugubres apportés par le vent d’ouest avec le crépuscule lui martelaient le cœur. Le sacrilège s’accomplissait, la hache abattait les arbres du clos joyeux, des recoins mystérieux, et l’œuvre de destruction se poursuivait. Le
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vieux jardin succombait sacrifié à l’école voisine, tout l’arrière du grand parc, les pins dont la couronne évoquait l’Italie, les ifs droits, les tilleuls en croix et l’orfèvrerie des charmilles intimes subissaient le massacre, il fallait à l’école un nouveau préau, ras. Gélis aimait l’école, il en souhaitait ardemment le développement, gage de la libération des cerveaux par la science; mais le jardin, au sein des vieux quartiers où dans les logis bas la misère respirait à l’étroit, n’était-il pas un gage plus cher encore, élément nécessaire de la santé publique, et dès longtemps la science ne lui avait-elle pas confirmé le rôle utile de l’arbre, l’impérieuse nécessité de sa vie pour la santé humaine ! Un trait de plume avait condamné le parc majestueux, fruit d’un siècle d’attente, orgueil et récompense de ses amis par l’art et par l’idée, domaine des turbulences enfantines qui venaient y vivifier leurs forces avant l’étude.
Non, le sacrifice total n’était pas nécessaire à l’école, la Nature ne devait pas ainsi périr devant la Science, ses droits sont les plus forts
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et qui les méconnaît ne fera qu’œuvre aride ; n’est-elle point l’éducatrice suprême ! Le jardin de la cité en enseignait l’amour, il le perpétuait, c^est de tels éléments que se forge l’âme d’un nation; si le culte de la patrie est des premières vertus que donne l’éducation, il ne faut pas le rendre vain en abolissant les exemples tangibles aux cœurs. Sentimentalité, non, mais sentiment vrai, et la vérité reprend toujours ses droits. Le devoir réclamait une autre solution.
Or, la condamnation avait une autre cause, et G élis savait comme il est difficile de braver l’opinion : le jardin était vieux, était laid, les massifs ne s’y découpaient point en tranches panachées ; point de grottes artificielles ni de barrières rustiques en plâtre imitant le bois, une grille trop fine et qui ne valait point barrière de voie ferrée ! rares les excentriques partageant son avis ; Nature n’a pas le droit de rester toute nue, pas plus que vérité, et doit souffrir la mode !
Un craquement plus sec le secoua d’un sursaut.
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(( Père, c’est le grand cèdre », dit, perdue dans les larmes, la douce voix d’une fillette blottie dans les genoux de l’homme, et le silence se fit dans le crépuscule rouge. Le cèdre en pyramide, dont le tronc lisse irradiait sous le couchant fauve, était mort, lui aussi. La nuit bleue s’avançait, atermoyant au lendemain l’œuvre de destruction ; dérision ; un nouvel éclatement, puis un bruit de tonnerre à la fois épouvantable et sourd ; des crépitations de branches pareilles aux giclements des fusées d’artifice, un long cri !
On frappe à la porte ; à pas lourds, soutenant un fardeau mou, deux formes entrent. Un bûcheron venait d’ètre agrippé par la corde qui força vers la terre le front du marronnier glorieux au pied du bâtiment, le coude d’une maîtresse branche avait défoncé la poitrine du pauvre. Le cœur ne battait plus, et Gélis sentit que pareillement la vie se retirait du sein de la cité.